SUITE DU RÈGNE DE PHILIPPE- AUGUSTE
Quatrième croisade de seigneurs français. — Leur départ de Venise. — Sie'ge et prise de Zara. — État de Constantinople. — Débarquement des chrétiens sur la c6te d^Asie. — Proposition de Fempereur Alexis. — Refus des croises. — Assaut de G>astantinoplé. — Fuite de l'empereur. —Courage d'un eunuque. — Traité entre les croisés et les Grecs. —Usurpation de Murzulpble. — Nouveaux assauts. — Prise de Constantinople. — Fuite de Murzulphle. — ^Élévation de Lascaris au trône. — Son départ pour l'Asie. — Honteux excès des croisés. — ^Empire latin fondé par un Français, Baudouin. — Mort de ce prince.— Guerre et trêve avec l'Angleterre. — Hérésie des Albigeois. — Croisade contr'eux. — Embarras de Raymond , comte de Toulouse. — Sa lâché humilité. — Portrait de Montfort , comte de Leicester. — Prise de Béziers. — Discorde dans l'armée catholique. — Soulèvement ocçasioné. par ses excès. — Détresse de Montfort. — Son surnom. — Ses exploits. — Fuite de Raymond. ^ — Cruauté de Montfort.— Guerre entre lui et le roi d'Aragon. — ^Remontrances tardives du pape. — Naissance de l'inquisition. — Siège de Murest par le roi d'Aragon. — Sa mort courageuse. — ^Victoire de Montfort. — Occupations de Philippe. — Croisade contre le roi Jean. — Sa lâche soumission au pape. — Incendie de la flotte française. — Vengeance de Philippe. — Événem|ps en Allemagne. — Ligue formée par l'empereur Othon contre la France. — Succès des Anglais. — Fuite de leur roi. — Marche des armées de la ligue.— -Bataille de Bouvines. —Danger du
roi.-- Sa victoire. — Fuite d'Othon. — Son abdication en faveur de Frëdcîric. — Retour et triomphe de Philippe. — Trêve avec le roi d'Angleterre. — Marche de Louis contre les Albigeois. — Ses rapides succès. —Son retour à Paris. — Révolte contre Jean-sans-Terre. ' — Son serment.. — Sa retraite dans Ftle.de Wight. — Désastre de son armëe auxiliaire. — Son trône offert à Louis. — Envoi de troupes en Angleterre. — Réponse de Philippe au lëgat du pape. —Vaine défense de ce le'gat. — Désastre de Louis sur mer avant sa descente. — Son arrivée et son couronnement à Londres après la fuite de Jean. -^Courroux et mort du pape.— Mort de Jean-sans-ïerre.— Fautes de Louis en Angleterre. *- Intrigues du légat contre lui. — Élévation de Henri au, trône. —-Trêve entre ce prince et Louis. — Retour de Louis eu Angleterre. — Ses revers sur terre et sur mer. — Son retour en France après un traité; — Pénitence injQigée par le pape. — Trêve de cinq, an» avec TAngleterre. — Reprise des hostilités. — Nouvelle trêve nécessitée par la guerre du Midi. — Siège de Toulouse. — Mort de Montfort. — Succès du prince Louis. — Mort de Philippe-Auguste. — Ses enfans. — Ministres et guerriers de cette époque. — Tableau de ce régne.
Avant de continuer à suivre Philippe-Auguste dans le caurs de ses travaux et de ses exploits/ il est nécessaire de j«ter quelques regards sur l'Orient, puisque les. armes de la France y brillèrent alors et placèrent un Français sur le trône des Césars.
• Dans l'année 1199^ touchés de la détresse Quatrième des chrétiens d'Orient et des sollicitations du seigneurs Saint-Siège, un grand nombre de seigneurs français s'armèrent pour entreprendre une quatrième croisade. Parmi eux brillaient Bau-
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douin, cemle de Flandre, les comt^é de Bloi$, du Perche, de Saint -Paul, de Montfort, de Brienne , et Mathieu 'de Montmorency. Quatre mille cinq cents chevaliers, neuf mille écuyers et vingt mille fantassins marchaient sous leurs bannières.
Ville -Hardouin, non moins célèbre par ses écrits que par ses prouesses , fut envoyé à Venise. « Les plus puissans barons de France , » dit-il au sénat, nous députent vers vous; ils » vous crient merci; ils vous invitent à pren- » dre pitié de Jérusifilem outragée et asservie » par les Turcs. Comme vous êtes les plus re- » doutables sur la mer, ils nous commandent » de nous jeteî» à vos pieds; vengez avec nous » la honte de Jésus - Christ , et favorisez la » guerre sainte que nous entreprenons pour » la gloire de Dieu. »
La république leur promit des vivres, des vaisseaux, des soldats, et deitianda un an pour se préparer à cette expédition. Le traité fut signé, et on résolut de commencer la guerre en attaquant l'Egypte.
Les barons chrétiens manquaient d'argent; les communes de France leur en donnèrent et obtinrent en retour l'abolition de certaines taxes et plusieurs privilèges. Cependant ces moyens étaient insuffîsans pour payer à Ve-
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nise ce qu'on lui devait; et, ne pouvant solder autrement cette dette, les croisés pfirirent au sénat de reconquérir pour lui Zara., que possédait alot*s le roi de Hongrie;
Tout étant ainsi convenu , le marquis de Leur^^epan
* de Venise.
Mootferrat fut élu général de l'armée , et le doge Dandolo, âgé de quatre-vingts ans, reçut le commandement de la flotte et des troifpes vénitiennes ; cinq cents vaisseaux , portant quarante mille hommes, sortirent pompeusement du port de Venise , déployant l'étendard alors célèbre de Saint-Marc.
On débarqua près de Zara: mais, au mo- si^6«,
* * ^ ' . el prise de
ment où Ton venait d'investir cette ville , un ^^ara. nonce du pape arriva dans le camp chrétien , chargé de remettre au chef des croisés une lettre du souverain pontife, qui lui défendait d'entreprendre ce siège.
Ces guerriers, ne voulant ni eùfreindre formellement les ordres du Saint-Siège, ni lui obéir, différèrent de lire la lettre d'Innocent III; Tassant fut donné , la ville prise et livrée au pillage. Les vainqueurs s'abandonnèrent pendant le cours d'une semaine aux plus affi:*eux excès.
Au mépris de la croix qu'ils portaient, ils se baignèrent dans le sang chrétien , et n'épargnèrent ni le sexe ni l'âge. Enfin , au moment
OÙ ils devaient être rassasiés de carnage^ lés Français et les Vénitiens , enflammés par la cupidité^ se. disputèrent le partage du butin, et se livrèrent pendant huit jours de sanglans combats.
étaideCon- Depuis plusieurs années, Constantinople ""^"^^ * était devenue le théâtre des plus désastreuses révolutions, et la proie de quelques ambitieux qui se disputaient les débris de l'empire. Le cruel Andronic , parvenu au trône à force de crimes, avait péri dans une révolte; le peuple déchira son corp^ en pièces , et la férocité de la vengeance surpassa peut-être celle de la tyrannie. .
IsEtac l'Ange, couronné par un caprice du sort, et privé des vertus qui pouvaient soutenir sa fortune, dégrada le sceptre par sa lâcheté; le peuple et l'armée méprisaient leur ouvrage; son frère Alexis le priva de la vue et l'enferma dans un cachot.
Cet usurpateur barbare régnait, lorsque la quatrième croisade menaça l'Orient. Un fils d'Isaac, échappé à la cruauté du tyran, et qui portait aussi le nom d'Alexis, s'était sauvé en Italie : il y cherchait des secours; on ne lui accorda d'abord que des conseils. Comme l'empereur Philippe de Souabe avait épousé sa sœur, le pape lui dît que, s'il pouvait engager le
monarque à se joindre aux croisés^ on lui donnerait des troupes pour attaquer son oncle et pour rendre la couronne à son père.
Peu de temps après , Philippe écrivit au sénat de Venise que , si l'armée chrétienne s'engageait à protéger le jeune Alexis ^ il donnerait aux croisés un corps nombreux de chevaliers et deux cent mille marcs d'argent; c'était évidemment changer le but de lacroisade, ou du moins s'en éloigner; c'était en quelque sorte accorder aux musulmans une trêve funeste pour attaquer un usurpateur chrétien.
Mais les pèlerins belliqueux de ce siècle, portant la croix plus sur leur vêtement que dans leur cœur, avaient moins en vue la religion que la gloire, et la conquête de quelques villes alors les tentait plus que la délivrance de la cité sainte. Séduits par les offres de Philippe et par l'espoir des richesses que leur donnerait la reconnaissance d'Isaac, s'ils lui rendaient la couronne, ils résistèrent aux menaces du pape, ajournèrent la guerre contre les infidèles, abandonnèrent le projet de descendre en Egypte et dirigèrent leurs voiles vers Constantinople.
Si l'on en croit même plusieurs historiens, la politique adroite du sultan Malek-Adel ne fut pas étrangère à ce changement de résolu-
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lion; et Ton prétend que les sommes d'argent considérables qu'il envoya aux chefs des croisés, ne contribuèrent pas faiblement à détour* ner sur la ville des Césars l'orage qui menaçait rÉgypte. Cependant ces auteurs n'appuient d'aucune preuve cette accusation, que pouvait rendre seulement probable le mélange de superstition et d'orgueil , de fanatisme et de cupidité, qui caractérisait les guerriers de cette époque.
Quoi qu'il en soit, l'armée^ réunie à Corfou, reconnut solennellement les droits de l'empereur détrôné. Le prince Alexis exprima, par des transports de joie, sa reconnaissance pour un secours qui devait lui être si funeste. « II » ignorait, dit avec raison le comte Daru, » combien il est dangereux d'implorer les ar- » mes de l'étranger pour reconquérir une » couronne. »
Pendant ce temps, l'usurpateur Alexis, aveuglé par sa fortune, trompé par ses flatteurs, fermant les yeux sur l'affaiblissement accéléré de la puissance grecque , et prenant une cour encore pompeuse et magnifique pour un grand empire , ne crut pas aux nouvelles qu'on lui donna de l'armement des croisés, et il ne parla qu'avec dédain de la témérité d'une semblable expédition.
Méprisant ses ennemia, il ne leur opposa aucun obstacle. Irrité contre tout ce qui pour vait le distraire des voluptés auxquelles il se livrait, aucun courtisan i\'osa plus l'instruire des progrès rapides de ses ennemis. Bientôt seul dans tout son empire, il ignora que l'armée des Latins s'approchait de sa capitale. Enfin il n'ouvrit les yeux sur son péril qu'au moment où il vit la flotte vénitienne, au pied de ses remparts , défiler dans le détroit et passer si près du palais, que les pierres , lancées par les machines de guerre du bord des vaisseaux , pénétrèrent dans ses appartemens.
Tandis que ce spectacle redoutable dissipait Dëbarqueson engourdissement, en le frappant de sur- ^retiens prise et d'effroi , l'armée chrétienne , débar- "aw * quée sur la côte d'Asie, n'éprouvait pas un moindre étonnement à l'aspect de ce dernier monument des grandeurs romaines, de ces murs élevés, de ces fossés profonds, des quatre cents tours qui défendaient une capitale dont on disait que quatre cent mille guerriers pouvaient sortir.
A cette vue, les Français s'effrayiiient. euxmêmes de leur audace. Ils oubliaient que ce colosse erec et romain n'était plus qu'une
ombre. Proposition
L'empereur d'Orient ne put rassembler pour wurluxb.
sa défense qu'une armée peu nombreuse. Cependant, espérant encore éloigner la guerre par des négociations tardives et par un vain étalage de ses forces, il fit offrir aux croisés des secours en vivres, en argent, en armes et en soldats pour la conquête de la Palestine , les menaçant en même temps de les écraser avec une armée vingt fois supérieure à celle d'Occident, s'ils persistaient dans leur injuste agression contre lui.
Refus ce Que votre maître cesse de s'étonner, ré- » pondit Conon de Béthune à l'envoyé grec , si » nos seigneurs et nos chevaliers entrent en M armes dans cet empire. Cet empire ne lui M. appartient pas; il ne doit la couronne qu'à » un crime condamné par les lois divines et » humaines. Le sceptre appartient au jeune » prince que vous voyez au milieu de nouS; » Alexis, fils de l'empereur Isaac. Si votre » maître veut restituer une couronne usurpée, » nous solliciterons pour lui la clémence du » prince légitime. Portez- lui ces paroles, et » né soyez plus assez hardis pour vous charger » désormais près de nous d'une mission sem- » blable à celle qu'on vous a donnée. »
Cette réponse rendait toute tentatiye de réconciliation inutile. Vainement l'empereur essaya de ranimer le courage du peuple : comme
raiLIPPB-^AUGUSTE. 49^
ce peuple était esclave, il se moûtra indiffé* rent à la chute d'un pouvoir qui Topprimait.
Dans les révolutions d'un gouvernement Assaut de despotique, le peuple reste immobile, per- nopie.*^ suadé qu'il ne fera que changer de tyran. Le$ soldats seuls obéissent. Les combats commen-* cèrent; on tenta sans sucoés des sorties; les vaisseaux vénitietis pénétrèrent .dans le port, en brisant une chaîne qui en fermait l'entrée, et en coulant à fond les galères qui la défendaient. Far ce seul échec la marine grecque fut détruite.
Après dix jours de combats nombreux, fatiganset peu décisifs, les croisés, qui manquaient de vivres , marchèrent à l'assaut sous les ordres de Montferrat et de- Montmorency. Théodo're Lascaris commandait les Grecs. Son beaupère, l'empereur Alexis, restait honteusement témoin oisif de ce combat.
Par un contraste frappant qui semblait caractériser la décrépitude des princes d'Orient et la vigueur croissante des guerriers de l'Europe, au moment où deux cent cinquante machines de guerre avaient ouvert une brèche sur laquelle se livrait une bataille acharnée, on vit le dc^e, octogénaire, presque aveugle, descendre de sa galère avec l'ardeur d'un jeune preux.
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Enflammés par son exemple , tous les Vénitiens s'élancent de leurs vaisseaux pour le suivre. Rien ne leur résiste. Ils franchissent les murS| et bientôt l'étendard de Saint*Marc est arboré sur une tour. Vingt- cinq autres tombent au pouvoir des Latins; les vainqueurs et les vaincus entrent péle-méle dans la ville. Sa chute semble inévitable ; mais tout à coup un vaste incendie élève une barrière de feu entre les assaillans et les assiégés. Les Fiançais /que le fer ne pouvait arrêter, fuient devant les flammes.
Les Grecs, sortant alors par une autre porte, les attaquent en flanc et les mettent en désordre. L'intrépide Daddolo , du haut d'une toiir qu'il avait conquise , voit leur péril , absuidonne son attaque et vole à leur secours. Opeudant leur position était encore très critique; Lascaris, ayant réuni toutes ses forces, allait se précipiter sur eux; mais le lâche usurpateur, indigne, par sa pusillanimité, àe la victoire que la fortune lui offrait, encbaine la bravoure de son gendre et ordonne la retraite. Fuiic Lies Grecs , momentanément sauvés , ren- «"«•• trèrent dans leurs murs, et les croisée dans leur camp. La terreur de T^mpweur durait encore quartd le danger avait disparu , et , n'psant attendre l'issue d'un nouveau combat.
il prit la fuite au milieu de la nuit« abandonnant ainsi honteusement sa femme ^ ses enfans , son peuple et sa couronne. Il ne songea qu'à son trésor, et le plaça sur une barque qui les porta tous deux dans un port de la Thrace.
Cependant le courage d'un eunuque répare ^îoowge pour un moment les fautes d'un l&che empe- q««- ^ reur. Il harangue le peuple, il entraîne la garde , il court tirer de son cachot !e vieil Isaac, et replace sur le tréne ce prinéc aveugle , qui n'attendait que la mort.
L'armée latine fut informée promptement de cette révolution; son but semblait atteint; mais, plus intéressée que généreuse, et peu confiante dans les promesses du jeune Alexis, elle annonça qu'elle le garderait en otage, tant qu'il n'aurait pas rempli ses engagemens.
Après une longue contestation, il fut con- Trait«?entre
, , , les croisés et
venu, par un traité, que 1 empereur paierait ics Grecs. aux croisés deux cent mille marcs d'argent, et que l'Église grecque se soumettrait à l'Église romaine. Alexis et son père furent tous deux couronnés.
Les Grecs, toujours séditieux et toujours vains, quoique depuis long -temps esclaves, ne pouvaient supporter ni le triomphe du clergé latin, ni la licence des mœurs du jeune
Alexis, que les barons français traitaient sans, respect et en égal.
Le faible empereur, qui manquait d'argent, dç courage, et qui redoutait plus ses sujets que ses ennemis, obtint des croisés un délai pour le paiement de son tribut, et retint lui-même ces étrangers dans ses États pour le défendre contre son peuple. Fendant ce temps, il chargea son fils de soumettre , avec le secours de Montferrat, les provinces qui n'avaient pas encore reconnu son pouvoir. L'armée d'occupation resta campée près de Constantinople, sous les ordres du comte de Flandre et du doge. Usurpation . Gcpcpdaut la haine des Grecs contre les pUe. liatms s aigrissait de jour en jour : les uns tramaient sans ceçse de nouveaux complots, les autres faisaient éclater leur ressentiment par des menaces *, Un prince grec , de l'ancienne maison impériale des Ducas, et que l'on nommait Alexis ]M[urzulphle, profite de ces discordes pour s'élever, trompant à la fois le peuple, l'empereur et les croisés; il excite une sédition, et; couvrant son umbition d'un faux zèle, il entre la huit dans l'appartement d'Isaac, l'emporte dans sesbr^s sous prétexte de le sauver, le jette daiwf un, cachot, »tr)apch€^ ses jours et se fait couronner par la muUitude.; * 1204. ,.>.,../ ^
Ce nouvel usurpateur s'efforça quelque tiemps de justifier sa coupable ambition par un courage intrépide; attaqué par Tàrmée des croisés, il brave vaillamment leurs efforts , répare les murailles, relève les retranchemens, se montre au premier rang, la massue à la main, contient les mécontens avec Tac ti vite d'un monarque, dirige ses troupes avec Fhabileté d'un général , et se 4istingue dans la mêlée par la bravoure d'un soldat.
Étonnés de sa résistance , les Français et les Vénitiens, fatigués d'une lutte si opiniâtre, consentirent à négocier ; mais Murzulphle , redoutant plus encore la superstition de ses concitoyens que les armes dé ses ennemis , refusa de reconnaître l'autorité du pape, et les conférences furent rompues.
Dès-lors les chefs de l'armée latine iurèrent Nouveaux
*> assauts,
la conquête et le partage de l'empire. Ce partage fut réglé d'avance. Venise obtint la promesse de grands privilèges. Il fut convenu qu'après la victoire, six seigneurs français et six vénitiens seraient chargés d'iélire un empereur et un patriarche. Après avoir signé ces conventions que la fortune seule pouvait sanc^ tionner, on donna le signal de l'assaut.
L'habileté, le courage des chefs, la haine et le fanatisme des peuples, rendirent ce combat
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aussi sanglant qu'opiniâtre. La victoire se décida pour les GrecSé Les croisés furent repoussés : mais trois jours après ils livrèrent avec furie un nouvel assaut.
Long -temps les Français s'efforcèrent en vain , sur la brèche , de renverser et d'enfoncer leurs nombreux ennemis; vainement leurs lances et leurs épées immolaient une foule de victimes. Les pierres et les poutres, lancées sur eux par les assiégés, les écrasaient, brisaient leurs échelles , et les entassaient sanglans dans des fossés profonds; mais, au moment où la guerre déployait toutes ses horreurs dans ces scènes de carnage, où l'air, obscurci par une nuée de traits, retentissait du choc des armes ^ des cris de fureur et des gémissemens de la mort, d'un autre côté de la ville, moins défendu, les vaisseaux s'approchent des murailles, les échelles se dressent. Un Français, An^ dré Durboise, et Pierre Alberti, Vénitien, franchissent le rempart. Une troupe de braves les suit, et la bannière des évéques français flotte sur les tours.
Prise Inutilement les assiégés, s'armant de tor-
linopie. ches , veulent encore se sauver à l'abri des flammes. Cette fois l'incendie ne peut arrêter l'impétuosité des vainqueurs. Us se précipi- MuriuipLie. tcut tu foulc daus la ville , et Murzulphle ,
PHILIPPE-AUGU8TR. 499
perdant tout espoir ^ cherche son salut daiis la fuite.
Mais qui peut éteindre dans l'homme la funeste soif des grandeurs? A l'instant où la plus grande partie de cette immense capitale^ en^ vahie par une armée victorieuse , était livrée au pillage y au meurtre , quelques Grecs se disputaient encore, au milieu de l'hippodrome, les ruines d'un empire conquis et les débris d'un trône renversé.
Théodore Lascaris est proclamé empereur Élévation par la multitude. Digne de son élévation , il lu irôaJ." veut entraîner de nouveau le peuple au com-r bat ; mais ce peuple , si ardent pour le cou^ ronner , l'abandonne lâchement lorsqu'il s'agit de le défendre. Lascaris, à la tête d'un petit sondc^pan
- « , . - pour l'Asie,
nombre de braves, s ouvre un passage avec son épée , s'éloigne de Constantinople , et court en Asie, où son habile fermeté lui donna les moyens de défendre encore avec succès sa dignité, sa patrie et son ^dépendance.
Privé de ses défenseurs , inutilement ce Honteux
« « « 1 • . • » 1 • excès «les
peuple implora la pitie de ses vainqueurs inexorables. La ville fut livrée aux fureurs d'une soldatesque sans frein. Pour elle rien ne fut sacré, et cette journée fatale détruisit ou dispersa les monumens des arts, des lettres, et les richesses immenses amassées pendant
croises.
5oO PHILIPPE-AUGUSTE.
tant de siècles par les héros de Rome^ par les Césars et par leurs successeurs.
Montferrat entra dans le palais impérial , y trouva l'infortunée sœur de Louis -le -Jeune, veuve de deux empereurs , s'enflamma pour elle et lui promit un nouveau trône.
Enfin , lorsque ces conquérans barbares se furent rassasiés de sang et de débauches^ après <ies outrages sans nombre à la pudeur, à la religion, après avoir employé les calices aux plus licencieux festins, profané les églises par des meurtres et par des danses lascives , après avoir livré la chaire patriarcale aux prostituées, et l'innocence des vierges à la brutalité du vice , ces honteuses saturnales de la victoire cessèrent, et la lassitude ramena l'ordre.
Les électeurs se rassemblèrent pour donner un chef à cette ombre d'empire. La vieillesse et les vertus du doge lui auraient assuré les sufirages ; mais l'esprit républicain et ombrageux des Vénitiens s'en alarma. Ils jugèrent avec raison que la liberté cesserait d'exister à Venise, si son doge tenait dans sa main le sceptre des Césars.
ï^^ire Les voix ne furent plus partagées que par par un Montferrat et Baudouin. Enfin, le comte de
Français^
Baudouin. Flaudrc l'emporta. Ainsi , ce fut un Français qui fonda^ dans l'Orient^ l'empire des Latins.
PBILIPPE-ATIGCrSTE . 5o T
Mats^ soumis lui-même au joug de la féodalité^ il se vit contraint d'abaisser son trône en y montant y et de partager, pour ainsi dire, le pouvoir suprême avec ses compagnons d'armes.
Montferrat obtint le royaume de Thessajonique. On distribua, en Asie et en Grèce, aux barons latins un grand nombre de principautés, de duchés, de comtés; et la Morée fut cédée aux Vénitiens, qui se parts^èrent bientôt la plus grande partie des îles de TArchipeL On. crut rendre un assez grand hommage au roi de France en lui envoyant des reliques^
De ce moment l'anarchie féodale remplaça cette unité, cette concentration de pouvoirs qui , jusque-là , laissait quelque force et quelque majesté au fantôme imposant du colosse romain. Les légions disparurent, et les indociles milices seigneuriales qui lui succédèrent, préparèrent par leur indiscipline et par leur faiblesse la destruction totale d'un empire, qui, revenu depuis- sous la puissance des prin^ces grecs , tomba deux siècles^ après sous le fer des enf^ns de Mahomet.
Toutes les provinces d'Europe, après une courte résistance , reconnurent le nouvel empereur et la suprématie de l'Église latine. Lastcaris défendit en Asie une couronne due à son audace et illustrée par ses exploits. Baudouin^
dont le règne fut court, fit respecter le nom français par ses vertus autant que par sa bra-- Toure. L'austérité de ses mœurs semblait un Monde phénomène dans ce siècle licencieux. Ce print«princt, ^^^ digne d'un mrilleur sort, après avoir poursuivi et pris l'usurpateur Murzulphle , dont le supplice expia les crimes , se vit atta* que par les Bulgares, leur livra bataille, les défit , et se perdit en voulant poursuivre avec trop d'ardeur sa victoire. Enveloppé, couvert de blessures et succombant au nombre, il tomba dans les fers des Barbares ; vainement Kome réclama sa liberté. Le roi bulgare Joannice , exerçant la plus horrible vengeance , le mutila et le fit périr. Ce destin funeste fut un triste présage pour l'empire qu'il avait fondé. -Sans cesse attaqué par les. Grecs et par les Barbares, cet empire ne dura qu'un demisiècle.
La fastueuse et stérile conquête de Constantinople ne fut réellement utile qu'aux musulmans ; les discordes et l'ambition des chrétiens affermirent la puissance des infidèles, malgré cette prédiction d'Innocent III, citée par Mathieu Paris : H La puissance de Mahomet, disait- » ïlf doit bientôt finir, car elle est la bête de » l'Apocalypse; le nombre de cette bête est » 660, dont 600 sont déjà passés. »
PHItîPPE-AUGUSTE. ' 5o5
Le même pontife arma pour une nourelle crohade cinquante mille enfanft , dont il eon* fia le commandement à des prêtres. Malgré l'assertion des historiens > une telle anecdote , semble trop contraire à la raison pour être digne de foi.
Dans l'intérieur comme au dehors de la Guerre et France, Teiprit belliqueux de la nation sem- rlngu-'' blait condamné à un éternel mouvement; tandis que ses guerriers franchissaient les remparts de Constantinople, et proclamaient un César, le roi d'Angleterre rompait la trêve conclue avec Philippe. La guerre recommença entre les deux rois et les deux peuples rivaux. Les lieutenans de Philippe , Clément de Metz , le sénéchal d'Anjou et le vicomte de Melun, battirent en plusieurs rencontres les Anglais ^ commandés par Mauléon, Thouars et Lusignan. Ces généraux ne purent rallier leura troupes et furent pris. On signa une nouvelle trêve, mais elle ne donna pas l'espoir du repos ;^ car ce fut à cette époque qu'éclata dans les provinces méridionales le plus funeste des^ fléaux, une guerre à la fois civile et religieuse.
Jusque-là, au milieu des épaisses ténèbres H<^r^sie des
^ 1 T» Il Albigeois.
qui couvraient la Jtranee sous les deux premières races de nos rois, l'ignorance générale
5q4 philippe-axjgoste .
ne laissant percer aucune lueur pour chercher à, distinguer l'erreur delà vérité, on n'avait point connu le malheur des discussions théologiques. Charlemagne , en rallumant momentanément le Ûamheau des lettres, vit naître de . son temps quelques controverses . sur le culte des images, la procession du Saint-Esprit et la prédestination. Mais plus tard Bértngçr, Gil-. b.ert, Bruïs et Pierre de Vaux, chef des Vau-. dois , prêchèrent des doctrines que l'Église condamna.
Cependant les nombreux prosélytes qui adoptèrent leurs principes à différentes époques, n'attiraient sur eux que des excommunications et des chàtimens individueb qui n'excitèrent aucun trouble dans l'État. L'hérésie des Albigeois, fort répandue sous le règne de Philippe, fut donc la première qu'on voulut défendre et réprimer par les armes.
Il est aussi triste qu'afBigeant pour la raison humaine devoir que , malgré les flots de sang répandus au nom d'un Dieu qui en abhorre l'effusion, et que, malgré les innombrables calamités versées sur presquQ tous les pays de l'Europe, par un esprit persécuteur, pour la cause d'un ciilte qui n'offre d'armes que la persuasion, ne veut que la paix, ne prescrit que la charité, et ne considère les hommes
PBILtPPB-ÀUGUSTïT. 5o5
que eomme des frères ; que dans aucun temps ^ dis-je, et jusqu'à présent encore, les rois, les pontifes et les ministres n'aient pu s'entendre pour adopter le seul principe qui les aurait préservés de tant de maux et d'erreurs , celui de la tolérance universelle.
. Et cependant si la justice divine n'avait pas fait un devoir de cette tolérance , le bon sens aurait dû suffire pour en faire reconnaître* le principe comme un axiome. L'autorité n'a d'empire que sur les actions, elle est sans force sur la pensée ; nul pouvoir ne peut nous faire trouver vrai ce que nous croyons faux; entre la conscience et l'homme il n'existe qu'un juge, c'est Dieu. 14a contrainte, loin de persuader , ne fait que des hypocrites et des rebelles , et les opinions qu'on- violente deviennent des passions furieuses , capables et bientôt coupables de tous les excès.
. Les discussions religieuses, abandonnées à leur libre cours , n'auraient jamais excité plus de trouble que les disputes des sectes stoïciennes, épicuriennes, platoniques et pythagoriciennes. Mais, dès que les gouvernemens appuient de leurs forces une doctrine religieuse quelconque , et en ■ proscrivent d'autres sur lesquelles cependant les hommes règlent leur vie , et fondent leur crainte ou leurs espérances
5o6 PHItIPPBHLUGUSTÏ.
dans une autre vie , soudain les systèmes deviennent des partis qui s'accusent mutuellement de rébellion, de tyrannie, et les guerres excitées par ces discordes sont d'autant plus cru^elles que chacun, en s'engageant dans la voie du crime, pense fermement suivre le chemin de la vertu, et croit, en ensanglantant la terre , obéir à Dieu et marquer sa place dans le ciel.
Bientôt l'ambition se couvre de ses voiles sanglans , et la cupidité s'efforce de s'enrichir saintement des dépouilles enlevées aux pix)scrits. On comprend encore que quelques ministres d'une Église privilégiée se laissent détourner des vérités évangéliques par un esprit de domination, et qu'ils confondent l'intérêt de leur pouvoir avec celui de la religion; mai» ce qui n'est pas concevable , c'est que les rois et les peuples n'ouvrent pas enfin totalement les yeux sur ces déplorables erreurs dont ils ont été si souvent les aveugles instrumens et les victimes.
C'est au moment où nous allons parcourir cette longue et cruelle série de guerres religieuses , que nous avons cru devoir rappeler de nouveau à tous les hommes ces vérités éternelles, mais presque éternellement méconnues , qui firent triompher par la douceur et
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p^ ta charité y à la naissance du christianisme , une religion d'amour et de paix sur les débris du paganisme^ défendu par toutes les passions^ par toutes les habitudes et par toutes les puissances.
Les hérétiques contre lesquels Rome crut devoir appeler les armes des princes, après avoir vainement lancé contr'eux les foudres de rÊglise, étaient connus d'abord sous le nom de J^audoiSy en mémoire de Pierre de Vaux^ leur chef. Mais comme la ville d'Albi se déclara la première ouvertement pour eux, ce fut sous le nom à'AVngeois qu'ils acquirent une déplorable célébrité-
Ressuscitant les erreurs des manichéens, ils admettaient, dit -on, deux dieux, deux principes, un génie du bien et un génie du mal; l'un créateur des choses invisibles , et l'autre des visibles ; l'ancien Testament était la loi du Dieu de l'erreur, le nouveau celle du Dieu de vérité; on les accusait de méconnaître l'indissolubilité du mariage , de nier la présence réelle, la résurrection des corps, de rejeter les ^acremens et de proscrire le culte des images. Pour exprimer la haine qu'ils inspiraient, leurs adversaires les appelaient Bulgares j nom antique , mais devenu trop infâme pour être traduit.
5o8 PHILÎPPE-AUGUSTE*
Lorsque Louis-le-Jeune vivait encore , Pierre de Bruîs propagea dan» le Midi les opinions de cette secte; il fut condamné et brûlé; mais les flammes qui le consumèrent produisirent leur effet inévitable; elles multiplièrent ses disciples y qui Fhonoraient comme martyr.
Plusieurs seigneurs , moins convaincus peutêtre de cette doctrine nouvelle , que fatigués du joug politique qui leur était imposé par l'ambition romaine^ protégèrent hautement ces novateurs. Le comte de Toulouse leur en donna l'exemple. Alors Innocent III irrité résolut de réprimer par la force les progrès d'une hérésie qui menaçait tout à la fois les dogmes de l'Église et k puissance du Saint-Siège. Croisade Lcs légats du pape^ le cardinal Galon ^ et Arnaulty abbé de Citeaux^ invitèrent le roi de France et ses barons à consacrer leurs armes au rétablissement de la religion dans les principaux foyers de l'hérésie, Toulouse, Albi , Narbonne , Cahors et Béziers. Ainsi le chef de l'Église^ n'écoulant qu'un zèle trop passionné, propc^aaux chrétiens de combattre leurs frères, et de se réunir, pour exécuter ce projet sanguinaire, sous le signe pacifique de la croix.
On ne peut dire si Philippe était assez audessus de son siècle pour concevoir toutes les funestes conséquences d'une si étrange et si
coDtr eux.
fatale entreprise; ce qui est certain, c'est qu'il ne voulut ou n'om point la blâmer. Ce prince permit donc de prêcher la croisade dans ses Etats; on lui offrait le commandement de cette ligue religieuse, mais il le refusa, alléguant, pour s'en excuser, Foccupation que les Anglais donnaient à ses armes et les dangers dont le menaçait d^un autre côté la politique ambitieuse de l'empeteur Othon IV. Cependant il promit aux légats d'envoyer au secours des croisés Louis, son fils , avec un corps de quinze mille hommes , entretenu à ses frais.
L'ardeur religieuse et belliqueuse du temps seconda le zèle des légats, et bientôt on vit une foule de guerriers se croiser contre les Albigeois, avec la même ardeur qu'ils avaient montrée pour combattre les musulmans.
Les croisés de l'Orient plaçaient la croix sur leur épaule. Ceux-ci Tattadmient sur leur poitrine.
Leurs chefs furent les archevêques de Bourges, de Sens, de Rouen, les évêques d'Autun, de Clermont, de Nevers, de Lizieux, deBayeux et de Chartres, Eudes, duc de Bourgogne, Simon de Montfort , Guy, son frère , les comtes de Nevers, d'Auxerre, de Saint ^Pol, de Bar, de Beaujeu, des Roches, de Joigny, de Lévis et de Tourry.
5 1 Ô PttlLIP»B*AUGtISTÉ.
Embarras Le coiBie dc Toulouêc , eon^erné à l'appromond, corn- che de cet orage ^ vint implorer la protection louseT du roi, et, sur son refus, le menaça de s'adresser à l'empereur; vainement Philippe le lui défendit; il sollicita l^appui d'Othon. Mais l'empereur, soit par conscience , soit par égard pour Rome, l'accueillit froidement, et l'aban^ donna a\^ triste sort qui l'attendait.
n serait difficile de peindre fidèlement le car ractére du célèbre et malheureux comte Raymond ; ses vassaux et ses partisans le représentaient comme un héros doué de toutes les vertus. Ses adversaires nous le montrent sous les traits d'un tyran ^ abandonné à tous les vi« ce$ , prenant et répudiant sans cesse de nouvelles femmes , et livrant au pillage tous les biens de l'Église.
Les faits , qui , dans les temps de troubles , égarent moins que let opinions, semblent prouver que ces deux portraits étaient exagérés, et que le comte de Toulouse manquait de la suite et de la fermeté de caractère qui donnent la gloire, fixent la fortune, ou illustrent de grands crimes.
Raymond, après avoir provoqué le péril, chercha bassement à l'éviter ; il avait osé le braver, il n'osait pas le combattre. Ses premières démarches prouvent que, si dans la
PHIMPPE-AUGUSTB. ^ 5ll
Mite il montra quelque courage^ ce fut celui du désespoir.
Le pape venait d'envoyer dans le Midi un saUciie légat ^ nommé Milon. Le comte^ redoutant les armes des ccoisés^ offrit au légat de se soumettre et d'expier ses erreurs. Milon exigea préalablement qu'il remit entre ses mains sept forteresses, et qu'il prit pour caution plusieurs seigneurs d'Avignon et de Ninies.
A ces conditions^ le comte de Toulouse se vit admis à prêter serment au Saint-Siège, et fut absous aux portes de l'Église par le légat , qui l'introduisit dans le temple, en le frappant à coups de verge , et le fit sortir ensuite par un souterrain pour le faire passer prés du tombeau d'un moide récemment tué par les hérétiques. Là, il se vit contraint de faire amende honorable aux mânes de ce religieux; enfin il jura de porter ses armes en Palestine , dès que le pape l'ordonnerait. Quelle condam^ nation pouvait être pire qu'une telle absolu-» tion!
Cette lâcheté du comte lui conserva sa ca-^ pitale , sans rétablir la paix dans ses États ; car ses vassaux , plus fiers que lui, les vicomtes de Béziers et de Carcassonne, le comte de Foix , Raymond Ternée , Aimery de Montréal , Guillaume de Minerve et Roger de Comminges^
5i2 PHIUPPE-AlIGVfi^E.
bravèrent le lëgat^ prirent le» armes ^ et se résolurent à tout souffrir hors l'humiliation. L'armée cadtholique s'était réunie. Elle élut pour chef le comte de Nevers et le duc de •Bourgogne y qui refusèrent successivement ce dangereux honneur.^
Simon de Montfort^.élu par eux ^ imita dans le premier moment leur prudence et leur modestie ; mais ^ le légat lui ayant ordonné d'ac- * cepter, il obéit et commanda. '
retirait Moutfort, comte de Leicester, ambitieux^ comte de habilc , lutrépidc , infatigable , tour a tour
Leicester. , , ' t • i
généreux et féroce , réunissait en lui les qualités et les défauts qu'«xige le rôle d'un chef de parti : il savait profiter rapidement des succès et se montrait fécond en ressources dans les revers. Inexorable pour l'ennemi vaincu y il prodiguait sa vie pour sauver celle de ses compagnons d'armes : au siège de Carcassonne^ repoussé dans un assaut et forcé à la retraite , s'apercevant qu'un de ses chevaliers, dont la cuisse était rompue, restait sur le bord -d'un fossé en butte aux traits des assiégés , il y retourna seul au milieu d'une nuée de flèches , jwrit le blessé dan» ses bras, l'emporta et le sauva. Aussi nul guerrier ne fut plus respeeté par ses égaux , chéri par ses soldats et redouté
par ses ennemis.
PHIUPPE-4UGUSTE. 5 1 5
L'attaque de Béziers signala le commence- Pn8« ment de cette guerre cruelle * : le courage des assiégés et leurs fréquentes sorties coûtèrent de nombreuses pertes aux croisés ; mais , un corps d'aventuriers nommés ribaux les ayant renforcés , ils emportèrent d'assaut cette ville malheureuse.
Avant de donner cet assaut^ les officiers demandaient à Tabbé de Citeaux comment , après la victoire, ils pourraient distinguer, dans le tumulte , les catholiques des hérétiques , pour épargner les uns et immoler les autres. « Tuez- » les tous, répondit le moine fanatique; Dieu y) saura bien connaître ceux qui sont à lui. » On suivit cet ordre barbare, et le carnage fut alFreux.
Terrifiée par cet exemple, Carcassonne Discorde capitula. Les hérétiques allaient succomber ; mée cauiomais la discorde qui s'établit entre les chefs *'"*"' de l'armée catholique, divisa leurs forces et retarda la ruine des Albigeois.
Plusieurs seigneurs, jaloux de Montfort, quittèrent son camp; malgré leur défection, cet habile chef, qu'aucune saison n'arrêtait, s'empara pendant l'hiver de plusieurs villes, enleva au comte de Foix Pamiers, Mirepoix, et le contraignit à signer la paix. Cependant
5l4 PHILIPPE-AUGUSTE.
le comte de Toulouse , qui s'était réduit luimême à l'humiliation de supplier au lieu de combattre, se plaignit vivement au pape des excès auxquels se livrait l'armée catholique, qui portait partout le fer et la flamme , changeait ses villes en tombeaux et son pays en désert. Le roi d'Aragon, seigneur d'une partie du comté de Carcassonne , appuya hautement ces démarches.
Soulève- On a toujours remarqué que la violence d'un *ïionë**^aV parti lui attire plus de dangers et d'ennemis que les armes d'un parti contraire. Les excès de l'armée croisée excitèrent l'indignation générale : toute la noblesse du Midi se souleva , ne pouvant supporter tant de meurtres , tant de brigandages ordonnés par des moines et sacrilégement commis au nom de Dieu.
Détresse ae Moutfort, attaqué de tous côtés, perdit en peu de mois un grand nombre d'officiers, de soldats, et quarante villes ou forteresses; en vain il développait un talent supérieur à ces périls, l'anarchie de la milice féodale dérangeait alors les combinaisons du général le plus habile ; les troupes que lui amenaient les seigneurs n'étaient obligées qu'à un service de quarante jours; au bout de ce terme, elles l'abandonnaient, et souvent à l'instant où leur secours lui était le plus nécessaire; de sorte
ique tantôt il se voyait à la tête d'une nombreuse armée, et tantôt, réduit à un petit nombre de soldats, il ne ressemblait plus qu'à un chef de partisans. Il aurait peut-être succombé à tant de difficultés sans l'activité d'une héroïne du temps, la comtesse de Montfort, qui vint tirer son époux de péril, en lui amenant elle-même de nombreux renforts.
Après plusieurs combats , les légats , étonnés et inquiets d'une résistance inattendue , tentèrent la voie des négociations. Une conférence eut lieu entr'eux, le roi d'Aragon et les comtes de Montfort et de Toulouse. Elle ïie donna d'autre résultat qu'une courte trêve ; mais l'adroit Montfort en profita pour détacher le roi d'Aragon du parti des Albigeois : il maria sa fille avec le fils aine de ce monarque.
La guerre continua donc avec le même acharnement. Le tableau des horreurs auxquelles se livrèrent deux fanatismes opposés , deux ambitions rivales , secondés par des guerriers ignorans et barbares, ne serait aujourd'hui qu'un spectacle irritant , effroyable , dé- Ijoûtant : aucun grand intérêt national ne s'y rattache ; on y voit continuellement des cam^ pagnes dévastées , des villes livrées au pillage, des temples profanés, des vierges outragée*, des prisonniers égorgés, des traités rompus
aussitôt que signés y des transfuges comme le comte de Gomminge, combattant aujourd'hui pour la croix, demain pour l'hérésie, enfin des ligues sans union, des triomphes sans gloire, des révolutions sans résultat, et des réconciliations sans sincérité.
Le comte de Toulouse , s'armant alors avec autant <l'ardeur qu'il avait montré de bassesse en recevant les coups de verges du légat, vengeait ses vassaux opprimés, et recouvrait une partie de ses États. Le roi d'Angleterre lui envoya des secours. Bientôt Montfort se vit assiégé dans Castelnaudary ; mais ce lion entouré ne se montrait que plus redoutable. Aussi fier dans la défense que dans l'attaque, il portait , par de fréquentes sorties , la ter-
son reur dans les lignes des assiégeans. Les catholiques rappelaient le Machabée du siècle; les Albigeois avaient horreur de son fanatisme, de ses fourberies et de ses vengeances.
Se. A l'instant où ses ennemis le croyaient
exploite, abattu, il sort avec furie, enfonce, disperse et taille en pièces l'infanterie du comte de Foix, reçoit dès renforts, reprend l'offensive, enlève successivement au comte de Toulouse toutes ses places , et ne lui laisse bientôt plus ^ue sa capitale et Montauban.
Abusant promptement de la victoire^ les
PHILH>I»E-AI]^trSTE. 5l.J
croises se partagèrent lès terres des vaincus; et Montfort , soit qu'il fût entraîné par la violence de son caractère > soit qu'il .voulût complaire à des moines fanatiques ^ ordonna^ sous des peines rigoureuses^ aux habitans des, pays conquis , d'aller à la messe et a.ux sermons tous les dimanches^ quelles- que fussent leurs opinions et leur croyance.
Le château de Minerve qu'il, assiégeaitayant capitulé^ Montfort interrogea l'abbé de Cîteaux sur les conditions qu'on pouvait accoFrder aux assiégés : « Quoique je désire leur » mort, dit le prélat, accordez -^leur la vie, » pourvu qu'ils se convertissent. »
Un des fanatiques compagnons d'armes de Montfort, nommé Mauvoisin , s'étonnait de cette indulgence et la blâmait. (( Rassurez-vous, » répliqua l'abbé, car peu se convertiront. »
L'infortuné Raymond , sans ressource dans ^"**« ^« sa détresse, se réfugia chez le roi d'Aragon, qui ne lui accorda des secours qu'à condition qu'il se soumettrait au pape; il le jura, ainsi que les comtes de Foix et de Béar.
Un concile se réunit à Lavaur. Le rôi d'Aragon plaida la cause des vaincus, implorant pour eux la clémence de l'Église; mais elle fut inexorable. Le légat voulait qu'on rasât Toulouse, et il menaça d'excommunication le
5l8 PHILIPPE-AUGUSTE.
prince espagnol s'il continuait à protéger Raymond.
Jamais le Saint-Siège n'avait traité les trônes avec plus de hauteur; il semblait regarder les rois et les princes comme ses vassaux : au concile d'Arles, les légats eurent l'insolence de défendre aU comte Raymond et au roi d'Aragon de sortir de la ville.
cruante'de L'impitovablc Montfort était alors l'exé-
Montfort. i i in- 4
cuteur des hautes œuvres du fanatisme. Au siège de Lavaur, lorsqu'on en eut forcé les portes , il fit précipiter la dame de Lavaur dans un puits et envoya à la potence son frère Aimery. Par son ordre on égorgea quatre-vingts chevaliers, on brûla quatre cents hérétiques, à la grande joie ^ dit l'histoire d'Albi , de tous les croisés ; et , tandis que des guerriers inhumains se livraient à ces horribles massacres, le clergé, peut-être plus coupable, chantait le Vefii Creator.
GHcrwr Le roi d'Aragon , indigné de ces excès , dékroidA^ clara la guerre à Montfoi-t. Le pape, éclairé momentanément par la sombi^e lueur de ces torches sanglantes, s'efforça d'arrêter le cours Remon- dc taut d'atrocitès. Il reprocha amèrement au
trances tar- i -■•■ n •%.
divesdu comte de Montfort la persécution des héréliques, loppreèsion des catholiques, l'effusion du sang innocent, son injuste agression contre
les vassaux du roi d'Aragon, à Tinstajit où ce priuce cambattait en Espagne les Sarrasins j enfin il^i ordcHjna de restituer les biens qu'il avait volés , et de ne plus couvrir sa cupidité du voile de la foi. En même temps il prescrivit à son légat de cesser les persécutions et d'établir parftH les chrétiens une paix çolide, ou au moins une trêve durable.
C'était vouloir bien tardivement arrêter dea passions qu'il avait lui-même déchaînas. Que de malheurs Innocent III eût épargnés au /
monde , s'il eût écouté la même modératioa avant de jeter sur la terre les semences des discordes religieuses et des persécutions !
On n'oubliera jamais que la commission N^îssanc»
, , del'inquisi-
nommée par lui en 1208, pour sévir contre tio*». les Albigeois, fut le germe de l'inquisition.; Cette inquisition , dès sa naissance , épouvanta la terre, et dans son berceau, au lieu d'étouf-* fer les monstres, comme Hercule, elle en créa. L'oppression enfanta les crimes; le meurtre d'un inquisiteur servit de prétexte à la publication de la croisade contre des chrétiens. Montfort livra les corps aux flammes pour éclairer les esprits, et c'est avec raison que l'Anglais Hallam compare ce guerrier crjuel à Cromvrell, dont la vaillante et fougueuse ambition prit le masque du fanatisme.
Inutilement le pape voulait pevenîr sur ses pas; lui-même avait déclaré la confiscation des biens appartenant aux hérétiqpes. Les commissaires inquisiteurs venaient de déposer plusieurs évêques. Les partis en fureur ne connaissaient plus de frein. Rome se voyait appelée par les Vaudois la prostituée deBahylone. Les sacremens devenaient les objets de leurs satires. Confondant dans leur haine les prêtres charitables et les persécuteurs, ils la communiquaient si rapidement aux peuples, que, dans le Midi, partout on répétait ce dicton populaire : (c J'aimerais mieux; je crois, êtreprê- » tre , que d'avoir commis une telle action. »
Les passions ne connaissaient plus de frein : un gentilhomme toulousain , insulté , poignarda le légat ; .le com,te de Toulouse s^était opposé aux proscriptions: Innocent III l'appelait dans ses lettres homme pestileniieh
Comment ce pontife pouvait-il espérer d'être écouté en prêchant le pardon, lorsqu'on savait qu'il avait écrit à l'abbé de Citeaux pour l'exhorter à la ruse et à la dissimulation, afin de diviser et de tromper les hérétiques, et de les exterminer après plus facilement ; et lorsqu'il accordait sa confiance à cet abbé qui se vantait du passacre de Béziers, dans lequel quinze mille victimes avaient péri? Personne
PHILIPBE-AUGUSTE. 52 1
n'ignorait cette maxime machiavélique du même pape, citée par M. Sismondi : « C'est » manquer à la foi que de garder la foi à ceux » qui n'ont pas de foi. »
* Ce qu'on devait prévoir arriva. Le concile de Lavaur taxa de faiblesse la récente sagesse du souverain pontife, méprisa ses exhortations, déshérita le fils de Raymond, malgré sa jeunesse et son innocence, invita le pape à la rigueur, et le pressa d'anéantir Toulouse, nouvelle Sodome, avec le même zèle que Phinée. ^
Inutilement le pape, s'efforçant de donner un autre cours à ces passions furieuses, demandait qu'on abandonnât la croisade contre les Albigeois pour secourir la terre sainte; il se vit contraint de sacrifier la charité au fanatisme et de céder au torrent.
La guerre recommença *. Le roi d'Aragon, jjj;^8«^*, à la tète de cent millehomme^, vint assiéger ie«>i<i'^-
' o ragon.
Muret. Montfort attribuait cet armement du monarque au désir de sauver sa maîtresse détenue dans cette ville. Mais il est constant que c'était sa sœur , la comtesse de Toulouse , qu'on y tenait prisonnière.
L'intrépide Mmitfort, dont la* témérité méprisait tout péril , se trouvait alors sans armée j
* iai3.
533 PHILÏPPE^AtrOUSTE.
rassemblant à peine deux mille guerriers, il se jette dans Muret, et bientôt forme l'audacieuse résolution de livrer bataille avec cette faible troupe à cent mille ennemis. Un de ses lieutenans, surpris de sa témérité, lui dit: ce Comptez donc vos soldats et ceux du roi » d'Aragon.» «Il ne faut, répondit Montfort, » compter que les courages^ »
Ce chef départi, comptant plus encore sur la superstition que sur ses aitees , fait publier de nouveau l'excommutiicatioa .lancée contre les hérétiques, divise ses faibles bataillons en trois corps, au nom de la sainte Trinité, et promet à* ses soldats que , « s'ils périssent dans » cette pieuse lutte, ils iront dans le pai^adis » sans passer par le purgatoire. >> Prenant ensuite une épée déposée sur l'autel : « Seigneur, » s'écrie- 1- il, c'est vous qui m'avez choisi » pour commander vo'tre armée contre vos » ennemis; c'est donc à vous à me soutenir » dans la lutte inégale que j'entreprends, et » à me défendre dans l'extrême péril où je » m'expose : prouvez à toute la terre, en fa- » vorisant mes armes, la justice de cette cause » que vous leur avez confiéer. »
Après avoir ainsi porté an plus haut degré l'enthousiasme religieux de ses soldats. Meutfort fait ouvrir les portes, en sort avec l'im-
PHILIPPE- AUGTJStE . 3^ 5
péiuosité de la foudre et enfonce la première ligne des ennemis.
Indigna de voir son armée plier aotis les s. mon coups d'une si 'faible troupe, le roi d'Aragon, voulant la rallier plutôt par son exemple que par ses paroles, s'élance contre Montfort, Tattaque et tombe mort à ses pieds. Sa ctrute répand la consternation dans les rangs des alliés; ils se dispersent, et dans leur fuite perdent vingt mille soldats.
Cette victoire ne coûta, dit-on, qu'une Victoire a. vingtaine d'hommes à Montfort- Dans les aùnales de la chevalerie , ce triomphe fut regardé avec raison comme un prodige; dans celles du fanatisme, il fut considéré comme un miracle.
Le nouveau Machabée, rentrant vietorieux dans ses remparts affranchis , se pposterna au pied des autels pour faire hommage à Dieu de sa gloire, donna à l'église le- cheval et l'ar*mure dont il s'était servi, distribua aux pauvres de larges aumônes , et envoya promptement à Rome la lance et Tétendard du roi d'Aragon.
Ces dépouilles opimes furent suspendues , par les ordres du pape, dans une des salles du château de Saint -Ange, comme le plus glorieux trophée remporté sur l'hérésie par l'Église.
5^4 PHlLlPPE-AtrOtJSTE»
Montfort» vainqueur, ne pouvait, à la tête de deux mille hommes , poursuivre long-temps les vaincus. Il se borna donc à ravager les environs de Toulouse et de Narbonne. Mais la bataille de Muret avait consterné les hérétiques : les revers et le mpiheur trouvent les cœurs de glace ; ils ne s'échauffent que pour le succès. Cent mille hommes vinrent se ranger sous la bannière de l'heureux Montfort.
Ce général , ne rencontrant point d'ennemis, s'empara focilement de plusieurs places , presqu'à la vue du roi d'Angleterre. Ce prince faible s'était déclaré son ennemi, mais n'osait pas le combattre.
Montfort ne devait sa fortune qu'à son audace. II avait triomphé contre les règles de la prudence , et malgré les conseils de ses amis. Son bonheur et son habileté avaient forcé l'envie à l'admiration. Les chefs de la croisade, rassembléfii, voulurent l'investir du comté de Toulouse; mais le pape ne consentit qu'à lui en donner la garde ^., Occupation! Taudis qu'un si ^rand nombre de guerriers ambitieux et de prélats fanatiques déchiraient les provinces méridionales, et s'abandonnaient avec emportement à leurs passions haineuses, Philippe -Auguste, uniquement occupé des
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PÔÏLIPPE-AUGUSTE* 5:^5
grands intérêts de la nation et du trône, relevait peu à peu la puissance royale dégradée , suivait avec persévérance le noble projet d'affranchir la France du joug des Anglais, et profitait habilement des coutumes même établies par la féodalité pour forcer les grands vassaux à Tobéissance.
Leurs discordes, en les affaiblissant, secondaient la politique du roi; et, prompt à faire exécuter leurs propres lois , il punissait , par des amendes et même par des coRfiscations, ceux de ses feudataires qui, rebelles à ses ordres, refusaient de marcher sous sa bannière.
On vit paraître rarement -ses armes aur les champs dévastés par la guerre religieuse ; mais, soit qu'il fût entraîné par st)n siècle, soit qu'il voulût complaire au fanatisme du temps, il commit la faute , et l'on pourrait même dire le crime ineffaçable de condamner, par un arrêt de son conseil, les quiétistes à la mort.
L'ennemi le plus opiniâtre de Philippe- Au- croi«iae guste, le roi Jean, semblait, par l'ineptie et ^^^^'jeL!"^* la lâcheté de son caractère , destiné à renverser la fortune de l'Angleterre et à relever celle de la France. Déjà condamné à Parié par la cour des pairs, il eut encore l'imprudence de se brouiller avec Rome, en traitant avec dé-
5a6 PHILIPPE-lUGUSTE.
dain le cardinal Langton> nommé par le pape à Farçhevêché de Cantorbéry.
Innocent III p accoutumé à regarder comme des vassaux rebelles les rois qui refusaient de lui obéir, fit alors éclater sans pudeur et son orgueil et sa colère* L'humble serviteur des serviteurs de Dieu, s'arrogeant le droit de briser les couronnes, fit prêcber^ suivant sa coutume, une croisade contre Jean, en chargeant Philippe-Auguste d'ej^écutar son décret, et il osa lui envoyer une bulle par laquelle il hài donaait le royaume d'Angleterre.
Le roi de Erance, qui récemment avait bravé avec tant de dédain les menaces du Saint-Siège , reçut avec upe respectueuse joie Fordre d'ajouter un sceptre au sien, oubliant sans doute qu'accepter une couronne de la main du pape, c'était reconnaître que ce pontife pouvait avoir le droit de lui enlever la sienne.
Quoi qu'il en soit , ce fut dans ce moment que pour prouver sa recop^iaissance au souverain pontife, il rappela datts son palais la reine Ingelbur,ge, qui, depuis dix ans, vivait exilée à Étampes ^.
Le monarque français, ardent à profiter de cette faveur inattendue de la fortune, réunit
ses pairs et ses barons, et lestconsulte. Tous, excepté le comte de Flandre, lui conseillent d'envahir l'Angleterre. Alors il appelle tous ses vassaux aux armes , et rassemble dans ses ports une flotte de dix-sept cents ,¥oiles.
Le roi d'Angleterre, •épouvanté, cherche et saUchc
• ^ . , soumission
invoque partout des secours. Matbieu Paris au pape. dit mèine que ce prince pusillai)ime s'adressa au roi de Maroc, et lui promit de se faire mahométan s'il voulait le protéger dans sa détresse. Embrassant ensuite un parti moins extravagant > mais aussi lâche, il se jeta aukx pieds de Pàndolphe , et donna sa couronne au Saint-Siège. Sa soumission satisfit le pape, «t changea sa résolution ^.
Pàndolphe, par ses ordres, vint en France; il défendit à Philippe de poursuivre son entreprise et d'attaquer le nouv^u vassal de Rome. Le monarque français, justement indigné, méprisa cette défense et déclara qu'il poursuivrait ses desseins. Il pressa ses armemens et fit partir sa flotte» L'inconstance de Rome le gênait peu, mais celle du sort l'arrêta et détourna le coup qu'il voulait frapper.
Jean avait trouvé un alU^ : le comte de incenciie Flandre venait de déclarer la guerre au roi françaL! de France. Philippe marcha contre lui. Tan-
dis qu'il combattit les Flaaiands ^ s'emparait de Cassel, d'Ypres, de Bruges,, et ravageait la Flandre, une armée navate anglaise attaqua ^a flotte et la livra aux flammes. Les Anglais, Vengeance vaiuqueurs, débarquèrent sur là icôte. Phippe. |ippg^^g^gjg^ înfovm'é de leurdescepte, abandonne Gand qu'il assiégeait, surprend l'armée anglaise, l'attaque, la met en déroute, et, par lui affreux carnage , se venge de l'incendie de ses vaisseaux.
Éwnement BleiTtôt dc nouveaux obstacles se réunirent AUemagne. pour déloumcr Philippe de ses vastes desseins. L'empereur Henri VI était mort en 1197; il avait légué la Sicile à son fils Frédéric. Philippe, duc de Souabe, etOthon, duc de Saxe, se disputaient le sceptre impérial. Philippe- Auguste , après avoiç quelque temps conçu l'espoir de s'en emparer, y renonça j mais , encore agité par IJinimitié que lui avait inspirée Richard-Cœur-de-Lion , oncle d'Othon, il se déclara en faveur du duc de Souabe.
La lutte entre ces deux rivaux ne fut pas longue. Philippe da Souabe périt assassiné, et le pape couronna Othon , malgré l'opposition de la France et celle d'une grande partie >de la noblesse romaine.
Othon , parvenu à l'empire ^, se brouilla
promplement avec Innocent III, qui considérait comme ingratitude tout ce qui n'était pas obéissance; il excqmniunia le nouvel einpereur, et bientôt le duc d'Autriche, le roi de Bohême et les archevêques de Mayence et de Trêves, portèrent par leurs suffrages au trône impérial le roi de Sicile, Frédéric, fils de Henri VL
Ce prince entra sans perdre de temps en Al« lemagne, rassembla ses partisans, eut une coiiférence à Vaucouleuts avec Louis, fils de Philippe -Augus.te, et comment vivement la guerre contre Othon.
Le résultat de ces divers événemens fut une Ligue ligue contre la France , tramée par plusieurs olZn^L princes puissans, envieux de la gloire de Phi- F«ncê. lippe, jaloux de Taccroissement de son autorité et effrayés de son ambition.
Cette première ligue européenne, formée pour abattre une puissance dominante, était composée de l'empereur Othon , du comte de Flandre, des ducs- de Brabant et- de Lorraine, des comtes de Hollande et de Namur. Tandis succès qu'elle s'apprêtait à envahir le nord de la France, les Anglais, sous les ordres de leur roi, s'efforçaient, par une diversion, d'attirer vers la Loire les forces de Philippe.
Jean remporta d'abord quelques succès, et leur roi. 4. 34
55o ' PHILIPPE-AUGUSTE.
s'empara de plusieurs villes ; mais le prince Louis de France, le maréchal Clément et le duc de Bretagne les lui enlevèrent , et le contraignirent à ne chercher son salut que dans sa ressource accoutumée, la fuite.
Marche Dans cc momeut, le grand orage qui me-
aes armées . ^ ^ ^ ^ ' i-
de la ligue, uaçait la Fraucc éclata'*' : trois armées anglaise, allemande et flamande, réunies, commandées par l'empereur Othon et par les comtes de Boulogne et de Salisburry, firent briller leurs nombreux étendards sous les murs de Valenciennes. Philippe-Auguste, qui campait alors près de Tournay, marcha promptement sur Lille.
Pour la première fois depuis quatre siècles, nos annales se raniment par un grand intérêt national. Ce ne sont plus des querelles de seigneurs, des ambitions de cours, des intrigues de moines, qui arment les Français; ils vont combattre pour la gloire et l'indépendance de leur patrie.
L'ambitieux Othon avait résolu de dominer en France comme en Italie et en Allemagne. Les Germains et les Francs allaient se mesurer de nouveau. Quelques grands vassaux, traîtres à leur pays, en projetaient le démembrement, €t le sort des armes devait décider, dans les
* itii4.
champs de Bouvines , si la France resterait un État indépendant y s'élèverait au premier rang parmi les monarchies^ ou serait honteusement réduite à devenir un fief de l'empire.
Othon convoqua une diète à Valenciennes , où se trpuvèrent les ducs de Brabant, de Lorraine, de Limbourg, les comtes de Boulogne, de Hollande, de Bar, de Luxembourg et de Salisburry. On y régla le partage de la France, tant on doutait peu de la victoire. Chacun y reconnut la suzeraineté de l'empereur. Le comte de Boulogne devait acquérir la possession du ' Vermandois et de quelques contrées voisines. L'Ile-de-France , et une partie de la Picardie , étaient destinées au comte de Flandre. La tante de cet orgueilleux et crédule Ferrand consulta, dit-on, un démon pour savoir quel serait le résultat de cette guerre, et. voici quelle fut sa réponse : a Le roi tombera sur le champ » de bataille; il ne sera pas enseveli; et Fer- » rand entrera avec pompe dans Paris. »
Les alliés , las de la domination romaine , décidèrent aussi qu'après avoir vaincu Philippe , ils anéantiraient les papes, les évêques, les moines , et ne conserveraient, comme dans la primitive Église , qu'un petit nombre de prêtres vivant d'aumônes.
Fiers de la multitude de leurs troupes^ ces
puissans ennemis, croyant avoir tout prévu, oubliaient que c^est la supériorité des courages y et non celle du nombre des soldats, qui décide et fixe la fortune.
Batauiede Lorsquc PhiUppe-Augustc apprit qu'Othon s'approchait, n'écoutant que son ardeur, il voulait l'attaquer sans retard; mais ses barons lui conseillèrent de continuer sa marche , afin de chercher pour le combat une position moins désavantageuse. Le champ de bataille qu'il voulait occuper était près de Bouvines, au-delà d'un pont qui se trouvait à une égale distance de Tournay et de Lille.
De ce moment, les alliés attribuèrent à la crainte cette marche rétrograde du roi. Leur courage s'en augmenta. Othon avait d'abord voulu s'arrêter et ne point profaner, disait-il , le jour du Seigneur, le dimanche, par l'efiFusion du sang; mais l'ardeur des chefs, l'impatience des soldats et l'espérance d'une facile victoire l'emportèrent sur le scrupule religieux.
Les alliés suivirent donc le mouvement de Philippe avec célérité. Une partie de l'armée du roi avait déjà passé le pont. Cç prince ne se croyait pas serré de si près. Tout à coup le vicomte de Melun , qu'il avait détaché avec quelques escadrons légers, rencontre l'ennemi
et vient prévenir Philippe que toutes les forces des alliés s'avancent pour livrer bataille.
Les barons se rassemblent autour du monarque. Les uns conseillaient de combattre, les autres voulaient que l'on continuât le passage du pont. Cette incertitude s'accrut par une manœuvre des alliés , qui feignirent un instant de se retirer.
Philippe désarmé s'était assis à l'ombre d'un frêne, près d'une chapelle consacrée à saint Pierre. Il voulait y goûter un instant de repos ; mais bientôt on vient l'avertir que l'arrière-garde est attaquée par l'ennemi ; alors , se couvrant promptement de son armure, il envoie aux corps qui ont déjà passé la rivière l'ordre de revenir près de lui.
Quelques historiens racontent que, faisant placer sur le front de sa ligne de bataille un autel portatif, le monarque français y déposa une couronne, et dit à tous ses guerriers en la leur montrant : w Généreux Francs , nous » allons combattre pour l'indépendance et le » salut de la patrie. S'ilest quelqu'un parmi » vous que vous jugiez plus capable que moi » de porter aveti éclat ce premier diadème du » monde, je suis prêt à lui obéir ; mais , si vous » ne m'en croyez pas indigne, songez bien, en » marchant ayec moi contre l'ennemi, que
» VOUS avez à défendre aujourd'hui votre Kon- » neur, votre pays , votre roi , vos biens et vos n familles. »
L'abbé Vély cite Rigord comme ayant rapporté ce trait et ce discours héroïques ; cependant Rigord ni son continuateur n'en ont parlé. Mais voici quelles furent les paroles de Philippe -Auguste, que le bénédictin Richer nous a conservées dans la chronique de l'abbaye de Sénones , et dont Gnillaume-le-Breton donne aussi quelque idée dans son poème :
u 0 vous, vaillaûs chrétiens (milites), fleur » de la France , ornement de la couronne » royale! nous avions résolu, dans ce saint » jour consacré au Seigneur, de rendre à Dieu w l'hommage qui lui est dû , de lui jurer obéis- » sance et de lui adresser nos prières; mais » nous n'en avons plus la liberté , puisque » l'ennemi nous presse et nous force à com- » battre.
» Vous voyez que je ne porte point ma cou- » ronne, c'est que je ne suis qu'un homme et » un homme seul ; et, quoique roi , je ne pour- » rais en aucune manière la porter si vous ne » la souteniez pas. »
Alors le roi, étendant le bras et montrant cette couronne qu'il avait ôtée de sa tête, dit à ses guerriers : « Je veux que vous soyez
M tous rois, et vous l'êtes tous en effet, puis- » que le nom de roi, rex , vient de regere^ » régir, et que seul je ne puis que par vous » régir et défendre ce rayaume, etc.; com- » battons donc, etc. , etc. »
L'armée répondit à ces paroles avec l'en^ thousiasme qu'elles devaient inspirer, et s'écria: w Vive Philippe ! qu'il demeure notre roi ; nous » mourrons pour sa défense et pour celle de » l'État. » Tous s'agenouillèrent et demandèrent sa bénédiction.
Philippe alors, pour échauffer et affermir leur courage , en leur inspirant une ardeur et une confiance religieuse , leur adressa, selon le récit de Guillaume-l'Armorique, ces courtes «t humbles paroles .-'«Soldats, c'est en Dieu » seul que nous devons placer notre espérance; » Othon et ses guerriers sont ennemis de TE- » glis^ et excommuniés; ils se sont enrichis » du pillage des temples, abreuvés des larmes » des pauvres. Nous, au contraire, quoique » imparfaits et pécheurs , nous sommes chré- » tiens, fidèles aux lois divines et défenseurs » de la foi; ainsi tout nous assure la protec- » tion de Dieu. Sa miséricorde vous fera triom- » pher de nos ennemis qui sont aussi les siens.»
Dès qu'il eut cessé de parler, son chapelain , le même qui écrivit une relation de cette ba-
taille^ entonna le psaume Exsurgat Deus. Les trompettes^ sonnèrent ea même temps , çt les soldats , doublement animés par ces sons guerriers et par ces chants religieux, se précipitèrent plutôt qu'ils ne marchèrent contre l'ennemi. Les chevaliers s'écriaient : Souve-nons-nous de nos dames. Le cri de guerre des Français, ainsi que le rappelle Voltaire, était Mont-Joie Saint-Denis ^ et celui des Allemands, Kyrie Eleison.
L'évéque de Senlis , Guérin , ministre et compagnon d'armes du roi, remplissait alors, par un singulier. cpntras te avec son état, l'of- .fice de maréchal; il avait étéxhargé de ranger promptement l'aile droite en bataille ; les troupes de Champagne et de Soissons la composaient. Elle était commandée par le duc de Bourgogne. Le connétable comte de Saint-Pol et Mathieu de Montmorency y combattaient. Le roi s'était placé au centre- de la ligne; l'aile gauche s'avançait sous les ordres de Robert, comte de Dreux.
Par l'efifet d'un heureux hasard, les Français avaient à dos le soleil , dont la vive ardeur éblouissait les yeux des impériaux.
Dans ces siècles d'ignorance et de chevalerie, la science militaire, comme toutes les 9,utres sciences, s'était perdue. Lia tactique
romaine avait disparu; aucun art ne réglait les mouvemens des troupes ; les batailles n'étaient que de sanglantes mêlées ; on y combattait corps à corps; nulle habileté n'y enchaînait la fortune; l'audace, la force et le hasard y décidaient tout.
Othon était persuadé que son plus gr^ind obstacle serait le courage , la renommée de Philippe y et la confiance qu'il inspirait à ses guerriers. Abandonnant donc à ses lieûtenans le soin de diriger les ailes , il ordonna à l'élite de ses troupes , à son immense masse de Germains et de Brabançons, de diriger uniquement tous leurs efforts et totls leurs glaives contre le roi des Français. Convaincu que sa chute entraînerait la déroute d« l'armée et la conquête de la France, il commanda même lâchement à ses guerriers de tuer ce monarque s'il était pris.
Ce fut ainsi que le centre de l'armée française vit bientôt tomber sur lui tout le poids de la bataille. Heureusement , à l'instant où les comtes de Flandre et de Boulogne accouraient avec leurs troupes pour se réunir à la masse des Allemands, qui attaquaient Philippe, le duc de Bourgogne et Montmorency leur coupèrent le chemin et leur livrèrent un sanglant combat. Le duc y fut terrassé; mais ses
558 PHIUPPE-AUGUSTE.
chevaliers le relevèrent , et par de nombreuses prouesses il répara le malheur ou Taffront de sa chute. Montmorency s'immortalisa en prenant seize bannières ennemies.
Le comte de Saint-Pol, volant partout comme un aigle ^ sans cesse frappant et frappé , étonna les plus hardis chevaliers par son audace : ayant vu un de ses gentilshommes engagé au milieu d'une foule d'ennemis et combattant sans autre espoir que celui de vendre cher sa vie , il se baisse sur le cou de son cheval , l'excite sans relâche à coups d'éperons, fend comme la foudre la masse épaisse des Flamands , emporte dans ses bras ce chevalier près de succomber sous leurs coups, et, retraversant encore avec la même rapidité les bataillons ennemis , ramène au milieu des siens son civique trophée. Avant la bataille on avait suspecté la foi de ce comte; il le savait ; aussi, au commencement de la mêlée, il s'écriait : w Chevaliers , suivezn moi , et vous verrez que je combats en bon » traître. »
Cependant, malgré l'intrépide résistance des troupes. de Philippe, le nombre l'emporte f l'infanterie allemande enfonce l'infanterie française.
Un chevalier d'Othon, Ëustache de Marquelin, criait à haute voix : w Mort aux Fran-
PHILIPPE-AUGUSTE. SSq
» çais! » tandis que l'évêque de Senlis , élevant la voix, disait aux siens : w Etendez-vous da- » vantage; ne vous laissez pas tourner; il ne » convient pas qu'un soldat cherche Tappui » d'un autre soldat comme d'un bouclier. »
Bientôt les Allemands enveloppent la bril- Dange/ lante troupe au milieu de laquelle se distin-' guait le monarque , revêtu d'armes magnifiques et semées de fleurs de lis. Vainement ses preux, Guillaume des Barres, Barthélémy de Roie, Pierre de Mauvoisin, Etienne de Longchamp, Guillaume de Mortemart, Garlande et Jean du Rouveray forment un rempart autour de sa personne; vainement l'évêque de Senlis, Guérin, armé d'une massue, assomme un grand nombre d'Allemands, « croyant ainsi, disait- » il , se conformer aux lois de Dieu , qui ab- » horre l'effusion du sang; » vainement enfin Philippe lui-même , immolant de sa main plusieurs ennemis , prouve dignement à ses braves qu'il est roi : de*moment en moment son péril s'accroît; de toutes parts mille glaives, mille lances sont levées contre lui. Montigny, qui portait l'étendard royal , l'abaisse et l'élève sans cesse pour avertir l'armée de l'extrême danger que courait son chef.
Déjà un soldat allemand, avec un javelot armé de crampons, atteint la mentonnière du
54o PHILIPPE-AUGUSTE.
casque royal, attire le roi et le renverse; le prince se pelève, mais ne peut se dégager du fatal javelot qui le retient.
L'empereur accourt lui-même pour compléter son triomphe en perçant son noble rival; mais alors , transportés de ragei , plusieurs chevaliers français s'élancent pour sauver le roi. Un glaive ennemi allait trancher ses jours : Etienne de Longchamp se jette au devant du coup , le reçoit et tombe aux pieds du monarque. Tristan dégage le roi et lui donne son coursier.
savicioire. Daus ca moment, Guillaume des Barres accourt avec un renfort ; les troupes des communes de Soissons, d'Amiens, et d'autres qui étaient au-delà du pont, arrivent. La fortune change; les ennemis reculent à leur tour. Philippe les presse et les poursuit sans relâche. Leurs rangs s'ouvrent, et, par une charge rapide, la cavalerie française les enfonce.
L'empereur se voit investi par elle; Pierre de Mauvoisin saisit la bride de son cheval. Evrard Scropha brise son épée sur la cuirasse d'Othon, dont le cheval blessé se cabre, et, par une violente secousse, faisant lâcher prise à Mauvoisin, renverse aussi des Barres, qui saisissait l'empereur au corps.
Fuit»;
d'oihon. Othon ne cherche plus son salut que dans
la fuite ; il court à toute bride sans s'arrêter. Croyant toujours voir les glaives français levés sur sa tête, il s'éloigne rapidement dii champ de bataille. Dès ce moment, la dérjoute de son armée est complète,
Philippe, le rega,rdant fuir, dit aux soldats qui l'entouraient : w Enfin Olhon nous tourne » le dos ; vous ne reverrez plus d'aujourd'hui » son visage,»
Les Anglais seuls, placés à l'aile droite, résistaient encore; la fortune se plut même un moment à seconder leur audace. Le comte de Boulogne , à leur tête , pousse une charge si rapidement qu'il arrive jusqu'à Philippe, Mais, au moment de le frapper, sai^i d'un soudain respect pour son suzerain, il s'arrête et détourne ses coups sur le comte de Dreux. Enfin, renversé de cheval, il rend son épée à l'évêque Guérin, et ses troupes, sans chef, fuieilt de toutes parts.
Sept cents Brabançons, restés seuls sur le champ de bataille, y défendirent jusqu'à la mort un poste retranché. Saint -Valéry, chargé de les attaquer, les passa tous au fil de l'épée.
Telle fut la fin de cette mémorable journée qui sauva la patrie , abaissa l'orgueil de l'empire, enchaîna des vassaux rebelles, et, en donnant à la France le premier rang parmi les
monarchies^ de l'Europe , assigna justement à Philippe-Auguste la première place parmi les rois de son siècle.
Philippe, modeste après la victoire, renvoya à l'empereur Othon son aigle d'or; satisfait d'avoir abaissé l'empire par son courage, sonhabile prudence ne voulut point l'humilier. Son Othon , vaiiicu et dégoûté d'un trône qu'il
abdicalioik % , • i ,1 1 1 1
en faveur u cspérait plus clcvcr au-dessus de tous les
de Frédéric. - -, •1,11
autres, en descendit; il céda le sceptre a son rival Frédéric, et consuma dans la solitude et dans le chagrin les quatre dernières années de sa vie.
La glorieuse journée de Bouvines étant terminée, les généraux du roi lui amenèrent leurs nombreux prisonniers, parmi lesquels il vit avec plaisir les principaux seigneurs qui l'avaient trahi. Sa générosité prudente rendit la liberté aux uns, et adoucit la captivité des autres. Ils furent placés dans différentes forteresseSé Le seul comte de Flandre était réservé à un plus triste sort.
Retour et Lc rctour dc Philippe dans sa capitale fut, *Phaipp*e.^ semblable, par son éclat, au plus beau triomphe de Rome*. La France , enorgueillie de l'illustration qu'elle devait au génie de son monarque et au courage de ses guerriers , se livrait
à la joie la plus vive. La population de Paris vint en foule au devant du roi ; son entrée dans la ville fut le signal de fêtes qui durèrent pendant huit jours.
Le comté de Flandre, qui s'était vanté de planter ses étendards dans Paris , en traversa tristement les rues, non sur un char de triomphe , mais à la suite du triomphateur. Ses bravades passées et les fausses prédictions de ses magiciens le rendaient l'objet des railleries du peuple; et comme le chariot qui le portait était traîné par quatre coursiers alezans, nommés alors ferranz , la multitude, toujours dure pour le malheur, chantait , autour du captif, des couplets grossiers terminés par ce refrain :
Quatre ferranz', bien ferrés , Traînent Ferrand bien enferré.
Ce vassal rebelle, non moins malheureux qu'intrépide , fut enfermé dans une tour , d'où il ne sortit que sous le règne de saint Louis.
Le roi, attribuant à Dieu l'éclatant succès de ses armes, lui en rendit de solennelles actions de grâce, et, en commémoration de cette célèbre journée de Bouvines, il fonda près de Senlis l'abbaye de la Victoire.
Les preux, dont le courage l'avait si bien
servi ^ reçurent des honneurs proportionnés à leurs exploits. L'art de distribuer les récompenses est Tun des plus essentiels pour les princes qui veulent bien régner. Le comte d'Estaing avait relevé Philippe -Auguste au moment où il était renversé et foulé par l'ennemi. Le roi lui accorda le privilège de porter les armes et les couleurs, royales.
Trêve avec n rcstait cucorc en France un ennemi à
le roi d Angleterre, combattre : c'était le roi d'Angleterre, qui
campait en Poitou, indécis entre la honte de
fuir et le danger de combattre.
Philippe marcha contre lui, et, après avoir forcé le vicomte de Thouars à se soumettre, présenta la bataille au monarque anglais. Jean, craignant de se mesurer avec le vainqueur de Bouvines, sollicita la paix, et, par l'entremise du légat, obtint une trêve de cinq ans.
M.rqhe H n'était plus possible p,u roi de France de Mjjtreies retarder l'exécution de la promesse qu'il avait faite au Saint-Siège. Le prince Louis sou fils partit, à la tète de quinze mille hommes, pour combattre les Albigeois^; étrange aveuglement du siècle , qui contraignit un fils de France à se croiser contre des Français.
Au reste, ce triste vœu ne l'avait engagé,
* iai5.
PHIUPPE-iAUGUSTE, 545
suivant l'absurde usagç. féodal, qu'au service de quarante jours. Le comtç dfe Montfort vint jusqu'à Lyon au devant de lui, avec plus de respect. que de joie. Les chefs de la croisade, encore ptus ambitieux que dévots, redoutaient plus qu'ils ne le désiraient uh protecteur si {)uissant, qui pouvait être tenté de garder les places dont il s'emparait. Louis démêla promptement leur inquiétude et la dissipa. On lit dans un écrit du moine de Vaux Cernay, que Montfort, autorisé, par une assemblée tenue à Montpellier, à gouverner comme prince et comme monarque les pays conquis, craignait avec raison que l'arrivée de l'héritier du trône ne lui enlevât ce pouvoir usurpé.
Les Albigeois , ne se trouvant pas en force ses rapides pour résister aux armées des seigneurs et du prince réunis, n'osèrent se montrer en campagne; ils s'enfermèrent dans leurs forteresses.» Louis réduisit à la soumissioû Narbonne , Toulouse, et leur ordonna de raser leurs fortifications. Apré^ ces rapides succès, il revint son reiour promptement à Paris pour s'engager dans une plus périlleuse entreprise; car ce fut à cette époque * que les Aiiglais , las et indignés du méprisable et tyranriique joug de Jean-sans-
* iai5.
Terre, offrirent au fils du roi de France le sceptre britannique.
Rcvoite Le légat^du pape , Lan{]^oi>, archevêque de «au;i-Terr€. Cantorbéry, s'était vainement* efforcé de ramener le roi d'Angleterre à des principes de justice et de modération ^ Jean-sans-Terre ne voulait tenir aucun serment. Ce prince, despote et faible, ambitieux et pusillanime , audacieux dans ses projets, tremblant dans les combats, ne connaissait de politique que la fausseté, de lois que ses caprices, de ressource dans le péril que la fuite, de vengeance après ses revers que l'assassinat.
Vaincu au dehors, humilié par. le génie et la fortune de Philippe, il cherchait à se dédommager de ses défaites en France, en comprimant, en abaissant la noblesse ainsi que le clergé de so.n royaume , et en tyrannisant le peuple. Inutilement on lui représenta qu'il •n'avait point le droit de punir, comme félons, des seigneurs qui n'avaient point été jugés par leurs pairs j le mécontentement éclatait de toutes parts; enfin il convoqua son parlement plus par crainte que par justice.
Ijc cardinal Langton lut devant cette assemblée une ancienne charte du roi Henri P% qu'il avait retrouvée, et qui consacrait les libertés nationales.
Les barons en réclamèrent Texécution , et même étendirent ses dispçsitions^ La nouvelle et grande charte qu'ils proposèrent au monar* que, lui interdisait' le pouvoir de dépouiller les mineurs et les veuves ^ d'imposer des amendes aux marchands, d-établir des taxes saris le consentement du parlement, et d'emprisonner un ÂBglais^qui n'aurait pas été jugé par ses pairs.
Jean /irrité de s'e voir opposer de telles barrières^, disait que régner ainsi ee serait se t^n-» dre esclave. .On insista ; le; roi , opiniâtre dans ses refus, prit la croix, dans l'espoir de s'assurer la protection du pape. Cependant deux mille gentilshommes anglais se rassemblèrent en armes à Stanford , menaçant le monarque de le coinbattre s'il ne cédait pas à leurs remontrances. « Toutes ces libertés chimériques » que vQus réclamez,, leur répondit- il, n'ont » d'objet réel que celui de m'enchaîner; il ne » manque rien .à vos prétentions que de me » demander ma couronne, n
Alors les seigneurs lui déclarèrent la guerre et prireat pour chef un baron nommé Robert , qu'ils décorèrent^du titre de maréchal de Far^ mée de Dieu çt . de^ r Église. Pour donner à cette guerre une icip^uleur religieuse, ils se fondaient sur le premier article de la charte de
Henri F^', ainw rédigé : w Je reconnais l'Église )) de Dieu ponr cntièrenaent libre, et je jure M de ne confisquer, vendre ni affermer aucun » de ses domaines, m
La ville de JjOndres «ntra dans la confédëration, et appela dans ses murs l'armée des seigneurs.
Son Jean résistait constamment aux prières et cédait toujours a la peur. Son sceptre, rebelle à la justice, flécWt devant le glaive. Il réunit à Windsor un parlemient, accepta, en présence du légat Pandolphe , la grande charte, et jura qu'il en exécuterait fidèlement les dispositions.
Sa retraite Lcs scrmcus d'un roi accoutumé au parjure,
dans l'île de ii*iàM'i* -rk* •
^vt«Kl. comme le dit Mathieu Pans, ne pouvaient inspirer aucune confiance. On le surveilla ayec soin , et son palais différa pei| d'une priéon; on l'y garda à vue; mais il trompa bientôt la vigilance de ses surveillans, leur échappa, se retira dans l'île de Wjght, et de là fit passer à ses partisans des ordres pour lever des troupes et mettre ses forteresses en défense. . Le pape Innocent III, qui prétendait alors ^ que les peuples et les rois ne pouvaient rien changer à leurs institutions sans son consentement, osa casser les actes de l'isissemblée de Windsor et annuler la charte; mais les An-
glaîs refusèrent de recoiuiaitre eetle étrange usurpation de pouvoir, • Cependant le roi ^ ayant rassemblé quelques troupes, s'empara de Rochester. Par ses exactions il s'était formé un trésor, et la tyrannie trouve toujours des instjrumens tî^nt qu'elle peut les payer, .
Bientôt Jean -sans- Terre leva en France Désastre de
■m * •111 ^^'^ armée
une armée de qujarante mule nommes, com- auxuiaire. posée d'aventuriers et de brigands attirés par l'appât du gain. tJa général habile, Euges de Bauve, la commandait. Il s'embarqua pour descendre en Angleterre; mais une violente tempête détruisit sa flotte et anéantit soh armée, .
Les barons anglais , délivrés par ce désastre> so» trône se vengèrent du péril qu'ils avaient couru, en Lciis^ déclarant le roi .Jean déchu de la couronne^. -Le général Robert et le comte dé Winchester, députés par eux, se: rendirent à Paris près du ' roi Philippe, pour oOrir à son filswle tronc d'Angleterre. •
Cet événement inattei^du flattait l'ambition du monarque français, et cependant alarmait sa prudence. Cachant sa secrète satisfaction sous un calme apparent, il demanda du temps pour répondre, et, avant de se décider, exigea vingt-quatre otages pour lui garautir la
55o PHILIPPE-AUGUSTE. '
sincérité des propositions qui lui étaient faites.
Plusieurs obstacles l'arrêtaient; les principaux étaient la crainte de s^ brouiller avec Rome y et le juste scrupule de violer sans motif une trêve récemment signée.
Presque toujours la conscience capitule et transigç avec Tambition. Philippe crut éluder toutes les difficultés en se déclarant ^ comme roi y neutre dans cette affaire ^ et en feignant de laisser à son fils Tentière liberté de refuser ou d'accepter les propositions des barons anglais.
Envoi de * Loufs , commc on pouvait s'y attendre, ac- Angieterre. «fcpta. Pluslcurs scigucurs coAduisirent par son oMre leurs troupes en Angleterre* : Londres Jes reçut avec transport , et les hostilités cammencèrent promptement entr'eux et l'armée du roi Jean.
Le pape y irrité, excommunia l'armée anglofrançaise, et envoya au roi Philippe un ambassadeur chargé de lui exprimer son mécon-' tentement.
Loin d'être effrayé ^es foudres de Rome, Louis promit aux Anglais de se rendre incessamment dans le port de Calais avec des forces considérables. Cependant les pairs de France sont convo-
PHlLlPPÊ-rAU&USTE. 55 1
quës à Paris; eu leur présence le légat du Saint-Siège se plaint amèrement de Tinjuste agression du prince Louis contre un roi, vassal de rÉglise, et réclame pour ce monarque la protection du roi de France.
•«Le prince Jean, répondit Philippe , est Réponse
1 • %f 1 1* i«|de Philippe
» devenu indigne de mes secours, depuis qu il au légat uu » a oublié qu'uu monarque ne peut se rendre ^^' >f vassal de Home, ni disposer de son royaume » sans le consentement de ses barons; et le h pape lui-même y en acceptant la donation » que Jean lui a faite de ses États , a outragé » la majesté de tous les rois chrétiens et la »' dignité de leurs nations. »
w Oui, s'écrient alors tous les baronsi fran- » çais , nous sommes prêts à soutenir par les n armes, et au péril de notre vie, cette maxi- » me, que Jamais un prince ne peut se croire le » maitre de rendre son peuple tributaire et sa » noblesse esclave. »
Après cette interruption, Philippe, reprenant la parole, dit « que Louis, son fils, était >i pair de France; et que, s'il avait des'droits » légitimes au trône d'Angleterre, l'autoVité » royale ne pouvait lui défendre de les $ou- » tenir.»
Alors un chevalier développa les motifs sur lesquels les droits du prince Louis éjlaient fou-
dés. Il rappela le lâche assassinat 'du duc Artliur, le 'refus qu'avait fait Jean -sans -Terre d'obéir à la citation du roi de France, son suzerain^ sa désobéissance à la cour des pairs, sa déposition prononcée par les barons d'Angleterre, la Ic^gitimité de la confiscation des domaines d'un vassal félon , l'abdication présumée de Jean , dès qu'il s'était reconnu vassal dû pape, enfin la légalité de Télection du prince Louis à ce trône, comme époux de ^ Blanche de Castille, fille d'Éléonore d'Angleterre, sœur du roi Richard.
Vaine Jjc légat du papc, plus embarrassé peut-être ce légat, qu'il ne l'aurait dû par une partie de ces a'rgumens , rappela aux pairs l'engagement pris par tous les rois et seigneurs chrétiens de ne point attaquer celui d'entr'eux qui se serait croisé. Il ne fut pas difficile de le vaincre dans ^e dernier retranchement, en prouvant que Jean lui-même avait été l'agresseur.
Le légat alors, cessant de discuter, commanda, menaça, défendit^u prince Louis, au nom du pape, de descendre en Angleterre, et au roi son père de le laisser partir.
Dès que le prince Louis eut entendu ces paroles hautaines, il se leva, et, s'adressant au roi , lui dit : « Je suis votre vadsal pour le* fiefs » que je possède en France j mais la contesta-
M tion relative à mes droits sur le sceptre an- » glais vous est étrangère. Si vous voulez y » intervenir, je me pourvoirai contre vous » devant la cour des pairs ; car je suis décidé » à défendre par mes armes l'héritage de ma M femme, à qui le trône d'Angleterre appar- » tient de droit. »
Ce dénouement d'une scène ainsi concertée ne laissait plus aucun doute au légat sur l'accord intime du père et du (ils; il sortit en courroux de l'assemblée. Elle se sépara; et Louis, disposant des troupes <que lui laissa lever mn père, poursuivit son entreprise.
Elle commença sous de funestes présages. Desastre ae Le prince ' s'était embarqué dans le port de mer avant Calais *. Mais, lorsqu'il eut déployé ses voi-" les , une tempête dispersa la plus grande partie de sa flotte , et il ne put descendre sur . la côte anglaise qu'à la tété d'un faible corps de troupes.
Le roi Jean était campé à peu dé distance avec une armée fiombreuse, qui aurait été formidable sous un autre chef. L'inégalité des forces n'effraya point Louis ; il marcha témérairement contre sou rival. Le roi d'Angleterre, qui toujours excita la. haine par sa violence et le mépris par sa faiblesse , saisi d'une
♦ iai6.
soudaine terreur A l'approche des Français ,
prit la fuite.
Son arriv<?e Le Drince français , vainqueur sans cornet sou cou- *^ * *
ronnemcnt battrc, contiuua sa marche, s empara de Ro-
à Londres ^ * ^
après la fui- chester, et arriva sans obstacle dans la ville
te de Jean.
de Londres, où le peuple Je reçut avec enthousiasme; Là f il fut solennellement proclamé roi, reçut le serment de fidélité des seigneurs et des bourgeois ; il promit à son tour de maintenir leurs privilèges et de conserver leurs libertés. Louis parcourut ensuite le royaume , se rendit maitre de presque toutes les forteresses -du roi Jean , et, par ses menaces, con- ' traignit le roi d'Ecosse à lui rendre hommage comme vassal. La ville de Douvres presque seule demeura fidèle au monarque anglais , et résista aux Français.
Courroux Uttc couquête si brillante et si rapide en-
et mort du ^ ^ .. ' -
pape, tlamma le pape de courroux. Il excommunia Philippe-Auguste, ainsi que son fils et leurs armées, jeta l'interdit sur le royaume , et envoya sa bulle à l'archevêque de Sens, qu'il chargea de l'exécuter.
Un abus si audacieux de la puissance romaine révolta les esprits les mieux disposés à l'obéissance. Presque toujours l'indépendance devient le résultat de l'injustice. Les évêques rassemblés refusèrent d'exécuter la bulle d'ex-
PHrLIPPE-ApCUîyTE.W 555
coipmunication ; ils adrcssèçi^t au souverain pontife des remontrances respectueuses^ mais fermes.
Alors le ressentiment «du pape éclate en transports furieuxj incapable de se posséder, il monte à la tribune pontificale j non avec l'humilité de saint Pierre, mais avec Temportement d'un dictateur irrité, prend pour texte ce§ paroles du prophète* : » Glaive, glaive, » sors du fourreau, et aiguise-toi pour briller » et pour tuer. » Aussitôt il lance de nouveau ses foudres, écrit des lettres menaçantes à Philippe, et rentre dans son palais, saisi d'une fièvre ardente qui termina promptement, dans un accès de colère, sa viie trop célèbre et trop peu chrétienne *.
A peu près à la même époque mourut un Mon de autre prince encore plus tristeipaéni fameux. Terre. Jean-sans-Terre, tombé du trône, termina ses jours, ne laissant après lui qu'un nom universellement méprisé. Sa vie avait lété. fatale à l'Angleterre , sa mort devint' funestç à la France. Les Anglais ne s'étaient soumis au joug d'un prince français que pour briser celui d'un lâche tyran ; mais , dès que ce tyran cessa d'exister, l'orgueil national et la haine
d'un pouvoir étranger ne, tarderai pas à reprendre leur naturel empire.
Le roi Jean laissait un fils nommé Henri ^ âgé de neuf ans ; ses droits et son innocence lui donnèrent de zélés partisans , et plusieurs barons anglais se déclarèrent liautement pour ce jeune prince, que son père mourant leur avait recommandé.
Fautes Dc SOU côté Ic nouvcau roi Louis ^ se laissant
tle LouU en . ^ ^ ii «
Angleterre, egarcr par cette méfiance naturelle a tout pouvoir mal affermi , commit de graves fautes , humilia Famour-propre national, en donnant à des Français presque toutes les charges importantes , et par là grossit rapidement le nombre de ses ennemis.
Intrigues Le légat romain sut profiter avec une habî-
du le'gal i«i. 1 • g* 11
contre lui. letéitahennC' de ces circonstances favorables à ses vues. Ses intrigues semèrent les soupçons , multiplièrent les craintes, aigrirent la méfiance et nourrirent la discorde.
Un bruit absurde, répandu par lui, fit croire à la plupart des barons anglais que le prince Louis, qui leur devait le sceptre , les méprisait comme des traîtres, quoiqu'il eût profité de leur trahison, et qu'il avait juré leur perte.
Élévation Uuc nombrcusc assemblée d'évéques , dc
de Henri au ^ ^ *
trône, prékts, dc seigneurs, réunie à Gloce§ter, et
PHILIÏ^E - AU GUSTE . 55 J
présîdée par le comte deTembrok, appela devant elle le jeune^prince Henri, lui fit jurer de maintenir la charte , le proclama roi, et voulut qu'il rendit hommage pour sa couronne au Saint-Siège, entre les mains du légat.
Louis investissait Douvres, lorsqu'il reçut la nouvelle imprévue de cette révolution. Aussitôt il leva le siège et revint précipitamment à Londres. Le nouveau pape Honoré Uï, marchant sur les traces peu évangéliques de son prédécesseur, venait de renouveler l'excommunication lancée contre la France; et, quoique cette arme , trop abusivement eihployée , eût perdu une grande partie de sa force , elle en conservait pourtant encore assez pour enîbarrasser Philippe.
Ce monarque, croyant sans doute nécessaire de conserver ses troupes en France pour y maintenir la tranquillité^ n'envoyait presque aucun secours à son fils. Cet abandon app<aren t , ou ce retard funeste, firent encore commettre au jeune roi deux fautes très graves ; il résolut de venir à Paris pour décider son père à lui donner des soldats.' Voulant faire ce voyage sans Trêve entre péril, il conclut avec le jeune Henri une trêve '' Eo^îu! * peut-être plus dangereuse pour la cause française qu'une grande défaite. Retour
Pendant la courte absence de Louis, l'armée In^Uienê.
558 PHItlPPE-ÀUOOSTE.
de Henri se grossit rapidement. Cependant Philippe-Auguste, ému par les prières de son (ils, lui aystnt dbnné les. moyens de rassembler de l'argent et des troupes, ce prince retourna en Angleterre , recommença les hostilités , remporta quelques avantajg^s sur ses ennemis , revint à LoBdres, et fit marcher la plus granda pa;>^tiede son armée sui^ Lincoln, doùt elle forma le siège.
Ses revers Cettc opératiou devint la cause principale
$ur lerre et ,* it>ii «i
•uriner, de sa ruiue. Le comte de rembrok surprit les Français, força leur camp et en fit un grand carnage. Le comte du Perche, ainsi qu'une foule de chevaliers, périrent dans cette désastreuse mêlée; et Pembrok, vainqueur, naarcha, sans perdre de temps, pour attaquer Louis, alors enfermé dans Londres.
La fortune parut dès-lors abandonner totalement le prince français ; sa femme , Blanche de Castille , avait changé Robert de Courtenay de lui amener une flotte et de nouvelles troupes. Mais une escadre anglaise combattit cette flotte et la dispersa. Le ,vaisseau amiral fut pris, et les Anglais, à la vite des Français en fuite , tranchèrent la tète de G)urtenay.
Louis, sans espoir de secours, et c6a vaincu qu'il ne pouvait plus régner sur une nation qui se déclarait presque tout entière contre
lui, négocia et conclut avec Henri un traité. Tous deux jurèrent de soumettre l'a discussion de leurs droits à la .décision du Saiot- Siége.
Louis obtint toutes les. sûretés nécessaires son retour
, en BV<ince
pour sa personne et pour son armée. Henri après un proqoiit une amnistie générale aux Anglais qui avaient pris parti conire son père et contre lui; les prisonniefs de part et d'autre furent rendus à la liberté. L^uis remit Londres au pouvoir de son jeune rival, Tembrassa, et revint en France avec ses troupes au mois dé septembre 12 17.
Son règne éphémère n'avait duré qu'un an. H avait perdu parson inexpérience un sceptre conquis par son courage. L'habileté d'un souverain lui manqua, mais il lui resta le renom d'un preux chevalier.
La décision du pape n'était pas douteuse. p<?nitence Ce pai^tial arbitre ne reconnut comme roi que *V^^pi!"^ Henri, et n'accorda à Louis que l'absolution, en lui infligeant même pour pénitence un tribut montant à la dixième partie de sou revenu.
liCS ecclésiastiques qui avaient embrassé sa cause, furent condamnés ^à faire pendant un an, aux quatre grandes fêtes, dans l'église de Notre-Dame, pieds nus et en chemise, amende
56o PHILIPPE-AUGUSTE.
K;onor^.bIe , après avoir été frappés de verges par le chantre. Que ne peut-on déchirer, dans les annales de notice illustre patrie, les pages souillées par une si absurde superstition! Trêve Au reste, si les princes; les seigneurs, les
a^veTrAn"' évêcjues se soumirent alors à une telle humigieierre. ïj^tion^ phiHppe-Auguste au moins sut en,4édommager la France sous plus d'un rapport; il conclut pour cinq ans unp trêve avec l'Angleterre , et par ce traité il conserva la posses^sion de la Norçiandie et des autres provinces enlevées aux Anglais par ses arme^ victo^ rieuses.
Reprise de» Lcs àeui^ uatious se haïssaient et s'étaient trop blessées mutuellement pour que leur bonne intelligence eût quelque durée. A l'expiration de la trêve*, elles reprirent les armes, et le prince Louis, chargé par son père d'assiéger la Rochelle, s'en empara.
Noavèttc Cependant la guerre religieuse semblait ajjg^
•liée par la mcuter dc violcuce dans le Midi» Le roi ^ pressé
guen-e du , • i i • i i •
Midi, par le pape de soutenir la ligue catholique, accorda une nouvelle trêve aux Anglais , et leur rendit la ville qu'ils venaient de perdre.
Les assemblées des successeurs des^ apôtres s'éloignaient alers de plus en plus de l'esprit de paix et de charité que leur prescrivait
Digitiz(
PHILIPPE-AOGUSTE.* 56 1
rÉvangile. Égarées par une ambition mon*daine autant que par un faux zèle religieux, elles 'livraient sans pitié auîc supplices et aux flammes les chrétiens qui ne pensaient pas comme elles, et déposaient arbitrairement les princes rebelles à leur autorité*
Le concile de Latran dépouilla audacieusement le comte de Tottlouse de ses États, et les donna au comte de Montfort, qui vint plus' en conquéi^nt qu'en sujet demander au roi Philippe l'investiture de ce comté.
Le monarque français avait espéré profiler seul de ses dépouilles. Mais le Saint-Siège favorisa Montfort, et Philippe, évitant de se brouiller encore avec Rome , ajourna ses projets d'agrandissement, que la guerre civile et la division des seigneurs devaient tôt ou tard favoriser.
Le jeune Raymond, fils du comte de Tou- siéa^âe louse, était brave, ferme, hardi. Justement ®" "*"*** indigné de la proscription de son père, il se révolta, s'entoura d'amis fidèles, levades troupes, prévint ses ennemis au lieu de les atten^ dre, entrfiij en Provence, la conquit, et rentra victorieux dans Toulouse.
Son père, rajeuni et ranimé par ses brillans succès, vint le rejoindre, suivi du comte de Comminge et de plusieurs seigneurs que sa dis-
se
502 PHILIPPE^IUGUSTB.
grâce avait éloignés^ et qui revenaient à lui avec la fortune.
aeMÎntfori ^® ^^^ ^^^ Montfort, ayant réuni des forces considérables^ reprit roffensive et forma le siège de Toulouse; Tàge et les travaux n'a-^ valent point refroidi son ardeur. Accoutumé à s'exposer comme un soldat dans la mêlée , on le voyait toujours aux premiers rangs. Les assiégés ayant fait une vigoureuse sortie pour incendier les tours qu'il avait (ait construire , Montfort s'élança contr'eux avec furie; une énorme pierre brisa soh bouclier. Exposé sans défense aux traits des ennemis , il tomba percé mortellement de cinq flèches. Malgré ses vices et ses cruautés^ on l'admirait comme le héros du siècle , car alors la force et la vaillance tenaient lieu de toute vertu ^.
La mort de ce guerrier redoutable consterna les croisés; ils levèrent le ^iége. Le parti de Raymond s'accrut rapidement^ ^t le jeune Amaury de Montfort s'efforça vainement de lutter contre lui.
succè. Le prince Louis vint alors le secourir,
du pnnc« * . ^
touia. s'empara de quelques places ^ et jtssiégea de nouveau Toulouse**. Mais^ comme cette ville opposait aux assaillans une vigoureuse résistance, après quarante jours de campagne sans
* laiS. ♦* laïQ.
I»HILIPPE-AUGUSTE. 565
résultat y k$ milices féodales abandonnèrent le camp de Louis , suivant leur coutume, et ce prince fut contraint de revenir à Paris.
Amaury de Montfort offrit à Phtlippe-Auguste de lui céder ses droits sur le comté de Toulouse *; mais, soit que le roi crût encore nécessaire de ménager le pape, soit qu'il ne reconnût pas la légalité des décrets du concile de Latran, il refusa le doii qu'on lui offrait.
A cette époque le vieux Raymond mourut : les chagrins plus que l'âge avaient abrégé ses jours; le parti de son fils continuait à se grossir. Le roi, dans l^spoir peu probable de mettre enfin un terme à ces troubles civils qui ruinaient et ensanglantaient les contrées méridionales de son royaume , avait convoqué à Mantes une assemblée des grands , de$ ba* rons et des évêques'*'*. Restaurateur de l'auto- Mort rite royale, il aspirait à la gloire de paciÈca- Augultc. teur; mais, arrêté dans ce généreux dessein par une fièvre violente, il mourut le 14 juillet 1225, dans sa cinquante-huitième année, après un règne de quarante -quatre ans.
Il eut de sa première femme, Isabelle de ses enfans. Hainaut, un seul fils', Louis YIII, qui lui succéda. Ingelburge, qu'il répudia par aver-
* laaa. ** iaa3.
8Îon et qu'il reprit par contrainte , ne fut reine que de nom , et n'eut jamais la douceur de se voir mère. Agnès de Méranie, plus malheureuse encore quoiqu'elle fût aimée ^ donna naissance à deux enfans : Philippe^ comte de Boulogne; Marie, qui épousa successivement le comte de Namur et le duc de Brabant. Minutrei Le mariage d'Agnès fut cassé : elle en mou-
el guemers o o ^ '
é* "uT ^^^ ^^ douleur; et, par une singulière contradiction, le pape, qui avait déclaré nul ce mariage, en légitima les fruits.
Le roi eut encore un fils naturel, nommé . Pierre Chariot, qui suivit saint Louis en Palestine et y mourut.
Philippe fut secondé par des ministres et des généraux dignes de lui. Le comte de Blois, le cardinal de Champagne, Hugues de Puiseaux, Béthisy, Guérin, évéque de Senlis, à la fois prélat , chancelier et soldat , des Barres , la fleur des guerriers, les connétables comtes de Clermont, de Saint-Pol, de Mello, Mathieu de Montmorency, trois Clément, maréchaux, illustrèrent son règne; et Simon deMontfort eût peut-être emporté la palme sur les hommes célèbres de ce temps, si la férocité n'avait pas taché de sang et souillé sa gloire.
Tableau L'autorité royale, enchaînée sous la première " race par les maires du palais, j:elevée par Char-
lemagne et tombée de nouveau sous les coups d'une puissante 9 fière et turbulente aristocratie, s'était peu à peu dégagée de ces entraves par les efforts constans des Capétiens. Cependant, obligé sans cesse de combattre les nombreux vassaux qui l'entouraient, un roi de France n'avait encore paru jusque-là que le seigneur des seigneurs, et pour ainsi dire le premier entre ses égaux.
Philippe -Auguste, par son génie et surtout par sa fortune , affranchit la couronne , releva le sceptre , protégea le peuple , favorisa la liberté des communes , multiplia les appels royaux, et, abaissant les grands vassaux par des actes de fermeté, depuis long -temps inconnus , leur fit sentir qu'ils avaient un chef.
Un comte de Flandre privé de ses domaines et emprisontié pour félonie , un duc de Normandie jugé et condamné par la cour des pairs, un comte d'Auvergne dépouillé de ses États pour avoir opprimé son peuple et outragé l'évéque de Clermont , furent les signes éclatans de la restauration du pouvoir mpnarchique.
Malheureusement les mœurs, l'ignorance et l'opposition des grands donnèrent à ce grand mouvement une direction contraire à la liberté ; ils voulaient à la fois conserver leur
puissance oppressive sur le peuple et résister à celle du trône. Il en résulta une ligué naturelle entre le peuple qui cherchait un protecteur, et le roi qui voulait un appui. Le système féodal , incapable de résister à leurs efforts réunis , s'écroula peu à peu , et sur ses débris , au lieu de sages institutions , il ne resta qu'un pouvoir unique, celui du monarque , sans barrière , mais sans base.
Aucun règne ne fut plus rapide dans ses ac-crôissement que celui de Philippe ; il réunit à la couronne la Normandie, le Maine, l'Anjou, la Touraine, le Poitou, l'Auvergne, l'Artois et une partie du Berri.
Paris fut agrandi , pavé , embelli ; on vit le Louvre commencé} presque toutes les villes furent entourées de murailles.
Une lettre du roi au pape Innocent III nous apprend qu'il avait conçu le projet de bâtir un hôtel pour les soldats invalides.
Lés coutumes de la chevalerie , l'indépendance des seigneurs, l'irréguliére organisation des milices féodales , ne permettaient pas de grands changemens dans la tactique militaire; la science du génie fit seule quelques progrès, et le siège de Château -Gaillard prouva que Philippe avait formé d'habiles ingénieurs.
La victoire de Bouvines fut l'exploit le plu^
PHILIPPE-AUGUSTE. 56j
éclatant de ce monarque. C'était un double et immortel triomphe sur l'ambition étrangère et sur la rébellion des grands vassaux. Là, il acquit une gloire à la fois nationale et européenne.
Les finances^ c'est-à-dire les revenus des do* maines royaux et les produits de quelques tributs levés pour les croisades^ étaient admirnistrés par Gérard de Foissy, qui consacra^ dit-on^ onze mille marcs d'argent au pavage de la capitale.
Le Louvre y destiné à devenir le floble palais de nos rois^ ne fut^ au moment où il venait d'être bâfi, qu'une forteresse et une prison.
Philippe-Auguste fit déposer son trésor au Temple ; il était confié à la garde de six bourgeois. Pour la première fois on parja à cette époque des corporations. On voit qu'il en existait une de marchands pour le transport dea vins; elle acheta du roi le privilège" des criages de Paris. Ce» corporations^ dont la liberté s'effaroucha dans la suite , et dont elle abolit les privilèges y furent cependant les premières barrières que cette même liberté sut autrefois opposer avec succès au pouvoir arbitraire de l'administration et à la tyrannie des seigneurs.
La police de la capitale était confiée au pré-
368 PHILIPPEf^AUGUSTC.
YÔt de Paris ; mais son autorité peu étendue devait être souvent fort contrariée ; car l'évêque/Ie chapitre de Notre-DanàB^ les abbés de Saint-Germain -des-Prés et deSainte-Genevièye avaient aussi chacun leur police particulière.
• Philippe-Auguste avait un esprit trop élevé pour regarder comme écueil ce qu'un grand roi doit chercher comme appui ; il favorisa autant qu'il le put Tinstruction publique : les mauvais gouvernemens seuls aiment à se cacher dans les tendres.
Il était si difficile alors de forcer l'ignorance à s'éclairer, que , pour y parvenir, le roi crut devoir accorder aux écoles naissantes de nombreux privilèges, privilèges si excessifs qu'ils étonnent la raison et confondent la justice.
Les écoliers furent soumis par ses ordonnances à la seule justice ecclésiastique, qui pouvait les réclamer même lorsqu'ils étaient arrêtés en flagrant délit. Leur demeure était un asile inviolable. On défendait le combat judiciaire à ceux qui les accusaient. Ces privilèges s'étendaient jusqu'à leurs domestiques.
Quelques écoliers ayant été tués par des bourgeois dans une rixe, on rasa les .maisons des meurtriers. Le prévôt fut arrêté coipme leur complice; et , ce qui prouve à quel point
Farbitraire était alors porté , on déclara que ce prévôt, traduit en jugement, serait mis à mort s'il était reconnu coupable , ou banni du royaume s'il prouvait son innocence.
. Comme on devait s'y attendre, ces écoles, dans les premiers temps, prirent une incertainp et fausse direction , s'occupèrent de questions vaines et puériles, s'épuisèrent en disputes sur la scolastique , et cherchèrent à expliquer en latin barbare des systèmes inexplicables.
Le premier statut qui assujettit ces écoles à quelques règles , fut dressé , sous le règne de Philippe, par le cardinal de Saint -Etienne; mais elles ne reçurent définitivement le nom ^université que par les ordonnances de saint Louis ; et c'est probablement pour cette raison que Pierre Lombard, qui l'administrait alors, fut considéré comme son fondateur.
Malgré tous les obstacles opposés dans ce siècle aux progrès de l'esprit humain , malgré les habitudes militaires, l'abrutissement des peuples , la superstition du temps , la barbarie des mœurs, il est impossible de ne pas remarquer qu'un notable changement s'était déjà fait par la volonté constante de Louis-le-Gros et de Louis -le -Jeune, par l'affranchissement d'une partie du tiers -état, et par les brillans
5jO PHÏLIPPE-iiUOlîSTB.
exemples de savans ecclésiastiques^ tels que saint Bernard , Suger et Abeilàrd.
Jusqu'alors l'histoire , cherchant en vain son flambeau 9 ne trouvait pour guides que des chroniques arides ^ mêlées de fables , pauvres en faits 9 et seulement riches en prétendus miracles. Guillaume-FArmorique, dans sa courte histoire de Philippe -Auguste , répajid déjà quelque intérêt , donne quelques détails^ montre un peu de raison , et n'est pas dénué de couleur et de verve. Ce même Guillaume-le-- Breton composa «ussi sur ce grand règne un poème historique ; on y trouve de l'itnaginit^ lion 9 mais le mauvais goût d'une civilisation qui commence. M. Sismondi observe avec raison que les allusions nombreuses de ce poète à des traits de l'histoire ancienne , indiquent la renaissance des études.
L'objet principal de ces études était la théologie, et cependant le genre de littérature qui, sous ce règne, fut le plus favorisé par le prince et le plus en vogue , fut celui des romans en vers et en prose. A la cour et dans les châteaux, on se plaisait à entendre les trouvères réciter les aventures fabuleuses des pairs de Charlemaghe, du roi Arthur, et des chevaliers de la Table^Ronde; les dames retrouvaient avec admiration, dans les estploits de Tristan et de
PHILlPPB-AUGtJSTE . 5jl
Lancelot^ les grands coups de lance de leurs époux et de leurs amans.
. Alexandre -le -Grand, par une bizarrerie digne de ce temps , fut transformé par un poète en paladin et en chevalier du treizième siècle. C'est cependant à ce poëme extravagant, mais alors très-célèbre, que nous devons Tusage du vers alexandrin. Jusque-là on n'employait que les vers de huit syllabes-
Au reste , il était naturel que , dans une civilisation naissante , ces productions frivoles précédassent les ouvrages sérieux. L'imagination est la fleur de l'esprit humain ; la raison en est le fruit , presque partout tardif.
Pour juger avec impartialité les gouvernemens et les hommes d'une époque si reculée , il faut sans cesse oublier ce que nous sommes et se rappeler ce qu'ils étaient. On apprécierait mal un prince tel que Philippe, si on négligeait de mesurer les difficultés de tous genres qu'il avait à vaincre.
Comment faire -entendre la raison dans un siècle où les auteurs les plus graves nous disent qu'un chevalier ressuscité reparait quelque temps dans ce monde , ne prenant aucune nourriture et prédisant à tous l'avenir'; ou que, dans la ville de Rosay en Brie, au moment où le prêtre célébrait la messe , tous
5j2 PHILIPPE-AUGUSTE.
Ie8 assistans virent le vin changé en sang ^ et le pain en chair?
Vainement le roi par sa justice , quelques chevaliers par leur générosité, des prélats, tels que Maurice , évêque de Paris , s'efforçaient, parleurs leçons et par leurs exemples, d'adoucir des cœurs barbares et de réveiller la charité ; quelle digue assez puissante pouvait-on opposer aux moeurs féroces d'un Montfort, d'un abbé de Citeaux , et de tant d'autres fanatiques qui croyaient mériter le ciel et atteindre la gloire en incendiant des villes et en se baignant dans le sang de leurs concitoyens !
Nous supportons encore aujourd'hui avec peine au théâtre l'horrible spectacle des fureurs de Fayel. Il avait épousé Gabrielle de Vergy, enlevée à l'amour du sire de Coucy. Coucy, combattant en Palestine pour la foi, sous la bannière de Philippe, reçoit, au siège d'Acre, une blessure qu'il croit mortelle. Au moment d'expirer, il écrit de touchans adieux à Gabrielle : échappé comme par miracle à la mort, il retourne en France et s'approche, déguisé, du château de Vergy, non avec un dessein coupable, mais dans le seul espoir de consoler celle qui croyait l'avoir perdu pour toujours. Le barbare Fayel le surprend, l'assassine, enferme son cœur dans un vase , et porte impi-
PHILIPPE-AUGUSTE. 5j5
toyablement à rinfortimée Gabrîelle ce présent digne d'Atrée. L'histoire, en racontant le crime de ce monstre > ne nous apprend point son châtiment : il parait que le remords du coupable fut son seul supplice.
Le sceptre était impuissant po]ar réprimer de telles horreurs. L'excès des maux en fut l'unique remède ; et une association guerrière, remplaçant la justice, se chargea de protéger la faiblesse, de venger l'innocence et de punir le crime. Honneur en soit rendu à cette chevalerie , dont les nobles glaives commencèrent ainsi une révolution morale que propagea depuis univejpsellement une force plus douce, celle des lumières et de la philosophie !
Philippe-Auguste eut au moins la gloire de briller au premier rang parmi ces chevaliers, et d'ailleurs comme roi il fit tout ce qu'il pouvait faire. Dans tous ses domaines, il institua des baillis pour recevoir les plaintes contre les abus de la justice seigneuriale, et comme il avait réuni à la couronne les plus riches et les plus vastes provinces, cette institution devint presque une loi du royaume. .
S'il ne put pas ressusciter, comme il avait paru le vouloir, les assemblées nationales de Qiarlemagne, il étendit au moins l'autorité de la cour des pairs. Cette cour abaissa l'orgueil
des grands y jugea soui^erainement leurs con'testations, régularisa la hiérarchie féodale, décida un grand procès relatif à l'héritage de Henri, comte de Champgigne, et accoutuma l'orgueil féodal à respecter la justice.
Philippe , ainsi que Vespasien , fut accusé d'avarice , et, cpmme cet empereur, il employa du moins avec une admirable économie des trésors formés par des moyens trop oppressifs; car, après avoir soutenu tant de guerres au dedans et au dehors de la France, il lui restait encore environ quarante-neuf millions de notre monnaie, sonime énorme pour le temps.
Ce prince donna par son testament à Louis, son successeur, vingt-cinq mille marcs d'argent, destinés à la défense de l'État et à la réparation des torts qu'il pouvait avoir faits à quelques particuliers. Il légua dix mille livres parisia à la reine Ingelburge , autant au prince Philippe, trois mille marcs d'argent à Brienne, que, sur la demande des croisés, il avait nommé roi de Jérusalem; deux mille au maître de rhôpital de .Toulouse , deux mille aux templiers, cent cinquante mille aux guerriers qui combattaient en Palestine, deux mille à ses domestiques , deux mille aux pauvres orphelins et lépreux , enfin toutes ses pierreries et ses bijoux à l'abbaye de Saint- D^nis.
PHILIPPE-AUGUSTE. 5j5
Ce testament 9 ainsi que toutes ses actions^ prouve à quel point il était religieux. ; car algrs l'Église mesurait la piété des rois à la grandeur des préaens qu'elle en recevait.
La piété de ce monarque ne l'empêcha pas de soutenir avec plus de fermeté que ses prédécesseurs les droits de la couronne contre les prétentions temporelles de la tiar^ et du clergé. De concert avec ses barons , il rendit une or*donnance par laquelle il fut défendu aux tribunaux ecclésiastiques de connaître des procès relatifs aux fiefs. Il fallait l'accord des barons pour que cette ordonnance du roi eût force de loi dans d'autre domaines que les siens; mais , en combattant a,insi un clergé ambitieux, ce monarque ne pouvait pas triompher constamment ; car il luttait avec inégalité contre 4in pouvoir défendu par la crédulité et affermi par une usurpation de plusieurs siècles.
Indépendamment de ses foudres^ Rome fa*briquait alors de nouvelles armes. Saint Dominique profita de l'hérésie des Albigeois pour fonder l'inquisition. Les frères prêcheurs, qu'il créa d'abord comme chanoines^ devin-^ rent ensuite mendiai^s, et se joignirent aux ordres des frères mineurs, fondés par saint François d'Assise, et qui s'élevaient déjà, en i3i9, au nombre de cinq mille. Aux yeux du
576 PHiLIPPÇrAUGUSTE. ^
vulgaire la mendicité était un état de perfection et de sainteté; ces moines nombreux composèrent une milice activç et pifissayate^ toujours prête à combattre pour i'^titoritë romaine. ' . ^
iHiilippe^ forcé de céder au torrent, de l'opimon, déplorait les calamités que versait sur le midi de la France une croisade fanatique; mais, loin de pouvoir la combattre, il se voyait obligé de la soutenir.
Plusieurs historiens assurent que, prévoyant la nécessité où son fils se trouverait bientôt de secourir efficacement Montfort contre les Albigeois, il dit tristement ce peu de mots, considérés depuis comme prophétiques : « Louis^ est » d'une santé faible; il périra dans cette mal- » heureuse expédition , et les rênes du royau- » me tomberont dans les mains d'une femme. » Heureusement cette femme fut la célèbre et vertueuse Blanche, mère de saint Louis.
Philippe , dont la vie entière fut consacrée à l'affermissement du trône, au maintien de la justice, à la prospérité du peuple et à l'accroissement de la gloire nationale , invita noblement son héritier à marcher sur ses traces.
Lorsqu'il le reçut chevalier, il fit frapper, à cette occasion, une médaille sur laquelle il était lui-même représenté donnant l'accolade
à Louisiv -Slir la médaille on lit cette légende : Disce^puér^ virtutem ex me regumque laborem. <c Apprenez de moi, mon fils, quelles vertus. » et4ueb travaux sont imposés aux rois. »