‹ Œuvres complètes de M. le comte de Ségur, Volume 24Chapitre 1 sur 14 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Etat de la France sous les trois dynasties. — Usarpation dé Hugues-Capet. — Le duc Charles exclu du trône. — Union de Hugues ayec Blanche. — Motifs de ses pre'tentions à là couronûe. — Lettre 4^ Gerbert. -^ Réponse d** Adalbëron à Charles. — Caractère de Hugues et de (Charles. — Sacre de Hugues. — Guerre entre ces deux princes. — Prise de Laon par Charles. — Exploit* de ce duc. — Négociations et trêve. — Surnom dé Hugues. — ^Trahison d'Amoi^ld/ frère de Charles. — Trêve rompue. -^ Défaite et soumission de Guillaume UI. — Captivité de Charles, de sa femme et de son frère. — Chiffres arabes et première horlbge. -^ Paris, capitale de la France. -— Défaite des l^ormands en Gascogne. — Lutte de Huguel contre la Noblesse. — Querelle de Hugues et du pape. --Mort de Charles. — Extinction des Carlovingiens. — Guerre civile en Bretagne. -^-^ Contagion nommée lé feu des ardens. — ^ Association de Robert à la couronne. — Mort de Hagaes.

L, 1^1 Étal de la

HISTOIRE de tous les gouvernemens nous France sous

prouve qu'ils ont, comme le corps humain, naTûes.^

leur enfance , leur virilité et leur vieillesse. La seule différence est qu'à l'époque de leur décadence , une grande secousse , une crise heureuse , peuvent les* préserver de la mort et même leur rendre une nouvelle vigueur.

La France en offre trois fois l'exemple : les fréquens triomphes de Rome, son adroite politique et les discordes des tribus germaines avaient peu à peu ruiné cette ligue vaillante et fameuse des Francs, qui si long-temps brava seule les vainqueurs du monde. Les Francs, presque domptés par la douceur de Constance, par la rapidité deDioclétien, par la fortune de Constantin et par l'habileté de Julien , semblaient avoir euxrmêmes délié leur redoutable faisceau. Les uns s'étaient reconnus les tributaires de Rome , d'autres ses alliés ; peu combattaient encore pour l'indépendance; le défaut d'union leur permettait plutôt des brigandages que des conquêtes; et, lorsque l'empire ro^lain s'écroula totalement , la belliqueuse tribu des Francs saliens n'était composée que de cinq mille combattans. Le génie de Clovis sut réunir sous son pouvoir ces tribus divisées ; toutes sacrifièrent leur passion pour l'égalité à celle de la gloire ; elles reconnurent un chef, sans perdre leur liberté, et les Francs conquirent la Gaule.

Les Mérovingiens étendirent rapidement en Europe leur domination et leur renommée; mais, amollis par U fortune, ils laissèrent des chefs orgueilleux dévorer leurs domaines, opprimer les peuples et ruiner la puissance royale. La France, déchirée par la guerre civile, en proie à l'ambition des grands, à l'avidité des prêtres, tyrannisée par des maires qui régnaient sans droits, abandonnée par des princes dont le palais n'était plus qu'une prison, et menacée d'une ruine totale par les Sarrasins, par les Allemands, par les Saxons, se releva tout à coup en plaçant sur le trône une nouvelle race royale, qui lui rendit pour quelque temps sa force et sa gloire.

Deux siècles après,, les faibles successeurs de Pépin , ayant laissé tous les ressorts de l'État se détendre , perdirent leur pouvoir cinquante ans avant de perdre leur couronne. L'anarchie féodale avait miné la monarchie : dans toutes les parties de l'Europe plusieurs royaumes s'étaient formés de ses débris; la France était déjà morcelée en une foule de petites souverainetés, dont la discorde ne laissait aux Francs aucune ressource pour recouvrer quelque repos au dedans, quelque sûreté au dehors. Les maux produits par cette funeste dissolution paraissaient sans remède, sous le sceptre de rois

dépouillés de domaines et d'armées, et devenus avec un vain titre les sujets de leurs vassaux. Heureusement les Français, soit par crainte, soit par un sentiment bien rare dans ces siècles barbares, Tamour de la patrie, soumirent leur orgueil à l'intérêt général, et ces seigneurs altiers et turbulens, qui depuis un siècle minaient l'autorité royale, la relevèrent soudainement en élevant au trône le plus belliqueux et le plus puissant d'entr'eux.

Ils crurent sans doute qu'une dynastie nouvelle ne réclamerait jamais les antiques droits de la royauté, qu'elle légaliserait, consacrerait leurs usurpations , et que , née du système féodal , elle en affermirait les racines.

Cet espoir fut long- temps rempli : mais, heureusement pour la nation, les Capétiens, éclairés par l'exemple de leurs prédécesseurs et par l'intérêt de leur existence et de leur pouvoir, attaquèrent enfin avec constance et courage ce monstre politique qui pesait également sur les rois et sur les peuples. La gloire du trône et l'émancipation nationale devinrent les fruits de cette lutte, la plus longue et la plus pénible dont les annales du monde aient conservé la mémoire.

Ces trois révolutions, qui relevèrent et rajeunirent notre existence nationale, peuvent

être considérées comme trois coiîtrats diflPérens, dictés aux chefs des Francs par la nécessité des circonstances. Le premier fut un contrat entre Clovis et son peuple ; le second un contrat entre Pépin et l'Église ; le troisième un contrat entre Hugues-Capet et la Noblesse.

Il n'existait pas alors d'autres moyens de Usarpauon succès, car on ne peut traiter qu'avec ceux capc"**" dans les mains desquels se trouve pour le moment la réalité de la puissance ; aussi la plupart de nos historiens s'efforcent vainement, pour dissimuler ou pour justifier l'usurpation de Hugues -Capet, d'établir comme vérité un fait dont ils ne peuvent donner la plus légère preuve : ils prétendent, sans fondement, qu'une assemblée nationale élut et proclama le chef de la troisième race de nos rois. Ils oublient qu'alors il existait une foule de seigneurs ou de Nobles, plus ou moins puissam, un grand nombre d'évêques et d'abbés plus riches que les rois, que la France était hérissée de châteaux-forts, d'opulens monastères, de Nobles belliqueux et indépendans, et qu'il n'existait plus de nation ni par conséquent d'assemblées nationales.

Chaque seigneur, roi, général, juge et législateur dans ses terres, ne savait plus depuis long -temps se soumettre à des réglemens gé-

néraux; à des capitulaires ; et partout des coutumes^ aussi variées que bizarres, s'élevaient sur la ruine du droit commun.

L'autorité seigneuriale avait partout réduit les hommes libres à une humiliante sujétion , et les tributaires à une totale servitude. Le clergé seul formait un corps redoutable, malgré les discordes qu'une ambition lûondaine rendait fréquentes. Comme seigneurs, ils vivaient divisés; mais, comme prêtres, ils marchaient souvent unis.

Dans un pareil état de choses, il est évident que Hugues-Capet et même son rival Charles, dernier rejeton de la race carlovingienne, ne purent faire appuyer et défendre l'un ses nouvelles prétentions, l'autre ses antiques droits, par un vceu national. Ces de^ compétiteurs réunirent chacun les grands et les amis qui voulurent s'associer à leurs intérêts. On assembla non des parlemens , mais des partis. La force, la fortune, l'habileté, décidèrent seules du succès d'une cause qu'on ne pouvait plus soumettre à la justice.

Presque tous les hommes condamnent avec sévérité ceux que la fortune abandonne. La servilité trace , en les flattant , les portraits des vainqueurs, et nous donne plutôt la caricature que la ressemblance des vaincus ; elle trouve

Iroue.

abondamment des torts à rinfortimé et des mérites à l'heureux.

Un grand nombre d'auteurs assurent que les i-e auc Français exclurent du trône le duc Charles de ^^<{ «*" Lorraine , parce qu'il s'était reconnu vassal de l'empereur Othon : cette délicatesse^ concevable dans d'autres temps, ne l'était guère à une époque où les rois eux-mêmes > conformément aux coutumes féodales, rendaient hommage à des seigneurs leurs sujets pour les fiefs qu'ils possédaient dans les terres de ces mêmes seigneurs.

D'ailleurs plusieurs fois les prédécesseurs de Charles , par différens traités , s'étaient reconnus vassaux des rois de Germanie pour les terres austrasiennes qu'ils avaient conquises et qu'ils voulaient conserver. L'absence habî-* tuelle de Charles, sa résidence presque continuelle en Lorraine et à la cour d'Othon , furent probablement alléguées contre lui , mais sans fondetnent, par le parti qui lui était contraire, car on n'en avait fait un crime ni à Charles-le-» Simple, ni à Louis- d'Outremer; et ses ennemis lui opposaient avec plus de raison d'autres torts qui les blessaient davantage et qui avaient plus de réalité.

Charles était l'ennemi de la reine-mère Emma , veuve de son frère le roi Lothaire j il

8 suauïis-QÀPCT,

poursuivait ëgaleiaent par sa haine la reine Blanclie , épouse du dernier roi Louis V, son neveu. Il accusait planche de la mort de son mari , et s'efforçait de faire regarder Hugues-^ Çapet comme complice de ce crime.

En même temps ^ répandant partout le bruit d'un commerce criminel entre Emma et Adalbéron Asselin» évéque de Laon^ il avait enlevé et retenait en prison cette reine , ainsi que le prélat. Par ce scandale il s'était attiré la baine irréconciliable du clergé, dont il avait rejeté avec dédain les remontrances et les jprières. Union L'impératrice Tbéophanie partageait les res-

au Hugues ,.11 . . U

avec sentimens des deux reines ses parentes : Hugues*

BlancUe. ^ , " ^ i,

Capet, donnant quelques apparences de réalité aux soupçons injurieux semés contre lui par Charles, venait d'épouser Blanche.

Mais ce prince , enflammé du désir de venger l'bonneur de sa femme et le sien, trouvait ainai dans ces querelles un motif ou un prétexte pour se saisir du trône où son père avait plusieurs fois refusé de s'ag^oir.

Moiift Seigneur du duché de France , maître de

do SCS pr^- T» • • 1 • 1 •

teniionsàiafaris, possesscur ou suzeram des riches sei-

couronne. • , i x • in»

gneuries situées entre la Loire et la Seine, allié du duc de Normandie, ami du comte d'Anjou , frère du duc de Bourgogne , il se croyait suffisamment autorisé dan§ ses préten-

HUGOES-CAPET. Q

tions par l'exemple des princes de sa famille , Eudes^ Robert et Raoul^ qui avaient déjà porté plus d'une atteinte aux droits des Carlovin-» giens^ en tenant avec gloire leur sceptre.

Issu lui-même du sang de Charlemagne par les femmes , dans un siècle où les droits d'élection et d'hérédité étaient tellement confondus par l'usage, qu'on avait souvent élu pour rois des cadets de la race régnante au détriment de leurs aines, et même des bâtards ou des princes de la ligne féminine, il pouvait sans témérité s'appuyer des mêmes titres qui avaient paru suffisans pour couronner précédemment Eudes , Arnould , Gui et Bérenger. Hugues n'avait point à redouter d'opposition hostile de la part des monairques allemands et italiens; car tous , n'ayant fondé leur nouvelle domination que sur les débris de celle de Charlemagne , devaient voir avec satisfaction un changement de dynastie en France. Par là ils cessaient de craindre qu'un roi càrlovingien , favorisé par les armes , ne vînt un jour réclamer contr'eux les droits du chef de sa race et du fondateur de l'empire d'Occident.

Tous ces grands intérêts réunis concouraient également aux succès d'une révolution , qui depuis quelque temps se préparait dans l'ombre du mystère. Nous avons déjà dit que ,

malgré la stérilité des documens et le silence volontaire ou forcé des écrivains de cette époque, on retrouve des traces de ces intrigues secrètes dans quelques passages des lettres de l'archevêque Gerbert , qui depuis porta la tiare sous le nom de Silvestre IL Lettre Vélv raDDortc une lettre très curieuse de ce

de Gerherl. ^ ^^

même prélat à Thierry, évêque de Metz. Il y fait avec une très singulière et sèche concision le récit d'une si étonnante révolution : « Le » duc Hugues, dit-il, a rassemblé six cents » hommes d'armes, et, sur le bruit de son » approche, le parlement, qui se tenait dans » le palais de Compiègne , s'est dissous le 1 1 de » mai. Tout a pris la fuite, et le duc Charles, » et le comte Rinchard, et les princes de Ver- » mandois, et l'évèque de Laon, Asselin Adal- » héron, qui a donné son neveu en otage à M Bardas , pour l'exécution des promesses de » Sigefrid et de Godefroi. »

Arnsi Gerbert, s'enveloppant encore d'une espèce de voile, mais facile à percer, appelait Hugues Bardas, par allusion à un Grec de cfe nom, qui dans le même temps s'emparait du trône d'Orient.

Réponse II cxistait' alors un archevêque de Reims a Charles. Hommé Adalbéron, comme l'évèque de Laon.

11 était puissant dans son ordre et exerçait une

grande influence sur plusieurs seigneurs. Il paraît que le duc Charles^ violent dans ses mesures^ audacieux dans ses desseins, vaillant dans Faction , mais inconstant dans ses liaisons et mobile dans sa conduite , avait tour à tour soutenu et mécontenté l'évéque de Reims.

Lorsque ce prince fut instruit des projets de Hugues-Capet , il cwit devoir consulter l'habile archevêque sur la conduite qui pouvait grossir son parti et lui concilier le vœu national. Adalbéron lui répondit en ces termes : « Vous » m'appelez aujourd'hui votre père, récem- » ment vous projetiez ma mort ; vous m'avez » traité en ennemi, et vous me demandez con- » seil; mais, puisque vous m'invitez à me sou- » venir du passé, rappelez- vous que je vous » ai souvent conseillé de rechercher l'amitié » des évêques et des grands. Vous me croyez » ennemi de la race royale, je ne hais per- » sonne. Vous désirez savoir ce que vous avez » à faire : la chose est difficile, et si je le sa- » vais, je n'oserais pas le dire. Vous souhai- » tez , dites - vous , sincèrement mon amitié : » eh bien , quoique vous ayez envahi le sanc- » tuaire , enlevé la reine Emma, jeté en prison » l'évéque de Laon , méprisé les anathêmes des » évêques, et prodigué les outrages à monsei- » gneur Hugues-Capet sans avoir consulté vos

I^ HTJGUES-CAPET.

» forces ayant de montrer tant d'audace^ je » prie Dieu que le jour arrive où je pourrai )> TOUS servir avec honneur ; car je n'ai point » oublié qu'une fois vous m'avez sauvé en M m'arrachant au fer de mes ennemis. Ce que » je puis donc vous dire , c'est que vos parti- » sans vous trompent; vous aurez bientôt lieu » de vous convaincre qu'ils s'occupent non de » vos intérêts, mais des leurs : ainsi vous devez » vous défier d'eux tous. Cependant , si certain »* personnage veut venir jusqu'à nous et méri- » ter notre confiance en nous donnant des » otages , nous pourrons examiner et traiter à » fond ces objets importans : autrement il n'y » a rien à faire. » Peu de momens après avoir écrit cette lettre, ce même archevêque sacra Hugues-Capet,

Charles ne voyait sous &ei bannières qu'Arnould, comte de Flandre, et Herbert, comte de Champagne* Le duc d'Aquitaine , sans join- . dre ses troupes aux siennes, traversait les desseins de Hugues , non par affection pour la race royale, mais par jalousie contre le duc de France.

Un grand nombre de seigneurs, attendant l'événement pour se décider, ne reconnaissaient ni Charles ni Hugues , et plusieurs chartes de cette époque portaient cette suscription :

HUGOES-CAPET. 1 3

Dieu régnant et dans Patiente du roi. On regardait apparemment Hugues comme usurpateur, et Charles comme inhabile à régner, parce qu'il était excommunié.

Ce qui devait au reste faire juger d'avance ct«cière aux plus clairvopji^'issue de la lutte qui se de cSîî^. préparait, c'était la différence de caractèi'e des deux rivaux ; ils n'avaient qu'une seule qualité commune entr'qux, c'était la bravoure. Mais Hugues, prévoyant, sage, hardi, adroit, savait se concilier et s'attacher tous les partis, tandis que Charles les trompait tous.

L'un bravait imprudemment les préjugés de son siècle; l'autre s'y soumettait pour s'en servir. Charles menaçait, enlevait les reines et emprisonnait les évêques : il fut trahi, abandonné, excommunié. Hugues rendait aux évêques de riches abbayes, celles de Saint- Denis et de Saint-Germain-des-Prés ; il plaisait à la crédulité populaire en portant sur ses épaules, pieds nus, pendant une lieue, la châsse de saint Riquier ; il fut béni et couronné par les prêtres. Le descendant de Charlemagne parlait avec, hauteur des droits de la royauté et des usurpations de la Noblesse. Hugues promettait aux seigneurs de changer leurs usurpations en droits irrévocables. Enfin l'un était rapide dans ses entreprises^ , ferme après les

l4 HUGUES-CAPET.

revers, tandis que l'autre changeait à tous momens de plan, sans même savoir profiter des plus brillans succès*.

Sacre Hugucs-Capet , décidé à s'emparer du trône, de Hugues, p^^^^ inopinément à Noyon , à la tête de ses troupes , au motnent où Charles y rassemblait une ombre de parlement. Ses partisans épouvantés prirent la fuite. Hugues, réunissant autour de lui une assemblée plus nombreuse de seigneurs et d'évêques, fit valoir à leurs yeux un testament par lequel le roi Louis lui léguait sa couronne. Ils le proclamèrent roi le dernier jour du mois de juin 987, et l'archevêque Adalbéron, alléguant, pour se délier de ses sermens , l'excommunication lancée contre le duc Charles, donna solennellement dans Reims l'onction sainte au duc de France. Mézerai, ainsi que d'autres auteurs, font, à l'occasion du sacre de Hugues-Capet dans la ville de Reims, une observation puérile en apparence, mais curieuse, parce qu'elle prouve à quel poiàt la superstition régnait alors sur l'esprit des classes les plus élevées : ils disent que , depuis le jour de son couronnement , Hugues-Capet ne voulut jamais porter la couronne dans aucune solennité. Dieu lui avait révélé , probablement dans un rêve , que sa race porterait ceUe couronne pendant sept

HUGUES-CAPET. l5

générations. Il espéra, en renonçant à la porter lui-même, prolonger d'un degré la fortune de ses descendans. La réflexion de Mézerai sur cette anecdote n'est pas plus philosophique que l'erreur de ce prince : « Hugues, dit-il, » ignorait sans doute que ce nombre de sept » générations, en langage divin, signifie l'é- » tendue de tous les siècles. »

Le nouveau roi , proclamé par quelques Guerre oi*-

1*1 , - . , tre ces deux

amis, cherchait de toutes parts a réunir des prinec». forces capables d'affermir son trône. Charles , de son côté, s'occupait avec la même activité à réveiller dans tous les cœurs quelques restes d'affection pour la race royale : tous deux avaient de grands obstacles à vaincre. Les seigneurs dont ils réclamaient l'appui , plus occupés de leurs querelles particulièi:e8 que de l'intérêt général, ne leur offraient, la plupart du temps, que des alliés froids ou infidèles. Arnould, comte de Flandre, et Herbert, comte de Champagne, l'un et l'autre amis de Charles , se divisèrent au lieu de resserrer leurs liens, et se déclarèrent la guerre. Hu-, gués, profitant de ces dissensions, marcha contre Arnould, le défit et lui enleva l'Artois. Mais le duc de Normandie, quoique allié de Hugues, lui fit perdre en partie le fruit de sa victoire; il donna asile au vaincu, le pro-

t6 tiUGUES-CAPEt.

tégea et obtînt pour lui la restitution de l'Artois, à condition qu'il poserait les armes et se reconnaîtrait vassal de Hugues.

Le comte de Champagne était beau-^père de Charles; cependant il ne soutint son gendre qu'avec timidité, craignant sans doute de perdre ses propres État^ s'il s'obstinait à combattre seul après la défaite du comte de Flandre. Charles ne se vit donc réellement défendu que par les troupes de la Lorraine, par les princes de Vermandois et par les soldats que lui amenèrent quelques seigneurs champenois.

Au défaut de la force , Charles eut recours Prise de à la Tuscj il sc saisit par trahison de la ville Chanel, de Laon , et l'évéque Asselin retomba de nouveau dans les fers. Mais ce prélat, plus- rusé que le prince son ennemi, le surprit par ses artifices , le trompa en lui montrant un feint repentir, s'empara de son esprit et devint, en peu de temps, le chef de son conseil.

A la nouvelle de la prise de Laon, Hugues rassemble promptement tous ses vassaux, et, à la tête d'une armée assez nombreuse, vient investir la ville où son rival s'était renfermé. Le sort des deux prétendans semblait devoir se décider dans cet étroit espace , dernier domaine héréditaire de la race carlovingienne. Des deux côtés la bravoure française rendit

rj

HDGUES-CAPET. I7 *

long- temps le succès incertain; la défense [

fut aussi opiniâtre que l'attaque était ardente. '

Enfin, Charles, digne en ce moment des héros de sa race , se lasse de combattre à l'abri des Exploite murailles ; il harangue , anime , enflamme ses * *" **^* soldats, sort à leur tête de ses remparts; décidé à périr ou à régner , il se précipite sur les troupes de Hugues, les ébranle, les enfonce, les poursuit, change leur retraite en déroute , et s'empare en peu de jours de Reims et de Soissons.

Un si brillant succès pouvait changer et Kegocumaîtriser l'opinion publique : mais Charles, irè»e. si ardent pour remporter la victoire, fuj trop indolent pour en profiter. La fortune change dès qu'elle se repose; beaucoup de guerriers peuvent la saisir, mais peu savent la fixer. Charles laissa reprendre à son rival la ville de Reims. Au lieu de combattre, il négocia, et, par l'entremise de l'évêque de Langres , conclut avec Hugues une trêve plus favorable au vaincu qu'au vainqueur.

Le temps perdu en combats fut employé à ,^"™**" l'intrigue : les évêques et les abbés , enrichis par les dons de Hugues, lui donnèrent le nom de défenseur de l'Église, et dès -lors l'Église ^

ne défendit plus le roi Charles contre lui.

Le peuple, le meilleur juge des princes,

l8 fiUGUES-CAPET.

parce qu'il est rarement leur ennemi , et qu'il ne peut jamais être leur courtisan , donnait à Hugues le surnom de Capet, pour signifier qu'il le regardait comme homme de tête. TraLison Cc Drincc connaissait trop les mœurs de son frère de tcmps pour uc pas savoir opposer la ruse a la ruse; on était alors à la fois si barbare et si corrompu, que la trahison passait pour adresse. Hugues, déjà sûr de l'jévêque Asselin^ qui cachait une ancienne et profonde haine contre Charles sous le masque d'un faux dévouement et d'une servile obéissance^ parvint encore à séduire un frère naturel de Charles, nommé Arnould : il le gagna en le no^imant à l'archevêché de Reims, devenu depuis peu vacant par la mort d'Adalbéron. Arnould jura sur l'Évangile de trahir, en faveur de l'usurpateur du trône, le roi son frère; mais, après avoir reçu le prix de sa lâcheté, il trahit encore son nouveau maître; car il livra Reims à Charles, et revint ensuite à Laon lui dévoiler bassement les secrets qu'on lui avait confiés.

Trêve Le duc Charles, instruit par lui de la nécessité où se trouvait Hugues de s'éloigner et de conduire ses troupes en Poitou pour combattre le duc d'Aquitaine, rompit la trêve, reprit les armes et s'empara de plusieurs villes '*'.

rompue.

HUGUES-CbàPET. IQ

Hugues y secondé par son fils Robert^ ne Défaite et tarda pas a rencontrer 1 armée d Aquitaine. a#Guii- II la trouva si nombreuse , qu'il lui parut téméraire de l'attaquer. Ainsi, pour éviter un échec qui l'aurait ruiné sans retour , il se retira. Le duc d'Aquitaine, Guillaume III, attribuant cette retraite non à la prudence, mais à la peur, le poursuivit si vivement, qu'il le contraignit à s'arrêter et à lui livrer bataille : elle fut meurtrière, longue et décisive. Guillaume, totalement défait, se vit forcé de se soumettre et de reconnaître son vainqueur pour roi.

Le comte d'Anjou, entraîné par ce prince , céda comme lui à la fortune , et rendit hommage au roi Hugues pour les terres de Mirebalais et du Loudunois.

Cette victoire décida du sort de la France : Hugues vit accourir près de lui cette foule de serviteurs ardens qu'attirent les grands succès. Charles ne fut plus entouré que de traîtres. Hugues, dès- lors certain de triompher sans combattre, s'approcha promptement de Laon, où Charles se reposait, avec une imprudente sécurité, sur la fidélité de ses soldats timides ou corrompus , et de son perfide ministre Asselin. La nuit du jeudi-saint 991, ce lâche prélat livra une porte de la ville aux enne-

mis; et Charles, qui dormait paisiblement sur sa foi , se réveilla dans les fers.

Captivité Ce dernier descendant de Charlemaene fut

de Charles, ' /» » i i

desafemmc enfermé avec sa femme dans une tour de la

et de son

frère. viUc d'Orléaus. L'archevêquc Amould partagea, sa captivité, et reçut ainsi le prix de sa double trahison. Un concile, rassemblé pour le juger , le dégrada et le condamna à la prison.

Chiffres Hugues donna l'archevêché de Reims au

arabes et '^

première famcux Gcrbcrt , bénédictin, abbé d'Aurillac,

horloge. ^ ^ ' ' ^ /

instituteur de son fils Robert, et qui avait été aussi précepteur de l'empereur Othon III. C'était l'homme le plus savant de son siècle ; il fit connaître à la France les chiffres arabes , et elle lui dut encore l'invention de la première horloge.

Paris, Huffues, sans rivaux, réunit le duché de

capitale de " ' ' . ,

la France. Fraucc à la couronne. Paris continua à être sa résidence, et devint la capitale du royaume. La victoire était générale et complète , mais non la soumission. L'Aquitaine fit encore quelques tentatives de résistance, et ne conclut la paix définitive qu'en 995.

Défaite des Guilkumc , duc de Gascogne , restait seul

Normands ' u ^

^ «" indépendant: les Normands firent une descente

Gascogne. *

dans son pays; il les combattit, les défit, et attribua cette victoire à saint Sévère , que ses

HUGUES-CÂPET. 2 1

soldats disaient avoir vu à leur tête sur un cheval blanc : un riche monastère , bâti près du tombeau de ce saint, est un monument qui atteste encore à la fois le triomphe et la crédulité de Guillaume.

Le reste de la vie du roi Hugues ne fut Loue qu'une lutte continuelle contre ses grands vas- contre u saux : ils voulaient qu'un monarque couronné par eux ne fut qu'un fantôme brillant , et qu'il ne jouît que d'une ombre de puissance. Mais ils ne tardèrent pas à s'apercevoir que tout était changé ; au lieu des faibles Carlovingiens qui ne possédaient que I^aon et Soissôns, ils s'étaient donné un roi grand par son caractère, fort par ses triomphes et puissant par ses vastes possessions.

Cependant Hugues éprouva fréquemment l'orgueilleuse fierté de cette turbulente Noblesse : le comte d'Anjou éleva des prétentions sur la ville de Tours; Adelbert, comte de Périgord, le soutenait, w Comment osez-vous me » résister ? dit le roi au comte de Périgord ; » ignorez -vous donc qui vous a fait comte? » « Je le sais, répondit Adelbert, ce sont ceux » qui vous ont fait roi; » et, soutenant par un succès ce langage hautain, il s'empara de la ville, malgré les efforts du monarque. Quereiu

Rome avait reconnu le nouveau roi. Cepen- «uu pap^.

22 ÏIUGUES-CAPET-

dant le pape^ toujours occupé de maintenir et d^étend're son autorité , fit éprouver à Hugues une vive contrariété. Ce pontife ^ prétendant qu'on ne pouvait déposer un archevêque sans son autorité ^ prit le parti d'Arnould , choisit pour légat Séguin , archevêque de Sens , ennemi personnel du roi, et qui s'était presque seul opposé à son élection , ainsi qu'à la déposition d'Arnould. Malgré la résistance de Hugues, un nouveau concile fut convoqué. La tige royale n'avait pas encore pris racine. Hugues , craignant une rupture avec l'Église , céda. Le concile déposa Gerbert, rendit la liberté au traître Arnould, et le rétablit sur son siège si indignement acheté.

Gerbert , irrité , se réfugia chez son ancien disciple Othon HI : telles sont les vicissitudes humaines; cet abaissement passager de Gerbert fut la première cause de son éclatante élévation; l'empereur le nomma archevêque de Ravenne, et dans la suite il devint pape. de chl\ Charles n'eut pas long-temps à supporter ses fers et à gémir de son humiliation ; il mourut dans sa prison ^. Ce prince laissait deux fils, Othon et Louis,, ainsi que deux filles, Gerberge et Hermengardc L'empereur leur offrit sa cour pour asile. L'aîné des jeunes princes^

Othon, posséda le duché de Lorraine^ et mourut sans laisser d'enfans : la vie de Louis fut probablement courte ; son sort resta ignoré. Quelques auteurs prétendent cependant qu'il devint la tige des landgraves de Thuringe.

Les filles de Charles furent mariées y l'une , nommée Gerberge, à Lambert^ comte de Louvain, et la seconde ^ Hermengarde^ à Albert, comte de Namur* Depuis, les maisons les plus illustres de l'Europe prétendirent , sans en trouver de preuve , qu'elles descendaient,* par ces princesses, du sang de Charlemagne; et les partisans du duc de Guise, pendant la ligue , prêtèrent cette illustration à la maison de Lorraine. Ce qui est certain, c'est que cette race carlovingienne , qui avait jeté un si vif et si rapide éclat dans l'Occident, s'éteignit alors comme une pâle lumière, sans exciter de surprise et sans laisser de regrets.

Depuis long-temps on méprisait la faiblesse ExUnctioii des derniers Carlovingiens , et le respect pour vmgi«ns. leur nom n'était plus que le souvenir d'un songe brillant ; les princes de leur temps , témoins des derniers momens de leur grandeur, disparurent de la terre à la mên^e époque. La mort frappa presqu'en même temps Conrad, roi de la Bourgogne transjurane; Guillaume III, duc d'Aquitaine j Herbert, comte de Champa-

gne j Arnould , comte d'Angoulême , et Richard, due de Normandie,

Ce duc , indigne héritier du vertueux Rollon, gouverna ses peuples en tyran. Dominé par son ardente passion pour la chasse, il avait dépouillé tous les propriétaires de kurs bois, et laissait les champs en proie à la voracité des nombreux animaux dont il défendait sous peine de mort la destruction. Cette oppression insupportable excita le désespoir des paysans; ils se révoltèrent. Richard prend les armes ; accompagné de son orgueilleuse Noblesse, il attaque ces infortunés, les défait, les disperse^ fait couper les pieda aux chefs qui les avaient soulevés, et, par cette rigueur barbare, rétablit non la paix , mais le calme de la terreur. Son fils Richard II lui succéda paisiblement.

Guerre La Brctagnc n'avait point pris part à la lutte Bretagne, dc Charlcs ct dc Hugues^ elle était alors ellemême déchirée par une guerre civile : le duc Judicaël s'était armé contre Conan, comte de Nantes; il tua d'abord les fils de ce comte; mais, peu de temps après, ayant été surpris et battu, il tomba dans les mains de Conan. Le vainqueur épousa la sœur du duc de Normandie; et, fort de son appui, il soumit à son au* torité toute la Bretagne.

A cette époqiie , une funeste contagion , conugioa nommée par sa violence le feu des ardens, dé- u/^ud^s

^ , , *^ . ardent,

vasta le midi de la France : quarante mille personnes périrent victimes de ce fléau.

Hu^ues-Capet avait enfin abaissé Tor^iueil de AMocUHoa

n rt. . 1» do Robert

tous %^% tiers vassaux ; et, pour atlermir i auto- à la courité de sa race, il associa à sa couronne son fiU Robert, que tous les seigneurs reconnurent pour roi. Trop habile pour imiter la faiblesse impolitique de ses prédécesseurs, il partagea la royauté, mais non le royaume. Son fils porta la couronne; mais, tant que son père vécut, il ne posséda aucune partie de ses États. Ce-* pendant plusieurs auteurs rapportent que Robert , secondé par quelques vassaux , s'arma contre Hugues; mais ils ne donnent aucun détail de ces troubles passagers.

Hugues-Cape t, comme tous les grands hommes, loin d'avoir un horizon rétréci , portait, au dehors comme au dedans, les regards d'une vigilante prévoyance .^ Vainqueur de ses sujets, Othon seul pouvait, dans l'avenir, lui faire craindre quelque danger ; et d'avance le roi , cherchant à lui susciter des obstacles et des rivaux , entama une négociation avec Bazile et Constantin , qui régnaient alors en Orient. On a conservé une des lettres qu'il leur écrivit pour leur offrir son appui en Italie, s'ils consentaient

à se liguer avec lui contre l'empereur d'Allemagne.

Mort Huffues avait éprouvé , dans sa brillante et

de Hugues. ^ . * ,

laborieuse carrière , trop de fatigues de corps et d'esprit pour que sa vie pût être longue : il mourut à Paris le 29 août 996 , âgé de cinquante-cinq ans : il en avait régné neuf. Ce prince fut enterré dans l'abbaye de Saint- Denis.

Blanche ne lui donna pas d'enfans; mais il laissa de sa première femme Adélaïde, fille du duc d'Aquitaine, un fils nommé Robert, et trois filles : Is^ première épousa le comte de Hainaut , la seconde le comte de Nevers , la troisième le comte de Ponthieu , auquel elle porta pour dot le comté d'Abbeville.

Hugues -Capet consomma une grande révolution , fonda une nouvelle dynastie , commença pour la France une nouvelle ère, et lui laissa un chef plus puissant encore comme seigneur que comme roi. Aussi Montesquieu, avec sa sagacité ordinaire , remarque à cette occasion que « tout , dans cette révolution , » se réduisit à deux événemens : la famille » régnante, dit-il, changea, et la couronne » fut unie à un grand fief. »

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