‹ Œuvres complètes de M. le vicomte de Chateaubriand (volume 2)Chapitre 35 sur 279 · CHAPITRE m · texte numérisé non relu

CHAPITRE m

Monseigneur le duc de Berry est nommé colonel général des ehattetus. Inspeiiioni mlttUires. Mol du prince. Pèlerinage de monseigneur le duc de Berry à Versailles.

Le roi donne à son peuple les institutions que les siècles avoient préparées. Mais l'ouvrage de la sagesse fut mal compris : il falloit suivre le dessin de Thabile architecte, bâtir sur son plan un nouveau palais dont les fondements auroient été antiques. Au lieu de cela, on se contenta de reblancMr des ruines et de s'y loger ; on se crut en sûreté dans des débris qui dévoient tomber au souffle de la première tempête. M^' le duc de Berry, nommé colonel général des chasseurs^ n'eut à s'occuper, dans la première année de la restauration , que d'inspections militaires. Il parcourut les départements du Mord ' , visita les places fortes de l'Ahaoe, de la Lorraine et de la Franche-Comté , et revint à Paris. Il passoit un jour en revue, à Fontainebleau, un régiment de la vieille garde. Des grenadiers, qui l'a voient entouré après la revue , ne pouvoient s'empêcher de lui témoigner leur admiration pour Buonaparte. « Que faisoit-il donc de si remarquable? « leur dit M^"* le duc de Berry. — Il battoit l'en- « nemi , répondirent-ils. — Belle merveille , ré- « pliqua le prince, avec des soldats comme « vous! »

M^ le duc de Beiry avoit profité de son voyage dans les provinces du Mord pour passer un moment en Angleterre, et visiter les lieux de son exil. De retour à Paris , il fit un pèlerinage à ceux de son enfance : il partit pour Versailles avec un seul aide de camp. Il fut extrêmement frappé de trouver le château tout brillant d'or, de places et de peintures, mais inhabité, et debout dans une espèce de désert, comme les palais enchantjés des Contes arabes. Versailles n'a été livré qu'un moment à la révolution : aucun des gouvernements illégitimes n'en a fait son séjour. L'imagination, frappée de la m^u'esté du règne de Louis XIV et de la violence de la révolution, oublie ce qui s'est placé entre ces deux grandeurs de l'ordre et du désordre, et s'obstine à ne voir dans Versailles que le créateur de ses merveilles. M^ le duc de Berry regardoit avec étonnement la façade de ce palais , semblable à une ville immense; ces vastes rampes conduisant à des bocages d'orangers , ces eaux jaillissantes au milieu des statues , des marbres , des bronzes, des bas-

' Août, septembre I8I4.

sins, des grdtted^ des parterres ; ceil bosquets remplis des prodiges de Part. li se représentât les fêtes brillantes données dans ee palais et dans ces jardins , encore peuplés des ombreft des Mon* tespan, des Nemours, des la Vallière, des Sévigtié , des Ciondé, des Turenne, des Gatinat, des Golbert, des Bossuet , des Féneloti , des Molière, des Raelne , des Boileau , des la Fontaine. Et si l'on eAt demandé ^uel étoit le Voyageur que les gardiens du château conduisoient de saloM en salons, de bosquets en bosquets; quel étott cet étranger, cet inconnu, à qtd lift jRilsoient voir la chambre de Louis XIV, le cabinet de LottHi XVI, Tappartement de madame Ift comtesse d'Artois , le balcon où l'infortunée Marle-Antol*' nette se montra au peuple, tenatit monsieur le Dauphin dans ses bras , on e&t répondu que ce voyageur, cet étranger, cet inconnu , étoit le ne^ veu de Louis XVI, le fils de madame la comtesse d'Artoik, le dernier héritier de Louis XIV.

CHAPITHE IV,

Les Cent-Jours. Monseigneur le due de Itcrfy à Gand.

La Providence , pour nous donnerune dernière leçon, rendit un moment la puissance à Buonaparte. Il sort de la mer, traverse la France , arrive à la demeure du père de famille absent , court à Waterloo, et passant rapidement par le trône et par la gloire , va se replonger dans la mer au bout du monde.

Les Cent- Jours ne furent qu'une orgie de la fortune. La république et l'empire se trouvèrent en présence, également surpris d'être évoqués, également incapables de revivre. Tousceshommes de terreur et de conquêtes, si puissants dans les jours qui leur étoient propres, furent étonnés d'être si peu de chose. En vain l'anarchie et le despotisme s'unirent pour régner : épuisée par ses excès avec le crime, la révolution étoit devenue stérile.

La vieille France, qiii se retiroit, conservolt encore ses forces après douze siècles , tandis que la nouvelle France se trouvoit déjà caduque au bout de trente ans.

M^ le duc d*Angoulême combattit héroïquement dans le midi. Son frère protégea la retraite de Louis XVIII à la tête des volontaires royaux et de la maison du roi. En sortant des portes de Béthune, il rencontra un corps de troupes portant les couleurs de Buonaparte. Il se précipite audevant de ces soldats , les appelle au combat ou

SUR LE DUC DE BERRY

à la fldâité : ils refusent run et Tautre. On propose aa prince de faire un exemple : « Comment « ¥o«lci-Toi» , répond-il , frapper des gens qui ne

• se défendent pas? »

Le conmumdement général des différents corps réunis dans le cantonnement d'Alost fut remis à M^ le duc de Berry : c*étoit une seconde armée de CttÊêé ; il y déploya la même générosité et les jaêoMS talents militaires. Aceontnmé à Fexil , on To^dt que le malheur ne lui coûtolt rien : une nort comme la sienne n'est pas chose facile , et renne parvient à eetie perfection que par de iongoes épreuves. Cette mort a révélé les nombreta bienfaits de ce prince : il secouroit sans qu'on le lût de panvres familles d'Alost Ses infortunes n'ont jamais pesé que sur lui ) et il a fait des heutcn partout où il a souffert.

D s'acquit encore un autre droit à Testime de ses hôtes religieux , en accompagnant avec ses loldats une fête clirétienue, celle où l'on célébra le nom de ce Dieu pour lequel il n'y a p(^nt de terre étrangère; ftte étemelle qui ne passe point comme celles des Iiommes.

Ce Dieu des infortunés est aussi le Dieu qui Asposedela Tietoire : il lui plutde l'ôter à l'homme qoi en avoit fabusé si longtemps. La perte de la bataille de Waterloo fit refluer un grand nombre de prisonniers françois dans les villes des Pays- Bai : M9 le duc de Berry s'empressa de les seeoorfr. Il reste un témoignage touchant de sa magnanimité : c'est le mouchoir dont il enveloppa la main d'un soldat blessé à Waterloo. Le grenadier qoi possède ce drapeau blanc ne s'en sépartn qu'arec la vie; et il aurait versé mille bu son sang pour guérir la blessure du prince qui pansa la sienne.

Page 1