TOILE
Marguerite de Valois se consoloitàUssonde la perte de ses grandeurs et des malheurs du ro.> auffic
* Je cliaoge le mot du texte.
DE L'HISTOIRE DE FRANCE
iS9$
paria seule vue de lUvoire de son bras; selon le père la Coste, elle avoit triomphé du marquis de Canillac qui la gardoit dans ce château. Elle faisoit semblant d'aimer la femme de Canillac. « Le bon du jeu , dît d'Aubigné , fut qu'aussitost « que son mari (Canillac) eut le dos tourné pour « aller à Paris , Marguerite la despouilla de ses « beaux joyaux, la renvoya comme une péteuse « avec tous ses gardes, et se rendit dame et mais- « tresse de la place. Le marquis se trouva beste, et
• servit de risée au roi de Navarre. »
Marguerite pleuroit les objets de son attachetaent lorsqu'elle les avoit perdus , faisoit des vers à leur mémoire, et déclaroit qu'elle leur seroit toujours fidèle :
Alys , de qui la perf e attriste mes années ; Ai) s , digne des vcpux de tant drames bien nées , Qae J'avois élevé pour montrer aux humains Une œuvre de mes mains !
Si Je cesse d'aimer, qu'on cesse de prétendre. Je ne veux désormais être prise , ni prendre.
- Et dès le soir même Mai^erite étoit prise, et nentoit à son amour et à la muse. La Mole ayant été décapité , elle soupira ses regrets au beau Hyacinthe, « Le pauvre diable d'Aubiac, en al-
• lant à fa potence , au lieu de se souvenir de son «ame et desonsalut,baisoitunmanchonde velours « raz bleu qui lui restoit des bienfaits de sa dame. » Aubiae, en voyant Marguerite pour la première fois, avoit dit : « Je voudrois avoir esté aimé
• d'elle \ à peine d'estre pendu quelque temps
• après. » Martigues portoit aux combats et aux assauts un petit chien que lui avoit donné Marguerite. D'Aubigné prétend que Marguerite avoit fait faire à Ilsson les lits de ses dames extrêmement hauts , « afin de ne plus s'escorcher , comme sou- « loit , les espaules en s'y foui'rant à quatre pieds « pour y chercher Pominy , » filsd'un chaudronnier d'Auvergne , et qui^ d'enfant de chceur qu'il étoit, devint secrétaire de Mai^erite. Le même historien Ja prostitue dès l'âge de onze )9ins à d'Antragués et à Charin ; il la livre à ses deux fibres , François, duc d'Alençon, et Henri IIL Mais il ne faut pas croire entièrement d'Aubigné, huguenot hargneux, ambitieux, mécontent, d'un esprit caustique : Pibrac et Brantôme ne parlent pas comme lui.
Marguerite n'almoit point Henri IV, quelle trouvoit sale. « Elle recevoit Champvalion dans « un lit éclairé avec des flambeaux , entre dettx
' Le texte est plus franc.
« linceuls de taffetas noir.... Elle avoit escouté « M. de Mayenne , bon compagnon , gros et gras^ « et voluptueux comme elle, et ce grand desgousté « de vicomte de Turenne, et ce vieux rufian de «« Pibrac, dont elle montroit les lettres pour rire « à Henri IV ; et ce petit chicon de valet de Pro- « vence. Date, qu'avec six aulnes d'étoffe elle R avoit anobli dans Usson ; et ce bec- jaune de Ba* « jaumont , » dernier amant de la longue liste qu'avoil commencée d'Antragues , et qu'avoient continuée , avec les i^voris déjà cités, le duc de Guise, Saint-Luc et Bussy.
Au milieu de ces débordements , il faut donner place à la rigide façon d'être des réformés et à la vie austère de ces magistrats catholiques qui ressembloient à des Bomains du temps de Cincinnatus , transportés à la cour d'Élagabale. Duplessis- Mornay étoit l'exemple du parti protestant. Sa vertu lui conféroit le droit d'avertir Henri IV de ses foiblesses : sur lechamp de bataille de Coutras, au moment où l'action alloit commencer, il i-eprésente au jeune roi de Navarre qu'il a porté le trouble dans une honnête famille par une liaison criminelle ; qu'il doit à son armée la réparation publique de ce scandale , et à Dieu , devant lequel il va peut-être paroltre, l'humble aveu de sa faute. Henri se confesse au ministre Chandieu , et dit aux seigneurs de sa cour qui l'en veulent détourner : « On ne peut trop s'humilier devant Dieu, « ni trop braver les hommes.» Il tombe ensuite à genoux avec ses soldats protestants ; le pasteur prononce la prière. Joyeuse, à la tête de l'armée catholique, les voit , et s'écrie : « Le roi de Navarre « a peur î — Ne le prenez pas là , répond Lavar- « din ; ils ne prient jamais sans qu'ils soient re- R solus de vaincre ou de mourir. » Joyeuse per • dit la bataille et la vie.
Mornay , comme Sully , resta fidèle à sa religion lorsque Henri IV l'abjura : outragé par un jeune gentilhomme , il en demanda justice à Henri IV, qui lui répondit : « Monsieur Duplessis, j'ai a un extresme desplaisir de l'injure que vous avez « reçue, à laquelle je participe comme roi et « comme votre ami. Pour le premier, je vous en « ferai justice et à moi aussi ; si je ne portois que le « second titre, vous n'en avez nul de qui l'espée n f ust plus preste à degaisner , ni qui y portast sa vie «plus gaiement que moi. ,» Sous Louis XIII, Mornay toujours considéré, mais tombé dans la disgrâce et obligé de renoncera son gouvernement de Saumur, voulolt quitter la France : « On gra-
ANALYSE RAISONNÉË
« verasur mou tombeau, disoit-il, enterre estran- « gère: « Ci-gisigni, aagé de soixantotreize ans, « après en avoiremployésans reproche quarante- « six au service d^ deux grands rois, fut con- « traint de chercher son sepulchre hors de sa
• patrie. »
Les magistrats catholiques off roient encore des moeurs plus graves et plus saintes. Pendant plusieurs siècles ils ne reçurent ni présents, ni visites , ni lettres, ni messages relativement aux procès. Il leur étoit défendu de boire et de manger avec les plaideurs; on ne leur pouvoit parler qu'à Taudience; le commerce leur étoit interdit ; ils ne paroissoient Jamais à la cour que par ordre du roi. La justice fut d'abord gratuite; les conseillers au parlement recevoient cinq sous parisis par jour, le premier président mille livres par an , les trois autres présidents cinq cents livres ; on y ajoutoit un mauteau d'hiver et un manteau d'été. Il falloit trente ans d'exercice pour obtenir, à titre de pension , la continuation d'un si modique traitement. Lorsque ces magistrats n'étoieut point de service. Ils n*étoient point payés, et retouruoient enseigner le droit dans leurs écoles. Sous Charles YI , le parlement étoit si pauvre , que le greffier ne put dresser le procès- verbal de quelques fêtes données à Paris, parce qu'il n'avoit pas de parchemin, et que sa cour n'avoit pas d'argent pour en acheter. Toutes les dépenses du parlement de Paris , vers ' le quatorzième siècle, s'élevoient à la somme de onze mille livres, monnoie de ce temps.
Quant à la science, ces anciens magistrats la considéroient comme une partie de leurs devoirs, et depuis l'enfance jusqu'à la vieillesse, leur vie n'étoit qu'une longue étude. «L'an 1 545 , ditHenri « de Mesmes , fils du premier président de Mes- « mes, je fus envoyé à Toulouse pour estudier en « lois avec mon précepteur et mon frère, sous la «conduite d*un vieux gentilhomme tout blanc, « qui avoit voyagé longtemps par le monde. Nous « estions debout à quatre heures , et , ayant prié
* « Dieu, allionsà cinq heures aux estudes, nos gros « livres sous le bras, nos ecritoires et nos chande- « liers à la main. »
De Thou rencontra Charles de Lamoignon à Valence , où Cujas expliquoit Papinien ; il accompagna en Italie Paul de Foix et Arnauld d*Ossat. De Foix se faisoit lire en sougant à l'auberge , et pour se délasser, quelques pages d'Aristote et de Cicéron dans leur langue originale, ou les sommaires de Cujas sur le Digeste : de Thou étoit
rauditoire, et de Chœsne, qui devint président à Chartres , le lecteur. Le chancelier d'Aguesseau raconte à peu près la même chose de l'éducatioa que lui donna son père : « Mon père nous meooit « presque toujours avec lui dans ses fréquents « voyages ; son carrosse devenoit une e^^ de « classe où nous avions le bonheur de travailler « sous un aussi grand maître. Après la prière des « voyageurs, par laquelle ma mère commençoit « toujours sa marche, nous expliquions les au-
teurs grecs et latins.
a La règle ordinaire de mon père et de
«ma mère étoitde réserver, pour l'exercice coati* « nuel de leur charité , la dlme de tout ce qu'Us rece- « voient. Ils regardoient les pauvres comme leurs « enfi^ts; desorte que, s'ils avoient 1 0,000 fraocs « à placer, ils n'en plaçoient que huit , et en don- « noient deux aux pauvres, qu'ils r^ardoient « comme leur propre sang , par une adoption « sainte et glorieuse pour eux , qui mettoit Jésas- « Christ même au nombre de leurs enfants. Mais « les calamités publiques et particulières augmen- « toient presque toujours la part des pauvres biea « au delà de cette proportion, b
A la mort d'un des ancêtres de de Thou, le parlement déclara que non-seulement il assisteroit aux obsèques de son président, mais qu'il en pleureroit la perte aussi longtemps que la justice règneroit dans les tribunaux ; déclaration qui fut inscrite sur les registres. £n 1588, les litières et les carrosses commençoient à être en usage à la cour ; la présidente de Thou n'alloit jamais par la ville qu'en croupe derrière un domestique, pour servir de règle et d'exemple aux autres femmes.
On remarque, sous le règne des Valois, un Chrestien de Lamoignon : il en est de certaines familles comme de certains hommes; elles sout longtemps à chercher leur génie, et testent iaconnues jusqu'à ce qu'elles l'aient trouvé. Les Lamoignon, de braves et obscurs chevaliers qu'ils étoient, devinrent des magistrats illustres ; o»is ils seniblèrent retenir quelque chose de leur première destinée ; la robe ne fut que leur cotte d'a^ mes : la Providence réserva à Malesherbes un cliamp de bataille, un combat glorieux, et la mo(t par le glaive. Le Chrestien de Lamoignon du seizième siècle avoit étudié sous Cujas, comme son père Charies sous Alciat; il vécut au milieu des guerres civiles. Entre auti'es aventures, il revint deBourgesà Paris, déguisé en mendiant; il entra
DE L'HISTOIRE DE FR^SCE
dans Ba maison comme Ulysse, en demandant l'anmône ; Il y fut reçu avec des larmes de joie par ses frèreset ses sœurs. Bâ ville n*étoit d*abord qn*une petite gentilhommière contenant à peine deux ou trois chambres à donner aux étrangers: dans la plus grande, on mettoit quatre lits. Dans la suite Bâ ville devint un château où se rassembloit la meilleure et la plus illustre société : madame de Sévigné y rencontroit , dans une bibliothèque célèbre , « le père Rapin , et Bourdaloue « dont Tespritétoit charmant et d'une facilité fort « aimable. »
Une anecdote fait connottre la simplicité des mcenrs de ces anciens magistrats : « Claude de « BuUion, dit le président de Lamoignon dans ses « Mémoires, avoit été nourri avec feu mon père. « U aimoit à me conter comment on les portoit tous « deux sur un môme âne , dans des paniers , Tun « d'un côté , Fautre de l'autre, et qu'on mettoit « un pain du c6té de mon père , parce qu'il étoit
• plus léger que lui , pour faire le contre-poids. »
Le premier président le Maître stipuloit dans les baux de ses fermiers : « Qu'aux veilles des « quatre bonnes fêtes de l'année et au temps des
• vendanges, ils seroient tenus de lui amener une
• charrette couverte, avec de bonne paille fraîche « dedans, pour y asseoir Marie Sapi , sa femme, « et sa fille Geneviève, comme aussi de lui aroe- « ner un ânon et une ânesse pour monture de leur « cliambrière,pendantquelui, premier président, « marcheroit devant , sur sa mule , accompagné
• de son clerc , qui iroit à ses côtés. »
Ces hommes si simples, si doctes, si intègres, qai s'avançoient au milieu des générations nouvelles comme les oracles du passé, étoient encore des juges intrépides: non-seulement ils étoient les gardiens des lois, mais ils en étoient les soldats, et savoient mourir pour elles.
Brantôme, parlant du chancelier de FHospital: « C'estoit un autre censeur Caton, celui-là, et qui m savoit très-bien censurer et corriger le monde « corrompu. II enavoit du moins toute l'apparence « avec sa grande barbe blanche, son visage pasle, « sa façon grave , qu'on eust dit à le voir que c'es- « toit un vrai portrait de saint Jerosme.
« Il ne falloit pas se jouer avec ce grand juge et « rude magistrat ; si estoit-il pourtant doux quel-
« quefois , là où il voyoit de la raison
« Ces belles lettres humaines lui rabattolent Iieau- « coup de sa rigueur de justice. Il estoit grand " orateur et fort disert , grand historien , et sur-
« tout très-divin poète latin , comme plusieurs de « ses œuvres Tout manifesté tel. »
L*Hospital , peu aimé de la cour et disgracié, se retira pauvre dans upe petite maison de campagne auprès d*Étampes. On Faccusoitde modération en religion et en politique : des assassins lui furent dépêchés lors du massacre de la Saint- Barthélémy. Ses domestiques s'empressoient de fermer les portes de sa maison : «c Non, non , dit- <t il, si la petite porte n^est bastantepour les faire « entrer, ouvrez la grande. >
La veuve du duc de Guise sauva la fille du chancelier, en la cachant dans sa maison ; il dut lui-même son salut aux prières de la duchesse de Savoie. Nous avons son testament en latin ; Brantôme le donne en françois.
« Ceux , dit FHospital , qui m'avoient chassé , « prenoient une couverture de religion, et euxn mesmes estoient sanspitié et sans religion ; mais a je vous puis assurer qu'il n'y avoit rien qui les « emust davantage que ce qu'ils pensoient, que « tant que je serais en charge, il ne leur seroit « permis de rompre les edits du roi , ni de piller « ses finances et celles de ses sujets. « Au reste , il y a près de cinq ans que je mène
« icila viedeLaërte etne
n veux point raf raischir la mémoire des choses que « j'ai souffertes en ce département de la cour. » Les murs de sa maison tomboient; il avoit de la peine à nourrir ses vieux serviteurs et sa nombreuse famille ; il se consoloit , comme Cicéran , avec les muses. Mais il avoit désiré voir les peuples rétablis dans leur liberté, et il mouiiit lorsque les cadavres des victimes du fanatisme n'avoient pas encore été mangés des vers, ou dévoi'és par les poissons et les corbeaux.
Après la journée des barricader, le duc de Guise alla avec sa suite visiter le premier président Achille de Harlay : « Il se pourmenoit dans son a jardin, lequel s'estonna si peu de leur venue, « qu'il ne daigna pas seulement tourner la teste , « ni discontinuersa pourmenade commencée, la- « quelle achevée qu'elle fut et estant au bout de « son allée, il retourna, eten tournant il vit leduc <c de Guise qui venoit à lui; alors ce grand magis- « trat levant la voix, lui dit : C'est grand pitié « quand le valet chasse le maistre. Au reste , mon « ame est à Dieu, mon cœur est à mon roi ,et mon « corps est entre les mains des meschants : qu'on n en fasse ce que l'on voudra. ^ Le mépris de la vertu écrasoit Torgueil de l'amliltion.
AxNALYSE RAISOISNËE
Matthieu Mole, pendant les troubles de la Fronde, répondoit à des menaces : « Six pieds « de terre feront toujours raison du plus grand « homme du monde. >»
Ici se termine la peinture des mœurs du seizième siècle ; avec celle des siècles féodaux, elle compose toute la galerie des tableaux de notre ancien édifice monarchique.
Au surplus rhistoire, qui dit le bien comme le mal, doit reconnoitre aujourd'hui que les Valois n'ont point été traités avec impartialité. C'est de leur règne qu'il faut dater le perfectionnement des lois administratives , civiles et criminelles ; on en compte quarante-six sous le règne si court de François II , cent quatre-vingt-huit sous le règne de Charles IX , et trois cent trente sous celui de Henri III : les plus remarquables furent Touvrage du chancelier de l'Hospital.
Le siècle des arts en France est celui de François V en descendant jusqu'à Louis XIII, nullement le siècle de Louis XIV : le petit palais des Tuileries, le vieux Louvre, une partie de Fontainebleau et d'Anet, la chapelle des Valois à Saint- Denis, le palais du Luxembourg, sont ou étoient pour le goùtfortaU'dessusdesouvragesdu grand
roi.
La race des Valois fut une race lettrée, spirituelle, protectrice des arts, qu'elle sentoit bien. Nous lui devons nos plus beaux monuments : jamais, dans aucun pays et à aucune époque, l'application de la statuaire à Tarchitectonique n'a été poussée plus loin qu'en France au seizième siècle : Athènes n'offre rien de supérieur aux cariatides du Louvre. Louis XIV regardoit les artistes comme des ouvriers; François Y% comme des amis. Louis XIV , plus véritable souverain que les Valois,leurfutinférieur enintelligenceet en courage. Autour de François II , de Charles IX, de Henri III , on aperçoit encore les restes Indépendants de Taristocratie; autour de Louis le Grand , les descendants des fiers seigneurs de la Ligue ne sont plus que des courtisans, troquant l'orgueil de leur indépendance contre la vanité de leurs noms, mettant leur honneur à servir, ne tirant plus Fépée que dans la cause d'un maître. Henri IV lui-même a quelque chose de moins royal et de moins noble que les princes dont il reçut la couronne : tous ensemble sont effacés par les Guise, véritables rois de ces temps.
La vérité religieuse, sous le règne des derniers
Valois , lutta corps à corps avec la vérité philofiO' phique et la terrassa; il y eut choc entre le passé et l'avenir : le passé triompha, parce qu'il mit les Guise à sa tête.