‹ Œuvres complètes de M. le vicomte de Chateaubriand (volume 2)Chapitre 34 sur 279 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Arrivée de rnooselgoear le dac de Berry en France. Voyage

de Cherbourg à Paria.

A peine le pavillon blanc arboré à Cherbourg * avoit-il flotté dans les airs , que ce signal de paix en appela un autre. On aperçut en mer une frégate ayant aussi pavillon blanc ; c'étoit la frégate PEurotas y qui conduisoit à Caen M^ le ducde Berry : mais ce prince, ayant découvert dans la rade de Cherbourg le drapeau sans tache, fit tourner la proue vers la première terre de France. La ville de Cherbourg avoit envoyé une députation à Jersey , afin de prier M^*^ le duc de Berry de vouloir bien débarquer dans son port : le vaisseau chargé de cette députation ne rencontra pas en mer rEurotas, Les habitants et la garnison de Jersey s'étoient distingués par les marques de respect et d'amour qulls avoient données au fils de France : à son départ de leur lie, dix-huit cents coups de canon saluèrent le vaisseau qui portoit le prince dans sa patrie.

Le préfet maritime et les principales autorités de Cherbourg s'avancèrent en mer au-devant de

PEuroias. M>' le duc de Berry les reçut sur son bord. L^Euraias entra dans la rade au bruit des salves d*artil]crie et au milieu des navires pavoises. Le prince, descendu de la frégate angloise , passa à bord du vaisseau amiral françois, qui recommença te salut militaire. Ensuite la chaloupe de Tamiral conduisit M^ le duc de Berry au fond du port royal. Elle étoit suivie d'une multitude d'autres chaloupes et de petits bâtiments qui portoient , avec la suite du prince , les premières autorités et les hal>itants les plus dtstinguésde la ville. Les quais étoientoouverts d'une foule immense qui ûiisoit retentir l'air des plus vives acclamations. Le duc de Berry sauta à terre en criant : France ! La révolution vient de répoib dre à ce cri.

M^ le duc de Berry étoit accompagné des comtes delaFerronnays , de Nantooillet, de Mesnard et de Clermont-Lodève. Le soir, la ville fut îllaminée : Louis XVI avoit été reçu dans ce même port, créé par lui , avec les mêmes témoignages d'allégresse. Pour répondre aux transports de la joie publique , M^ le duc de Berry fit relâcher six cents conscrits réfractaires, remettre au capitaine de la frégate anglolse des prisonniers de sa nation. C'est ainsi qu'il délivra à Caen d'autres prisonniers françois et espagnols : tout de> venoit libre sur le passage d'un Bourbon.

Parti de Cherl)ourg , le princes'arrèta quelques instants à Yalognes et à Saint-LA. Il fût complimenté auprès de Bayeux par le préfet du Calvados. Ces villes croyoient revoir le bon connétable qui les fit rentrer autrefois sous l'autorité paternelle du sage Charles V. A Bayeux, un militaire se présente au prince et lui dit : « Monseigneur « mercconnoit-il?>' C'étoitun soldat de l'armée de Condé. « Si je vous reconnois ! » répondit vivement le prince en s'approchant de lui et écartant ses cheveux. « Vous devez avoirau front la cicatrice « d'une blessure que je vous ai vu recevoir à « Walden. » Honneur au prince qui lit si bien sur le front le nom de ses serviteurs I

Un régiment dont l'esprit n'étoit pas encore changé passoit dans les environs de Bayeux. On çonseiiloit à M^ le duc de Berry de Téviter. Ce fut au contraire pour le prince une raison de marcher au-devant de ces troupes. Il se présente aux soldats.» Vousètes,leurdit-il,lepremier r^iment « françois que je rencontre. Je viens au nom du « roi recevoir votre serment de fidélité. > Les soldats crient : Vive l'empereur! « Ce n'est

SUR DE DUC DE BEBBY

« rkn y dit le prince avec un sang-froid admirable ; « c*est le leste d'nne vieille babiiade. » Il tire son ^ée^et crie : Vive le roi! Les soldats françois aimem le eomrage; ils répètent aussitôt : Vive le

Le prinoe ftit reçu à Gaen avec desdémonstratknsde joieextraordioaires. Il assista au spectacle : on lui présenta sur le théâtre , après la pièce , les prisonniers qu'il avoit fait mettre en liberté. AîMi , la première fois que M^ le duc de Berry parut dans nos Jeux publics , ce fut pour essuyer les larmes de quelques François, et la dernière fBîs pour y répandre son sang.

Le prince rencontra à Lisieux le brave général Bordesoulle à la tête de la cavalerie du premier corps de rarmée. A Rouen, il eut encore l'occasion d'admirer les débris de ces vieilles troupes échappées à tant de combats , et qui sembloient plutôt SMcomber sous le poids des victoires que sous eehii des revers. M^' le duc de Berry s'avançoit vers Paris entre deux haies de drapeaux blancs flottant sur les remparts et sur les clochers , aux portes des villes, aux fenêtres des châteaux , des malsonsetdes chaumières. Partout les ruesétoient siblées, les mura ornés de tapisseries , de guirlindes et de fleurs-de-lis d'or ; partout les cloches tODDoient, les canons tiroient; les Te Deum étoient chantés, les cris de vive le roi! vivent les Bourbons! se faisoient entendre. Le prince , objet de tant d'amour, traversoit avec ravissement ces riches campagnes , ce beau pays de France , cette terre natale qui lui étoit plus inconnue que la terre de l'exil. Environné, pressé, porté parla foole,!! disoit , les larmes d'attendrissement dans les yeux : c Je n'en puis plus; J'en mourrai peut- « éd%; mais Je mourrai de Joie. » Est-ce de Joie qaTil est mort?

Un détachement de gardes à cheval attendoit Wk dncde Berry au delà de Saint-Denis. Hélas ! DOQs l'avons vu dernièrement passer sur ce cbemla dans une tout autre pompe I Le corps municipal , les maréchaux et les généraux le complimentèrent à la barrière. Monsieur attendoit son fis au château des Tuileries , et le reçut dans ses bns. Tout étoit nouveau pour le Jeune prince : hris, ses jardins, ses monuments; et, parmi tant de François , cet étranger de notre feçon ne (oonoissolt que son père.

GHAPITBE U.

Le roi à Gompiègne.

Cependant Louis XYIII, débarqué à Calais, approchoit de Compiègne : on se rendit en foule de Paris à cette résidence. Les François, comme du temps de la Ligue, étoient affamés de voir un roi ; des courriers se succédoient d'heure en heure. Tout à coup on bat aux champs; une voN ture attelée de six chevaux entre dans la cour du château de Compiègne. Elle s'arrête, on l'environne; on en voit descendre non le roi, mais un vieillard soutenu par son flis : c'étoient M^ le prince de Condé et M^ le duc de Bourbon ; l'un , le guide de M^ le duc de Berry au champ d'honneur ; l'autre , le père de son infortuné frère d'armes. De vieux serviteurs de la maison de Condé , accourus à Compiègne , poussent des crisen reconnoissant leur maître , se Jettent sur ses mains qu'ils baisent avec des sanglots. Ces princes n'étoient que deux ; on cherchoit en vain le troisième ; ils étoient tout près de Chantilly , qui n'existe plus : quand l'héritier manque , qu'importe l'héritage?

Enfin, le roi lui-même arriva. Son carrosse étoit précédé des généraux et des maréchaux de France qui étoient allés au-devant de Sa Majesté. Ce ne fut plus des cris de vive le roi! mais des clameurs confuses, dans lesquelles on ne distinguoit rien que les accents de l'attendrissement et de la Joie. Madame accompagnoit le roi. Ses traits, comme on l'a volt remarqué, offiroient un mélange touchant de ceux de son père et de sa mère. Une expression de douceur et de tristesse annonçoit dans ses regards ce qu'elle avoit souffert ; on remarquoit Jusque dans ses vêtements , un peu étrangers, lestracesdeson exil. MonsiBUR, déjà vieil habitant de la France, en présenta les nouveaux enfants au père de famille.

Telle est , en France , la force du souverain légitime , cette magie attachée au nom du roi : un homme arrive seul de l'exil , dépouillé de tout, sans suite , sans gardes , sans richesses ; il n'a rien à donner, presque rien à promettre; il descend de sa voiture, appuyé sur le bras d'une Jeune femme ; il se montre à des capitaines qui ne l'ont Jamais vu, à des grenadiers qui savent à peine son nom. Quel est cet homme? C'est le iils de saint Louis ; c'est le Boi I Tout tombe à ses pieds.

MÉMOIRES

Page 1