‹ Œuvres complètes de M. le vicomte de Chateaubriand (volume 3)Chapitre 212 sur 228 · LOUIS XI · texte numérisé non relu

LOUIS XI

DE 1401 k I4S3.

Louis XI vint faire l'essai de la monarchie absolue sur le cadavre palpitant de la féodalité. Ce prince tout à part, placé entre le moyen âge qui mouroit et les temps modernes qui naissolent, teuoit d'une main la vieille liberté noble sur l'échafaud, de l'autre jetoit à l'eau dans un sac la jeune liberté bourgeoise : et pourtant celle-ci l'aimoit, parce qu'en immolant l'aristocratie il flattoit la passion démocratique, l'égalité.

Ce personnage, unique dans nos annales, ne semble point appartenir à ta série des rois françois : tyran justicier aux mœurs basses, chéri et méprisé da la populace; faisant décapiter le connétable, et emprisonner les pies et les geais instruits à dire par les Parisiens : « Larron , va de- « hors; va, Perrette; » esprit matois opérant de grandes choses avec de petitesgens ; transformant ses valets en hérauts d'armes; ses barbiers en ministres, le grand prévôt en compère, et deux bourreaux , dont l'un étoit gai et l'autre triste, en compagnons i regagnant par sa dextérité ce qu'il perdoit par son caractère; réparant conmie roi 1er fautes qui lui échappoient conmie homme; brave chevalier à vingt ans , et pusillanime vieillard; expirant entouré de gibets, de cages de fer^ de chausse-trappes, de broches, de chaînes appe-

ANALYSE RAISONNÉE

lées les fillettes du fw, d'ermites, d'empiriques, d'astrologues; mourant après avoir créé l'administration, les manufactures, les chemins, les postes ; après avoir rendu permanents les offices de Judicature , fortifié le royaume par sa politique et ses armes , et vu descendre au tombeau ses rivaux et ses ennemis, Edouard d'Angleterre, Galéas de Milan, Jean d'A^ragon, Charles de Bourgogne, et Jusqu*à l'héritière de ce duc; tant il y avoit quelque chose de fatal attaché à la personne d'un prince qui , par yentille industrie^ empoisonna son frère , le duc de Guienne , lors^ Qu'il y pensait le moins, priant la Vierge, sa bonne dame, sa petite maistresse, sa grande amie, de lui obtenir son pardon. (Buantome.) LouisXl fit bien autre chose yeccgentille industrie : « Le barbare , après le traité (de Conflans) , fit «jeter dans larivlère plusieurs bourgeoisdeParls, n soupçonnés d'être partisans de son ennemi. On « les liait deux à deux dans un sac. ...«•..

« (I rt «

» Les grandes âmes choisissent hardiment des favoris illustres et des ministres approuvés. Louis X[ n'eut guère pour ses confidents et pour ses ministres que des hommes nés dans la fange, et dont le cœur était au-dessous de leur état. Il y a peu de tyrans qui aient fait mourir 'plus de citoyens par les mains des bourreaux , et par des supplices plus recherchés. Les chroniques du temps comptent quatre mille sujets exécutés sous son règne, en public ou en secret

« Le roi voulut que le duc de Nemours fût in,- « terrogé dans sa cage de fer, qu'il y subit la « question , et qu'il y reçût son arrêt. On le con- H fessa ensuite dans une salle tendue de noir. . .

<« On mit sous l'échafaud dans les halles de « Paris les jeunes enfants du duc, pour recevoir « sur eux le sang de leur père. Ils en sortirent « tout couverts; et en cet état on les conduisit à « la Bastille dans des cachots faits en forme de « hottes , où la gêne que leur corps éprouvait était « un continuel supplice. On leur arrachait les dents

« à plusieurs intervalles

« Sous Louis XI pas un grand homme. Il avilit la « nation. Il n'y eut nulle vertu : l'obéissance tint « lieu de tout, et le peuple fut enfin tranquille, ^ comme les forçats le sont dans une galère. »

(VOLTAIBE.)

L'hésitation étoît dans les manières de Louis XI , non dans sa têt9 , où , comme il le disoit , il \

portoit tout son conseil. Ses lettres font foi de celte vérité; il écrivoit à Saint-Pierre, grand sénéchal : « Monsieur le grand seneschal , je vous " prie que remontriez à M. de Saint-André que « je veux estre servi à mon proufit et non pas à i'a- « varice , tant que la guerre dure ; et s'il ne veut «faire par beau, faites-lui faire par force, et « empoignez ses prisonniers et les mettez au ba-

« tin comme les autres.

< Monsieur le grand seneschal,

ft je suis bien esbahi que les capitaines et M. de « Saint-André , ni autres , ne trouvent bon For- « donnance que je fais que tout soit au butin; car, « par ce moyen, ils auront tous ces prisoDniers « les plus gros pour un rien qui vaille ; c'est ceqae «je demande, afin qullstuentune autre fois tout, « et qu'ils ne prennent plus prisonniers, niciie- « vaux, ni bagage, et jamais nous ne perdrons

« bataille.

« Je vousprie,

n dites à M. de Saint*André qu*il ne vous fasse « point du floquet, nidu rétif ; car c'est la première R desol)eissance que j'aye jamais eue de capitaine. <( S'il fait semblant de désobéir, mettez-lui vous- « mesme la main sur la teste et lui osiez par force « les prisonniers, et je vous jure que lui esterai « bientost la teste de dessus les épaules; mais je « crois que le traistre ne désobéira pas , car il n'a « le pouvoir. »

Il mandoit au chef de la justice : « Chancelier, R vous avez refusé de sceller les lettres de mon « maistre d'hostel Boutiias; jesais bienài*appetit

« de qui vous le faites Vous souvienne,

R beau sire , de la journée que vous pristes avec « les Bretons , et les depeschez , sur vostre vie. >

Ne diroit-on pas un homme de la Convention? C'est qu'en effet Louis XI étoit l'homme de la terreur pour la féodalité.

L'idée des chaînes et des tortures étoit si for* tement empreinte dans l'esprit de Louis, q«, fatigué des disputes des nominaux et des rialii' tes, il fit enchaîner et enclouer dans les bii^liatbè' ques les gros ouvrages des premiers, afin qu'on ne les pût lire. Et ce même homme protégea contre l'université et le parlement les premiers imprimeurs venus d'Allemagne , que Ton prenoit pour des sorciers ; l'imprimerie, ce puissant agent delà liberté , fut élevée en France par un tyran.

Les caprices mêmes de Louis XI avoient le ca* ractère de la domination ; il tenoit prisonnier Wolfang Poulhain, homme de confiance de Marie

DE L'HISTOIRE DE FRANCE

de Bourgogne; il consentoit aie mettre àrançon, pourvu qu'on ajoutât au prix convenu les meutes renommées du seigneur de Bossu. Le Bossu ne îouloit point du tout céder ses chiens ; après maints courriers expédiés des deux côtés, les chiens fui-ent envoyés au roi qui les garda , sans relâcher Poulhain ; il ne lui rendit la liberté que quand on ne la demanda plus.

Ce prince avoit quelque chose des Juifs de son temps : il prêtoit sur bons nantissements de provinces et de places, à dés souverains de famille qui avoient besoin d'argent. Jean d'Aragon lui engagea les comtés de Cerdagne et de Roussillon pour trois cent mille écus d'or ; et Marguerite dAojou lui avoit hypothéqué la ville de Calais pour une somme de vingt mille écus. Marguerite étoit femme de Henri VI, roi d'Angleterre , prisonnier dans la Tour de Londres , après avoir été roi de France dans son berceau ; elle étoit fille du bon roi René , qui ne régna guère , mais qui bisoit des ver» et des tableaux , qui rédigeoit des Wspour les tournois, qui avoit pour emblème une chaufferette, et qui diminuoit les impôts toutes les fois que la tramontane souffloit sur la Provence. René ne ressembloit pas beaucoup à Louis.

La politique de Louis XI a été l'objet du blâme général des historiens : tous ont dit qu'il avoit manqué pour le Dauphin le mariage de Marie de Bourgogne, héritière de Charles le Téméraire, et celui de Jeanne, fille de Ferdinand et d'Isabelle; que s'il eût consenti au premier mariage, les Pays- Bas, réunis à la France, n'auroient point produit ees longues guerres qui firent couler tant de sang; que s'il avoit donné les mains au second mariage, e'est-à-dire à celui du Dauphin et de Jeanne, fille de Ferdinand et dlsabelle, Jeanne n'eût point épousé Philippe , fils de Maximilien et de Marie de Bourgogne , et ne seroit point devenue la mère de Cbarles-Quint. Par le premier mariage, le Dauphin (Charles VIII) auroit annexé les Pays- Bas, l'Artois, la Bourgogne, la Franche-Comté, à la monarchie de saint Louis ; par le second , ses enfants seroient devenus mattres des royaumes des Espagnes et bientôt des Amériques.

Ce n'est point ainsi qu-'il faut juger la politique de Louis XI : le but de ce prince ne fut jamais d'agrandir son royaume au dehors, mais d'abattre la monarchie féodale pour constituer la monarchie absolue. Loin de désirer des conquêtes , U refusa l'investiture du royaume de Naples et repoussa les avances de Gènes, «< Les Génois se

« donnent à moi , disoit-il , et moi je les donne ou « diable. » Mais il acheta les droits éventuels de la maison de Penthicvre sur la Bretagne ; et toutes les fois qu'il trouvoit a se nantir pour un peu d'argent de quelque bonne ville dans l'intérieur de ses États, il n'y faisoit faute.

Les seigneurs appauvris broeantoient alors leurs plus célèbres manoirs ; et Louis XI, comme un regrattier de vieilles gloires, maquignonnoit à bas prix la marchandise qu'il ne revendoit plus.

Le constant travail de la vie de Louis XI et l'idée fixe qui le domina furent rabaissement de la haute aristocratie et la centralisation du pouvoir dans sa personne : ce qu'il fit en bien et en mal vient de cette préoccupation. S'il déclara qu'iY ne feroit donné aucun ojfice sHl n*€stoît rachntparmortj résignation ou forfaiture y principe de l'inamovibilité des juges , ce ne fut pas pour ajouter de l'indépendance à la loi , mais pour lui communiquer de la force : il savoit trèsbien violer les règlements, changer les juges pour son compte , et nommer des commissions executives. S'il abolit la pragmatique-sanction , ce ne fut pas pour favoriser la cour de Rome , mais en haine de tout ce qui portoit un caractère de liberté. S'il créa des parlements de Bordeaux et de Dijon, et s'il fit de nouvelles divisions de territoire, ce ne fut point par un esprit d'équité et d'ordre général ; mais c'est qu'il vouloit détruire l'esprit de province, et avoir partout des gens du roi. S'il songea à établir Tuniformité des coutumes et l'égalité des poids et mesures , ce ne fut point pour faire disparottre ces inconvénients de la barbarie , mais pour attaquer les autorités seigneuriales. S'il établit les cent gentilshommes au bec de corbin, origine des gardes du corps; s'il prit des Suisses à sa solde et y joignit un corps de dix mille hommes d'infanterie françoise, ce n'est pas qu'il eût en vue de créer une armée nationale , c'est qu'il formoit une garde pour sa personne. Quand il s'humilioit devant Edouard iV et le duc de Bourgogne, ce n'étoit point par une méconnoissance de sa grandeur, mais pour obtenir le loisir de poursuivre dans l'intérieur de la France les seigneurs puissants. Il harcela sans relâche le duc de Bretagne ; il attachoit bien plus d'importance à la conquête des États de ce duc qu'à celle du duc de Bourgogne , parce qu'il ne vouloit pas avoir derrière lui une prhicipauté indépendante, porte toujours ouverte sur son

ANALYSE RAISONNÉË

royaume par où Tentieml pou voit toujours entrer. Il flt ou laissa empoisonner son frère le duc de Guienne , parce qu*il ne vouloit pas plus d^apanagistes que de grands vassaux : Tapanage étoit en effet une sorte de démembrement.

Cette suite d*idées le mena à négliger le mariage; du Dauphin et de Marie de Bourgogne. Le Daaphin étoit un enfant de huit ans , laid et âial conformé ; Marie étoit une belle princesse de vingt-ans; elleeùtétéobllgéed'attendi*e, dans une espèce de veuvage de dix ans, la croissance d*un avorton dont les dix -huit ans auroient peut-être dédaigné ses trente années : Louis XI avoit trop de Jugement pour ne pas calculer ce qui pouvoit arriver pendant la durée de ces longues flançailles sans noces, dont le moindre accident pouvoit rompre les folbles liens. Il détestôit en outre les Flamands, et les Flamands le détestolent ; Tesprltde liberté qui régneit depuis trois siècles dans ces commune^ manufacturières étoit antipathique à son génie. Les comtes de Flandre étoient plutôt les sujets des Flamands, que les Flamands n'étoient leurs sujets. G*est dans ce pays resserré, ancien berceau des Franks , que s'est main> tenu Jusqu'à nos Jours oe feu d'indépendance et de eourage qui animoit les compagnons de Khiovigh.

Qu'auroit fait Louis XI , tuteur de son fils , de ces bourgeois qui firent exécuter sous les yeux de Marie de Bourgogne ses deux ministres, Hymbercourt et Hugonet? Élever des échafauds, c*étoit attenter aux droits de Louis XL II trouva plus sAr et plus court de s'emparer du duché de Bourgogne, qui revenoit naturellement à la couronne à la mort de Gharle» le Téméraire, les apantiges ne passant point aux filles. Il s'empara des villes sur la Somme, et de plusieurs villes dans l'Artois, sur lesquelles il avoit des prétentions assez fondées; mais, pour éteindre le droit de suzeraineté que l'Artois avoit sur la ville de Boulogne , 11 transporta et conféra cette suzeraineté à la sainte Vierge ) sapeCiie tnaistresse^ sa grande amiêé

Par le mariage du Dauphin et de Marie de Bourgogne, il se seroit commis avec le corps germanique : la Franche-Comté, te Luxembourg, le Halnaut et la Hollande, relevoient de l'Empire; or Louis XI ne vouloit de querelles que quand il se croyoit èAt du succès. Toutes ces considérations le portèrent à préférer te certain à l'incertain, à prendre ce qu'il pouvoit garder , à laisser

ce qui présentoit des chances périlteuses. Il ne favorisa pas davantage l'union de Charles d'Aiigouléme , de la maison d*Orléans, avec l'héri* tière de Charles le Téméraire, parce quec'eût été rétablir sous un autre nom la puissance des dud de Bourgogne. Mais s'il rejeta le mariage duBanphin avec Marie, il rechercha le mariage de ce même Dauphin avec Marguerite, itlle de Marie et de Maximilien , parce que d'un côté il y avoit proportion d'âge, et que de l'autre on gratifloit Marguerite des comtés d'Artois et de Bourgogne; or cette dot n'offroit aucune matière à coateststion avec la Flandre et l'Empire . Ce mariage n'eot pas lieu , parce que ta dame de Beaujeu, qiii sni^ vit la politique de son père, préféra pour Mi frère Charles Ytll l'hédtière de Bretagne.

En tout, Louis XI étoit ce qu'il falloitqall fût pour accomplir son œuvre. Mé à uneépoqoe sociale où rien n'étoit achevé et où tout étoit commencé , ii eut une forme monstrueuse, iDdéfinie, toute particulière à lui , et qui teuoit des deux tyrannies entre lesquelles ilparoissoit. Une preuve de son énergie sous cette enveloppe, c'est qu'il craignoit la mort et l'enfer, et que pourtant il sxïtmontoit cette frayeur quand il s'agissoit de commettre un crime. Il est vrai qu'il espéroit tromper Dieu comme les hommes; il avoit des amulettei et des reliques pour toutes les sortes de forfaits. Louis XI vint en son lieu et en son temps : il y s une si grande force dans cet à-propos, que le phtf vaste génie hors de sa place peut être frappé d'impuissance , et que l'esprit le plus rétréci , daoâ telle position donnée, peut bouleverser te monde.

Louis XI, vers la fin de sa vie, s'enferma an Plessis lez Tours, dévoré de peur et d'ennui. Il se trainoit d'un bout à l'autre d'une longue galerie, ayant sous les yeux pour toute récréation, quand il regardoit par les fenêtres, le paysage, des grilles de fer, des chaînes , et des avenues de gibets qui menoient à son château : pour seul promeneur dans ces avenues , paroissoit Tristan le grand prévôt, compère de Louis. Des combats de chats et de rats , des danses de Jeunes paysans et de Jeunes paysannes qui venoient figurer dans les donjons du Plessis le bonheuretl'ianocence champêtres, servoient à dérider lefiDntda tyran. Puis il buvoît du sang de petits enftffiis pour se redonner de là Jeunesse ; remède qdl wt^ blolt tout à fait approprié au tempérament do malade. On falsoit sut lui , disent les chroniques, de terribles et de merveilteuses midecines.fsM

DE UHlSTOIRIi: DE FRANCE.

il allât mourïr. Louis XI porta te premier le ti- Ipe de roi très-èhrétien , et les protestants jetèrent au vent ses cendres : tes excès de la liberté religieuse et politique profanèrent la tombe de c^lui qui avoit abusé du pouvoir et de la religion.

Les principaux conseillers de ce ro! ftirent Philippe de Commines, homme complaisant, qui a laissé des Mémoires hardis; et Jean de Lude, homme encore plus souple , que son mattre appeloit Jean des habileté,^.

Louis XI laissa deux filles et un flis légitimes, ladame AnnedeBeauJeu, Jeanne, duchesse d'Orléans, et Charles VI II. Ce vilain homme fit subir A des femmes le despotisme de ses caresses. 11 eut de Marguerite de Sassenage une fllle qui , mariée à Aymar de Poitiers, fût Taîeule de la belle Diane de Poitiers.

Quand Louis XI dlsparott , l'Europe féodale tombe ; Constatitinopteest prise ; les lettres renaissent; l'Imprimerie est inventée; l'Amérique, au moment d*étre découverte; la grandeur de la mnisoD d'Autriche se fait pressentir par le mariage de l'héritière de Bourgogne avec Maximilien. Henri VIII, Lck)n X , François F' , Charîes- Qnint, Luther avec In réformation , ne sont pas Mn : vous êtes au bord d'un nouvel univers.

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