LIVRE vm
poar leur hospitalité , leur justiee , leur piété et poar la âoaoeor de leors mœurs.
• Ces peuples habitent des prairies entre les eaux du Missouri et du Meschaeebé, sans chef et sans loi; ils paissent de nombreux troupeaux dans les savanes.
« Aussitôt qu*ils apprirent l'arrivée d'un étranger, ils accoururent et se disputèrent le bonheur de me recevoir. Nadoué , quioomptoit six garçons et un grand nombre de gendres , obtint la préférence; on déclara qu'il la méritoit comme le plus juste des Sioux et le plus heureux par sa couche. Je fus introduit dans une tente tle peaux de buffle, ouverte de tous côtés , supportée par quatre piquets, «t dressée au bord d'un courant d eau. Les autres tentes , sous lesquelles on apercevoît les joyeuses familles, étoient distribuées çà et là dans les plaines.
■ Après que les femmes eurent lavé mes pieds, on me servit de la crème de noix et des gâteaux de malomines. Mon hôte ayant fait des libations de lait ^t d'eau de fontaine au paisible Tébée , génie pastoral de ces peuples , conduisit mes pas àunlit d^herbe, recouvert de la toison d'une ehèvre. Accablé de lassitude , je m'endormis au bruit des vœux de la famille hospitalière, aux chants des pasteurs , et aux rayons du soleil couchant , qui , passant horizontalement sous la tente , fermèrent avec leurs baguettes d'or mes paupières appesanties.
> Le lendemain je me préparai à quitter mes hôtes; mais il me fut impossible de m'arracher à leurs sollicitations. Chaque famille me voulut donner une fête. Il fallut raconter mon histoira, que Ton ne se lassoit point d'entendre et de me faire répéter.
« De toutes les nations que J'ai visitées , celleci m'a paru la plus heureuse : ni misérable comme le pécheur du Labrador, ni cruel comme le chas- Kur du Canada , ni -esclave comme Jadis le Natchez, ni corrompu comme l'Européen , le Sioux réunit tout ce qui est désirable chez l'homme sauvage et chez l'homme policé. Ses mœurs sont douces comme les plantes dont il se nourrit ; il ftïit les hivers, et, s'attachant au printemps, il ^aduit ses troupeaux de prairie en prairie : *inslla voyageuse des nuits, la lune, semble garder dans les plaines du ciel les nuages qu'elle nène avec elle ; ainsi l'hirondelle suit les fleurs et les beaux Jours ; ainsi la Jeune fille, dans ses Spacieuses chimères, laisse errer ses pensées de
CHATBAUBRIAMI. — TOVE IT.
rivages en rivages et de félicités en félicités.
« Je pressois mon hôte de me permettre de retourner à la cabane de mes aïeux. Un matin , au lever du soleil , je fus étonné de voir tous les pasteurs rassemblés. Nadoué se présente à moi avec deux de ses fils , et me conduit au milieu des anciens : ils étoient assis en cercle à l'ombre d'un petit bocage d'où l'on découvroit toute la plaine. Les jeunes gens se tenoient debout autour de leurs pères.
« Nadoué prit la parole et me dit : « Chactas , « la sagesse de nos vieillards a examiné ce qu'il y ff avoit de mieux pour la nation des Sioux. Nous « avons vu que le manitou de nos foyers n'alloit « point avec nous aux batailles , et qu'il nous « livroit à l'ennemi , car nous ignorons les arts « de la guerre. Or, vous avez le cœur droit; « l'expérience des hommes a rempli votre âme « d'excellentes choses : soyez notre chef, défen- « dez-nous; régnez avec la Justice. Nous quitte- R rons pour vous les coutumes des anciens Jours ; « nous cesserons de former des familles isolées ; « nous deviendrons un peuple: parla vous acquer- « rez une gloire immortelle.
« Or voici ce que nous ferons : vous choisirez « la plus belle des filles des Sioux. Chaque fa- « mille vous offrira quatre génisses de trois ans « avec un fort taureau, sept chèvres pleines, « cinquante autres donnant déjà une grande « al)ondance de lait, et six chiens rapides qui « pressent également les chevreuils, les cerfs et « toutes les bétes fauves. Nous Joindrons à ces « dons quarante toisons de buffles noirs pour « couvrir votre tente. En voyant vos grandes ri- « chesses , nul ne pourra s'empêcher de vous ré- «c puter heureux. Que les génies vous gardent de « rejeter notre prière I Votre père n'est plus ; « votre mère dort avec lui. Vous ne serez qu'un « étranger dans votre patrie. Si nous allions « vous maudire dans notre douleur, vous savez « que le Grand-Esprit accomplit les malédictions « prononcées par les hommes simples. Soyez « donc touché de notre peine et entendez nos pa- • rôles. »
« Frappé des flèches invisibles d'un génie , Je demeurai muet au milieu de l'assemblée. Rompant enfin le silence, Je répondis : « 0 Nadoué , « que les peuples honorent 1 Je vous dirai la vérité « toute pure. Je prends à témoin les manitous « hospitaliers du foyer où Je reçus un asile, que « la parole du mensonge n*a Jamais souillé mes
LES NÂTGHEE.
<i lèvres : vons voyez si Je suis txniché. Sioox des « savanes! Jamais l'accueil que J'ai reçu de vous « ne sortira de ma mémoire. Les préseats que « vous m'offrez ue pourroient être njetés par au- « cun homme qui auroit quelque sens; mais Je suis « un infortuné condamné à errer sur la terre. « Quel charme la royauté m*offriroit-elle? Crai- « gnez d'ailleurs de vous donner un maître; un « Jour vous vous repentiriez d'avoir abandonné <« la liberté. Si d'iiyustes ennemis vous attaquent « implorez le delf>il vous sauvera, car vos mœurs « sont saintes.
« 0 Sioux ! puisqu'il est vrai que Je vous ai ■ inspiré quelque pitié, ne retenez plus mes pas; « conduisez-moi aux rives du Meschacebé ; don- « nez-moi un canot de cyprès : que je descende à « la terre des sassafras. Je ne suis point un mé- « chant que les génies ont puni pour ses crimes ; « vous n*avez point à craindre la colère du Grand- « Esprit en favorisant mon retour. Mes songes, « mes veilles, mon repos, sont tout remplis des " images d'une patrie que Je pleure sans cesse. Je « suis le plus misérable des chevreuils des bois ; « ne fermez pas l'oreille à mes plaintes. »
' Les bergers furent attendris : le Grand-Esprit les avoit faits compatissants. Quand le murmure de la foule eut^cessé , Nadoué me dit : « Les hom- « mes sont touchés de vos paroles, et les génies « le sont aussi. Nous vous accordons la phrogue du « retour. Mais contractons d'abord l'alliance : « rassemblons des pierres pour en faire un haut « lieu, et rangeons dessus. »
• Or cela fut fait comme il avoit été dit : le manitou de Nadoué , celui des Sioox , celui des Natchez, reçurent le sacrifice. L'alliance accomplie et trouvée parfaitement belle par les pasteurs, je marchai avec eux pendant six Jours pour arriver au Meschacebé; mon cœur tressailloit en approchant. Du plus loin que Je découvris le fleuve, Je me mis à courir vers lui ; Je m'y élançai comme un poisson qui , écha^^ du filet , retombe plein de Joie dans les flots. Je m'écriai en portant à ma bouche l'eau sacrée :
« Te voilà donc enfin , 6 fleuve qui coules dans « le pays de Chactas ! fleuve où mes parents me « plongèrent en venant au monde I fleuve où je « me Jouois dans mon enfance avec mes jeunes « compagnons! fleuve qui baignes la cabane de « mon père et rarbi*e sous lequel Je fus nourri I « Oui, Je te recnnnois! Voilà les osiers pliants > qui croissent dans ton lit aux Natchez , et que
• J'avds aeooutanié de tresser en eoiMneft;' « les roseaux dont les nœuds me servoiait de « coupe. C'est Uen encore le goût et la dooceor « de ton onde, et cette couleur qui resaemMeà « celle du lait de nos troupeaux. ^
« Ainsi Je parlois dans mon transport, et les délices de la patrie oouloient d^ dans m» cœur. Les Sioux , doués de simplicité et de joitice , se réJouiifôDient de mon bonheur. J'Mnbra»sai Nadoué et sesflls;Je souhaitai toutes sortesde dons à mes hôtes, et entrant dans ma pirogve chargée de présents , Je m'abandonnai sa com du Meschacebé. Les Sioux rangés sur la rire ne saluoient du geste et de la voix; moi-même je les regardois en faisant des signes d'aéieo, et priant les génies d*accorder leur faveur à cette nation innocente. Nous continuâmes de ixwi donner des marques d'amour Jusqu'au détov d'un promontoire qui me déroba la vue des pasteurs ; mais J'entendois encore le sondelteorsToix affoiblies, que les brises dispersoieni sur leseaox, le long des rivages du fleuve.
« Maintenant chaque heure me rapprocboitde ce champ paternel dont J'étois absent depuis tant de neiges. J'en étois torti sans expérience, dus ma dix-septième lune des fleurs; J'allols y mtretr dans ma trente-troisième feuille tombée, et plein de la triste connoissance des houfflM. Que d'aventures éprouvées ! que de régions pircourues! que de peuples les pas de mes mal' heurs avoient visités! Ces i-éflexions ronloieot dans mon esprit , et le counint entralnoit ni nacelle.
« Je firanchis l'embouchure du Missouri. Je fis à Torient le désert des Çasquias et des Tamaronss qui vivent dans les républiques unies; &Q cnfluent de l'Ohio , fils de la montagne Alieghany et du fleuve Monhougohalla , J^aperçus le ps)^ des Chéroquols qui sèment comme l'Ettropées, et des Wabaches , toujours en guerre atec les Illinois. Plus loin Je passai la rivière MaDche fréquentée des crocodiles , et l'Akensas qvl > Joint au Meseliacebé par la rive ocddenttic J« remarquai à ma gauche la contrée des Chicasw venus du midi et celle des Yaxous cotoreitrt des montagnes ; à ma droite Je laissai les SéloBis ci les Panimas qui boivent les eaux du del et tivent sous des lataniers. Enfin je découvris li cimedes hauts magnoliais qui couronnent le village des Natchez. Mes yeux se troublèrent, mon ta^ flotta dans mon sein : Je tombai sans monveneat