AVANT-PROPOS
MAKS 1831.
« SouTenez-Toiis , pour ne pas perdre de vae le « tnio da iDOnde , qa*à cette époqae ( la chute de
m. Vtmfire romain )
« Il y avoU des liistorient qui^fouilloient
« eomiiie moi les archives du passé au milieu des « raines du présent; qui écrivoleut les annales des « ancienDes révolutions au brnit des révolutions « Doaveiles ; eux et moi pfenant pour table , dans « rédlJioe croulant, la pierre tombée a nos pieds, « en attendant œlie qui devott écraser nos tètes, w ^ {Étude aiziéme, seconde partie. )
le oe voudrois pas, pour ce qui me reste à vivre , ïr les dix-hait-mois qui viennent de s'é- Oa n*aura jamais une idée de la violence que je mo sais Êûte; j'ai été forcé d'abstraire mon esprit éx , douze et quinze heures par jour, de ce qui se pMsoti autour de moi, pour me livrer puérilement à la oomposition d'un ouvrage dont personne ne une ligne. Quiliroit quatre gros volumes, Yaoa a bien de la peine à lire le feuilleton d'une ? J*écrivois l'histoire ancienne, et l'histoire frappoit à ma porte; en vain je lui criois : • Attendez, je vais à vous » Elle passoit au bruit éi eaooo , en emportant trois générations de rois.
Et qœ le temps concorde heureusement avec la
■atiue œéine de ces Études ! On abat les croix , on
^sursoit les prêtres ; et il est question de croix et
^prêtres à toutes les pages de mon récit : on ban-
ûtles Capets, et je publie une histoire dont les
occupent huit siècles. Le plus long et le
travail de ma vie , celui qui m'a coûté le
pks de redierches, de-soins et d'années, celui où
]*ai peut-être remué le plus d'idées et de faits , parott
tersqalt ne peut trouver de lecteurs; c'est comme
li je le jeCols dans un puits , où il va s'enfoncer sous
raïus des décombres qui le suivront. Quand une
ttciéeé se compose et se décompose; quand il y va
fcrexisteace de chacun et de tous; quand on n'est
caiTEa*3iu%*vn. — tour i.
pas sûr d^un avenir d^une heure, qui se soucie de ce que fait, dit et pense son voisin? Il s'agit bien de Néron, de Constantin , de Julien , des Apôtres , des Martyrs , des Pères de l'Eglise , des Goths , des Huns, des Vandales, des Francs, de Clovis , de Charlemagne, de Hugues Capet et de Henri IV I II s'agit bien du naufrage de l'ancien monde , lorsque nous nous trouvons engagés dans le naufrage du monde moderne ! N'est-ce pas une sorte de radotage, une espèce de foiblesse d'esprit , que de s'occuper de lettres dans ce moment? Il est vrai,; mais ce radotage ne tient pas à mon cerveau , il vient des antécédents de ma méchante fortune. Si je n'avois pas tant fait de sacrlQces aux libertés de mon pays, je n'aurois pas été obligé de contracter des engagements qui s'achèvent de remplir dans des circonstances doublement déplorables pour moi. Je ne puis suspendre une publication ' dont je ne suis pas le maître; il faut donc couronner par un dernier sacrifice tous mes sacrifices. Aucun auteur n'a été mis à une pareille épreuve : grâce à Dieu , elle est à son terme : je n'ai plus qu'à m'asseoir sur des ruines, et à mépriser cette vie que je dédaignols dans ma jeunesse.
Après ces plaintes bien naturelles , et qui me sont involontairement échappées, une pensée me vient consoler. J'ai commencé ma carrière littéraire par un ouvrage où j'envisageois lé christianisme sous les rapports poétiques et moraux ; je la finis par un ouvrage où je considère la même religion sous ses rapports philosophiques et historiques : j'ai commencé ma carrière politique avec la Restauration , je la finis avrc la Restauration. Ce n'est pas sans une secrète satisfaction queje me trouve ainsi conséquent avec moi-même. Les grandes lignes de mon existence n'ont point fléchi : si, comme tous leshomm?s , je n'ai pas été semblable à moi-même dans les détails, qu'on le pardonne à la fragilité humaine.
* Celle de la dernière livraison de la premi(>re é<lition de ses OEavres complètes. (Lep...)
MÉFACB.
Les principes sur lesquels se fonde la société m'ont été chers et sacrés; on me rendra cette justice de reconnottre qu*un amour sincère de la liberté respire dans mes ouvrages , que j*ai été passionné pour rhonneur et la gloire de iQa patrie; que, sans envie, je n*ai jamais refusé mon admiration aux talents dans qiialque parti qu'ils se soient trouvés. Me serois-j6 laissé trop emporter à Tardeur de la polé* mique? Je m'en repens , et je rends justice aux qualités que je pourrois avoir méconnues : je Y^ux quitter le monde en ami.
PREFACE
Hérodote commence son histoire par déclarer les motifs qui la lui ont fait entreprendre; Tacite explique les raisons qui lui ont mis la pluine à la main. Sans avoir les talents de ces historiens , je puis imiter leur exemple ; je puis dire , comme Hérodote , que j'écris pour la gloire de ma patrie, et parce que j'ai vu les inaux des hommes. Plus libre que Tacite, je n'aime ni ne crains les tyrans. Désormais isolé sur la terre , n'attendant rien de mes travaux , je me trouve dans la position la plus favorable à indépendance de récrivain , puisque j*habite déjà avec les générations dont j*ai évoqué les ombres.
Les sociétés anciennes périssent ; de leurs ruines sortent des sociétés nouvelles : lois, mœurs, usages, cou tumes^opi nions, principes mémeitout est changé. Une grande révolution est accomplie , une grande révolution se prépare : la France doit recomposer 9es annales , pour les mettre en rapport avec les progrès de rinteiligence. Dans cette nécessité d'une reconstruction sur un nouveau plan, ou laut-il chercher des matériaux? Quels sont les travaux exécutés avant notre temps ? Qu'y a*t-il à louer ou à blâmer dans les écrivains de l'ancienne école historique? La nouvelle école doit-elle être entièrement suivie, et quels sont les auteurs les plus remarquables de cette éeole? Tout est-il vrai dans les théories religieuses , philosophiques et politiques du moment? Voilà ce que je me propose d'examiner dans cette préface. Je travaillois depuis bien des années à une histoire de France dont ces Études ne présenteront que l'exposition,, les vues générales et les débris. Ma vie manque à mon ouvrage : sur la route où le temps m'arrête, je montre de la main aux jeunes voyageurs les pierres que j*avois entassées , le sol et le site où Je Toulois bâtir mon édlGce.
OfigiM eoiDDaae des peuples de TEuiope. Doeamenti et hUtortHn étrangers à ooosuiler pour rhiitotie de Franoe.
Les anciens avoient conçu l'histoire autrement que nous; ils la regardoient comme un simple ensei-
Snement, et, sous ce rapport, Aristote la place ans un rang inférieur à la poésie : ils attachoient peu d'importance à la vérité matérielle; pourvu qu'il y eât un fait vrai ou faux à raconter, que ce fait offrît un grand spectacle ou une leçon de morale et de politique , cela leur sufûsoit. Délivrés de ces immenses lectures sous lesquelles hmagioatioa et la
mémoire sont également écrasées, ils avoient peu de documents à consulter; leurs citations ne sont presque rien , et quand ils renvoient à une autorité, c'est presque toujours sans indication précise. Hé* rodote se contente de dire dans son premier livre , ÇI403 qu'il écrit diaprés les historien^ de Perse çjt de Pbcanicie ; dans iop second livre , Euiei^, il parle d'après les prêtres égyptiens qui lui ont h leun Annales. 11 reproduit un vers de V Iliade, un passage de VOdy^sée, un fragment d'Eschyle : il ne faut pas plus d'autorités à Hérodote , ni à ses auditeurs des jeux Olympiques. Thucydide n'a pas une seule citation ] il roeqtion»e sfulemeut quelques chants populaires.
Tite-Live ne s'appuie jamais d'un texte : des au^ êeurs, des historiens rapportent; c'est sa manière de procéder. Dans sa troisième Décade , il rapt>elle lesdiresde Clntius AHmcQtus, prisonnierd'Annibal, et de Cœlius et Valérius sur la guerre Punique.
Dans Tacite les autorités sont moins rares, quoique encore bien peu nombreuses; on n'en compte que treize de nominales : ce sont , dans le premier livre desjéntMieSi Pline, historien dés guerres de Germanie; dans le quatrième livre, les Mémoires d'Agrippine, mère de Néron , ouvrage dont on ne sauroit trpp déplorer la perte ; dans le treizième livre, Fabius Kusticus, Pline rhistorieut etCluvius ; dans le quatorzième, Gluvius; dans le quiuzième, Pline. Dans le troisième livre d^ Histoires, Tacite nomme Messala et Pline , et renvoie à des Mémoires qu'il avoit eutreles mains; dansi le quatrième livre , il s'en réfère aux prêtres égyptiens; dans les Mœurs des Germains, il écrit un vers de Virgile en laltérant. Souvent il dit : « Les bistorîens de ces temps racontent : » Temporumillorum scriptoresprodideri»/; il explique son système en déclarant qu'il ne rapporte le nom des auteurs que lorsqullsdiffèraot entre eux. Ainsi deux eitations vagues dans Hérodote, pas une dans Thucydide, deux ou trois dans Tite-Live, et treize dans Tacite, forment tout le corps des autorités de ces historiens. Quelques biographes oomine Suétone et Plutarque surtout, ont lu un peu plus de Mémoire* ; mais les nombreuses citations sont laissées aux compilateurs, comme Pline le naturaliste. Athénée , Macrobe , et saint Clément d*Alexan« drie, dans ses Stromates.
Les annalistes de l'antiquité ne faisolent point entrer dans leurs récits le tableaq des différentes branches de l'administration : les sciences , les arts , l'éducation publique, étoient rejetés du domaine de l'histoire ; Clio marcboit légèrement , débarrassée du pesant bagage qu'elle traîne aujourd'hui après elle. Souvent l'historien n'étoit qu'un voyageur racontant ce qu'il avoit vu. Maintenant Tliistoire est une encyclopédie; il y faut tout faire entrer, depuis Tas* tronomie jusqu'à la chimie ; depuis l'art du finaneier jusqu'à celui du manufacturier; depuis la connoissanee du peintre, du sculpteur et de l'architecte, jusqu'à la science de l'économiste; depuis Tétude des lois ecclésiastiques, civiles et criminelles , jusqu'à celle des lois politiques. L'historien moderne se laisse-t-il aller au réeit d'une scène de mceurs et de
^RÉFAÔti.
i, b gabelle survient flo keâU milieu; on hnp^i réelame; la guerre, la navigation, le , accourent. Comment les armes étoientc8s frites alors? D*où tiroit-on les bois de construotiot ? GcMnlMeo valolt la livre de poivre? Tout est fÊtéÊÙ Fauletir n*a pas remarqué que Pannée com- ■nçeit à Pâques et qu'il Tait datée du !«' janvier. GMHMat voulex-vous qu*on s*assure en sa parole, fil i*cst trompé de page dans une citation, ou s*tl a wâ eolé rédition ? La société demeure inconnue , ir» ignore la couleur du haut-de-chausses du roi ftkfriidumare d'argent. Cet historien doit savoir sn-settiement ce qui se passe dans sa patrie, mais mnrt dans les contrées voisines ; et parmi ces détail , il faut qu'une idée philosophique soit présente àttptfBséeet lui serve de guide. Voilà les inoon* vénieDts de lliistoire moderne : ils sont tels qu'ils empêcheront peut-être d'avoir jamais des hisconune Thucydide, Tite-Live et Tacite; mais Mae peut éviter ces ineonvénients , et force est de i>fiûamettre.
L'éerivain appelé à nous peindre un jour un grand tihleau de notre histoire, ne se bornera pas à la ittherehe des sources d'où sortent immédiatement kiFranks et les François; il étudiera les premiers ôèdes des sociétés qui environnent la France, parce fse les jeunes peuples de diverses contrées , comme lîicnfonts de divers pays, ont entre eux la ressem- Mnoe aommune que leur donne la nature , et parce faeces peuples, nés d'un petit nombre de fiimilles tfKéw^ conservent dans leur adolescence l'empreinte àa tnits maternels.
Qoatreespèeesdedocuments renferment l'histohre ticfe des nations dans l'ordre successif de leur %i: les poésies, les lois, les chroniques contenant b frits généraux, les mémoires peignant les mœurs Hh vie privée. Les hommes chantent d'abord; ils àiiiintcssnite.
Kflus n'avons phis les BardHs que it tecueillir Chsfraagne; il ne nous reste qu'une ode en i'hon* delà victoire que Louis, fiUde Louis le Bègue, en 881 sur les Normands; mats le moine et Saint-Gall et Brmold le Noir ont tout à fait écrit fras le goât de la chanson germanique.
La mythologie et les poésies Scandinaves; les Edda H les Sagas ; les chanu des Scaldes , que nous ont Mmrvés Snorron, Saxon le Grammairien, Adam ^ MoM et les chroniques anglo-saxonnes ; les Ni- Whsp , quoique d'une date plus récente , suppléent taes pertes : on verra l'usage que j'en al fait en esttyiatdetraeerrhistoiredes moeurs barbares. Quant tttqui eoneeme les langues, les évangiles goths fUlplitlas sont un trésor.
tair le midi de la France, M. Raynonard a ré- Uité Pancienne langue romane , et , en publiant lu paésies écrites ou chantées dans cette langue , il Mada un service important.
M. Fanriel , à qui nous devons la belle traduction fri chants populaires de la Grèce, doit montrer, frMh formation de la langue romane, les traces frstiiQit irins anciennes tangues de la Gaule , encore •Bjounilitti , l'une en Ecosse, l'autre dans le
pays de Galles et ta Basse-BretagUe, la troisième, chez les Basques. Il a remarqué un poëgie sur les guerres des Arabes d'Espagne et des chrétiens de rOocitanie, dont le héros est un prinee aquitain nommé Walther : ne seroit-ce point WaifVre? Plusieurs chants remémorent les rébellions de divers chefs du midi de la France contre les monarques carlovingiens .* cela sert de plus en plus à prouver que les hostilités de Charles le Martel , de Pépin et de Charlemagne, contre les princes d'Aquitaine, eurent pour cause une inimitié de raee, les descen* ^ dants des Mérovingiens régnant au delà de la Loire. On nous fait espérer que M. Faurïel s'occupe d'une histoire des Barbares dans les provinces méridionales de la France : le sujet seroit digne de son rare .savoir et de ses talents.
Il ne faut pas s'en tenir aux lois salique , ripuaire et gombette pour l'étude des lois barbares; on doit considérer comme ehapitres d'un même code natio* nal, les lois lombardes , allemandes, bavaroises, russes (celles-ci ne sont que le droit suédois) , an* glo-saxonnes et galliques : avec les dernières on peut -reconstruire plusieurs parties du primitif édifice gaulois. Toutes ces lois ont été imprimées ou séparément ou dans les différents recueils des historiens de la France, de l'Italie, de T Allemagne et de l'Angleterre. Le père C«anciani recueillit à Venise , en 1781 , Barbarum leges anUqii»^ en cinq volumes in-fol. ; excellente collection qui devrait être dans nos bibliothèques s on y trouve la traduction italienne des AêSÏsM au royaume <h Jérusakm et di-» vers morceaux inédits. On a.ssuve que nous aurons bienttf t les Assises entières publiées sur le manuscrit retrouvé, avec les traductions grecque-barbare , et italienne, de 1 490. L'Académie des inscriptions s'en occupe.
La oollatlon des deux textes de la lot salique, dont il existe dix-huit ou vingt manuscrils connus , collation f^ite par M. MTiarda, est estimable; il sera bon d'y avoir égard. Mais Bignon reste toujours docteur en cette niatière, comme Baluze est à janoais l'homme des Capituhires et des Formuks,
Après les poésies et les lois , on ne consultera pas sans fruit, pour les six premiers siècles des temps barbares, les historiens de la Bussie, de la Pologne , de la Suède et de l'Allemagne, quoique en général ils aient écrit après les ndtres.
Le plus ancien annaliste russe est un moine de Kioff , Nestor. La monarchie russe fut fondée vers le milieu du neuvième siècle : Kioff , depuis l'an 882,endevintla première capitale. A la fin du dixième siècle , Kioff et toute la vieille Bussie embrassèrent le christianisme. Nestor rédigea en slavon son ouvrage vers l'an 1073. Cet ouvrage a été traduit en allemand par Scherer, et commenté par Schlœzer : il n'en existe aucune traduction francise ou latine. Quelques notes tirées de Nestor se trouvent seule* ment dans la traduction franeoise de l'histoire de Karemsine. Nestor a imité Constantin, Cedren, Zonaroetautresécrivainsdela ByzanHne i il a transporté dans son texte plusieurs passages de ces écrivains; il nous a conservé iner^nso deux documente
PRÉFACE
précieux de Thistoire de la Russie , les traités de paix d*Oiez et d'Igor avec la cour de Constantinople. Les Grecs eux-môines ne eonnoissoient pas Texistence de ces. deux pièces , car elles sont de Tépoque la plus stérile de leurs annales, de Tan 813 à Tan 959.
La chronique de Nestor finit à Tannée 1096. Nestor reste, d'après Topinion deSchloezer, la première, Tunique source, au moins la source principale pour rhistoire du Nord Scandinave et fiuois ; jusqu'à lui ces contrées étoient, pour les historiens , ^ra tncognita. Dans un des continuateurs de Nestor, on remarque le plus ancien code des lois russes, nommé la f'érité russe ou /e Droit russe; il est tiré des lois Scandinaves. Les premiers souverains de la Russie vinrent de la Scandinavie, appelés qu'ils furent par la volonté des peuplades russes. Pour se convaincre que le Droit russe est d'origine Scandinave , il suffit de le comparer avec la législation suédoise, dont les fragments les plus authentiques ont été conservés. Un ouvrage assez rare aujourd'hui , imprimé à Abo ou à Upsal , ( De Jure Sveonum Gothorumque vetusto ), offre le texte original du droit russe, et . souvent on ne peut comprendre le texte russe qu'à l'aide du texte suédois.
Un travail à consulter sur les historiens et la littérature slavo-russe, est celui de Kohi , Introductio ad histor, lUterar, Slao.
Les historiens des autres peuples d'origine slave sont venus plus tard que Nestor, et même plus tard que son premier continuateur ; car Nestor a écrit entre l'an 1056 et l'an 1116; et l'historien de Prague, Cosme, est mort l'an 1125.
Martin Gallus, annaliste de Pologne, doit être placé de 1 109 à 1 136. Helmold , dont l'ouvrage sert de source à l'histoire des peuples du moyen âge de l'Allemagne, et surtout à celle des Slaves, a écrit à Lubeck, vers l'an 1170, Chronica Slavorum.
Adaui de Bremea est presque contemporain de Nestor; il est utile pour l'histoire du Danemarck. Un autre annaliste aussi consciencieux que Nestor, et de quelques années plus ancien que lui ( mort l'année 1018 ), est Difmar, évéque de Mersebourg ; il a écrit touchant rAllemagne.
Tous les documents de l'histoire de la Germanie se trouveront réunis dans le Recueil des historiens allemands, que publie en Hanovre le savant Paertz sous les auspices du baron de Stein. M. Paertz a visité le cabinet de nos chartreç, et il a fouillé dans les archives du Vatican pour l'histoire du moyen âge de l'Allemagne.
Le premier volume in-folio de ce recueil a été publié, le second et le troisième doivent bientôt parottre. Ce Recueil rendra inutiles ceiu connus jusqu'à présent sous la dénomination de Scriptores reruni germanicarum. Reste à savoir pourtant si l'on se pourra passer de la collection de Leibnitz^ de Scriptores rerum brunsvicensiwn, Leibnitz , génie universel , a pressenti l'importance de son travail pour la mythologie des Slaves et des Germains, et même pour la langue de ces peuples ; dans une de ses préfaces on trouve , sur l'histoire du moyen âge ,
des idées que les appréciateurs modernes de ces temps n'ont fait souvent que reproduire sous d'autres formes.
V Histoire de Suèdej de Dalen, est une compila* tion assez complète, mais peu critique; celle de Rûhs est la plus estimée. Le nouveau Recueil , dont deux volumes ont déjà paru , est de Geyer. On a deux forts in-folio de Lagerbring, composés de matériaux historiques et législatifs sur la Suède.
V Histoire de Danemarck ^ de Mallet, n'est pas à négliger. L'introduction relative à la mythologie et aux poésies du Nord est intéressante , quoique depuis on ait fait des progrès dans la langue et des découvertes dans les fables Scandinaves.
Saxo-Gramniaticus est le Nestor du Danemarck, comme Snorron est l'Hérodote du Nord : ce pays possède aussi un recueil de Scriptores,
Quant à V Histoire de Pologne , outre Martin Gallus, on trouve Vincent Kadiubeck, évéque de Cracovie , mort en 1223. L'évéque Dlugosh compila les annales de son pays, vers le milieu et la fin du quinzième siècle , empruntant ses récits , comme îl l'avoue lui-même, aux traditions populaires.
Par ordre de Nicolas 1^' on procède en Russie à la réunion des documents slaves et autres titres de ce vaste empire. La Lusace et la Bavière commen* cent des collections. La société formée à Francfort s'occupe sans relâche de la découverte et de la publication des diplômes et papiers nationaux de l'Allemagne.
Telles sont les richesses que nous offre le Nord de l'Europe. Toutefois n'abusons pas , comme on est trop enclin à le faire , des origines Scandinaves, slaves et tudesques. 11 semble aujourd'hui que toute notre histoire soit en Allemagne, qu'on ne trouve que là nos antiquités et les hommes qui les ont connues. Les quarante ans de notre révolution ont interrompu les études en France , tandis qu'elles ont continué dans les universités germaniques; les Allemands ont regagné sur nous une partie du temps que nous avions gagné sur eux ; mais si , pour le droit, la philologie et la philosophie, ils nous devancent à riieure qu'il est, ils sont encore loin d'être arrivés en histoire au point où nous nous trouvions lorsque nos troubles ont éclaté.
Rendons justice aux savants de l'Allemagne, mais sachons que les peuples septentrionaux sont, comme peuples, plus jeunes que nous de plusieurs siècles ; que noschartes remontent beaucoup plus hautque les leurs; que les immenses travaux des bénédictins de Saint-Maur et de Saint-Vannes ont commencé bien avant les travaux historiques des professeurs de G œttingue, d'Iéna, de Bonn, de Dresde, deWeimar, de Brunswick , de Berlin , de Vienne , de Bresbourg ^ etc.; quelesérudits françois, supérieurs par la clarté et la précision aux érudits d'outre-Rhin , les surpassent encore par la solidité et l'universalité des recherches. Les Allemands ne l'emportent véritablement sur nous que dans la codification : encore les grands légistes, Cujas, Domat, Dumoulin, Pothier, sont-ils François. Nos voisins ont sur les origines des nations barbares quelques notions particulières
PREFACE
fAdoÎTent aux langues parlées en Dalinatie, en Hoagrie , en Ser^ ie , en Bohénie , en Pologne , etc. ; ■as an esprit sain ne doit pas attacher trop d'importaaee à ees études qui Unissent par dégénérer da» une métaphysique de grammaire, laquelle panll d*aotant plus merveilleuse qu*elle est plus noyée dans les brouillards.
Qw par réiude du sanscrit et des différents diafeelrs indien, thîbétain, chinois, tartare, on par- TOMiC adresser des formules au moyen desquelles on éÉRMirre le mécanisme générai du langage humain, fkiktopKiquemeni parlant, ce sera un progrès conndérable de la science; mais, historiquement parlant, il est douteux qu'il en résulte beaucoup de lu- Au système des origines communes par les du iogos y on opposera toujours avec succès k synehrooisme ou la spontanéité du verbe comme de la pensée , dans divers temps et dans divers pays.
Si nous passons de TAIlemagne à TAngleterre, il pas sans pro6t de parcourir les poésies anglogalliques, écossoises, irlandoises, afln ée prendre un sentiment général de Tenfance d*une Mdéié barbare; mais il ne les faudrait pas convertir CD preuves, car la vanité cantonnale a tellement aiâlé les chants faits après coup, aux chants origiami, qtt*on les peut à peine distinguer.
Quant aux lois, j*ai déjà dit qu*il étoit bon de consulter les lois anglo-saxonnes et galliques. Les Actes de Rymer, continués par Robert Sanderson , ioat un bon recueil ; mais ils ne commencent qu*à Faa 1 101 , sautent tout à coup de Tan 1 103 à Tau 1 1 37, et continuent de la sorte avec des lacunes de dix, ^aiazeet vingt ans, jusqu au treizième siècle, où fes Charles se multiplient. Ce recueil, tout important qa^il soit, est fort inférieur à celui des ordonnances ée DOS rois et autres collections qui doivent faire mte à ees ordonnances ; les matières y sont mêlées Cl incohérentes; elles ne sont point précédées de ces admirables préfaces dont les de Laurières, les Secoasse, les Vilevault, les Bréquigny, ont enrichi leur travail , et qui sont des traités complets du Droit fraoçois. LeClercet Rapin ont pourtant donné, dans le dixième volume des Actes de Rymer, un abrégé historique sec, mais utile, des vingt volu- ■esde rédition de Londres de 1745.
Dans les historiens primitifis de F Angleterre, rnaaKsIe françois peut glaner avec succès les trois CiUaSf ÏHMofreecclésiastique de Bède, et, dans les las sièdes, les chroniqueurs, poètes ou prosateurs delà raee normande. Les traductions anglo-saxonnes faites du latin, par Alfred le Grand, les lois de ce friace publiées par Guillaume Lombard , son Testanent avec les notes de Manning, apprennent quel- ^168 fiaitscurieux. Dans sa traduction anglo-saxonne 'Orose, Alfred a inséré deux périples Scandinaves à la Baltique, du Norwégien Other et du Danois Wultean : c*est ce qu'il y a de plus authentique toaéSiant cette mer intérieure , au bord de laquelle étoicnt cantonnés ces Barbares qui dévoient aller nafBfrir les habitants civilisés des rivages de la
Véditmaoée.
Il existe plusieurs recueils des historiens anglois,
mais sans ordre; ils se répètent aussi , parce que , dans ce pays de liberté, le gouvernement ne fait rien et les particuliers font tout. Il faut joindre à la collection d'Heidelberg (1587), la collection de Francfort ( 1601 ), et les dix auteurs du recueil de Selden (Londres 1652) : on aura alors à peu près tout ce qui est relatif aux mœurs communes de TAngieterre et de la France. La réunion des anciens historiens anglois , écossois , iriandois et normands de Camden ne vaut pas sa Britanniœ Descriptio; c'est celle-là qu'il faut étudier pour les origines romaines et barbares. Le génie des Normands , lié si intimement au nôtre, se décèle surtout dans le ûoomsdaybook : ce document, d'un prix inestimable, a été imprimé en 1783, par ordre du parlement d'Angleterre. On le complèteroit en consultant le pouillé général du clergé d'Angle^ terre et du pays de Galles, auquel Edouard II flt travailler en 1291 ; le manuscrit de ce pouillé est aux bibliothèques d'Oxford. La principauté de Galles, les comtés de Northumberland, de Cumberland, de Westmoreland et de Durham manquent au Doomsdaytfook ; cette statistique offre le détail des terres cultivées , habitées ou désertes de l'Angleterre, le nombre des habitants libres ou serfs, et jusqu'à celui des troupeaux et des ruches d*abeilles. Dans le Doonisdaybook, sont grossièrement dessinées les villes et les abbayes.
Il ne faut pas négliger de consulter les cartes du moyen âge ; elles sont utiles non-seulement pour la géographie historique, mais encore parce qu'à l'aide des noms propres de lieu on retrouve des origines de peuples. Dans le périple de Wulfstan , par exemple , l'Ile de Boruholm est appelée Burgenda* lafid, et dans l'ouvrage historique de Snorron, Heims-Kringla, on voit que les Scandinaves disoient Borgundar-holm : voilà la patrie des Burgundes ou Bourguignons. En ne pressant pas trop ces indications, on en tire un bon parti; mais il ne faudrait pas, comme plusieurs auteurs allemands, se flgurer qu'une tribu de Franks prit le nom de Saliij parce qu'elle campoit sur les bords de la Saale en Franconie. Le gouvernement anglois a employé à Rome le savant Marini à la collection des lettres des papes et des autres pièces relatives à l'histoire de la Grande- Bretagne, depuis l'an 1216.
Le Portugal et l'Espagne fournissent d'autres espèces de documents. Les langues qu'on parloit dans le midi de la Gaule, avant que ces langues eussent été envahies par le picard ou le françois wallon, étoient parlées dans la Catalogne, le long du cours de TÈbre, et se répandoient derrière les Basques par les vallées des Astures, jusque dans les Lusitanies. Les poèmes primitifs du CId et les romances de la même époque, les anciennes lois maritimes de Barcelone, le récit de l'expédition de la grande compagnie catalane en Morée, doivent être lues la plume à la main par Thistorien françois; il trouvera aujourd'hui de nouveaux éclaircissements dans les Antiquités du Droit maritime, savant ouvrage de M. Pardessus, et dans la Chronique en grec-barbare des guerres des François en Romanie
PRÉFACE, i
fi€n!^^n^9 Ijubliée par M. BuGhon^ à qui ron doit de si utiiefi éditions.
Alphonse 1*' , roi de Castille, samommé le Sage, a laissé en vieux espagnol un corps de législation bon àconsulter. Alphonse remonte souvent aux lois premières ; il y a un ton de candeur et de vertu dans Texposé de ses institutions, qui rend ce roi de Cas* tille un digne contemporain de saint Louis.
Parmi les chroniqueurs espagnols, Idace doit être recherché pour la peinture des mœurs des Suèves et des Ootiis, et pour celle des ravages de cet peuples dans les ËspagHes et les Gaules; nais il y a plus à pretadre dans Isidore de Séville, postérieur à Idace d^environ cent cinquante ans. Il àut lire particulièrement dans Isidore la fin de sa Chroniqtie, depuis l'an 600 de Jésus^Christ, son Histoire des Rois gotks, vandales et suèves, son livre des Étymoiogies^ sa Hégle pour les moitiés de V Andalousie , et ses ouvrages de grammaire. Dans la collection des historiens espagnols en quatre volumes in-folio, Tordre dironologique ëes auteurs n'a point été suivi; parmi les bruts matériaux de Thistoire d'Espagne, gtt le travail des écrivains modernes , et en particulier VHhtùria de rébus hispanicis de Mariana» Les premiers livres de cette histoire sont excellents, surtout dans la tiraduction espagnole. Il y a deux cents pages à parcourir dans les Antiquités lusitaniennes de Resend.
En descendant deTEspagneà lltalie, on retrouve la civilisation qui ne périt jamais sur la terre natale des Romains, r^éanmoins^ le royaume d'Odoacre^ celui des Goths^ celui des Lombards, ont laissé des documents où Ton reconnolt la trace des Barbares. Les collections de Muratori offïrent seules une large moisson. Mais nous avons négligé d'ouvrir, lorsque nous le pouvions, deux sources, TEscurial et le Vatican , dont Tabondance auroit renouvelé uhe partie de Thistoire moda*ne. Qu'on en juge par un fait presque entièrement ignoré : il est d'uaage de tenir un registre secret sur lequel est inscrit, heureparlieure, tout ceque dit, fait et ordonne un pape pendant la durée de son pontificat. Quel trésor qu'un pareil journal !
Archives françolses.
Parlons de ce qui nous appartient et indiquons nos propres richesses. Rendons d'abord un éclatant hommage à cette école des bénédictins que rien ne remplacera jamais. Si je n'étois maintenant un étranger sur le sol qui m'a vu naître; si j'avois le droit de proposer quelque chose, j'oserbis solliciter le rétablissement d'un ordre qui a si bien mérité des lettres. Je voudrois voir revivre la congrégation de Saint-Maur et de Saint-Vannes dans l'abbatial de Saint- Denis , à l'ombre de Téglise de Dagobert, auprès de ces tombeaux dont les cendres ont été jetées au vent au moment où l'on dispersoit la poussière du Trésor des Chartres: il ne falloit aux enfants d'une liberté sans loi, et conséquemment sans mère, que des bibliothèques et des sépulcres vides.
Des entreprises littéraires qui doivent durer des
siècles demaiidoiefil une ioeiété dlionmèa oonsa*crés à la solitude , d^agés des embarras matériels de l'existence, nourrissant au milieu d'eux les jeits> nés élèves héritiers de leur robe et de leur savoir. Ces doctes générations ^ enchaînées au pied des aù»tels, abdiquoient à ces autels les passions du monde^ renfermoient avec candeur toute leur vie dans leurs études , semblables à ces ouvriers ensevelis au tond des mines d'or, qui envoient à la terre des richesses dont ils ne jouiront pas. Gloire à ces Mabillon) à ees Montfaucon , à ces Martène, à ces Ruinart, à ces Bouquet, à cesd'Acliery, à ces Vaisette, à eesLo» bineau, à ces Calmet, à ces Geillier, a ces Labat, à ces Clémencet , et à leurs révérends confrères, dont les œuvres sont encore l'intarissable fontaine où nous puisons tous tant que nous sommes, nous qui affectons de les dédaigner! Il n'y a pas de frère lai^ déterrant dans un obituaire le diplôme poudreux que lui indiquoit dom Bouquet ou dom Mabillon , qui ne fût mille fois plus instruit que la plupart de ceux qui s'avisent aujourd'hui, comme moi, d"é^ crire sur l'histoire, de mesurer du haut de leur igmi* rance ces larges cervelles qui embrassoient tout, œs espèces de contemporains des Pères de l'Église , ces hommes du passé gothique et des vieilles abbayes « qui sembloient avoir écrit eux-mêmes les chartes qu'ils déchiffroient. Où en est la collection des historiens de France? Que sont devenus tant d'autres travaux gigantesques! Qui achèvera ces monuments autour desquels on n'aperçoit plus que les restes vermoulus des échafauds où les ouvriers ont dis-^ paru?
Les bénédictins n'étoient pas le seul corps savant qui s'occupât de nos antiquités; dans les autres so^ ciétés religieuses ils avoient des émules et des rivaux. On doit aux jésuites la collection des Hagiographeê^ laquelle a pris son nom de i'érudit qui l'a commencée* Le père Hardouini mon compatriote, ignoroi t-î 1 quel^ que chose ? esprit un peu singulier toutefois. Le père Labbe doit être noté pour avoir fourni le plan et la liste des auteurs de la Collection de la Byzantine , et pour avoir publié les huit premiers volumes de l'édi*tion des Conciles. Le père Petau est devenu l'orads de la chronologie. Le père Sirmond a mis au jonr la Notice des dignités des Gaules et les ouvrages de Sidoine Apollinaire , etc. etc.
Les prêtres de l'Oratoire comptent dans leur or» are Charles le Cointe, auteur des Annales ecciéstaêiici Francorunit continuées par Gérard Dubois et par Julien Loriot, ses confrères. Nous devons à Jacques le Long la BibUothéque hisi^fique de la France], corrigée et augmentée par Fevret de Fon* tette, etc. etc.
I^ magistrature parlementaire « le chancelier è sa tête, étoit elle-même un corps lettré qui comraan* doit des travaux et ne dédaignoit pas d'y porter k main. On le verra quand j'indiquerai les manuserits à consulter, et les entreprises arrêtées par l'action révolutionnaire.
L'Académie des inscriptions travailloit de son côté aux fouilles de nos anciens monuments : je n'ai pas compté dans ses Mémoires moins de d?ux
PBEFAGE.
artMtt 8or tous les points liti* fîRii et Mire «roliéologîe. Oo trouve tes membres éi srtle Uimtre académie diafgés de la direction ée ftaieun grands travant qni s'exéciltoient avec k esaesnts des lumières de diverses sociétés , sous k patrsiingi du gottvemement. Plus heureuse qua hesagrégalimi de Saint-Maur, TAcaclémie des ins^ oipliaK eaisie eiioare; elle voit encore à sa tête M cIn& fénémbies , les Dacier^ les Sacy , les Qua- ! do Quiiicy , savants de race « comme les Bi* les VnlofiB.» les Saiote-Martlie, et dout les eoiisiAttent d'être parmi nbus les fidèles de Tantiqullé.
Aaprès ée ces triofs grands corps des bénédic^ te, des BMgistrals et dira académiciens , se trou«> viieai des hommes isolés , comme les du Cange , hs Bergier, les Leboraf , les Bullet , les Deeamps et tvt d*sutres : leurs dissertations consciencieuses •et jeté la plus vive lumière sur les points obscurs 4i aos origines. Il est inutile d*indtquer ce qu^il faut chainr dans ces auteurs. Quel puits de science que Il Gange! on en est presque épouvanté.
le recommande surtout à nos historiens ftitun SK lectave sérieuse des concHes , des annales par* provinces , et des coutumes de ces protant latines que gauloises : c*est là qu*a- VK les Vies des saints pour les huit premiers siècles êe astre nonarchie , se trouve la véritable histoire 4i tance.
Et néanmoius ^ ces matériaux imprimés , dont, le aoaère écrase Tlmagination , ne sont qu*une partie éa éocninents à consulter. Les Archives, le Cabinet sa le Trésor des Chartres , les rêles et les registres éi psrieuieut , les manuscrits de la bibliothèque fM^ue et des autres bibliothèques , doivent ap- ^rattention. Oe n*est pas tout que de cberdier hi Us dans dm éditions commodes, il ftiut voir, et a» propres yeux, ce qu'on peut nommer le phfswnuwiie des temps, les diplômes que la main et Charlemagne et de saint Louis ont touchés; la iBnne extérieure des chartes , le papyrus , le pardieuia, l>nere , l^crlture , les sceaux , les vignettes ; I liMt enfin manier les siècles et respirer leur pous- Alors, couMne un voyageur à des régions in- ;, on revient avec son journal écrit sur tes fiou , et un portefeuHIe rempli de dessins d*après
Dns une note substantielle , M. Champollion- RgEOe a donné des renseignements que je me fais ^ deveu* de reproduire.
« On se proposa , il y a déjà longtemps , de réaune seule collection générale tous les docuauthentiques relatifii à l'histoire de France. < Golbert et d^Aguesseau je^rent les premiers fon- « àawnis de cette eollectfon. L'établissement , en
• ITSS , du Dèp&t €ÊB iéçishMHoti y assemblage mé*
• thsiiqm de toutes les lois du royaume, qui fut
• porté à plus de trois cent mille pièces , el qui doit " eûtcr encore, soit à la Chancellerie, soit aux Ar-
• tlîves royales, amenoït, comme une de ses dé-
• penéanœs naturelles, la réunion de tous les monu- « ncntiliistoriques qu'il était possifoiè de découvrir.
et Louis XV ordonna cette réunion en 1769, soué le ministère de M. Bertin. Des arrêts du conseil^ 8 octobre 1769 et 16 janvier 1764, réglèrent Tor* dre du travail , celui -des dépenses, appelèrent la sèle et le concours de tous les savants vers ce grand but d*utilité publique; établirent, an 1770, des conférences très*propres à réguiariser tant d*bo* norables efforts , les excitèrent de plus en plus par de nouvelles dispositions ajoutées aux piécéden^ tes, an 1781 , sous le ministère de M. de Maure» pas, et augmentèrent, en 1786, par riniluenaa de M. d'Ormesson , les fonds destinés aux dépenr ses du cabinet. M. de Calonne proposa, en 1765, de nouveaux moyens d'émulation qui furent gé» néralement utiles, et ieclergé s'y associa en 1766) en jetant aux fonds accordés par le roi , un sup» plémeot pris sur les dépenses qu'il affectoit à l'his* toire de rËglise. Les états des provinces imitèrent ce généreux exemple ; les ordres de M. de Galonna procurèrent, en 1787, le concours de tous les intendants; et rorganisation du travail, sagement centralisée dans les mains de rhistoriogr«^ dé France, Morcau, sous l'autorité du ministète) rendit tous ces efforU propices et fructueux. Les hommes instruits de tous les pays reoherchoienC l'honneur d'y concourir; le roi honoroit leur em* pressement, et réoompetisoit leurs plus notabiea services par des grâces de tout genre. La congre» gation de SaintMaur et celle de Saint-Vanues avaient échelonné leurs plus Imbiles ouvriers sur tous les points de la France où quelque recherdM éloit à faire. Les documents arrivoîent en abon» daace, tout sembioit assurer la prochaine publia cation du Rymer français, mieux conçu, piua utile que celui d'Angtetarre; un arrêt du conseil, du 10 oclobre 1768, assuroit de phis en plus ce précieux résultat à l'histoire de France , et i'In^ pression du premier volume, contenant les instru» ments de la première race, avançoit rapidement , quand la révolution survint. Un décret du 14 aoét 1790 ordonna le transport de tous les documenta historiques à la Bibliothèque ihayale; bientôt ou querella, et on supprima ensuite les fouds spéciaux qui leur étaient affectés, et il fallut oublier, durant trente-six ans, ces vénérables ardu vas de la monardiie françoise.
« Les travaux des Baluie, du Cange, D«puy,d'Achéry , Martène et Mabillon , avaient assez prouvé qu'il existoit,horsdoTrésardesChartresde la couronne , une foule de documentsd'un grand intMt , quelquefois d'une grande importance, pour l'his* toire et le droit public du royaume. On comprit dès lors l'insuffisance relative des deux grands ouvrages entrepris par ordre du roi , le recueil des ordonnances et celui des historiens de France. Ce dernier, d'après aon plan sagement conçu, éloit purement hisloriquè, n'admettoit pas les actes d*administiation générale émanés es l'autaHlé royale , et le premier n'embrassoit que les ordbnnances des rois de la troisième race. U y avait donc, malgré les Capitulaires de Balute, des lacunes immenses pour les temps écoulés depuia l'o*
PRÉFACE
« rîgine de la monarchie jusqu^à ravénement des « Capétiens. Elles ne pouvoient être comblées que « par cette foule de chartes et d'actes de toute es- • pèce déposés , ou plus généralement oubliés , dans « les nombreux chartriers des villes, des églises, « des monastères , des compagnies judiciaires et des « grandes maisons. 11 s'agissoit de reconstruire par « leur témoignage les annales véridiques et complè- « tes de la France, et, par leur réunion en un dépôt « commun , de créer un centre perpétuel pour toutes « les recherches ordonnées par le gouvernement ou « entreprises par des particuliers.
« Ce plan n'effraya point, par son étendue, ceux « qui Tavoient conçu, ni Pautorité qui devoit en as- « surer Faccomplissement. Mais le travail sur les « chartes et les diplômes de Thistoirede France com- « prenoit deu\ parties distinctes , quoique étroite- « ment liées entre elles : 1"* la table générale des « chartes imprimées ; M. de Bréquigny fut chargé « de la rédiger, et il en publia trois volumes in-fo- « lio, commençant par une lettre du pape Pie l^' à « l'évéque de Vienne , qu'on croit de Tannée 142 ou « bien 1C6, et finissant avec le règne de Louis Vil « en 1179 : Timpression du quatrième volume fut « interrompueà la page568, arrivant à Tannée 1213; « quelques recueils des bonnes feuilles ont été con- « servées. 2» La réunion la plus nombreuse possible, « soit de chartes originales, publiées ou inédites, « soit de copies fidèles de toutes les chartes et autres « instruments historiques et non publiés ; on y jolie gnit les inventaires d'un grand nombre de char- « triers ou d'archives, plusieurs cartulaires et le « dépouillement de ceux de la Bibliothèque du roi , « des terriers, des collections de pièces formées par « des particuliers, des portefeuilles laissés par des « savants, dont les travaux étoient analogues à la na- « turedu dépôt, enfin quelques ouvrages manus- « crits intéressant l'histoire de France, et qu'on ne « négligea jamais de sauver de la dispersion : tel « est le magnifique manuscrit sur vélin, contenant « le procès de Jeanne d'Arc , et connu sous le nom a de Manuscrit de d'Ur/é.
« Le but final de l'entreprise étoit arrêté, dès son « origine même, dans la pensée de ceux qui la diri- « geoient ; mais pour atteindre ce but , outre tout « leur zèle et toutes leurs lumières, il leur falloitle « secours du temps, et ce secours leur manqua. On « avoit fait pressentir que la collection générale de « cesdiplômes poiirroit un jour être publiée en en- « tier ; le roi en avoit donné Tespérance au monde « savant en 1 782, et quelques années après, le premier « volume de la Collection des Chartres et les deux « volumes des Lettres du pape Innocent III ( le plus « habile jurisconsulte de son siècle , et qui n'eut pas « moins d'influence sur les affaires de la France « que sur celles des autres États de la chrétienté) a étoient déjà sous presse , le premier par les soins « de M. de Bréquigny , et les deux autres par ceux de « M. du Theil , qui en avoit recueilli à Rome tous « les matériaux. Ledépôt lui-même prenoit une con- « sistance qui accroissoit son utilité; il devenoit le « centredeces grands travaux historiques qui seront I
« uaétemelhonneorpourleslettresfrançoisêSfetde « précieux modèles pour tous les peuples jaloux de « leur propre renommée. On y veooit puiser à la fois « pour le Recueil des Ordonnances, le Recueil des « Historiens de France, TArtde vérifier les dates, etia 4« nouvelle Collection des Conciles ; époque à jamais « mémorable de notre histoire littéraire, où, sous • la même protection , et par le seul effet de la muni- « ficence royale, les presses françoises produisoient à « la fois ces quatre grandes collections , dont le mé- « rite égaloit l'étendue , et en même temps la Gallia « ehrisliana, la Collection des Chartres, les Lettres « historiques des papes, la Table chronologique des « chartes imprimées, l'histoire littéraire de laFrance « et les histoires particulières des provinces par les « bénédictins, le Glossaire françoisde Sainte- Palaye « et Moucbet , le Froissard complet de M. Dacier, « les l^otices et Extraits des Manuscrits , et les Mé- « moires de TAcadémift des belles-lettres, qui ont « fondé et propagé dans le monde savant les plus « solides principesde l'érudition classique. Ces pros- « pérîtes littéraires étoient dans tout leur éclat en « 1789, et en 1791 il ne restoit que le douloureux « souvenir de tant de glorieuses entreprises. »
M. Champollion parle de l'interruption de oes travaux , mais il ne dit pas quelle en fut la cause immédiate; je le vais dire :
Le 19 juin 1792, Condorcet monta à la tribune de l'Assemblée nationale, et prononça ce discours :
« C'est aujourd'hui l'anniversaire de ce jour nié- « morable où T Assemblée constituante, en détrul- « sant la noblesse, a mis la dernière main à Tédifiee « de l'égalité politique. Attentifs à imiter un si bel « exemple, vous l'avez poursuivie jusque dans les dé- « pots qui servent de refuge à son incorrigible va- « nité. C'est aujourd'hui que, dans la capitale, la « Raison brûle au pied de la statue de Louis XIV « ces immenses volumes qui attestoient la vanité de « cette caste. D'autres vestiges en subsistent encore « dans les bibliothèques publiques, dans leschani- « bres des comptes , dans les chapitres à preuve et « dans les maisons des généalogistes. 11 faut envelop- « per c«s dépôts dans une destruction commune. « Vous ne ferez point garder aux dépens de la nation « ce ridicule espoir qui semble menacer Tégalité. U « s'agit de combattre la plus ridicule, mais la plus « incurable de toutes les passions. En ce moment « même elle médite encore le projet de deux cham- « bres ou d'une distinction de grands propriétaires, « si favorable à ces hommes qui ne cachent plus corn* « bien Tégalité pèse à leur nullité personnelle.
« Je propose, en conséquence, de décréter que « tous les départements sont autorisés à brûler les « titres qui se trouvent dans les divers dépôts. »
L'Assemblée, après avoir décrété Turgence, adopte à l'unanimité le projet de Condorcet , qui venoit de dire, dans les dernières phrases de son discours, tout ce qu'on répète aujourd'hui : nous en sommes à la parodie.
Le 22 février 1 793 , il fut ordonné de brûler snr la place des Piques trois cent quarante-sept voki* mes et trente-neuf boites.
PRÉFACE
Coadoreet, malgré tous ses soins, ne se tint pas a fort assuré de régaliié quMl nes*en précautionnât #He bonne dose daas le poison qu*il portoit habiiKlIeaieot sur lui.
£o 1793 « le ministre Rolland écrivit aux conser- «aliws de la Bibliothèque pour leur enjoindre de liirerks manuscrits : ils répondirent qu*ils étoieut piéttà obéir, mais ils prirent la liberté de faire ob- SBver humblement qu*il falloit aussi détruire Wiri et vérifier Us daies, et le DicUonnaire de Moréri, canne empoisonna d'un grand nombre d'articles fHcilsà ceux dont on vouloit , avec tant de raison, la terre. Plus tard , le comité de salut public que les armes de France seroient enlevées Jes livres de la Bibliothèque; on passa un é avec un vandale pour cette entreprise, qui dcveitcoûter un million cinq cent trente miliefrancs. L'en de France étoit taillé à Taide d'un emportefièee, et remplacé par un morceau de maroquin. Qnad les armes se trouvoient appliquées sur une WHcdu volume, on coupoit cette feuille. Ne pournitH>n pas aujourd'hui reprendre cette belle opéra-
LeCabinetdes médailles fut dénoncé : les médaitksd'or et d^argent dévoient être portées à la Monnoie pour y être fondues. L'abbé Barthélémy s'adressa à AiunooK « ami de Danton , qui ût casser le décret. Bâton ne £adsoit fondre que les hommes. Un comé- AcBambulant, ensuite garde-magasin , sollicita la phee de conservateur des manuscrits; interrogé rï pourroit les lire , il répondit : « Sans doute ; j'en • ai &it. » De précieux manuscrits furent vendus à h livre aux épiciers; d'autres, envoyés à Metz, servirait à faire des gargousses. On chargea nos canons iTK notre vieille gloire : tous les coups portèrent, d elle fit éclater notre gloire nouvelle.
La république aristocratique du Directoire procéda d'une autre manière que la république démocratique de la Convention ; elle ordonna de corriger tes Racine , Bossuet et Massillon , tout ce qui sentoit la religion et la royauté. Des hommes de mérite Rcoosacrèrent àces élucubrations philosophiques : k travail sur Racine fut achevé , je ne sais par qui. Il se peut que nous n'ayons pas aujourd'hui la rtapidefureurd'unsagede la Convention , ni la naïve aoitiiosiiéd'un citoyen du Directoire; mais aimons- MMis mieux ce qui fut? Irions- nous même jusqu'à prendre la peine de corriger ce pauvre Racine, qui suroît pu Élire quelque chose, si Boileau ne lui eût gàé le godt, et s'il fût né de notre temps? 11 avoit to dispositions.
Etpourtant, puisque nous ne sommes plus touchés fie des seuls faits, nous devrions reconnoltre que k^usé est un fait , un fait que rien ne peut détruire, iMdis que Tavenir, à nous si cher, n'existe pas. Il ot pour un peuple des millions de millions d'avenirs pKsibies; de tous ces avenirs un seul sera, et peutftie le moins prévu. Si le passé n'est rien, qu'est-ce 9K Tavenir, sinon une ombre au bord du Léthé, ^ n'apparottra peut-être jamais dans ce monde? !^oos vivons entre un néant et une cliimère. De rédition commencée des Caulogues des Char-
tres et de l'impression de ces Chartres, épttres et documents, il n'est échappé, comme on vient de le lire dans la notice de M. Champollion , que quelques exemplaires; le reste a été mis au pilon. Les volumes imprimés, publiés par Bréquigny et de la Porte du Theil, Diplotnata^ CharUe, Epistolœ et alia Documenta ad resfrancicas spectantia, sont précédés de prolégomènes où l'histoire de l'entreprise est racontée, et où l'on trouve ce qu'il est nécessaire de savoir sur les documents contenus dans ces volumes.
Les preuves matérielles de la fausseté d'un acte sont assez faciles à distinguer, quand on a un peu étudié la calligraphie; les bénédictins ont donné sur cela de bonnes règles ; mais il y a des évidences internes d'après lesquelles les jeunes annalistes se doiventaussi.décider. Par exemple , il ne nous reste que six diplômes royaux de Khlovigh; et, sur ces six diplômes, un seul est intégralement authentique. Comparez le style et la manière dont ces pièces sont souscrites : vous lisez au bas de l'acte de la fondation du monastère de Saint-Pierre le Vif, à Sens : Ego Chlodoveus, in Deinomine, rex Fran^ cortan, manu propria signavi et suscripsi; comme si Khlovigh parloit latin, écrivoit en latin, signoit en latin , en déflgurantson nom par l'orthographe latine! Après cette prétendue signature, viennent les signatures aussi incroyablesde KJilotilde,des quatre fils du roi , de sa fille , de l'archevêque de Reims, etc.
Lediplômeauthentiqueest une lettredictée, adressée à Euspice et à Maximin : Khlovigh leur donne le lieu appelé Micy , et tout ce qui est du domaine royal entre la Loire et le Loiret. Cette lettre commence ainsi : Chhdoveus, Fràncorum rex, vix iniusler, et finit par ces mots : itajiat ut ego Chlodoveus volui» Au-dessous on lit seulement : Eusebitu episcopus cor\firmavi. Voilà le maître; un évéque trucliement traduit ses ordres. Voila le Frank dans toute la simplicité salique ifiat : ego volui.
Le Glossaire de Sainte-Palaye et Bréquigny, continué par Mouchet, se compose de cinquantesix volumes in-folio, dont deux seuls sont imprimés ; on n'a sauvé de l'édition que trois exemplaires; le reste est en manuscrit. Chaque volume contient de quatre à cinq cents colonnes, et depuis quatre cents jusqu'à huit cents articles ; c'est un répertoire composé sur le plan du Glossaire latin de du Cange, et du Glossaire du Droit françois de de Laurières ; il traduit souvent les articles du premier, en y ajoutant. Le ifioyen âge tout entier est par ordre alphabétique dans cet immense recueil.
Ces rois de France, qui nous maintenoient dans une ignorance crasse, afin de nous mieux opprimer; ces rois qui auroient dû nattre tous à la fois de nos jours , pour apprendre à mépriser eux et leurs siècles , avoient cependant la manie de favoriser les lettres. L'idée de ces grandes collections de diplômes leur étoit venue de bonne heure , on ne sait trop pourquoi. Montagu , secrétaire et trésorier des Chartres sous Charles V, avoit commencé, ou plutôt continué le catalogue général des documents historiques; il nous apprend que ses prédécesseurs avoient été
fO
prëfâgë.
obligés d^abàndomier lairé ifiTestf gâtions ^ foute d*argent pour les suivre. Henri II ordonna d'ouvrir le Trésor desChartresèJeânduTillet. €egrefiierdu parlement, rhomme le plus versé dans nos antiquités qui ait jamais paru, avoit conçu dans presque toutes ses parties le vast)e plan accompli sous les rois Louis XIV, Louis XV et Louis XVI , avec Pappui du gouvernement, Tencotirageinent du clergé, et les veilles des grands corps lettrés de la France. « Ayant à très-grand labeur et dépense, dit du « Tillet au roi , compulsé TinAnité des registres de « votre parlen^ent, recherché les librairies et titres « de plusieurs églises , J'entreprins dresser par « forme d'histoires et ordre d^ règnes, toutes les « querelles de cette troisième lignée régnante a^iec « ses voisins , les domaines de la couronne par pro- « vinces , les lois et ordonnances depuis la salique,
* par volumes et règnes et par recueils séparés, oe a qui concerne les personnes et maisons royales , et
* la forme ancienne du gouvernement des trois états, « et ordre de justice dudit royaume , avec les chan- « gements y survenus. »
Du Tillet met à la suite de ses recueils des Inventaires des Chartres, comme preuves et édaircissements. Un exemple montrera son exactitude :
* Promesse de Éléonor, royne d'Angleterre, défaire « hommage au roy Philippe des duchés de Guyenne « et comté de Poitou , en juillet 1134. Au Trésor, « layette angUa C , et sac non coté. «
Ces inventaires de du TIHet sont le modèle des catalogues modernes des diartres.
Après du Tillet, Pierre Pithou et Marquard Freher formèrent le plan d'une collection des historiens de France , plan que eommençii à exécuter André Duchesne , justement surnommé ie père 4e nûtre histoire; son fils François continua son ouvrage , qui devoit avoir quatôn^e volumes , et dont cinq sont imprimés. Colbert confia k une assemblée de savants le soin de poursuivre cette entreprise. Ces savants n'étoient rien moins que Lecointe « du Gange, Wion d'Hérouval, Adrien de Valois, Jean Gallois et Baluze. Du Gange proposa une autre distribution que celle de Duchesne, avec t'in^ertlon des pièces nouvellement découvertes.
L'archevêque de Reims , Charles-Maurice le Tel- Iter, reprit le projet sous le patronage de Louvois> son frère , et voulut charger dom Mabillon de la direction des travaux. Le chancelier d'Aguésseau , en 1711", forma deux sociétés de gens de lettres, pour s^occuper du recueil de Duchesne. On a un Plan de du Gange, des Remarques de VMté Gallois,, un Mémoire de Tabbé des TImileries , des Observations de l'abbé Grand : lesquels Plan , Remarques, MémoitTs et Observations, ont puissamment contribué è la confection des BeramçaiUcarumttfrmir cicarttm Scriptores de dom Bouquet. Laiioelot, Leboeuf , Secousse, Gilbert, Foneemagne, Sainte- Palaye , conférotent de ces recherches chez M. d' A r> Igenson, ehet le chancelier de Lamoighon, ou chez M. de Malesherfoes , son fils ; suite de noms , à compter depuis André Duchesne, que nous pouvons opposer aux noms les plus illusttes de l'Europe.
Désirons qu'un tenips vienne, etqweœ temps toit prochain, où ces grands desseins, étouffes par la barbarie révolutionnaire, seront repris, oè Toii achèvera de cataloguer ces manuscrits de la Biblio*> tlièque (je ne sais plus si je dois dire royale ou nationale) , qui gisent misérablement inconnus. On y pourroit rencontrer non-seulement des documents de l'antiquité franke, niais des ouvrages de Tatitiquité grecque et latine. Des auteun que nous ii*a*«> vous plus, ou que nous avons mutilés, se voyoient encore aUx dixième, onzième et douzième siècleB s un Tacite, un Tite-Lîve, un Ménandre, un Sopho^ de , ont peut-être échappé aux Condoroet du moyen âge. Désirons qu'on améliore le sort des hommes honorables qui veillent aux dépdts de la science , qaf succombent sous le poids d'un travail qu'accrois^ sent chaque jour, en se multipliant, et les livres et les lecteurs. Désirons qu'on augmente le nomtMns des élèves de TÉCole des Chartres. Quand les Daisfer et les Vanpraët, quand les autres vénérables sa«> vants qui nous restent auront passé de ces tombesust des temps appelés bibliothèques , à leur propre tombeau , qui déchiffrera nos annales ? La patrie des Mabillon subira-t-elle là honte d'aller chercher en Allemagne des interprètes de nos diplômes? Fau» dra-t-il qu'un Champollion germanique vienne lire sur nos monuments ta langue de nos pères, morte pour nous? Désirons enfin qu'on ne s'obstine pas A agrandir le bâtiment de la Bibliothèque sur le terrain où elle existe aujourd'hui , et qu'on adepte le beau plan d'un habile architecte pour réunir le temple de la science au palais du Louvre : ee sont là les derniers voeux d'un François.
Écrivains de Tblstotre géDérale et de Thistoifc critique de France, avant la révoluUon.
Les jugements sont trop durs aujourd'hui I Tégard des écrivains qui ont travaillé à nos annales avant la révolution. Supposons que notre histoire générale fdt à composer; qu'il la fallât tirer des manuscrits ou même des documents imprimés ç qu*il en fallût débrouiller la chronologie, discuter les faits, établir les règnes; je soutiens que, malgré notre science innée et tout notre Havoir aoquis|, nous n'en mettrions pas trois volumes debout. Combîea d^entre nous pourh>ient déchiffrer une ligne des Chartres originales, combien les pourrolent lire, même à l'aide des alphabets ^ dei tpecimen et des fM simUe insérés dans la Hed^ftotnadca de Mabillon et ailleurs? Nous sommes trop impatients d'é^ taler nos pensées ; nous dédaignons trop nos devanciers pous nous abaisser au modeste rôle de bouquineurs de cartulaires. Si nous lisions, nous aurions moins de temps pour écrire, et quel lards fait à la postéritélQueiquesoit notre justeorgueil, oserai-je supplier notre supériorité de ne pas briBer trop vite les béquilles sur lesquelles eliese traîna les ailes ployées? Quand avec des dates bien correctes, des faits bien exacts, imprimés en beau françois dans un caractère bien lisible, nous composons à notre aise des histoires nouvelles, sadHius quelque gré à ces esprits obscurs, aux tisvaus desquels il
PRÉFACE
wéSi et «Mëre les lambeam de notre génie', raëmîrant «inlven^ Dm Heflian y Belleforesl , de Serres el Dupleix ont Mfiîilé sur rhistoire générale de France. Du Hailba sait beaucoup et des ehoses curieuses; il a de lafM|giK;soD indépendance nobiliaire est amusante. totf sa dédicace à Henri IV il dit : « Je n'ai point t fwhi (aire le flatteur ni le courtisan, mais l'his- ■ lerieo véritable ; j*ai voulu peindre les traits les
• plas difformes ainsi que les plus beaux , et parler
t hudiiiieni et librement de tout J'ai impugné
« plusieurs points qui sont de la commune opinion
• des hoanneS) comme la venue de Pbaramond es «tories, rinstîtution de la loi salique, etc. »
MMforest est diffus , mais sa compilation des s chroniques met sur la voie de plusieurs Du Haiilan le critiqua dans une de ses prêtées. « Je ne suis pas de ces hardis et ignorants
• écrivains qui enfantent tous les jours des livres et
• fui en font de grosses faréts. » ( Allusion au nom deBelleforest.)
Jean de Serres étoit protestant. Il est inûdèle dans jesdtatioos, fautif dans sa chronologie; son style fstdnrgé de figures outrées et de métaphores. De teres était savant néanmoins : Pasquier et d'Au- Tant repris avec aigreur.
Oopteix procède avec méthode; c'est le premier françois, avec Viguier, qui ait coté en autorités. Avant le chef-d'œuvre d'Adiwade Valois, Dupleix n'avoitété surpassé dans rbataire des deux premières races que par Fauchet.
Je oe parie pas de d'Aubigné, bien qu'il en valût lapône, parce qu'il s'est renfermé, ainsi que de Hkni, élus une période particulière : la même raisao me fait omettre Jean le Laboureur : personne s'a élevé plus haut le style historique que ce dernier écrivain.
Après ces quatre premiers auteurs de notre histoire générale, BOUS trouvons Mézeray, Varillas, Cardemoy, Legendrc, Daniel, Velly, Villaret et isai'oier*
On a^éerhra jamais mieux quelques parties de notre lûtfoire q«e Mézeray n*en a éorit quelques r^es. Son Abrégé est supérieur à sa grande Histoire^ quoi* qa'oQ n*y retrouve pas quelques-uns de ses discours débitési la manière de Corneille. Les Vies des reines SiMit quelquefois des modèles de simplicité. Quant SB dé£Mit de lecture reproché à Mézeray , la plupart de ses ermirs ont été redressées par Tabbé le Labeveiur, Launoy, Dirois etlepèreGriflfet. Mézeray avait été finandeur; rien de plus libre que ses jugenests : c'est dommage que son exécuteur testa- ■eataîre ait jeté au feu son Histoire de ia MM&te, Awlotëe laBoussaye dit que M^eray a laissé dans ses écrits une nue^ vive ifna^ de l'ancienne Bberié. Ménage reproche à cet auteur de n'avoérpas étjphmes. C'est Mézeray qui a dit : Som (afin de héeuxiémerace le roya%tme étoit tenu selon les lois ^Mfif 9e gouvernant comme un gtxmd fief plu- ^ que comme une monarchie. Tout ce qu'on a nbâdié depuis sur les temps féodaux n'est que le Maœoiaire de cet aperçu de génie.
Louis de Cordemoy publia, en l'achevant, l'^tstoirede France qu'a voit écrite Géraud de Cordemoy, son père. Cordemoy étoit, comme Bossuet, grand cartésien ; son travail exact est le premier où l'on sente la présence de la méthode philosophique.
L'abbé le Gendre fit entrer dans Thistoire générale la peinture des mœurs et des coutumes ; heureuse innovation qui ouvroit une nouvelle route è l'histoire. Le Gendre, flatteur de Louis le Grand dans ses Essais sur le règne de ce roi , juge frandiement tout le reste.
Varillas est fort décrié pour son romanesque ; il n*est pas cependant aussi menteur qu'on l'a dit. Versé dans la lecture des originaux, il avoit même perdu la vue à cette lecture; mais il a la plus singulière manie qu'on puisse imaginer : il transporté les actes d'un personnage à un autre, quand ce personnage a des homonymes dans des siècles différents; j'en pourrois citer des exemples curieux.
Après le père Daniel, l'histoire militaire de la Frajice n'est plus à faire. Enfin , sans parler de 1'/^brégé chronologique trop vanté du président Hénault, et des Essais historiques trop décriés de Voltaire, le long travailde Velly , de Villaret et Garnier est d'un grand prix. Ce n'étoit pas sans doute des hommes de génie que ces trois derniers écrivains , mais le génie , qui en a ? si ce n'est dans notre siècle 011 il court les rues en sortant du maillot, comme un poussin qui brise sa coquille. Au défaut de ce premier don du ciel, qui nous étoit exclusivement réservé, on trouve dans les historiens que je viens de nommer une consciencieuse lecture , des pages nettement écrites , des jugements sains. Ces historiens se trompent» il est vrai, sur la physionomie des siècles , encore pas toujours.
Quant aux deux premières races , il le faut avou^^ Velly est quelquefois ridicule ; mais il peignoit à la manière de son temps. Khiovigh , dans nos annales anté-révolutionnaires , ressemble à Louis XIV, et Louis XIV à Hugues Capet. On avoit dans ia tête le type d'une grave monarchie, toujours la même, marchant carrément avec trois ordres et un parlement en robe longue; de là cette monotonie de récits , cette uniformité de moeurs qui rend la lecture de notre histoire générale insipide. Les historiens étoient alors des hommes de cabinet, qui n'avoieut jamais vu et manié les affaires.
Mais si nous apercevons les faits sous un autre jour, ne nous figurons pas que cela tienne à la seule force de notre intelligence. Nous venons après la monarchie tombée; nous toisons à terre le colosse brisé, nous lui trouvons des proportions différentes de celtesqu'ilparoissoit avoir lorsqu'il étoit debout. Placés à un autre point de ia perspective, nous prenons pour un progrès de l'esprit humain le simple résultat des événements, le dérangement on la disparition des otjets. Le voyageur qui foule attk pieds les ruines de Tlièbes est-il l'Égyptien qui demeuroit sous une des cent portes de Ja cité de Pharaon?
Ce qui nous blesse aujourd'hui surtout, en lisant notre histoire passée, c'est de ne pas nous y rea-
PRÉFACE
contrer. La France est devenue républicaine et plébéienne, de royale et aristocratique qu'elle étoit. Avec respritd*ègaHté qui nous maîtrise , la présence exclusive de quelques nobles dans nos fastes nous irrite; nous nous demandons si nous ne valons pas mieux que ces gens-là , si nos pères n'ont point compté dans les destinées de notre patrie. Une réflexion devroit nous calmer. Qui d'entre nous sur* vivra à son temps? Savons-nous comment s'appeloient ces milliers de soldats qui ont gagné les grandes batailles de l'armée populaire? Ils sont tombés aux yeux de leurs camarades, morts un moment après à leur côté. Des généraux, qui peut-étre.n'eurent aucune part au succès , sont devenus tes illégitimes héritiers de ces obscurs enfants de l'honneur et de la gloire. Une nation n'a qu'un nom; les individus , plébéiens ou patriciens, ne sont eux-mêmes connus que par quelques-uns d'entre eux , jouets ou favoris de la fortune.
Sous le rapport des libertés , une observation analogue se présente. Les historiens du dix-septième siècle ne les pouvoient pascomprendre comme nous ; ils ne manquoient ni d'impartialité, ni d'indépendance, ni de courage; mais iisn'avoientpas ces notions générales des choses que le temps et la révolution ont développées. L'histoire fait des progrès dont sont privées quelques autres parties de l'intelligence lettrée. La langue, quand elle a atteint sa maturité, demeure en cet état ou se gâte. On peut faire des vers autrement que Racine, jamais mieux : la poésie a ses bornes dans les limites de l'idiome où elle est écrite et chantée. Mais l'histoire, sans se corrompre, change de caractère avec les âges , parce qu'elle se compose des faits acquis et des vérités trouvées , parce qu'elle réforme ses jugements par ses expériences, parce qu'étant le reflet des mœurs et des opinions de l'homme, elle est susceptible du perfectionnement même de l'espèce humaine. Au physique, la société, avec les découvertes modernes, n'est plus la société sans ces découvertes : au moral , cette société, avec les idées agrandies telle qu'elles le sont de nos jours, n'est plus la société sans ces idées : le K\\ à sa source n'est pas le Nil à son embouchure. En un mot, les historiens du dix-neuvième siècle n'ont rien créé; seulement ils ont un monde nouveau sous les yeux , et ce monde nouveau leur sert d'échelle rectiGée pour mesurer l'ancien monde.
Toute justice ainsi rendue aux hommes de mérite qui ont traité de notre histoire générale avant la révolution, je dirai avec la même impartialité qu'il ne les faut pas prendre pour guides. On ne se peut dispenser de recourir aux originaux , car ces écrivains les lisoient autrement que nous et dans un autre esprit : ils n'y cherchoient pas les choses que nous y clierchons, ils ne les voyoient même pas; ils rejetolent précisément ce que nous recueillons. Ils ne choisissoient, par exemple, dans les ouvrages des Pères de l'Église, que ce qui concerne le dogme et la doctrine du christianisme : les mœurs, les usages, les idées ne leur paroissoient d'aucune Importance. Une histoire nouvelle tout entière est cachée dans les écrits des Pères ; cçs Études en in- .
diqueront la route. Nous ne savons rien sur la civilisatiou grecque et romaine des'cinquième, sixième et septième siècles, ni sur la barbarie des destructeurs du monde romain , que par les écrivains ecclésiastiques de cette époque.
A l'égard de nos propres monuments , des découvertes de même nature sont à faire. Avant la révolution , on n'interrogeoit les manuscrits que relativement aux prêtres , aux nobles et aux rois. Nous, nous ne nous enquérons que de ce qui r^arde les peuples et les transformations sociales : or ceci est resté enseveli dans les Chartres.
Les écrivains anté-révolutionnaires de Thistoire critique de France sont si nombreux qu'il est impossible de les indiquer tous; quelques-uns seulement doivent être signalés comme chefs d'école.
V Histoire de VétablUsement de la Monarchie françoise dans les Gaules est un ouvrage solide, souvent attaqué, jamais renversé, pas même par Montesquieu , qui d'ailleurs a su peu de choses sur les Franks. On vole l'abbé Dubos sans avouer le larcin : il seroit plus loyal d'en convenir.
Il en arrive de même à l'abbé de Gourcy : sa petite Dissertation sur Vétat despersonnes en France sous la première et la seconde race, dissertation couronnée par l'Académie des inscriptions, est d'une méthode , d*une clarté et d'un savoir rares. Ce qu'on écrit aujourd'hui sur le même sujet est en partie dérobé à l'excellent travail de Gourcy : on a raison de ne pas refaire une besogne si bien faite , mais il faudroit en avertir, pour laisser la louange à qui de droit. Il y a des hommes qui sont ainsi en possession de servir de moniteurs aux autres : Pagi sera l'éternel flambeau des fastes consulaires; Tillemont est le guide le plus sûr des 'faits et des dates pour l'histoire des empereurs ; Gibbon se colle à lui ; il se fourvoie et tombe quand l'ouvrage de Tillemont finit; Saint-Marc a débrouillé le chaos des af&ires italiennes du cinquième au douzième siècle. On ne mentionne point son j4brégé chrtmologique quand on s'occupe de cette période de l'histoire : ce seroit justice cependant; d'autant mieux que l'on commet beaucoup de fautes quand on ne suit plus Saint-Marc, qui lui-même a suivi Sigonius et Muratori.
Les Observations de l'abbé de Mably sont écrites d'un ton d arrogance et de fatuité qui les feroit prendre pour l'ouvrage de quelques capacités du jour, si la maigreur n'y remplaçoit l'enflure. Sous cette 'superbe, on ne trouve pourtant dans Mably que des idées écourtées, une grande prétention à la force de tête, le désir de dire des choses immenses en quelques mots brefs : il y a peu de mots en effet et encore moins de choses. Lisez dans cet auteur gourmé quelques passages sur la transfusion des propriétés; ils sont bons.
Boulatnvilliers a bien senti la nature aristocratique de l'ancienne constitution françoise, mais il est absurde sur la noblesse : il n'a pas d'ailleurs assez de lecture pour que son instruction dédommage du vice de son système.
De ces détails , il résulte que deux écoles bistori-
PRÉFACE
ta
à distinguer avant Tépoque de la révolu* tin: réoole du dix-septième siècle et Técole du dixkHiîèae siècle; Tune érudite et religieuse, l'autre (h&qne et philosophique : dans la première , les béitfctios rassembloient les faits, et Bossuet les produMit à la terre; dans la seconde, les encyclopéAstescritiquoient les faits, et Voltaire les livroit an disputes du monde. L'Angleterre fondoit aupitsde nous son école exacte, plus dégagée que la ■ôlre des préjugés antireligieux. Notre école moàawt du dix-neuvième siècle peut être appelée Téeoie politique ; elle est philosophique aussi , mais autRBeotquecelledu dix-huitième siècle : parlons-en.
texÀe historique moderne de la France.
Uéoole moderne se divise en deux systèmes prin- : dans le premier, Thistoire doit être écrite réflexions ; elle doit consister dans le simple tant des événements, et dans la peinture des ■inrs;eile doit présenter un tableau naïf, varié, mopG d'épisodes , laissant chaque lecteur, selon la saiore de son esprit, libre de tirer les conséquences des principes, et de dégager les vérités générales des vérîtés particulières. C'est ce qu'on appelle riiîstohe descriptive, par opposition à l'histoire pkîhtophique du dernier siècle.
Dans le second système, il faut raconter les faits généraux, en supprimant une partie des détails, idiràtuer l'histoire de l'espèce à celle de l'individu, mtcr impassible devant le vice et la vertu comme devant les catastrophes les plus tragiques. C'est rhistoireySi/a/ûfeou \<^ fatalisme appliqué à Thistoire.
Je vais exposer mes doutes sur ces deux systèmes. L'histoire descriptive, poussée a ses dernières imites, ne rentre-t-elle pas trop dans la nature du ■émoire? La pensée philosophique, employée avec sobriété, n'est-elle pas nécessaire pour donner à Rustoire sa gravité , pour lui faire prononcer les arrêts qui sont du ressort de son dernier et suprême tribonal? Au degré de civilisation où nous sommes mmH^ l'histoire de Vespèce peut-elle disparaître Ritièrement de l'histoire de Vindividuflae^ vérités étcfnelles, bases de la société humaine, doiventcOcs se perdre dans des tableaux qui ne représentent 91e des moeurs privées?
Il y a dans Thorome deux hommes; l'homme de son aède, lliomme de tous les siècles : le grand peintre doit surtout s'attacher à la ressemblance de ce dernier. Peut-être aujourd'hui met-on trop de prix à la ressemblance, et , pour ainsi dire, à la calque de la physionomie de chaque époque. Il est possible 9R,dans l'histoire comme dans les arts, nous représentions mieux qu'on ne le faisoit jadis les costsnes , les intérieurs , tout le matériel de la société ; nais nne figure de Raphaël , avec des fonds négligés et de flagrants anachronismes , ji'efface-t-elle ptt ces perfections du second ordre? Lorsqu'on jsQoit lespersonnages de Racine avec les perruques à la Louis XIV , les spectateurs n'étoient ni moins nvis ni moins touchés. Pourquoi? parce qu'on vDroîl Aomjit^ au lien des hommes. .
Janudfl Iphigénie, en AnUde immolée.
N'a coûté tant de pleurs à la Grèce assemblée, Que, dans Theareux spectacle à dos yeux étalé, , lii*en a fait sooa son nom verser la Champmeslé.
M. de Barante s'est élevé au-dessus de ces diffl* cultes par la supériorité de sentaient, et parce qu'il n'a pas tout à fait caché Vespèce; mais je crains qu'il n'ait égaré ses imitateurs.
Voici ce qui me semble vrai dans le système de l'histoire descriptive : l'histoire n'est point un ouvrage de philosophie , c'est un tableau ; il faut joindre à la narration, .la représentation de l'objet, c'est-à-dire qu'il faut à la fois dessiner et peindre ; il faut donner aux personnages le langage et les sentiments de leur temps, ne pas les regarder à travers nos propres opinions, principale cause de l'altération des faits. Si , prenant pour règle ce que nous croyons de la liberté , de l'égalité, de la religion, de tous les principes politiques, nous appliquons cette règle à Tancien ordre de choses, nous faussons la vé* rite, nous exigeons des hommes vivant dans cet ordre d^choses ce dont ils n'avoient pas même l'idée. Rien n'étoit si mal que nous le pensons ; le prêtre, le noble, le bourgeois , le vassal avolent d'autres notions dujuste et de l'injuste que les nôtres : c'é* toit un autre monde, un monde sans doute moins rapproché des principes généraux naturels que le monde présent, mais qui ne manquoit ni de grandeur ni de force, témoin ses actes et sa durée. Ne nous hâtons pas de prononcer trop dédaigneusement sur le passé : qui sait si la société de ce moment, qui nous semble supérieure (et qui l'est en effet sur beaucoup de points) à l'ancienne société, ne paroîtra pas à nos neveux, dans deux ou trois siècles, ce que nous parott la société deux ou trois siècles avant nous? Nous réjouirions-nous dans le tombeau d'être jugés par les générations futures avec la même rigueur que nous jugeons nos aïeux ? Ce qu'il y a de bon, de sincère dans l'histoire descriptive, c'est qu'elle dit les temps tels qu'ils sont.
L'autre système historique moderne, le système fataliste, a, selon moi, de bien plus graves inconvénients , parce qu'il sépare la morale de l'action humaine; sous ce rapport, j'aurai dans un moment l'occasion de le combattre, en parlant des écrivains de talent qui l'ont adopté. Je dirai seulement ici que le système qui bannit Yindioidu pour ne s'occuper que de Vespèce, tombe dans l'excès opposé au système de l'histoire descriptive. Annuler totalement Vindividu, ne lui donner que la position d'un chiffre , lequel vient dans la série d'un nombre, c'est lui contester la valeur absolue qu'il possède, indépendamment de sa valeur relative. De même qu'un siècle influe sur un homme, un homme influe sur un siècle ; et si un homme est le représentant des idées du temps, plus souvent aussi le temps est le représentant des idées de l'homme.
Le second système de l'histoire moderne a son coté vrai comme le premier. Il est certain qu*on ne peut omettre aujourd'hui l'histoire de Vespèce; qu'il y a réellement des révolutions inévitables
PRÉFACE
parce qu^elles soût accomplies dans les esprits avant d*étre réalisées au deliors; que Tbistoire de Vàumanité, de k société géHéraie,%ée la civilisation universeiie, ne doit pas être masquée parThistoire de VindivkhiaHté sociale, par les événements /Mir^icu- Uert à un siècle etàuu pays. La perfection seroit de marier les trois systèmes : Tliistoire philosophique, Hiistoire particulière, l'histoire générale; d'admettre les réflexions , les tableaux , les grands résultats de la civilisation, en rejetant des trois systèmes ee qu'ils ont d'exclusif et de sophistique.
Au surplus, s'il est bon d'avoir quelques principes arrêtés en prenant la plume, c'est selon moi une question oiseuse de demander comment l'histoire doit être écrite : diaque historien l'écrit d'après son propre génie ; l'un raconte bien, Tautre peint mieux ; celui-ci est sentencieux , celui-là iiidîft'éreut ou pathétique, incrédule ou religieux : toute manière est bonne , pourvu qu'elle soit vraie. I\éunir la gravité de l'histoire à l'intérêt du mémoire, être à la fois Thucydide et Plutarque , Tacite et Suétone, Bossuet et Froissard , et asseoir les fondements de son travail sur les principes généraux de l'école moderne, quelle merveille! Mais à qui le ciel a*t-il jamais départi cet ensemble de talents dont un seul sufBroit à la gloire de plusieurs hommes? Chacun écrira donc comme il voit , comme il sent ; vous ne pouvez exiger de l'historien que la connoissance des faits, l'impartialité des jugements, et le style, s'il peut.
fiçole hUtorique de rAIIemagne. Pbilosopbie de rhistoire. L*UUtoire eo Aogleterre et ea Italie.
Auprès de nous, tandis que nous fondions notre école politique, l'Allemagne établissoit ses nouvelles doctrines et nous devaiiçoit dans les hautes régions de l'intelligence : elle faisoit entrer la philosophie dans l'histoire , non cette philosophie du dix-huitième siècle , qui consistoit à rendre des arrêts moraux ou antireligieux, mais cette philosophie qui tient à l'essence des êtres ; qui, pénétrant l'enveloppe du monde sensible, cherche s'il n'y a point sous cette enveloppe quelque chose de plus réel, de plus vivant, cause des phénomènes sociaux.
Découvrir les lois qui régissent l'espèce humaine; prendre pour base d'opérations les trois ou quatre grandes traditions répandues chez tous les peuples de la terre ; reconstruire la société surces traditions, de la même manière qu'on restaure un monument d'après ses ruines; suivre le développement des idées et des institutions chez cette société ; signaler ses transformations; s'enquérir de l'histoire s'il n'existe pas dans l'humanité quelque mouvement naturel , lequel , se manifestant à des époques fixes dans des positions données , peut faire prédire le retour de telle ou telle révolution, comme on annonce la réapparition des comètes dont les courbes ont été calculées : ce sont là d'immenses intérêts. Qu'est-ce que l'homme.' d'où vieut-il? où va-t-il ? qu'est-il venu feire ici-bas? quelles sont ses destinées ? Les archives du monde fournissent-elles des réponses à ces questions? Trouve-t-on à chaque origine nationale on âge religieux ? de cet Age passe-t-on à un âge hé-
roïque? de cet âge héroïque à un âge social? de eel âge social à un âge proprement dit humain ? de cet âge humain à un âge philosophique? Y a-til un Ho-^ mère qui chante en tout pays, dans différentes lan* gués , au berceau de tous les peuples? L'Allemagne se divise surces questions en deux partis : le parti philosophique- historique, et le parti historique.
Le parti philosophique-historique , à la tête duquel se met M. Hegel, prétend que l'âme universelle se manifeste dans l'humanité par quatre modes : Tun substantiel , identique, immobile; on le trouve dans l'Orient : l'autre individuel, varié, actif; on le voit dans la Grèce : le troisième se composant des* deux premiers dans une lutte perpétuelle; il étoit à Rome : le quatrième sortant de la lutte du troisièipe pour harmonier ce qui étoit divers ; U existe dans les nations d'origine gernaanique.
Ainsi rOrient , la Grèce , Rome , la Germanie , offrent les quatre formes et les quatre principes historiques de la société. Chaque gr^inde masse de ^w pies , placée dans ces çaténories géographiques , tire de ses positions diverses la natture de son génie , le caractère de ses lois , le genr^ des événements de sa vie sociale.
Le parti historique s'en tient aux seuls faits et rejette toute formule philosophique. M. Kiebubr* son illustre chef, dont le monde lettré déplore la perte récente, a composé TUistoire romaine qui précéda Rome ; mais il n'a point reconstruit son monunaent cydopéen autour d'une idée. M. de Savigny, qui suit l'histoire du droit romain depuis son âge poétique jusqu'à rage philosophique où nous somonea parvenus, ne cherche point le principe abstrait qui seni* ble avoir donné à ee droit une sorte d'éternité.
L'école philosophique-historique de nçs voisins procède, comme on le voit, par sywMèse, et l'école purement historique par Taiia/yse. Ce sont les deux méthodes naturellement applicables à Vidée et à la forme. L'école philosophique soutient que Fespril humain crée les faits ; l'école historique dit que le £ait met en mouvement l'esprit humain : cette dernière école reconnolt encore un enchaioemeut providentiel dans l'ordre des , événements. Ces deux écoles prennent en Allemagne le nom de systèaie rationnel et de système supernaturel.
De concert avec les deux écoles historiques , mar* chent deux écoles théologiques qui s'unissent aux deux premières selon leurs diverses affinités. Ces écoles théologiques sont ehrétiennes ; mais l'une fait sortir le christianisme de la raison pure , l'autre de la révélation. Dansée pays où les hautes études sont poussées si loin , il ne vient à la pensée de personne que l'absence de l'idée chrétienne dans la société soit une preuve des progrès de la civilisation.
Les Idées sur la philosophie de l'hisêon^e de i'Afimanilé, par Herder, sont trop célèbres pour ne les pas rappeler ici. Un passage de l'introduction de M. Quinet suffira pour les faire eonnottre.
« L*hl8|oire, dans son commencement comme « dans sa fin , est le spectacle de la liberté , la pro- « testation du genre humain contre le monde qui « l'enchaîne, le triomphe de l'infini sur le fini, Taf*
PRÉFàOS.
4e Teiprit, le règoa de rame : le où b libeité manqueroit au monde ieroit ce-
• lÉ oè llûstoire s'airéteroit. Poussé par une main « MaUe, aoQ-aeulemeDt le genre humain a brisé
• k seMH de Fiiniven el lente une carrière inoon-
• MB junme-là , mail il triomiilie de lui-même > se à ses propres voies, et ohangeant incessam-
de formes et d'idoles, ehaque effort atteste
• ^Tunivers rembarrasse et le gène. £n vain TO-
• Mil, qui a*eiidort sur la foi de ses symboles,
• crail-il l'avoir eocbalné de tant de mystérieuses
• e«uaveaf sur le rivage opposé s*élève un peuple t citel qui se fera un jouel de ses énigmes et Té-
• IsafiMa à son réveil. £n vain la personnalité ro«
< aeiM a-l^eMe lout absotbé pour tout dévorer ; au « ailieii de ee silesiee de Fempire, est-ce une illU'*
• «M déeevame, un leurre poétique , que ee bruit « ssitî daa forêts du Mord « et qui n'est ni le frémis^
< «ncBl des feuilles , ni le cri de Taigle , ni le mu-
• fissemeot des bêles sauvages? Ainsi, captif dans « ks bovoea du monde , rinUni s'agite pour en aor*
• 9v; ei rbumanité qui l'a recueilli, saisie eomme
• é'un vertige, s'en va, en présence de l'univers
• svMl, ebeminanl de ruines en ruines sans trouver
• on s'arréier* C'est un voyageur pressé, plein
• feonui, loin de ses foyers ; parti de l'Inde avant
• lejour,àpeine s'est-il reposé dans l'enceinte de Ba*
• bflane, qu'il brise Babykme ;et, resitantsans abri,
• il s'enfuit cbea les Perses, chez les Mèdes, dans 9 b terra d'Ê^yple. Un sièele, une heure , et il brise «Paimyre, ficbalane et Memphis, et, toi^jours
< aenfcrsant l'enceinte qui l'a recueilli, il quitte les
• Lydieus pour les liellèoes, les Hellènes pour les
• £tnisques, les Étrusques pour les Komains, les
• Ronaioa pour les Gètes , les Gètes.... Mais que
• «ais-je ce qui ra suivre! Quelle aveugle précipita-
• tio«l Qui le presse? Comment ne craintril pas de
• défaillir avant l'arrivée? Ahl si dans l'antique épo-
• pée noua suivons de mers en mers les destinées
• errantes d'Ulysse jusqu'à son lie chérie , qui nous
• dira quand finiront les aventures de cet étrange
• voyageur, et quand il verra de loin fumer les toits
• de son Ithaque?
• Ainsi, BOUS touchons aux premières limites de
• riiistoire. Noua quittons les phénomènes physiques
• pour entrer dans le dédale des révolutions qui
• marquent la vie de l'humanité. Adieu ces douces
• et paisibles retraites,. ce repos immuable, cette
• fraicbear et oette innocence dans les tableaux ;
• Fair que nous allons respirer est dévorant, le ter-
• nia que nous foulons aux pieds est souillé dis sang,
• las objets y vacillent dans une éternelle instabi-
• lîté : où reposer mes yeux ? Le moindre grain de
• laMe battu des vents a en lui plus d'éléments de
• dmée que la fortune de Aome ou de Sparte. Dans
• tel réduit solitaire je cannois tel petit ruisseau
• dont le doux murmure, le cours sinueux et les
• vivantes harmonies, surpassent en antiquité les
• marenirs de Nestor et les annales de Babylooe.
• Aujourdliui , comme aux Jours de Pline et de Co-
• hindle, la jacinthe se platt dans les Gaules, la ' penencbe en Illyrie , la marguerite sur les ruines
« deNumanee; el pendant qu^ntoar d'elles les vlU
« les ont changé de maîtres et de nom, que plusieurs « sont rentrées dans le néant, que les civilisations « se sont choquées et brisées, leurs paisibles géné« « rations ont traversé les Ages, et se sont succédé « l'une à l'autre jusqu'à nous, fraiehes et riantes ^ comme aux jours des batailles.
« Cette permanence du monde matériel ne doiti « elle donc ici qu'exciter de vains regrets, et cette masse imposante n'est-elle là que pour mieux faire sentir ce qu'il y a d'éphémère et de tumultueuii dans la succession des civilisations ? A Dieu ne plaise! Tout au contraire, elle se réfléchit dans le système entier des actions humaines, et les marques d'un profond caractère de paix et de sét rénité. Quand il a été établi que les vicissitudes de l'histoire ne naissent pas d'un vain caprice des vo« s lontés, mais qu'elles ont leurs fondements dans f les enirailles mêmes de l'univers, qu'elles en soo| « le résultat le plus élevé , et que c'était une condit « tion du monde que nous voyons de faire naître à « telle époque telle forme de civilisation, tel mou** « vement de progression ; que ces divers phénomè- « nés entrent en rapport avec le domaine entier de ft la nature et participent de son caractère, ainsi que « toute autre espèce de production terrestre; les « actions humaines se présentent alors comme un « nouveau règne, qui a ses harmonies , ses contrastes « et sa sphère déterminés. »
Ainsi s'exprime Herder par la voix de son élo< quent interprète.
Au surplus , ces nobles systèmes appliqués à l'his* toire ne sont pas aussi nouveaux qu'ils le paroissent. Un homme, patiemment endormi pendant un siècle et demi dans sa poussière, vietit de ressusciter pour réclamer sa gloire syournée; il a voit devancé son temps; quand l'ère des idées qu'il représentoitest arrivée, elles ont été frapper à sa tombe et le réveiller : je veux parler de Vico.
Dans son ouvrage de la Science nouveile, Vico , laissant de cdté l'histoire particulière des peuples, posa les fondements de l'histoire générale de l'es» pèce humaine.
« Tracer l'histoire universelle éternelle, .« dit M. Michelet dans sa traduction abrégée, et son analyse précise et bien sentie du système de Vico, tracer l'histoire universelle éternelle qui se produit dans le temps sous la forme des histoires particulières; décrire le cercle idéal dans lequel tourne le monde réel, voilà l'objet de la Science numceUe; elle est tout à la fois la philosophie et l'histoire de l'humanité,
« £lle tire son unité de la religion « principe producteur et conservateur de la société. Jusqu'ici on n'a parlé que de théologie naturelle, la Science imtffetfe est une théologie sociale, une démonstration historique de la Providence, une histoire des décrets par lesquels , à l'insu des hommes et souvent malgré eux, elle a gouverné la grande cité du genre humain. Qui ne ressentira un divin plaisir en ce corps mortel , lorsque nous contemplerons ce monde des nations, si varié de caract
PRÉFACE
• tères , de temps et de lieax « dans raniforniité des « Idées divines? »
Selon Vico , les fondateurs de la société furent les géants ou les cyclopes. Les géants étoient sans lois et sans Dieu : le tonnerre gronda; ils s'effrayèrent; ils reconnurent une puissance supérieure à la leur ; origine de Tidolâtrie, née de la crédulité et non de l'imposture. L'idolâtrie fut nécessaire au monde, dit Vico; elle dompta , par les terreurs de la religion, l'orgueil de la force ; elle prépara , par la religion des sens, la religion de la raison et ensuite celle de la foi. Ce fut là le premier âge, âge poétique de la société ; à cette époque toutes les lois étoient religieuses. Vico, pour se débarrasser des questions théologiques, met à part le peuple de Dieu comme seul dépositaire de la vraie tradition , et raisonne librement sur tout le reste.
Avec la religion commence la société; lespremiers pères de famille deviennent les premiers prêtres , les premiers rois, les paMarcA€«( pères et princes).
Ce gouvernement de famille est cruel , absolu ; le père a le droit de vie et de mort sur ses enfants, de même que sa vie et sa mort sont soumises au Dieu qui Ta créé, et qu'il a entendu dans le bruit de la foudre. De là les sacrifices humains, les rites, les cérémonies religieuses; loi primitive de l'espèce humaine, loi qui se prolongea jusque dans le droit civil , successeur de cette première loi.
Bientôt des Sauvages , qui étoient restés dans la promiscuité des biens et des femmes et dans l'anarchie qui en étoit la suite, se réfugièrent aux autels ûes forts , sur les hauteurs où les premières familles s*étoient rassemblées sous le gouvernement des pères de famille ou des héros.
Ces réfugiés devinrent les esclaves de leurs défenseurs; ils ne jouirent d'aucune prérogative des héros , et particulièrement du mariage religieux ou solennel qui fonda la société domestique ; mais les réfugiés se multiplièrent , et voulurent une part des terres qu'ils cultivoient. Partout où les héros ne furent pas assez puissants pour conserver la totalité des biens, ils cédèrent, à certaines conditions, des terres à leurs anciens esclaves. Telle fut la première loi agraire , l'origine des clientèles et des fiefs.
Alors commença la cité. Les pères de famille devinrent la classe des fto6^s , des patriciens ; les réfugiés composèrent la classe des plébéiens, compagnonSj clients , vassaux: ils n'avoient aucuns droits politiques; ils ne possédoient que la jouissance des terres concédées par les nobles.
Les cités héroïques furent toutes gouvernées aristocratiquement; elles étoient guerrières dans leur essence. Les habitants de ces cités, brigands on pirates au dehors , étoient éternellement divisés au dedans.
Peu à peu ce'sociétés aristocratiques se transforment, par l'accroissement de la partie démocratique, en républiques populaires. Les états populaires se corrompent; le peuple, qui d'abord n'avoit réclamé que l'égalité, veut dominer à son tour. L'anarchie survient , et force le peuple à s'abriter dans la domination d'un seul. Le besoin de Tordre fonde
la monarchie, comme le besoin de liberté avoit fondé l'aristocratie , et le besoin d'égalité la démocratie.
« Si la monarchie n'arrête pas la corruption du « peuple, ce peuple , dit Vico , devient esclave d'une « nation meilleure qui le soumet par les armes et le « sauve en le soumettant , car ce sont deux lois natu* « relies : Qtd ne peut se gouverner obéira , et aux « meilleurs l'empire du monde. » .Maxime contestable.
La partie vraiment neuve du système de Vioo est celle où il fait entrer Thistoire du droit civil dans l'histoire du droit politique. Il avoitdirigé ses études de ce côté; ses premiers essais de jurisprudence el d'étymologie latine sont, à tout prendre, ses meilleurs ouvrages. Il démontre que la jurisprudence varie selon la forme des gouvernements, lesquels eux-mêmes sont nés des mœurs ; il observe qae la première loi de la société, loi d'abord toute religieuse, pénétra et se prolongea dans l'ordre civil à travers les révolutions et les transformations politiques. Nul n'avoit vu avant lui que si la jurisprudence des Romains étoit entourée de solennités et de mystères, c'est qu'elle découloit de l'antique droit religieux, et que ces mystères n'étoient point une imposture, un moyen de pouvoir inventé par les prêtres et par les nobles. A Home , les actes appelés par excellence actes légitimes y étoient accompagnés de rites sacrés : pour que les mariages et les testaments îm^^wïïXàxXs justes 9 c'est-à-dire supposant les droits de l'ordre politique le plus élevé, il falloit qu'ils eussent été légalisés par des cérémonies saintes.
Cette belle remarque de Vico se peut appliquer à notre société même : le christianisme qui la fonda à part , au milieu de la société païenne de Rome et de la Grèce, ou chez les peuples barbares , la stumit à la loi religieuse. Le mariage et la sépulture ne furent solennels et légitimes parmi les fidèles, qu'autant qu'ils furent chrétiennement autorisés; le baptême fit de plus une chose solennelle et légitime de la naissance , comme l'extrême-onctiQn consacra la mort. Les sept sacrements de l'Église furent des actes civils de la première société chrétienne.
Tel est le système de Vico , système où il £aut reconnottre un homme d'un grand entendement, mais un homme dominé par l'imagination, et qui mêle à des vérités nouvelles des jeux d'esprit que ne peuvent approuver l'histoire , la raison et la saine logique. Ses idées sur l'idolâtrie, utile selon lui aux hommes, sont insoutenables : quand il Cait d'Hercule, d'Hermès , d'Homère , d'Ésope, de Romulus, non des individus , mais un type idéal des mœurs et des idées d'une époque, il raisonne visiblement contre les opérations naturelles de Tesprit humain. Le Sauvage/)er«onn//7« les arbres , les fleurs , les rochers ; mais il n'allégorise pas le temps. Lorsque Vico dît que les hommes reprirent la taille anté-diluvienne en redevenant sauvages après le déluge, il va contre la bonne physique : l'homme dans l'état bestial, comme tous les animaux , est chétif ; c'est la société pour les hommes, et la domesticité pour les animaux capables d'éducation , qui développe la plus grande nature.
Pbéfacë.
TiM trandie encore trop légèrement la question
rb parole humaine; il suppose qu'elle se perdit le détoge, ^ qu'il y eut une époque de mutisme pour le genre Humain , qui , ce cas arrivé , n'auroit pins été qu'une espèce de famille de singes. Le verbe frt-il été donné à Thomme avec la pensée? Est-il né feUe comme le fruit sort de la fleur? La parole, au coBtraire, est-^lle révélée? Immense question que Tico I résolue d*un trait de plume, et que la rigueur de rhi^toire ne permet pas d'adopter comme ■ &it ioooolestable.
De nos jours un écrivain françois a renouvelé, Ci Taméliorant , pne partie du système de Vico. La fUosophie de M. Ballanche est une théosophie érétienDe. Selon cette philosophie , une loi provifatîdle générale gouverne l'ensemble des destinées hnaiocs, depuis le commencement jusqu'à la fin. Cette loi générale n'est autre chose que le déveiopfmni de deux dogmes générateurs , la déchéance et h ràiabilitation, dogmes qui se retrouvent dans tmtes les traditions générales de l'humanité , et qui Mt le christianisme même. Le vif sentiment de es drax dogmes produit une psychologie qui explifKles facultés humaines en rendant compte de la ■ature inUine de l'homme, et qui se révèle dans la CMlextore des langues anciennes. L'homme, dunet sa laborieuse carrière, cherche sans repos sa iwtede la déchéance à la réhabilitation, pour arrî- Ht ï Funité perdue.
M. Ballanche a voulu faire pénétrer le génie historique dans la région qui a précédé l'histoire. Son Orphée résume les quinze siècles de Thunianité antérieins aux temps historiques.
B a réduit ensuite les cinq premiers siècles de l'histoire romaine à une synthàe, laquelle est en même teops une trilogie poétique et une psychologie de rbumanité.
Je ne puis mieux achever de faire connoître la PQtmçémésie sociale qu'en empruntant ce passage tf'oB excellent extrait de M. Desmousseaux de Givré, bomnedont Tesprit est marqué d'un de ces caractè- Tfs distincts qui se font reconnoître à l'instant dans ToRlre littéraire ou politique'.
« Interrogeant tour à tour les livres saints , les «poésies primitives, l'histoire, M. Ballanche a « déduit de leurs réponses concordantes une ana-
• logie parfaite entre le principe révélé et le prin-
• eipe rationnel ; et c'est là toute la pensée jDo/în- « ghéfique. Il croit que la loi qui préside aux ■ progrès de rhumanité, soit qu'on la contemple
* Cet exlnU a para dans le Journal dtê Débais, da 27 Jain nn. M. DtfmouBieaax de Givré, attaché à mon ambassade i Londres, éloit mon second secrètaiie d'ambassade à Rome. l^loBi les jeonei diplomates, c*est le seul qui ait donné sa ^iMioii lonqœ M. de PoUgnac fut chargé du portefeuille éeiifbires étnmgéfps; il se relira avec moi et malgré mol. Bdérifoit reprendre du service après les Journées de Juillet; «Ma préféré des .hommes tout à fait nouveaux dans la ttnière, ou qui n*(aToient d*autre mérite que d'avoir été plaeb suprés des ambassadeurs les plus opposés aux libertés QwUtationaelles de la France. Notre corps diplomatique n'étoit vraiment pas aises riche ( et Je le connois à fond } pour se pisser des serviops d*oo homme comme H. de Givré, quand 1 vmioil bien faire le sacrilice de s'attacher à on ministère Mi déplorable:
CSATEAmiAND. — TOVB I.
« dans la sphère religtetise, soit qu*on Tétnciie dans « la sphère philosophique, est une. Le titre à inscrire « sur le frontispice de ses œuvres complètes pour « en annoncer ridée fondamentale, pourroit,donc x être celui-ci : Identité du dogme de ia déchéance « et de la réhcLbilitation du genre humain avec la « loi philosophique de la perfectibilité,
« Les Écritures nous montrent un homme suc- « combantdans Tépreuve de Tobéissance, puis ini- « tié, par sa chute même , à la connoissance du bien « et du mal, et, plus tard, raclietant sa fiaute par « le sang d'une victime innocente et volontaire. Cet « homme des Éérilures, c'est à la fois Adam^ le « peuple juif et le genre humain. Le fils de Dieu , « venant sur la terre pour y mourir, offre une triple « expiation. Par Marie, sa mère, il est le fils d*A- « dam, le fils de David , le Fils de l'Homme y c'est- <c à-dirc Tenfant du premier pécheur, Tenfant du « peuple choisi , Tenfant du genre humain. Il y a « donc, en un sens mystique, identité entre un « homme, une nation, et Thumanité tout entière. « Pour ces trois unités vivantes , d'une nature sem- « blable, quoique d'un ordre différent , il y a trois « degrés nécessaires avant d'arriver à la' perfection « dont le salut dépend, à savoir : l'épreuve, l'initia- « tion , l'expiation.
« Eh bien ! partout dans les croyances des peu- « pies , partout dans les chants des poètes , partout « dansjes souvenirs de l'histoire, le mythe chrétien « se reproduit.
« Aux temps fabuleux, Prométhée ravit la flamme « du ciel : initié au secret des dieux , il expie sa téc mérité dans les tourments. Aux temps héroïques, « Orphée , initiateur des peuples , perd une se- « conde fois Eurydice, parce qu'il a voulu surpren- « dre le secret des enfers. Aux temps historiques , « Brutus, après avoir consulté l'oracle, affranchit « le patriciat de l'autorité des rois , et le sang gêné* « reux de Lucrèce coule pour l'expiation. Plus « tard, c*est Virginie sacrifiée par son père, pure « victime , dont la mort consacre l'émancipation de « la plèbe , c'est-à-dire l'initiation d'un peuple à la « liberté. Dans ces faits , choisis au hasard entre « mille autres faits analogues, l'épreuve à subir, « l'énigme à deviner, et le sacrifice d'une vie inno- « cente, ces trois grands traits du mythe chrétien « sont partout reconnoissables.
« Rechercher, restaurer, rapprocher ces lama beaux déGgurés d'une idée à la fois une et triple, « n'a été que la partie matérielle d'un grand travail, « la tâche de l'érudition et de la science; mais avoir « appliqué aux phénomènes de la vie des nations le c dogme chrétien ;. avoir retrouvé dans chaque peu- « pie Vhomme dont parle l'Écriture ; voilà l'inspi- « ration religieuse, et en même temps la pensée « philosophique. »
L'histoii*e vue de si haut ne convient peut-être pas à toutes les intelligences , mais celles mêmes qui se plaisent aux lectures faciles trouveront un charme particulier dans la Palingénésîe sociate de M. Ballanche. Un style élégant et harmonieux revêt des pensées consolantes et pures : il semble que Ton
PRÉFACE
voit tons les secrets de la conscience calme et sereine de l'auteur, comme à la tranquille et mystérieuse lumière de son imagination. Ce génie théosophique ne nous laisse rien à envier àfAIlemagne et à ritalie. Je ne sais si Vico, Herder et M. Ballanche, en appliquant leurs formules à Thistoire, ne confondent pas un peu des sujets et des genres divers; mais certainement ils agrandissent 1 homme : ii est bon que Thistorien ait une haute idée de Tespèce humaine , alin d^écrire avec plus de noblesse de ses droits et de ses libertés.
Tandis que le mouvement des esprits dans la France et TAllemagne s'accroissoit , la Grande-Bretagne demeuroit stationnaire. L'école d'Edimbourg a fait avancer les études philosophiques : les l^sguLsses de philosophie morale de Dugald Stewart ont été traduites par M. Joulïroy , jeune professeur qui commence abattre en ruine, avec une logique claire et puissante, des systèmes dont Tesprit du jour est infatué. Mais, sous les rapports historiques, comme l'Angleterre jouit depuis longtemps de franchises considérables; comme elle s'est bien trouvée de ces franchises pour sa prospérité, sa paix et sa gloire , ses écrivains n'ont point été conduits à considérer les faits dans le but d'un meilleur avenir. La hberté aristocratique, qui jusquMci a dominé les libertés royales et populaires à Westminster, a jeté les idées dans un moule uniforme dont elles n'ont point cherché à se dégager ; cela se remarque jusque dans les écrivains économistes de la Grande- Bretagne; ils envisagent l'impôt, le crédit, la propriété de tous genres, dans le sens des institutions actuelles de leur pays.
Mais, par Finlluence croissante de l'industrie, par l'importation des principes du continent, il se forme actuellement dans les trois royaumes-unîs une classe d'hommes dont les idées ne sont plus anglaises : on les distingue très-bien, ces idées\ à leur couleur, dans les livres , dans les discours à la chambre des lords , à la chambre des communes ; tôt ou tard elles renverseront la constitution de 1688. Le premier pas dans cette route a été l'émancipation de l'Irlande catholique , le second sera la réforme parlementaire : alors la vieille Angleterre aura ses révolutions , et son histoire se renouvellera.
En ces derniers temps V Histoire d* .Angleterre par le docteur Lingard s'est fait remarquer; elle ne dispense point de lire les historiens des deux anciennes écoles wigh et tory. 11 y a eu grand scandale lorsqu'on a vu un prêtre catholique anglois trouver Charles F*^ coupable , et ne blâmer que la forme dans Texécution de ce prince.
L'Angleterre n'étoit pas riche en mémoires ; ils commencent à s'y multiplier. M. Hallam me semble avoir mieux réussi dans son histoire constitution^ helle d'Angleterre que dans son Europe au moyen âge.
Le Génie de l'Italie étoit sorti de son vieux temple au bruit de la commotion européenne. Maintenant ce Génie est retourné à ses ruiner ; lieux de franchise pour les grandeurs tombées , la gloire persécutée et les talents malheureux. V Histoire des
ÉtaU-Unis par Botta ne peut être répudiée par la
patrie des Villani, des Bentivoglio, des Giannone, des Davila , des Guicciardini et des Machiavel. Pour l'histoire ancienne, les Italiens seront toujours nos maîtres, parce qu'ils en sont eux-mêmes la suite , et qu'ils sont familiarisés avec sa langue et ses moauments.
J'écrivois que le Gépie de Tltalie étoit retourné à ses ruines, il me saisit la main et me force à me rétracter.
Auteurs françois qui ont écrit 1*liLstoire depais la révoluiitKi. Mémoires, traduclions et pul>licaUoDs. Tliéâtre. Roman liistorique. Poésie. Écrivains fondateurs de notre nouvelle école hblorique.
De l'examen des principes de Técole moderne historique considérée dans ses systèmes, en France , en Allemagne , en Angleterre , en Italie , je passe à l'examen des historiens de cette école parmi nous.
Les écrivains françois qui se sont occupés de l'histoire depuis la révolution , ont pris des routes opposées ; les uns sont restés fidèles aux traditions de l'ancienne école , les autres se sont attachés à l'école nouvelle descriptive et fataliste.
M. Villemain, qui tient par le bon goût du style à l'ancienne école et par les idées à la nouvelle, nous a donné une histoire complète de CroinwelL Se cachant derrière les événements et les laissant parler, il a su avec beaucoup d'art les mettre à l'aise et dans la place convenable à leur plus grand effet. Un sujet d'un immense intérêt occupe maintenant Tautenr. A en juger par les fragments de la f^^ie de Grégoire Vlly dont j'ai eu le bonheur d'entendre la lecture , le public peut espérer un des meilleurs ouvrages historiques qui aient paru depuis longtemps. Au surplus , je cite souvent les travaux de M. Villemain dans ces Études ^ et , pour ne point me répéter, j'abrège ici des éloges que Ton retrouvera ailleurs.
M. Daunou appartenoit à cette congrégation religieuse d*où sont sortis les Lecointeet les Lelong; il n'a point démenti sa docte origine : c'est un des plus savants continuateurs de VHistoire littéraire de la France, Dans ses divers mémoires, on trouve à s'instruire. Il faut être en garde contre ce qu*il dit des souverains pontifes, lorsqu'il juge un pape du dixième siècle d'après les idées du dix-huitième. M. Daunou parott peu favorable à la moderne école.
M. de Saint-Martin , qui suit aussi les vieilles traces, a jeté par sa connoissance de la langue arménienne une vive lumière sur l'iiistoîredes Perses.
Dans la Théorie du pouvoir civil et religieux, de M. de Bonald , il y a eu du génie; mais c'est une chose qui fait peine de reconnottre combien les idées de cette théorie sont déjà loin de nous. Avec quelle rapidité le temps nous entraîne! L'ouvrage de M. de Bonald est comme ces pyramides, palais de la mort , qui ne servent au navigateur sur le Nil qu'à mesurer le chemin qu*il a fait avec les flots.
Je ne sais comment classer M. Dulaure ; il fîit connu avant, pendant et après la révolution. Ses Descriptions des curiosités et des environs de Paris; ses SingularUés historiques; son Bisioire cH"
PRÉFACE
SfÊB ieiaKoblesse, sont remplies de fiaits curieuse- Beot choisis. Toutefois c^estde la satire historique Il 000 de rhistoîre : on peut toujours montrer Ten- Tcrs d^une société. Il faut lire de M. Dulaure son St/ppkmaU aux crimes de l'ancien comité du gou- §ememeni, imprimé en 1795.
UaJte-Bnm, dans sa Géographie, a touché avec ■ne grande sa^clté et beaucoup d'instruction quelques origines barbares.
Le travail de M. de Montlosier sur la féodalité est rempli dMdées neuves , exprimées dans un style iadépendant qui sent son moyen âge. Si les anciens leigDfiirs des donjons avoient su faire avec une llmne autre chose qu'une croix , ils auroient écrit comme cela , mais ils n*auroient pas vu si loin.
M. Lacretelle a tracé Thistoire de nos jours avec nison y clarté, énergie. Il a pris le noble parti de la mto contre le crime; il déteste de la révolution tout ce qui n^est pas la liberté. Lui-même , acteur dans les scènes révolutionnaires , il a bravé dans les HKS de Paris les mitraillades d'un pouvoir plus heureu que œlai qui vient d'expirer. On trouve aujouri)m beaucoup d'hommes qui savent écrire une cinquantaine de pages, et quelquefois un tome (pas trop gros) , d*une manière fort distinguée ; mais des bommes capables de composer et de coordonner un wvrage étendu , d'embrasser un système , de le soutenir avec art et intérêt pendant le cours de plusieurs Koiamcsf, il y en a très-peu : cela demande une force de judîeîairel, une longueur d'haleine , une abondance de diction , une faculté d'application , qui dîmionent tous les jours. La brochure et l'article de journal semblent être devenus la mesure et la borne de notre esprit.
L*ouTrage de M. Lemontey sur Louis XIV présente le règne de ce prince sous un jour tout nouveau. Je crois cependant avoir fait à propos de cet ouvrage une observation nécessaire en parlant du règne du grand roi.
H. Mazure a laissé une histoire écrite avec négligence, mais elle a changé, sous plusieurs rapports, ee que noas savions de Jacques II , et du rôle que joua Louis XIV dans la catastrophe du prince anglois.Onn*a pas rendu assez dejustice à M. Mazure. Oa puise dans son travail des renseignements qu'on ne trouTc que là, et dont on cache ou l'on tait la source.
Une femme qui n'a point de rivale nous a donné, dans les Considérations sur les principaux événements de la révolution françoise , une idée de ce qu'elle auroît pu faire si elle eût appliqué son esprit à rhîstoire. Les Considérations sont empreintes d'un vif sentiment de gloire et de liberté. Quand Taoteur, parlant de l'abaissement du tiers état sous raidenne monarchie, le montre au moment de Touverture des états généraux, et s'écrie avec Corneille : « Nous nous levons alors ! » jamais citation ne lot 'plus éloquente. Mais madame de Staël abiiorre les tyrans , et tout oppresseur de la liberté , si grand qu'il soit, ne trouve en elle aucune sympathie. Il faut lire dans les Considérations ce qu'elle raecnte de Mirabeau : « Tdbun par calcul , aristo-
« crate par goût, qui , en parlant de Coligny , ajou- « toit : Qui y par parenthèse, étoit mon cousin, « tant il cherchoit l'occasion de rappeler qu'il étoit R bon gentilhomme. — Après ma mort, disoit-il a encore , les factieux se partageront les lambeaux « de la monarchie. » Madame de Staël termine de la sorte ces intéressants récits de Mirabeau : « Je me « reproche d'exprimer ainsi des regrets pour un « caractère peu digne d'estime; mais tant d'esprit « est si rare, et il est malheureusement si probable « qu'on ne verra rien de pareil dans le cours de sa « vie, qu'on ne peut s'empêcher de soupirer lorsque « la mort ferme ses portes d'airain sur un homme « naguère si éloquent, si animé, enfin si fortement « en possession de la vie. »
Ces réflexions s'appliquent à madame de Staël ellemême en changeant les premiers mots, ce qui les rend encore plus douloureuses. On ne se reprochera jamais d'exprimer des regrets pour le caractère de cette femme illustre; il n'y eut rien de plus digne que ce caractère. La noble indépendance de madame de Staël lui valut l'exil et les persécutions qui ont avancé sa mort. Buonaparte apprit , et Buonaparte auroit dû le savoir, que le génie est le seul roi qu'on n'enchaîne pas à un char de triomphe.
Je ne puis me refuser, comme dernière preuve du talent éminent de madame de Staël , à transcrire ce paragraphe sur la catastrophe de Robespierre : « On « vit cet homme , qui avoit signé pendant plus d'une « année un nombre inou! d'arrêts de mort, couché « tout sanglant sur la table même où il apposolt « son nom à ses sentences funestes. Sa mâchoire « étoit brisée d'un coup de pistolet ; Il ne pouvoit « pas même parler pour se défendre, lui qui avoît « tant parlé pour proscrire! v
On ne saurait trop déplorer la fin prématurée de madame de Staël : son talent crolssoit , son style s'Apuroit; à mesure que sa jeunesse pesoit moins sur sa vie, sa pensée se dégageoit de son enveloppe et prenoit plus d'immortalité.
Sous le titre modeste : Du Sacre des rois de France et des rapports de cette cérémonie avec la constitution de l'Etat, aux différents âges de la monarchie, M. Clausel de Coussergues a écrit un volume qui restera : les amateurs de la clarté et des faits bien classés sans prétention et sans verbiage y trouveront à se satisfaire.
M. Fiévée a renfermé dans le cadre étroit de sa brochure intitulée : Des Opinions et des Intérêts, beaucoup d'idées neuves et d'aperçus ingénieux sur notre histoire.
J'ai parlé ailleurs de V Histoire des Croisades ;\% me contenterai de dire ici que les traductions et les extraits des annalistes des croisades, tant orientaux qu'occidentaux, ajoutés comme preuves aux nouvelles éditions, sont un recueil extrêmement recommandable. M. Michaud s'est placé dans son Histoire; il est allé, dernier croisé, à ce tombeau où je croyois avoir déposé pour toujours mon bâton de pèlerin.
V Histoire de Pologne, avant et sous le roi Jean Sohi€shif de M. Salvandy, est un ouvrage grave
PRÉFACE
bien composé. « Ce fut Sobleski, dit Thistorien, « dont le bras redoutable posa la borne que la do- « mination des Osmanlis ne devoit plus franchir. « Ce fut devant ses victoires que cette dernière « invasion des Barbares, jusque-là toujours in- « domptable et menaçante, vint briser sa furie : « elle n*a fait depuis lors que retirer ses flots. . .
« Soldat et prince,
« tous ses jours s*écoulèrent dans le perpétuel sait criGce de ses penchants , de ses affections , de sa « fortune, de sa vie, aux intérêts de la Pologne. Lui « seul sembloit, champion infatigable, occupé à la « défendre; ses efforts pour lui conserver des lois « et des frontières tiennent du prodige. Cette pas- « sion domina le cours entier de sou existence. Il « réussit à dompter les ennemis qui tenoient la ré- « publique des Jagellons pressée et envahie de « toutes parts , plus facilement qu'à vaincre ceux « qu*elleportoit dans son sein. Ensuite il expira; et, « ce puissant soutien abattu, la Pologne mit en quel- « que sorte aussi le pied dans la tombe. Elle ne de- « voit plus, sous les successeurs de Jean 111, qu*a- « chever de mourir. »
Ce noble style se soutient pendant tout Touvrage ; Tauteura soin de remarquer rinfluence que la France du dix-septième siècle exerçoit sur les destinées de TEurope: comme si tous les grands hommes dévoient alors venir de la cour du grand roi , Sobieski avolt été mousquetaire de la maison militaire de Louis XIV. V Histoire de l'Anarchie de Pologne^ par Ruihières , fait pour ainsi dire suite à Thistoire de M. Salvandy : il ne faut ajouter à ces deux monuments, ni Tappendicë de. M. Ferrand , ni celui que M. Daunou a substitué au travail de M. Ferrand; mais il faut y joindre de curieuses et piquantes brochures de M. de Pradt.
"V Histoire des François des divers états, par M. Monteil , suppose de grandes recherches. M. Monteil est, avec M. Capefigue, du petit nombre de ces jeunes savants qui n'écrivent aujourd'hui qu'après avoir lu; ils eussent été de dignes disciples de l'école bénédictine. Mais M. Monteil a été égaré par le goût du siècle , et par le funeste exemple qu'a donné l'abbé Barthélémy : la forme romanesque dans laquelle l'auteur de V Histoire des François a enveloppé ses études leur porte dommage : on doit rengager, au nom de son propre savoir et de son véritable mérite , à la faire disparoître dans les futures éditions de son ouvrage.
Le succès qu'a obtenu V Histoire de la campagne de Russie est une preuve que l'on n'a pas besoin , pour intéresser le lecteur, de se placer dans un système. Des récits animés, un coloris brillant, des scènes mises sous les yeux dans tout leur mouvement et dans toute leur vie, voilà ce qui est de toutes les écoles, et ce qui fera vivre l'ouvrage de M. de Ségur.
Les Fies des capitaines françois au moyen âge, par M. Mazas , ne peuvent être passées sous silence. L^auteur n'a voulu raconter que l'exacte vérité ; il a visité le théâtre où brillèrent les guerriers dont il peint les exploits : il a cherclié sur les bruyè-
res de ma pauvre patrie les traces de du Guescii Je me souviens avoir commencé mes premières et des dans le collège obscur de l'obscure petite* vi où reposoit le cœur du bon connétable; j'étudie un peu de latin , de grec et d'hébreu auprès de cœur qui n'avoit jamais parlé que françois : c'c une langue que le mien n'a pas oubliée. M. Maz croit avoir retrouvé le point du passage d'Édoua III à Blanque-Taque sur la Somme. J'aurois dési qu'il eût dit si le gué est encore praticable, ou s se trouve perdu dans la mer, vis-à-vis le Croto; comme on le penscgénéralement.
J'oublie sans doute, et à mon grand déplaisi beaucoup d'écrivains qui mériteroient que je rapp lasse leurs ouvrages; mais les bornes d'une préfa ne me permettent pas de m'étendre. Le public r produira les noms qui échappent à ma mémoire à la justice que je désirerois leur rendre.
Le temps où nous vivons a dû nécessairemei fournir de nombreux matériaux aux mémoires, n'y a personne qui ne soit devenu, au moins peuda vingt-quatre heures, un personnage, et qui ne croie obligé de rendre compte au monde de l'influe» qu'il a exercée sur l'univers. Tous ceux qui ont sau de la loge du portier dans l'antichambre, qui i sont glissés de l'antichambre dans le salon , qui oi rampé du salon dans le cabinet du ministre; toi ceux qui ont écouté aux portes, ont à dire commei ils ont reçu dans l'estomac l'outrage qui avoit i autre but. Les admirations à la suite, les mendt< tés dorées, les vertueuses trahisons, les égalit portant plaque , ordre ou couleurs de laquais , les bertés attachées au cordon de la sonnette, ont faire resplendir leur loyauté, leur honneur, leur i dépendance. Celui-ci se croit obligé de racont comment, tout pénétré des dernières marques i la confiance de son maître, tout chaud de ses en brassements, il a juré obéissance à un autre ma tre; il vous fera entendre qu'il n'a trahi que poi trahir mieux; celui-là vous expliquera comment approuvoit tout haut ce qu'il détestoit tout bas, c comment il poussoit aux ruines sous lesquelles il n pas eu le courage de se faire écraser. A ces mémo res tristement véritables, viennent se joindre les nu moires plus tristement faux; fabrique où la vie à\ homme est vendue à Faune , où l'ouvrier, pour pr d'un dîner frugal, jette de la boue au visage de renommée qu'on a livrée à sa faim.
On se console pourtant en trouvant dans i chaos de bassesse et d'ignominie quelques écri consciencieux , dont les auteurs s'attachent à n produire sincèrement ce qu'ils ont vu et ce qu'i ont éprouvé. Le travail de ces auteurs doit éti considéré comme de précieux renseignements \\h toriques; MM. de Las Cases et Gourgaud doivci être crus quand ils parlent du prisonnier de Saint Hélène.
Non-seulement M. Carrel a publié V Histoire de i contre-révolution en Angleterre sous Charles II < Jacques II y histoire écrite avec cette mâle simpî cité qui plaît avant tout; mais, en rendant compt de divers ouvrages sur l'Espagne, il a donné lui
PRÉFACE
■éM une notice hors de pair. On y trouve une UDJère ferme, une allure décidée, quelque chose àtsacet de courageux dans le style, des obserntioas écrites à la lueur du feu du bivouac, et des étoiles iTun ciel ennemi, entre le combat du soir A edoi qui recommencera à la diane. « La nar-
• ratio» ttun brave expérimenté, dit Gaspar de «TsTannes, est différente des contes de celui t ^ n'a Jamais eu les mains ensanglantées de
• Ks fiers ennemis sur les plaines armées. » On snt dans M. Carrel une opinion fixe qui ne Tempêckepas de comprendre Topinion qu'il n*a pas, et iTétre juste envers tous. Si le simple soldat BBS instruction , sans moyen de fixer ses pensées, est intéressant dans les récits des assauts qu'il a Elles, des pays quMl a battus , Thomme d*éducatioD et de mérite, devenu soldat volontaire pour ne cause dont il s'est passionné , a bien d'autres BWTens de faîr^ passer ses sentiments dans les Jéks auxquelles il s'adresse. Qu'on se figure un François errant sur les montagnes d'Espagne, alboC demander aux pasteurs dont il croit défendre hfiberté^ une hospitalité guerrière; dans cette intimité d'une yie d'aventures et de périls , il sur- IRndra le secret des mœurs, et mettra sous vos vvu une société qu'aucun autre historien ne vous anroit pu montrer. J'ai traversé l'Espagne, j'ai RDcoDtré ces Arabes chrétiens auxquels la liberté poiitîqoe est si indifférente , parce qu'ils jouissent de llndépendance individuelle, et je n'ai retrouvé le peuple que j'ai vu que dans le récit de M. Carrel.
L'auteur trace rapidement le tableau de la guerre de Catalogne en 1823; il représente le courage de Mina, et la marche de cet habile chef dans les montagnes. Nous tous qui, dispersés par les orages de notre patrie , avons porté le havresac et le mousquet en défense de notre propre opinion pour des causes étrangères, nous éprouvons un attendrissement de soldat et de malheur à la lecture de cette faôtoire si bien contée, et qui semble être la nôtre.
• Les passions qui ont fait la guerre d'Espagne , « dît H. Carrel, sont maintenant assez effacées « pour qu'on puisse se promettre d'inspirer quel- « que intérêt en montrant , au milieu des monta- « gnes de la Catalogne, sous l'ancien uniforme « françois , des soldats de toutes les nations ralliés « à rascendant d'un grand caractère , marchant où « il les menoit, souffrant et se battant sans espoir « d'être loués ni de rien changer, quoi qu'ils fis- « sent, à rétat désespéré de leur cause, n'ayant
• d'autre perspective qu'une fin misérable au mi-
• lieu d'un pays soulevé contre eux , ou la mort des « esplanades s'ils échappoient à celle du champ
• de bataille. Telle fut pendant de longs jours la « situation de ceux qui , partis de Barcelone peu de « temps avant la capitulation de cette place, allè- « rent succomber avec Pachiarotti devant Figuières, « après quarante-buit heures d'un combat dont l'a-
• diamement prouva que c'ëtoient des François
« qui combattoient de part et d'autre. Ce combat
« devoit finir par l'extermination du dernier de ceux
« fui, au milieu de l'Europe de 1823, avoient osé
« mettre la flamme tricolore au bout de leurs lances a et rattacher à leur schako la cocarde deFIeurus et a de Zurich.... Ce n'est rien que la destinée de quel* « ques hommes dans de tels événements; mais corn* a bien d'autres événements il avoit fallu pour que « ceà hommes de toutes les parties de l'Europe se « rencontrassent , anciens soldats du même capi* « taine , venus dans un pays qu'ils ne connoissoient « pas, défendre une cause qui se trouvoit être la « leur!... Les choses, dans leurs continuelles et fa* étales transformations, n^ entraînent point avec « elles toutes les intelligences; elles ne domptent « point tous les caractères avec une égale facilité , « elles ne prennent pa^ même soin de tous les inté» « rets; c* est ce quHl faut comprendre, etpardonr « ner quelque chose aux protestations qui s'élèvent « en faveur dupasse. Quand une époque est finie, « le moule est brisé ^ et il suffit à la Providence « qu'il ne se puisse rejaire; mais des débris res* « tés à terre, il en est quelquefois de beaux à con* « templer. »
J'ai souligné ces dernières lignes : l'homme qui a pu les écrire a de quoi sympathiser avec ceux qui ont foi en la Providence, qui respectent la religion du passé , et qui ont aussi les yeux attachés sur des débris.
Au surplus , les temps où nous vivons sont si fort des temps historiques , qu'ils impriment leur sceau sur tous les genres de travail. On traduit les anciennes chroniques, on publie les vieux manuscrits* On doit à M. Guizot la Collection des mémoires re« latifs à V histoire de France^ depuis la fondation de la monarchie françoise jusqu'au treizième siècle. Je ne sais si des traductions de nos annales latines, tout en favorisant l'histoire, ne nuiront pas à l'historien; il est à craindre qu'en ouvrant le sanctuaire des faits aux ignorants et aux incapables , nous ne nous trouvions inondés de Tite-Live et de Thucydide aux gages de quelque libraire. Il n'en est pas ainsi de la mise en lumière des originaux : on ne sauroit trop louer M. le marquis de Fortia de nous avoir donné le texte des Annales du Hainaut, par Jacques de Guise. 11 faut remercier M. Buchon de l'édition de son Froissard et de celle de ses autres chroniques. M. Crapelet, M. Pluquet, M. Méon, M. Barrière, ont montré leur dévouement à la science : le premier a publié V Histoire du châtelain de Coucy , le second le roman de Rou, le Uo\> sième le roman de Renart, le quatrième les Mémoir res de Loménie. Ces mémoires contiennent des anecdotes sur les derniers moments de Mazarin; ils achèvent de faire connoître les personnages que M. le marquis de Saint-Aulaire a remis en scène avec tant de bonheur dans son Histoire de la Fronde.
Tout prend aujourd'hui la forme de l'histoire, polémique , théâtre , roman , poésie. Si nous avons le Richelieu de M. Victor Hugo, nous saurons ce qu*un génie à part peut trouver dans une route inconnue aux Corneille et aux Racine. L'Ecosse voit renaître le moyen âge dans les célèbres inventions de Waltcr Scott. Le Nouveau-Monde , qui n'a d'autres antiquités que ses forêts, ses Sauvages, et sa
PRÉFACE
liberté vieille comme la terre , a trouvé dans M. Cooper le peintre de ces antiquités. Nous n*avons point feilli en ce nouveau genre de littérature : une foule d*hommes de talent nous ont donné des tableaux empreints des couleurs de Thistoire. Je ne puis rappeler tous ces tableaux , mais deux s'offrent en ce moment même à ma mémoire : Tun de M. Mérimée , représente les mœurs à Tépoque de la Saint- Barthélémy ; Tautre, de M. Latouche, met sous nos yeux une des réactions sanglantes de la contre-révolution napolitaine. Ces vives peintures rendront de plus en plus difûcile la tâche de Thistorien. Au treizième siècle la chevalerie historique produisit la chevalerie romanesque, qui marcha de pair avec elle ; de notre temps la véritable histoire aura son histoire fictive, qui la fera disparottre dans son éclat, ou la Suivra comme son ombre.
Sous le simple titre de chansonnier, un homme est devenu un des plus grands poètes que la France ait produits : avec un génie qui, tient de la Fontaine et d'Horace, il a chanté, lorsqu'il Ta voulu, ^mme Tacite écrivoit :
Tous avez va tomber la gloire
D*un Illon trop insulté,
Qui prit rautel de la Victoire
Pour rautel de la Ulierié.
Vingt nations ont poussé de Thersite Jusqu'en nos murs le char injurieux.
Ah ! sans regrets , mon Ame , partez Tlte ; En souriant , remontez dans les cieux.
Cherchez au-dessus des orages
Tant de François morts à propos,
Qui , se dérobant aux oulrages ,
Ont au del porté leurs drapeaux.
Pour coi^urer la foudre qu*oo irrite, Unissez-vous à tous ces demi-dieux : Ah ! sans regrets, mon Ame, partez vite, etc.
Un eonqvértnt, dans sa fortune altière, Se fit un jeu des sceptres et de^ lois , Et de ses pieds on peut voir la poussière Empreinte encor sur le bandeau des rois.
Le poète n*est peut-être pas tout à fiait aussi heureux quand il chante les rois sur leur trône, à moins que ce ne soit le roi d*Yvetot. En général M. de Béranger a pour démon familier une de ces muses
3ui pleurent en riant , et dont le malheur fait granir les ailes.
Les fondateurs de notre école moderne historique réclament à présent toute notre attention.
J*ai déji^ dit que M. de Barante a voit créé Técole descriptive. J'ai rendu compte au public de Vl/isfoire des ducs de Bourgogne; on trouvera mon opinion consignée dans le cinquième volume de ces OEuvres complètes. Aujourd'hui, en parcourant sa carrière nouvelle, peu importent sans doute à M. de Barante des éloges littéraires ; qu'il me soit permis de regretter cette Histoire du Parlement qu'il nous promettoit. Peut-être la continuera-t-il , si jamais 11 est enlevé aux affaires : les lettres sont Tespérance pour entrer dans la vie , le repos pour en sortir.
MM. Thiers et MIgnet sont les cheb de l'école
fataliste; MM. Thierry, Guizot et Sismondt, U grands réformateurs de notre histoire générale : j m'arrête d'abord à ces derniers.
En joignant , pour les faits , l'histoire d'Âdrie de Valois aux observations de MM. Thierry , Guîzc et Sismondi , il n'y a presque plus rien à dire tou chant la première et la seconde race de nos rois.
Les Lettres de M. Thierry sur l'Histoire d France j ouvrage excellent , rendent à un temps di flguré par notre ancienne école son véritable cara< tère. M. Thierry, comme tous les hommes doués d conscience , d'un talent vrai et progressif , acorrîg ce qui lui a paru douteux dans les premières éd tions de sa belle et savante Histoire de la conqttéi de l'Angleterre, et dans ses Lettres sur VHisioit de France. Quelques-unes de ses opinions se sor modiûées, l'expérience est venue reviser des juge ments un peu absolus. Oji ne sauroit trop déplore Pexcès de travail qui a privé M. Thierry de la vu< Espérons qu'il dictera longtemps à ses amis, pou ses admirateurs (au nombre desquels je demande I première place), les pages de nos annales : Phis toire aura son Homère comme la poésie. Je retrou verai encore l'occasion de parler de M. Thierr dans cette préface , de même que j'ai été heureux d le citer et de m'appuyer de son autorité dans ce Études historiques.
Le Cours dliistoire de M. Guizot, en ce qui con cerne la seconde race, est d'un haut mérite. Oi peut ne pas convenir, avec le docte professeur, d quelques détails ; mais il a aperçu , avec une raîsoi éclairée, les causes générales de la décompositioi et de la recomposition de l'ordre social auxhuitièmi et neuvième siècles. II a aussi de curieuses leçon sur la littérature civile et religieuse, et une foui de choses justes , bien observées, et écrites avei impartialité. M. Guizot est remplacé dans sa chaîn par un des jeunes écrivains de notre époque, qu s'annonce avec le plus d'éclat à la France, M. Saint Marc Girardin : tant cette France est inépuisable en talents !
M. Sismondi , connu par son Histoire des repu bllques italiennes , est un étranger de mérite qu s'est consacré avec un dévouement honorable poui nous à notre histoire. Trop préoccupé, peut-être des idées modernes, il a trop jugé le passé d'aprèî le présent : un peu d'humeur philosophique, bieï naturelle sans doute, lui a fait traiter sévèremenl quelques hommes et quelques règnes; mais il a vu un des premiers , le parti que les peuples pouvoieni tirer même de leurs crimes. Les élucubrations d( ce savant annaliste doivent être lues avec précaution, mais étudiées avec fruit.
D'accord avec les écrivains que je viens de nom mer, sur presque tous les faits qu'ils ont redressa dans nos historiens de l'ancienne école , tels que k ressemblance que ces historiens établissoient entre les Franks et les François, le prétendu affranchissement des communes par Louis le Gros , etc. , il y a pourtant quelques points où je suis forcé de différer de ces maîtres.
L'inexorable histoire repousse les systèmes les
PREFACE
flBingénienx, lorsqa^îls ne sont pas appuyés sur éa documents authentiques.
Oo parte comme de la plus grande découverte de rérole moderne d'une seconde invasion des Franks, cot-à-dire d^'une invasion des Franks d*Austrasie dans fe royaume des Franks de Neustrie; invasion fai seroit devenue la cause de l'élévation de la seconde race.
Pour avancer une pareille nouveauté ,1l faut , ce ■c semble , autre chose que des conjectures. Prodnit-on des passages inédits , des Chartres , des dipidffles inconnus jusqu'ici ? I^od ; rien de positif ■'est cité au soutien d'une assertion dont les preuves dangeroient les trois premiers siècles de notre histoire. On est réduit à chercher sur quelle appamee de vérité est appuyé un fait dont toutes les dirooiques devroîent retentir. Quoi ! une seconde ioTasfon des Franks auroit été tout à coup découverte au dix-neuvième siècle , sans que personne en fât entendu parler auparavant ? Ni les bénédictins , ni les savants de F Académie des inscriptions, ni des femmes comme du Tillet, Duchesne, Baluze, Bi- |Boa, Adrien de Valois, ni tous les historiens de France, quelle qu'ait été la diversité de leurs opimoDsetde leurs doctrines ; ni des critiques tels que ScaHger, du Plessis, Bullet, Bayle, Secousse, Gibert, Fréret, Lebœuf; ni des pubiicistes tels que Bodin, Mably, Montesquieu, n'auroient rien vu? Cela srâl me feroit douter, moi qui ne puis avoir ancune assurance en mes lumières. Il y a cependant trente ans que je lis, la plume à la main, les docoments de notre histoire , et je n*ai aperçu aucune traee de révénement qui auroit produit une si grande rérolation.
Toujours prêt à reconnottre la supériorité des autres et ma propre foiblesse , cédant peut-être trop vite aux conseils et aux critiques, je me suis débattu contre moi-même, afin de me convaincre d'une chose que les faits me dénioient. Peppin de Hérîstal, duc d\%ustrasie, conduisant l'armée austrasienne, défait Thierry III, roi de Neustrie, et s'empare de tonte Tautorité sous le nom de Maire du Palais, vers Fan 690. Est-ce cela qu'on auroit qualifié de seconde invasion des Franks?
Mais depuis rétablissement des Franks dîfns les Gaules, depuis Khlovigh jusqu'à Peppin, chef de la seconde race , les royaumes des Franks avoient été sans eesse en hostilité les uns contre les autres ; effet inévitable du partage de la succession royale, qoi se reproduisit sous les descendants de Charle- Bu^e. Ainsi s'étoient formés et avoient disparu toar à tour les royaumes de Metz, de Soissons, fOrléans, de Paris, de Bourgogne, d'Aquitaine, i*» bien peur qu'on n'ait pris pour une nouvelle invasion des Franks une guerre civile de plus entre les tribus frankes.
n ne me paroît pas démontré davantage que les Franks d'Austrasie fussent plus nombreux, et eussent mieux conservé le caractère salique que les Franks nenstriens. Les Franks de la Neustrie ne l'étendoient guère outre-Loire; le pays au delà de tt fleuve reeonnoisscit à peine leur autorité, et ils
étoîent obligés d'y porter leurs armes : M. Thierry lui-même cite un exemple des ravages passagers qu'ils y commettoient. Qu'avoient, pour le couragcf et les mœurs des Franks , les cités gallo-romaines situées entre la Somme , la Seine et la Loire , de plus amollissant que celles qui couvroient les rives de la Meuse, de la Moselle et du Rhin? Paris étoit un misérable village, tandis que Cologne, Trêves, Mayence, Spire, Strasbourg, Worms , étoient des cités fameuses par les monuments dont leurs anciens maîtres les avoient ornées. D'après M. Guizot , les Franks devinrent propriétaires plus promptement dans l'Austrasie que dans la Neustrie ; c'est là que l'on trouve, selon lui, les plus considérables de ces habitations qui devinrent des châteaux. La remarque est juste ; mais ces châteaux n'étoient pas l'ouvrage des Franks. Les derniers empereurs avoient permis aux sujets et aux citoyens romains de fortifier leurs demeures particulières ; les habitations fortifiées de l'Austrasie n'étoient que des propriétés anciennement données aux vétérans légionnaires chargés de la défense des rives du Rhin, de la Meuse et de la Moselle, d'où leur étoit venu le nom de Ripuaires, Les Franks neustriens n'étoient ni plus énervés ni moins braves que leurs compatriotes; on n'aperçoit en histoire aucune différence entre un Frank de Soissons, de Paris et d'Orléans, et un Frank de Metz, de Mayence et de Cologne. Ce furent des Franks neustriens comme des Franks austrasiens qui vainquirent les Arabes à Tours et les Saxons en Germanie , sous les Peppin et sous Charles le Martel. Les rois ou chefs de la Neustrie parloient le langage germanique, comme les rois ou chefs de l'Austrasie; leurs peuples seuls différoient de langage.
Remarquez enfin que Charles , duc de la Basse- Loraine, oncle de Louis V, ayant fait hommage à l'empereur Othon de son duché , fut déclaré indigne de régner sur les Franks; et Charles étoit de la race de Cliarlemagne. Ce seroit donc les Franks austrasiens qui auroient renié la race qu'ils avoient élevée sur le pavois; ils auroient choisi un roi parmi les Franks neustriens vaincus , pour le mettre à la placer d'un chef sorti de Franks austrasiens vainqueurs.
Tels sont mes doutes; ils expliqueront pourquoi , en admettant relativement aux deux premières races la plupart des opinions de Técole moderne, j'ai rejeté la seconde invasion des Franks. Je suis persuadé que les hommes habiles dont je ne partage pas sur ce point le sentinient, examineront euxmêmes de plus près un fait d'une nature si grave. Peut-être à leur tour me reprocheront-ils mes hardiesses quand ils me verront hésiter sur lasignifica? tion que l'on donne au nom frank , ne me tenir pas bien assuré qu'il y ait eu jamais une ligue de peuples germaniques connue sous le nom de Franks ^ à cause même de leur confédération.
Passons aux écrivains de l'école moderne du système fataliste.
Deux de ces écrivains attirent particulièrement l'attention : unis entre eux du triple lien de l'amitié, de l'opinion et du talent , ils se sont partagé le récit
PRÉFACE
des fastes révolutionnaires. M. Mignet a resserré dans un ouvrage court et substantiel le récit que M. Tliiers a étendu dans de plus larges limites. On trouve dans le premier une foule de traits tels que ceux-ci : • Ler révolutions qui emploient beau- « coup de chefs ne se donnent qu'à un seul. » — « En révolution tout dépend d'un premier refus et « d'une première lutte. Pour qu'une innovation soit « paciGque , il faut qu'elle ne soit pas contestée ; car « alors, au lieu de réformateurs sages et modérés, « on n'a plus que des réformateurs extrêmes et in- • flexibles.... D'une main ils combattent pour dé- « fendre leur domination ; de l'autre ils fondent leur « système pour la consolider. »
Le portrait de Danton est supérieurement tracé : « Danton» dit l'auteur, étoit un révolutionnaire gi-
« gantesque Danton, qu'on a nommé le Mirabeau
« de la populace, avoit de la ressemblance avec ce
« tribun des hautes classes Ce puissant dé-
« magogue offroit un mélange de vices et de qua- « lités contraires. Quoiqu'il se fût vendu à la cour, « Il n'étoit pas pourtant vil , car il est des carae-
« tères qui relèvent jusqu'à la bassesse Une ré-
« voluUon à ses yeux étoit un jeu où le vainqueur, « s'il en avoit besoin, gagnoitla vie du vaincu. »Ia lutte de Robespierre contre Camille Desmoulins et Danton est représentée avec un grand intérêt, et l'historien entremêle son récit des discours et des paroles de ces hommes de sang. Danton , au moment de périr, pesoit ainsi ses destins : « J'aime « mieux être guillotiné que guillotineur ; ma vie n'en « vaut pas la peine, et l'humanité m'ennuie. » On lui conseilloit de partir : « Partir ! est-ce qu'on em- « porte sa patrie à la semelle de son soulier? » Enfermé dans le cachot qu'avoit occupé Hébert, il disoit : « C'est à pareille époque que j'ai fait insti- « tuer le tribunal révolutionnaire; j'en demande « pardon à Dieu et aux hommes; mais ce n'étoit pas « pour qu'il fût le fléau de l'humanité. » Interrogé par le président Dumas, il répondit : « Je suis « Danton; j'ai trente-cinq ans; ma demeure sera « bientôt le néant. » Condamné, il s'écria : « J'en- « traîne Robespierre , Robespierre me suit. » Ici la terreur a passé dans le récit de l'historien.
L'auteur, parlant de la mort de Robespierre, dit : ft II faut, homme de faction , qu'on périsse par les « échafauds, comme les conquérants par la guerre.» C'est l'éloquence appliquée à la raison.
M. Mignet a tracé une esquisse vigoureuse; M. Tbiers a peint le tableau. Je mettrai particulièrement sous les yeux de mes lecteurs la mort de Mirabeau et celle de Louis XVI , d'autant plus que l'auteur, n'ayant pas à représenter des personnages plébéiens , objets de ses prédilections, admire pourtant : la vérité de sa conscience et de son talent l'emporte en lui sur la séduction de son système. Je sens moi-même que, si j'avois à parler comme historien de Mirabeau et de Louis XVI, je serois plus sévère que M. Thiers : je demanderais si tous les vices du premier étoient ceux d'un grand politique, si toutes les vertus du second étoient celles d'un grand roi, « Mirabeau , dit l'auteur, et l'on ne sau-
roît mieux dire , Ifirabeau , dans cette oecasioji frappa surtout par son audace; jamais peut-éî il n'a voit plus impérieusement subjugué FasseA blée. Mais sa fin approchoit, et c'étoient là •
derniers triomphes
La philosophie et la gaieté se partagèrent ses de niers instants. Pâle, et les yeux profondéiiiei creusés, il paroissoit tout différent à la tribua et souvent il étoit saisi de défaillances subite Les excès de plaisir et de travail , les émotions i la tribune , a voient usé en peu de temps cette exi
tence si forte
Une dernière fois il prit la parole à cinq repris différentes , il sortit épuisé , et ne reparut plus. I lit de mort le reçut et ne le rendit qu'au Panthéoi Il avoit exigé di Cabanis qu'on n'appelât pas i médecins; néanmoins on lui désobéit; ils troi vèrent la mort qui s'approchoit, et qui déjà s'éto emparée des pieds : la tête fut la dernière atteinti comme si la nature avoit voulu laisser briller so génie jusqu'au dernier instant. Un peuple la mense se pressoit autour de sa demeure, et ei corabroit toutes les issues dans le plus profon
silence
Mirabeau fit ouvrir ses/enêtres : Mon ami, dit il à Cabanis , je mourrai aujourd'hui : il ne resl plus qu'à s'envelopper de parfums, qu'à se coi ronner de fleurs, qu'à s'environner de musique afin d'entrer paisiblement dans le sommeil étei nel. Des douleurs poignantes interrompoient d temps en temps ces discours si nobles et si calmea Vous aviez promis, dit-il à ses amis, de in'épar gner des souffrances inutiles. En disant cela, i demande de l'opium avec instance. Comme on I lui refusoit, il l'exige avec sa violence accouta mée. Pour le satisfaire, on le trompe, et on lu présente une coupe, en lui persuadant qu'ell contient de l'opium. Il la saisit, avale le breu vage qu'il croit mortel, et paraît satisfait. Un ios tant après il'expire. Cétoit le 20 avril 1791. . L'Assemblée interrompt ses travaux, un deuil g^ néral est ordonné, des funérailles magnifique sont préparées. On demande quelques députés Nousironstous , s'écrièrent-ils. L'église de Sainte Geneviève est érigée en Panthéon, avec cette in scription , qui n'est plus à l'instant oii je raoonti ces faits :
« AVX GRANDS BOMMIS LA PATRIE REOORNOnSAlITB. »
L'inscription est replacée : y restera-t-elle? Qo sait ce que renferme l'avenir ? Qui connott les grand hommes et qui les juge? Je ne veux rien poursui vre sous le couvercle d'un cercueil ; quand la mort a appliqué sa main sur le visage d'un homme, i ne reste plus d'espace à l'insulte ; mais les passions politiques sont moins scrupuleuses, et pourvi qu'une révolution dure quelques années , il est pei de gloire qui soit en sâreté dans la tombe. Ei comparant le récit de M. Thiers à celui de madami de Staël, on pourra saisir quelques-uns des secrets du talent.
Passons à la mort de Louis XVI. L'innoceoo
* Il TÎetinie s^emparant du génie de raateur , le fliii^ac et se reproduit tout entière dans ces élo- |Mites paroles :
■ Dans Paris régnoît une stupeur profonde; Tau- . âut du nouveau gouvernement avoit produit Teffet ordinaire que la force produit sur les masas, elle les avoit paralysées et réduites au silenee. Le conseil exécutif étoit chargé de la douloiirease mission de faire exécuter la sentence. Tous les ministres étoient réunis dans la salle de leur séance et comme frappés de consternation. Le tambour battoît dans la capitale; tous erax qu'aucune obligation n*appeloit à figurer dans cette terrible journée se cachoient chez eux. Les portes et les fenêtres étoient fermées , et chaoui atteudoit chez soi le triste événement. A faut heures, le roi partit du Temple. Des officiers de gendarmerie étoient placés sur le devant de b voiture. Ils étoient confondus de la piété et de hrésigiiatlon de la victime. Une multitude armée (bmioît la baie. La voiture s*avançoît lentement anûlieu du silence universel. On avoit laissé un espace vide autour de Téchafaud. Des canons envirauaoieot cet espace, et la vilepopulace, toujours prCteà outrager le génie, la vertu et le malheur , se pressoit derrière les rangs des fédérés , et donooit seule quelques signes extérieurs de satisfaotioD. •
Les campagnes dltalie forment dans Touvrage àt M. Thiers un épisode à part, qui suffiroit seul pow assigner à Tauteur un rang élevé parmi les hôtoneos.
Après cet hommage sans réserve rendu aux chefs de réeole politique fataliste, il me sera peut-être loisible de hasarder des réflexions sur leur système , parce qu'on en a étrangement abusé.
Les écoliers, comme il arrive toujours, n'ayant point le talent des maîtres, croient les surpasser ou exagérant leurs principes. Il s'est formé une petite secte de théoristes de Terreur, qui n'a d'autre but que la justification des excès révolutionnaires; espèces d'architectes en ossements et en têtes de mort, comme ceux qu'on trouve à Rome dans ks catacombes. Tantôt les égorgements sont des eooceptions pleines de génie, tantôt des drames lenibles dont la grandeur couvre la sanglante turpitode. On transforme les événements en person- ; on ne vous dit pas : « Admirez Marat, » , « Admirez ses œuvres; » le meurtrier n'est pas beau, c*est le meurtre qui est divin. Les memfarcs des comités révolutionnaires pouvoient être des assassins publics, mais leurs assassinats sont «bGmes; car voyez les grandes choses qu'ils ont piodaites. Les hommes ne sont rien; les choses sont tout, et les choses ne sont point coupables. Ondîsoit autrefois : « Détestez le crime et pardon- « nez an criminel. » Si Ton en croyoit les parodistes de MM. Thiers et Mignet, la maxime seroit rentersée, et il faudroit dire : « Détestez le criminel «et pardonnez que dîs-je, pardonnez! aimez,
• révérez le crime! »
B faut ^ l'historien dans ce système raconte
les plus grandes atrocités sans indignation, et parle des plus hautes vertus sans amour : que d'un œil glacé il regarde la société comme soumise à certahies lois irrésistibles, de manière que chaque chose arrive comme elle devoît inévitablement arri« ver. L'innocent ou l'homme de génie doit mourir, non pas parce qu'il est innocent ou homme de génie , mais parce que sa mort est nécessaire et que sa vie mettroit obstacle à un fait général placé dans la série des événements. La mort ici n'est rien; c'est l'accident plus ou moins pathétique : besoin étoit que tel individu disparût pour l'avancement de telle chose, pour l'accomplissement de telle vérité.
Il y a mille erreurs détestables dans ce système.
La fatalité, introduite dans les affaires humainés , n'auroit pas même l'avantage de transporter à l'histoire l'intérêt de la fatalité tragique. Qu'un personnage sur la scène soit victime de l'inexorable destin ; que , malgré ses vertus , il périsse : quelque chose de terrible résulte de ce ressort mis en mouvement par le poëte. Mais que la société soit représentée comme une espèce de machine qui se meut aveuglément par des lois physiques latentes ; qu'une révolution arrive par cela seul qu'elle doit arriver ; que , sous les roues de son char, comme sous celles du char de l'idole indienne , soient écrasés au hasard innocents et coupables ; que Tindifférence ou la pitié soit la même à l'égard du vice et de la vertu : cette fatalité de la chose, cette impartialité de l'homme sont hébétées et non tragiques. Ce niveau historique , loin de déceler la vigueur, ne trahit que l'impuissance de celui qui le promène sur les faits. J'ose dire que les deux historiens , qui ont produit de si déplorables imitateurs , étoient très-supérieurs à l'opinion dont on a cru trouver le germe dans leurs ouvrages.
Non , si l'on sépare la vérité morale des actions humaines, il n'est plus de règle pour juger ces actions; si l'on retranche la vérité morale de la vérité politique, celleK^i reste sans base ; alors il n'y a plus aucune raison de préférer la liberté à l'esclavage , l'ordre à l'anarchie. Mon intérêt! direz- vous. Qui vous a dit que mon intérêt est l'ordre et la liberté? Si j'aime Je pouvoir, moi , comme tant de révolutionnaires? Si je veux bien abaisser ce que j'envie, mais si je ne me contente pas d'être un citoyen pauvre et obscur, au nom de quelle loi m'obligerez- vous à me courber sous le joug de vos idées? — Par la force? — Mais si je suis le plus fort? — En détruisant la vérité morale, vous me rendrez à l'état de nature; tout m'est permis, et vous êtes en contradiction avec vous-même quand vous venez , afin de me retenir, me parier de certaines nécessités que je ne reconnois pas. Ma règle est mon bras : vous l'avez déchaîné; je retendrai pour prendre ou frapper au gré de ma cupidité ou de ma haine.
Grâce au ciel , il n'est pas vrai qu'un crime soit jamais utile, qu'une injustice soit jamais nécessaire. Ne disons pas que si dans les révolutions tel homme innocent ou illustre, opposé d'esprit à ces révolutions n'avoit péri, il en eût arrêté le cours; que
PRÉFACE
le tout ne doit pas être sacrifié à la partie. Sans doute cet homme de vertu ou de génie eût pu ralentir le mouvement, mais Tinjustice ou le crime accomplis sur sa personne retardent mille fois plus ce même mouvement. Les souvenirs des excès révolutionnaires ont été et sont encore parmi nous les plus grands obstacles à rétablissement de la liberté.
Si , taisant ce que la révolution a fait de bien , ce qu'elle a détruit de préjugés , établi de libertés dans la France, on retraçoit Tbistoire de cette révolution par ses crimes , sans ajouter un seul mot , une seule réflexion au texte , mettant seulement bout à bout toutes les horreurs qui se sont dites et perpétrées dans Paris et les provinces pendant quatre ans , cette tête de Méduse feroît reculer pour des siècles le genre humain jusqu'aux.dernières bornes de la servitude; Fimagination épouvantée se refuseroit à croire qu'il y ait eu quelque chose de bon caché sous c^s attentats. C'est donc une étrange méprise que de glorifier ces attentats pour faire aiiner la révolution. Ce n'est point l'année 1793 et ses énormités qui ont produit la liberté ; ce temps d'anarchie n'a enfanté que le despotisme militaire ; ce despotisme dureroit encore si celui qui avoit rendu la Gloire sa complice avoit su mettre quelque paodération dans les jouissances de la victoire. Le régime constitutionnel est sorti des entrailles de l'année 1789 ; nous sommes revenus , après de longs égarements , au point du départ : mais combien de voyageurs sont restés sur la route!
Tout ce qu'on peut faire par la violence, on peut l'exécuter par la loi : le peuple qui a la force de proscrire , a la force de contraindre à l'obéissance sans proscription. S'il est jamais permis de trans* gresser la justice sous le prétexte du bien public, voyez où cela vous conduit : vous êtes aujourd'hui le plus fort, vous tuez pour la liberté , l'égalité, la tolérance ; demain vous serez le plus foible , et l'on vous tuera pour la servitude, l'inégalité , le fanatisnie. Qu'aurez-vous à dire? Vous étiez un obstacle à la chose qu'on vouloit ; il a fallu vous faire disparoître ; fâcheuse nécessité sans doute , mais enfin nécessité : ce sont là vos principes ; subissez-en la conséquence. Marius répandoit le sang au nom de la démocratie, Sylla au nom de l'aristocratie; Antoine , Lépide et Auguste trouvèrent utile de décimer les têtes qui revoient encore la liberté romaine. Ne blâmons plus les égorgeurs de la Saint-Barthélémy; Ils étoient obligés ( bien malgré eux sans doute ) d'ainsi faire pour arriver à leur but.
Il n'a péri, dit-on, que six mille victimes par les tribunaux révolutionnaires. C'est peu! Reprenons les choses à leur origine.
Le premier numéro du Bulletin des Lois contient le décret qui institue le tribunal révolutionnaire : on maintient ce décret à la tête de ce recueil , non pas , je suppose , pour en faire usage en temps et lieu, mais comme une inscription redqutable gravée au fronton du temple des lois , pour épouvanter le législateur et lui inspirer l'horreur de l'injustice. Ce décret prononce que la seule peine portée par le ttibunal réooUdionnaire est la peine de mort» L'ar-
ticle 9 autorise tout citoyen à saisir et à conduir devant les magistrats, les conspirateurs et les œn tre-révolutionnaires ; l'article 13 dispense de I preuve testimoniale ; et l'article 16 prive de défenseu les conspirateurs. Ce tribunal étoit sans appel.
Voilà d'abord la grande base sur laquelle il nou faut asseoir notre admiration : honneur à l'équit révolutionnaire! honneur à la justice de la caverne Maintenant , compulsons les actes émanés de cett justice. Le républicain Prudhomme, qui ne haïssoi pas la révolution , et qui a écrit lorsque le sang étoi tout chaud , nous a laissé six volumes de détails Deux de ces six volumes sont consacrés à un die tionnaire où chaque criminel se trouve inscrit à s lettre alphabétique, avec ses nom, prénoms, âge Heu de naissance, qualité, domicile, profession date et motif de la condamnation, jour et lieu d l'exécution. On y trouve parmi les guillotinés dix huit mille six cent treize victimes ainsi réparties
Ci-devant nobleB i,278
Femmes idem 750
Femmes de laboareurs et d*artisans. 1 ,467
Religieuses zr^ù
Prétwfc ... ^ .... 1,1»
Hommes noa nobles de divers états. 13,6^
Total. . . I6,6IS
Femmes mortes |iar suites de oouehes prématuréM. s,4oi
Femmes enceintes et en couches 341
Femmes tuées dans la Vendée ,...,.. i6,oo(
Enfants id. id -, a-j^oot
Morts dans la Yendée 900,0»
yictimei tous le proconsuîat de Carrier, à Nantes, S2,00(
Enfants fusillés 60(
Id. noyés i,6o(
Femmes fusillées . ; 951
Id. noyées : . . « b»
Prêtres fusillés , z(â
Id. noyés 461
Nobles noyés i^i<M
Artisans idem £,9U
Yielimes à Lyon. , , 8l,00(
Dans ces nombres ne sont point compris les massacrés à Versailles, aux Carmes, à TAbbaye, à 1^ glacière d'Avignon ; les fusillés de Toulon et de Marseille après les sièges de ces deux villes, et les égorgés de la petite ville provençale de Bédoin, dont la population périt tout entière.
iPour Texécution de la loi des suspects, du 21 septembre ]793, plus de cinquante mille comités révolutionnaires furent installés sur la surface de la France. D'après les calculs du conventionnel Cambon, ils coiltoient annuellement cinq cent quatre-vingt-onze millions (assignats). Chaque membre de ces comités recevoit trois francs par jour, et ils étoient cinq cent quarante mille : c'étoient cinq cent quarante mille accusateurs ayant droit de désigner à la mort. A Paris, seuleinept, on comptoit soixante comités révolutionnaires ; chacun d'eux avoit sa prison pour la détention des suspects.
Vous remarquerez que ce ne sont pas seulement des nobles, des prêtres, des religieux, qui figurent ici dans le registre mortuaire; s'il ne s'agissoit que de ces gens-là, la Terreur seroit véritablement la Vertu : canaille! sotte espèce! Mais voilà dix-huit mille
Dont
waSctoX Tingt-trois hommes noQ nobles, de diicn ^ts, et deux mille deux cent trente et une faDnes de laboureurs ou d'artisans, deux mille abois guillotinés , noyés et fusillés : à Bordeaux, m exécutoit pour crime de négociantisme. Des >! mais savez- vous que dans aucun pays, aucun temps, chez aucune nation de la terre, dans aucune proscription politique les femmes n*ont été livrées au bourreau, si ce n'est quelques têtes isdéfs à Rome sous les empereurs, en Angleterre »BS Henri VIII, la reine Marie et Jacques H? La Teneur a seule donné au monde le lâche et impitopble spectacle de l'assassinat juridique des fem- Bcset des enfants en masse.
Le girondin RIouffe , prisonnier avec Vergniaux, ■aiaoïe Rolland et leurs amis à la Conciergerie, lapporteeequi suit dans ses Mémoires d'un détenu: t Les femmes les plus belles, les plus jeunes, les plus
• intéressantes, tomboient péle-méle dans ce gouffre
• trAbbaje), dont elles sortolent pour aller par
• doozaine inonder Péchafaud de leur sang.
« On eût dit que le gouvernement étoit dans les « nains de ces hommes dépravés qui , non contents « f iusolter au sexe par des goûts monstrueux , lui
• vouent encore une haine implacable. De jeunes t femmes enceintes, d'autres qui venoient d'accou-
• àier^ et qui étoient encore dans cet état de foi-
• blesse et de pâleur qui suit ce grand travail de la
• nature qui seroit respecté par les peuples les plus
• sauvages; d^autres dont le lait s*étoit arrêté [tout
• à coup, ou par frayeur, ou parce qu'on avoit ar-
• raché leurs enfants de leur sein , étoient jour et « nuit précipitées dans cet abîme. Elles arrivoient t traînées de cachots en cachots, leurs foibles mains
• eoroprimées dans d'indignes fers : on en a vu qui « avoient un collier au cou. £lles entroient, les « ones évanouies et portées dans les bras des gui-
• cfaetiers qui en noient, d'autres en état de stu- « péfaetion qui les rendoit comme imbéciles : vers
• les derniers mois surtout (avant le 9 thermidor),
• c'étoit l'activité des enfers : jour et nuit les ver-
• riNis s*agitoient; soixante personnes arrivoient
• le soir pour aller à Téchafaud le lendemain; elles
• étoient remplacées par cent autres, que le même
■ sort attendoit le jour suivant.
« Quatorze jeunes GUes de Verdun , d'une candeur « sans exemple , et qui avoient l'air déjeunes vierges « préparées pour une fête publique , furent menées « ensemble à Técliafaud. Elles disparurent tout à « coup et furent moissonnées dans leur printemps :
• b cour des femmes avoit l'air, le lendemain de
• leur mort, d'un parterre dégarni de ses fleurs
■ |iar un orage. Je n'ai jamais vu parmi nous de « désespoir pareil à celui qu'excita cette barbarie.
« Vingt femmes du Poitou , pauvres paysannes
• pour la plupart, furent également assassinées > ensemble. Je les vois encore, ces malheureuses
■ victimes; je les vols étendues dans la cour de la
• Conciergerie, accablées de la fatigue d'une longue
• route et dormant sur le pavé.... Au moment
• d*aller au supplice, on arracha du sein d'une de
■ tti infortunées un enfant qu'elle nourrissoit , et
« qui , au moment même , s'abrenvoit d*un lait dont « le bourreau alloit tarir la source : 6 cris de la douce leur maternelle, que vous fûtes aigus! mais sans
«effet Quelques femmes sont mortes
« dans la charrette, et on a guillotiné leurs cadavres. « N'aî-je pas vu , peu de jours avant le 9 thermidor, « d'autres femmes traînées à la mort? elles s'étoient
« déclarées enceintes Et ce sont des hommes,
« des François, à qui leurs philosophes les plusélo- « quents prêchent depuis soixante années Thuma-
« nité et la tolérance !
« ... Déjà un aqueduc immense, qui devoit voiturer R du sang, avoit été creusé à la place Saint- Antoine. « Disons-le, quelque horrible qu'il soit de le dire , « tous les jours le sang humain se puisoit par « seaux, et quatre hommes étoient occupés, aq « moment de l'exécution, à les vider dans cet « aqueduc.
« C'étoit vers trois heures après midi que ces < longues processions de victimes descendoient au « tribunal , et traversoient lentement sous de Ion- « gués voûtes, au milieu des prisonniers qui se c rangeoient en baie pour les voir passer avec une « avidité sans pareille. J'ai vu quarante-cinq ma- « gistrats du parlement de Paris, trente-trois du « parlement de Toulouse, allant à la mort du même « air qu'ils marchoient autrefois aux cérémonies pu- « bliques; j'ai vu trente fermiers généraux passer « d'un pas calme et ferme; les vingt-cinq premier? a négociants de Sedan plaignant eu allant à la mort a dix mille ouvriers qu'ils laissoient sans pain. J'ai « vu ce £ay$sery l'qffroi des rebelles de la Fendée, « et te plus bel homme de guerre qu'eût la France; « j'ai vu tous ces généraux que la victoire venoit de « couvrir de lauriers qu'on changeoit soudain en cy- « près; enfin tous ces jeunes militaires si forts, si « vigoureux... ils marchoient silencieusemeut.o ils ft ne savoîent que mourir. »
Prudhomme va compléter ee tableau 3
« La mission de le Bon dans les départements « frontières du JVord peut être comparée à l'appari- « tion de ces noires furies si redoutées dans les temps « du paganisme • • . • »
Dans les jours de fêtes l'orchestre étoit placé à côté de l'échafaud; le Bon dtsoit aux jeunes filles qui s'y trouvoient : « Suivez la voix de la nature, « livrez- vous, abandonnez-vous dans les bras de « vos amants »
« Des enfants qu'il avoit corrompus lui formoient « une garde et étoient les espions de leurs parents. « Quelques-uns avoient de petites guillotines avec • lesquelles ils s'amusoient à donner la mort à des R oiseaux et à des souris. » On sait que le Bon , après avoir abusé d'une femme qui s'étoit livrée à lui pour sauver son mari, fit mourir cet homme sous les yeux de cette femme , à laquelle il ne resta que l'horreur de son sacrifice; genre d'atrocités si répétées d'ailleurs , que Prudhomme dit qu'on ne les sauroît compter.
Carrier se distingua à Nantes : « Environ quatre- « vingts femmes extraites de l'entrepôt , traduites « à ce champ de carnage , y furent fusillées : ensuite
« on lesdépouilla, et lears corps restèrent ainsi épars « pendant trois jours.
« Cinq cents enfants des deux sexes , dont les plus « âgés avoient quatorze ans , sont conduits au même « endroit pour y être fusillés. Jamais spectacle ne « fut plus attendrissant et plus effroyable ; la peti- « tesse de leur taille en met plusieurs à Tabri des « coups de feu; ils délient leurs liens, s*éparpillent « jusque dans les bataillons de leurs bourreaux , « cherchent un refuge entre leurs jambes, qu'ils « embrassent fortement, en levant vers eux leur vi- « sage oùse peignent à la fois Tinnocence etTeffroi. « Rien ne fait impression sur ces exterminateurs, « ils les égorgent à leurs pieds. »
Noyades à Nantes :
« Une quantité de femmes , la plupart enceintes, et d^autres pressant leur nourrisson sur leur sein , sont menées à bord des gabares Les innocentes caresses, le sourire de ces tendres victimes versent dans Tâme de ces mères éplorées un sentiment qui acliève de déchirer leurs entrailles ; elles répondent avec vivacité à leurs tendres caresses , en songeant que c'est pour la dernière fois !!! Une d'elles venoit d'accoucher sur la grève, les bourreaux lui donnent à peine le temps de terminer ce grand travail ; ils avancent ; toutes sont amoncelées dans la gabare, et, après les avoir dépouillées à nu , on leur attache les mains derrière le dos. Les cris les plus aigus, les reproches les plus amers de ces malheureuses mères se font entendre de toutes parts contre les bourreaux; Fouquet, Robin et Lamberty y répondoient à coups de sabre, et la timide beauté, déjà assez occupée à cacher sa nudité aux monstres qui l'outragent, détourne en frémissant, ses reganis de sa compagne défigurée par le sang, et qui déjà chancelante vient rendre le dernier soupir à ses pieds. Mais le signal est donné; les charpentiers d'un coup de hache lèvent les sabords, et l'onde les ensevelit pour jamais. » Et voilà l'objet de vos hymnes! Des milliers d'exécutions en moins de trois années, en vertu d'une loi qui privoit les accusés de témoins , de défenseurs et d'appel ! Songez-vous que le souvenir d'une seule condamnation inique, celle deSocrate, a traversé vingt siècles pour flétrir les juges et les bourreaux ? Pour entonner le chant de triomphe , il faudroit du moins attendre que les pères et les mères, les femmes et les enfants , les frères et les sœurs des victimes fussent morts, et ils couvrent encore la France. Femmes, bourgeois, négociants, magistrats, paysans, soldats, généraux, immense majorité plébéienne sur laquelle est tombée la Terreur, vous plalt-il de fournir de nouveaux aliments à ce merveilleux spectacle?
On dit : Une révolution est une bataille; comparaison défectueuse. Sur un champ de bataille , si on reçoit la mort on la donne ; les deux partis ont les armes à la main. L'exécuteur des hautes œuvres combat sans péril; lui seul tient la corde ou le glaive; on lui amène l'ennemi garrotté. Je ne sache pas qu'on ait jamais appelé duel ce qui se passoit entre Louis XVI , la jeune fille de Verdun , Bailly , André
Chénier, le vieillard Malesherbes et le bourreau. 1 voleur qui m'attend au coin d*un bois joue du moi sa vie contre la mienne; mais le révolutionnai qui , du sein de la débauche, après s'être vendu Va tôt à la cour, tantôt au parti républicain, envoyée à la place du supplice des tombereaux remplis i femmes , quels risques couroient-ils avec ces £c blés adversaires?
Les prodiges de nos soldats ne furent point Toe vre de la Terreur; ils tinrent à l'esprit militaire d François, quiseréveillera toujours au sonde la Iroi pette. Ce ne furent point les commissaires de la Co vention et les guillotines à la suite des victoire; qui rétablirent la discipline dans les armées ; ce t rent les armées qui rapportèrent l'ordre dans France.
La preuve que ce temps mauvais n'avoit rien < supérieur propre à être reproduit, c'est qu'il sero impossible de le faire renaître. Les émeutes, !< massacres populaires sont de tous les siècles , ci tous les pays ; mais une organisation complète ci meurtres appelés légaux, des. tribunaux jugeant mort dans toutes les villes, des assassins afGliés di pouillant leurs victimes et les conduisant presqu sans gardes au supplice , c'est ce qu'on n'a vu qu'un fois, c'est ce qu'on ne reverra jamais. Aujourd'hi les individus résisteroient un à un ; chacun se défei droit dans sa maison y sur son champ, dans la prj son , au supplice même. La Terreur ne fut point un invention de quelques géants; ce fut tout simplemen une maladie morale , une peste. Un médecin , dan son amour de l'art, s'écrioit plein de joie : « On a rc « trouvé la lèpre. » On ne retrouvera pas la Terreur N'apprenons point au peuple à choyer les crimes ne nous donnons point pour une nation d'ogres , qu lèche comme le lion avec délices ses mâchoires en sanglantées. Le système de la Terreur, poussé à l'ex tréme, n'est autre que la conquête accomplie pai l'extermination ; or, on ne peut jamais consumer as sez vite tous les holocaustes pour que l'horreu qu'ils inspirent ne soulève pas jusqu'aux allumeun de bûchers.
La même admiration que l'on accorde à la Terreur, on la prodigue aux terroristes avec aussi peu de raison : ceux qui les ont vus de près savent qui la plupart d'entre eux n'étoient que des misérables dont la capacité ne s'élevoit pas au-dessus de l'esprit le plus vulgaire; héros de la peur, ils tuoient dans la crainte d'être tués. Loin d'avoir ces desseins profonds qu'on leur supposeaujourd'hui, ilsmarchoienl sans savoir où ils alloient , jouets de leur ivresse el des événements. On a prêté de l'intelligence à des instincts matériels ; on a forgé la théorie d'après la pratique ; on a tiré la poétique du poëme. Si même quelques-uns de ces stupides démons ont par hasard mêlé quelques qualités à leurs vices , ces dons stériles ressembloient aux fruits qui se détachent de la branche et pourrissent au pied de l'arbre qui les a portés. Un vrai terroriste n'est qu'un homme mutilé , privé comme l'eunuque de la faculté d'aimer et de renaître : c'est son impuissance dont ou a voulu faire du génie.
Qae,daiisIafièTre révolutionnaire, il se soittrouvé Aireees syeophantes engraissés de sang comme os Termines immondes qui pullulent dans les voiries; que des sorcières plus sales que celles de Mackch aient dansé en rond autour du chaudron où fMÛîsoît bouillir les membres déchirés de la France, ma ; mais que Ton rencontre aujourd'hui des hom- ■es qui, dans une société paisible et bien ordonnée , m constituent les meilleurs apologistes de ces brutales orgies ; des hommesqui parfument et couronnent de fleurs le baquet où tomboient les têtes à cou- Toone oa à bonnet rouge ; des hommes qui enseipent la logique du meurtre, qui se font maîtres cs-azts de massacre, comme il y a des professeurs f escrime; voilà ce qui ne se comprend pas.
Défioos-nous de ce mouvement d'amour-propre qn BOUS fait croire à la supériorité de notre esprit, à b fortitude de notre âme , parce que nous envisa- ^eoas de sang-froid les plus épouvantables catastro- |ëes : le bourreau manie des troncs palpitants sans m être ému; eela prouve-t-il la fermeté de son onctère et la grandeur de son intelligence? Quand le (te vil des peuples , quand les Romains du temps ^ renipire couroient au spectacle des gladiateurs ; vingt mille prisonniers s'égorgeoient pour «n Néron entouré de prostituées toutes nues ; ■*éloft-€e pas là de la terreur sur une grandeéchelle ? I^mot changera-t-il le fait? Faudra-t-il trouver horliMe, au nom de la tyrannie, ce qu'on trouveroit admirable au nom de la liberté?
Pfaeer la fatalité dans l'histoire , c'est se débarrasser de la peine de penser, s'épargner l'embarras de ffehercher la cause des événements. Il y a bien autraoent de puissance à montrer comment la déviatîoa des principes de la morale et de la justice a protetdes malheurs, commentées malheurs ont enfanté des libertés par le retour à la morale et à la justice ; iy a certes en cela bien plus de puissance qu'à mettre lasoeiétésous de gros pilons qui réduisent en pâte IM en poudre les choses et les hommes : il ne faut qnelidier Téetuse des passions, et les pilons vont te levant et retombant. Quant à moi , je ne me sens anedB enthousiasme pour une hache. J'ai vu porter des têtes au bout d'une pique, et j'afQrme que c'étoit Ibrt laid. J'ai rencontré quelques-unes de ces vastes capacités qui faisoient promener ces têtes; je dcdare qa*il n'y avoit rien de moins vaste : le monde les menoit, et elles croyoient mener le monde. Un te plus fameux révolutionnaires, à moi connu, èoix iffl homme léger, bavard , d'un esprit court, et fii, privé de cœur de toute façon, en manquolt te le péril. Les équarrisseurs de chair humaine se n'imposent point : en vain ils me diront que, te leurs fiibriques de pourritures et de sang, ils tel d*excellents ingrédients, des carcasses industriettementpilées : manufacturiersdecadavres , vous mtz beau broyer la mort, vous n'en ferez jamais sortir un germe de liberté , un grain de vertu , une teeelle de génie.
Que les théoriciens de terreur gardent donc s^ils k veulent leur fanatisme à la glace , lequel leur fournit deux ou trois phrases inexplicables de néceuitéy
de mouvementy de Jùrce progressive, sous lesquelles ils cachent le vide de leurs pensées , je ne les lirai plus; mais je relirai les deux historiens qu'ils ont pris si mal à propos pour guides, et dont le talent me fera oublier leurs infirmes et sauvages imitateurs.
Au surplus, un auteur à qui la liberté doit beaucoup, le dernier orateur de ces générations constitutionnelles qui finissent; un homme dont la tombe récente doit augmenter l'autorité, M. Benjamin Constant, a combattu avant moi ces dogmatiques de terreur. Il faut lire tout entier, dans ses Mélanges de littérature et de politique, l'article dont je ue citerai que ce passage : « La Terreur n'a produit « aucun bien. A côté d'elle a existé ce qui étoit in- « dispensable à tout gouvernement , mais ce qui au- « roit existé sans elle, et ce qu'elle a corrompu et « empoisonné en s'y mêlant
« Ce régime abominable n'a point, comme on l'a dit, préparé le peuple à la liberté; il l'a préparé à subir un joug quelconque; il a courbé les têtes, mais en dégradant les esprits , en flétrissant les cœurs ; il a servi pendant sa durée les anus de l'anarchie, et son souvenir sert maintenant les amis de Tesclavage et de l'avilissement de l'espèce humaine
« Je n'aurois pas rappelé de tristes souvenirs, si je n'avois pensé qu'il importoit à la France, quelles que soient désormais ses destinées, de ne pas voir confondre ce qui est digne d'admiration et ce qui n'est digne que d'horreur. Justifier le régime de 1793 , peindre des forfaits et du délire comme une nécessité qui pèse sur les peuples, toutes les fois qu'ils essayent d'être libres, c'est nuire à une cause sacrée , plus que ne lui nuiraient les attaques de ses ennemis les plus déclarés
« Séparez donc soigneusement les époques et les « actes ; flétrissez ce qui est éternellement coupable ; « ne recourez pas à une métaphysique abstraite et « subtile pour prêter à des attentats l'excuse d'une « fatalité irrésistible qui n'existe pas; n'ôtez pas à « vos jugements toute autorité, à vos hommages « toute valeur. »
Une pensée doit nous consoler, c'est que le régime de la Terreur ne peut renaître, non-seulement, comme je l'ai dit , parce que personne ne s'y soumettroit , mais encore parce que les causes et les circonstances qui l'ont produite ont disparu. En 1798, il y avoit à jeter à terre l'immense édifice du passé, à foire la conquête des idées, des institutions, des propriétés. On conçoit comment un systèmede meurtre, appliqué ainsi qu'un levier à la démolition d*un monumentcolossal , pouvoit sembler une force nécessaire à des esprits pervers; mais tout est renversé aujourd'hui, tout est conquis, idées, institutions, propriétés. De quoi s'agit-il maintenant? D'une forme politique un peu plus ou un peu moins républicaine, de quelques lois à abolir ou à publier, de quelques hommes à remplacer par quelques autres. Or, pour d'aussi minces résultats qui ne rencontrent
so
PRÉFACE
aucune résistance collective, qui ne blessent aucune classe particulière de la société , il n'est pas besoin de mettre une nation en coupe réglée. On ne fait point de la terreur à priori : la Terreur ne fut point un plan combiné et annoncé d'avance; elle vint peu à peu avec les événements ; elle commença par les assassinats privés et désordonnés de 1789, 1790, 1791, 1792 , pour arriver aux assassinats publics et réguliers de 1 793. Les terroristes ne savoient pas d'avance qu'ils éioient des terroristes. Nos terroristes de théorie nous crient : • Oyez , nous sommes des « terroristes barbus ou imberbes, nous ! Nous allons € établir une superbe terreur. Venez que nous vous « coupions le cou. Nous sommes des hommes énergi- « ques, nous! Le génie est notre fort. » Cesparodistes de terreur, ces terroristes de mélodrame , bien capables sans doute de vous tuer, si vous les en défiez, pour la preuve et l'honneur de la chose, seroient incapables de maintenir trois jours en permanence l'instrument de mort qui retoniberoit sur eux.
De ces Êtades historicpieB.
Il est temps de rendre compte de mes propres £<«fks. J'ai déduit dans mon AvaîU-propos les raisons pour lesquelles on ne me lira point, les causes pour lesquelles je perds le dernier grand travail de ma vie; mais enfin si dans quelque moment dérobé à ^importance des catastrophes du jour; si dans ces courts intervalles de repos qui séparent les événements dans les révolutions, quelques hommes singuliers s'enquéroient de mes recherches, je leur vais épargner la peine d'aller plus avant. Quand on aura jeté un coup d'oeil sur cette fin de préface, on sera à même de dire, si l'on veut, qu'on a lu mon ouvrage, de l'approuver et de le combattre sans l'avoir lu, si par hasard on avoit le loisir ou la fantaisie de s'occuper d'une controversse littéraire.
J'ai donné à la première partie de mon travail le titre d'Études historiques, en lui laissant toutefois celui de Discours que j'avois d'abord choisi. J'ai pensé que ce titre d'Études convenoit mieux à la modestie de mon travail, qu'il me donnoit plus de liberté pour parler des diverses choses convergentes à mon si\jet , et ne m'obligeoit pas de tenir incessamment mon style à la hauteur du discours.
Dans l'Introduction , j'expose mon système ; je définis les trois vérités qui sont le fondement de l'ordre social; la vérité religieuse, la vérité philosophique ou l'indépendance de l'esprit de l'homme ; la vérité politique ou la liberté. Je dis que tous les faits historiques naissent du dioc, de la division ou de l'alliance de ces trois vérités. J'adopte pour vérité religieuse la vérité chrétienne , non pas comme Bosftuet ^ en faisant du christianisme un cercle inflexible, mais un cercle qui s'étend à mesure que les lumières et la liberté se développent. Le christianisme a eu plusieurs ères : son ère morale ou évangélique, son ère des martyrs, son ère métaphysique ou théologique , son ère politique : il est arrivé à son ère ou à fon âge philosophique.
Le monde moderne prend naissance au pied de la cjrpix. Les nations modernes sont composées
de trois peuples, païen, chrétien et barbare; de la nécessité, pour les bien connoître , de remonter leurs origines ; de là l'obligation, pour l'historien,! reprendre les faits au temps d'Auguste, où con mencent à la fois l'empire romain, le christianisn et les premiers mouvements des Barbares.
Ainsi : Histoire de l'empire romain mêlée à l'hî toire du christianisme, lequel attaque au dedans société païenne, tandis que les Barbares l'assaillei au dehors : Histoire des invasions successives d( Barbares; il en faut distinguer deux principale l'une quand les Barbares n'a voient point encore re^ la foi ; l'autre lorsqu'ils étoient devenus chrétien
Principaux vices de l'ancienne société; elle éto fondée sur deux abominations : le polythéisme < l'esclavage. Le polythéisme, en faussant la véril religieuse, l'unité d'un Dieu , faussoit toutes les v rites morales ; l'esclavage corrompolt toutes les V4 rites politiques.
Philosophie des païens : ce qu'elle donnaau chrii tianisme et ce que le christianisme reçut d'elle. U philosophes grecs firent sortir la philosophie di temples et la renfermèrent dans les écoles; le» pri très chrétiens firent sortir la philosophie des écok et la livrèrent à tous les hommes.
Le polythéisme se trouva sous Julien dans la pc sition où le christianisme se trouve de nos jours avec cette différence qu'il n'y aurait rien aujourd'hi à substituer au christianisme , et que sous Julien I christianisme étoit là, tout prêt à remplacer l'an cienne religion. Inutiles efforts de Julien pour fair rétrograder son siècle : le temps ne recule point et le plus fier champion ne pourroit le faire rompr d'une semelle. Conversion de Constantin , destruc tion des temples. La vérité politique commence rentrer dans la société par la morale chrétienne c par les institutions des Barbares. Entre les grand changemenU opérés dans l'ordre social par le chrii tianisme, il faut remarquer principalement l'amas cipaHondes femmes y qui néanmoins n'est pas eocoi complète par la loi , et le princ^ de l*égalUé A« maine, inconnu de l'antiquité polythéiste.
Toutes les origines de notre société ont été ph cées deux siècles trop bas : Constantin, qui rem plaça le grand patriciat par une noblesse titrée, c qui changea avec d'autres institutions la nature de I société latine, est le véritable fondateur de la royaut moderne, dans ce qu'elle conserva de romain.
Entre les monarchies barbares et l'empire pure ment latin-romain, il y a eu un empire romain barbare qui a duré près d'un siècle avant la déposi tion d'Augustule. C'est ce qu'on n'a pas remarqué et ce qui explique pourquoi , au moment de k foi dation des royaumes barbares , rien ne parut chaog dans le monde : aux malheurs près, c'étoient toii jours les mêmes hommes et les mêmes moeurs.
Arrivé à travers les faits jusqu'à Téreclion di royaume d'Italie par Odoacre , et à celle du royaum des Franks parKIovigh, je m'arrête, et je présent séparément les trois grands tableaux des mœurs des lois , de la religion des païens ^ des dirétiens c des Barbares»
PBÉEACfi.
GMMBtntioQ de toutes les philosophies et de twtes les religions dans T Asie hébraïque, persane d sreoque. Grande école des prophètes. Systèmes làilosoplùques. Ocrésies juives et grecques : afûnik»des systèmes philosophiques et des hérésies. LVfésie maintint Tindépendance de Tesprit buun, et fut favorable à la vérité philosophique.
Là se terminent les Études historiques , et j^y lohstitQe un nouveau titre pour continuer ma ■urdic.
On sait que mon premier plan avoit été de faire des Discours historiques depuis rétablissement du diristiaiiisme ( en passant par Tempire romain , les nces mérovingienne et carlovingienne, et la race capétienne } jusqu'au règne de Philippe VI dit de Talois. A ce règne, je me proposois d'écrire Thistflire de France proprement dite, et de la conduire JBSfa*à la révolution. Je ne m'étois engagé à pu- Ukt, dans la collection de mes Œuvres, que les Discom-s historiques. La vie qui m'échappe, ne me fermttant pas d*accomplir mes projets, je me suis deteiminé à satisfaire ceux de mes lecteurs qui té- ■agnoient le désir de connottre mon système entier wr rhistoire de notre patrie. En conséquence, je trace une Analyse raisoiùiée de cette histoire sous ks deux premières races et sous une partie de la L Quand j*arnve à Tépoque où devoît commoQ histoire proprement dite, je donne ées fragments des règnes de Philippe de Valois et db roi Jean, notaronient les batailles de Créci et de Poîtiov , ayant soin de remplir les lacunes par des L Après ces deux règnes, je reprends Varaisonnée, el je la continue jusqu'à la mort de LoQÎs XVL
Lsi Éittées ou Discours hisèoriques très-étendus, fm vont d'Auguste à Augustule , montrent par la prolÎMideur des fondements l'intention où j'étois Céievcr un grand édifice : le temps m'a manqué; je ne pois bâtir sur les niasses que j'avois enfoncées dans la terre qu'une espèce de baraque en planches, ou eo toile, peinte à la grosse brosse, représentant tant biea que mal le monument projeté, et entremêlée de quelques membres d'architecture sculptés à part sur mes premiers dessins. Quoi qu'il en soit , foîct « que Ton trouve dans le tracé de mon plan , aalremeot dans mon Analyse rcUsonnée,
Pour les deux premières races , j'adopte généra- Icmeot les idées de l'École moderne; je ne transiMme point les Franks en François; je vois la société romaine subsister presque tout entière, do- ■inée par quelques Barbares, jusque vers la fin de b secoode race. Je suis le système de M. Thierry fsant aux noms propres de la première et de la seconde race. Rien en effet ne fixe mieux le moment de la métamorphose des Franks en François que les attentions survenues dans les noms. Mais je n'ai pas tout à fait ortliographié les noms franks comme Faoteur des Lettres sur l'histoire de France, je n'écris pas KAlodoung ou Chlodowig pour Clovis ; j'écris Khiodovigh; je blesse moins ainsi, ce me •mble, les habitudes de notre œil et de notre tteîBe. La première syllabe de Qovis reste Klo; en
l'écrivant Chh, la prononciation françoiseobligeroit à dire Cïielo; j'ajoute un A au ^ comme dans Taliemand , ce qui , adoucissant ou mouillant le g^ fait comprendre comment le ^A a pu se changer en s. Je n'insiste pas sur Torthographe des autres noms, on la verra.
Au surplus , elle est justifiée par les chroniqueurs latins, germaniques et vieux françois; du Tillet et surtout (Ihantereau Lefebvre l'ont essayée dans quelques noms : il me semble utile que cette réforme passe enfin dans notre histoire. J'avoue cependant que j*ai été foible à l'égard de Charlemagne ; il m'a été impossible de le changer en Karle le Grand, excepté en citant le moine de Saint-Gall. Que voulez-vous ! on ne peut rien contre la gloire; quand elle a fait un nom, force est de l'adopter], l'eût-eilemal prononcé. Les Grecs étoientgrandscorrupteursde la vérité syllabique ; leur oreille poétique et dédaigneuse , sans s'embarrasser de la vérité historique, ramenoit de force les noms barbares à l'euphonie. J'écris aussi Karle le Martel au lieu de Karle-Marteau : c'est absolument la même chose dans la vieille langue, et j'espère que l'habitude du Martel fera pardonner au Karle,
J'avois commencé des recherches assez considérables sur les Gaulois; l'ouvrage de M. Amédée Thierry a paru, et j'ai abandonné mon travail : il étoit dans la destinée des deux frères de m'instruire et de me décourager.
Mais si je me suis soumis aux heureuses innovations de l'école moderne, je combats aussi quelquesuns de ses sentiments .* je ne puis admettre, par exemple , que les Franks fussent des espèces de sauvages tels que ceux chez lesquels j'ai vécu en Amérique; les Êiits repoussent cette supposition. Je rejette également la seconde invasion des Franks, laquelle auroit mis les Carlovingiens sur le trône : j'ai dit plus haut les motifs de mon incrédulité. Quant à l'ancienne école, je lui nie sa doctrine de l'hérédité des rois de la première et de la seconde race ; je soutiens que l'élection étoit partout ; qu'il ne pouvoit y avoir usurpation là où il y avoit élection, il y a plus : j'avance que Vhérédité est une chose nouvelle dans les successions souveraines ; que l'antiquité européenne tout entière l'a ignorée ; que cette hérédité n'a commencé qu'à Hugues Capet, au dixième siècle, par une raison que j'indiquerai dans un moment.
L'antiquité romaine barbare finit vers la fin de la seconde race, et alors s'opère une des grandes transformations de l'espèce humaine par l'établissement de la féodalité. Le moyen âge fut l'ouvrage du diristianisme mêlé au tempérament des Barbares et aux institutions germaniques.
Avantd'entrerdansl'ana/yserai^oiiN^deB règnes de la troisième race, je montre quelle étoit la communauté chrétienne et quelle étoit la constitution de l'église chrétienne, deux choses différentes l'une de l'autre. Je prouve que l'église chrétienne étoit une monarchie élective, représentative, républicaine, fondée sur le principe de la plus oonmiète égalité ; que i'inunense minorité des Weua de rfglise appaiténoit
PRÉFACE
à la partie plébéienne des nations ; qu'une abbaye n'étoit qu'une maison romaine; que le pape, souvent tiré des dernières classes sociales , étoit le tribun et le mandataire des libertés des hommes ; que c*étoit en cette qualité d*unique représentant d'une vérité politique opprimée, qu'il a voit mission et qualité déjuger et de déposer les rois. Je dis qu'à cette époque où le peuple disparut, le peuple se fit
{>rétre et conserva sous ce déguisement l'usage et a souveraineté de ses droits : c'est l'ère politique du christianisme. Le christianisme dut entrer dans l'État et s'emparer du pouvoir temporel, lorsque toutes les lumières furent concentrées dans le dergé. La liberté est chrétienne.
On voit par cet exposé comment mes idées sur le christianisme diffèrent de celles de M. le comte de Maistre , et de celles de M. l'abbé de la Mennais : le premier veut réduire les peuples à une commune servitude, elle-même dominée par une théocratie; le second me semble appeler les peuples ( sauf erreur de ma part ) à une indépendance générale sous la même domination théocratique. Ainsi que mon illustre compatriote, je demande l'affranchissement des hommes; je demande encore, ainsi qu'il le fait, l'émancipation du clergé, on le verra dans ces Études; mais je no crois pas que la papauté doive être une espèce de pouvoir dictatorial planant sur de futures républiques. Selon moi, le christianisme devint politique au moyen âge par une nécessité rigoureuse : quand les nations eurent perdu leurs droits , la religion, qui seule alors étoit éclairée et puissante, en devint la dépositaire. Aujourd'hui que les peuples les reprennent, ces droits, la papauté abdiquera naturellement les fonctions temporelles , résignera la tutelle de son grand pupille arrivé à l'âge de majorité. Déposant l'autorité politique dont il fut justement investi dans les jours d'oppression et de barbarie , le clergé rentrera dans les voies de la primitive Église , alors qu'il avoit à combattre la fausse religion, la fausse morale et les fausses doctrines philosopliiques. Je pense que l'âge politique du christianisme Giiit ; que son âge philosophique commence ; que la papauté ne sera plus que la source pure où se conservera le princificdela foi prise dans le sens le plus rationnel et le plus étendu. L'unité catholique sera personniGée dans un chef vénérable représentant lui-même le Christ, c'est-à-dire les vérités de la nature de Dieu et de la nature de l'homme. Que le souverain pontife soit à jamais le conservateur de ces vérités auprès des reliques de saint Pierre et de saint Paul ! Laissons dans la Rome chrétienne tout un peuple tomber à genoux sous les mains d'un vieillard. Y a-t-il rien qui aille mieux à l'air de tant de ruines? En quoi cela pourroit-t-il déplaire à notre philosophie? Le pape est le seul prince qui bénisse ses sujets.
La vérité religieuse ne s'anéantira point, parce qu'aucune vérité ne se perd ; mais elle peut être déflgurée, abandonnée, niée dans certains moments de sophisme et d'orgueil par ceux qui , ne croyant plus au Fils de l'Homme, sont les enfants ingrats de la nouvelle synagogue. Or, je ne sache rien de plus
beau qu'une institution consacrée à la garde d cette vérité d'espérance où les âmes se peuvent v( nir désaltérer comme à la fontaine d'eau vive don parle Isaîe. Les antipathies entre les diverses cona munions n'existent plus; les enfants du Christ, d quelque lignée qu'ils proviennent , se sont serrés a pied du Calvaire, souche naturelle de la famille. L( désordres et l'ambition de la cour romaine ont cess( il n'est plus resté au Vatican que la vertu des pn miers évêques , la protection des arts et la mnjesl des souvenirs. Tout tend à recomposer l'unité ca tholique ; avec quelques concessions de part et d'au tre, l'accord seroit bientôt fait. Je répéterai ce que j'i déjà ditdans cet ouvrage : pour jeter un nouvel écla le christianisme n'attend qu'un génie supérieur ven à son heure et dans sa place '. La religion clirétîenn entre dans une ère nouvelle ; comme les institutioi et les mœurs, elle subit la troisième transformatioi Elle cesse d'être politique, elle devient philosophi que sans cesser d'être divine : son cercle flexibi s'étend avec les lumières et les libertés , tandis qu la croix marque à jamais son centre immobile.
Avec la troisième race se constitue la féodalité et sous le règne de Philippe !" parott le moyen âg dans l'énergie de sa jeunesse, l'âme toute religieus< le corps tout barbare, l'esprit aussi vigoureux que I bras. L'hérédité et le droit de primogéniture s'ét2 blirent da ns la personne de Hugues Capet par la o rémoniel du sacre. Le sacre, ou l'élection religieusi a usurpé l'élection politique :j'apporte;ies preuves <l ce fait qu'aucun historien, du moins que je sache n'avoit jusqu'ici remarqué.
Les Franks devieiment des François sous 1< premiers rois de la troisième race.
Il y a eu quatre monarchies , à compter de Hugue Capet à Louis XVI :1a monarchie purement féodal et de la grande pairie; ta monarchie des états (af pelés dans la suite états généraux) ; la monarchi parlementaire dans les intermissions des états ; I monarchie absolue qui se perd dans la monarchi constitutionnelle.
Incidence de ces diverses monarchies ou grand événements qui s'y rattachent : affranchissemen des communes, croisades, etc. etc.
La monarchie féodale étoit une véritable républi que aristocratique fédérative , ou plutôt une démc cratie noble; car il n'y avoit point de peuple dan cette aristocratie ; il n'y avoit point de sujeu ; il n' avoit que des serfs. Le nom de peuple ne se trouv point à cette époque dans les chroniques, parc qu'en effet le peuple n'existoit point. Le peuple com menée à renaître sous Louis le Gros, dans les ville par les bourgeois, dans les campagnes par les serj affranchis, et par la recomposition successive d la petite et de la moyenne propriété.
Exposé de la féodalité. Quel étoit le Gef ? Le fit étoit le mélange de la propriété et de la souveraine^
( Dépoli que «s lignes ont été écrites , le cardinal Capella a été nommé pape. G*est an homma d*ane vaste science , d*in émioente vertu, et qui comprend son siècle; mais n*est-il pi arrl\é trop tard? J^avois appelé ce choix de tous mes \aHi dans le pa^ccdent conclave.
li fnpnéli prit le caractère du propriétaire; elle fcÎBt conguèraole. Le pouvoir, lu justice et la nobnif. furent attacliës à ta terre icuust-principaledc il longae durée Ou règne fcoilai. Preuves et explifaljoo à ce suJFt.
Le 6ef et l'aleuétoient le coinbatet la coexistence 4t la propriété selon l'ancienne société, et la propriflé, sdoQ h société nouvelle. Le monde féodal ■efDlqu*uainondeinilitaireoù tout reposa, comme (bas un camp entre des chefs et des soldats , sur la K^vonliiutlon et des engagements d'honneur.
Sous la féodalité, la servitude germanique remptar) ta servitude romaine. Le servage prit la place fc resdavage; c'est le premier pas de l'affrancliisse- ■otdela raceliumaine; et, chose étrange ! on le fat à b féodalité. Le serf devenu vassal ne fut plus ^'m soldat armé , et les armes délivrent ceui qui Jo portent. Du servage ou a passé au salaire, et te Bbirese modiUera encore, parce qu'il n'est pas une CDiim tiberté-
lam lecros n'a point affranchi les communes, TTiwwr Pa si longtemps assuré l'ancienne école hiBorique; mais le mouvement insurrectionnel gé- Dênl des communes dans le onzième siècle, qu'a warqué Téfole moderne, ne doit être admis qu'avec re&tnction : cette école s'est laissé entraîner sur ce point à l'esprit de système.
Les croisades ont recomposé les grandes années ■oderoes, décomposées par les cantonnements de laCeodaUté.
Ij cberalerie n'a point son origine dans les croinJes; les romanciers , qui la reportent au temps de CkvtaaagDcn'oât point menti à l'histoire comme •■ Ta en. La chevalerie a commencé h la fois chei ks Haures et chez les chrétiens, sur la On du huitième tiède. L'auteur du poème d'Antar et le moine de Saint-Gall (qui l'un et l'autre écrivoient les exploits des paladins maures et chrétiens ), Charlemagiie et Aron al Rachild , étoient contemporains. Preuves de celte antiquité de la chevalerie par les Bcnirs, les combats, les armes, les arts, lesnionu- Bcots et l'architecture.
Il n'y a pointeu de chevalerie collective , mais une cberalerie individuelle. La chevalerie historique a bit oaître une chevalerie romanesque. Cette chevalerie romanesque, qui marche avec la chevalerie historique, donne aux temps moyens un caractère finagioation et de Gctton qu'il est essentiel de distiogaer.
La monarchie des états, dont l'origine remonte Mrê^e de saint Louis, quoiqu'on n'en fixe la date y'îceini de Philippe le Bel , n'est jamais bien entrée hm les mœurs de la France ; elle a toujours été Ute , parce que les deux premiers ordres , le clergé <(hiMiblesse,avoientdes constitutions particulières, (t ËBsDÎent peu de casd'une constitution commune. Le tien état , appelé uniquement pour voter des ÎDipits , n'éloit attentif qu'à se collera la couronne, afin de se défendre contre les deux antres ordres. La oKmarehie parlementaire affoiblissoit encore les élau, en usurpant leurs fojictions et leurs pouvoirs. Enfin , le royaume ne formoit pas alors un cutEuvBiui». — ton I.
PKÉFACE. as
corps homogène; il svolt des états de provinces, et l'autorité des l'tats de la langue d'Oyl étoit mêconnue à trente lieues de Paris
Tableau général du niojen il^e au moment où la branche des Valois monte sur le trâiie. Vie prodiyeuse de cet âge : éducation , mœurs privées, arts, etc.; manière indépendante et vigoureuse d'imiter et de s'approprier les classiques. Population et aspect de la France dans le moyen dge. Le sol étoit couvert de plus de dix-huit cent mille monuments.
Admirable architecture gothique; son histoire. Elle a peut-être sa source première dans la Perse. Elle est née du néo-grec asiatique apporté à la fois par deux religions et par trois chemins en Europe : en Efipagne , par les Maures; en Italie, par les Grecs; en France, en Angleterre et en Allemagne, parles croisés.
Ici Je quitte Vanalyte raisonnée pour VhMolre même. — Règnesdes Valois. Changements sodaus arrivés sous ces règnes. I^s peuples se nationalisent. L'Angleterre se sépare de la France dont elle devient la rivale et l'ennemie ; elle forme sa eonstî- ' tutionet établit ses hbertés.
Fragments des règnes de Philippe VE et de Jean son fils. Guerre de BreUgne. La France est envahis et désolée. Bataille de Oécy et de Poitiers. Le haute et première noblesse perd les trois grandes batailles deCrécy, de Poitiers etd'Azincourt, et périt presque toutentière. Une seconde noblesse parott. Cette seconde aristocratiedélivre la France des Angloîs, et se montre pour la dernière fois à Ivry. L'armée plébéienne ou nationale, commencée sous Charies VII, s'augmente. La poudre, enchangeant la nature des armes , sert à détruire l'importance militaire de la noblesse , qui finit par donner des ofBciers à l'arméedont jadis elle composoit les soldats. Si le systènwdes gardes nationales se généralise, il détruira l'armée permanente ; on retournera aux levées en massedu moyen âge; le ban et l'arrièro-ban plébéiens remplaceront le ban et l'arnère-ban nobles.
A l'époque des guerres d'Edouard IIl , la couleur nationale françoise étoit le rouge, et la couleur na- ' tionale angloise, le blanc. Edouard prit le rouge comme roi de France , et nous quittâmes cette couleur devenue ennemie. Le traité de Brétigny ne mutila paslaFrance,commeonracru. Philippe ne céda presque rien des provinces de la couronne; il n'y eut que des seigneurs particuliers qui changèrent de suzerain. Cela ne se pourrait comparer en aucune sorteau démembrement de laFrancehomogèned'aujourd'hui.
Pourquoi ne trou ve-t-ondansnotrehistoire qu'une centaine de noms historiques ? Parce que les chroniqueurs, sous la monarchie féodale, n'ont fait que l'histoire du duché de Paris, et que les écrivains, sous la monarcliie absolue, n'ont donné que l'histoire de la cour.
Après le règne de I^ilippe de Valois, je quitte Vhintoire, et je rentre dans l'analyse raisonner.
Tableau des malheurs de la France pendant la captivité du roi Jean. CbarlesV et du Guesclin vien-
PRlÊFACe.
nént ensemble et l*un pour Tautre ; intimité de leurs destinées. Paris se transforme, en 1357, en une espèce de démocratie ancienne , au milieu de la féodalité. Fameux états de cette époque. Charles le Mauvais, roi de Navarre; ses desseins contre le roi Jean. Mettre un souverain en jugement n'est point une idée qui appartienne au temps où nous vivons : preuves historiques que l'aristocratie et la théocratie ontjugé et condamné des rois longtemps avant que la démocratie ait suivi cet exemple. Article remarquable, et généralement ignoré, du testament de Charlemagne, lequel article suppose que les fils et petit-fils de ce grand prince et de ce grand homme , tous rois qu'ils étoient, peuvent être judiciairement tondus, mutilés et condamnés à mort.
Le soulèvement des paysans , les fureurs de la Jacquerie, l'existence des grandes compagnies, furent des malheurs qui pourtant engendrèrent Tarmée nationale. I^es mouvements des hommes rustiques dans le moyen âge nindiquoient que Tindépendance de l'individu , chercliant à se faire jour au défaut de la liberté et de l'espèce.
Charles le Sage, médecin patient, la main appuyée sur le cœur de la France , et sentant la vie re- ▼enir, parloit en itiàitre : il sommoit le prince Noir de comparoltre en son tribunal , envoyoit un huissier appréhender au corps le vainqueur de Poitiers et signifier un exploit à la Gloire»
Calamités du règne de Charles VI, règne qui s'écoula entre l'apparition d*un fantéine et celle d'une bergère. Quelle fut la Puceile. Trois grands poètes l'ont chantée , et comment : Shakespeare , Voltaire et Schiller.
Giarles VU. La monarchie féodale se décompose sous le règne de ee roi; il n'en reste plus que les habitudes. Changenneots capitaux : armée permanente el impôt non voté , les deux pivots de la monardiîe absolue. Formation du conseil d'État; séparation de ce conseil du parlement et des états gêné* raux. Du point où la société étoit parvenue sous Charles VII ^ il étoit loisible d'arriver a la monarchie libre ou la monarchie absolue : on voit clairement le point d'intersection et d'embranchement des deux routes; mais la liberté s'arrêta et laissa marcher le pouvoir. La cause en est qu'après la confusion des guerres civiles et étrangles, qu'après les désordres de la féodalité , le penchant des choses étoit vers l'unité du principe gouvernemental. La monarchie en ascension devoit monter au plus haut point de sa puissance; il falloit qu'en écrasant la tyrannie de l'aristocratie , elle eût commencé à faire sortir la sienne , avant que la liberté pût régner à son tour. Ainsi se sont Bucoédé en France , dans un ordre ré* gulier, l'aristocratie, la monarchie et la république : la noblesse, la royauté et le peuple, ayant abusé de la puissance, ont enfin consenti à vivre en paix dans un gouvernement composé de leurs trois éléments.
Louis XI vint faire Tessai de la monarchie absolue sur le cadavre palpitant de la féodalité. Ce personnage placé sur les confins du moyen âge et des temps modernes; né h une époque social» où rien
n'étoit achevé et où tout étoit commeneé, eut ui forme monstrueuse, indéterminée, partieulièreàli et qui tenoit des deux tyrannies entre lesquelles se montroit. Ses mœurs; ses idées ; sa politique justification de la dernière.
Quand Louis XI disparoît,les ruines de PEurop féodale achèvent de s'écrouler. Constaiitinople es pris; les lettres renaissent; l'imprimerie estinven tée ; l'Amérique au moment d'être découverte : t grandeur de la maison d'Autriche se fait pressenti par le mariage de l'héritière de Bourgogne dans 1 famille impériale; Henri VIII, Léon X, Cliarle Quint, Luther avec la réformation, ne sont pas loin vous êtes au bord d'un nouvel univers.
Le point le plus élevé de la monarchie des troi états se trouve sous le règne de Charles VIII et d< Louis XII. Charles VIII épouse Anne, héritière d< duché de Bretagne. Guerres d'Italie. Dès que les roi: de France eurent brisé le dernier anneau de la cha}a( aristocratique, ils purent marcher hors de leurpayi à la tête de la nation.
Louis XII épouse la veuve de Charies VIH. U Bretagne fut le dernier grand fief qui revint à h couronne. La monarchie féodale, commencée parle démembrement successif des provinces du royaume^ finit par la réunion successive de ces provinces u royaume, comme les fleuves sortis de la mer re* tournent à la mer.
Événements du règne de François T". On ne re* trouve plus l'original du billet, tout est perdu fors l'honneur; mais la France, qui l'auroit écrit,to tient pour authentique. Transfomnatioa sodate de l'Europe.
La découverte de l'Amérique, arrivée sous Char^ les VII, en 1492, produisit une révolution dans le commerce, la propriété et les finances de Pàncien monde. L'introduction de Tor du Mexique et dd Pérou baissa le prix des métaux, éleva celui des deir* rées et de la main-d'œuvre , fit dianger de inain la propriété foncière, et créa une propriété inconnue jusqu'alors, celle des capitalistes , dont lesLom' bards et les Juifs avoient donné la première idée. Avec les capitalistes naquit la population industrielle et la constitution artificielle des fonds publics. Une fois entrée dans cette route , la société se renouvela sous le rapport des finances , comme elle s'étoit renouvelée sous les rapports moraux et politiques.
Aux aventures des croisades succédèrent des aventures d^outre*mer d*une toute autre importance : le globe s'agrandit, le système des colonies modernes commença, la marine militaire et marchande s*accrut de toute l'étendue d'un océan sans rivages. U petite mer intérieure de l'ancien monde ne resta plus qu'un bassin de peu d'importance, lorsque les richesses des Indes arrivèrent en Europe par le cap des Tempêtes. A quatre années de distance, Charles Quint triomphoit de Montesume à Mexico, et de François V à Pavie.
Il y a des époques où la société se renouvelle, ou des catastrophes imprévues, des hasards ^^^^jf^ ou malheureux, des découvertes inattendues, de-
MÉFACÉ.
Mtnt on diangement préparé de longue main faslf gouTernement, les Iqis et les mœurs. Lcs^rresde François 1*', de Charles Quint et èHnri VIII mêlèrent les peuples, et les idées se ■Mpiièrent.
Qnod Bavard acquéroitle haut renom de proues- «,c^étott au milieu de Htalie moderne, de l*Italie las toute la fraîcheur de la civilisation renouvelée; (Iflait ao milieu des palais bâtis par Bramante et Nidtok4nge, de ces palais dont les murs étoient eMmtsdes tableaux récemment sortis des mains àiplusfraiids maîtres ; c^étoit à Fépoque où Ton iîKnoit les statues et les monuments de Tantifilé. Des armées régulières, connues en Europe èpù bfindu règne de Charles VII , firent dispaiilff le reste des milices féodales. I^s braves de IM les pars se rencontrèrent dans ces troupes diséfliabai Ces inâdèles, que les chevaliers alloient Miiwil Louis chercher au fond de la Palestine, ■ÉRi de Constantinople et devenus nos alliés, ■kmwient dans notre politique.
ÎMtdiangeadans la France; les vêtements même Mvrent ; il se fit des anciennes et des nouvelles Mm on mélange unique. La langue naissante fut Mie avec esprit, finesse et nnîveté par la sœur de hafiis F% par François!*^ Iui*méme,qui faisoit àiTcnattssi bien que Marot; par Rabelais, Amyot, hkn Marot, et les auteurs de Mémoires. L*é« liàdei elatsiques , tselle des lois romaines , Téru- Mo générale, furent poussées avec ardeur. Les irts acquirent un degré de perfection qirits n*ont JMMîiturpasié depuis. La peinture, éclatante en Me, fiit transplantée dans nos forêts et dans nos (UttMB gothiques : ceux-ci virent leurs tourelles et ^créneaux se couronner des onlres de la Grèce. Aoiie de Montmorency, qui disoit ses patenôtres , «nott Écouen de chefs-d*œuvre ; le Primatice em- Utissûît Fontainebleau ; François V\ qui se faisoit >nMrdievalier comme au temps de Richard Cœur itlKMi, assistoit à In mort de Léonard de Vinci , tf neetoit le dernier soupir de ce grand peintre. ^vèsdpcela, le connétable de Bourbon, dont les ■fchts, comme ceux d'Alaric, se préparoient à sac- ^Rome; ce connétable , qui devoit mourir d'un c*V<l^ canon tiré peut-être par le graveur Benve- •te Orilinî, rpprésentoit dans ses terres de France h^Uttoceet la vie d'un ancien grand vassal de la •Wwine.
L* réforroation est Tévénement majeur de cette ^K; elle réveilla les idées de Tantique égalité , W» rhomme à s'enquérir, à chercher, à appren- ^Cefut, à proprement parler, la vérité philosoll^qui, revêtue d'une forme chrétienne, attaqua "i^té religieuse. La réformation servit puissam- •<à transformer une société toute militaire en •^•oelété civile et industrielle : ce bien est im- ''^i mais ce bien a été mêlé de beaucoup de mal, ^l'impartialité historique ne permet pas de le taire.
ï^ clitifltianisme commença chez les hommes par "•daises plébéiennes, pauvres et Ignorantes. Jé- ^Qjrist appela les petits, et ils allèrent à leur ^^'Xm foi monta peu à peu dans les hauts rangs.
et s^assit enfin sur le trdne Impérial. Le christianisme étoit alors catholique ou universel ; la religion dite catholique partit d*en bas pour arriver aux sommités sociales : nous avons vu que la papauté n*étoit que le tribunat des peuples dans Tâge politique du christianisme.
Le protestantisme suivit une route opposée : il s'introduisit par la tête de l'État , par les princes et les nobles , par les prêtres et les magistrats , par les savants et les gens de lettres, et il descendit lentement dans les conditions inférieures; les deux empreintes de ces deux origines sont restées distincteè dans les deux communions.
La communion reformée n'ajamais été aussi populaire que la communion catholique : de race princière et patricienne , elle ne sympathise pas avec la foule. Équitable et moral , le protestantisme est exact dans ses devoirs ; mais sa bonté tient plus dé la raison que de la tendresse : il vêtit celui qui est nu, mais il ne le réchauffe pas dans son sein ; Il ouvre des asiles à la misère , mais il ne vit pas et né pleure pas avec elle dans ses réduits les plus abjects; il soulage l'infortune, mais il n'y compatit pas.
Comparaison du prêtre catholique etdu ministre protestant. La réformation ressuscite le fanatisme qui s'éteignoit. En retranchant l'imagination des facultés de l'homme , elle coupa les ailes au génie et le mit à pied. Goethe et Schiller n'ont paru que quand le protestantisme, abjurant son esprit sec et cha^in , s'est rapproché des arts et des sujets de ta religion catholique. Celle-ci a couvert le monde de ses monuments; on lui doit cette architecture gothique qui rivalise par les détails et qui efface pat la grandeur les monuments de la Grèce. Il y a troitf siècles que le protestantisme est né ; il est puissant en Angleterre, en Allemagne, en Amérique; il est pratiqué par des millions d'hommes : qu'a-t-il élevé? Il vous montrera les ruines qu'il a faites, parmi lesquelles il a planté quelques jardins, ou établi quelques manufactures.
Rebelle à l'autorité des traditions , à l'expérience des âges, à l'antique sagesse des vieillards, le protestantisme se détacha du passé pour plantpr une société sans racines. Avouant pour père un moine allemand dd seizième siècle , le réformé renonça à la magnifique généalogie qui fait remonter le catholique, par une suite de saints et de grands hommes , jusqu'à Jésus-Christ, de là jusqu'aux patriarches et au' berceau dePunivers. Le siècle protestant dénia à sa première heure toute parenté avec le siècle dé ce Léon protecteur du monde civilisé contre Attila, et avec le siècle de cet autre Léon qui , mettant fin au monde barbare, embellit la société lorsqu'ifti^étoit plus nécessaire de la défendre.
Si la réformation rétrécissoit le génie dans Téloquence, la poésie et les arts, elle comprimoit les grands cœurs à la guerre : Théroîsme est l'imagination dans Tordre militaire. Le catholicisme avoit produit les chevaliers ; le protestantisme fit dés capitaines braves et vertueux , mais sans élan : il n'auroit paà fkit du Guesclin , la Hire et Bayard.
On a dit que le protestantisme avoit été fatordiK'
à la liberté politique, et avoit émancipé les nations : les faits parlent-ils comme les personnes?
Jetez les yeux sur le nord de l'Europe , dans les pays où la réformation est née, où elle 8*est maintenue, vous verrez partout Tunique volonté d*un maître : la Suède, la Prusse, la Saxe, sont restées sous la monarchie absolue; le Danemarck est devenu un despotisme légal. Le protestantisme échoua dans les pays républicains ; il ne put envahir Gènes, et à peine obtint-il à Venise et à Ferrare une petite église secrète qui tomba : les arts et le beau soleil du midi lui étoient mortels. En Suisse , il ne réussit que dans les cantons aristocratiques analogues à sa nature, et encore avec une grande effusion de sang. Les cantons populaires ou démocratiques , Schwitz , Ury et Unterwald , berceau de la liberté helvétique , le repoussèrent. En Angleterre, il n'a point été le véhicule de la constitution formée avant le seizième siècle, dans le giron de la foi catholique. Quand la Grande-Bretagne se sépara de la cour de Rome, le parlement avoit déjà jugé et disposé des rois, les trois pouvoirs étoient distincts; Timpôt et Tarmée ne se levoient que du consentement des lords et des communes; la monarchie représentative étoit trouvée et marchoît : le temps* la civilisation, les lumières croissantes, y auroient ajouté les ressorts qui lui manquoient encore , tout aussi bien sous Tinfluence du culte catholique que sous Fempire du culte protestant. Le peupleanglois fut si loin d'obtenir une extension de ses libertés par le renversement de la religion de ses pères , que jamais le sénat de Tibère ne fut plus vil' que le parlement de Henri VIII : ce parlement alla jusqu'à décréter que la seule volonté du tyran fondateur de l'Église anglicane avoit force de loi. L'Angleterre fut-elle plus libre sous le sceptre d'Elisabeth que sous celui de Marie? La vérité est que le protestantisme n'a rien changé aux institutions : là où il a rencontré une monarchie représentative ou des républiques aristocratiques, comme en Angleterre et en Suisse, il les a adoptées ; là où il a rencontré des gouvernements militaires, comme dans le nord de l'Europe, il s'en est accommodé et les a même rendus plus absolus.
Si les colonies angloises ont formé la république plébéienne des États-Unis , elles n'ont point dû leur émancipation au protestantisme ; ce ne sont point des guerres religieuses qui les ont délivrées : elles se sont révoltées contre l'oppression de la mère-patrie protestante comme elles. Le Mary land. État catholique, fit cause commune avec les autres États, et aujourd'hui la plupart des Ëtats de l'Ouest sont catholiqulb : les progrès de la communion romaine dans ce pays de liberté passent toute croyance, tandis que les autres communions y meurent dans une indifférence profonde. Enfin, auprès de cette grande république des colonies angloises protestantes, viennent de s'élever les grandes républiques des colonies espagnoles cathol iques : certes celles-ci, pour arriver à l'indépendance, ont eu bien d'autres obstacles à surmonter que les colonies anglo-américaines nourries au gouvernement représentatif,
avant d'avoir rompu le foible lien qui les attache au sein matemel.
Une seule république et quelques villes libres i sont formées en Europe à l'aide du protestantisme la république de la Hollande et les villes anséat ques; mais il faut remarquer que la Hollande a] partenoit à ces communes industrielles des Pay. Bas, qui, pendant plus de quatre siècles , luttera pour secouer le joug de leurs princes, et s'admini trèrent en forme de républiques municipales, touti zélées catholiques qu'elles étoient. Philippe II, < les princes de la maison d'Autriche, ne purent étou fer dans la Belgique cet esprit d'indépendance; et < sont des prêtres catlioliques qui viennent aujourd*hi même de la rendre à l'état républicain.
Preuves et développements de tous ces faits ju qu'ici méconnus ou défigurés. Après ces preuvei je fais observer que dans mes investigations je n parle des protestants qu'au passé : changés à leo avantage, ils ne sont plus ce qu'ils étoient au temp de Luther, d*Henri VIII et de Calvin : ils ont gagn ce que les catholiques ont perdu.
Le règne des seconds Valois , depuis François V jusqu'à Henri III, la Saint-Barthélémy, la Ligue les guerres civiles, sont le temps de terreur aristo cratique et religieuse, de laquelle est née la monar chie absolue des Bourbons , comme le despotism militaire de Buonaparte est sorti du règne de la ter reur populaire et politique. La liberté succoniiM après la Ligue, parce que le passé, qui mit les Gui« ses à sa tête, arrêta l'avenir.
Faits et personnages de cette époque. La Saint Barthélémy. Charles IX. Mort de ce prinee. Soo repentir. Charles IX avoit dit à Ronsard, dansda vers dont Ronsard auroit dû imiter le naturel el Télégance :
Toas doux également nous portons des couronnes; Mais , roi , Je la reçois ; poêle, ta la donnes.
Heureux si ce prince n'a voit jamais reçu deooa* ronne doublement souillée de son propre sang et de celui des François! ornement de tête incommode pour s'endormir sur l'oreiller de la mort.
Le corps de Charles IX fut porté sans pompe à Saint-Denis, accompagné par quelques archers de la garde, par quatre gentilshommes de la chambre et par Brantôme, raconteur cynique, qui roouloit les vices des grands comme on prend l'empreinte du visage des morts.
Henri III. La Ligue. Sous la Ligue le peuple ne marchoit point devant ses affaires ; il étoit à la queue des grands. Il n'a voit point formé nn gourernement à part, il avoit pris ce qui étoit; seulement il se faisoit servir par le parlement, et avoit trapsformé ses curés en tribuns. Quand Mayenne le jageoit à propos, il ordonnoit de pendre qui de droit parmi le peuple et les Seize.
Les Pays-Bas se veulent donner à Henri HT, qw les refuse : la France, par une destinée constante, manque encore l'occasion de porter ses froutièrei aux rives du Rhin.
Journée des Barricades. Lliistoîre vivante a rt*
PBÉFÀCE.
ees dits de Thisloire morte si fameux autreià. Qu'est-ce en effet que la Journée des Barricades, ^ii Sttot*Barthélemy même, auprès de ces granésJBSurrectioosdu 7 octobre 1789, du 10aoûtl792, ëesnassaeres du 3 , du 3 et du 4 septembre de la année, de Tassassinat de Louis XVI, de sa et de sa femme, et enCn de tout le règne de b Terreur? Et, comme je m*occupoîs de ces barriqui diassèrent un roi de Paris , d^autres barfoisoientdisparokre en quelques heures trois de rois. L'histoire n'attend plus Thistnîeo : il trace une ligne, elle emporte un monde. La journée des Barricades ne produisit rien, parce fi'Hle ne fat point le mouvement d'un peuple chercknt à conquérir sa liberté; l'indépendance politiqKo'étoit point encore un besoin commun. Le duc ée Guise n'essayoit point une subversion pour le hîoide tous; il convoitoit une couronne; il méprisait les Parisiens tout en les caressant , et n'osoit trop s'y Ger. Il agissoit si peu dans un cercle d'idées leaTeU» , que sa famille a voit répandu des pampUets qui la f aisolent descendre de Lother, duc de Lomine : il en résultoit que les Capets étoient des mrpateurs, et les Lorrains les légitimes héritiers Al trône , comme derniers rejetons de la lignée carloriogienne. Cette fable venoit un peu tard. Les Guses représentoient le passé; ils luttoient dans un iatcrêt personnel contre les huguenots , révolutionaaiies de l'époque, qui représentoient l'avenir; or, M ne&it point de révolutions avec le passé, on ne Eût que des contre-révolutions.
Ainsi tout s'opéroit sans une de ces grandes convictions de doctrine politique, sans cette foi à l'indépendance, qui renverse tout. Il y avoit matière à trouble , il n'y avoit pas matière à transformation , parce que rien n'étoit assez édifié, rien assez détruit. L'instinct de liberté ne s'étoit pas encore changé en raison; les éléments d'un ordre social fmaentoient encore dans les ténèbres du chaos ; la création commençoit , mais la lumière n'étoit pas &le.
Même insuffisance dans les hommes ; ils n'étoient complets ni en défauts ni en qualités , ni en 1, ni en vertus, pour produire un changement radical dans TÉtat. A la journée des Barricades , Benri III et le duc de Guise restèrent au-dessous de kur position ; l'un faillit de cœur, l'autre de crime. Plus d'orgueil que d'audace , plus de présomption fK de génie , plus de mépris pour le roi que d'arémr pour la royauté , voilà ce qui apparoît dans la csadoite du duc de Guise. Il intriguoit à cheval Catherine dans son lit: libertin sans amour, que la plupart des hommes de son temps ^ il iinpportoit du commerce des femmes qu'un corps Aibti et des passions rapetissées. Il avoit toute une nlîgion et toute une nation derrière lui , et des eoaps de poignard firent le dénoûtnent d'une tragfifo qoi sembloit devoir finir par des batailles, la dttte d'un trdne et le changement d'une race.
La journée des Barricades, si infructueuse, lui resta cependant à grand honneur dans son parti. • Maisqueto miracles avons-nous veu depuis dix-huit
« mois qu'il a faits à Faide de Dieu. Qui est-ce qui « peut parler de la journée des Barricades saqs jF grande admiration, voyant un si grand peuple, « qui jamais n'a sorty des portes de sa ville pour « porter armes , ayant veu à l'ouverture de sa bou- « tique les escadrons royaux, tous armez , dressez « par toutes les grandes et fortes places de la ville, « se barricader en si grande diligence, qu'il rembarra « tous ces escadrons jusque dans le Louvre sans ef- « fusion de sang ? » ( Oraisonfunébre des duc et cardinalde Guise,)
La ressemblance des éloges et des mots avec ce que nous lisons tous les jours donne seule quelque prixà ce passage oublié dans un pamphlet de la Ligue.
On a tant de fois peint le caractère de Catherine de Médicis, qu'il ne présente plus qu'un lieu commun usé. Une seule remarque reste à faire : Catherine étoit Italienne, fille d'une famille marchande élevéeà la principauté dans une république ; elle étoit accoutumée aux orages populaires, aux factions, aux intrigues, aux empoisonnements , aux coups de poignard ; elle n'avoit et ne pouvoit avoir aucun des ^ préjugés de l'aristocratie et de la monarchie françoise, cette morgue des grands, ce mépris pour les petits, ces prétentions de droit divin , cette soif du pouvoir absolu, en tant qu'il étoit le monopole d'une race. Elle ne connoissoit pas nos lois et s'en soucioit peu ; on la voit s'occuper de faire passer la couronne à sa fille. Incrédule et superstitieuse ainsi que les Italiens de son temps , en sa qualité d'incrédule elle n'avoit aucune aversion contre les protestants , et elle ne les fit massacrer que par politique. Enfin , si on la suit dans toutes ses démarches , on s'aperçoit qu'elle ne vit jamais dans le vaste royaume dont elle étoit souveraine, qu'une Florence agrandie, que les émeutes de sa petite république , que les soulèvements d'un quartier de sa ville natale contre un autre quartier, que la querelle des Pazzi et des Médicis dans la lutte des Guises et des Châtillons.
Détails circonstanciés de l'assassinat du Balafré à Blois. La réunion des protestants aux catholiques, après cet assassinat , fit avorter les libertés. Jacques Clément. Mort de Henri IIL Tableau général des hommes et des mœurs sous les derniers Valois, et histoire de ces mœurs par les pamphlets de cette, époque. Débauche , cruauté , assassins à gage , femmes, mignons, protestants, magistrats. La presse (ou les idées) joue pour la première fois un rôle important dans les affaires humaines. Ce qu'il y a à dire en faveur des Valois. Leur siècle est le véritable siècle des arts, et non celui de Louis XIV. Henri IV lui-même eut quelque chose de moins royal et de moins noble que les princes dont il reçut la couronne. Tous ensemble sont écrasés par les Guises , véritables rois de ces temps.
Avec les Bourbons commence la monarchie absolue. Henri IV étoit ingrat et gascon, promettant beaucoup et tenant peu; mais sa bravoure, son esprit , ses mots heureux et quelquefois magnanimes ; son talent oratoire , ses lettres pleines d'originalité , de vivacité et de feu; ses aventures, ses amours même, le feront éternellement vivre. Sa fin tragique
as
PBÉFACE.
n'a pat peu contribué à sa renommée : diaparollre
à propos da la vie est une des oouditîQiis de la gloire.
On s*est fdit une fausse idée de la manière dont les Bourbons parvinrent au trône; le vainqueur d*Ivry ne qiopta point sur le trône, botté et éperonué , en sortant de la bataille; il capitula avec ses ennemis , et ses amis n'eurent souvent pour toute récompense que riionneur d'avoir partagé sa mauvaise fortune. Détails à ce sujet.
Quels étoient les Seiice, comité du salut public de la Ligue. Processions pendant le siège de Paris. Description de la famine. Henri IV abjure; il ne pouvoit faire autrement pour régner. Croyoit-il? Henri IV alloit porter la guerre dans les Pays-Bas , lorsqu*ii fut arrêté par un de ces envoyés secrets de la mort, qui mettent la main sur les rois. Ces bomnies surgissent soudainement et s'abiment aussitôt dans les supplices : rien ne les précède, rien ne les suit; isolés de tout, ils ne sont suspendus dans ce monde que par leur poignard ; ils otit l'existence même et la propriété d*un glaive ; on ne les entrevoit un moment qu'à la lueur du coup qu'ils frappent. Ravaillac étoît bien près de Jacques Clément : c*est un fait unique dans l'histoire, que le dernier roi d'une famille et le premier roi d'une autre aient été tués de la même façon, chacun d'eux par un seul honmie au milieu de leurs gardes et de leur cour, dans l'espace de moinsde vingt et un ans. Le même fanatisme anima les deux assassins; mais l'un immola un prince catholique, l'autre un prince qu'il croyoit protestant. Clément fut l'instrument d une ambition personnelle, Ravaillac, comme Louvel, l'aveugle mandataire d'une opinion.
Les guerres civiles religieuses du seizième siècle ont duré trente-neuf aiis : elles ont engendré les massacres de la Saint-Barthélémy , versé le sang de plus de deux millions de François , et dévoré près de trois milliards de notre monnoie actuelle; elles ont produit la saisie et la vente des biens de l'Église et des particuliers, frappé deux rois d'une mort violente, Henri IH et Henri IV , et commencé le procès criminel du premier de ces rois. Qu'a fait de mieux la révolution ? La vérité religieuse , quand elle est faussée, ne se livre pas à moins d'excès que la vérité politique, lorsqu'elle a dépassé le but.
La monarchie des états expire sous Louis XIII, la monarchie parlementaire meurt avec |a Fronde. Le premier vote des communes de France, lorsqu'elles furent appelées aux états par Philippe le Bel pour s'opposer aux empiétements de Boniface VII , fut ainsi conçu : « Qu'il plaise au seigneur roi de garder a la souveraine franchise de son royaume, qui est » telle que dans le temporel le roi ne reconnolt sou- « verain en terre, fors que Dieu. » Le dernier vote des communes aux états de 16 U fut celui-ci :
a Le roi est supplié d'ordonner que les seigneurs « soient tenus d'alfrançhir dans leurs Gefs tous les « serfs. »
. Ainsi le premier vote du tiers état, en sortant de la longue servitude de la monarchie féodale, est une réclamation pour la liberté du roi ; son dernier vote ,
au moment où il reptre d^s Tesclavage de la mo-
narehie absolue, est use réelaaiatioB en fiveur A
la liberté du peuple : c'est bien naître et bien mou< rir. J'ai dit pourquoi la mooarciiie des états ue s< put établir en France. Richelieu devient ministre sa souplesse fit sa fortune , son orgueil sa gloire.
Toutes les libertés meurent à la fois, la liberfc politique dans les états , la liberté religieuse par h prise de la Rochelle; car la force huguenote de meura anéantie , et l'édit de Nantes ne fut que l conséquence de la disparition du pouvoir matéric des protestants. La liberté littéraire périt à son tou par la création de l'Académie françoise ; haute cou du classique qui lit comparoUre devant elle , comm premier accusé, le génie de Corneille. Racine vin ensuite imposer aux lettres le despotisme de se diefs-d'œuvre , comme Louis XIV le joug de s grandeur à la politique. Sous l'oppression de l'adnii ration, Chapelain, Coras, X^clerc, Saint-Amand maintinrent eu vain , dans leurs ouvrages persécu tés, l'indépendance de la langue et de la pensée : il expirèrent pour la liberté de mal dire sous le ver de Boileau , en appelant de la servitude de leur siècl à la postérité délivrée. Us eurent raison de réclame contre la règle étroite et la proscription des sujet nationaux; ils eurent tort d'étrede méchants poètes
Il n'y a qu'une seule chose et qu'un seul hoaum dans le régne de Louis XUI » Richelieu. Il apparut comme la monarchie absolue personniUée , venaa mettre à mort la vieille monarchie aristocratique Cegéniedudespotismes'évanouit et laisse eusaplac Louis XIV chargé de ses pleins pouvoirs.
La monarchie parlementaire, survivant à la mo narehie des états, atteignit, sous la minorité d* Louis XIV, le faite de sa puissance : elle eut sesguei res; on se battit en son bouneur; bqs arrêts servoieu de bourre à ses canons : dans son règne d'un oiomeo elle eut pour magistrat Matthieu Mole; pour prélal le cardinal de Retz; pour héroïne, la duchesse d Longue ville ; pour héros populaire, ieiils d'un bàtar de Henri IV ; pour généraux, Condé et Turenue. Mai cette monarchie neutre, qui n'étoit ni la monarchi absolue, ui la monarchie tempérée des états; qu paroibsoit entre l'une et l'autre; qui ne vouloit o la servitude ni la liberté; qui n'aspiroit qu'au reo versement d'un ministre lin et habile; cette monai chie, à la suite de quelques princes brouillons et tac tieux, passa vite. Louis XIV, devenu majeur, entr au parlement avec un fouet, sceptre et symbole de 1 monarchie absolue; et les François furent mis à l'ai tache pour cent cinquante ans.
Auprès de la comédie de Mazarin se jouoit la tra gédie de Charles I'^ Les guerres parlementaires d la Grande-Bretagne furent les dernières convulsion de l'arbitraire anglois expirant, les querelles de 1 Fronde, les derniers efforts de l'iodépendance frai çoise mourante. L'Angleterre passa à la liberté ave un front sévère, la France au despotisme en riant
Le siècle de Louis XIV fut le superbe catafalqii de nos libertés éclairé par mille (lambeaux de I gloire qu'éievoit à Tentour un cortège de greo^ hommes.
Louis XIV, eommelfapoléon, chacun av^ la #j]
PRÉFACE
tHmét km teoips et de leur génie , substituèrent
FffdKà la liberté.
Li 0ionarcbie absolue de Louis XIV étoit une
lÉBàté, UD fait amené par les faits précédents;
A étoit inéfitable. I^ peuple disparut de nouveau WK au temps de la féodalité; mais il étpit créé, jeùtoit, il dormoit et se réveilla à son heure : potot son sommeil, il eut de beaux songes sous LmIs le Grand. Il ne fut exclu ni de la haute ad- BBJstratioQ ni du commandement des armées.
Quand la lutte de Taristocratie avec la couronne fait, la lutte de la démocratie avec cette même courauecoiDinença. La royauté, qui avoit favorisé le fei^ afin de se débarrasser des grands, s'aperçut fi'dle avoit élevé un autre rival moins tracassier, HJiphis formidable. Le combat s*établit alors sur letmaioderégalité, principe vital de la démocratie. Bjcift monarchie absolue sous Louis XIV, parce ftt faocifiQqe liberté aristocratique étoit morte , et fw rrgalité démocratique vivoit à peine : dans Ftoeedela liberté et de Tégalité, Tune moissonne, faoUe encore en germe , il y eut despotisme , Mâaepouvoit y avoir que cela.
Li féodalité ou la monarchie militaire noble per- Ases^cipales batailles, mais les étrangers ne fmat garder les provinces qu'ils avoient occupées tes QoUv patrie; ils en furent successivement clias- Ki:ranpire, ou la monarchie militaire plébéienne , ft des conquêtes immenses, mais elle fut forcée de les abandonner; et nos soldats , en se retirant , entnioèrent deux fois avec eux les étrangers à Paris : b monarchie royale absolue n*alla pas loin chercher Ks combats, mais le fruit de ses victoires nous est raté; notre indépendance vit encore à Tabri dans lecerde de remparts qu'elle a tracé autour de nous. A quoi cela tient-il ? A l'esprit positif du grand roi , et à la longueur du règne de ce prince. Louis cherdn à donner à notre territoire ses bornes naturelle Os a trouvé dans les papiers de son adminisbition des projets pour reculer la frontière de la Fnaeejusqu'au Rhin et pour s'emparer de l' Egypte ; M a ittéme un mémoire de Leibnitz à ce sujet. Si Iweôt complètement réussi , il ne nous resteroit i^Mvfhui aucune cause de guerre étrangère.
Mamrais coté de Louis XIV. Quand il eut cessé de vint, on lui en voulut d'avoir usurpé à son profit b<tigiiitédela nation.
Ce prince fit encore un mal irréparable à sa fa- BiHe: l'éducation orientale qu'il établit pour ses en- ^1 cette séparation complète des enfants du ^ des enfants de la patrie, rendit étranger à ^l^du siècle, et aux peuples sur lesquels il devoit ^,riiéritier de la couronne. Henri IV couroit 'Vki petits paysans, pieds nus et tête nue, sur '^ Hntagnes du Béarn ; le gouverneur qui monlll^iB jeune Louis XV la foule assemblée sous les ^^ de son palais, lui disoit : « Sire, tout ce ^f>|Vbest à vous. >* Cela explique les temps, les ■■■•«et les destinées.
b vieille monarchie féodale avoit traversé six siè- **.<<d«Di avec ses libertés aristocratiques pour ^Mwr au; pie4f du trentièn^e fils de ffugues
Capet. Combien l'État formé par Louis XIV a-MI duré.^ cent quarante ans. Après le tombeau de ce monarque , Oii n'aperçoit plus que deux monuments de la monarchie absolue : l'oreiller des débauches de Louis XV et le billot de Louis XVI.
Louis XV respira dans son berceau l'air infecté de la Régence; il se trouva chargé, avec un carac« tère indécis et la plus insurmontable des passions , de l'énorme poids d'une monarchie absolue : son es-» prit ne lui servit qu'à voir ses vices et ses fautes t comme un flambeau dans un abîme.
Faits et mœurs dé ce temps. Le duc de Choiseql, madame de Pompadour, madanie du Barry. Les grandes dames de la cour se scandalisèrent de la faveur de cette dernière : Louis XV leur sembla, manquer à ce qu'il devoit à leur naissance, en leur faisant l'injure de ne pas choisir dans leurs rangs ses courtisanes. Cette infortunée du Barry vécut assez pour porter a l'échafaud la foiblesse de sa vie, pour lutter avec le bourreau en face des Tricoteuses ; Parques ivres et basses que pouvoit allécher le sapg de Marie- Antoinette, mais qui auroient dd respecter celui de mademoiselle Lange.
Pour la première fois on lit le nom de Washington dans le récit d'un obscur combat donné dans les forêts vers le fort Duquesue, entre quelques Sauvages, quelques François et quelques Anglais (17â4.) Quel est le commis à Versailles, et le pourvoyeur du Parc aux Cerfs; quel est surtout l'homme de cour ou d'académie, qui auroit voulu clianger à cette époque son nom contre celui de ce planteur américain? A cette même époque, l'enfant qui devoit un jour tendre sa main secourabije à Washington ve« noit de naître. Que d*espérances attachées à ce berceau! C'étoit celui de Louis XVI.
Le règne de Louis XV est l'époque la plus déplorable de notre histoire : quand on en cherche les personnages, on est réduit à fouiller les antichambres du duc de Choiseul , les gardt-robes des Pompadour et des du Barry , noms qu'on ne sait comment élever à la diguité de l'histoire. La société entière se décomposa : les hommes d'£tat devinrent 4^8 hommes de lettres, les gens de lettres des hommes d'Ëtat , les grands seigneurs des banquiers , les fermiers générau)^ des grands seigneqrs. Les modes étoientaussi ridicules que les arts étoient de mauvais goût : on peignoit des bergères en paniers, dans les salons où les colonels brodoient. Tout étoit dérangé dans les esprits et dans les mœurs, signe certain d'une révolution prochaine. La société avoit quelque chose de puéril , comme la société romaine au moment de l'invasion des Barbares : au lieu de faire des vers dans les cloîtres , on en f^isoit dans les boudoirs; avec i|n quatrain on devenoit illustre.
Mais ce seroit assigner de trop petites causes à la révolution , que de les chercher dans cette vie d*homines à bonnes fortunes, dans cette vie de théâtres, d'intrigues galantes et littéraires, unies aux coups d'État sur le parlement et aux colères d'ui|. despotisme en décrépitude. Cet abâtardissement de la nation contribua sans doute à diminuer les obst§ples qtiA devoit rencontrer la révpluUoQ ; içais il
n'étoit point la cause efDciente de cette révolution ; il n*en étoit que la cause auxiliaire.
La civilisation avoit marché depuis six siècles ; une fouie de préjugés étoient détruits , mille institutions oppressives battues en ruine. La France avoit successivement recueilli quelque chose des libertés aristocratiques féodales, du mouvement communal , de Tlmpulsion des croisades, de rétablissement des états , de la lutte des juridictions ecclésiastiques et seigneuriales , du long schisme, des découvertes du seizième siècle , de la réformation , de rindépendance de la pensée pendant les troubles de la Ligue et les brouilleries de la Fronde , des écrits de quelques génies hardis , de Témancipation des Pays-Bas et de la révolution d'Angleterre. La presse, bien qu'enchaînée, conserva le dépdt de ces souvenirs sous la monarchie absolue de Louis XIV : la liberté dormit , mais elle ne dérogea pas-, et cette antique liberté , comme Tantique noblesse , a repris ses droits en reprenant son épée. Les générations du corps et celles de Tesprit conservent le caractère de leurs origines diversel : tout ce que produit le corps meurt comme lui; tout ce que produit l'esprit est impérissable comme l'esprit même. Toutes les idées ne sont pas encore engendrées; mats quand elles naissent , c'est pour vivre sans Gn , et elles deviennent le trésor commun de la race humaine.
On touclioit à l'époque où on alloit voir parottre cette liberté moderne, flile de la raison, qui devoit remplacer l'ancienne liberté, fille des mœurs. Il arriva que la corruption même de la régence et du siècle de Louis XV ne détruisit pas les. principes de la liberté que nous avons recueillie, parce que cette liberté n'a point sa source dans l'innocence du cœur, mais dans les lumières de l'esprit.
Au dix-huitième siècle, les affaires firent silence pour laisser libre le champ de bataille aux idées. Soixante ans d'un ignoble repos donnèrent à la pensée le loisir de se développer, de monter et de descendre dans les diverses classes de la société, depuis rhomme du palais jusqu'à l'habitant de la chaumière. Les mœurs affoiblies se trouvèrent ainsi calculées (comme je viens de le remarquer) pour ne plus offrir de résistance à l'esprit, ce qu'elles font souvent quand elles sont jeunes et vigoureuses.
Louis XVI commença l'application des théories inventées sous le règne de son aïeul par les économistes et les encyclopédistes. Ce prince honnête homme rétablit les parlements, supprima les corvées, améliora le sort des protestants. Enfin le secours qu*il prêta à la révolution d' A mérique ( secours injuste selon le droit privé des nations, mais utile à l'espèce humaine en général ) acheva de développer en France les germes de la liberté. La monarchie parlementaire, réveillée à la fin de la monarchie absolue, rappelle la monarchie des états, qui sort à son tour de la tombe pour transmettre ses droits héréditaires à la monarchie constitutionnelle : le roi martyr quitte le monde. C'est entre les fonts baptismaux de Clovis et l'échafaud de Louis XVI qu'il faut placer le grand empire chrétien des François. La même religion étoit debout aux deux bar-
PRÉFACE
rières qui marquent les deux extrémités de ced longue arène. « Fier Sicambre , incline le col , adoi « ce que tu as brûlé, brûle ce que tu as adoré,' dit le prêtre qui administroit à Clovis le ba d'eau. « Fils de saint Louis, montez au ciel< le prêtre qui assistoit Louis XVI au baptême d(
Alors le vieux monde fut submergé. Quand Ij flots de l'anarchie se retirèrent , Napoléon appan à l'entrée d'un nouvel univers, comme ces géanl que l'histoire profane et sacrée nous a peints au be ceau de la société, et qui se montrèrent k la ten après le déluge.
Ainsi j'amène du pied de la croix au pied de Ti Chafaud de Louis XVI les trois vérités qui sont • fond de l'ordre social : la vérité religieuse , la véril philosophique ou l'indépendance de l'esprit i l'homme, et la vérité politique ou la liberté. Je chei che à démontrer que l'espèce humaine suit une ligB progressive dans la civilisation, alors même qu'efl semble rétrograder. L'homme tend à une perfectio indéfinie; il est encore loin d*étre remonté aux si blimes hauteurs dont les traditions religieuses ( primitives de tous les peuples nous apprennent qu'i est descehdu ; mais il ne cesse de gravir la pent escarpée de ce Sinaï inconnu, au sommet duquel reverra Dieu. La société en avançant acootnplit cei taines transformations générales , et nous sonin)( arrivés à l'un de ces grands changements de Tes pèce humaine.
Les fils d'Adam ne sont qu'une même famille qi marche vers le même but. Les faits advenus chez le nations placées si loin de nous sur le globe et dan les siècles ; ces faits, qui jadis ne réveilloieut en nou qu'un instinct de curiosité , nous intéressent aujoui d'hui comme des choses qui nous sont propres, qi se sont passées chez nos vieux parents. C^étoit pou nous conserver telle liberté , telle vérité, telle idée telle découverte, qu'un peuple se fait exterminer c'étoit pour ajouter un talent d'or ou une obole la masse commune du trésor humain, qu*un indi vidu a souffert tous les maux. Nous laisserons notre tour les counoissances que nous pouvons avoi recueillies , à ceux qui nous suivront ici-bas. Su des sociétés qui meurent sans cesse, une société vi sans cesse ; les hommes tombent , l'homme reste d( bout , enrichi de tout ce que ses devanciers lui on transmis, couronné de toutes les lumières, ornéd tous les présents des âges ; géant qui croit toujours toujours, toujours, et dont le front, montant dan les cieux, ne s'arrêtera qu'à la hauteur du trône d l'Éternel.
Et voilà comme, sans abandonner la vérité chré tienne, je me trouve d'accord avec la philosophi de mon siècle et l'école moderne historique. Oi pourra différer avec moi d'opinion ; mais il faudr reconnottreque, loin d'emboîter mon esprit dan les ornières du passé, je trace des sentiers libres heureux si l'histoire, comme la politique, me doitl redressement de quelques erreurs!
Au surplus, même dans mon système religieux je ne me sépare point de mon temps, ainsi que de esprits inattentifs le pourroieat croire. Le cbristii
est passé, dît-on. Passé? Ouï, dans la rue, «BOUS abattons une croix, chez nos deux ou trois MînSfdans la coterie où nous déclarons du haut éeione supériorité qu*on ne nous comprend pas, fi'ofl œ peut pas nous comprendre ; que , pour peu fsaiie génération ne soit pas au maillot, elle est ioeapible de suivre le vol de notre génie et d'entrer dus le mouTement de Tunivers. Grâce à ce génie, MBséerinonsoeque nous ne savons pas ; nous piongMws DR regard d'aigle au fond des siècles; sans amir besoin de flambeau , nous pénétrons dans la hK dupasse; l'avenir est tout illuminé pour nous éts fcai qui font clignoter les foibles yeux de nos pèns. Soit : mais , nonobstant ce , et sauf le respect É à notre supériorité, le christianisme n'est pas |né : il vient d*affranchir la Grèce, et de mettre aBierté les Pays-Bas; il se bat dans la Pologne. Ledergé catholique a brisé sous nos yeux les chaîiode l'Irlande; c'est ce même clergé qui a éman- Q^les colonies espagnoles, et qui les a changées en Rféliques. Le catholicisme, je l'ai dit, fait des iniKs immenses aux États-Unis. Toute l'Europe , «Mare, ou civilisée, s'enveloppe, dans différenteieonrounions , de la forme évangélique. S'il étoit possible que Tunivers policé fût encore envahi , par fiile seroit-il? Par des soldats, jednant, priant, ■oonntau nom du Christ. La philosophie de l'Alknagne, si savante , si éclairée, et à laquelle je me nUie, est chrétienne; la philosophie de l'Angleterre est diKtieone. Ne tenir aucun compte, au moins comme un fait, de cette pensée chrétienne qui vit oeore parmi tant de millions d-hommes dans les ^tre parties du inonde ; de cette pensée que l'on Rtroore an Kamischatka et dans les sables de la Tbébaîde, sur le sommet des Alpes , du Caucase et dfs Gofdilières; nous persuader que cette pensée B^existe plus parce qu'elle a déserté notre petit cernao, c'est une grande pauvreté.
B f a deux hommes que le siècle ne reniera pas : ioftis de ses entrailles , leurs talents et leurs principes sont loués, encensés , admirés de ce siècle. Ces dnu hommes marchent à la tête de toutes les opi- Bioos politiques et de toutes les doctrines littéraires Hurelies. Ecoutons lord Byron et M. Benjamin ^OùsXinX sur les idées religieuses.
■ Je ne suis pas ennemi de la religion , au con-
• toaire; et , pour preuve , j'élève ma Olle naturelle > à uo catholicisme strict dans un couvent de la ■ Rooiagne; car je pense que l'on ne peut jamais « iToir assez de religion quand on en a; je penche 'de jour en jour davantage vers les doctrines ca-
• Iboliques. » ( Mémoires de lord Byron, tome v, Wel7J.)
^ant son exil enAllemagne, sous le gouverne- *at ioipérial , M. Benjamin Constant s'occupa de Maouîragesur la religion. Il rend compte à l'un de Ms amis* de son travail dans une lettre autographe ^jVisous les yeux. Voici un passage, assuré- "^t bien remarquable, de cette lettre :
' M. Hocbet, ai4oQrd*bai seccétaire général du oodscH d*Ê-
Hardenberg, ee H octobre isil.
« Tai continué à travailler du mieux que j'ai pu « au milieu de tant d'idées tristes. Pour la première a fois je verrai, j'espère, dans peu de jours la tota- « lité de mon Histoire du polythéisme rédigée. J'en « ai refait tout le plan et plus des troits quarts des « chapitres. Il Ta fallu, pour arriver à l'ordre que . a j'avois dans la tête et que je crois avoir atteint ; « il l'a fallu encore, parce que, comme vous savez, « je ne suis plus ce philosophe intrépide, sûr qu'il « n'y a rien après ce monde, et tellement content « de ce monde, qu'il se réjouit qu'il n'y en ait pas « d'autre. Mon ouvrage est une singulière preuve de a ce que dit Bacon , qu'un peu de science mène à « l'athéisme, et plus de science h la religion. C'est « positivement en approfondissant les faits, en en « recueillant de toutes parts, et en me heurtant con- « tre les difficultés sans nombre qu'ils opposent à « l'incrédulité , que je me suis vu forcé de reculer «( dans les idées religieuses. Je l'ai fait certainement « de bien bonne foi , car chaque pas rétrograde m*a « coûté. Encore a présent toutes mes habitudes et « tous mes souvenirs sont philosophiques, et je dé- « fends poste après poste tout ce que la religion « reconquiert sur moi. 11 y a même un sacrifice « d*amour-propre, car il est diflicile, je le pense, a de trouver une logique plus serrée que celle dont « je m'étois servi pour attaquer toutes les opinions « de ce genre. Mon livre n'avoit absolument que le « défaut d'aller dans le sens opposé à ce qui , à « présent, me parott vrai et bon , et j'aurois eu un « succès de parti indubitable. J'aurois pu même a avoir encore un autre succès, car, avec de très- « légères inclinaisons, j'en aurois fait ce qu'on « aimeroit le mieux à présent : un système d'athéis- « me pour les gens comme il faut, un manifeste « contre les prêtres, et le tout combiné avec l'aveu « qu'il faut |)Our le peuple de certaines fables, aveu « qui satisfait à la fois le pouvoir et la vanité. »
Je consens à passer pour un esprit rétrograde avec Herder, avec l'école philosophique transcendante de l'Allemagne, enfin avec M. Benjamin Constant et lord Byron.
La société est aujourd'hui tourmentée d'un besoin de croyance qui se manifeste de toutes parts. Vainement on veut contenter l'avidité des esprits en s'efforçant de les rendre fanatiques d'une vérité matérielle qui les trompe encore , puisqu'elle se change en abstraction dans le raisonnement. Ce faux enthousiasme ne mène pas loin la jeunesse; elle ne peut ni se débarrasser de la tristesse qui la surmonte, ni combler le vide qu'a laissé en elle l'absence de toute foi. On n'admire pas longtemps un peu de boue sensitive, dût ce peu de boue être composé d'esprit et de matière, et former cette prétendue unité humaine dont le système, renouvelé des Grecs, est encore une rêverie d'une secte buddhiste. Quelle misère , si cette vie d'un jour n'étoit que la conscience du néant!
Telle est la suite des idées et des faits que l'on trouvera dans ces Études historiques. J'ôte à mon travail, je le sais, par cette analyse, le premier
PRÉFACE
attrait d« la mirioaite. Si j'avois l'espérance d*étre lu , je me serois gardé de me priver de mon meilleur moyen de succès ; mais je n'ai point cette espérance. Un extrait, quoiqull soit déjà bien long , me laisse du moins la chance de faire entrevoir des vérités que j*ai crues utiles, et qui resteroient ensevelies dans les quinze cents pages de mes trois volumes. Comme auteur j'ai tort; j'ai raison comme homme. Lorsqu'on a beaucoup vécu, beaucoup souffert, on a beaucoup appris : à force de veiller la nuit, de travailler le jour, de retourner péniblement leur sillon ou leur voile, les vieux laboureurs , comme les vieux matelots , sont devenus habiles à connoître le ciel et à prédire les orages.
Il ne me reste plus qu*à remercier les personnes qui m'ont éclairé de leurs travaux ou de leurs conseils.
Je dois à la politesse et à Tobligeance de IVI. le baron de Bunsen, ministre de S. M. le roi de Prusse, à Rome, un excellent extrait des NibelUngs, que Von trouvera à la fin de ces Études, Le savant. M. de Bunsen étoit Tami du grand historien Niebuhr; plus heureux que moi, il foule encore ces ruiues où j'espérois rendre à la terre , image pour image, mon argile en échange de quelque statue exhumée.
AL le comte de Tourguéneff , ancien ministre de l'instruction publique en Russie, homme de toutes sortes de savoir, a bien voulu me conununiquer des renseignements sur les historiens de la Pologne, de la Russie et de TAllemagne.
Pourdissiper des doutes relatifs à quelques points de la philosophie des Pères de TÉglise, je me suis adressé à IVL Cousin, et j'ai trouvé que la vraie science est toujours accessible.
Des conversations instructives avec M. Dubois , mon compatriote , m'ont éclairé sur les systèmes religieux de rOrient. £n parlant des hommes qui ont honoré ma terre natale , j'ai fait remarquer que la Bretagne comptoit aujourd'hui M. Tabbé de la Mennais : si M. Dubois publie l'ouvrage dont il s'occupe sur les origines du christianisme, j'aurai de nouvelles félicitations à offrir à ma patrie.
M. Pouqueville m'a mis sur la voie d'une foule de recherches nécessaires à mon travail : j'ai suivi , sans crainte de me tromper, celui qui fut mon premier guide aux cliampsde Sparte. Tous deux nous avons visité les ruines de la Grèce lorsqu'elles n'étoient encore éclairées que de leur gloire passée; tous deux nous avons plaidé la cause de nos anciens hôtes, non peut-être sans quelque succès : du moins quand je retrouve dans le Child^Harold de lord Byron des passages de mon Itinéraire f\'dx l'espoir qu'à l'aide de cet immortel interprète mes paroles en faveur d'un peuple infortuné n'auront pas été tout à fait perdues.
On lira avec fruit une dissertation dont M. Lenormant a bien voulu me permettre d'enrichir mon ouvrage. M. Lenormant a parcouru l'Egypte avec M. Champollion; il a lu les inscriptions sur ces monuments muets séculaires qui viennent de reprendre la parole dans leur désert. On ne dira plus des py rafliides:
Vingt siècles dciMndas dam rétemell^ naît
Y sont sens mouvement, sans lumière et sans brait
Les anciens ont eoDttamniient attribua à rOrieBl l'origine des religions grecques : c'est sur cette base, contestée pourtant de nos jours , que M. Greuzet a appuyé son grand ouvrage des Rédigions de i'anti^ qvité. Depuis la publication de ee livre, l'étude relt^ gieuse de l'antiquité a fait des progrès. Les secmts de la Perseetde l'Indese dévoilent chaque jour. L*^*soi sur la t'eUgiouarcadienne, dont M. LeBormaat s'occupe, comprendra le passage des traditiona orientales en Grèr^, dans leur forme la plus pure et la moins altérée. Le savant archéologue Panofka unit son travail à celui de M. LeDormant.
M. Ampère, fils de Tillustre académicien à qui la science doit des découvertes que le monde savant admire , m'a fait part avec une complaisance infinie de quelques-unes de ses traductions et de ses études Scandinaves. Ces études sont extraites d*un grand ouvrage auquel M. Ampère a consacré ses loisirs; ouvrage qui sera l'histoire delà poésie cbes les dl* vert peuples , de la poésie prise dans Tessence même du mot , et comme étant la portion la pitis réelle , et certainement la plus vivante, de rintelligenee humaine. M. Lenormant et M. Ampère appartiennent l'un et l'autre à cette jeunesse sérieuse qui surveille aujourd'hui la fille de nos malheurs et l'esclave de notre gloire, la liberté : qu'elle la garde bieni
J'ai eu communication , sur les écoles de TAHemar gne, desnotfç instructives de M. Barclioux , et je me suis hâté d'en profiter.
J'ai rencontré dans MM. les directeurs de nos hU bliothèques et de nos archives nationales cette urbanité, cette complaisance qui ne se lasse jamais et qui les rend si recommandables à leurs eompatrie? tes et aux étrangers.
Enfin, M. Daniello a recherché les manuscrits, les livres, les passages que je lui indiquois dans le cours de mon travail : je lui dois ce témoignage public; et, en me séparant de lui comme du reste du monde , j'ose le signaler à quiconque auroit besoin de Taide d*un littérateur instruit et laborieux.
Qu'ai-je encore à dire? Rien, sinon cet adieu que la bonhomie de nos auteurs gaulois dîsoit autrefois aux lecteurs dans leurs préfaces. J'imiterai leur exemple; mes longues liaisons avec le public justifieront cette intimité. Ainsi , m'adressent à la France nouvelle ; « Adieu, ami lecteur. Il vous reste à vous a votre jeunesse , un long avenir, et tout ce qui en- « toure une existence qui commence; il reste à moi « des heures flétries et ridées , un passé au lieu d'un a avenir, et la solitude qui se forme autour d'uoe « existence qui Unit. Tu lector, voie, etjui?<uUem « aut certe volentem^ ama, »
ÉTUDES HISTORIQUES