‹ Œuvres completes de M. J. Chenier: precedees de notices historiques (volume 3)Chapitre 8 sur 58 · I. Oiicis · texte numérisé non relu

I. Oiicis

davantage d'entasser les madrigaux, les épigrammes, les sonnets, les rondeaux, qui traînent depuis cent années dans le^, recueils de collège. Encore moins se permettra-t-on , au milieu d'une société distinguée par ses lumières , de transcrire à chaque page les célèbres morceaux d'éloquence et de poésie que nous avons tous appris dès notre { enfance , les scènes divines gravées dan$ la mémoire et dans le cœur de toutes les personnes^ à qui notre littérature n'est pas complète^ ment étrangère.

En. suivant une méthode fort différente:, on tâchera d'observer les premiers pas, les progrès presque insensibles, et, pour ainsi dire , les Ipngs tâtonnemens de la langue française; de suivre attentivement sa marche devenue moins timide; d'indiquer ' des essais heureux, d'autres essais trop hardis encore; de bien marquer le moment où elle acquiert ses deux caractères principaux : la noblesse et la clarté ; de l'étudier enfin dans les modifications nombreuses et variées que son. génie reçoit du génie des auteurs classiques. £n examinant tour à tour tant de personnages illustresy on s'imposera la .loi. de les apprécier avec cette, justice qui repousse un ; aveugle enthousiasme, et qui n'est autre chose à leur égard que l'admiration bien sentie. On s'efforcera de déterminer d'une manière précise les qualités qui les

distinguent parmi leurs égaux , et , puisqu'ils sont hommes , les défauts que peut leur reprocher une critique respectueuse; ce que présentent de remarquable la composition , le style , les principaux détails de leurs ouvrages; jusqu'à quel point et comment ils ont perfectionné, soit les formes du langage, soit les genres qu'ils ont cultivés ; en quoi le goût qui leur est propre a fait une partie du goût public; quelle fut de leur tems et quelle est aujourd'hui leur autorité sur la littérature générale.

De plus hautes considérations se présenteront encore. Chez tous les peuples , les livres ont fait les opinions. Les premières lois furent les premiers écrits. Point de vérité démontrée qui n'ait ses preuves dans quelque ouvrage. Point d'absurdité ancienne qui n'ait pour base un ancien livre. Dans les littératures modernes , l'ensemble des choses fut antérieur aux écrivains. Il faut donc examiner d'abord quelle a été sur les auteurs français l'influence des tems, des opinions, des mœurs, du gouvernement, des institutions, soit politiques, soit religieuses. Il faut examiner ensuite quelle influence ils ont exercée à leur tour sur les moeurs, sur les opinions, et, par ces deux choses , sjor l'esprit du gouvernement , quelquefois sur les institutions elles-mêmes. Ceci ne regarde, on le sent bien, que les écrivains du

premier ordre , et seulement quelques-uns d'entre eux; mais il est juste de les peser dans cette balance. Certes, la gloire suprême appartient à ceux qui ont le plus allégé le fardeau des anti* ques erreurs; à ceux qui, dans quelque genre que ce soit, ont le mieux employé la puissance de Fart d'écrire au perfectionnement et par conséquent au bonheur de l'espèce humaine.

C'est d'après tes mêmes principes qu'une fois arrivés au terme de notre carrière nous mettrons en parallèle les deux grandes époques de la lit* térature française. Nous comparerons les avantages qu'elles ont l'une sur l'autre. Peut-être trouverons-nous ces avantages compensés; peutêtre aurons - nous à conclure que l'époque dont nous avons vu les derniers jours était une suite nécessaire de la précédente, et que toutes les deux ont occupé d'une manière également hono* rable la place qui leur fut assignée dans l'espace des tems. C'est toujours en partant de ce point élevé que nous pourrons déterminer les obligations imposées à l'époque actuelle; et ces obligations seront remplies. N'en doutons pas : le siècle qui commence sera digne des siècles qui l'ont précédé. Les idées saines prévaudront parmi nous contre les clameurs fanatiques. La philosophie ne sera pas contrainte de se réfugier dans les consciences. Les talens distingués dont la France

peut s'enorgueillir encore, ceux que d'autres jours verront naître, chercheront la gloire littéraire où elle se trouve; et, comme elle est inséparable du vrai, c'est en défendant la vérité qu'ils enrichiront de nouveaux trésors cette langue vivante et classique; stérile pour la médiocrité paresseuse, mais féconde, opulente, inépuisable pour le génie laborieux; perfectionnée par tant de modèles diversement admirables; consacrée par tant de chefs - d'œuvre ; adoptée en Europe depuis l'Italie jusqu'au fond du Nord , et devenue la langue sociale de tous les hommes éclairés.

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