LETTRE DE RENÉ A CÉLUTA
Au désert, la tr^nte-deuiJème neige d« ma naltsanoe.
« Je comptois vous attendre aux Natchez; j'ai été obligé de partir subitement sur un ordre des sacbems. J'ignore quelle sera l'issue de mon voyage : il se peut faire que Je n^ vous revoie plus. J'ai dû vous parottre si bizarre, que Je serois fâché de quitter la vie sans m'étre Justifié auprès de vous.
« J ai reçu de l'Europe, à mon retour de la Nouvelle-Orléans , une lettre qui m'a appris l'accomplissement de mes destinées : J'ai raconté mon histoire à Chactas et m père Souël : la sagesse et la religion doivent seules la connoitre.
« Un grand malheur m'a frappé dans ma première Jeunesse ; ce malheur m'a fait tel que vons m*aves vu. J'ai été aimé, tf»p aimé : l'ange qui m'environna de sa tendresse mystérieuse ferma pour Jamais, sans les tarir, les sources de mon
« existence. Tout amour me fit horreur : un mo- « dèle de femme étoit devant moi , dont rien ne « pouvoit approcher; intérieurement consumé de « passions, par un contraste inexplicable Je suis « demeuré glacé sous la main du malheur.
« Géiuta , il y a des existences si rudes qu'elles « semblent accuser la Providence et qu'elles corci rigeroient de la manie d*étre. Depuis le com- « mencement de ma vie, je n'ai cessé de nourrir « des chagrins : j'en portois le germe en moi, « comme Tarbre porte le germe de son fruit. Un « poison inconnu se méloit à tous mes senti- « ments : je me reprochois jusqu'à ces joies nées « de la jeunesse, et fugitives comme elle.
« Que fais-je & présent dans le monde, et qu'y « faisois-jeauparavant?j'étois toiyoursseul, alors même que la victime palpitoit encore au pied de Tautel. Elle n'est plus, cette victime; mais le tombeau ne m'a rien ôté; il n*est pas plus inexorable pour moi que ne Tétoitle sanctuaire. Néanmoins je sens que quelque chose de nécessaire à mes jours a disparu. Quand je devrois me r^ouir d*une perte qui délivre deux âmes, je pleure; je demande, comme si on me Tavoit ravi, ce que je ne devois jamais retrouver ; je désire mourir; et, dans une autre vie, une séparation qui me tue n'en continuera pas moins Téternité durante.
« L'éternité! peut-ôtre, dans ma puissance d'aimer, ai-jecompris cemotincompréhensible. Le ciel a su et sait encore , au moment même où ma main agitée trace cette lettre, ce que je pouvois être : les hommes ne m*ont pas connu. « J^écrîs assis sous Tarbre du désert, au bord d'un fleuve sans nom, dans la vallée où s'élèvent les mêmes forêts qui la couvrirent lorsque les temps commencèrent. Je suppose, Géiuta, que le cœur de René s'ouvre maintenant devant toi : vois-tu le monde extraordinaire qu'il ren-
ferme? II sort de ce cœur des flammes qui manquent d'aliment, qui dévoreroient la création sans être rassasiées, qui te dévoreroient toi-même. Prends garde, femme de vertu! recule devant cet abtme : laisse-le dans mon sein ! Père tout-puissant , tu m'as appelé dans la solitude ; tu m'as dit : René ! René ! qu'as-tu fait de ta sœur? Suiis-je donc Ca!n ? »
CONTINDBB AU LEVEB DB l'aUROBB.
« Quelle nuit j'ai passée I Créateur , je te rends grAces ; j'ai encore des forces , puisque mes
« yeux revoient la lumière que tu as laite! Sam « flambeau pour éclairer ma course , j'errois dans « les ténèbres : mes pas , comme intelligoiti « d'eux-mêmes, se frayoient des sentiers àtraTcn « les lianes et les buissons. Je cberchoisœquioie « fuit ; je pressois le tronc des chênes ; mes bns « avoient besoin de serrer quelque chose. J*u « cru , dans mon délire , sentir une éoorce aride « palpiter contre mon cœur : un degré de chaleur « de plus et j'animois des êtres insensibles.
• Le sein nu et déchiré , les cheveux trempés «de la vapeur de la nuit, je croyois voir sue « femme qui se jetoit dans mes bras; elle ne « disoit : viens échanger des feux avec mm, et « perdre la vie 1 mêlons des voluptés à la mort! « que la voûte du ciel nous cache ea tomburt
• sur nous.
« Géiuta , vous me prendrez pour un insensé : « je n'ai eu qu'un tort envers vous , c'est de tmb <t avoir liée à mon sort. Vous savez si René a ré- « sisté , et a quel prodige d'amitié il a cru devoir « le sacrifice d'une indépendance , qui do moîDi «( n'étoit funeste qu'à lui. Une misère hicngnnde <t m'a ôté la joie de votre amour, et le bonheor « d'être père : j'ai vu avec une sorte d'épouvante « que ma vie s'alloit prolonger au delà de moi. « Le sang qui fit battre mon cœur doolooreoi « animera celui de ma fille : je t'aurai transmis, R pauvre Amélie, ma tristesse et mes malheurs! « Déjà appelé par la terre , je ne protégerai point 'i les jours de ton enfance ; plus tard je ne verrai n point se développer en toi la douce image de ta « mère , mêlée aux charmes de ma sœur et aux n grâces de la jeunesse. Ne me regrette pas : dans <« l'âge des passions j'aurois été un mauvais guide.
« Céluta, je vous recommande particulièrement
t Amélie : son nom est un nom fatal. Qu'elle ne « soit instruite dans aucun art de l'Europe; que « sa mère lui cache l'excès de sa tendresse : il « n'est pas bon de s'accoutumer à être trop aimé. « Qu'on ne parle jamais de moi à ma fille; elle « ne me doit rien : je ne souhaitois pas lui donner « la vie,
<t Que René reste pour elle un homme inoonnn, « dont l'étrange destin raconté la fiisse rêver sans «c qu'elle en pénètre la cause : je ne veux être à « ses yeux que ce que je suis, un pénible songe.
« Céluta, il y a dans ma cabane des papieis « écrits de ma main : c'est l'histoire de mon cŒur; « elle n'est bonne à personne, et personne ne la « comprendroit : anéantissez ces chimères.
LES NATCHEZ
« BetODrnez sous le toit fraternel ; brûlez celui que j'ai élevé de mes mains ; semez des plantes parmi ses cendres ; rendez à la forêt Théritage que J'avois envahi. Effacez le sentier qui monte de la rivière à la porte de ma demeure ; je ne veux pas qu'il reste sur la terre la moindre trace de mon passage. Cependant j'ai écrit un nom sur des arbres, dans la profondeur des bob : il seroit impossible de le retrouver ; qu'il croisse donc avec le chêne inconnu qui le porte : le chasseur indien s'enfuira à IfiL vue de ces caractères gravés par un mauvais génie.
« Donnez mes armes à Outougamiz; que cet homme sublime fasse , en mémoire de moi , un dernier effort : qu'il vive. Ghactas me suivra, s'il ne m'a devancé.
« Si enfin , Géluta , je dois mourir, vous pourrez chercher après moi l'union d'une âme plus égale que la mienne. Toutefois ne croyez pas désormais recevoir Impunément les caresses d'un autre homme; ne croyez pas que de foibles embrassements puissent effacer de votre âme ceux de René. Je vous ai tenue sur ma poitrine au milieu du désert , dans les vents de Torage, lorsque , après vous avoir portée de l'autre c^té d'un torrent, j'aurois voulu vous poignarder pour ftxer le bonheur dans votre sein, et pour me punir de vous avoir donné ce bonheur. Cest toi, Être suprême, source d'amour et de beauté ; c'est toi seul qui me créas tel que je suis , et toi seul me peux comprendre I Oh ! que ne me suls-je précipité dans les cataractes au milieu des ondes écumantes 1 je serois rentré dans le sein de la nature avec toute mon énergie. Oui, Céluta, si vous me perdez, vous resterez veuve : qui pourroit vous environner de cette flamme que je porte avec moi , même en n'aimant pas? Ces solitudes que je rendois brûlantes vous parottroient glacées auprès d'un autre époux. Que chercheriez-vous dans les bois et sous les ombrages? Il n'est plus pour vous d'illusions, d'enivrement, de délire : je t'ai tout ravi en te donnant tout , ou plutôt en ne te donnant rien , car une plaie incurable étoit au fond de mon âme. Ne crois pas , Géluta , qu'une femme à laquelle on a fait des aveux aussi cruels, pour laquelle on a formé des souhaits aussi odieux que les miens; ne crois pas que cette femme oublie jamais l'homme qui l'aima de cet amour ou de cette haine extraordinaire.
« Je m'ennuie de la vie ; Tennui m*a to!\|ours
« dévoré : ce qui intéresse les autres hommes « ne me touche point. Pasteur ou roi, qu'aurois-je " fait de ma houlette ou de ma couronne? Je se- « rois également fatigué de la gloire et du génie, A du travail et du loisir, de la prospérité et de « l'infortune. En Europe, en Amérique, la société « et la nature m'ont lassé. Je suis vertueux sans « plaisir ; si j'étois criminel , je le serois sans re- «« mords. Je voudrois n'être pas né, ou être à ja- « mais oublié.
« Que ce soit ici un dernier adieu , ou que je «doive vous revoir encore, Céluta, quelque « chose me dit que ma destinée s'accomplit ; si ce « n'est pas aujourd'hui même , elle n'en sera que « plus funeste : René ne peut reculer que vers « le malheur. Regardez donc cette lettre comme <c un testament. »
La lecture étoit achevée que Géluta ne relevoit point sa tête, qui s'étoit penchée sur son sein : toute la sagacité de Mila n'avoit pas sufA pour expliquer le collier ; toute la religion du missionnaire n'avoit pu pénétrer le sens de la lettre; mais le cœur d'une épouse l'avolt mieux compris : rien n'est intelligent comme l'amour malheureux. Céluta apprenoit qu'elle n'étoit point aimée; qu'un lien paternel ne lui avoit pas même attaché René ; qu'il y avoit, dans l'âme de cet homme, du trouble, presque du remords, et qu'il se repentoit d'un malheur comme on se repentiroit d'un crime.
Géluta releva lentement son front abattu : « Allons , dit-elle , mon mari est encore plus in« « fortuné que je ne le supposois; un méchant « esprit Ta persécuté : je dois être son bon génie. »
Le religieux rendit la lettre à l'Indienne en lui disant : « Souffrir est notre partage; la nou« • velle alliance que Jésus-Christ a faite avec les « hommes est une alliance de douleur : c'est de son « sang qu'il l'a scellée ; je vais prier pour vous. »
Le missionnaire tomba à genoux, et, les mains jointes , il répéta, dans la langue des Natchez , rOraison Dominicale : le calme de cette prière fut une espèce de baume répandu sur une plaie vive. Quand le Père prononça ces mots : D^livrez-nous du mcU, les deux femmes sanglotèrent d'attendrissement. Alors le religieux, se relevant avec peine , ramena son froc sur sa tête grise , traversa la cabane d'un pas grave, reprit son bâton à la porte, et alla, aussi rapidement que le lui permettoit sa vieillesse , consoler d'autres adversités.
LES NATCHEZ
Mila^ qui portoit toiijoars' Amélie, la rendit à Géluta : celle-ci la reçat en la couvrant de baisers et en fondant en larmes. Hila, qui devinoit sa sœur, lui dit : « Tu l'aimeras pour toi , toi qui « es sa mère ; moi Je Taimerai pour son père. »
Hais Mila se sentoit aussi un peu découragée. Qui avoit donc pu trop aimer René? Quand on arracheroit le guerrier blanc à la mort, que gagneroit-on à cela, puisqu'il ne vouloit pas vivre? Mila ne s'arrétant pas longtemps à ces réflexions, et revenant à son caractère :
« C'est assez pleurer pour un collier obscur, « mai interprété , que nous ne comprenons ni toi, « ni moi , ni le Père de la barbe. Le danger est « à la porte de notre cabane : pourquoi mêler à « des peines véritables des peines chimériques? « Entre la réalité du mal et les songes de nos « cœurs, nous ne saurions où nous tourner. Oc- « eui)ons-nous du présent , nous penserons une K autre fois à l'avenir. Découvrons le secret; « sauvons René , et , quand nous l'aurons sauvé, « il faudra bien qu'il s'explique.
— « Tu as raison, dit Céiuta; sauvons mon « mari. » Mila prit Amélie dans ses bras, puis la rendant encore à sa mère : « Tiens, dit-elle, je « désirois avoir un petit guerrier, je n'en veux « plus ; itarde ta fille : elle te préfère à moi quand « elle pleure ; elle me préfère h UA quaild elle rit. « Ne diroit-ou pas que le collier lui fidt aussi « verser des larmes? » Mila sortit pour aller à la découverte du secret.
René avolt écrit une auti^e lettre aux sachems , pour leur annoncer que les Illinois ne paroissolent pas encore disposés à recevoir le)calumet de paix. Plus heureux dans sa mission, Chactas àvoit tout obtenu des Anglots de la Géorgie : Il se disposoit à revenir. Le tuteur du Soleil espéroit que le vieillard seroit mort avant de revoir sa cabane : on racontoit qu'il touchoit à sa fin.
La Femme-Chef, attendant la tête de sa rivale , inlssolt en apparence Ondouré plus tranquille ; mais elle le surveilloit avec toute l'activité de la jalousie. Le Sauvage , craignant toujours de se trahir, n'échapt>oit au péril qu'à l'aide de précautions dont 11 lui tardoit de se délivrer.
D'un autre c6té , il étoit difficile que le secret d'une conjuration connue de tant de monde ne transpirât pas au dehors. De temps en temps il s'élevoit des Inruits dont tout commandant moins prévenu que celui du fort Rosalie eût recherché la source. Le gouverneur général avoit écrit à
Chépar de ne se pas laisser trop rassurer par la concession des terres. Une lettre d'Adélaïde, adressée à René , s'étant trouvée dans les dépêches , Ondouré , que Fébriano instruisoit de tout, s'empressa d'annoncer une nouvelle trahison da fils adoptif de Chactas; mais , en même temps, pour achever de tromper le commandant, et poor avoir l'air de ne s'occuper que de plaisirs, il ordonna une chasse au buffle de l'autre oùté da Meschacebé*
Mila n'eut pas plutôt appris cette Boardie; qu'elle dit à Céiuta : « II nous laut aller à cette « chasse, où se trouveront toutes les matrones; « je veux que le jongleur m'apprenne aujoardM « même le secret. » Céiuta consentit tristeneatè suivre Mila; elle doutoit du succès de sa jeooe amie, qui reftisoit de dire le moyen dont elle se comptoit servir pour faire parler le jcAgleur.
Le jour de la chasse arrivé, les deux sffors partirent ensemble : elles marchoient seules hors de la foule, car tout le monde les fuyoit cooioie on fuit les malheureux. On s'embarque daosks canots; on traverse le fleuve; on descend sor l'autre rive ; on entre dans les savanes parsemées d'étangs d'une eau saumâtre , où les buffles vkQnent lécher le sel.
Divisésen trois bandes, les chasseurs oommencent l'attaque : on voyoit bondir les buffles aadessus des grandes fbrêts de cannes de plus de quinze pieds de hauteur. Mila avoit quitté Géluta. Elle s'étoit attachée aux pas du joogleiir, qui prononçoit des paroles afin d'amener les vietlmes sous la lance des guerriers. Un buffle blessé fond tout à coup sur le magicien, qui prend li ftilte : le buffle est arrêté par les chasseurs; mais le prêtre continue à s'enfoncer dans les eanoes, et , entendant odurir derrière lui, il foiteocffe plus vite : ce n'étoit pourtant que Mila qui Toloit sur ses traces comme les colibris volent sur la cime des roseaux. Elle appelle le jongleur; celui-ci tourne enfln la tête , et, reconnoissant m femme, il se précipite à terre tout haletant
<t Je t'assure ^dit Mila en arrivant à lui, que « j'ai eu autant de peur que toi. Je te «uItoIs, « parce que tu m'aurois sauvée. D'une seule pa- « rôle tu aurais fait tomb^ le bnfQe mort à tes « pieds.
— « C'est vrai , » dit le jongleur rcprenaot bd air solennel; « mais que j'ai soif 1 >
Mila portoit à son bras une corbeUle, dans cette corbeille , un flacon et une coupe.
LES NATCHEZ
« Le Grand-Esprit m*a bien inspirée, « s'écria « Mila : J*ai par hasard ici de l'essence de feu '. « Ah I bon génie I si un homme comme toi alloit • mourir, que deviendroient les Natchez?
— « Mila, dit le prêtre essuyant son front et « se rapprochant de la malicieuse enchanteresse , « tu m*as toujours semblé avoir de l'esprit comme « une hermine.
— « Et toi , » dit Mila versant l'essence de feu dans la coupe , « tu m'as toigours paru beau « conune le génie qui préside aux chasses, comme « le Grand-Lièvre honoré dans les forêts. » Le prêtre vida la coupe.
Les Sauvages, passionnés pour les liqueurs de l'Europe, recherchent les fumées de l'ivresse comme les peuples de l'Orient les vapeurs de l'opium. « Je ne t'avoi s Jamais vu de si près , » dit Mila remplissant de nouveau la coupe et la présentant à la main avide du Jongleur ; « que tu es < beau ! que tu es beau I on dit que tu parles tant
■ de langues! Est-ce que tu entends tout ce que « tu dis? »
Triplement enivré de vhi, d'amour et de louanges, le prêtre commençoit à faire parler ses yeux. Mila remplit encore la coupe, la porte de sa main droite aux lèvres du jongleur, et, appuyant doucement sa main gauche sur son épaule , semble regarder avec admiration sa victime déjà séduite.
Le Heu étoit solitaire, les! roseaux, élevés.
■ Mila? * dit le jongleur.
« Que veux-tu? » dit Tlndienne affectant un air troublé et un peu honteux.
• Approche-toi, » repartit le prêtre. Mila parut le vouloir défendre.
m N^aie pas peur, dit le prêtre, je puis répan- > dre la nuit autour de nous.
— « C'est pour cela que j'ai tant de peur 1 « ré- [Kmdlt Mila ; « tu es un si grand magicien ! » Le ;>rélre, prenant Mila dans ses bras, l'attira sur «s genoux. « Bois donc à ton tour, charmante I colombe , » dit -il.
« Moi! » s'écria Mila : elle feignit de porter la Iqueur a sa bouche, tandis que le prêtre, tourlant la coupe, cherchoit à boire sur le bord que es lèvres de Mila avoieut touché.
Le jongleur commençoit à sentir les effets du M>ison, les objets flottolent devant ses yeux.
« Ne vois-je pas , dit-il à Mila , une grande
* Eaa-de-vie.
« cabane? » C'étoient des roseaux agités par le vent.
« Oui , dit Mila , c'est la cabane où les sachems « sont rassemblés pour délibérer sur la mort de « René.
— « C'est étonnant, ^ repartit le prêtre balbutiant , « car ce n'est pas encore si tôt. »
Le cœur de Mila tressaillit; elle pressa involontairement le Jongleur, qui la sera à son tour dans ses bras.
« Pas encore si tôt? dit Mila; mais c'est...
— « La douzième nuit, pendant la lune des « chasses , » dit le prêtre.
« Jecroyois, répondit Mila, que c'étoit la trei- « zième?
— • « Je sais mieux cela que toi , repartit le jon- « gleur; il y a douze roseaux dans la gerbe; nous « en retirons un chaque nuit.
— « C'est fort bien imaginé, dit Mila, et René sera « tué quand tu retireras le dernier? — Oui , dit le «t prêtre ; et il sera tué le premier de tous. »
Le prêtre voulut ravir un baiser à Mila, qui, au lieu de ses lèvres , lui présenta l'essence de feu. « J'aimerois mieux l'autre coupe, » dit le Jongleur,
« Mais , reprit Mila , tu dis que René sera tué « le premier de tous ; on tueradonc d'autres chairs « blanches? — Eh ! certainement, dit le jongleur « riant de la simplicité de Mila ; cela sera d'au- «tant plus admirable, qu'ils seront assemblés t comme un troupeau de chevreuils pour regar- « der les grands Jeux.
— « Oh! comme j'y danserai avec toi! « s'écria Mila, appliquant, avec le dégoût de la nature, mais l'exaltation de l'amitié, un baiser sur le front du jongleur; n je n'avois pas entendu parci 1er de ces grands Jeux ! J'aime tant les jeux !
— « Toutes les nations qui ont juré le secret, « dit le jongleur, se rendront aux Natchez. Ou- « tougamiz le Simple a Juré comme les autres); « nous le forcerons de tuer son René. »
Mila se lève , s'arrache aux bras du prêtre qui tombe, et dont le front va frapper la terre. Cet homme eut une idée confuse de la faute qu'il venoit de commettre; mais l'ivresse remportant, il s'endormit.
Mila cherche Céluta ;elle l'aperçoit seule assise à l'écart; elle lui dit : • Tout est découvert; les ft blancs seront massacrés aux grands jeux : ton « mari périra le premier. »
L'épouse de René est prête à s'évanouir^ son
LES NATCHEZ
amie la soutient : « Du courage , dit-elle ; il faut « sauver René. Je cours au fort avertir Chépar. f Toi , va chercher Outougamiz.
— « Arrête, s'écrie Céluta; qu'as-tn dit? aver- « tir Chépar I Malheureuse! ton pays! »
Ces mots retentissent dans le cœur de Mila; immobile, elle fixe ses regards sur sa sœur, puis s*écrie : « Périsse la patrie qui a pu tramer un « complot si odieux! Ce n'est plus qu'un repaire « d'aâsassins. Je cours les dénoncer. »
Géluta frémit : « Mila, dit-elle, songe à ta « mère, à ton père, à moi, à Outougamiz. Ne « vois-tu pas qu'en prévenant un massacre, tu ne « le fais quechanger en unmeurtrebeaucoup plus « terrible pour toi? »
Mila frémit; elle n'avoit pas aperçu cet autre péril ; mais tout à coup : « Je ne m*attendois pas, « lorsqu'il s'agissoit de la vie de René, que tu « seroissicalme;quetu balancerois prudemment, ft comme un sachem , le bien et le mal.
-. « Femme, reprit Géluta avec émotion, quel « que soit ton cœur, tu ne m'apprendras pas à « aimer; mais ne crois pas non plus m'aveugler : « Je serai maintenant aussi malheureuse que mon « frère et aussi discrète que lui. Je sais mourir de « douleur ; je ne sais pas perdre ma patrie. »
Mila embrasse Céluta. « Pardonne-moi , dit- « elle , je suis trop au-dessous de toi pour te « Juger. »
Mila raconte à sa sœur comment elle a surpris la foi du jongleur. Céluta blâme doucement son amie : « On ne fait pas impunément ce qui n'est « pas bien , lui dit-elle ; quand il n'y auroit que le « tourment du secret que tu viens d'apprendre, « secretdontturépondsà présent devant ton pays, < ne serois-tu pas déjà assez punie? »
Mila et Céluta se déterminèrent à aller trouver Outougamiz : elles le rencontrèrent sur le bord du fleuve, loin de la chasse , à laquelle il n'avoit pris aucune part. En voyant s'avancer les deux femmes , Outougamiz , pour la première fois , fut tenté de s^éloigner. Que pou voit-il leur dire? N'étoit-il pas aussi malheureux qu'elles? Céluta lui dit en Tabordant : « Ne nous fuis pas ; nous ne te a demandons plus rien; nous connoissons tes « malheurs. Mon frère, je ne t'accuse plus; Je n t'admire : tu es le génie de la vertu comme « celui de l'amitié. » Outougamiz ne comprit pas sa sœur.
« Pleurons tous trois , dit Mila , nous savons R tous trois le secret.
— « Vous savez le secret ! » s'écrie d'one voix formidable le Jeune Indien. « Qai vous l'a dit? « ce n'est pas moi ! Je n'ai pas menti au Graod- « Esprit 1 Je n'ai pas violé le serment des morts! « je n'ai pas tué la patrie ! • Et, plein de YîM du parjure, il échappe aux bras dans lesqaelsi eût voulu mourir. Mila vole sur ses pas sans le pouvoir rejoindre. Céluta , abandonnée , se jette dans une pirogue avec des chasseurs qui repassoient le fleuve , et regagne sa cabane.
Un ami qui disparoft au moment d'un graod danger laisse un vide immense : Céluta appelle sa sœur en approchant de sa demeure ; ancuoe Toix ne lui répond : Mila n'étoit point rentrée somle toit fraternel. Céluta pénètre dans la calNine;elle en parcourt les différents réduits, revient à la porte , regarde dans la campagne , et ne voit pe^ sonne. Accablée de fatigue , elle s'assied près èi foyer, tenant sa fille dans ses bras. Là , se livrant à ses pensées , elle est encore moins oppressée par le péril du moment que par le souvenir de ia lettre de René. La sœur d'Outougamix n'étoit point aimée , elle ne le seroit januiis! Et e'éloit celui qu'elle adoroit, celui qu'elle eherdimtà sauver aux dépens de ses jours, qui loi mX fait ce barbare aveu ! Céluta se troavoit toot à coup Jetée hors de la vie ; elle sentoit qu'eiles'en* fonçoit dans une solitude, comme l'être mystérieux qui avoit trop aimé René.
Le maukawis chanta le coucher dn soleil, le pois parfumé de la Virginie é-clata à la première veille de la nuit , la fin de la nuit fiit annooeée par le cri de la cigogne , et l'amie de Célota ne revint pas. L'aube ouvrit les barrières dn del sans ramener la nymphe, sa compagne fidèle: couronnée de fleurs , Mila paroissoit chaque matin comme la plus Jeune des Heures; précédant les pas de l'Aurore , elle sembloit lui d<»neroQ tenir d'elle ses charmes et sa fratchenr.
Quand Céluta vit poindre le jour, ses alarmes augmentèrent : que pouvoit étredevoraesa sœnr? Une pensée se présente à l'esprit de la fille de Tabamica : en demeurant avec Céluta, Milan'lit* bitoit point sa propre cabane; la cabane de Mita étoit celle d'Outougamiz. N'étoit-ii pas possible qu'Outougamiz eût voulu retourner à ses foyers, et que son épouse y fût rentrée avec lui?
Céluta passa à son cou i'écharpe où étoit sosp^nduun léger berceau : elle place dans le berceau cet enfant voyageur, qui sourioit par-dessos l'épaule de sa mère. Elle sort, elle arrive blentft
at toit qui loi rappelle de si doux et de si tristes soavenirs ; c'étoit là qu'elle habitoit , avec Outougamiz, lorsque René la vint visiter; c'étolt par la porte entr*ouverte de cette cabane qu*elie avoit aperçu l'étranger dans le buisson d*azaléa. Comme le cœurlui battit lorsque le guerrier blanc s*asslt auprès d*eUe ! Avec quelles délices elle prépara le festin du serment de Tamitiél Qu'ils 8ont déjà loin ces jours qui virent naître un amour si tendre ! Doux enchantements du cœur, projets d*iin bonheur sans terme et sans mesure , qu*étes- Tous devenus? Cabane, qui protégeâtes la jeunesse d*Outougamiz etdeCéluta, serez- vous changée comme vos maîtres ?aurez-vous vieilli comme eux?
Oui , cette cabane n*étoit plus la même ; depuis longtemps inhabitée, elle étoit vide et sans génies tutélaires : quelques petits oiseaux y faisoient leurs nids , et l'herbe croissoit alentour.
Environnée d'assassins , abandonnée de tous ses amis, livrée sans défense à l'amour impur du tuteur du Soleil , accablée du malheur et de Tindifférence de René , Céluta ne désiroit plus qu'une tombe pour s'y reposer à jamais. Comme elles'éloignoit de la cabane , où elle n'a voit trouvé personne, elle aperçut Adario qui cheminoit lentement, traînant ses laml)eaux , et s'appuyant sur le bras d*Outougamiz ; elle fut frappée de terreur en remarquant que Milan'étoit pas avec eux. Le vieillard penchoit vers la terre ; le poids du chagrin paternel avoit enfin courbé ce front inflexible: Adario n'étoitplus qu'un mort resté quelques jours parmi les vivants, pour se venger.
Céluta s'avança vers lui. « Te voilà, ma fille, » lui dit-il d'une voix pleine d'une douceur inaccoutumée ; « j'allois chez toi , mais puisque nous « sommes auprès de la cabane de ton frère , ar- « rétons-nons là. Le vieux chasseur commence « à trouver la cour^ un peu longue ; il se repose « partout où il rencontre un abri. »
Touchée du changement du,vielllard, et attendrie par sa bonté , Céluta entra avec son frère et son oncle dans la cabane déserte. Ils furent obligés de s'asseoir sur le sol humide : « C'est ma « couche de tous les jours , dit Adario ; il faut que «Je m'habitue à la terre. »
Incertain, pour la première fois de sa vie, le sachem avoit l'air de rassembler ses pensées , de chercher ses paroles. Outougamiz, se réveillant comme d'un songe, et reconnoissant le lieu où il étoit , dit en secouant la tête : « Adario , tu n'es
GHATEACBIIIAM). — TOME IT.
« pas prudent de m'avoir amené ici : tu veux que « je tue René , et c'est ici même que je loi ai « juré une amitié éternelle. J'ai juré depuis , il « est vrai , que je le tuerois ; mais , dis-moi , auquel « des deux serments dois-je être fidèle? N'est- « ce pas au premier?
— "^ C'est à ta patrie que tu as fait le dernier, » répliqua Adario , « et tu l'as prononcé sur les os « de tes aïeux.
-r « Sur des ossements apportés par le jongleur, » répondit Outougamiz; « mais étoient-ce ceux de « mes ancêtres? J'ai voulu connoftre la vérité. Je « suis allé cette nuit sur la tombe de mon père; « je me suis couché sur le gazon ; j'ai prêté l'o- « reille : mon père étoit dans sa tombe, car je l'en- « tendois creuser avec ses mains pour venir vers « moi. La couche de poussière , entre nousdeux , «t n'étoit pas plus épaisse qu'une feuille de pla- « tane. Jesentois mon cœur refroidir à mesure que « le cœur du mort s*approcholt de ma poitrine ; il « me communiquoit ses glaces. J'étois calme et « heureux : c'étoit comme le sommeil.
— « Insensé I s'écria Adario, ton amitié t'é- « gare.
— « Pour ce mot-là, dit Outougamiz, ne le « prononce Jamais, Adario; tu n'entends rien à « l'amitié. Si tu voulois appeler encore mon père « en témoignage contre moi , tu te tromperois, « car il a reçu mon serment d'amitié dans cette « cabane, ainsi que cette femme que tu ne daignes < seulement pas regarder, et qui pleure.... Je vois « René; il vient réclamer, en ce lieu même, le « serment que je lui ai fait. Le manitou d'or s'a- « gite sur ma poitrine : non , mon ami 1 non , mon « frère! je ne renie point mon serment! Appro* « che , que je le renouvelle entre tes mains , entre « celles de ma sœur : Je te jure...
— ft Impie! » s'écrie Adario, lui portant une main ridée à la bouche; « crains que la terre ne « te dévore comme l'onde a englouti Mila. »
— « Mila 1 » dirent à la fois le frère et la sœur. • Oui , Mila , » répète Adario d'une voix inspirée : « elle a su le secret , et elle a péri ! »
Outougamiz reste pétrifié; Céluta inonde la terre de ses larmes. Adario, un bras levé entre son' neveu et sa nièce, semble encore proférer le mot qui vient de les anéantir : elle a péri I
Outougamiz se lève, prend sa sœur par la main, la contraint de se lever, la regarde quelque temps ensilence, et lui dit : « Il ne sera plus aimé. René I « le seul cœur qui t'aimât encore, le seul qui te
LES NATCHEZ
« voulût sauver, le seal qui protestât de ton inno - « cence a cessé de battre; car ma sœur et moi « nous doutons ; nous sommes sans force , nous • ne savons nous décider ni pour la patrie ni pour « famitié. Céluta, j*ai perdu ma femme, tu as « perdu ta compagne , celle qui Va suivie à la cité « des blancs , qui t'a soignée dans mon absence , « qui t'a soutenue dans Fabsence de cet autre « que nous allons tuer. Mila morte! René mort I « sa petite fille va bientôt mourir! Chactas, qui « s'en va aussi I Céluta , resterons-nous seuls? » Céluta ne pouvoit répondre. Outougamiz se tourne vers Adario, toujours assis à terre. Il lève son casse-téte, et dit : « Qui a tué Mila? »
— R Athaënsic, répond froidement Adario; « l'esprit de malheur Ta saisie : elle s'est elle- < même précipitée dans le fleuve.
— « Si je savois, » reprit le jeune Sauvage les dents serrées, ^ qu'un homme eût porté la main « sur Mila, fût-il mon propre père.... Et puis « j'irois trouver Chépar et me mettre à la tète des « chairs blanches. »
Adario, se levant indigné, et secouant ses lambeaux : « J'ai cru , infâme , que tu n'en vou- « lois qu'à mes cheveux blancs ; je te les livrois Tavec joie , afin de t'engager à garder le secret, « à sauver la patrie. Je me disois : Il lui faut « nne libation de sang pour satisfaire au premier » serment qu'il a fait ; qu'il la puise à mes veines ! « Mais que Tombre même de la pensée de trahir « ton pays ait pu passer dans ton lâche cœur!... a Retire*toi, scélérat ! jeté vais livrer aux sacfaems « qui te vouloient faire périr avec ta sœur, lors- « qu'ils ont appris l'indiscrétion du prêtre. J'avois « juré de votre vertu ; je m'étois engagé pour elle ; a je venois demander à Céluta le serment du se- «t eret : vous êtes deux traîtres , et je vous aban- « donne. »
Adario fiait un mouvement pour se retirer ; Céluta Tarrête. « Désespérez de moi , lui dit-elle , « mais non pas d'Outougamiz. »
— « Et pourquoi, dit celui-ci, veux-tu qu'il « espère de moi? Oui , je sauverai mon ami , si « l'on ne me prévient par ma mort. »
— « Allons, dit Adario, épouse fidèle, ami a généreux , révélez le secret à René î livrez en- « suite votre pays aux étrangers ; mais, dignes •t enfants , songez qu'avant cette victoire il faut « avoir incendié nos cabanes, il faut avoir égorgé « vos proches et vos amis , il faut avoir arraché «un à un les cheveux de la tête d*Adario, il
« faut avoir iait de son crâne la ooape du festiii. < de René. »
Pendant ce discours affreux , Céluta et Outongamiz ressembloientàdeux spectres. Adario s*approche de sa nièce. « Ma Céluta , lui dit-il , faat^ « qu' Adario tombe à tes pieds? parle, et tu le ^ verras à tes genoux, celui qui n'a jamais fléchi « devant personne. Mon enflmt ! René doit rooQ- « rir quelque jour, puisqu'il est homme ; mais « ta patrie , si tu le veux , ta patrie peut être im- « mortelle. Ta cousine I ma pauvre fille, n'a-t-dk « pas perdu son fils unique; et ne sais-tu pas par « quelle main ? N*ai-je pas arraché ma postérité, « pour qu'elle ne poussât pas des racines dans « une terre esclave? Regarde-moi , et ose dire 1 qu'il ne m'en a rien coûté ! ose dire que mes <t entrailles déchiréesnesaignentplus^que la plaie « que je leur ai faite est guérie ! S'il reste des en- A fants libres aux Natchez , Céluta , ils te devnmt « leur liberté ; ils te souriront dans les bras de « leur mère ; les bénédictions facoompagnerout « quand tu traverseras les villages de ta patrie; « les sachems se rangeront avec respect sur ton « passage ; ils s'écrieront : Faites place à Céluta! • Ces moissons florissantes , c'est toi qui les auras « semées ; ces cris de joie et d'amour, c'est U» « qui les exciteras. Qu'est-ce que le sacrifice d'une f passion, que le temps doit éteindre , auprès de « ces plaisirs puisés dans la plus grande des <« vertus? Peux-tu balancer? peux-tu consentir « à n'être qu'un femme vulgaire dans ta passion, « qu'une femme criminelle dans ta conduite, a quand tu peux te donner en exemple à Taiû* « vers? »
Outougamiz avoit écouté dans un sombre silence ; Céluta paroissoit suspendue entre la mort et la vie. « Que veux -tu de moi? ^ dit-elle d'une voix tremblante. « Un serment pareil à celui de « ton frère , répond Adario : jure entre mes mai» « que tu garderas le secret ; que tu ne le révèle* « ras pas au coupable, qui le diviilgueroit, à un « homme dont tu ne possèdes pas même l'amouri « et qui te trahissoit comme la pat rie. »
Ces mots entrèrent profondément dans le oœur de Céluta; mais la noble créature, s'élevant audessus de son malheur , répondit : « Pourquoisup* « poses-tu que je ne possède pas le cœur de mm « époux? crois-tu par là me déterminer à Fim- « moler à ma tendresse méconnue? Si René m « m'aime pas, c'est que je ne suis pas digne de <f lui ; c'est une raison de plus de le sau ver, et.
LES NÀTCHE&
« par mon dévonement , de mériter son amour. » Elle 8*arréte, car ses larmes, qu'elle avoit retenues , et qui coaloient intérieurement, l'étouffoient : « Adario, reprit-elle, tu es ingrat : René, « à la cité des blancs , proposa sa tète pour la « tienne.,..
— « Ne crois pas ce mensonge, » dit Adario en l'interrompant ; <« cette scène étoit arrangée en- • tre nos ennemis pour nous inspirer plus de con« c iiauce dans un traître.
** « Malheureux René I s'écria Géluta , quel « fatal génie fait méconooltre Jusqu'à ta vertu I
— « Céluta, dit Adario, le, temps s'écoule. « Les jeux Tontétre proclamés; es-tu amie ou « ennemie ? Déclare-toi ; range-toi du côté des « blancs, ou jure le secret. »
La sœur d'Outougamiz regarde autour d'elle; elle croit entendre des voix lamentables sortir des bocages de la mort; la flile de René gémit dans son berceau. Après quelques moments de silence : «Voici 1 arrêt, » dit Céluta. Adario et Outougamiz écoutent.
« Mon frère a pu Jurer, parce qu'il ne savoit « pas à quoi Tengageoit son serment; moi , qui « conoois d'avance les conséquences de ce ser- « ment. Je serois une femme dénaturée si je le « prononçois. Je nejureraidonc point; mais pour « te consoler, Adario , sache que si ma vertu ne « me fiait garder le secret, tous les serments de la « terre seroient inutiles. »
En prononçant ces mots, Géluta parut transfigurée et rayonnante : « C'est assez I » 9*écrie Adario pressant sur son sein la main de cette femme ; -<* Je suis satisfiait , les sachems le seront. « Tu viens de faire un serment plus redoutable « que celui que Je te demaodols. »
Adario retourne au conseil des sachems, et Outougamiz prête encore au vieillard l'appui de son bras. Céluta reprend le chemin de la cabane de René : son âme étoit comme un abtme où les chagrins divers rouloient confondus.
La plaie la plus récente devint peu à peu la plus vive : lorsque l'épouse de René, descendue au fond de son cœur, commença à débrouiller le chaos de ses souffrances , celle que lui eausoit la perte de Mila se fit cruellement sentir. Céluta se représentoit tout ce que valoit sa sœur : quelle inépuisable gaieté avec un cœur profondément sensible ! l'oiseau chantoit moins bien que Mila, et elle aimoit mieux. Les peines même qu'acné donnoit étoient mêlées de plaisirs, et elle
donnoit tant de plaisir sans mélange de peines I Ces cheveux charmants sont maintenant souillés dans les limons du fleuve I cette bouche, que l'amour serabloit entr'ouvrir, est remplie de sable ! Cette femme qui étoit tout Ame il y a quelques heures, cette femme que la vie animoit de toute sa mobilité , maintenant froide , fixée à Jamais dans les bras de la mort 1 Qu'elle a été vite oubliée, la tendre amie qui n'existoit que pour ses amis I Sa famille n'y pense déjà plus; Outougamiz même a été entraîné ailleurs : personne ne rendra le^ honneurs funèbres à la Jeune , à l'innocente , à la courageuse Mila.
Ces réflexions, auxquelles s'abandonnoit Céluta en retournant à sa cabane , la firent changer de route; elle chemina vers le fleuve pour y chercher le corps de son amie. Céluta avoit injustement accusé son frère ; Outougamiz n'avoit point oublié Mila. Après avoir reconduit Adario, il descendit au rivage du Meschacebé ; il regarda d'abord passer l'eau , et cAtoy a ensuite le fleuve , attentif à chaque objet que le courant entrafnoit , il crut ouïr un murmure : « Est-ce toi qui « parles, Mila? dit-il ; es-tu maintenant une va- « gue légère, une brise habitante des roseaux? « Te joues-tu , poisson d'or et d*azur, à travers « les forêts décorait? Mobile hirondelle, traces- « tu des cercles à la surface du fleuve? Sous ta « robe de plume, d*écaille ou de cristal, ton « cœur aime encore et plaint René. »
Un jeune magnolia , que le Meschacebé avoit environné dans sa dernière inondation, fixa long: temps les regards d'Outougamiz : il lui sembloit voir Mila debout dans Tonde.
Outougamiz s'assit sur la rive : « Pourquoi , «c dit-il , Mila , ne me réponds-tu pas, toi qui par- « lois si bien ? Quand tu pleurois sur René , tes « yeux étoient comme deux perles au fond d'une «source; ton sein, mouillé de larmes., étoit <c comme le duvet blanc du jonc sur lequel le « vent a fait jaillir quelques gouttes d'eau. Tu « étois tout mon esprit : à présent que je suis « seul , Je ne saurai comment enlever mon ami « aux sachems : puis tu étois si sûre de son in- « nocence! »
Mila, avant de disparoftre, avoit dit au frère et à la sœur qu'ils cherchoient des moyens extraordinaires de sauver René, tandis qu'il y en avoit un tout naturel , auquel ils ne songeoient pas : c' étoit d'aller au-devant du guerrier blanc, de le retenir loin des Natchez autant de jours
LES NAltHEZ.
qa'ii seroit nécessaire pour le soustraire au péril. Mila avoit ajouté que siRenérésistoit, ils l*attacheroient au pied d'un arbre ; car elle méloit toujours les raisons de l*enfance aux inspirations de l'amour et aux conseils d'une sagesse prématurée. Outougamiz , nu bord du fleuve , se souvint du dernier conseil de Mila. « Tu as raison , » s'écria-t-il. Il jette au loin tout ce qui peut retarder la rapidité de sa course, et, trompant la vigilance des Allouez attachés à ses pas , il vole comme une flèche lancée par la main du chasseur.
A peine avolt*il quitté le fleuve , que Céluta parut sur le rivage. Elle s'arrétoit à chaque pas, regardoit parmi les roseaux , s^avançoit sur la dernière pointe des promontoires, cherchoit, comme on cherche un trésor, la dépouille de sa Jeune amie; elle ne trouva rien. « Le Meschacebé « est aussi contre nous , » dit-elle ; et elle retourna à sa cabane, épuisée de fatigue et de douleur.
Revenu de son ivresse , le Jongleur avoit conservé le sentiment confus de son indiscrétion : il courut en faire Taveu au tuteur du Soleil. Ondouré, après s*étre emporté contre le prêtre, se hâta de rassembler le conseil. Il déclara qu'il étoit très-probable que Mila, instruite du secret, Tauroit révélé à Céluta; il annonça en même temps aux sachems qu'il n*y avoit plus rien à craindre de Mila , car déjà elle n*existoit plus. Adario s*opposa à tout arrêt de sang contre sa nièce, et s'engagea à obtenir d'elle un serment qu'elle tiendroit aussi religieusement qu'Outougamiz. Les vieillards cédèrent au désir d'Adario ; il fut pourtant résolu que si le frère et la sœur laissoient échapper la moindre parole, on les immoleroit à la sûreté de tous.
On mit aussi en délibération la mort immédiate deRené, en cas qu'il revint avant le jour du massacre; mais Adario lit remarquer que si Ton frappoit ce traftre isolément, on alarmerait les blancs ses complices ; qu'on s'exposeroit surtout aux effets du désespoir d'Outougamiz et de Céluta, lorsque ce désespoir pourroit encore nuire à l'exécution générale du complot. On trouva donc plusprudent de laisser les choses tel les qu 'el les étoient, et de ne faire aucun mouvement.
n ne manquoit au succès des plans d'Ondouré que la mort de Chactas, et les divers messagère commençoient à apporter la nouvelle de cette perte Irréparable. Quant à la profanation de Céuta dans les bras d'un monstre, Ondouré se
croyoit déjà sûr de sa proie. Ces ressorts si coopliqués, ces plans si tortueux, cette double intrigue dans le conseil aux Natchez et dans te conseil au fort Rosalie; cette trame si laborieosement ourdie et néanmoins si fragile ; toot avoit été imaginé et conduit par Ondouré, afin de satisfaire une passion criminelle et d'atteindre, par le triomphe de l'amour, au plus haut degré de l'ambition. Mais l'excès de l'orgueil et de la Joie fut encore au moment de perdre Ondouré; il ne put s'empêcher d'aller insulter sa victime. Délivré de la présence de Mila , il osa panrftre daas la solitude sacrée de Céluta ; H osa pronoDcer des paroles de tendresse à la plus miséraUe do femmes , à celle dont presque tous les malheors étoient son ouvrage. Ondouré oublioit que la jalousie comptoit ses pas, et qu'il pou voit être puai par la passion même , cause première de tons ses crimes.
Or, des hérauts alloient publiant l'onTertint des grands Jeux et la durée de ces Jeux, qui d^ voit être de douze jours. Tout étoit en vamtment parmi les Natchez et dans la colonie; eir les François, avides de plaisirs, même daos les bois, se promettoient d'assister à une fête poor eux si funeste. Le commandant, invité, regardant désormais les Natchez oonune les sujets du roi de France , accordoit toute sa protectkRi à cette pompe nationale. Il avoit reçu plosleors fois des avis salutaires; mais Fébriano et les autres créatut*es d'Ondouré maintenoient Chépar dans son aveuglement ; la fête même contntxioit à le rassurer. « Des gens qui conspirent, disoit-il, « ne jouent pas àlaballeet aux osselets. » Il ja on bon sens vulgaire qui perd les hommes commnoi
De toutes parts des groupes , joyensement assemblés , rioient , chantoient et dansoient en attendant l'ouverture des jeux. Les Ghicassa'^f les Yazous, les Miamis, tous les peuples entrés dans la conspiration, arrivoient au grand lillage. Là étoit campée une famille dont les femmes, encore chargées de bagages, déposoient à terre leur fardeau ou suspendoient aux arbres le berceau de leurs enfants. Ici, des Indiens allamoient le feu de leur camp et préparoient leor repas. Plus loin, des voyageurs lavoient leart pieds dans un ruisseau, ou se délassoient éten- ; dus sur l'herbe. Au détour d'un bois paroissoit ,| une tribu qui s'avançoit , couverte de poussière, dans l'ordre de marche : les oiseaux s'cnvoloieat, les chevreuils s'enfùyoient ou s'arrêtolcat co-
LES NATGUEZ.
riensement sur les collines à regarder ce rassemblement d'hommes. Les colons , quittant leurs habitations, venoient Jouir des préparatifs des Jeux : ils ignoroient quelle couronne étoit promise aux vainqueurs.
La gerbe de roseaux avoit été déposée dans le temple d'Athaënsic, sous l'autel de c» génie des vengeances. Un Jongleur veilloit à sa garde. Le premier roseau devoit être retiré par trois sorcières dans la nuit qui suivroit l'ouverture des Jeux : partout où des colonies européennes étoient établies, même chose devoit s'accomplir.
Un rayon d'espoir se glissoit au fond du cœur de Céluta. René n'arrivoit pas : encore quatorze Jours d'absence, et il échappoit à sa destinée. Quelque accident l'aurolt-il retenu? Outougamiz l'auroit-il rencontré, car Céluta ne doutoit point que son frère , qu'on avoit vu passer dans les bois , n'eût volé au-devant de son ami. Se laissant aller un moment à ses rêves de bonheur qui nous poursuivent Jusqu'au sein de l'infortune, llndienne oabiioit et les périls de chaque heure et les torts que pouvoit avoir René : elle s'élevoit en pensée au séjour des anges, tandis qu'elle étoit attachée À la terre, semblable au palmier qui réjouit sa tête dans la rosée du ciel , mais dont le pied s'enfonce dans un sable aride.
Les espérances de Céiuta auroient été des craintes pour Ondouré , s'il n'a voit su que le frère d'Amélie revenoit après avMr échoué dans ses négociations, ce qui rendoit l'auteur de la guerre avec les Illinois plus suspect que jamais aux Natchez. Ondouré savoit encore qu'Outougambs u'avoit point rencontré René : les Allouez envoyés sur les traces du Jeune Sauvage ne laissoient rien ignorer au tuteur du Soleil. Le bruit du pi*ochain retour de René se répandit bientôt au grand village, et, en dis.>ipant la dernière illusion de Céluta, acheva d'accabler cette femme déjà trop malheureuse.
Le Jour de l'ouverture des Jeux étoit enfîn arrivé. A quelque distance du grand village s'étendoit une vallée tout environnée de bois qui croissoient en amphithéâtre sur les collines, et qui formoient les entours de cette belle salle bâtie des mains de la nature : là dévoient se célébrer les Jeux ; le Jeu de la balle et ensuite celui des osselets. La fête commença au lever du soleil.
Le grand prêtre s'avançoit à la tête des joueurs : 11 tenoit en main une ci'osse peinte en bleu , ornée de banderoles, de Joncs et de queues d'oi-
seaux; des Jongleurs, couronnés de lierre, ^ui« voient le grand prêtre. Venoit ensuite Ondouré, conduisant son pupille, le Jeune Soleil, âgé de huit ans : la Femme-Chef, le front pâle , accompagnoit son fils. Derrière elle, rangés deux à deux , paroissoient les vieillards des Chicassaws, des Yazous , et des autres alliés. Une bande nombreuse de musiciens avec des conques, des àfres et des tambourins, escortoit les sachems. Les Jeunes guerriers demi-nus, et armés de raquettes, se pressoient pêle-mêle sur les pas de leurs pères. Une foule immense , composée d'eniSants, de femmes, de colons, de soldats, de nègres, remplissoit les bois de l'amphithéâtre. Chépar lui-même étoit là, entouré de ses officiers. Toutes les cabanes étoient désertes : la douleur seule étoit restée au foyer de René.
Les Joueurs descendus dans l'arène, le grand prêtre frappe des mains, et l'hymne des Jeux est entonné en chœur. La première acclamation de cinq ou six peuples réunis fut étonnante : Céluta l'entendit sous son toit abandonné ; c'étoit la voix de la mort appelant le frère d'Amélie.