‹ Œuvres complètes de M. le vicomte de Chateaubriand (volume 3)Chapitre 211 sur 228 · CHARLES VIL · texte numérisé non relu

CHARLES VIL

DK 1^2 A 1461.

Le Dauphin se trouvoit à EsfHilly , chàtean si* tué en Velay ( d'atltres disent à Mehun sur Yèvres en Berry), loi*squ'iI apprend la mort de son père. Proclamé roi par le petit nombre de fidèles qui l'environnoient , il s'habille de noir et entend la messe dans la chapelle du château; pois oo déploie la bannière aux fleuri de lis d or. Une douzaine de serviteurs crient Noël! et voilà on roi de France.

Richemond, Dunois, Xaintrailles, la Hire, soutiennent l'honneur françois sans pouvoir arracher la France aux ètra^igers : Jeanne paroft, et la patrie est sauvée ',

Quelque chose de miraculeux dans le malbeor comme dans la prospérité se mêle à l'histoire da ces temps. Une vision extraordinaire avolt ôté la raison à Charles VI ; des révélations mystérieoses arment le bras de laPucelle ; le royaumedeFrance est enlevé a la race de saint Louis par une caose surnaturelle ; il lui est rendu par un prodige.

On trouve dans le caractère de Jeanne d'Arc ta naïveté de la paysanne , la foibicsse de la femme, l'inspiration de la sainte, le courage de rhéroîne

Lorsqu'elle eut conduit Charles VII à Reima et l'eut fait sacrer , elle voulut retourner gardff les troupeaux de son père; on la retint. Hte tomba aux mains des Bourguignons dans nne sortie vigoureuse qu'elle fit à la tète de la garnison de Compiègne. Le duc de Bedford ordonna de chanter un Te Deum, et crut que la France entière étoit à lui. Les Bourouignons vendirent la Pucelle aux Anglois pour une sonune de

» Voir les dêUils sur Jeanne d'Arc et U uMoa, taa« I V dp r<»IU* édillon , ^éhmgr» VUtnnrtn.

DE L'HlSïOiBE DE FllAiNCE.

10,000 fraocs. Elle fut transportée à Rouen dans une cage de fer , et emprisonnée dans la grosse toardu château. Son procé;^ commença : l'évoque de Beauvais et un chanoine de Beauvais conduisirent la procédure. « Celie fille si simple y disent les historiens , que tout au plus savoit-elle son PATEE et son ave , ne se troubla pas un instant, et fit souvent des réponses sublimes. » Cour damnée à être brûlée vive comme sorcière, la sentence fut exécutée le 30 mai 1431.

Un bûcher avoit été élevé sur la place du Vieux- Marché, à Rouen, en face de deux échafauds où se tenoient des Juges séculiers et ecclésiastiques , ou plutôt les assassins dans les deux lois. Jeanne étolt vêtue d'un habit de femme , coiffée d*unc mitre, où étoient écrits ces mots : apostate y relapse j idolâl/ty hérétique, Jeanne n'a voit pourtant servi foe les autels de son pays. Deux dominicains la loatenoient; elle étoit garrottée. Les Anglois avoient fait lier par leurs bourreaux ces mains que o'avoient pu enchaîner leurs soldats.

Jeanne prononça à genoux une courte prière, se recommanda à Dieu , à la pitié des assistants, ci parla généreusement de son roi , qui l'oublioit. Lesjnges, le peuple, le bourreau, et Jusqu'à i'évéqae de Beauvais , pleuroient.

La condamnée demanda un crucifix; un Anglois rompit un bétoo dont il fit une croix : Jeanne la prit comme elle put , la baisa, la pressa contre son lein, et monta sur le bûcher : Rayard voulut expirer penché sur le pommeau de son épée, qui iormoit une croix de fer.

Le second confesseur de la Pucelle rachetoit parses vertus ilnfamle du premier; il étoit auprès de sa pénitente. Comme on avolt voulu la donner en spectacle au peuple, le bûcher étoit très-élevé, ce qoi rendit le supplice plus douloureux et plus long. Lorsque Jeanne sentit que la flamme l'alloit atteindre, elle invita le frère Martin à se retirer, avec un autre religieux , son assistant. La douleur arracha quelques cris a cette pauvre , jeune et glorienae fille. Les Anglois étoient rassurés ; ils n'entendoient cette voix que sur le champ du martyre. Le dernier mot que Jeanne prononça au milieu des flammes fut Jésus , nom du consolateur des iflligés et du Dieu de la patrie.

Quand on présuma que la Pucelle étoit expirée, on éearta les tisons ardents , afin que chacun la yil : toutétoit consumé, borslecœur, qui se trouva entier.

Trais grands poètes ont chanté Jeanne. Shakes-

peare , Voltaire et Schiller. La Pucelle, dans Shakespeare , est une sorcière qui a des démons ù ses ordres; dans Schiller, c'est une femme divine inspirée du ciel , qui doit sa force à son innocence, et qui perd cette force lorsqu'elle éprouve une passion. La Pucelle de Shakespeare renie son père, simple berger; elle se déclare grosse pour retarder son supplice : tantôt elle dit que c*est Alen* çon quia eu son amour^ tantôt que c'est Renc^ roi de Naples, quia triomphé de sa vertu; mais Shakespeare , malgré son sang anglois , prête à la Pucelle des sentiments héroïques. Il lui fait dire à Gliarles VII, qui hésite à attaquer l'ennemi : « Commandez la victoire, et la victoire est à vous. » Quand elle est prise, elle s'écrie : « L'heure est donc « venue où la France doit couvrir d'un voile sou « superbe panache, et laisser tomber sa tète dans « le giron de l'Angleterre I » Lorsque l'héroïne est condamnée, elle prononce ces paroles : « Jeanne A d'Arc vécut chaste et sans reproche dans ses « pensées ; son sang pur, que vos mains barbares < versent injustement, criera vengeance contre « vous aux portes du ciel '. »

Schiller, dans son admirable tragédie, met ces mots dans la bouche de Jeanne inspirée : « Ce <« royaume doit-il tomber? Cette contrée glorieuse, « la plus belle que le soleil éclaire dans sa course ,

« pourroit-elle porter des chaînes?

a Eh quoi I nous n'aurions plus de roi à nous ! de n souverain né sur notre sol I Le roi qui ne meurt

t Jamais disparoltrolt de notre pays!

1 L'étranger qui veut régner sur nous pourroit-il « aimer une terre où ne reposent pas lesdépouilles « de ses ancêtres? Notre langage pourroit-il être a entendu de son cœur? A-t-il passé ses premières « années au milieu d'une Jeunesse françoise, et « peut-il être le père de nos enfants? »

Et Voltaire, le poète françois, entre le poète anglois et le poète allemand , que fait-il dire à la Pucelle? Recannoissons-le , à l'honneur du temps où nous vivons, escrime du génie , cette débauche du talent, ne seroit plus possible aujourd'hui ; Voltaire seroit forcé d'être François par ses sentiments comme par sa gloire. Avant l'établissement de nos nouvelles institutions, nous n'avions que des mœurs privées; nous avons maintenant des mœurs publiques, et partout où celles-ci existentles grandes insultes à la patrie ne peuvent avoir lieu : la liberté est la sauvegarde de ces renommées nationales qui appartiennent à tous les citoyens. Au

I cettvrei de Srakespevre , coUecL GviiOT.

ANALYSE RAISONNÉE

sQit)1us, Voltaire, historien et philosophe, est Juste, autant que Voltaire, poète et Impie, est inique*.

Le traité d'Ârras réconcilia le roi de France et le duc de Bourgogne; Paris ouvrit ses portes au marccliaî de l'Isle-Adam (143C), et Charles VII, un an après, y fit son entrée solennelle. Une trêve avoit été conclue entre la France et l'Angleterre; ellèetpjraen 1448.

Charles VII et ses généraux reprennent toute la Normandie, la Guienne et Bordeaux. Les Anglois sont chassés de France, où, après une si longue occupation et tant de malheurs, ils ne conservent que Calais, première conquête d'Edouard III (1449, 1450, 1451, 1452, 1453). Talbot, le dernier des héros de cet âge dans les rangs anglois, avoit été tué à la bataille de Castillou.

Alors vi volt Agnès Sorel , dame de beauté^ qui régnolt sur le roi et le poussoit à la gloire. Charles VII eut trois filles d'Agnès Sorel , Charlotte , Marguerite et Jeanne. Monstrelet assure que ce monarque n'entretint Jamais qu'un commerce d'âme et de pensées avec sa maîtresse (1445,

Le Dauphin (Louis XI), cantonné dans le Dauphiné pendant quinze ans, tantôt en révolte ouverte, tantôt en conspiration secrète contre son père , se retire auprès du duc de Bourgogne , où il demeure six ans (1456).

Procès fait au duc d'Alençon , prince du sang. Il est condamné à mort ; la peine est commuée en une prison , d'où Louis XI le délivra pour l'y remeltre encore , parce qu'il conspira de nouveau.

Bivallté des malsons d'York et de Lancastre , en Angleterre. Bévolutions et guerre de ia rose blanche et de la rose rouge ( 1 457 , 1 458 , 1 459,

Charles VII se laisse mourir de faim dans la crainte d'être empoisonné par son fils. Il expire à Meun , en Berry , le 22 juillet 1 46 1 . On a dit In- *'énieusement qu'il n'avoit été que le témoin des merveilles de son règne.

Charles VII étoit ingrat, insouciant et léger ; dél^uts qui lui furent utiles dans la mauvaise fortune, parce qu'en la sentant moins il eut l'air de

la dominer.

Vingt années de malheurs mûrirent les esprits et lenr communiquèrent une activité prodigieuse.

• Thé&ire alloMml, 'Oollecl. Ladvocat; voir YEê»ai Sur lei Mœura»

Les lo's, l'administration, rartinilitnlre, lessdet^ ces, les lettres, s'éclairèrent dés besoins d^ttne société tourmentée par tous les fléaux de la guerre civile et de la guerre étrangère. La puissance populaire s'accrut de tout ce que perdit la puissance aristocratique; en même temps que la royauté contestée , que la couronne attaquée dans son hérédité, consacrèrent leurs droits légitimes, en éldût obligées de recourir à ceux mêmes de la natioo.

Les grandes scènes et les grandes causes ne se Jugent ni ne se plaident devant les peuples, sans que de nouyelles Idées ne s'introduisent dansb masses, et quelecerclede^esprithumainne^éla^ gisse. Aussi voyons-nous sous Charles VI et Cluu^ les VII les mouvements populaires succéder wt mouvements aristocratiques, et des excès d'ane autre nature se commettre : des massacres de prêtres et de nobles dans les prisons annoncent la renaissance des passions plébéiennes. L'augmentation de la moyenne propriété ; ^accrDl8s^ ment des cités et de leur population ; le progrèi du droit civil ; la destraction matérielle do corp des nobles; la multiplication des cadets deftmitle qui, presque tous privés d'héritage, n'a?oiert plus la ressouroe de vivre commensaux de lenn atnés, et se perdoient par misère dans la rolnre : voilà les principales causes qui amenèrent, pendant les règnes de Charies VI et de Charles VU , une des grandes transformations de la wmèx^ chle.

Sous Charles VII expirèrent les lois de la féodft> lité,dont il ne demeura que les habitudes. Laeooquête étrangère ayant obligé à la déftose commune , on se donna naturellement au chef miH* taire autour duquel on s'étoit rassemblé; or, cela n'arrive Jamais sans que des libertés périssent L'impôt levé pour la solde des compagnies régulières ne fut point et ne put être consenti ptf la naticm pendant les troubles de FÉtat; il r«ta de ces troubles , à la couronne , un impôt nos voté et une armée permanente , les deux plwti de la monarchie absolue. Les mœurs devinrent demi-chevalercsques , demi soldatesques; le chevalier se métamorphosa en eavûifêf, et kpi' daillèy en fantassin. Les frères Bureau ftwdèrttï l'artillerie : tout le monde à cette époque , bowf geois et gens de plume , avoit porté les armes.

Charies VU institua on conseil dTîtat , qui *• vint le conseil exécutif. Le pariement, ne fcisatit plus partie du conseil du roi , vit mieux les ^ mites de ses fonctions Judiciaires, en même teisp

DE L'HISTOIRE DE FRANCE

qa1l garda les fonctions politiques dont il s'étoit emparé; car, vers la fin du quatorzième siècle, les états avoient presque cessé d'être convo-

L'histoire des idées commence à se mêler à rhistoiredes faits. Les spectacles modernes prennent naissance , ou du moins , étant déjà nés , ils se développent. Aux combats d'animaux, aux mimes de la première et de la seconde race , succédèrent, sous la troisième, les troubadours et trouvères, les jongleurs, les ménétriers, Tassociatlonde la Mère folle ^ les Confrères delà Passion^ les Enfants sans souci, les Cofuetuckiers, les Comards, les Moralités jouées par les clercs de la fiasoche, la Royauté des fous par les écoliers, et eultn \e&Mystèi^Sy plaisirs grossiei^ I saosdoute, enfance de Tart où tout se trouvoit I confondu, musique, danse, allégorie, comédie, I tragédie, mais scènes pleines de mouvement et ; âe vie, et dont nous aurions tiré une littérature bien plus originale et bien plus féconde , si notre génie, sous Louis XIV, ne s'étoit fait grec et latin. Les Enfants sans souci jouoient particulièrement la comédie; leurchef s'appeloit lepn'nc^ des Sots, et portoitun capuchon surmonté de deux oreilles d'âne. Les Cornards avoient pour MX abbé des Cornards, Je ne sais si l'on a jamais remarqué que tes premières éditions de la Utr des histoires et chroniques de France sont ornées de très-belles majuscules et de vigneltes t|nl représentent \e prince des Sots, et des scènes peu ehastes. Le mariage , chez les anciens , n'a Jamais été, comme chez les modernes, et surtout corârae chez les François, un sujet de raillerie; cela tient à ceque les femmes n'étoientpas mêlées à lasociété antique ainsi qu'elles le sont à ta société nouvelle. La comédie naissante n'épargna oi les choses ni les personnes ; elle fut licencieuse àrexemple des mœurs qu'elle avoit sousiesyeux, hardie de même que les guerres civiles au milieu desquelles elle surgit. La tragédie prit son plus grand essor pendant les troubles de la Fronde.

La fureur de ces spectacles devint si grande Que tout le monde voulut être acteur ; des princes , des militaires, des magistrats , des évéques, se faisoient agréger à Ces troupes comiques dont la profession étoit libre. L'esprit passoit par degrés des plaisirs matériels à ceux de l'intelligence. ^ christianisme, ayant porté la morale dans les passions, avoit combiné et. modifié ces passioQs d'une manière toute nouvelle : le génie pou-

voit fouiller cette mine non encore exploitée, dont les filons étoient inépuisables.

Du point où la société étoit parvenue sous Charles Vil, il étoit loisible d'arriver également à la monarchie libre ou à la monarchie absolue : on voit très-bien le point d'intersection et d'embranchement des deux routes ; mais la liberté s'arrêta et laissa marcher le pouvoir. La cause en est qu'après la confusion dès guerres civiles e^ étrangères, qu'après les désordres de la féodalité, le penchant des choses étoit vers l'unité du principe gouvernemental. La monarchie en ascension devoit monter au plus haut point de sa puissance ; il falloit qu'en écrasant totalement la tyrannie de l'aristocratie elle eût commencé à faire sentir la sienne, avant que la liberté pût régner à son tour. Ainsi se sont succédé Bn France, dans un ordre régulier, l'aristocratie , la monarchie et la république , le noble, le roi et le peuple : tous les trois, ayant abusé de la puissance , ont enfin consenti à vivre en paix dans un gouvernement composé de leurs trois éléments.

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