CHAPITRE X
sa lyre. Avant Racine» crindignes rivaux, osant être jaloux du fondateur de notre scène, outragèrent cet homme éloquent et profond dont le génie influa sur tous les génies de son siècle. L'art du dénigrement s^est perfectionné chez les censeurs de profession; mais les moyens sont restés les mêmes. On opposait autrefois Sophocle à Corneille, Corneille à Racine, Corneille et Racine à Voltaire. Aujourd'hui, grâce à la richesse toujours croissante de notre théâtre , Tenvie , toujours plus riche, oppose à chaque réputation contemporaine toutes les renommées consacrées ; à chaque ouvrage tous les chefs-d'œuvre de la scène; à chaque année deux siècles d'une gloire incontestable sans doute, mais qui, chaque année, fiit contestée. Le dénigrement est facile; la vraie critique ne l'est pas. C'est elle que nous avons tâché de prendre pour guide. Par elle, nous continuerons à nous abstenir d'une censure amère, qui peut offenser et ne peut instruire, et d'une louange exagérée, indigne de plaire à des hommes dignes de louanges.
Un poète célèbre, M. Ducis, fixera nos premiers regards. Le succès diHamlet le fit connaître , il y a déjà quarante années. Le succès de Roméo et Juliette attira sur lui l'attention publique ; et le théâtre retentissait encore des applaudissemens donnés aux scènes fameuses à! Œdipe chez Admète^
3oo UTTÉRATURE FRANÇAISE.
et nous croyons qu'elle est aujourd'hui , dans sofi ensemble, la meilleure tragédie de M. Ducis.
Malgré les changemens, Hamiet pourrait essuyer plus de reproches : l'amour du héros pour Ophélie est tiède et dépourvu d'efiet; son délire est plus sombre qu'imposant; et l'on est en droit de trouver un peu monotone une frénésie qui dore quatre actes ; mais on ne doit qu'admirer lorsqu'on entend le prince danois , tenant en main l'urne funèbre où sont renfermées les cendres de son père, interroger une mère criminelle. Voilà un dialogue pathétique , des traits de maître, une scène vraiment supérieure; et il faut bien qu'elle le soit, puisque, malgré l'identité des situations, elle n'est point éclipsée par la superbe scène de Sémiramis et de Ninias. Il est donc juste de reconnaître en M. Ducis un des plus grands talens qui nous restent. Il serait possible de désirer qu'il fut plus régulier dans ses plans; mais ses plans sont toujours animés par d'énergiques peintures et de vigoureux détails. S'il imite souvent les compositions étrangères, aux beautés qu'il emprunte, il ajoute des beautés égales. Imiter ainsi, c'est inventer. Aucun poète n'a mieux approfondi les sentimens de la nature; chez aucun la tendresse filiale ne parle de plus près au cœur d'un père : il fait couler de vertueuses larmes, il fait jouer avec force le ressort puissant de la terreur; et