CHAPITRE XV
Repos momentané des émigrés et de monseigneur le dac de Berry. Les observations de oe prince sur l*A11emagnc.
Des négociations continuelles , des trêves , des paix séparées, donnoient aux émigrés quelques moments de repos. Les uns alloient alors errer dans les vallées des Alpes , visiter les religieux de la Val-Sainte, autre espèce d'exilés sur la terre ( mais la révolution les poursuivoit encore dans le désert, car tout étoit envahi, et la solitude manquoitau solitaire] ; les autres s*enfonçoient dans rAllemagne, accueillis ^ans les cabanes, repoussés dans les châteaux , chassés de la porte de ces rois dont ils défendoient les trônes.
M**^ lé duc de Rerry profitoit également de ces intervalles de repos pour voyager et pour consoler sa famille dispersée ; il étudioit les nations au milieu desquelles la Providence Tavoit Jeté. Il remarquoit que les Allemands, divisés en une multitude d'États, sont tels encore qu'ils étoient du temps de Tacite , c'est-à-dire qu'ils sont moins un peuple que le fond et la base d'autres peuples. Sortis de leurs forêts, transportés sous un ciel plus propice, leur génie natif se développe; ils deviennent des nations admirables et presque indestructibles. Les Francs, les Angles, les Visigoths , les Goths et les rx)mbards l'ont prouvé en France, en Angleterre,en Espagne et en Italie. Maistantque les tribus germaniques habitent leur pays natal , tout semble enseveli chez eux comme dans une mine, ou confus comme dans un chaos.
Un fait singulier n*échappa point à la perspicacité du prince. Il vit avec un intérêt mêlé de surprise, que les doctrines du siècle, introduites parmi les Allemands, avoient fait naître dans certains esprits les erreurs sociales, sans y pouvoir détruire les vérités naturelles, enracinées {
dans un sol fécond et sauvage. Il en étoit résulté un mélange bizarre de folie et de bon sens j de christianisme et de déisme , de libéralisme et de mysticité , d'enthousiasme froid et de métaph3r8ique exaltée, de goût et de barbarie, de eorraption et de rudesse. De même que les Cattes , les Bructères, les Ghauques adoroient dans les bois une horreur secrète, vague, indéfinie, plusieurs de leurs fils se sont mis à révérer quelque chose de fantastique et de ténébreux qu'ils ne peuvent
ni peindre ni saisir.