‹ Œuvres complètes de M. le vicomte de Chateaubriand (volume 4)Chapitre 131 sur 170 · LIVRE Vin · texte numérisé non relu

LIVRE Vin

tj s'élevoit uae lem héve et nue (pi n'offroU i*aiie morm «leoession de baies solitaires et de \fê déebamés. Nous eherehioDS quelquefois un itle dans des trous de ro^ers^ d'où les aigles lariiis s'envoloieiit avec de grands cris. J'écouù alors le bruit des vents répétés par les échos I la caverne ^ et le gémissement des glaces qui I fendoient sur li| rive.

« Et cependant, mon Jeune aroi, il est quelquesis un charme a ces réglons désolées. Rien ne te eut donner une idée du moment où le soleil , ouchant la terre, sembloit rester immobile, et emontoit ensuite dans le ciel, au lieu de descen- Ire sous Tborizon. Les monts revêtus de neige , es vallées tapissées de la mousse blanche que iMToutent lea rennes, les mers couvertes de babines et semées de glaces flottatites; toute cette Boène , éclairée comme à la fois par les feux du couchant et par la lumière de Taurore , brilloit des plus tendres et des plus riches couleurs : on nesavoit si on assistoit à la création ou à la fini du monde. Un petit oiseau, semblable à celui qui diante la nuit dans tes bois, faisoit entendre uii ramage plaintif. L'amour amenoit alors le sau4 ^age Esquimau sur le rocher où Tattendoit sal compagne : ces noces àe Thomme aux dernières | bornes de la terre n'étoient ni sans pompe ni sansi félicité.

> Mais bientôt à une clarté perpétuelle succéda une nuit sans fin. IJn soir le soleil se coucha et ne se leva plus. Une aurore stérile , qui n'enfanta point Tastre du jour, parut dans le septentrion. Nous marchions à la lueur du météore dont les flammes mouvantes et livides s'attachoient à la voûte du ciel comme à une surface Qnctueuse. " Les neiges descendirent; les daims, les carribous, les oiseaux même disparurent : on voyoit tous ces animaux passer et retoarner vers le inidi : rien n'étoit triste comme celte migration qni laissoit l'homme seul. Quelques coups de foudre qui se prolongeoient dans des solitudes où aucun être animé ne les pouvoit entendre , semblèrent séparer les deux scènes de la vie et de la mort. La mer fixa ses flots ; tout mouvement <^^ssa , et au bruit des glaces brisées succéda un rilence universel.

« Aussitôt mes hôtes s'occupèrent à bâtir des ^banes de neige : elles se composoient de deUx ^ troisèhambres qui communlquoient ensemble 1^ des espèces de portes abaissées Une lampe ^ pierre , remplie dhuile de baleine , et dont la

mèche étolt faite d'une mousse séchée , servoit à la fois à nous récluiuffer et à cuire la chair des .veaux marins. La voûte de ces grottes sans air fondoit en gouttes glacées ; on ne pouvoit vivre qu*en se pressant les uns contre les autres , et en s'abstenant, pour ainsi dire 9 de respirer. Mais la faim nous forçoit encore de sortir de ces sépulcres de frimas : il falloit aller aux dernières limites de la mer gelée épier les troupeaux de Michabou.

« Mes hôtes avoient alors des Joies si sauvages , que J'en étois moi-même épouvanté. Après une longue abstinence, avions-nous dardé un phoque , on le traf noit sur la glace : la matrone la plus expérimentée montolt sur l'animal palpitant , lui ou vroit la poitrine , lui arrachoit le foie , et en buvoit l'huile avec avidité. Tous les hommes, tous les en&nts se Jetoient sur la proie , la déchiroient avec les dents, dévoroient les chairs crues ; les chiens, accourus au banquet, en partageoient les restes , et léchoient le visage ensanglanté des enfants. Le guerrier vainqueur du nM>nstre recevoit une part de la victime plus grande que celle des autres; et lorsque, gonflé de nourriture, il ne se pouvoit plus repaître, sa femme , en signe d'amour, le forçoit encore d'avaler d'horribles lambeaux qu'elle lui enfonçoit dans la bouche. Il y avoit loin de là, René, à ma visite au palais de tes rois, et au souper chez l'élégante ikouessen.

« Un chef des Esquimaux vint à mourir; on le laissa auprès de nous, dans une des chambres de la hutte où l'humidité causée par les lampes amena la dissolution du corps. Les ossements humains , ceux des dogues et les débris des poissons , étoient jetés à la porte de nos cabanes ; l'été, fondant le tombeau de glace qui croissoit autour de ces dépouilles, les laissoit péle-méle sur la terre.

n Un Jour nous vîmes arriver sur un traîneau , que tiroient six chiens à longs poils , une famille alliée à celle dont J*étois l'esclave. Cette famille retourna bientôt après aux lieux d'où elle étoit venue ; mon maître l'accompagna et m'ordonna de le suivre.

« La tribu d'Esquimaux chez laquelle nous arrivâmes n'habitoit point, comme la nôtre , dans des cabanes de neige ; elle s'étoit retirée dans une grotte dont on fermoit l'ouverture avec une pierre. Commue on voit , au commencement de la lune voyageuse, des corneilles se réunir en bataillons dans quelque vallée , ou comme des four-

LES NATGHEZ.

mis se retirent soas ane raolne de chêne , ainsi cette nombreuse tribu d'Esquimaux étoit réfugiée dans le souterrain.

« Je fis le tour de la salle , pour chercher quelques vieillards qui sont la mémoire des peuples : le Grand-Esprit lui-même doit sa science à son éternité. Je remarquai un homme âgé , dont la tête étoit enveloppée 'dans la dépouille d'une l)éte sauvage. Je le saluai en lui disant : « Mon père ! » Ensuite j'fgoutai : « Tu as beaucoup honoré tes « parents , car Je vois que le ciel t'a accordé une « longue vie. En faveur de mon respect pour tes il aïeux, permets-moi de m'asseoir sur la natte ft à tes côtés. Si je sa vois où une douce mort a dé- « posé les os de tes pères , Je te les aurois apportés t pour te réjouir. »

« Le vieillard souleva son bonnet de peau d'ours, et me regarda quelque temps, en méditant sa réponse. Non , le bruit des ailes de la cigogne qui s'élève d'un l>ocage de magnolias dans le ciel des Florides est moins délicieux à roreiUe d'une vierge , que ne le furent pour moi les paroles de cet homme , lorsque Je retrouvai sur ses lèvres , dans l'antre des affreux Esquimaux , le langage du prêtre divin des bords de la Seine.

« Je suis flis de la France , me dit le vieillard : « lorsque nous enlevâmes aux enfants d'Albion « les forts bâtis aux confins du Labrador, je sui- « vois le brave dlberville. Ma tendresse pour « une Jeune fille des mers me retint dans ces « régions désolées , où J'ai adopté les mœurs et la « vie des aïeux de celle que J'aimois. »

« Tels que dans les puits des savanes d'Atala on voit sortir des canaux souterrains Thabitant des ondes, brillant étranger que l'amour a égaré loin de sa patrie, ainsi, 6 Grand-Esprit! tu te plais à conduire les hommes par des chemins qui ne sont connus que de ta providence. René , on trouve les guerriers de ton pays chez tous les peuples : les plus civilisés des hommes, ils en deviennent , quand ils le veulent , les plus barbares. Ils ne cherchent point à nous policer, nous autres Sauvages ; ils trouvent plus aisé de se faire Sauvages comme nous. La solitude n'a point de chasseurs plus adroits, de combattants plus intrépides ; on les a vus supporter les tourments du cadre de feu * avec la fortitude des Indiens mêmes, et malheureusement devenir aussi cruels que leurs bourreaux. Seroit-ce que le dernier degré de la civilisation touche à la nature? Seroit-

' Lrs toonnenls que Ton fait subir «ax prisonniers de guerre.

ce que le François possède une sotte de gMe universel qui le rend propre à toutes la vies, à tous les dimats? Yollà ce que pourrdt seole décider la sagesse 4u père Aubiy, ou duehrfâeh prière ' qui corrigea l'orgueil de monignonnee.

« Je passai la saison des neiges dans la sodélR du vieillard demi-sauvage , à m'instruiredetoit ce qui regardoit les lois ou plutôt les mœurs des peuples au milieu desquels J*habitois.

a L'hiver flnissoit ; la lune avoit regardé trois mois , du haut des airs , les flots fixes et moeb qui ne réfléchissoient point son image. Une pile aurore se glissa dans les réglons du mldi^ et s'é* vanouît : elle revint , s'agrandit et se colora. Us Esquimau, envoyé à la découverte, noosqh prit , un matin , que le soleil alloit paroltre; doo sortîmes en foule du souterrain pour saluer kpèn de la vie. L'astre se montra un moment à horizon , mais il se replongea soudain dans la nuit, comme un Juste qui, élevant sa tête rayonDUte du séjour des morts, se recoucheroit dans su tombeau à la vue de la désolation de ta tore: nous poussâmes un cri de Joie et de deail. 1 « Le soleil parcourut peu à peu un plus long chemin dans le ciel. Des brouillards oooTrirent la terre et la mer. La surface solide des fleoTei se détacha des rivages ; on entendit pour premier bruit le cri d'un oiseau; ensuite quelques nos* seaux murmurèrent : les vents retrouvèreot la voix. Enfin les nuages amassés dans les airs crevèrent de toutes parts. Des cataractes d'ooe eau troublée se précipitèrent des montagnes; des monceaux de neiges tombèrent avec fracas des rocs escarpés : le vieil Océan , réveillé an foad de ses abîmes , rompit ses chaînes , secoua sa t^ hérissée de glaçons, et, vomissant les flots renfermés dans sa vaste poitrine^ répandit sarses rivages les marées mugissantes.

« A ce signal les pécheurs du Labrador quittèrent leur caverne et se dispersèrent : chaque couple retourna à sa solitude pour bâtir son dooveau nid et chanter ses nouvelles amoun. £1 moi , me dérobant par la fuite à mon maître, je m'avançai vers les régions du midi et do couchant , dans l'espoir de rencontrer les sources de mon fleuve natal.

« Après avoir traversé d'immenses déserts et vécu quelques années chez des hordes errantes, J'arrivai chez lesSioux, hommes chéris des gàûes

' Fénelon.

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