ACTE II, SCÈNE IL igS
Terminant son empire aux confins de la terre. Il faut bien avouer que des exploits si grands Ne sont dus* qu'aux héros qu'on appelle tyrans. Tant d'éclat, de succès, tant de siècles de gloire, Sont-ils en un moment loin de votre mémoire ? Est-<re un crime aujourd'hui d'oser s'en souvenir? Est-ce vos bienfaiteurs cpie vous voulez punir?
( n descend de la tribune. ) LE PEUPLE.
Non, jamais.
OPIMIUS, iFolvins.
Au tribun crois-tu pouvoir répondre?
EULVIUS.
Gracchus dans la tribune est prêt à le confondre.
Écoutons , c'est Gracchus. Il paraît agité.
GRACCHUS, remontant k la tribune.
Romains , je ne puis voir avec tranquillité , Je n'entendrai jamais si^ns une honte extrême Un magistrat du peuple, élevé par vous-même, Rendre aux patriciens des hommages si doux, Et vous compter pour rien en s'adressant à vous. Le tribun nous rappelle et Pyrrhus et Carthage ; Mais la gloire des^ chefs est-elle sans partage? L'honneur de comraiander a. des soldats romains ITa-t^il pas influé* sur leurs brillans destins ? Sans tous les plébéiens, morts pour la répuUique Dans les forêts d'Êphre, aux campagnes d'Afrique,
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Emile et ScipioD, sans gloire et sans exploits , N'auraient pas à leur char enchaîné, tant de roîs. Plébéiais , vrais guerriers 5 je «vois vos cicatrices : Les nobles à la guerre ont cherché les. délices,. . Ils régnaient dans les camps; vous avez combattu; Vos eheh ont triomphé quand vous ave^ vaincu. Ils ont gardé pour eux la gloire et Topulenoe , Ils ne vous ont laissé que Tobscure indigence; Ils ne vous ont laissé que le partage afireux De travailler, de vaincre, et de mourir pour eux. Sur les monts, sur les mers, chez des peuples J^arbares, Votre sang a coulé pour des tyrans avares.
Mais que sont , après tout , aux yeux patriciens Les travaux, les sueurs, le sang des plébéiens?' Drusus s'est bien rempli de leur orgueil farouche; Le sénat tout entier a parlé par sa bouche.
Et vous osez, Rpmains, haïr les sénateurs!
Vous osez oublier qu'ils sont vos bienfiiiteurs ! . Ah ! si vous en doutiez , si vos cœurs insensibles • Demandaient à Drusus des garans infaillibles, . Vous pourriez en trouver sans sortir de .ces lieux, Et dé s&nglans témoins sont présens à vos yeux. . C'est ici que mon frère a péri leur victime : . Mon frère vous aimait , et voilà tout son crime. Au fond du Capitole allez interroger Jupiter Pfotecteur qui le vit égorger.
Faisceaux, glaive, licteurs, or vil et sanguinaire. Qui commandas le meurtre , et qui fus son salaire^
ACTEII, SCENE II. igS
£t vous, temple sacré, tribune où tant de fois Des Romains opprimés il défendit les droits , Autel qu'il embrassait de sa main défaillante, Tibre, où j'ai recueilli sa dépouille sanglante. Elevez-vous , tonnez contre ce peuple ingrat , Et qu'il apprenne enfin les bienfaits du sénat!
(n descend de la trilmiie. ) L£ PEUPLE.
Oui, voilà ses bienfaits; ils demandent vengeance.
OPIHIUS.
C'en est trop : d'un consul déployons la puissance. Range2-vous près de moi, sénateurs, chevaliers. Vous tous, bons citoyens, intrépides guerriers. La main de Scipion, aux exploits aguerrie, A de Tibérius délivré la patrie :
On est tenté de suivre un exemple si beau , Et tous les factieux ne sont pas au tombeau.
Quels sont les révoltés qui' demandent vengeance Lorsqu^on doit du sénat implorer l'indulgence ? Qu'ils sachent qu'à l'insltant je puis les accabler; Je n'ai qu'un mot à dire , et leur sang va oopkr.
LE PEUPLE
Que tardons-nous encore à punir cette audace ?
GRAGCHUS, rarréunt.
Citoyens...
• FULVIUS
Tu l'entends ; le consul nous menacé.
tge CAIUS GRACCHUS.
LE PEUPLE
Meurent les sénateurs!
GRACCHUS
Citoyens, arrêtez.
LE PEUPLE
Ils sont cruels.
GRACCHUS
Sans doute ; et vous les imitez.
LE PEUPLE
Vengeons-nous.
GRACCHUS
Arrêtez: malheur à l'homicide!
Le sang retombera sur sa tête perfide.
Des lois 9 et non du sang : ne souillez point vos mains. Romains , vous oseriez égorger des Romains !
Ah! du sénat plutôt périssons les victimes; Gardons l'humanité , laissons-lui tous les crimes.