‹ Œuvres complètes de M. le vicomte de Chateaubriand (volume 3)Chapitre 52 sur 228 · CHAPITRE XVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVIII

Caradère des Athéohnis et te FraiiçoU.

Quels peuples forent jamais plus aimables dans le monde ancien et moderne, que les nations brillantes de l'Attique et de la France? L'étranger, charmé à Paris et à Athènes, ne rencontre que

mais de respecter les talents. Quand il n*y aurolt que les rapports que J*al entretenus autrefois avec plusieurs de ces hommes célèbres , c*en serolt assez pour me commander la décence. Je me souviendrai toujours avec reconnoissanceque quelques-uns d'entre eux , qui Jouissent à Juste titre d'une grande réputation , tels que M. de la Harpe , ont bien voulu , en des Jours plus heureux , encourager les fofbles essais d'un Jeune homme qui n*avoit d'autre mérite qu'un peu de sensibilité. Le malheur rend injuste. Nous autres émigrés avons tort de déprécier la liltérature de France. Outre l'auteur que Je viens de nommer, on y compte encore Bernardin de Saint- Pierre, Marmontei, Fontanes, Parny, Lebrun, Ginguené, Filns,Lemi«rre, Collind'Harleville, etc. etc. J'avoue que ce n'est pas sans émotion que Je rappelle ici ces noms, dont la plupart reportent à ma mémoire d'anciennes liaisons et des temps de bonheur qui ne reviendront plus. Je remarque avec plaisir que MM. Fontanes, Lebrun et plusieurs autres , semblent avoir redoublé de talents en proportion des maux qui affligent leurs compatriotes. On dlroit que ce seroit le sort de la poésie, que de briller avec un nouvel éclat parmi les débris des empires, comme ces espèces de fleurs qui se plaisent à couvrir les ruines.

D'un autre côté, les gens de lettres restés en France ont mis trop d'aigreur dans leurs Jugements des gens de lettres émigrés, le n'ai pas le tmnheur de oonnoitre ceux-ci autant qui! les premiers; mais MM. PelUer, RIvarol , etc. , occupent une place distinguée dans notre liUérature. MM. d'Ivernois et Mallet du Pan ne sont pas à la vérité François; cependant comme ils écrivent dans cette langue, ainsi que le lit leur illustre compatriote Jean- Jacques , les émigrés peuvent s'honorer de leurs grands talents. La plupart des membres de rassemblée constituante, les 1^1 ly, les Mounier, les Mootlosier, ont écrit d'une manière qui fait autant d'honneur à leur esprit qu'à leur cœur, le vondrois qu'on fût Juste; comment l'être avec des passions * ?

* Je ne reole point les sentiments de bîenTeillaiice et de modération exprimés dans cette note : je réformecois seulemeat quelques jugements. (N. Éd.)

des cœurs compatissants et des boiuto toqjoui. prêtes À lui sourire. Les légers habitants de ces deuxcapitales du goût et des l)eaux-art8,8einble&t formés pour couier leurs jours au sein des plaisin Cest là, qu'assis à des banquets ', vous les enten* drez se lancer de fines railleries % rire avec grâee de leurs maîtres ^ ; parler à la fois de politique et d'amour, de inexistence de Dieu et du succès de la comédie nouvelle 4, et répandre profusément les bons mots et le sel attique au bruit des chansons d'Anacréon et de Voltaire, au milieu des vins, dei femmes et des fleurs ^.

Mais où court tout ce peuple fùrleax? d'rà viennent ces cris de rage daps les uns et de désespoir dans les autres? Quelles sont ces victioMi égorgées sur l'autel des Ëuménides^? Quelcorai ces monstres à la bouche teinte de sang outras dévoré ??... Ce n'est rien : ce sont ces épicuriens que vous avez vus danser à la fête*, et qui, ce soir , assisteront tranquillement aux farces de Thespis 9 , ou aux ballets de l'Opéra*

A la fois orateurs, peintres, architectes,

< iF^CHiN. , in Cics. ; YoLT. , Contes et Mél,

» Plut., de Pnecep. rtip. Ger.; Caract, de la Bntif.

* Plot. , i» Perkl. ; Satir. Ménipp, ; Noêis de la Omft^ 4 Pllt. , Conviv. ; Xénopu. , ihid. ; Plct. , Sept, Sapiinl.

Conviv. ; J, J,, Conftn, et N, Hél,

* Anacr. , Od, ; Volt. , Correep, gén,

* Thucyd.

^ M. de Beizuoce et plusieurs autres. Tel va mot-méae ai de ces cannibales assez proprement veto , ayant pendu à h boutonnière un morceau du cœur de rinfortuné FlesseUn. Deux traits que j*ai entendu dler à un témoio oculairs nérilent d'être connus pour effrayer les liommes. Ce cilovis passolt dans les rues de Paris dans les Journées des s et 3 sc^ tembre ; il vit une peUte lilie pleurant auprès d'un ebaiiolplcia de corps, où celui de son père, qui venoit d'être massacré, avoit étéjetc. Un monstre , portant Tuniforme national, qui escortoit cette digne pompe des factions, passe aussilMii baïonnette dans la poitrine de cette enfant ; et, pour mesenir de rexpression énergique du narrateur, la place ffuni Cnsquillement qu'on aurait fait d'une botte de paiUewsv» pile de morts, à côte de son père.

Le second trait , peut-être encore plus horrible, dévdopfi le caractère de ce peuple à qui Ton prétend donner un gott* verncroent républicain. Le même citoyen rencontra d'aoïm tombereaux , Je crois vers la porte Saint-Martin ; une ixvt^ de femmes étoient montées parmi ces lambeaux de chair, d, à cheval sur les cadavres des hommes (Je me sers encore dei mots du rapporteur), cberchoient avec des rires affrcoià assouvir la plus monstrueuse des lubricités. Les réflexions se serviroient de rien ici. Je dirai seulement que le témoin deoKH exécrable dépravaUon de la nature humaine est un andco aiUi* taire, connu par ses lumières, son courage et son intégriié'.

Hérodote raconte que les Grecs auxiliaires à la solde donj d'Egypte contre Cambyse, ayant été trahis par leur fi^oêra qui déserta à l'ennemi, saisirent ses enfants, les égorgireoli et en burent le sang à la vue des deux armées. Je dirai daai la suite les raisons pour lesqueUes Je semble m'appcsaBiir sor ces détails.

* Théophb. , Charaei, , cap. xv.

> Thespis est l'inventeur de la tragédie; mats la grow^ reté de ces premiers essais du drame peut être Justement qualiûce de farce.

* J*espèiie poiutant qu'il a été trompé. (N. £■>•) .

Ml|iteiifS,aiiiatears de TexisteDce ', pleins de éooceiir et d*huniauité * , du commerce le plos (Khanteor dans la vie ^ , la nature a créé ces pnples pour sommeiller dans les délices de la soâté et de la paix. Tout àcoup la trompette guerrière se fait entendre; soudain toute cette nation de femmes lève la tête. Se précipitant du milieu de leurs jeux , échappés aux voluptés et aux bras des courtisanes 4, voyez ces jeunes gens , sans tentes, sans lits, sans nourriture, s'avancer en niU^coDtre ces innombrables armées de vieux soldats, et les chasser devant eux comme des trouyenx de brebis obéissantes ^.

Les cours qui gouvernent sont pleines de gaieté et de pompe ?. Qu'importent leurs vices? Qu'ils faipent leurs jours au milieu des orages , ceux-là fîKpirent à de plus hautes destinées; pour nous, tetons*, rions aujourd'hui. Passagers incon* ■I, embarqués sur le fleuve du temps , glissons

' te lait ralUchflneat des Grecs k la vie. Homère n'a Mtoilat de la faire regretter k AchiUe même. Avant la itvaUoB Je ne coonoissols point de peuple qai mourût plat ; mr le champ de bataille que les François , ni de plus grAce dans leur UL La cause en éloit dans leur re-

'Pirr., tJt Pelop,; id,, in Demotth,; SUcU de Loui» Zf^t' DCCLM , Conûd, sur le$ mœun.

* hw., *» Rrwcep, reip, G«r.; Latatbr, PAytioit.;SiiOLL., ffife ea France,

* BcaoD. , lib. VIII, cap. xxtiii ; Volt. , Henr. et Za!n,

^ Dm». , IUk ix ; Volt. , Henr, et Zaïre ; Mémoiree du gé- •ml Dumouriez,

* lOM»., ttb. IX, cai>. LYx; Mémoirtê du général Dumaunez; Cewtpagnes de Pichegru.

liooiilas, prêt à attaquer les Perses aux Thermopyles , dllAà Ks soldata : « Nous souperons ce soir cbex Plutoo. » Bfc poosioient des cris de Jcrie. Dans les dernières campa- 9KS, 09 soldat françois, étant en sentinelle perdue, a Pavantfasynciie emporté d'an coup de canon ; il continua de cbarler MM 100 moignon , criant aux Autrichiens en prenant foortauebcs dans sa giberne : « Citoyens, J'en ai encore. »

VaRsire a peint admirablement ce caractère des François :

Cot Id que Voû dort sans Ut, Qm roQ prend tes repas par terrele Tob , et j'eatends l'atmosphère qn t'cadMriâe et qot retmUt Be cent décturges de tonnerre :

Itdaas ces borrenrs de la guerre Le François chante , boit et rit.

BfllDnc Ta réduire en cendres Lei conrtlan de PhUlpsboorg , Hr qnatre-vingt rallie Alexandres fijH à quatre sous par )oar.

Je le* Tob , prodlsnant leur vie , Chercher ces combats meurtriers , CoaTcrts de fange et de lauriers, Ktptelaa d'honneur et de folle.

0 oattsn hfflllante et vaine!

IHaslres fous I peuple charmant , Que la gloire à son char entraîne.

Hcit beau d'aUTonter gaiement Le trépas et k prince Eugène t •

^ fiiatt Eogène étolt de moins dans cette gaerre-d.

' Ann^ lib. m , cap. vra ; Louis Xif^, aa cour et le Réfrat

* Aiua., Od.; rie privée de Louée XF et du due de Ri-

sans brait dans la vie. La meillenn* constilntion n*est pas la plus libre , mais celle qui nous laisse de plus doux loisirs' ...•0 ciel I pourquoi tous ces citoyens condamnés à la ciguë ou à la guillotine? ces trftnes déserts et ensanglantés*? ces troupes de bannis, fuyant sur tous les chemins de la patrie^? — Comment?ne savez-vouspas que ce sont des tyrans qui vouloient retenir un peuple fier et indépendant dans la servitude?

Inquiets et volages dans le bonheur, constants et invincibles dans l'adversité; nés pour tous les arts, civilisés Jusqu'à Texcès durant le calme de l'État; grossiers et sauvages dans leurs troubles politiques; flottants comme un vaisseau sans lest au gré de leurs passions Impétueuses; à présent dans les deux, le moment d'après dans Tabtme ; enthousiastes et du bien et du mal, faisant le pr^ mier sans en exiger de reconnoissance , le second sans en sentir de remords ; ne se rappelant ni leurs crimes, ni leurs vertus; amants pusillanimes de la vie durant la paix , prodigues de leurs jonrs dans les batailles; vains, railleurs, ambitieux, novateurs , méprisant tout ce qui n'est pas eux ; individuellement les plus aimables des hommes, eh corps, les plus détestables de tous ; charmants dans leur propre pays , insupportables chez l'étranger^; tour à tour plus doux, plus innocents

■ ÀTHEN., lib. I?; Hbrod., lib. i, cap. lxii; RecueiU de poésies, romans, etc.

* Plat., in Hipparch,; Herod., 11b. t; Conspiration de L, P. d'Orléans et de Max. Robespierre.

3 HÉROD., lib. ▼.

* Voyez tons les aalears cités aax pages précédentes. Ld seals traits nouveaux que J*aie ajoutés ici sont ceux qui commencent au mot vains et finissent au mot étranger. Ce malbeureux esprit de raillerie, et celte excellente opinion de nousmêmes , qui nous font tourner les coutumes des autres naUons en ridicule, en même temps que nous prétendons ramener tout à nos usages , ont été bien funestes aux Albéolens et aux François- Les premiers s^attirèrent , par ce défaut, la baine de la Grèce , la guerre du Péloponèse, et mille troubles ; et c*est ce qui a valu aux seconds la même balne do reste de l'Europe , et les a fait chasser plus d*une fols de leurs conquêtes. Il cet assez curieux de remarquer, sur les anciennes médailles d*A« thèoes, ce caractère générai de la nation imprimé sur des fronts particuliers. On retrouve aussi le même trait parmi mes compatriotes. Il n*y a personne qui n*ai( rencontré en France dans la société de ces hommes dont les yeux pétillent d'Ironie , qui vous répondent à peine en souriant, et affectent les airs de la plus haute supériorité. Combien ils doivent paroître haïssables au modeste étranger qu'ils insultent ainsi d« leurs regards 1 Ce qu'il y a de déplorable , c'est que ces mêmes bommes ne portent que trop souvent sur leur figure la marque indélébile de la médiocrité. Ils seroient bien punis s'ils se doololent seulement de la pitié qu'ils vous font , ou s'ils pou voient lire dans le fond de votre âme l'humiliant « Comme je te vois ! comme Je te mesure ! »

L'art de la physionomie offre d'excellentes études à qui voudrolt s'y livrer. Notre siècle raisonneur a trop dédaigné cette source inépuisable d'instrucUons. Toute l'antiquité a cru à la vérité de cette science , et Lavater l'a portée de nos Jours à une perfection inconnue. La vérité est que la plupart des hommes la rejettent parce qu'ils s*en trouveroient mal. Nous

que la brebis qa*on égorge , et plus féroees qae le tigre qui déchire tes entrailles de sa Tictime : tels fuirent les Athéniens d*autrefois, et tels sont les François d*aQjourd*hui.

Au reste , loin de moi la pensée de chercher à diffamer le caractère des François. Chaque peuple a son vice national , et si mes compatriotes sont cruels , Us rachètent ce grand défont par mille qualités estimables. Ils sont généreux , braves , pères indulgents , amis fidèles ; Je leur donne d'autant plus volontiers ces éloges , qu'ils m'ont plus persécuté*.

•ourrioDs du moins porter aon flambeau dans Thistolre. Je m'en sub servi souvent avec succès dans celle partie. Queliiueftiif auMl je me miIb piu à detoendre daot le cour de mes contemporains. Taime à alier m^asseoir, pour ces espèces d'observaUons , dans quelque coin obscur d'une promenade patMique, d*ou je oootUlère rarliveBMnl les penosoei qui passent autour de moi. Ici, sur un front à demi ridé, dans tts yeiit couverts d*un nua^, sur celte bouche Un pai eott^ouverle, je Ht les chagrins oaehcs de oel homme qui emaye de sourire à la société ; là, je vois sur la iëvre inférieure art cet autre, sur les deux rides descendantes des narinct, le mépris el laconooissance des hommes percer À travers le mas* que de la politesse; un troisième me montre les restes d'une séiMibitlié native étoulTée à force d*avoir été déçue, et maintenant recouverte par une indifférence systématique. Dans la blasse la plus basse du peuple on rencontre quelquefois des figures étonnantes. Il y a quelque temps qu*au bas de Hay- Markct, vis-h-vis le café d'Orange, Je m'arrêtai à écouter un de ces Allemands qui tournent des orgues à cylindre. Je n'eus pas plutât jeté las yeux suf cet étranger que je fus frappé de son air grand et énergique, en même temps que le vice se monlrolt de toutes paris sur sa physionomie. Il joua un air devant notre groupe ; puis se détourna froidement, en nous jetant un regard du plus souverain mépris, comme s'il nous avoit dit : « Je vousconnois , race d'hommes; vous me prenez pour votre dupe, je n'allendols rien de vous. » 11 est possible que ce malheureux fût né avec des qualités supérieures; Jeté par la destinée dans un rang au-dessous de son génie , 11 peut avoir souffert de longues infortunes , être devenu vicieux par tnisére; et la même vigueur d'Âme qui i'auroll conduit aux firemiÀces vertus en a peut-être fait un scélérat :

Some mute inglorious Milton hère may rest. Some village Hampden , etc.

Où seroient les Pichegta, les Jonrdan, les Buonaparlet sani la révoluUon? Mais je crains d'en avoir trop dit *.

* Voici maioteDant du Layater et des promenades romanesques. Heureosement elles ne sont qu'en notes. Mais il est curieux de rencontrer le noin de Bocni^iarte jeté en pas* sant, dans uaenote, arec ceux de qnelques autres généraux. Tout émigré que J'étols, j'atois une admiration involontaire pour cette même gloire qui me fermoit les portes de ma patrie. (N. Éd.)

* J'ai transporté quelque clioae de ce poilrait des François dans le Génie du CfwUiianiime, en pariant de la manière d'écrire l'histoire. Il y a dans tous ces chapitres des Incorrections que les hommes qui savent leur hmgtie apercevront, et qu'il m*a semblé mutile de relever : je n'en flniroUpas. (29. Éd.)

ftÉVOtunONS ANCIENNES.

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