‹ Œuvres complètes de M. le vicomte de Chateaubriand (volume 3)Chapitre 223 sur 228 · HENRI IV · texte numérisé non relu

HENRI IV

DB 1588 à 1610.

Henri III étant mort, l'armée se divisa. Uue partie des catholiques resta attachée à Henri I\'; une autre , sous la conduite de Vitry et d'Esper- • non , l'abandonna. Henri IV , obligé de lever le siège de Paris, se retira à Dieppe pour recevoir des secours qu'il attendoit d'Elisabeth. Il étoit alors dans cet état de dénûment qu'il peint à Sully : « Mes chemises sont toutes déchirées, « mon pourpoint troué au coude, et depuis deux « Jours je soupe et disne chez les uns et chez les « autres. »

Les membres de son conseil étoient d'avis qu'il s'embarquât pour l'Angleterre ; Biron s'y opposa: ft Sortir de France, s'écria-t-il en colère, scule- « ment pour vingt-quatre heures , c'est s'en bao- « nir pour jamais! » Mézeray lui prête un rude et éloquent discours.

Combat d'Arqués et du faubourg de Dieppe. Henri IV y reçut maint coup d'épée, et en rendit autant; il disoit en frappant ce que disoient les rois très-chrétiens en touchant les écrouelles: « Le roi te touche. Dieu te guérisse. > Le champ de bataille inspiroit le Béarnois ; sa vaillance étoit son génie. A la terrible prise de Cahors, où il se battit cinq jours entiers dans les rues, blessé en divers endroits , conjuré par ses soldats de se retirer : « Ma retraite hors de celte ville, leur ré- « pondit-il, sans l'avoir assurée à mon parti, sera « la retraite de ma vie hors de mon corps. >

A Contras, il dit aux offîciers qui se trouvoient devant lui au moment de la charge : « A quar- « tier, ne m'offusquez pas. Je veux paroistrc.»lf dit encore au prince de Condé et au comte de Soissons : n Vous estes du sang de Bourbon ; vive « Dieu ! je vous ferai voir que je suis votre aisné. •

Attaqué à la fois par le baron de Frinct et par Château-Renauld , Frontenac abattit le premier d'un coup de sabre, et Henri, saisissant le second au corps lui crie : « Rends-toi, Philistin! ■

Dans une chaude affaire qu'il eut prèsd'Yvetôt avec les ducs de Parme et de Mayenne, il leur tua trois mille hommes. Tout couvert de sang et de sueur, après le combat, il disoit aux

DE L'HISTOIRE DE FRANCE

cat^talnes qui reavironnoient : « Vive Dieu ! si jç « perds le royaume de Fraoce, Je suis en posses- « sioQ de celui d'Yvetot. »

A Ivry , le grand fait d armes de sa vie, ses mots prirent le caractère élevé de sa gloire. Ou lui parloit de se ménager une retraite : « Point « d'autre retraite, répondit-il brusquement, que « le champ de bataille. »

Schomberg lui demanda le payement de ses troupes : « Jamais homme de cœur, s'écrie Henri, « n*a demandé de Targent la veille d'une bataille. » Le lendemain, se repentant de ce mot dur : « Mon- « sîcur de Schomberg, cette journée sera peut-être « la dernière de ma vie ; Je ne veux emporter « l'honneur d'un brave ; je déclare donc que Je « vous reconuois pour homme de bien, et inca- « pable de faire aucune lâcheté : embrassez-moi.

• — Sire, repartit Schomberg, Votre Majesté « me blessa l'autrejour, aujourd'hui elle me tue. » Schomberg se fit tuer auprès du roi.

Au moment d'aller à la charge, le Béamois se tournant vers les siens : « Gardez bien vos rangs ;

• si vous perdez vos enseignes, cornettes ou gui- « dons, ce panache blanc que vous voyez en mon « armet vous en servira tant que j'aurai goutte de « sang; suivez-le; vous le trouverez toujours au « chemin de l'honneur et de la gloire. »

L'officier qui portoit l'étendard royal ayant reçu un coup de feu dans l'œil, se retire de la mêlée ; les troupes royales commencent à fuir. Henri les arrête et leur crie : « Tournez visage, sinon pour « combattre, du moins pour me voir mourir. »

Quand il fut paisible maître de la couronne, il montra un Jour au maréchal d'Estrées un des gardes qui marchoit à la portière de son carrosse : « Voilà , lui dit-il , le soldat qui m'a blessé à la « journée d'Aumale. »

Le vieux cardinal de Bourbon , que l'on appeloit Charles X , mourut dans sa prison de Fontenay en Poitou; il n'aimoit pas les ligueurs, dont il étoit alors le prétendu roi ; il disoit : « Le roi de Navarre , « mon neveu , fera sa fortune, et tandis que je suis « avec eux , c'est toujoui-s un Bourbon qu'ils recon- « noissent. »

Henri IV, vainqueur de tous ses ennemis, s'approcha de Paris dont il ferma les avenues. Ce siège est fameux par les dernières folie$ de la Sainte- Union, par une effroyable famine , et par la générosité du Béarnois. La Satire JUénippêe a décrit la grande procession, qu'elle place à l'ouverture de la Li^ue, oms ^uiest de Xojxnie (590. Les In-

génieux auteurs ont seulement ajouté aux moines et au clergé les principaux personnages dé ce drame tragi-comique.

« La procession fut telle. Ledit docteur Boze, a quittant sa capeluche rectorale, prit sa robe de

< maistre ès-arts avec le camail et le rocbet, et un « hausse-ool dessus, la barbe et la teste rasées tout « de frais, l'espée au costé et une pertuisane sur « l'espaule. Les curés Hamilton, Boucher et Lin- « cestre, un petit p lus bizarrement armés, faisoient « le premier rang, et devant eux marchoient trois « moynetons et novices, leurs robes troussées, « ayant chacun le casque en teste dessoubs leur ft capuchon, une rondache pendue au col, où

< estoient peintes les arpioiries et devises desdit^ « seigneurs. Maistre Julian Pelletier, curé de Saint-

« Jacques, marchoitàcosté,tantostdevant,tantost « derrière, babillé de violet, en gepdarme seholas- « tique, la couronne et la barbe faites de frais, une « brigandine sur le dos, avec l'espée et le poignard^ « et une hallebarde sur l'espaule gauche, en forme « de sergent de bande , qui suoit , poussoit et hale- « toit pour mettre chacun en rang et ordonnance. ^ Puis suivoient de trois en trois cinquante ou c< soixante religieux, tant cordeliers que jacobins, «carmes, capucins, minimes, l)ons-hommes , « feuillants et autres, tous couverts avec leurs ca- « puchons et habits agrafés , armés à l'antique ca- « tholique , sur le modèle des epistres de sainct « Paul ; entres autres il y a voit six capucins, ayant « chacun un morion en teste, et au-dessus une « plume de coq, revestus de cottes de mailles, « l'espée ceinte au costé par-dessus leurs habits; « Tun portant une lance , l'autre une croix , l'un un « épieu , l'autre une harquebuse, et l'autre une ar- « baleste, le tout rouillé par humilité catholique; « les autres, presque tous , avoicnt des picques a qulls branloient souvent , par faute de meilleur « passe-temps, hormis un feuillant boiteux , qui , « armé tout à crud, se faisoit faire place avec une « espéeàdeuxmainsetunehached'armesàsacein- « ture , son bréviaire pendu par derrière ; et le fai- « soit bon voir sur un pied faisant le moulinet dea vaut les dames. A la queue il y avoit trois mini- « mes, tous d'une parure, sçavoir est, ayant sur (c leurs habits chacun un plastron à corroyés et le « derrière découvert, la salade en teste, l'espée et « pistolet à la ceinture, et chacun une harquebuse à « croc sans fourchette ; derrière estoit le prieur des « jacobins , en fort bon point , traisnant une halle- « barde ^ucUere, et avmé à la légère ea morte*

ANALYSE RAISONNÉE

* paye; je n'y vis ni chartreux, ni celestins qui « s'estolentexcuséssurlecommerce. Maistoutcela « marchoit en moult belle ordonnance cattiolique , « apostolique et romaine , et sembloient les anciens « cranequiniers de France. Ils voulurent , en pas- « sant , faire une salve ou cscoupeterie , mais le " légat leur défendit, de peur qu*il ne lui mesad- « vint, ou à quelqu'un des siens, comme au car- « dînai Cajetan. A près ces beaux pères marchoient « les quatre mendiants, qui avoient multiplié en « plusieurs ordres, tant ecclésiastiques que secu- « liers; puis les Seize quatre à quatre, réduits au « nombredesapostreset habillés demesmecomme « on lesjoue à la Feste-Dleu . Après eux marchoient « les prevostsdes marchands et echevins, bigarrés « de diverses couleurs ; puis la cour de parlement, « telle quelle ; les gardes italiennes , espagnoles et ^ wallonnes de M. le lieutenant; puis les cent gen- « tilshommesde frais gradués parla Sainte-Union , •« et après eux quelques veterinairesde la confrérie « de saint Èloy. Sui voient après M. de Lyon, tout « doucement ; le cardinal de Pellevé , tout basse- « ment ; et après eux M. le légat , vrai miroir de, « parfaite beauté , et devant lui marchoit le doyen « de Sorbonne, avec la croix, où pendoient les « bulles du pouvoir. Item venoit madame de Ne- « mours , représentant la reine mère, ou grande- « mère ( in dubio ) du roi futur ; et lui portoit la « queue mademoiselle de la Rue , fille de noble et « discrète personne M. de la Rue, ci-devant tail- « leur d'habits sur le pont Saint-Michel , et main- « tenant un des cent gentilshommes et conseillers « d'Estat de l'Union ; et la suivoient madame la « douairière de Montpensîer, avec sou echarpe « verte , fort saled*usage , et madame la lieutenante « de TEstat et couronne de France, suivie de mes- « dames de Blin et de Bussy le Clerc. Alors s'a- « vançoit et faisoit voir M. le lieutenant , et devant « lui deux massiers fourrés d*hermines , et à ses « flancs deux Wallons portant hoquetons noirs , « tout parsemés de croix de Lorraine rouges. » Ces burlesques misères aidèrent quelque temps le peuple à supporter la faim , qui bientôt se fit sentir dans toute son horreur. Après s'être nourri de tous les animaux, chats, chiens et autres, et des peaux de ces animaux ; après avoir dévoré des enfants , on en vint à moudre des os de morts dont on fit de la poussière et non de la farine : ce pain conservoit sa vertu; quiconque en mangeoit mouroit. Madame de Montpensier refusa d'échanger avec des Joyaux de la valeur de plus de deux mille

écus , an petit chien qu'elle se réserroit comme sa dernière ressource. Trente mille personnes saccombèrent ; les rues étoient Jonchées de cadavres ; les demi-vivants se traînoient parmi. Des prostitih tions impuissantes, payées de quelques aliments vils à des mains décharnées, avoient lieu dans ces cimetières sans fosses. La vie de l'homme rampoit à peine ainsi , avec des couleuvres , sur les corpi gisants.

« M. dcNemours, sortant dcsa maison ponraller « visiter quelques postes vers les murailles de la « ville, rencontra un homme qui, d'un air effaré, « lui dit : Où allez- vous, monsieur le gouveroear) « n'allezplusoutredanscette rue ; J'en viens, etj'ai « trouvé une femme demi-morte , ayant à son cou « un serpent entortillé , et autour d'elle plusieurs « bestes envenimées. » (L'Estoile. ]

Pendant ce temps , Henri IV laissoit ses soldats monter au bout de leurs piques des vivres aux Parisiens ; il faisoit relâcher des villageois qui avoient amené des charrettes de pain à une poterne ; il leur distribuoit quelque argent, et leur disoit : « Allez eh paix ; le Béamois est pauvre; « s'il avoit davantage , il vous le donneroit. > Et le Béarnois négocioit, attendoit le duc de Parme, oublioit ses soucis avec l'abbesse de Montmartre, commençoit une passion nouvelle avec Gabrielle d'Estrées, se déguisoit en paysan pourl*aIler voir à Cœuvres , au milieu de tous les périls.

Le duc de Parme oblige Henri IV d'abandonner le blocus de Paris. Sixte-QuInt meurt fatigué de la Ligue. Grégoire XIV, qui le remplace, publie des lettres monitoriales contre Henri. Le chevalier d'Aumale est tué dans Saint-Denis , qu'il avoit voulu surprendre. La Noue est tué pareillement devant le château de Lamballe , en combattant pour le roi : « Grand homme de guerre, « disoit Henri, et plus grand homme de bien. > Le duc de Mercœur faisoit la guerre en Bretagne pour son propre compte , et d'accord avec Philippe IL Le Jeune duc de Guise, flls du Balafré, s'échappe de sa prison : les Seize lui veulent feire épouser l'infante d'Espagne , et lui livrer la couronne. Brisson, Larcher et Tardif sont pendus par les ligueurs. Le duc de Mayenne revient à Paris, et fait pendre à son tour quatre des Seize. Là finit l'autorité de ce comité de sûreté de la Ligue : il n'avoit été ni sans audace ni sans génie ; mais la multitude des puissances supérieures à la sienne l'empêcha d'agir. Les membres de ce comité, an lieu d'accomplir leurs projets ouvertement , td

DE LHISTOIRE DE FRANCE

qu'un pouvoir reconna, forent obligés d'agir en secret comme des couspiratears, ce qui ies rapetissa. Ils ne tendoient point à la liberté ; ils visoient au changement dedynastie ; ils ne furent plus rien après les supplices de leurs compagnons : la potence les déshonora.

Le duc de Parme rentre en France pour faire lever le siège de Rouen ^ et il réussit. Le vieux maréchal de Biron est tué à la bataille d'Épernay. Leiluc de Parme meurt dans les Pays-Bas : grand capitaine , qui fixa Fart moderne de la guerre. Le duc d'Espemon, sentant que les affaires du Béamoiss*amélioroient, revient à la cour ou plutôt au camp ; car alors le Louvre de Henri IV étoit une tente (1590, 1591, 1292).

États de la Ligue convoqués à Paris, ruinés par le ridicule et par les prétentions de divers candidats à la couronne. Les Espagnols demandoient Tabolition de la loi sallque, afin de faire tomber le sceptre à leur infante. Le parlement rend un arrêt en faveur de la loi salique, et remporte la victoire sur les états. Le duc de Mayenne, mécontent des Espagnols, ouvre des conférences à Surène avec les catholiques. Henri abjure dans Tégllse de Saint-Denis , le 25 juillet 1593, et se fait ensuite sacrer à Chartres ; on y rapiéceta son pourpoint pour une somme de quelques deniers , dont le reçu existe encore : ces lambeaux-là n'al« loient pas mal au manteau royal tout neuf du Béamois.

Henri IV se trouva , dès sa naissance , et par les hasards de sa vie , à la tête de la réformation et des idées nouvelles ; mais la réformàtion étoit en minorité contre Tancien culte et les vieilles idées. Les François catholiques rejetoient un roi protestant , malgré son titre héréditaire ; ils en avoient le droit, comme les Anglois protestants eurent le droit de repousser un roi catholique. La Ligue, coupable envers le dernier des Valois, étoit innocente envers le premier des Bourbons , à moins de soutenilr que les nations ne sont aptes à maintenir le culte qu'elles ont choisi et les institutions qui leur conviennent. Le péril étoit imminent : les états , illégalement convoqués sans doute, mais redoutables, car tout corps politique , dans un moment de crise, a une force prodigieuse ; TEspagne, appuyée de la cour de Rome, ^ et des préjugés populaires, étoient prêts , en s'alliant au prince lorrain', à disposer du trône. L'héritier Intime ne se pouvoit défendre qu'avec des soldats étrangers , triste ressource pour un

roi national; les protestants qui Tappuyolent étoient en petit nombre, et plutôt inclinés à l'aristocratie qu'à la monarchie ; les catholiques attachés à sa personne ne le suivoient que parce qu'il avoit promis de se faire instruire dans leur religion. Il ne restoit donc évidemment à Henri IV qu'un seul parti à prendre, celui d'abjurer : ce fut une affaire entre lui et sa conscience ; s'il vit la vérité du côté où il voyoit la couronne, il eut raison de changer d'autel. Il est fâcheux seulement qu'il écrive à Gabrielle, à propos de son abjuration : « C'est dimanche que je ferai le saut « périlleux. »

Une fols réuni au clergé et aux grandes masses populaires, il n'eut plus qu'à marchander un à un les capitainesquicommandoientdansles villes. Les gentilshommes s'étoient emparés des forteresses et des cités , ainsi qu'au commencement de la race capétienne; on auroit vu renaître les seigneuries, si les mœurs avoient été^les mêmes, et si le temps n'eût marché. Henri iV reprit plusieurs châteaux, comme Louis le Gros, et acheta les autres. L'esprit aristocratique expiroit. Paris ouvrit ses portes à Bourbon le 22 mars 1594. Le pouvoir absolu qui commençoit supprima tous les écrits du temps , et on défendit, sous peine de la vie, l'hnpressionet la vente. François V" avoit senti le premier instinct contre la lil)erté de la presse ; Henri IV en conçut la première raison.

En 1594, Jean Châtel blesse Henri IV d'un coup de couteau à la lèvre , et les jésuites sont bannis de France. En 1595, rencontre de Fontaine- Françoise,'une des plus furieuses qui fut jamais. Henri combattit tête nue, avec toute Ja verve d'un jeune soldat. Il écrivit à sa sœur : « Peu s'en « faut que vous n'ayez été mon héritière. »

Le roi est absous par le pape. Le duc de Mayenne se soumet (1 596.) Lorsque Henri entra dans Paris, la seule vengeance qu'il exerça contre nuidame de Montpensier fut de jouer aux cartes avec elle; la seule vengeance qu'il tira de son frère le duc de Mayenne, replet et lourd, fut de le faire marcher vite dans un jardin.

Éditde Nantes. Traité de Vervins (l 598) . Mariage de Henri avec Marie de Médicis, la première année du dix-septième siècle. Comment n'étoiton pas las des Médicis?

Conspiration du maréchal de Biron. Mort d'É. Ksabeth , reine d'Angleterre. Le premier Stuart , Jacques r% arrive à la couronne de la Grande- Bretagne à l'époque où le premier Bourbon ve-

ANALYSE BAISOÎSNÉE

noit de s'asseoir sur le trAoe de France. Établisiement des manufactures de soie , de tapisserie , de faïence , de verrerie. Coionisation du Canada. On ne croyoit faire que du commerce, et l'on faisoit de la politique ; la propriété industrielle vit de liberté, et , en accroissant i*aisance, elle accroît les lumières. Henri IV, qui tentoit partout des passions, qui ne fut écouté ni de madame de GuerctieviUe , ni de Catherine de Robao , ni de la duchesse de Mantoue, ni de Marguerite de Montmorency , vit le prince de Condé , mari de la dernière , se retirer avec elle à Bruxelles. Ce prince de Condé étoit-il fils de Henri lY, par Charlotte de la Trémoille , accusée d'avoir empoisonné son mari pour cacher une grossesse? On prétend que Marguerite de Montmorency, pressée par Henri IV, lui avoit dit : « Méchant, vous voulez sé- « duire' la femme de votre fils, car vous savez « bien que vous m'avez dit qu'il i*étoit. » (Mémoires pour servir à Vhistoire de France.)

Henri IV , ou dans le dessein de poursuivre l'objet de sa nouvelle passion , ou pour réaliser un projet de république chrétienne , alloit porter la guerre dans les Pays-Bas , sons le prétexte de la succession de Glèves et de Juliers, lorsqu'il fût arrêté par un de ces envoyés secrets de la mort qui mettent la main sur les rois. (14 mai 1610.) Ces hommes surgissent soudainement et s*abfment aussitôt dans les supplices; rien ne les précède , rien ne les suit : isolés de tout, ils ne sont suspendus dans ce monde que par leur poignard ; ils ont l'existence même et la propriété d'un glaive; on ne les entrevoit un moment qu'à la lueur du.coup qu'ils frappent. Bavaillac étoit bien près de Jacques Clément : c'est un fait unique dans l'histoire, que le dernier roi d'une race et le premierd'uneautreaientété assassinés de la même façon , chacun d'eux par un seul homme, au milieu de leurs gardes et de leur cour, dans l'once de moins de vingt et un ans. Le même fiinatisme anima les deux assassins ; mais l'un immola un prince catholique , l'autre un prince qu'il croyoit protestant. Clément fbt l'instrument d'une ambition personnelle ; Bavaillac , comme Louvel , l'aveugle mandataire d'une opinion.

J'ai fait observer ptasienrs fois que la seconde aristocratie vint finir à Arques , à I vry , à Fontaine-Françoise, comme la première à Crécy, à Poitiers et à Azincourt. Elle disparut de fait et

* GsnM pat Ulnocblse patate.

de droit , car Henri IV publia un édit, en verta duquel la profession militaire n'anoblissoit plus. Tout homme d'armes , sous Louis XII , éloit ge»tilhomme , ainsi que tout bourgeois qui avoit acquis un fief noble et le desservoit militairemeot Le 258^ article de Tordonnance de Blois, de 1 679, avoit détruit la noblesse résultante du fief. Loois XV , en 1 750 , rétablit la noblesse acquiseauprix du sang; mau> le coup étoit porté. Henri IV, ce soldat, avoit voulu que les armes restassent en roture : l'armée, devenue plébéienne, laissa à la gloire le soin de l'ennoblir.

On s'est fait une fausse idée de la manière dont les Bourbons parvinrent au trAne. D*un eMé, on n'a vu que les massacres de la Saint-Barthélémy, que les fureurs de la Ligue, que les intripes de Catherine de Médicis , que les débauches de Henri III, que Tambition des princes de Lorraine; de l'autre cùté , on n'a aperçu que la bravoure, l'esprit et la loyauté de Henri IV; on a craquetons les partis avoient été fidèles à leurs doctrines, qu'ils avoient constamment suivi leurs drapeau respectifs , que les services avoient été récompenses, les injures, punies; qu*enfin chacun avoit été rétribué selon ses œuvres : telle nest point la vérité historique. Tout se passa comme de nos jours ; on céda à des nécessités, à des intérêts cr^ par le temps ; le vainqueur d'I vry ne monta point sur le trône, botté et éperonné, en sortant de la bataille : il capitula avec ses ennemis , et ses amis n'eurent souvent pour toute récompense que l'honneur d'avoir partagé sa mauvaise fortune.

Brissac , la Châtre et Bois-Dauphin , maréchaux de la Ligue, furent confirmés dans leur dignité; ils avoient tous vendu quelque chose. Laverdin, Villars , Balagni , Villeroi, jouirent de la &venr de Henri IV. Par larticle 1 0 de Tédit de Folembray , les dettes même du duc de Mayenne sont payées et déclarées dettes de la couronne^ I^ Béamois étoit ingrat et gascon, oubliant beaucoup et tenant peu. « Montez , dit la duchesse de Bohan , dans « son^i^génieuse satire apologétique, montes les a degrés , entres jusque dans son antichambre : « vous oyrez les gentilshommes qui diront : J'ai n mis ma vie tant de fois pour son service , je l'ai « tant de temps suivi , j'ai été blessé , j ai été pri- « sonnier ; j'y ai perdu mon fils, mon frère pu mon % parent : au partir de là il ne me connolt plus; <i il me rabroue si je lui demande la moindre ré*

« compense Ses effets

4 parlent et disent en bon langage : Mes amis,

DE UHISTOIRE DE FRANCE

« offensez*iiM>i, Je vous aimerai; servez-moi, je « vous haïrai. »

Henri laissa mourir de âdm le fidèle bourgeois qui a voit favorisé sa fuite, lorsque lui, Henri, étoit à Paris prisonnier de Oiarles IX. A la mort de Henri lll , Henri lY avoit dit à Armand de Gontaud, baron de Biron : Cest à cette heure qu'il faut que vom mettiez la main droite à ma coU" ronne; venez-moi servir de père et d'ami contre ces gens qui n'aiment ni vous ni moi. Henri auroit dû garder la mémoire de ces paroles; il auroit dû se souvenir que Charles de Gontaud, fils d'Armand, avoit été son compagnon d'^armes; que la tête de celui qui avoit mis la main droite à sa couronne avoit été emportée d'un boulet de canon : ce n'étoit pas au Béamois à Joindre la tète du ûls avec celle du père. Le grand maître des échofauds, Richelieu, désapprouvoit celui de Bircm comme inutile.

Mais la bravoure de Henri I Y , son esprit , ses moto heureux, et quelquefois magnanimes; son talent oratoire , ses lettres pleines d'originalité , de vivacité et de feu ; ses malheurs , ses aventui*es, ses amoui*s, le feront éternellement vivre. Sa fin tragique n*a pas peu contribué à sa renommée : disparoftre à propos de la vie est une condition de la gloire. Henri lY étoit encore un fort bon administrateur; il montra son habileté à faire vivre en paix des hommes qui se détestoient , particulièrement ses ministres , hommes de capacité , mais antipathiques les uns aux autres , et sortis de partis divers. Les Bourbons n'ont compté que ciuq rois dans leur courte monarchie absolue; sur ces cinq rois, Ils ont deux grands princeset un martyr. Ce sang n'étoit pas stérile.

Au surplus, tout le siècle de Louis XIY se tut sur i'aîeul des Bourbons. Le grand roi ne permet toit d'autre bruit que le sien. A peine retrouve-ton le nom de Henri lY dans un pamphlet de la Fronde, qui établit on dialogue entre le Roi de Bronze et la Samaritaine; l'ouvrage de Péréfixe étoit oublié. Un poète qui a tant fait de renommées avec la sienne , Yoltaire , a ressuscité le vainqueur d'Ivry : le génie a le beau privilège de distribuer ]a gloire.

Depuis le commencement de la troisième. race Jusqu'aux Yalois , il n'y avoit point eu en France de guerre civile proprement dite. Les guerres féodales étoient des guerres de souverain à souverain, car les seigneurs étoient de véritables princes indépendants. Si la moitié de la France prit

les armes contre l'autre sous Charles Y, Charles Yi et Charles Yil , c'est que ia France étoit partagée entre deux souverains, le roi de France et le roi d'Angleterre. Une guerre civile s'alluma sous Louis XI et sous Charles YUI , mais ne dura qu'un moment. Malheureusement ce fut la religion qui donna naissance aux longues guerres civilesdela Ligue. Toutefois cesespècesdeguerres qui causent de grands maux à l'espèce sont favorables à Tindividu; elles mettent en valeur les qualités personnelles ; jamais il n'apparottà la£ois autant d'hommes remarquables que pendant les discordes intestines des peuples. Presque toujours les temps qui suivent ces discordes sont des temps d'éclat, de prospérité, de progrès , comme de riches moissons s'élèvent sur des champs engraissés .

Quelques faits principaux constituent la révolution de l'époque que nous venons de par« courir.

I^ seconde aristocratie perd le reste desa puis«i sance ; les gentilshommes ne vont plus être que les ofQciera de l'armée démocratique prête a se former sous Louis XIII et Louis XIY.

La monarchie des états finit avec les Yalois : elle ne se montre un moment sous Louis XIII que pour rendre le dernier soupir,

La monarchie parlementaire atteint le plus haut degré de son pouvoûr, et vient expirer, par abus de sa force , dans les démêlés de la Fronde.

La monarchie absolue monte donc en effet sur le trône avec le premier Bourl>on; il ne restoit plus à cette monarchie qu'à renverser quelques obstacles que balaya Richelieu.

Les états, pendant les guerres civiles, ne répondirentpointà ce qu*ondevoit attendre d'unaussi grand corps, soit qu'il repoussât, soit qu'il adoptât les nouvelles opinions; ce qui prouve qu'ils n*étoient point entrés dans les mœurs ou dans les libertés du pays. Ces états firent des actes remarquables de législation civile et administra* tive , mais ils ne montrèrent aucun génie poUti** que; ils furent mattrisés par les caractères individuels. Quand l'ordre reparut, sous Henri I Y , l'esprit humain , après avoir remué tant d'i* dées , après avoir passé à travers tant de crimes j s'étoit agrandi ;maislegouvemements'étoit res-i serré. Le parlement, rival victorieux de la représentation nationale, rendoit des arrêts politiques, disposoit de la régence, refusoit ou ordonnoit rimpôt; il y avoit deux pouvoirs législatifs. Les savants, les gens de lettres, les écrivains atta-

ANALYSE RAISONNÉE

chés de préférence à la robe, faisoient opposition à l'autorité des trois ordres. Les états de la Ligue achevèrent de déconsidérer des assemblées qui , luttant sans cesse contre les abus de la féodalité, de la couronne , du parlement et du peuple , n*a- Yoient jamais pu contenir le despotisme royal, refréner les injustices aristocratiques, arrêter les empiétements de la magistrature , enchaîner les violences populaires.

L'édit de Nantes constitua l'état civil et religieux des protestants ; ils obtinrent un culte pu* blic, des consistoires, des écoles, des revenus, et jusqu'à des forces militaires pour protéger leurs établissements. Les quatre-vingt-douze articles généraux de l'édit , et les cinquante-six articles particuliers , reprodnisoient à peu près les dispositions de redit de Poitiers , et des conventions de Flex et de Bergerac. Un codicille secret permettoit aux calvinistes de garder quelques places de sûreté pendant huit ans.

Les concessions n'étoient malheureusement qu'octroyées ; Henri IV les respecta, mais Richelieu et Louis XIV pensèrent que ce qui étoit accordé se pouvoit l'éprendre. Les protestants soutinrent trois guerres contre Louis XIIT. Le duc de Rohan, leur chef, appela les Anglois À leur secours; ils furent battus; la Rochelle tomba, et Louis XIV, après une longue série de séductions et de persécutions, révoqua i*édit de Nantes en 1668.

. A compter depuis la conjuration d'Amboise , i 560 , Jusqu'à la publication de l'édit de Nantes , en 1599 , s'écoulèrent trente-neuf années de massacres , de guerres civiles et étrangères , entremêlées de quelques moments de paix ; c'est à peu près la période qu'a parcourue notre dernière révolution. Ce temps de la Saint-Barthélémy et de la Ligue est le temps de la terreur religieuse , d'où sortit la monarchie absolue, comme le despotisme militaire sortit de la terreur politique de 1793. Il ne coula guère moins de sang françols dans les guerres et les massacresdu seizième siècle que dans les massacres et les guerres de la révolution. « Durant ces guerres (delà Ligue) sont « morts prématurément , et avant le temps , plus « de deux millions de personnes, tant de mort « violente que de nécessité et pauvreté , par fa- « mine et autrement. » ( La vie et déportements de Henri le Béarnois, )

Un capital immense fut dissipé ; les dettes de l'État se trouvèrent monter, sous Henri IV, a

trois cent trente millions de la monnoie de ce temps, sans parler de toutes les autres sommes absorbées et non constituées en dettes publiques, comme on le va voir par les autorités suivantes : « Le pauvre peuple avoit été tellement pillé, vexé, « saccagé , rançonné et subsidié , sans aucune re- « lâche ni moyen de respirer, qu'il ne lui restoit « plus aucune facilité de vivre , étant comme dé- « sespéré et résolu de quitter le pays de sa niis- « sance pour aller vivre en terre étrangère ; car, < depuis ledit temps , la ville de Paris et paj's « circonvoisinsavoient fourni trente-six millions « de livres, outre autre somme de soixante mil- « lions de livres ou environ, qui avoient été four- « nis par le clergé de France , sans les dons , em- « prunts et subsides levés extraordinairemeat, « tant sur ladite ville que sur le^ autres pays et « provinces du royaume : somme suffisante non-

« seulement pour conserver l'état de la France, « mais aussi , avec la terreur de l'ancien nom des * François, en rendre le nom formidable à tous « les autres princes , potentats et nations. > ( Vie et mort de Henri de Valois. )

Dans les pays qu'ils occupolent , les huguenots détruisirent les monuments catholiques et s'emparèrent des biens du clergé. Beaucoup de prêtres se marièrent, et restèrent néanmoins catholiques; leurs mariages furent sanctionnés par la cour de Rome et leurs enfants légitimés. La cour, de son c6té , ne se fit faute des biens ecclésiastiques.

R Son règne (de Charles IX) a aussi esté tncbé « d'avoir esté soubs lui les ecclésiastiques fort « vexez , tant de lui que des huguenots : les ho- « guenots les avoient persécutez de meurtres, 'i massacres, et expolié leurs eglisesde leurssainc- <« tes reliques ; et lui avoit exigé de grandes ded- •( mes, et aliéné et vendu le fonds et temporel de « l'Eglise, de laquelle vendition il tira grand a^ « gent. » (Bbantôme.)

Les députés du clergé de France , assemblés i Melun, représentèrent à Henri III, « qu'en plu- « sieurs archevêchés et évôchés il n'y avoit au- « cun pasteur ; et quant aux autres abbayes et « aux autres grands bénéfices étant aussi saos « pasteurs, le nombra en étoit quasi infini, mé- « mement que de cent trente-cinq diocèses qu'il « y a en Languedoc et en Goienne , par non-rési- « dence d'évôques et par maladie des autres, et « principalement par faute d'évôques pourvus en << titre , on avoit été quelques années sans y foire le « Salnt-Ghréme, tellement qu'il étoit tous les Jours

DE L'HISTOIRE DE FRANGE

besoin de Tallcr mendier de là les monts en Espagne. Au surplds , nul roi par avant lai (Henri III) n*aYoit été cause de tantdœconomats, con»titutions de pensions pour les femmes (voire la plus grande partie courtisanes)^ et autres personnes laïques sur les biens de TÉglise , et, qui pis est, il souffroit trafiquer des bénéfices, vendre , engager et hypothéquer le domaine de Dieu. Faisant autoriser et Justifier ces choses par jugement et lois publiques en son grand conseil, où de Fargent provenu de la vente d*un évéché ont été acquittées les dettes du vendeur, et en son conseil môme une abbaye y au- Tolt, été adjugée à une dame , comme lui ayant été baillée en don , avec déclaration qu'après son décès^ ses héritiers en jouiroieut par égale portion. » (Vie et mort de Henri de Vaiois,) Ces choses, que les catholiques reprochoient

amèrement à Henri III, ils les approuvoient

dans Charles IX.

La vente , saisie et jouissance des biens de rÉglise par des laïques, étoient accompagnées de la saisie , jouissance et vente des biens des particttliers, comme dans la révolution. Plusieurs édits et déclarations ordonnent la confiscation des biens des huguenots. Le parlement , en 1 S89 , rendit un arrêt pour faire procéder à la vente des biens de ceux de la nouvelle opinion, . . . ajin qu'on ne soit pas privé du fruit et secours espéré des saisies et ventes des biens' et héritages de ceux de la nouvelle opinion.

Un règlement du duc de Mayenne , de la même anace , exige le serment à Tunion catholique par le clergé , la noblesse , le tiers- état , les habitants des 'Villes et des campagnes , etc. Ce serment doit être prêté dans la quinzaine du jour de la publication du règlement. L'article 9 porte : « Après

• ladite quinzaine passée, sereiprocédé à la saisie « des biens meubles et immeubles de tous ceux « gui se trouveront refusant ou délaiant faire « ledit serment j soit ecclésiastique , noble , ou du « tiers état ; etsi , dans un moisaprès ladite saisie, « ils ne le voudroient faire , ou n'auroient proposé « excuse valable de leur absence et légitime em* « péchement, seront tenus et réputés pour enne-

• mis de Dieu et de l'État , et passé outre à la « vente desdits meubles ^ etc. »

On voit 'que les massacres , les injustices , les spoliations, ne sont pas , comme on l'a cru , particuliers à nos temps révolutionnaires. Les terroristes de la Saint-Barthélémy et de la Ligue

étoient des aristocrates nobles, des rois, des princes, des gentilshommes, Charles IX, Henri III , le duc de Guise, Ta vannes, Clermout, Coconas, la Mole, Bussy d'Amboise, Saint -Mesgrin , et tant d'autres : non-seulement ils lâchèrent les bourgeois de Paris sur les huguenots, mais ils trempèrent eux-mêmes leurs mains dans le sang. Les septembriseurs et les terroristes de 1792 et de 1793 étoient des démocrates plébéiens : au delà des meurtres individuels qu'ils commirent, ils inventèrent le meurtre légal , effroyable crime qui fit désespérer de Dieu; car si la justice de la terre peut jamais être armée du fer de l'assassin, où est la justice du ciel? Que reste-t-il aux hommes?

La terreur de la Saint-Barthélémy et de la Ligue fut approuvée par la grande minorité de la nation. On regarda aussi cette terreur comme nécessaire. On ne trouva pas contre Charles IX, qui nous fait tant d'horreur ac^ourd'hui , un seul écrit de ses contemporains catholiques ; il est loué au contraire , de presque tous les hommes de mérite de cette époque, du Tillet, Brantôme, Ronsard, tandis que Henri III est accablé d'outrages.

J'ai souvent cité les pamphlets de la Ligue, parce qu'on y suit mieux le mouvement des opinions. C'est la première fois que la presse a joué un rôleimportantdans les troubles politiques ; par son moyen la pensée étoit devenue , ainsi que de nos jours, un élément social ^ un fait qui se mêloit aux autres faits , et leur donnoit une nouvelle vie. La plume étoit aussi active que l'épée. Comme chacun avoit la liberté entière dans son parti , et n'étoit proscrit que dans l'autre , il y avoit réellement liberté de la presse. Les imaginations audacieuses de Rabelais , le Traité de la servitude volontaire de la Boétie , les Essais de Montaigne, la Sagesse de Charron, la République de Bodin, les écrits polémiques, le Traité où Mariana va jusqu'à défendre le régicide, prouvent qu'on osa tout examiner. Comme la succession à la couronne étoit contestée, les catholiques , en se divisant à ce sujet , examinèrent hardiment les principes de la monarchie, et les protestants rêvèrent la république aristocratique. La liberté politique et la liberté religieuse eurent un moment pleine licence, en s'appuyantà la liberté de la presse , leur compagne , ou plutôt leur mère. Mais cet horizon, qui s'ouvrit un moment dans l'esprit humain , se re-

ANALYSE RAISONNÉE

ferma tout à coup. La réaction qui suit l'action, quand i action n'est pas consommée , précipita la France sous le joug.

Eu résumé, les guerres civiles religieuses du seizième siècle, qui ont duré trente-neuf ans, ont engendré les massacres de la Saînt-Barthêlemy, ont versé le sang de plus de deux raillions de François , ont dévoré près de trois milliards de notre monnole actuelle, ont produit la saisie et la vente des biens de TÉgiise et des particuliers , ont fait périr deux rois de mort violente , Henri III et Henri IT, et commencé le procès criminel du premier de ces rois. La vérité religieuse , quand elle est faussée, ne se livre pas à moins d'excès que la vérité politique lorsqu'elle a dépassé le but.

Maintenant je vais cesser de raconter les faits et les mœurs qui n'ont plus rien de caractéristique et de pittoresque. Les mœurs du dix-septième siècle , non les opinions , étoient à peu près celles qui précédèrent immédiatement l'époque révolutionnaire. Les François qui parlèrent la langue de Louis XIII, de Louis XIV et de Louis XV, sont si près de nous , qu'il semble que nous les ayons vus vivants. Il n'y a pas longtemps que sont morts des vieillards qui avoient connu Fontenelle. Fontenelle étoit né en 1057 , et d'Espernon étoit mort en 1643. La veuve du duc d'Augoulème , fils naturel de Charles IX , ne trépassa que le 10 aoôt 1715. Quelques réflexions génémles sur les quatre règnes de la monarchie absolue termineront cette analyse misannée de notre histoire.

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