‹ Œuvres complètes de M. le vicomte de Chateaubriand (volume 4)Chapitre 128 sur 170 · UVRE VIL · texte numérisé non relu

UVRE VIL

à DD golfe dtt lac sans rivayeg '. Comme notre traîneau passoit snr un pont d'où l'on décoaYroit la file prolongée des cabanes du grand village , Je m*écriai : « Adieu, terre des palais et des artsl « adieu terre sacrée où j'aurois voulu passer ma « vie, si les tombeaux de mes ancêtres ne s'éle- «voient loin d'ici!»

« Je me laissai retomber au fond du tratneau. OqI , nMm fils , j'éprouvai de vifs regrets en quittant la France. Il y a quelque chose dans Tairde ton pays que Ton ne sent point ailleurs, et qui ferait oublier à un Sauvage même ses foyers patemels.

« Noos fîmes un voyage charmant Jusqu'au port où nous attendoient les vaisseaux. Nous rouiéines d'abord sur des chaussées bordées d*arbres à perte de vue, ensuite nous descendîmes au bord d'an fleuve ' qui couloit dans un vallon enchanté. Od ne voyoit que des laboureurs qui creusolent des sillons ou des bergers qui paissoient des tnrapeaux. Là, le vigneron effeuilloit le cep sur «M colline pierreuse ; ici, le cultivateur appuyoit ks branches du pommier trop chargé ; plus loin , des paysannes chassoient devant elles Tâne paresseux qui portoit le lait et les fruits à la ville, tandis que des barques, traînées par de forts chevaox, rebroossoient le cours du fleuve. Des étrangers, des gens de guerre , des commerçants , al- Ment et venoient sur toutes les voies publiques. Les coteaux étolent couronnés de riants villages ou de châteaux solitaires. Les tours des cités apparoissoient dans les lointains; des fumées s'élevoieat du milieu des arbres : on voyoit se dérouler la brillante écharpe des campagnes, toute diaprée de l'azur des fleuves, de l'or des moissons, de la pourpre des vignes, et de la verdure des prés et des bois.

« Ononthio me disoit : « Tu vois ici , Chactas ,

* l'excuse des fêtes de Versailles : dans toute l'é- « tendue de la France, c'est la même richesse; « les travaux seulement et les paysages, diffèrent,

* car ce royaume renferme dans son sein tout ce « qol peut servir aux besoins ou aux délices de la « vie. L'attention que l'œil du maître donne à l'agri- « CQlture s'étend sur les autres parties de TÉtat.

* Nous avons été chercher Jusque dans les pays > étrangers les hommes qui pou voient faire fleurir

* leoommerce et les manufactures. Ce roi qui t'a

* pamsisuperbe, si occupé de ses plaisirs, travaille

' Umer.

*ULoire.

« laborieusement avec ses sachems; il entre jus- « que dans les moindres détails. Le plus petit d- « toyen lui peut soumettre des plans et obtenir au« « dience de lui : de la même main qu'il protège « les arts et fait céder l'Europe à nos armes, il « corrige les lois et introduit l'unité dans nos « coutumes.

« Il est trois choses que les ennemis de ce a siècle lui reprochent : le faste des monuments et « des fêtes, l'excès des impêts, l'ii^ustice des « guerres.

a Quant à nos fêtes , ce n'est pas aux François « à en faire un crime à leur souverain : elles sont « dans nos mœurs, et elles ont contribué à im- « primer à notre âge cette grandeur que le temps « n'effacera point. Nous sommes devenus là pre- « mière nation du monde par nos édiflces et par « nos jeux , comme le furent Jadis par les mêmes «pompes, les habitants d'un pays appelé la «Grèce.

« Le reproche relatif à l'accroissement de l'im- «p6t n'a aucun fondement raisonnable : nul « royaume ne paye moins à son gouvernement, « en proportion de sa fertilité , que la France.

« Il est malheureux qu'on ne puisse aussi facl- « lement nous Jastifler du reproche fait à notre « ambition. Mais , belliqueux Sauvage , tu le sais, « est-il beaucoup de guerres dont les motifs soient « équitables? Louis à révélé à la France le secret « de ses forces ; il a prouvé qu'elle se peut rire des « ligues de l'Europe jalouse. Après tout, les étran* « gers, qui cherchent à rabaisser notre gloire, « doivent cependant ce qu'ils sont à notre génie. « Louis est moins le législateur de la France que « celui de l'Europe. Descendez sur les rivages « d'Albion , pénétrez dans les forêts de la Germat nie , franchissez les Alpes ou les Pyrénées , par- « tout vous reconnottrez qu'on a suivi nos édits « pour la Justice , nos règlements pour la marine, « nos ordonnances pour l'armée, nos Institutions « pour la police des chemins et des villes : jusqu'à « nos mœurs et nos habits , tout a été servilement « copié. Telle nation qui, dans son orgueil, se « vanteaujourd'huidesésétablissements publics, « en a emprunté l'idée à notre nation. Vous ne « pouvez faire un pas chez les étrangers sans re- « trouver la France mutilée : Louis est venu « après des siècles de barbarie, et il a créé le « monde civilisé. »

« Après six Jours de voyage nous arrivâmes au bord de la grande eau salée. Nous passâmes

LE8 NATGHEZ.

une lune entière à attendre des vents favorables. Je contemplai avec étxMinenient œ port < qoi venoit d*étre construit dans le lac qni marche ', de même que J'avois vn cet antre ^ port dn lac imm<^lle ^ anqnel le manitou de la nécessité m*avoit •contraint de travailler. Je visitai les arsenaux et les bassins; le n*eus pas moins de sujet d'admirer le génie de ta nation dans ees arts nouveaux pour elle , que dans ceux où depuis longtemps die étoit exercée. Une activité générale régnoit dans le port et dans la ville : on voyoit sortir des vaisseaux qui emportoient des colonies aux extrémités du monde , en même temps que des flottes rapportoient à la France les richesses des terres les plus éloignées. Un matelot embrassolt sa mère sur la grève, au retour d'une longue course ; un autre reoevoit en s'embarquant les adieux de sa femme. Onse mille guerriers des troupes d'Areikoui ^ , cent soixante six mille enfants des mers, mille jeunes fils de vieux marins, instruits dans les hautes scienees de MIchabou ^ , eent quatre-vingt-dix-huit monstres nageants ? qui vomissoîent des feux par soixante bouches, trente galères dont je dois me souvenir, vous reodoiOQt alors les dominateurs des flots , comme vous étîes les maîtres de la terre.

« Enfin le Grand*Esprit envoya le vent du milieu du Jour qui nous étoit favorable : Tordre du départ est proclaflié; on s'embarque en tumulte. De petits cano^ nous portent aux grands navires ; nous arrivons sous leurs flancs ; nous y demeurons quelque temps balancés par la lame grossie : nous montons sur les nMu;hines flottantes à l'aide de cordes qu'on nous jette. A peine avons-nous atteint le bord que nos matelots, comme des oiseaux de la tempête , se répandent sur les vergues. La foudre ^ , sortant du vaisseau d'Ononthio , donne le signal au reste de la flotte : tous les vaisseaux, avec de longs efforts, arradient leur pied ^ d'airain des vases tenaces. La double serre ne s'est pas plutét déprîse de la chevelure de l'aMme qu'un mouvement se &it sentir dans le eorps entier du vaisseau. Les bâtiments se couvrent de leurs voiles : les plus basses, déployées dans toute leur largeur, s'arrondissent

' Rof^iefort

) L*Ooéao.

» Toulon.

« U Méditerranée.

^ Génie de la guerre.

* Génie de la mer.

'* VaitMOUKaeguwce.

* Le canon.

* L*&nepe.

comme de vastes cylindres ; les ploi éteién, comprimées dans leur milieu, renemblnt m mamelles gonflées d'une jeune mère. Le pavîUM sans tache de la France se déroule sar teshtlelnes harmonieuses du matin. Alors de la liMe épandue s'élève un chœur qui salue psr troii en d'amour les rivages de la patrie. A ee denier signal , nos coursiers marins déploient knn der< nières ailes, s'animent d'un souCBe ph» in^ tueux, et, s'excitant mutuellemeatdans lievrière, ils labourent à grand brait le ehapfài mers.

« Les transports de la joie ne desoosiRil point dans m<» cœur à œ départ de Is eootrâ des mille cabanes. J'avols perdu Atatai; je quitois Lopes; le pays des belliqueuses natioM èi Canada n'étoit pas edui qui m'avait vasalte: sorti presque enfant de la terre des sasssftis,fK retrouverois*je dans la hutte de mes afeo, s jamais les gikiies bienfaisants mt fetmMtâ de rentrer sous son éeores?

« La scène imposante que j'avols soosks jeu ' servoit à nourrir ma mélanooiie : je ne poaiw . me rassasier du spestaeie de i'Oeéan. lis fiWte j favorite, l^rscpie je voolois méditer dsnot iej jour, étoit la cabane grillée ' du grand oi^ éî notre navire , où je mimtois et m'asssyeia, doeilnant les vagues au-dessous de moi. La aoit,» fermé dans ma couche étroite , je prêtais remtte au bruit de Teau qui couloit le long da M'ie n'avoisqu'à d^ioyer le bras pour atteiatede mon Ut à mon eeroueil.

« Cependant le cristal des eaux queaoas avoieBt

donné les rochers de la^France otmasufài^ s'altérer. On résolut d'aborder aux fies dod kû desquelles les vaisseaux se trouvoisatalors. Nms saluons les génies de ces terres propiseii aoiii laissons derrière nous Fayal enivrée de ses vioS) Teroère aux moissons parfumées, Saata-CrV' qui ignore les forêts, et Ploo doiil la tête porte une chevelure de feu. Comme une troupe de colombes passagères, notre flotte vleat picyer^ ailes sous les rivages de la plus soiitaiie desfiltei de l'Océan.

« Quelques marins étant descendus à terre, jo les suivis ; tandis qu'ils s'arrètoientaa boA d'soe source , je m'égarai sur les grèves^t je psrnssà l'entrée d'un bois de figuiers sauvages : la okt se brisoit en gémissant à leurs pie4s, et dstf leurs cimes on entendoit le sifDemeot aiide do

> Uhooe. Af»

LIVBË VU.

tent du nord. Saisi de Je ne lals qnelle horreur, | je pénètre dans l'épaisseur de ce bols, à travers les sables blancs et les joncs stériles. Arrivé à l'extrémité opposée , mes yeux découvrent une statue portée sur un cheval de bronze : de sa main droite elle montroit les régions du couchant' .

« rapproche de ce monument extraordinaire. Sur sa base baignée de Técume des flots étolent gravés des caractères inconnus : la mousse et le salpêtre des mers réngeoient la surface du bronse antique ; l'alcyon perché sur le casque du colosse y Jetoit , par Intervalles , des voix langoureuses ; des eoquillages se collolent aux flancs et aux crins du coursier, et lorsqu'on approehoit l'oreille de les naseaux ouverts, on croyolt ouïr des rumeurs eoafiises. Je ne sais si jamais rien de plus étonnant 8*est présenté à la vue et à Timagination d!aD mortel.

« Quel dieu ou quel hommeélevaoemonumciit? quel siècle , tiuelle nation le plaça sur ces rivage8?qu'enseigne«t-ll par sa main déployée? Veutil prédire quelque grande révolution sur le globe, laquelle viendra de Toccident? Est-ce le génie taéme de ces mers qui garde son empire et menace quicomiue oseroit y pénétrer?

« A l'aspect de ce monument , qui ra'annonçoit on noir ooéao de siècles écoulés , Je sentis Timpuislance et la rapidité des jours de l'homme. Tout nous échappe dans le passé et dans l'avenir ; sortis do néant pour arriver au tombeau, à peine connoisBons-noufl le moment de notre existence.

« Je m'empressai de retourner aux vaisseaux , ctde raconter à Onontlilo la découverte que j'avois faite. Il se pr^roit à visiter avec mol cette merveille, mais une tempête s'éleva, et la flotte fut obligée de e^gner la haute mer.

« BlentAt cette flotte est dispersée. Demeuré seul et chassé par le souffle du midi, notre vals- Kau, pendant douae nuits entières, vole sur les tagoes troublées. Nous arrivons dans ces parages oô Michaboo fait paître ses innombrables troupeaux *. Une brume froide et humide envel<^pe la mer et le del; les flots glapissent dans les ténèbres : un bourdonnement continu sort ûçs cordages du vaisseau , dont toutes les voiles sont pbyées; la lame couvre et découvre sans cesse le pont inondé ; des feux rinisires voltigent sur les vergues, el, en dépit de nos efforto, la houle qui grossit nous pousse sur l'tle des Esquimaux K

< TMMm hMurtaiw.

* Le banc de Tene-Jfeave.

• Tent-lleavê.

« J'avois, 6 mon flis, été coupable d'un souhait téméraire : j'avois appelé de mes vœux le spectacle d'une tempête. Qu'il est insensé celui qui désire être témoin de la colère des génies! Déjà nous avions été le jouet des mers, autant de jours qu'un étranger peut en passer dans une cabane, avant que son hôte lui demande le nom de ses aïeux t le soleil avoit disparu pour la sixième fols. La nuit étoit horrible : J'étois coucha dans mon hamac agité; je prétois l'oreille aux coups des vagues qui ébranloient la structure du vaisseau : tout à coup j'entends courir sur le pont, et des paquets de cordages tomber ; j'éprouve en même temps le mouvement que l'on ressent lorsqu'un vaisseau vire de bord. Le couvercle de l'entre^pont s'ouvre et une voix appelle le capitaine. Cette voix solitaire, au milieu de la nuit et de la tempête , avoit quelque chose qui fàlsoit frémir. Je me dresse sur ma couche ; il me senit>ie ouïr des marins discutant le gisement d'une terre que l'on avôit en vue. Je monte sur le pont : Ononthio et les passagers s'y tfouvoient déjà rassemblés.

« En mettant la tète hors de rentre-pont. Je Aïs frappé d'un spectacle affreux , mais sublime. A la lueur de la lune , qui sortolt de temps en temps des nuages , on découvrait sur les deux bords du navire , à travers une brume Jaune et immobile , des cotes sauvages. La mer éievoit ses flots comme des monts dans le canal où noua étions engouffrés. Tantôt les vagues te cou vrotent d'écume et d'étincelles ; tantôt elles n'offroient plus qu'une surface huileuse , marbrée de taches noires, cuivrées ou verdâtres, selon la couleur des bas-fonds sur lesquels elles mugissoient : quelquefois une lame monstrueuse venoit roulant sur elle-même sans se briser, comme une mer qui envahirolt les flots d'une autre mer. Pendant un moment le bruit de TaMme et celui des vents étolent confondus; le moment d'après, on dlstinguoit le fracas des courants , le sifflement dos rédfii , la triste voix de la lasie lointaine. De la concavité du bâtiment sortoient des bruits qui féisoient batbre le ottur au plus intrépide. La proue du navire coupeft la masse épaisse des vagues avec un froissement affreux , et, au gouvernail , des torrents d'eau s'écoulolent en tourbiffonnant comme au débeiDché d'une éduse. Au milieu de ce ftticas, rien n'étoit peut-être phis alarmant qu'un murmure sourd , pareil à celui d'un vase quiae remplit.

LES NATCBEZ.

« Cependant des cartes, des compas, des instruments de toutes les sortes, étoient étendus à nos pieds. Chacun parioit diversement de cette terre où étoit assis sur un écueii le génie du naufrage. Le pilote déclara que le naufrage étoit inévitable. Alors Taumônier du vaisseau lut à haute voix la prière cpi porte, dans un tourbillon, l*âme du marin au Dieu des tempêtes. Je remarquai que des passagers alloient chercher ce qu'ils avoient de plus précieux , pour le sauver : Tespérance est comme la montagne Bleue dans les Florides : de ses hauts sommets le chasseur découvre un pays enchanté, et il oublie les précipices qui l'en séparent. Moi et les autres chefs sauvages, nous primes un poignard pour nous défendre , et un fer tranchant pour couper un arc et tailler une flèche. Hors la vie qu'avions-nous à perdre? Le flot qui nous Jetoit sur une côte inhabitée nous rendoit à notre bonheur-: l'homme nu saluoit le désert et rentroit en possession de son empire.

« Il ^ut à la souveraine Sagesse de sauver le vaisseau ; mais la mémo vague qui le poussa hors des écueils emporta l'un de ses mâts et me Jeta dans l'abime : j'y tombai comme un oiseau de mer qui se précipite sur sa proie. En un clin d'œil le vaisseau, chassé par les vents, parut à une immense distance de moi; il ne pouvoit s'arrêter sans s*exposer une seconde fois au naufrage , et 11 fut contraint de m'abandonner. Perdant tout espoir de le rejoindre. Je commençai à nager vers la côte éloignée. >

Page 1