‹ Œuvres complètes de M. le vicomte de Chateaubriand (volume 3)Chapitre 129 sur 228 · CHAPITRE XDL · texte numérisé non relu

CHAPITRE XDL

INpyiàQqrtetlw. I4S BoariMu».

Gependant Oenys étoit arrivé à Gorinthe. On f— piMM de venir repaître ses regards dn spectadsd'oo monarque dans l'adversité. Nons ehériasoos moins la liberté qne noos ne haïssons les grands, parée que nous ne pouvons souiArir le

IMbeordani les autres, et que noos nous IniaglnoBS que les grands sont heureux. Gomme les rois semMeat d*une autre espèce que le reste de lafiMile,aa Joor de rafflietioo ils ne trouvent pas ne farme de pitié. YotUt donc, dit chacun en Hi-màne , cet homme qui eommandoi t aux hom- Mi, el qui, d*on coup d'œil, auroit pu me raflr la liberté et la vie. Toujours bas, nous ram* piw sons les princes dans leur gloirs, et nous Iv cnchons au visage lorsqu'ils sont tombés*.

Qu'eât ût faire Deoys dans ses rftvers? Il eAt éi savoir que les tigres et les dçserts sont moins i cnindre pour les misérables que la société. Il eét dà se retirer dans quelque lieu sauvage pour gémir sor ses fautes passées, et surtout pour ca* dierscs pleors; ou phitdt il pouvolt, comme les j se coucher et mourir. Un homme n'est iris à plaindre lorsqu'il a le droguiste ou leanureband de poignards à sa porte, et qu^ii lui MU quelques milieu. ^«./ f / ^i ^ -itA^l « , i

L'IflK de Denys n'étoit pas dfe cette trempe. Le tjran abandonné tenmt, on ne sait pourquoi , à i'eiisteiice. Peut-être quelque lien caché qu'il l'osoU déeoavrir, quelque sentiment secret.... D&> Dys n*étoit-il pas père? et les foiblesses du cœur l'attsefaent-elles pas à la vie? C'est un effet cruel àt Fadversité, qu'elle redouble notre sensibilité, m vdmt toDups qu'elle l'éteint pour nous dans

iHsld*kMk(peiiéaiMe qiif respire dans foules ces pages se ninit potul , corome on le voit , à mon attachement pour baiBlfle de mes rois fégilimes. On ne peut condamner plus iheèement les eicës révolutionnaires et aimer plus Tran- Âeiuiit la liberté. (N. Éd.)

* * SI respèce humaine étoit teÏÏe que j6 la Toyois alors , il Mroif aHer seooyer. Il est vM que l'on craclie au visage to princes quand ils sont tombés : resta à savoir si les prin- «s, lor8qa"ib ont recouvré leur pouvoir ^aevaeit^t |^s as visafe de ceux qui les ont servis. - 3^ ^ Êf .> va ' ^n ne me restoit plus , pour couronner rcêuvre , qu'à reanmaoder le suicide. Si cent pages de Y Essai n'étoient en ssBtradiction directe avec de tels principes, n*expfoient ces îKvtades d'un esprit blessé , il n'y a point de reproche que Toi m dût adresser à fauteur d'un pareil livre. Si je pouvois diertber une eicuse k des doctrines aussi pernicieuses, je Icnis remargner que c'est encore un sentiment généreux et Mme monarchlqoe qui me les fait énoncer ici. J'aurots «sah que Deoys se fAf tué, plutAt que d'avifir à la fois sa i^cnonne et son sceptre » l'homme et le roi ; le conseil est oinioel, mats le motif de ce conseil est noble. (?f. Éd.)

le cœur des autres , et qu'elle nous rend plus sus« ceptibles d'amitiés lorsque l'heure des amis est passée.

Le prince de Syracuse offroit une grande leçon I à Ck)rinthe, où 1^ étrangers s'empressoient da venir méditer ce spectacle extraordinaire. Le malheureux roi , couvert de haillons, pàssoit ses jours sur les places* publiques ou à la porte des cabarets, où on lui dfstribuoit, par pitié, quelque reste do vin et de viande. La populace s'assembloit autour de lui , et Denys avoit la lâcheté de l'amuser de ses bons mots '. Il se rendoit ensuite dans les boutiques des parfumeurs, ou chez des chanteuses auxquelles il faisoit répéter leurs rôles, s'occupent à disputer avec elles sur les règles de la musique \ Bientôt, pour ne pas mourir de faim, il fut obligé de donner des leçons de grammaire dans les faubourgs aux enfants du petit peuple', et ce ne fut pas le dernier degré d'avilissement où le réduisit la fortune.

Une conduite aussi indigne a porté les hommes à en chercher les causes. Gicéron fait là-dessus une remarque cruelle ^. Denys , dit-it , voulut dominer sur des enfants par habitude de tyrannie. Justin *, au contraire, croit qu'il n'agissoit ainsi que dans la crainte que les Corinthiens ne prissent de lui quelque ombrage. Ne seroit-ce point plu* tôt te désespoir qui Jeta le roi de Syracuse dans cet excès de bassesse? A force de l'insulter on le rendit digne d'insultes. Le malheur est une maladie de l'âmè qui ôte l'énergie nécessaire pour se défaire de la vie; et lorsqu'un misérable sent que son caractère s'avilit , que la pitié des hommes ne s'étend plus sur lui , alors il se plonge tout entier dans le mépris, conmie dans une espèce de mort.

Malgré le masque d'insensibilité que le monarque de Sicile portoit sûr le ^isage , Je doute que la borne de la place publique, qui lui servoit d'oreiller durant la nuit , et qu'il partageoit peut-être avec quelque mendiant de Gorinthe ^, fût entiéremnt sèche le matin. Plusieurs mots échappés ^œ^rtfejûstiflent cette conjecture.

Diogène , le rencontrant un Jour , lui dit : « Tu ne niéritois pas un pareil sort I » Denys , se trompant sur le motif de cette exclamation, et étonné

> pLtff., tu Timol.

» /t/., ibid, ^

3 Jd., ibid.; Cic., Tute., lib. iif , n« 27 ; IVST., Hb. xii; LtciAN., Somn., cap. xxiii ; Val. Max., lib. vi, cap. ix.

* Qc., Titgc,

* JlST., lib. XXI , cap. V.

« Val. Max., lib. vi, cap. i\.

'^/ yyi tu y joahu. rtUx. ^'-< - ,-' s^^ - - ^'

t^^ ^yC/i^V€.y^L^ ci ^t C^o .^^^

^ ^yvi/ic.^X. cl ^t i€

iso

RÉVOLUTIONS ANOENNES.

de trouver de la pitié parmi les hommes , ne put Se défendre d'un mouvement de sensibilité. Il repartit : « Tu me plains donc ! je f en remercie. » La simplicité de ce mot , qui devoit briser Tâme de l)iogène , ne fit quMrriter le féroce cynique. « Te plaindre ! s'écria-t-il, tu te trompes, esclaye : Je âuis indigné de te voir dans une ville où tu puisses Jouir encore de quelques plaisirs '. » A Dieu ne plaise qu*une pareille philosophie soit Jamais la mienne I

Dans une autre occasion , le même prince , importuné par un homme qui Taccabloit de familiarités indécentes, dit tranquillement : « Heureux ceux qui ont appris à souffrir M »

Quelquefois il savoit repousser une injure grossière par une raillerie piquante. Un Corinthien , soupçonné de filouterie, s'approche de iui en secouant sa tunique , pour montrer qu'il ne cachoit point de poignard (manière dont on en usoit en abordant les tyrans) : « Fais-le en sortant, » lui ditDenys^

La fortune voulut mêler quelques douceurs à Tamertume de ses breuvages , pour en rendre le déboire plus affreux. Denys obtint la permission de voyager , et Philippe le reçut dans sop royaume avec tous les honneurs dus à son rang. Pédagogue à Cori'nthe , roi encore à la table de celui de Macédoine, réduit de nouveau à la mendicité, ces étranges vicissitudes dévoient bien apprendre au prince de Sicile la folie de la vie et la vanité des rôles qu'on y remplit. Du moins le père d'Alexandre s'honora-t-il en respectant l'infortune. Il ne put s'empêcher de dire à son hôte , en le voyant , avec une espèce de chaleur : « Comment avez- vous perdu un empire que votre père sut conserver si longtemps? — J'héritai de sa puissance, répondit Denys, et non de sa fortune^. » Ce motlà explique Thlstoire du genre humain. Un soir que les deux tyraus s'entretenoient familièrement dans une orgie , celui de la Grèce demanda à celui de Sicile quel temps son père , Denys l'Ancien , prenoit pour composer un si grand nombre de poèmes : « Le temps que vous et moi mettons ici à boire, » répliqua gaiement le roi détrôné ^ \

» Plot., in Timot,

> Stob., Serm. I in.

3 Plut., in Timol.; £li4N., Far. HiêL, lib. iv, cap. xvm.

* J^AN., Far, HisL, Ilb. nu , cap. il. ^ Plut., in Timol,

* Je n*ai pas lire tout le parti que je potivois tirer de cette entrevue de Denys et de Philippe. Denys rAncien étoit an tyran assez remarquable ; il eut un misérable fils. Philippe ^t un prince liabiie qui eat pour héritier un des plus

Le sort voulut enfin terminer ce grand dnmi de l'école des rois par un dénoàment non noha extraordinaire que les autres scènes. Denys, t^ duit au dernier degré de misère, ou rendu (ba li chagrin, s'engagea dans une troupe [de prèti^j de Cybèle , et Ton vit le monarque de Syracusi^ avec sagrosse taille' ,etsesyeuxà moitiéfennési parcourant les villes et les bourgs de la Grèoij sautant et dansant en ftuppant un tympanoo ,1 allant après tendre la main à la ronde , pour kok voir le» chétlves aumônes de la populace \ \

Si Je me sois arrêté longtemps aux infortniMi de Denys, on en sent assez la raison. Outrel) grande leçon ^'elles présentent, l'Europe ad» vapt les yeux , au moment où j'écris ceci, al exemple frappant, non 4es mêmes vices, tsé^ presque des mêmes nuilheurs. Déjà un BourboB, qui devoit être le plus riche particulier de l'Es, rope , a été obligé , pour vivre , d'avoir reoonrs a Suisse au moyen empl<^é par Denys à GorintlA Sans doute le duc d'Orléans aura enseigné A Ml pupilles les dangers d'une ambition coupable, t surtout les périls d'une mauvaise éducation. Il n sera fait une loi de leur répéter que le premier devoir de l'homme n'est pasd'être roi, maisd'étn probe. SI ce mot parott sévère, J'en appelle i ce prince lui-même , qu'on dit d'ailleurs jpIdD de courage et de vertus naturelles ^ Qu'il Jette les regards autour de lui en Europe , qu'il contefflpie les milliers de victimes sacrifiées chaque Jour à l'ambition de sa famille : J'aurois voulu éviter de nommer son père.

Le reste de la famille des Bourbons a éproové diverses calamités. L'héritier des rois, le sout» rain légitime de la France, erre maintenant a Europe à la merci des hommes ^\ et le malin

grands hommes dont Tlilstoire ait conservé le souTOiir. Ce pelit despote qui finissoit le royaume de Sicile, dlniit avec le jeune Alexandre en qui alloit coaunenoer on te trois grands royaumes du monde, fomioit un cootrasleft n*auroil pas dû m^édiapper. (^- Éa.)

<JosT., ab.ni,eap.n.

* Atben., lib. X, pag. 439; JosT., iMi.; PLirr^ étJid^ tom.u.

* J-XiAic., Far,HitL, Ub. n, cap. Tiu; Atbbii., Ulk Ht cap. XI.

* Voyei la note ^ , page 159. ( N. Éd. }

i> Mes sefpUments pour la monardiie de saint Looli il pour mes rois légitimes sont nettement exprimés \d\vàA le parallèle entre Denys et les héritiers de tant de moiiar ques offre la même impertinence qu*nne foule d'autres isp prochements de VEuak. Le petit tyran de quelques riOei de la Sicile , 01s d'an autre tyran , premier né de sa race, a-t-ii avec la dynastie des Bourbons quelque rapport «naauence, de caractère et de grandeur? Llnstrion royal d» ceiidu du trône pour danser dans une troupe de prMres M

de tiDt de palais seroit trop heureux de posséder dans quelque coin de la terre la moindre des ca- Inoes de ses sujets.

Cependantsi un royaume florissant, un peuple BoinbreuXyUne naissance Illustre, se réunissent (ouf augmenter famertume des regrets de Louis , Une saufolt craindre , comme les rois de Tantl- ^j Texcès de l'indigence. Cette différence lient à l'état relatif des constitutions. Chez les andens un prince fugitif ne rencontrolt que des ripobliques qui Insultoient à sa misère ; dans le BKMide moderne il trouve du moins d'autres prinm qui lui procurent les nécessités de la vie K S'il arrîToit que l'Europe se formât en démocraties , le dernier des monarques détrônés seroit aussi ■alheureux que Denys.

Depuis les premiers âges du monde jusqu'à la atastrophe des Bourbons en France , l'histoire aoQs offre un grand nombre de princes fugitifs et CD proie aux douleurs, le partage commun des hommes. On remarque particulièrement, chez la anciens, le monarque aveugle qui parcouroit b Grèce appuyé sur son Antigone; Thésée, le législateur, le défenseur de sa patrie, et banni par «peuple ingrat; Oreste, suivi d'un seul ami; Uoinénée, chassé de Crète; Démarate, roi de

, Sparte, retiré auprès de Darius; Hippias, mort la champ de Marathon , en cherchant à recou-

I iner sa couronne; Pausanias 41, roi de Sparte, eondaiiiiié à mort et sauvé par la fuite; Denys à Gorinthe; Darius, fuyant seul devant Alexandre, et assassiné par ses courtisans; Cléomène, digne necessevr d'Agis , crucifié en Egypte , où il s'était retiré ; AntiochusHiérax , réfugié chez Ptolé- ■ée, qui le jette dans les cachots ; Antiochus X , errentchez les Parthes et en Cilicie ; Mithridate, cherehaDt eo vain un asile auprès de Tîgrane son padre , et réduit à s'empoisonner ; à Borne , Tarquia chassé par Brutus , et soulevant en vain TItitteen sa faveur ; une foule d'empereursdesdeux empires qnll seroit trop longd'énumérer ^. Parmi

Cybèie peot-il être nommé sans boole auprès de ce roi maptaàaut qoi repoussa si uoblemeot les propositioDS de ruorpaleur de sa couroone? Mais il me falloit, bon gré ^pé, des comparaisons , afin d'arriver à des reflétons |hi «1 oMMnt justes» à des pag^ plus ou moins dans le NieL (N. En.)

' n y a qudqoe cbosa d^étn^it, de sec et de vulgaire teeettefemarque. Je l'ai dil alfleurs, et plus noblement : lia roi de France qui manque de tout est encore roi quand 3 peot dormit' sur h terre enYeloppé dans sa casaque fleur- Usée , ayant pour Itâton le sceplre de saint Louis , et pour éftt csUb d'Hevi 1 Y. ( N. En. )

^ ranrois dû au moinS| dans ce catalogua des rois dé-

les peuples modernes, on reconnoit en Afrique Gélimer ', chassé du tr6ne des Vandales et réduit à cultiver un champ de ses propres mains; en Italie, Lamberg , premier prince fugitif de l'Europe moderne; Pierre de Médicis, qui, sans Philippe 4e Comroines, n*eût pu trouver une retraite à Venise ; l'empereur Henri IV, fuyant devant son fils; le comte de Flandre, chassé par Aitavelle ; Charles Vde France , dépouillé par la faction de Charles de Navarre; Charles VII, réduit à sa ville d'Orléans ; Henri VI d'Angleterre , détrôné, puis rétabli, puis détrôné encore; Edouard IV , errant dans les Pays-Bas, privé de tout secours; Henri IV de France, chassé par la Ligue; Charles II d'Angleterre, obligé de dormir sur un chêne dans ses États, tandis que. sa famille sur le continent étoit forcée de se tenirau lit, faute de feu; Gustave Vasa , retiré dans les mines; Stanislas, roi de Pologne, s'échappant déguisé de son palais ; ïacques II , trouvant une cour en France , mais dont les descendants n*avoient pas un lieu où reposer leur tète * ; Marie, portant son fils dans les rangs hongrois ; enfin les Bourbons, terminant cette liste d'illustres infortanés.Danscecataloguede misères, chacun pourra satisfaire le penchant de son cœur : l'envie y verra des rois; la pitié, des malheureux; et b philosophie , des hommes.

trOoés, nommer Persëe, ne fûtce que pour rappeler le tiùne d'Alexandre. (N. En.)

I Son histoire est touchante, et présente un des Jeux la plus extraordinaires de la fortune. Le lendemain du Jour que Gélimer sortit sccrélemrnt de Cartilage, Bélisalre, dans le palab de ce prince des Vandales, servi par ses propres esclaves, dlua sur la table, dans les plats, et des viandes mêmes préparées pour le repas du malheureux monarque. Le roi fugitif B*é(ant ensuite remis entre les mains du général romabi. Il fut conduit à Coostanlinople, où, aprèi s*étre prosterné devant Justinien, on lui donna quelque terra dans un coin de Templre. ( Pbogop. , Bell, Fondai. , llb. i, eap. xxi, etc. ) Ce bon Procope, qui raconte si naïvement ses songes, Tamour d*Honorius pour une poule nommée Rome, et les chansons des peUts enfants qui disolent : « G. chassera B. , n et B. chassera G.,» me fait ressouvenir qu*on trouve, dans son Histoire de la guerre des Perses, un chapitre Intéressant sur là mer Rouge et le commerce des Indes, qui a. Je crois, échappé au savant Kohertson, dans sa Ditquùition, On f apprend que Ton construisolt les vaisseaux sans clous pour cette navigation, en attachant seulement les planches avec des cordes, non à cause des rochers d'aimant, dit Procope, qui se pique alors dUncrédulité, mais pour les rendre plus légers*. {De Bell, Pen, , llb. I, cop. xviii.)

* Cette note est écrite à fai diable , bien qu'elle toit asses curieuse. Mais à quoi bon tout cela, et les petits enfanta qui chantent, et Honorios et Robcrtson, et le oonuneroo des Indes, et les rochers d'aimant, etc. etc.? Érudition tout à fait digne du C/Uf-tTcntvre d'un Inconnu.

(N.Én.)

* La France les repoussa, mais Rome, cette mère com< mune des inibrtunés , les aococUlit ( M. En. )

«ÉVOLUTIONS ANCIENNES

Page 1