DE L'ŒDIPE A COLONE
«t Qu'importe sa naissance et comnaent il se nomme ! « C'est un infortuné , c'est un roi , c'est un homme.
Beau mouvement , qui rappelle ce vers de Voltaire :
Il suffit qu'il soit homme, et qu'il soit malheureux;
mais qui le rajeunit par une tournure neuve et rapide.
Thésée accourt, et protège Œdipe. Ântigone rassure son père.
« Ah ! revenez à vous : Thésée est dans ces lieux ; « U contient les transports d'un peuple furieux ; « Il prête ses secours à vous, à votre guide.
OBDIPE.
n Mais quel est son garant ?
TH^S^E, acrnuit la aMin d'CBdipe.
» Je fus l'ami d'Alcide.
Ce dernier trait est d'une simplicité héroïque , et n'appartient point à Sophocle.
Ce qui ne lui appartient pas non plus, et ce qui est beaucoup moins louable , c'est la fin de ce second acte. OEdipe interroge les Euménides :
« Où daignez-vous enfin m'accorder une tombe ? « Répondez à ma voix , tristes divinités.
Soudain , au milieu des cris lugubres , des tonnerres souterrains et de tout ce fracas tragique dont l'auteur aurait dû s'abstenir ici , d'autant plus qu'il en avait besoin pour le dénouement
uSo ANALYSE
de sa pièce , le temple des Euménides s'ouvre ; et le grand-prétre, rendant un oracle , annonce à Œdipe la fin du courroux des dieux et ia gloke qu'ils attacheront à son tombeau. Alors le roi d'Athènes conduit dans son palais Œdipe et Antigone : c'est là que s'écoule le troisième acte. Il commence par une scène entre Polynice et Antîgone. Polynice ne cache point à sa sœur les projets de vengeance qui l'animaient contre Étéocle : il la prie d'intercéder pour lui; il implore d'elle le bonheur d'embrasser les genoux de son père. Antigone lui promet de ne rien négliger pour fléchir la colère d'OËdipe. Cette scène est intéressante, et contient quelques beaux détails; mais elle est un peu longue; et Tauteur l'a refroidie par quelques discours sur les dangers qui menacent Antiope et son époux. Je dirai la même chose de la scène suivante, où Thésée, se préparant à mourir , sollicite l'appui d'Œdipe pour son épouse et ses enfans. Ces impressions vagues et confuses détournent le spectateur du seul objet qui doit l'occuper; il hésite péniblement entre l'intérêt qu'il éprouvait et le nouvel intérêt qu'on lui présente malgré lui. Le dégoût est le résultat nécessaire d*une situation pareille ; et le plus grand talent poétique ne suffit pas pour Tépargner au public. Hors du sujet, les vers les mieux tournés, les tirades les plus brillantes n'offrent qu'un magnifique ennui.
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Je travene rapidement des Ird^^ arides^ et je roe hâte d'arriver à une scène supérieure encore peut-être à celle qae nous avons admirée dans le second acte. Poljrnice s'avafice en tremblant vers son père ; Antigone rencouri^e ; îl fait entendre au vieillard courroucé t^omble voix au repentir. Je ne citerai rien de cette imprécation d'Œdipe , l'un des morceaux les pkts célèbres de l'antiquité, et celui que l'on a cité le plu» souvent en rendant compte à^OEdipe chez Admète\ j'observerai seulement qu'elle a plus de nerf et de précision dans Soj^ocle. Je eonviena cependant que Ducis l'a enricbie par des traits de noaitire ; mais ce qui n'appartient qu'à lui y c'eal U manière dont il termine la scène : c'est le pardou sublimé accordé par le héros à un fils coupable > maïs absous par de longs remords.
« Dieux puissans <|ue j'implore !
•t Dieux ! TOUS que j'iovoquois pour sa punition ,
« EnchaÎBeai, &*il se peut « ma malédiction.
«J'ai calmé mon courroux, calmez votre colère.
«« Viens dans mes bras, ingrat! retrouve en6n ton père.
« Que te jour un momeat rentre encor dans mes yeux
« Pour embrasser mon ils à b clarté de» cieox.
Malheur au lecteur qu'ii faudrait avertir de l'extrême mérite de cette poésie et de ces mouvemens tragiques ! Les scènes qui suiveat ne valent pas autant, à beaucoup près. Polyuice sort :
a3a ANALYSE
on ne sait pourquoi. Il reparait un moment après, et vient s'offrir pour victime à la place de Thésée. Les dieux refusent cette victime coupaUe. Thésée vient s'ofi&îr à son tour; mais, à l'instant même, Œdipe paraît sur les portes du temple : il se présente avec omfiance pour apaiser le courroux céleste.
Soixante ans de malhenn ont paré la victime:
ses vorax sont exaucés : le ciel s'ouvre ; la foudre gronde; il périt consumé par elle , et va se rejoindre aux dieux.
Le plan de cette tragédie était fort défectueux à l'époque de la première composition; il Test beaucoup moiniî aujourd'hui , mais il l'est encore. Thésée, parlant sans cesse d'Antiope, rappelle la situation où se trouvait Admète. Antiope, qu'on ne voit jamais, devient encore plus froide qu*Alceste. Sophocle s'est bien gardé de diviser ainsi son grand tableau tragique. Œdipe est son personnage principal; il groupe autour de lui ses autres personnages : Antigone, Thésée, Polynice, Ismène, Créon, le chœur, personnages si importans chez les Grecs. Tout n'est occupé que d'Œdipe ; et de là vient cette puissance d'intérêt qu'inspire l'ouvrage du tragique athénien. Mais il serait injuste en même tems dene pas sentir et de ne pas faire sentir aux lecteurs que Ducis a rendu la situation d'Œdipe plus intéressante en sup-
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primant l'inutile personnage d'Israène, la sœur d'Antigone.
Dùcis mérite aussi des éloges pour avoir supprimé la scène de Créon , scène épisodique et froide , quoiqu'elle motive une assez belle entrée de Thésée. Il est vrai qu'au lieu de ces deux personnages ou trouve, dans la tragédie française, un grand-prétre des Euménides , personnage des plus oiseux et qu'il aurait fallu laisser à l'Opéra; il est encore vrai que cette procession de trois personnages venant tour à tour s'offrir en sacrifice n'est pas d'un grand effet tragique , surtout quand on est près de la catastrophe. Le récit de la mort d'Œdipe avait une grande réputation dans l'antiquité. Il est fait , je le sais , par un personnage subalterne; mais il était possible d'y substituer Thésée luirméme. Ce qui vaudrait encore mieux au théâtre français, dépouillé de la magie du choeur antique , ce qui vaudrait mieux surtout pour des spectateurs avides de longs développemens et avides d'action , ce serait de marcher rapidement au dénouement. Quand OEdipe a pardonné à Polynice, l'intérêt est porté au comble, et ne peut plus décroître : c'est alors qu'il est instant de finir ; c'est alors que Thésée et le peuple d'Athènes doivent arriver au bruit de la foudre et aux derniers accens d'Œdipe, pour être les témoins solennels de sa mort miraculeuse.
a36 ANALYSE DE L'ŒDIPE A COLONE.
plus viles, il est doux pour moi de placer te laurier de Sophocle sur le front d'un vrai poète tragique, qui, dans ses premiers essais, a connu l'éloquence du cœur et la puissance des larmes, et dont l'honorable vieillesse ' soutient encore aujourd'hui , chez l'étranger, l'antique renommée de notre théâtre.
I. Ducis était âgé de soixante-sept ans lorsqu'il fit représenter sa tragédie àiOEdipe à Coione, (Note de l'Éditeur.)