‹ Œuvres completes de M. J. Chenier: precedees de notices historiquesChapitre 200 sur 266 · ACTE IV, SCÈNE III. 3ai · texte numérisé non relu

ACTE IV, SCÈNE III. 3ai

S'il daignait aujourd'hui décider entre nous ,

De l'arbitre étemel si l'arrêt redoutable

De nous deux à l'instant frappait la plus coupable ,

Si les foudres vengeurs tombaient pour l'accabler !...

Vous vous rendez justice , et je vous vois trembler.

l'abbesse.

Quelle est donc cette audace? et que viens -je d'entendre? A vous justifier oseriez-vous prétendre ?

Ne vous souvient-il plus qu'un amour criminel Vous a taxi mériter l'abandon paternel ?

Que la soumission , dans votre sort funeste , Peut seule désarmer la vengeance céleste ?

H^LOÎSE.

Et vous, par quels moyens la désarmerez-voùs ? Qui pourra vous sauver de l'immortel courroux ,; Lorsque vous rendrez compte au Dieu de la nataii^* Des tourmens qu'a soufferts sa faible créature? Mon crime fut d'aimer , le vôtre est de haïr* Dieu créa les mortels pour s'aimer , pour s'unir : Ces cloîtres , ces cachots ne sont point son ouvrage; Dieu fit la liberté , l'homme a fait l'esclavage. Mais l'esclave ne porte aux pieds de l'Étemel Qu'un hommage stérile , un encens crimhiel.

A ses vœux quelquefois si le ciel est propice , C'est quand sa voix gémit et demande justice ; Quand l'infortune en pleurs, maudissant ses bttfrreaux, N'a que Dieu pour témoin dans l'ombre des tombeaux. Au cri du désespoir le monde est peu sensible ;

2, Il

3aa FÉNÉLON.

Mais l'Être qui peut tout n'est jamais inflexible.

l'abbesse.

Jusqu'à quand , dites-moi , voulez-vous l'outrager ? Comment espérez- vous qu'il pense à vous venger ? L'Éternel , selon vous , prendra votre querelle ! C'est nous qu'il punira ?

HÉLOÎSE.

N'en doutez point ^ cruelle.

C'est vous qui répondrez de mes longuei douleurs : Il comptera mes cris , mes sanglots et mes pleurs , Les heures , les instans de mes jours déplorables ; Et tout retombera sur vos têtes coupables.

Si la bonté du ciel , la pitié des humains , Ne m'arrachent bientôt à vos barbares mains , Pour prix de mes malheurs , qu'aucune autre victime Ne vienne , après ma mort , au fond de cet abîme , Déposer les chagrins de son cœur désolé Sur la pierre insensible où mes pleurs ont coulé ! Qu'on ne retrouve plus dans le sein des familles Des pères inhumains et bourreaux de leurs filles ! Que la religion , que vous déshonorez y Ferme dt détruise enfin ces cachots abhorrés : Que la liberté règne au pied du sanctuaire ; Que jamais un mortel , ou faible ou téméraire , Ne prête devant Dieu le serment insensé D'être inutile au monde où ce Dieu l'a placé ! Vous , dont l'impiété depuis quinze ans m'opprime , Que le remords vengeur , premier enfer du crime ,

Page 1