‹ Œuvres completes de M. J. Chenier: precedees de notices historiques (volume 4)Chapitre 170 sur 178 · SUR M. ESMÉNARD · texte numérisé non relu

SUR M. ESMÉNARD

Et M. EàrAénafd!

Il faut bien parler avec quelque détail de ce modsieur Esménafd. C'était , de toute manîéipe, un fort |>etit homme, subalterne comme poète, comme fat et comme ignorant. Ayant voyagé bois de France 9 pendant la révolutioii, il passait pont un bel esprit chez les marchands de sucre àé Hanbbotifg; et sa réputation poétique était même parveime dans quelques comptoirs d'Altona. Il avait causé avec l'abbé Delille en Suisse , et se faisait passer pour son élève : manière sûre de le décrier. Le petit abbé , qui, je ne sais comment, avait oublié qu'une flûte n'est pas un orchestre, rêvait alors qu'il était au moins Voltaire : il vit Esménard; il lui prouva, par un vers de Virgile, qu'Apollon lui-même avait quitté la France; qu'Apollon, c'était évidemment l'abbé Delille; et qu'en conséquence d'un départ si fatal personne ne savait plus à Paris la mesure d'un vers, et

qu'on y avait reWoftcé k h laïi^e fra/içaisè pour adopter le ba»- breton. Il botfdàît majesftiétistement la tratice , qui s*étaît mal conduite à ioii égard , disait-il : apparetn nient en loi ouvrant ses portes, et en le noitamant, pendant son absence, membre de rinstitiiïi national. Au ^eite, on pouvait espérer de tt revoir k Paris , si la répiiblic^e voulait bien cessei^ d'être , et si , pa^ considération pour lui , on se hâtait de rétabRr les abbalyes et la royauté. Esménard, bien endo<cl!riné, rêVint eïi France après le 18 brumaire. 11 y trouvai, daws le ministre Talleyrand, un protecteur digne du protégé. Il fit une ode en faveur de Bonaparte : il le comparait au liôleil, en mettarft, comme il est juste, le soleii éti rang infériettr. Dam tin t^tdÈ où les flagorneries léâ plii^ lourdes passaient pour très -fines, on sut gré à Tsluteùf d'avoir rajeuni cette comparaison peu usitée, depuis ihèssiec^t's de Oambaudi de Oombèrptlle et de /^ Ménatdiëiv ' ,

I. MM. de Gombaud, de Gomberville et de la Menardière vivaient tous trois vers la fin du seizième siècle. Dans les satires de Boileau, il est souvent fait mention d'eux, mais rarement à leur avantage. Le premier a fait de plates tragédies et quelques mauvais sonnets, dont un seul mérita d'être remarqué. Il commençait ainsi :

Le grand Montmorency n'est plus qu'un peu de cendre.

Le second a fait an grand nombre d'ouvrages en prose et

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poètes du XVn^ siècle , les Esraénards de leur tems, et très-connus, au moins par les satires de Boileau. Esménard , non content de son ode , publia quarante-huit vers à compte sur un long poème de la Navigation^ dont il menaçait le public. Ces vers' étaient médiocres, de véritables vers d'écoliers, dans la manière infiniment afiiaiblie de Delille et de Fontanes; hommes dont, toute opinion politique à part , le talent correct et brillant ne peut être raisonnablement contesté. Esménard fit ou fit faire pour les journaux cinq ou six articles louangeurs sur lui , son ode et ses quarante - huit vers; il parut dans les lycées, dans les coteries, et [Nnt toutes ses mesures pour être un grand homme.

Sa comparaison du soleil lui valut une place : on le fit chef du bureau des théâtres , dans la division de l'instruction publique, au ministère de l'intérieur.

Comme la manie des petites vanités a toujours

en vers dont il reste à peine un souvenir. Quant au troisième, le triste succès A'Alindey tragédie dont on avait préconisé l'excellence par anticipation , lui valut de la part de Boileau une remontrance sévère mais justement méritée. Il paraît que c'est contre lui particulièrement que sont dirigés les vers placés en tête du premier chant de VJrt Poétique. Toutefois il est à remarquer que, sans plus de titres à l'illustration, ces trois messieurs ont eu l'honneur de siéger à TAcadémie.

{Note de l'Editeur. )

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été d'agrandir les petites choses, il se disait effrontément administrateur général de tous les théâtres de France , quoiqu'il n'en administrât aucun, pas même les danseurs de corde. Dans sa sphère étroite, il sentit qu'il pouvait nuire, et il nuisit. Il s'avisa de se croire sur ma route , lors* qu'assurément j'étais loin de me trouver sur la sienne. Moitié rancune contre ceux qui n'avaient point été ses compagnons de voyage, moitié basse jalousie contre tout ce qui avait plus de renommée que lui, ce qui embrassait une graAfde étendue, le succès ai Henri VIII lui porta ombrage; et il résolut de l'interrompre. Il signifia donc au citoyen Mahéraut, commissaire du gouvernement près le théâtre de la république , que le premier consul , le ministre et lui se trouvaient choqués de quelques passages de cette tragédie ; que Fauteur , en la retirant , satisferait le premier consul, lui et le ministre; que, dans tous les cas, on devait cesser de représenter la pièce ; que cela était arrêté entre lui, le premier cousul et le ministre. Je reçus cette injonction burlesque avec le mépris que devait inspirer l'autorité d'Esménard. J'allai trouver le ministre Chaptal, chimiste habile , homme fort médiocre sur tout le reste , nul pour les travaux politiques , à moins qu'on ne veuille parler d'un projet d'organisation de l'enseignement, projet qui n'était propre qu'à tout

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désorganiser, et si vicieux que, repoussé sûr-Ie^ champ par Topinion universelle, il échoua même au conseil d'état. C'était, d'ailleurs, un Languedocien passablement délié, d'abord ministre par intérim , ensuite confirmé par hasard , înais sachant se plier aux circonstances, et très-déterminé à conserver le ministère ' . Il me parla de la colère du premier consul , de mon discours sur les tribunaux spéciaux^ et m'invita à retirer la tragédie ai Henri FI IL Je lui dis que mes opinions , comme tnbun , n'avaient rien de commun avec mes travaux littéraires , surtout avec une pièce de théâtre^ que je ne retirerais point la pièce; et que, puisqu'on voulait interrompre ses représentations, il fallait prendre sur soi de la défendre, ainsi que Robespierre et ses amis avaient fait défendre , il y a quelques années , Charles /-ST comme royaliste, Fénélon comme fanatique, et Calus Gracchus comme favorisant l'aristocratie.

I. Le portrait que Chcnier donne ici du respectable Chaptal ne ferait pas honneur à son beau caractère , et surtout à son goût, si sa -conscience avait pris part à cette injuste diatribe; mais il est facile de voir qu'elle est toute entière le fruit du dépit le plus marqué , et que Chénier crut se venger par là d'une atteinte portée à sa gloire littéraire. Genus irritabile vatum! {Note de V Éditeur,)

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