‹ Œuvres complètes de M. le vicomte de Chateaubriand (volume 4)Chapitre 146 sur 170 · LIVRE Xll · texte numérisé non relu

LIVRE Xll

« lesquels elle cherchoit la pâture ; mais la co- « lombe fidèle le découvrit, et lui dit : « Fuis, « impradentoiseau ; la douceur de ton chant t*a « trahi.»

Ges paroles frappèrent le frère de Céluta : il lève les yeux et remarque les pleurs de la jeune femme; Il entrevoit en même temps les guerriers armés qui s*avancent 11 charge sur ses épaules Qoe partie de la dépouille du cerf, s'enfonce dans les ombres, firanchit le bois, rentre dans les détoars du marais, et après quelques heures de fiatigoe et de périls se retrouve auprès de son ami. Un ingénieux mensonge lui servit à cacher à Benésadangereuse aventure; mais il falloit préparer le banquet : le Jour on en pouvolt voir la famée; la nuit on en pou voit découvrir les feux ; Oaioagamiz préféra pourtant la nuit : il espéra trouver un moyen de masquer la lueur de la flamme.

Lorsque le soleil ftat descendu sous Thorizon, et que les dernières teintes du jour se furent évanouies , rindien tira une étincelle de deux branehes de cyprès en les frottant l'une contre Tautre^ et en embrasa quelques feuilles. Tout réussit d*abord; mais les roseaux secs, placés trop près du foyer, prennent feu, et jettent une grande lumière. Outougamiz les veut précipiter dans l'eau, et ne fait qu'étendre la flamme. Il s'élance sur le monceau ardent et cherche à l'écraser sous ses pieds. René épuise ses forces renaissantes pour seconder son ami : soins inutiles ! le feu se propage t court en pétillant sur la cime séchée des Joncs, et gagne les branches résineuses des cyprès. Le vent s'élève, des tourbillons de flammes, d'étincelles et de fumée montent dans les airs, qui prennent une couleur sanglante. Un vaste incendie se déploie sur le marais.

Gomment fuir? comment échapper à l'élément terrible qui , après s'être éloigné de son centre, s'en rapprochoit, et menaçoit les deux amis? Déjà étolent consumés les paquets de joncs sur lesquels le frère de Céluta aurait pu tenter encore de transporter René dans d'autres parties du marais. Essayer de passer au désert voisin : les cruels Illinois n'y campoient-ils pas? N'étoit-il pas probable qu'attirés par l'incendie, ils fermoient toutes les issues? Ainsi lorsqu'on croit être arrivé au comble de la misère, on aperçoit par delà de plus hautes adversités. Il est difficile au fils de la

, femme de dire : « Ceci est le dernier degré du

[ « malheur, i*

Outougamiz étoit presque vaincu par la fortune : il voyoit perdu tout ce qu'il avoit felt jusqu'alors. Il n'avoit donc sauvé son ami du cadre de feu que pour brûler cet ami de sa propre main I Il s'écria d'une voix douloureuse : « René, c'est « moi qui t'immole ! Que tu es infortuné de m'a- « voir eu pour amil »

Le frère d'Amélie , d'un bras affoibli et d'une main pâle , pressa tendrement le Sauvage sur son sein. « Crois-tu , lui dit-il , qu'il ne me soit pas « doux de mouHr avec toi? Mais pourquoi des- « cendrois-tu au tombeau? Tu es vigoureux et « habile ; tu te peux frayer un chemin à travers « les flammes. Revole à tes ombrages : les Nat- « chez ont besoin de ton cœur et de ton bras ; une « épouse, des enfants embelliront tes jours, et « tu oublieras une amitié funeste. Pour moi , je « n'ai ni patrie ni parents sur la terre : étranger « dans ces forêts , ma mort ou ma vie n'inté- « resse personne ; mais toi , Outougamiz , n'as-tu « pas une sœur?

— « Et cette sœur, répliqua Outougamiz , n'a- « t-elle pas levé sur toi des regards de tendresse? « Ne reposes-tu pas dans le secret de son cœur? « Pourquoi l'as-tu dédaignée? Que me conseilles- (f tu? De t'abandonnerl Et depuis quand t'ai-je « prouvé que j'étois plus que toi attaché à la vie? « Depuis quand m'as-tu vu me troubler au nom « de la mort? Ai-je tremblé quand , au milieu des « Illinois, j'ai brisé les liens qui te retenoient? « Mon cœur palpitoiMl de crainte quand je te « portols sur mes épaules avec des angoisses que « je n'aurois pas échangées contre toutes les joies t du monde? Oui , il palpttoit , ce cœur, mais ce « n'étoit pas pour moi ! Et tu oses dire que tu n'as « point d'ami ! Moi , t'abandonner I moi , trahir « lamitiél moi, former d'autres liens après ta « mort ! moi , heureux sans toi , avec une épouse « et des enfants ! Apprends-moi donc ce qu'il faut « que Je raconte à Céluta en arrivant aux Natff chez ! Lui dirai-je : « J'avois délivré celui pour « lequel je t'appelai en témoignage de l'amitié; « le feu a pris à des joncs ; j'ai eu peur, j'ai fài : « j*ai vu de loin les flammes qui ont consumé « mon ami? » Tu sais mourir, prétends-tu, René; « moi , Je sais plus , Je sais vivre. Si J'étois dans ta « place et toi dans la mienne , Je ne t'aunris pas « dit: « Fuis et laisse-moi. » Je t'auroisdit:<« Sauvfr- « moi , ou mourons ensemble. »

Outougamiz avoit prononcé ces paroles d'un ton qui ne lui étoit pas ordinaire. Le langage de

LES NATGHBZ.

la plus noble pawioii étoit florti dans toute sa magnificence des lèvres du ûmpie Sauvage. « Reste avec moi s*écria à son tour le fr^ « d'Amélie : Je ne te presse plus de loir. Tu n*es « pas fait pour de tels oonseils. »

A ces mots, quelque chose de serein et d'ineffable se répandit sur le visage d'Outougamis , comme si le ciel 8*étoit entrV>uvert, et que la clarté divine se fût réflécble sur le front do firère de Gêluta. Avec le plus beau sourire que Tange des amitiés vertueuses ait Jamais *ml8 sur les lèvres d*un mortel y Tlndien répondit : « Tu viens « de parler comme un bomme ; Je sens dans mon « sein toutes les délices de la mort. »

Les deux amis cessant d'opposer à rincendie des efforts impuissants , et de tenter une retraite Impossible , assis l'un près de l'autre , attendirent racoomplissement de leur destinée.

La flamme se repliant sur elle-même avolt emhrssé le cyprès qui leur servoit d'asile ; des brandonscommeiiçoieiità tomber sur leurs tètes. Tout à coupi à travers les masses de feu et de fumée, on entend un léger bruit dans les eaux. Une espèee de fantôme apparolt : ses cheveux sont consûmes sur ses tempes ; sa poitrine et ses bras sont à demi brûlés , tandis que le l»s de son corps dé* goutte d'une eau bourbeuse. « Qui es-tu? lui crie « Outougamis ; es-tu l'esprit démon père qui vient « nous chercher, pour nous conduire au pays des «émes?

— <« Je suis Venclao, répond le spectre , l'ami

• de Nassoute , auquel tu as donné la vie , et Té- « poux de r^élida, cette vierge des dernières « amours , que ton ami a respectée. Je viens payer « ma double dette. La flamme a découvert votre « asile ; les tribus des lliinds environnent le ma- « rais \ déjà plusieurs guerriers nagent pour ar-

• river Jusqu'à vous; je lésai devancés. Nassoute « nous attend à l'endroit de la rive qiie l'on a « oonfiée à sa garde. Hâtons-nous. »

Yenclao passe un bras vigoureux sous le bras du frère d'Amélie , et fait signe à Outougamiz de le soutenir du côté opposé. Ainsi entrelacés , tous trois se plongent dans les eaux ; ils s'avancent à travers des champs de cannes embrasées, tantôt menacés par le feu , tantôt prêts à s'engloutir dans l'onde. Chaque instant augmente le danger; des cris, des voix se font entendre de toutes parts. Tels furent les périls d'Rnée lorsque , dans la nuit fatale d'Illlon , il alloit à la hieur des flammes, par des rues solitaires et

détournées , cacher sur lemont Ida , etlesandess dieux de l'antique Troie et les dieux futon ds GapiUrie.

Outougamiz , Yenclao et Renéarriyeot an lieo où Nassoute les attendoit. Lefirèred'AméyeeBtà l'instant placé sur un lit de brancliages que Yenclao , Nassoute et Outougamis portent tour i tour. Ils s'éloignent à grands pas du fttal marais ; toute la nuit ils errent par le sitenes te bols. Aux premiers rayons de l'aurore, les den Illinois s'arrêtent, et disent aux deux goefricn ennemis : * Natdiex , Implores vos maniton; « fiiyes. Nous vous avons rMidu vos UenUti. « Quittes envers vous, nous nous denms buIb- « tenant à notre patrie. Adieu. »

Yenclao et Nassoute poseot à tene le Ut à blessé, mettent un béton de houx dassIamÉi gaudie du f^ère d'Amélie, donnentàOutoogmii des plantes médicinales, de la farine deaiii, deux peaux d'ours , et se retirent

Les deux fùgitiiii continuèrent leur dmia. René marchoit lentement le pnmiier, cooiténr le bâton qu'il soulevoit à peine ; OutDOgamiile suivolt , répandant des feuilles séchées jafio de cacher ^empreinte de son passage : TUte des forêts est moins habile à tromper la meotst^ que ne l'étolt l'Indien à mêler 1^ traces de Boé pour le dérober à la recherche de l'enneffli.

Parvenu sur une bruyère , Outougamisdlttoit à coup : « J'entends des pas préefpità; > ^ bientêt après une troupe d'Illinols se nxmtiei rhorison vers le nord. Le couple infortuné art le temps de gagner un bois étroit qolbordoitravtre extrémité; il y pénètre, et, l'ayant tratené, il se trouve à l'endroit même où^'étoit doDaé le combat si fatal au Grand-Chef des NatclieB etw frère d'Amélie.

A peine les deux amis fooloient-ils le champ de la mort , qu'ils ouïrent l'ennemi dans le W voisin. Outougamiz dit à Bené : « Coochetoià « terre : Je te viendrai bientôt trouver. »

René ne vouloit plus disputer sa vie ; il étoit I» de lutter si longtemps pour quelques misértW^ jours ; mais il fbt encore obligé d'obéir à W* tié. Son infatigable libérateur le couvre des rffttjyables débris du combat, et s'etiibnce dans l'épaisseur d*une forêt.

Lorsque des enfants ont découvert le W^à un rossignol a bâti son nid, la roère^pow»»* des cris plaintlb et laissant pendresesafïes, ^trftîge , comme blessée, devant les jeunes ravisseort

UV&E XII.

qoi s'égarent à sa poursuite et s^éloigoenl du gage fragile de ses amours : ainsi le frère de Céluta jetant des voix dans la solitude*, attire les ennemis de ce o6té, et les écarte du trésor plus cher à sou cœur que i*œuf plein d'espérance ne i*est à i'oi* seau amoureux.

Les liliDois ne purent joindre le léger Sauvage à qui l'amitié avoit, pour un moment, rendu toute sa vigueur. Ilsapprodioientdu pays des Natches, et 9 n'osant aller plus loin,, ils abandonnèrent la poursuite.

Le frère de Céluta vint alors dégager René des

raines hideuses qui avoit protégé sa jeunesse et

se beauté. Les deux amis reprirent leur chemin

en lever de l'aurore, après s'être lavés dans une

belle source. Il se trouva que les restes glacés sous

lesquels René avoit conservé Tétincelie de la vie,

étoient ceux de deux Natches , d'Aconda et d'Iri-

née. Le frère d'Amélie les reconnut , et , frappé de

cette fortune extraordinaire,!! dit à Outougamiz:

« Vois-tu ces corps déflgui'és , déchirés par les

« aigles et étendus sans honneurs sur la terre?

« Aeonda etlrinée! vous étiez deux amis comme

« nous! vous fûtes jeunes et infortunés comme

« noQsl Je vous ai vus périr, lorsque abattus j'es-

« sayois encore de vous défendre. Outougamiz ,

« tu eonfiois, cette nuit même, l'ami vivant au

« secret de deux amis décédés. Ces morts se sont

« ranimés au feu de ton âme pour me prêter leur

* abri. »

Outougamiz pleura sur Aeonda et sur Irinée, mais il étoit trop foible pour leur creuser un tombeau.

Comme des laboureurs, après une longue journée de soeurs et de travaux, ramènent leurs boBiifii fatigués à leur chaumière : ils croient déjà découvrir leur toit rustique; ils se voient déjà entourés de leurs épouses et de leurs enfants : ainsi les deux amis, en approchant du pays des Natches, eommençoient à srathr renaître l'espérance ; leurs désirs firanchissolent l'espace qui les séparoit de leurs foyers. Ces illusions, comme toutes eeUes de la vie, furent de courte durée.

Les forces de René, épuisées une dernière fols, touehoientà leur terme; et, pour comble de calamité , il ne restoit plus rien des dons de Venclao et de Nassoute.

Outougamiz lui-même sucoombbit : ses joues étoient creuses; ses jambes amaigries et trembiantes ne port<Ment plus son corps. Trois fols le sokil vint donner la lumière aux hommes, et trois

fois il retrouva les voyageurs se tratoant sur une biiiyère qui n'offroit aucune ressource. Le frère d'Amélie et le frère de Céluta ne se pai'iolent plus ; lis jetoient seulement par intervalles l'un sur l*autre des regards fùrtifs et douloureux. Quelquefois Outougamiz cherchoit encore à aider la marche de René : deux jumeaux qui se soutiennent à peine s'appuient de leurs foibles bras, et éban* chent des pas incertains aux yeux de leur mère attendrie.

Du lieu où les amis étoient parvenus, jusqu'au pays des Natchez, Il ne restoit plus que quelquei heures de chemin ; mais René fot contraint de s'arrêter. Excité par Outougamiz, qui le coiy'uroit d'avancer, il voulut foire quelques pas , afin de ne point ravir volontairement à son sublime ami le fruit de tant de sacrifices : ses efforts forent vains. Outougamiz essaya de le porter sur ses épaules ; mais il plia et tomba sous le fardeau.

Non loin du sentier battu murmuroit une fon* taine; René s'en approcha en rampant sur les genoux et sur les mains, suivi d'Outougamlz qui pleuroit : te pasteur affligé accompagne ainsi le chevreau qui a brisé ses pieds délicats en tom^ haut d'une roche élevée , et qui se traîne vers la bergerie.

La fontaine marquoit la lisière mênie de la sa« vane qui s'étend jusqu'au Bayouc des Pierres , et qui n*a d'autres bornes à l'orient que les bois du fort Rosalie. Outougamiz assit son compagnon au pied d'un saule. Le jeune Sauvage attachoit ses regards sur le pays de ses aïeux : être venu si prèsl « René, dit-il, je vois notre cabane. »

— « Tourne-moi le visage de ce côté , v répondit le frère d'Amélie. Outougamiz obéit.

Le frère de Céluta eut un moment la pensée de se rendre aux Natchez pour y chercher du secours ; mais craignant que l'homme de son cœur n'expirât pendant son absence, il résolut de ne le point quitter. Il s'assit auprès de René, lui prit le front dans ses denx mains, et le pencha doucement sur sa poitrine : alors , baissant son visage sur une tête chérie, Il se prépara à recueillir le dernier soupir de son ami. Comme deux fleurs que le soleil a brûlées sur la même tige, ainsi paroitsolent ces deux jeunes hommes inclinés l'un sur l'autre vers la terre.

Un bruit léger et le souffle d^m air parfomé firent relever la tête à Outougamiz : une femme étoit à ses cêtés. Malgré la pâleur et le vêtement en désordre de cette femme , comment l'Indien

LES NAT€BEZ.

raaroft-il mécoDnoe? Outoogamis laisse échappigr de 8urpri3e et de Joie le front de René ; il s'écrie : « Bla sœur, est-ce toi? »

Géluta recale; elle s'étoit approchée des amis sans les découvrir ; le son de la voix de son frère Ta étonnée : « Mon frère ! répond-elle ; mon frère ! « les génies me i*ont ravi I Thomme blanc a ex- « pire dans le cadre de feu I Tous les Jours je viens « attendre les voyageurs à cette limite; mais il ne « reparoltront plus I »

' Outougamiz se lève , s'avance vers Géluta , qui aaroit pris la fuite si elle n'avoit remarqué avec une pitié profonde lamarche chancelante du guerrier. Vous eussiez vu sur le front de l'Indienne passer tour à tour le sentiment de la plus profonde terreur et de la plus vive espérance. Géluta hésitoit encore , quand elle aperçoit , attaché au sein de son frère , le manitou de l'amitié. Elle vole à Outougamiz, qu'elle'embrasseetsoutientàla fois ;

mais Outougamiz :

« Je l'ai sauvé I il est làl mais il est mort si tu m n'as rien pour le nourrir. »

L'amour a entendu la voix de l'amitié ! Géluta est d^à à genoux : timide et tremblante , elle a relevé le ftonX de Fétranger mourant; René lui* même a reconnu la fille du désert , et ses lèvres ont essayé de sourire. Outougamiz, la tète penchée dans son sein , les mains jointes et tombantes , disoit : « Témoin du serment de l'amitié , ma « sœur, tu viens voir si je l'ai bien tenu. J'aurois « dû ramener mon ami plein de vie , et le voilà « qui expire ! je suis un m^iuvais ami, un guerrier « sans force. Mais toi , as-tu quelque chose pour « ranimer mon ami?

— « Je n'ai rien , s'écrie Géluta désespérée. « Ah I s'il eût été mon époux, s'il eût fécondé mon « sein, ii pourroit boire avec son enfant à la source • de la vie ! » Souhait divin de l'amante et de la mèrel

I^a chaste Indienne rougit comme si elle eût craint d'avoir été comprise de René. Les yeux de cette femme étoient fixés au ciel, son visage étoit inspiré : on eût dit que, dans une illusion passionnée , Géluta croyoit nourrir et son fils et le père de son fils.

Amitié, qui m'avez raconté ces merveilles, que ne me donnâtes- vous le talent pour les peindre I j'avois le cœur pour les sentir '•

* Cest id que s*arrëte la première partie des 'Natchez, celle qu'on peut en appeler Tépopée. Ce qui suit n*est plus j qu*un simple récit, pour lequel Tauteur, renouçant à la forme 1 épique , adopte oelle de la narraUoa. 1

LES NATCHEZ

Lorsque Géluta rencontra les deux amis aa boitlde la fontaine , il y livoit d^à plusieurs jour qu'elle étoit errante dans les bois. Une fièvre ardente Tavott saisie à la nouvelle de la captivité de René : le départ subit d'Outongamiz redouUi les maux de Tinfortunée , car elle devina que m frère avoit volé à la délivrance de son amL Or, cette seconde victime n'auroit«llepas étéimmolée à la rage des Ulinois?

Lafllle de Tabamica s'étoit obstinée à danenrer seule dans sa cabane. Un jour, cooehée sur la natte de douleur, elle vit entrer Ondooré. Lis succès de cet homme avoient enflé son oi^oâl; ses vices s'étoient augmentés de tonte respérance de ses passions. Sûr maintenant d*Akansie, qal connoissolt son crime et qui en profitolt , OndèUFé se croyolt déjà maître du pouvoir al)6ola , sous le nom de tuteur du jeune Soleil : il songeoit i rétablir l'ancienne tyrannie ; et , après avoir trompé les François, il se fiattoit de trouver quelfie moyen de les perdre.

Une seule chose menacent TamMtioa du Sm* vage , c'étoit un sentiment plus fort que cette ami»ition même, c'étoit l'amour Unyoïirscraissaiit qu'il ressentoit pour Géluta : la vanité blessée, la soif de la vengeance , la fougue des sens , avoleat transformé cet amour en une sorte de frénésie, dont les accès pou voient révdiler la Jatoosiede li Femme-Chef.

Dans la première exaltation de son triomphe, Ondouré accourut donc à la demeure de la sœur d'Outougamiz. Il s'avança vers la couche où languissoit la vierge solitaire. « Géluta, dlt4I , réveille» « toi 1 » et il lui secouoit rudement la main. « Bé- '< vdlle-toi, voici Ondouré : n'esta pas trop heu» « reuse qu'un guerrier conmie moi veuille bêea « encore te ctioislr pour maîtresse , toi , rose limée « par le misérable blanc dont les manitous mms « ont délivrés? »

Célutaessaye de repousser le bartiare. « Gomme « elle est charmante dans sa folie! s'écrie On- « douré ; que son teint est animé I que ses cheveux « sont l)eaux! » £t leSauvage veut prodiguer des caresses à sa victime.

Dans ce moment, Akansie, que l'instinct ja« loox égaroit souvent autour de la cabane de sa rivale, parolt sur le seuil de la porte. Alois Géluta : « 0 mère du Soleil lseeoures-m<^ «Ondouré

LES NATGHEZ.

labse éehapper sa proie : coofondu, honteux, ballHitiant , il suit Akansie qui s'éloigoe les yeux sangliiiits, l'âme agitée par les furies.

Les parentes de Géluta, qui l'avoient voulu garder dans raluence de son frère, reviennent offrir leur secours à leur amie : elles voient le désordre de sa couche. Géluta leur tait ses non- ▼eaux chagrins ; elle afiècte de sourire , elle préloid qu'elle se sent soulagée : on la croit, on se retire. Dbre des soins qui Timportunent , la fille de Tahamica sort au milieu de la nuit , s'enfonce dans les forêts , et va sur le chemin du pays des Illinois attendre des protecteurs qu'elle rencon* tre, protecteurs qu'elle supposoit perdus sans retour, alors même qu'elle les cherchoit encore.

Qui sauvera les trois infortunés? Céiuta seule conserve un peu de force ; mais a-t*eile le temps de voler Jusqu'au village des Natchez? René et Outougamizn'auronMlspointexpiréavantqu'elle revienne? £lle pose doucement la tête de René sur la mousse, et se lève : la Providence aura pitié de tant de malheurs. Des guerriers se montrent vers la forêt. Qui sont-ils? N'importe I Dans oe moment Céiuta imploreroit le secours même d'Ondouré.

« Qui que vous soyez, » s'écrie-t-elle en s'avançant vers les guerriers, « venez rendre la vie à « René et à mon frère! »

Des soldats et déjeunes officiers du fort Rosalie aoeompagnoient le capitaine d'Artaguette à la sooree même où reposoient les deux amis , source dont les eaux avdent la vertu de cicatriser les blessures. D*Artaguette reconnolt à la voix l'IndlMine qu'il n'auroit pas reconnue à ses traits , tant ils étoient altérés. « Est-ce vous , ma sœur, « ma libératrice? ^ s'écrie à son tour le capitaine.

Céiuta vole à lui , verse des pleurs de douleur et de joie, saisit la main de son frère adoptif , la porteavecardeuràses lèvres, cherche à entraîner d'Artaguette vers la fontaine , en répétant le nom d'Oatougamiz et de René : la troupe se hâte sur les pas de Géluta.

Bientôt on découvre deux hommes , ou plutôt deux spectres, l'un couché, l'autre debout, mais près de tomber; on les environne. « Giasseurs, «dit Outougamiz, Je puis mourir à présent; • prenez soin de mon ami !» et il s'affoissa sur le gazon.

On croyolt dans la colonie , comme aux Nat* chez , que René avoit été brûlé par les Illinois. Les secours scmit prodigués aux deux mourants : ce fut

GHATBAtBIUAin). — TOME IV,

Géluta qui offrit les premiers aliments à son frère et à Tami de son frère. D'Artaguette essayoit de soutenir l'un et l'autre d'un bras encore mal assuré. Jacques, le grenadier attaché au généreux capitaine , est envoyé aux Natchez pour annoncer le retour miraculeux. Les guerriers et les femmes accourent, les sachems les suivent. Déjà les François avoient entrelacé des branches d'arbres sur lesquelles étoient déposés séparément les deux amis. Huit jeunes officiers portoient tour à tour les couches sacrées , comme lis auroient porté les trophées de l'honneur. Auprès de ces lits de feuillage marchoient Géluta, pleine d'un bonheur qu'elle n'osoit croire, et d'Artaguette dout le front pâle annonçoit qu'il manquoit encore du sang à un noble cœur.

Ge Alt dans cet ordre que la foule des Natchez rencontra la pompe triomphale de Tamitié , élevée par les mains de la vaillance. Les bois retentirent d acclamations prolongées ; on se presse, on veut savoir jusqu'aux moindres circonstances d'une délivrance dont Outougamiz parle à peine , et que René ne peut encore raconter. Les jeunes gens serroient la main d'Oqtougamiz , et se juroient les uns aux autres une amitié pareille dans l'adversité. Les sachems disoient à Adario et à Ghactas qu'ils avoient d'illustres enfants : « G'est vrai , » répondoient les deux vieillards. Adario même étoit attendri.

Les femmes et les enfants caressoient Géluta ( Mila la vouloit porter, bien qu'elle se sentit un peu triste au milieu de lajoie. Dans l'effusion générale des cœurs , les militaires françois avoient leur partdes éloges. D'Artaguette disoit à Géluta : « Ma sœur, votre frère soutient bien son rôle de « libérateur. » René , qui entendit ces mots , murmura d'un voix mourante : « Vous ne savez rien ; « Outougamiz ne vous apprendra pas ce qu'il a « fait : c'est moi qui vous le dirai, si je vis. » Tous les yeux versoient aussi des larmes sur les jeunes Indiens qui s étoient immolés au triomphe de l'amitié.

Ondouréet Akansie seuls n'étoient pas présents à cette scène : les méchants fuient comme un supplice le spectacle de la vertu récompensée. René fut déposé chez son père Ghactas; mais Adario voulut qu'on portât son neveu Outouga* miz et sa nièce Géluta à sa cabane, afin de prendre soin lui-même de ce couple qu'il reconnoissoit digne de son sang.

Ondouré avoit apaisé Akansie par ces raen*

bSO

songes,pftr ces serments et ces caresses que la pas-* sion trompée ne croit plus , mais auxquels elle se laisse al 1er comme à sa dernière ressource. Quand on a &lt un pas dans le crime, on se persuade qu*il est Impossible de reculer, et Ton s*abandonne à la fatalité du mal : la Femme-Chef se Yoyoit forcée de servir les projets d'un scélérat , d'élever Ondouré Jusqu'à elle pour se Justifier de s'être abaissée Jusqu'à lui. Le retour de René avoit rallumé dans le cœur d'Ondouré les flammes de la Jalousie ; déçu dans sa vengeance , il lui devenolt plus que Jamais nécessaire d'atteindre au rang suprême pour exécuter, comme souverain , le crime qu'il avoit manqué comme sujet. Il alarme la Femme-Chef : « Il e^t possible , lui « dit-il, que René m'ait vu lancer la flèche; le « seul moyen de dominer tous les périls est de « s'élever au-dessus de tous les pouvoirs. Que Je « sois tuteur de votre fils ; que l'ancienne garde t des Allouez soit rétablie, et Je vous réponds de « tout. » Akansie ne pouvoit plus rien refuser ; elle avoit livré sa vertu.

L'Indien , afin de mieux réussir dans ses desseins , s'adressa d'abord aux François.

Traité rudement par Chépar, Fébriano avoit repris peu à peu , à force d'humiliations , son ascendant sur le vieux militaire : la bassesse se sert des affronts qu'elle reçoit comme d*un marchepied pour s'élever. Mais le renégat sentoitque son crédit étoit affoibli s'il ne parvenoit à détruire, par quelque service éclatant, la fâcheuse impression qu'avoient laissée ses premiers conseils. Le gouverneur de la Louisiane avoit témoigné son mécontentement au commandant du fort Rosalie , et dans la lettre où il lui annonçoit l'envoi de troupes nouvelles, il Tinvitoit à réparer une imprudence dont souffroit la colonie.

Fébriano épioit donc l'occasion de regagner sa puissance, au moment où Ondouré cherchoit le moyen de satisfaire son ambition. Ces deux traîtres. Jadis compagnons de débauche, par une conformité de passions avolent conçu l'un et l'autre une haine violente contre René. L'homme sauvage alla trouver l'homme policé ; 11 lui parla de la mort du Soleil : •« Dans les changements • prêts à s'opérer aux Natchea , lui dit-il , si le « commandant des François me veut seconder, « Je lui ferai obtenir les concessions , objets de « tant de troubles et de malheurs. »

Ravi d'une proposition qui le rendoit Important en le rendant utile , Fébriano court avertir

Chépar : celui-d consent à recevoir Ondooréari milieu de la nuit , sur un des ravelins da fort « Sachem des François, dit Ondouré ea fi* « bordant, Je ne sais ce que vous méditoi. De DOQ- « veaux guerriers vous sont arrivés, pevt-tee « est-ce votre dessein de lever encore lae foii la « hache contre nous? Au lieu de vous ta^^ •« dans cette route inœrtaiûe, Je puis vou ma» « à votre but par une voie pkîa sftre. Depoii \a^ « temps Je sois l'ami des François ; employai « tre autorité à me fisire élever à la pliîoeqiiini

< rendra tuteur dojeane Soleil. Je m'engage ah» « à vous ftdre eéder les terres que vous rédtno, « et dont vos députés et les nôtres doivent régler « les limites. Dans deux Jours la noninatioBè « l'édile aura lieu. Que l'on envoie par toi «r- « dres des présents aux jeunes guerrierif aai « matrones et aux prêtres^ et Je l'emporterai» « mes compétiteurs. »

Flatté d'entendre parler de sa puissance, » gardant comme un grand coup de pditiqiie M mettre Ondouré , qu'il croyolt l'ami de la FraoK) à la tête des Natchee, espérant surtout réparer sa faute par l'obtention des terres dont « W fait la promesse, Chépar se précipite danili projet d'Ondouré : il charge Fébriano de la iis* tribution des présents.

Ondouré retourne auprès d' Akansie, qu'il ^^ tonnede trouver abattue : ilenestduerimeeooDe de ces boissons amèares que l'habitude seule mi supportables. « Il ne s'agit plut d'hésiter, a*éme « Ondouré : voules-voiis commander avec moi) « ou voulet-vous rester eoelave sous on nehcfl « de votre fomHIe? Songez qu'il y va de veUe « vie et de la mienne : si nous ne sonnes pai « assez forts pour proscrire nos ennemis, do0 « serons proscrits par eux. TAt ou tard qneMac « voix accusatrice révélera le secret de la rsort « du Soleil , et au lien de monter au poovar, « nous serons tratnés au supplice. Allei doae;

< parlez aux matrones, obtenez leurs ^iMi;i> « cours m'assurer de celles des Jeunes gocrriefl- « Outougamit ) qui balanceseol mon créditnvr^ « d'eux ; Outougamiz , enooit trop fdble , ne pesl n sorthr de sa cabane. Que le Jongleur déroaéi «I nos intérêts fasse s'expliquer les génies, et na* « triompherons de la résfetance de Ghaetas et « d'Adario. »

L'assemblée générale de la nation étant convoquée pour procéder au choix de l'édite, Qnd** proposa d'élever René, son (Ils adopllf, * «*

LES NATCHEZ

place Importante ; mate le Jongleur déclara que rétranger, coupable h la fois de la disparition dn serpent sacré , de la mort des femelles de castors , et de la guerre dans laquelle le vieux Soleil avolt péri , étoit réprouvé du Grand-Esprit.

Le frère d'Amélie rejeté , Adario présenta son neveu Outougamiz , qui venoit de faire éclater tant de vertu et de vaillance : Oatougamiz ftit écarté à cause de la simplicité de sa vertu. Ghactas et Adario ne vouloient point pour eux-mêmes une charge àdùt leur âge ne leur permettolt plus rcxerclce.

Akansie désigna à son tour Ondouré :^ee nom Ht rougir les hommes qui conservoient encore quelque padeur. Chactas repoussa de toute la dignité de son éloquence un guerrier dont il osa peindre les vices. Adario, qui sentoit le tyran dans Ondouré , menaça de le poignarder s*il attentoit Jamais à la liberté de la patrie ; mais les présents de Fébriano avolent produit leur effet : les matrones enchantées par des parures, les Jeunes guerriers séduits par des armes , un assez bon nombre de sachems , à qui Tambition ôtoit la prudence, soutinrent le candidat de la Femme- Chef. I.^ manitous consultés approuvèrent l'élection d'Ondouré. Ainsi Téducation d'un enftint qui devoit un Jour commander à des peuples fût remise à des mains oppressives et souillées : le champ empoisonné de Gomorrhe fait mourir la plante qu'on lui confie , ou ne porte que des arbres dont les fruits sont remplis de cendre.

Cependant les blessures de René se fermoient ; des simples, connus des Sauvages, rétablissoient aes forces avec une étonnante rapidité. Il n*avoit qu^un moyen de payer à Outougamiz la dette d'une amitié sublime , c'éMt d*épouser Géluta. Le sacrifice étoit grand : tout lien pesoit au frère d* Amélie ; aucune passion ne pouvolt entrer dans son cœur; mais il crut qu*ll se devoit Immoler à la reconnoissance ; du moins ce n'étoitpas à ses yeux démentir sa destinée, que de trouver un malheur dans un devoir.

Il fit part de sa résolution à Chactas : Chactas demanda la main de Céluta à Adario; Ootougaikiix fut rempli de Joie en apprenant que son ami allolt devenir son frère. Céluta, rougissant , accorda son consentement avec cette grâce modeste qui respiroit en elle ; mais elle éprouvolt quelque chose ée plus que ce plaisir mêlé de frayeur qu'épffnu ve la Jeune vierge prête à passer dans les bras ^Tun époux. Malgré l'amour qui entralnolt vers

René la fille de Tabamica, malgré la félicité dont elle se fàisoit l'image, elle étoit firappée d'une tristesse involontaire ; un secret pressentiment serroit son cœur : René lui inspirait une terreur dont elle ne se pouvolt défendre; elle sentoit qu'elle allolt tomber dans le sein de cet homme comme on tombe dans un abîme.

Les parents ayant approuvé le mariage, Ghae^ tas dit À René : « Rétis ta cabane , portes-y le « collier pour charger les fardeaux , et le bols « pour allumer le feu; chasse pendant six nuits; • à la septième, Géluta te suivra à tes foyers. »

René établit sa demeure dans une petite vallée qu'arrosolt une rivière tributaire du Meschaoebé. Quand l'ouvrage Ait fini, on déoouvroit de la porte de la nouvelle cabane les prairies du vallon entrecoupées d'arbustes h fieurs : une forêt, vieille comme la terre , couvroit les collines, et dans Vépaisseur de cette forêt tomboit un torrent.

Des danses et des Jeux signalèrent le Jour du mariage. Placés au milieu d*un cercle de leurs parents, René et Géluta fbrent instruits de leurs devoirs : on conduisit ensuite les époux au toit qu'ils dévoient habiter.

L'aurore les trouva sur le seuil de la cabane : Géluta, un bras Jeté autour du cou de René , s'appuyoit sur le Jeune homme. Les yeux de l'Indienne , avec une expression de respect et de ten* dresse, cherchoient ceux de son époux. D'un cœur religieux et reconnoissant , elle offrolt ra félicité au maître de la nature comme un don qu'elle te* noit de lui : la rosée de la nuit remonte, au lever du soleil , vers le ciel d'où elle est descendue.

Les regards distraits du frère d'Amélie se promenoient sur la solitude : son bonheur ressem* bloit à du repentir. René avolt désiré un désert, une femme et la liberté : il possédoit tout cela, et quelque chose gâtoit cette possession. 11 aurolt béni la main qui, du même coup, Teût débarrassé de son malheur passé , et de sa félicité présente , si toutefois c'étoit une félicité.

Il essaya de réaliser ses anciennes chimères : quelle femme étoit plus belle que Géluta? Il l'emmena au fond des forêts et promena son indépendance de solitude en solitude ; mais quand il a voit pressé sa Jeune épouse contre son sein^, au milieu des précipices; quand il l'avoit égarée dans la région des nuages , il ne renoontroit point les délices qu'il avolt rêvées.

Le vide qui s'étoit formé au fond de son éme ne pouvolt plus être comblé. Reoé avoftt été at-

LES NATCBEZ.

teiut d'un arrêt du ciel , cpil fàisoit à la fois son supplice et son génie ; Bené troubloit tout par sa présence : les passions sortoient de lui et n'y pouvoient rentrer : il pesoit snr la terre qu'il fouloit avec impatience , et qui le portoit à regret

Si rimpitoyable Ondouré avolt pénétré dans le cœur du frère d'Amélie , s'il en avoit connu toute la misère, s'il avoit vu les alarmes de Céluta et l'espèce d'épouvante que lui inspiroit son mari, l'union du couple infortuné n'auroit point fait sentir an Sauvage les tourments qu'il éprouva lorsque la renommée lui apprit la nouvelle de cette union. Qu'importoit à Ondouré d'avoir satisfait son ambition? Géluta échappoit à son amour I René u'étoit point encore immolé à sa jalousie I Les succès du détestable Indien lui coùtoient cher : il étoit obligé de subir la tendresse d'une femme odieuse; il avoit fait à Chépar des promesses qu'il ne pouvoit ni ne vouioit remplir. Gomment perdre ces étrangers do fort Rosalie qui étoient devenus ses maîtres, puisqu'ils possédolent une partie de son secret? comment sacrifier ce rival , que les mauvais génies avoient envoyé aux Natchez pour le désespoir d'Ondouré?

Plusieurs projets s'offrirent d'abord à la pensée de l'édile , mais les uns n'étoient pas assez sûrs], les autres n'enveloppoient pas assez de victimes. Le dégoût de i*état de nature, le désir de posséder les jouissances de la vie sociale, augmentoient le trouble des esprits d*Ondouré : il dévoroit des regards tout ce qu'il apercevoit dans les habitations des blancs ; on le voyoit errer à travers les villages, l'air farouche,' l*œil en feu, les lèvres agitées d*un mouvement oonvulsif.

Un jour qu'il promenoit ainsi ses noires rêveries , il arrive à la cabane de René , le frère d* Amélie parcouroit alors les déserts avec Céluta. Mille passions , mille souvenirs accompagnés de mille desseins funestes, agitent le cœur d'Ondouré. Il fait d'al)ord à pas lents le tour de la hutte ; bientôt il heurte à la porte , l'ouvre et Jette des regards sinistres dans l'intérieur du lieu. Il y pénètre, s'assied au foyer solitaire, comme ces génies du mal attachés & chaque homme , et qui , selon les Indiens, se plaisent à fréquenter les demeures abandonnées. Des lits de jonc , des armes européennes , quelques voiles de femme, un l)erceau, présent de la famille de Céluta, tout ce qui frappe la vue d'Ondouré

accroît son supplice : « C'est donc ici qu'ils ont [ d'un témoin , le ravisseur s ôifait. Le fr^ ^^*

« été heureux! » murmure-t-il à voix basse. Sas imagination s'égare; il se lève, dispern les rostaux des couches, et brise les armes doat il jdte au loin les éclats. Les parures de Céluta appdiot ensuite sa rage : il les soulève d'une main trenblante , les approche de sa bouche comme pov les couvrir de baisers , puis les déchire avec foreur. DéjÀ ses bras se levoient sur le beroemi lorsqu'il les laisse tout à coup retomber à sescôt^; sa tète se penche sur sa poitrine, son toi se couvre d'un nuage sombre ; le Sauvage psnft travaillé par la conception douloureuse d'anerimc C'en est fait! les destinées de Céluta, les dotinées du frère d'Amélie , les destinées des Fias* çois sont fixées ! Ondouré pousse un profond mpir, et souriant conmie Satan à ses perversités: Je te remercie, dit-il, ô Athaëosic! tnm'is bien inspiré I Génie de cette cabane, je te renercie I tu m*as conduit ici pour me décoavrir les moyens d'accomplir mes vengeances, d'attdadre à la fois le but de mes desseins divers. Oui} vous périrez , ennemis d'Ondouré ! et toi, Céluta!... » Il ne se révèle à lui-même toutel'iMNreor et toute l'étendue de son projet que par an m qu'il pousse en sortant de la calMine; ce cri fiii entendu des François et des Natchez; les pr^ miers en frissonnèrent; les seconds prévireotii ruine de leur patrie.

Lorsque René revint de ses courses, fl M frappé du désordre de sa cabane , sans en poaw

pénétrer la cause : nourrie dans ht religion dJ Indiens, Céluta tira de ce désordre un présage funeste. Ellen'avoit point rapporté le bonheur de son pèlerinage au désert : Mené étoit pour eUe inexplicable ; elle avoit cependant aperçu qœlqv chose de mystérieux au fond du coeur de rhomoe auquel elle étoit unie; mais cet homme ne W avoit point révélé ses secrets; il ne les avoit iscontés à personne. Après son retour à sa caba&ei René sembla devenir plus sombre et moins aiSf^ tueux : la timide Céluta n'osoit i'interroi9er;dle ne tarda pas à prendre pour de la lassitode on de l'inconstance ce qui n'étoit que l'effet du milheur et d'un caractère impénétrable. I^ basiid vint donner quelque apparence de réalité aoi premiers soupçons de la sœur d'Outougamiz. ^ René traversoit un jour une cyprière , lorsqu'il entendit des cris dans un endroit écarté : il court à ces cris. Il aperçoit entre les arbres une Indienne se débattant contre un Européen. A l'apparition

LES NATCHEZ

nélie avoit recoimu Fébriano et Mila. « Âh ! s'é- « cria Tadolescente en se Jetant dans ses bras, si « tu avola voulu m'épouser, tu n'aurois pas été < obligé de venir à mon secours. Que je te remer- «cie, pourtant! J'ai eu si grand'peur lorsque « rbonune noir m'a surprise , que J*ai fermé les « yeux de toutes mes forces, dans la crainte de « le voir. » René sourit ; il rassura la Jeune Sauvage, et lui promit de la reconduire cbez son père. Il l'aida d'abord à laver son visage meurtri. Mila lui dit alors : « Que ta main est douce ! c'est « tout comme celle de ma mère 1 Les méchants ! « ils racontent tant de mal de toi, et tu es si bon I » Quand il se fallut quitter, Mila trouva que le chemin étoit si court I Elle fondit en larmes, et s'échappa en disant : « Je ne suis qu'une linotte « bleue, je ne sais point chanter pour le chasseur « blanc. » Le frère d'Amélie reprit le chemin de aa cabane , et ne songea plus à cette aventure. Elle fut bientôt connue d'Ondonré ; elle lui Joumit Toocasion d'ajouter une calomnie de plus à toutes celles qu'il invcntoit pour assouvir sa haine; il se félicita de pouvoir faire partager à Céluta ces tourments de jalousie qu'il avoit connus par elle. La rencontre de René et de Mila fbt représentée à la chaste sœur d'Outougamiz eomme l'inildélilé de Thomme qu'elle aimoit. Céluta pleura et cacha ses larmes.

Cependant CéluUi étoit mère ; l'épouse féconde n*assuroit-ellé pas les droits de l'amante ? Lorsque René eut la certitude que sa femme portoit un enfant dans son sein , il s'approcha d'elle avec UD saint respect; il la pressa doucement de peur de la blesser : « Femme, lui dit-il, le ciel a béni

• tes entrailles I •

Céluta répondit : « Je n'ai pas osé faire des « vœux avant vous pour l'enfant que le Grand-

• Esprit m'a donné. Je ne suis que votre ser- « vante : mon devoir est de nourrir votre fils ou

• votre fille , je tâcherai d'y être fidèle. »

Le front du frère d'Amélie s'obscurcit. « Nou^ « rir mon fils ou ma fille ! dit-il avec un sourire « amer : sera-t-il plus heureux que moi? Sera-t- « elle plus heureuse que ma sœur? Qui nuroit dit «que j'eusse donné la vie à un homme? » Il sortit, laissant Céluta dans une inexprimable douleur.

Ondouré poursuivoit ses projets : malgré l'autorité d'Adarioet de Chactas, il avoit rétabli dans toute leur puissance les Allouez , gardes dévoués au despotisme des anciens Soleils; il

âvoit dépéché des" messagers, avec des ordres secrets, pour toutes les nations indiennes. Plus que jamais il trompoit le commandant du fort Rosalie à l'aide de fausses confidences : il lui faisoit dire par Fébriano que, sans l'opposition d'Adario , de Chactas et de René , il seroit entièrement mattre du conseil des Natchez ; que ces trois ennemis du nom f rançois Tempéchoient de tenir sa promesse. Ondouré invitoit Chépar à les enlever quand il lui en donneroit le signal. Par cette politique, il avoit le double desseha de livrer ses adversaires aux étrangers , et de soulever les Natchez contre ces mêmes étrangers, lorsque ceux-ci se seroient portés à quelque violence contre deux sachems idoles ^e la patrie.

Il falloit néanmoins ne rien précipiter ; il falloit que toutes les forces des Indiens fussent secrètement rassemblées, afin de frapper sûrement le dernier coup. Il étoit en même temps aussi difficile de modérer ces éléments de discorde que de les faire agir de concert. Les trêves , sans cesse renouvelées , suspendolent à peine des hos* tilités toujours prêtes à renaître : les François et les Natchez s'exerçoient aux armes , en cultivant ensemble les champs où ils se dévoient exterminer.

Plusieurs mois étoient nécessaires à Ondouré pour l'exécution de son vaste plan. Chépar, de son côté , n'avoit point encore reçu tous les secours qu'il attendoit. Une paix forcée par la position des chefs régnoit donc dans la colonie; les Indiens, en attendant l'avenir, s'occupoient de leurs travaux et de leurs fêtes.

Mila, ayant des liens de famille avec Céluta, vint remercier celui qu elle appeloit son libérateur. Elle lui apporta une gerl)e de maïs qui ressembloit à une quenouille chargée d'une laine dorée : « Voilà, lui dit-elle, tout ce que je te « puis donner, car Je ne suis pas riche. » René accepta l'offrande.

Céluta sentit ses yeux se remplir de larmes, mais elle reçut sa jeune parente avec son inaltérable douceur ; elle caressa même avec bonté l'aimable enfant, qui lui demanda si elle assisteroit à la moisson de la folle-avoine '. Céluta lui dit qu'elle s'y trou veroit. Mila sortit pleine de joie , en voyant René tenir encore dans sa main la gerbe de mais.

Depuis le jour où le capitahied'Artaguette avoit ramené aux Natchez les infortunés amis, il étoit

' Sorte de riz qoi croit dans les rivières.

Mi

LES MATGHEZ.

nUé & la Noavelle-Orléans voir Bon trère^ le général Diron d*Artaguette , et le jeune conseiller Harlay, qui devoit épouser Adélaïde, fille du gouverneur de la Louisiane. Il revint au fort Rosalie la veille de la moisson annoncée par Mila. Il avoit appris le mariage du frère d'Amélie avec Céluta : la reconnoissance que le capitaine devoit à cette belle Sauvage, le tendre penchant qui i'entralnoit vers elle , l'estime qu'il sentoit pour René , le conduisirent à la cabane des nouveaux époux. Il trouva la famille réunie prête à partir pour la moisson : Chactas , Adario , Céluta , René , Outougamiz , rétabli dans toute sa force ; Outougamiz qui avoit oublié ce qu'il avoit fait , et qui fuyoit lorsque René racontoit les prodiges de sa délivrance.

' D*Artaguette fût reçu avec la plus touchante hospitalité par Céluta qui Tappeloit son frère. Outougamiz lui dit : « Céluta t'a sauvé , tu as « sauvé mon ami : Je t'aime, et si nos nations « combattent encore, ma hache se détournera de )i toi. • René proposa au capitaine d'assister h la ffite de la moisson : « Très- volontiers, » répondit d'Artaguette. Ses regards ne se ponvoient détacher de Céluta, dont une secrète langueur augmentoit la beauté.

On s'embarque dans des canots, sur la rivière qui couloit an bas de la colline où la cabane de René étoit bâtie. On remonte le courant pour arriver au lieu de la moisson. Les chénes-saules dont la rivière étoit bordée y répandoient l'ombre; les pirogues s'ouvroient un chemin à travers les plantes qui couvroient de feuilles et de fleurs la surface de l'eau. Par intervalles , Tœil pénétrait la profondeur des flots roulant sur des sabler d'or, ou sur des lits veloutés d'une mousse verdoyante. Des martins-pécheurs se reposoientsur des branches pendantes au-dessus de l'onde , ou ftiyoient devant les canots, en rasant le bord de la rivière.

On arrive au lieu désigné : c'étoit une baie où la folle-avoine croissoit en abondance. Ce blé, que la Providence a semé en Amérique pour le hesoin des Sauvages, prend racine dans les eaux ; son grain est de la nature du riz: il donne une nourriture douce et bienfaisante.

A la vue du champ merveilleux , les Natdiez poussèrent des cris, et les rameurs, redoublant d'efibrts, lancèrent leurs pirogues an milieu des moissons flottantes. Des milliers d'oiseaux s'en-

levèrent , et , après avirir joui des biesbiti de li nature, cédèrent leur place aux bonunes.

En un instant les nacelles furent cachées dm la hauteur et l'épaisseur des épis. Lrs voliqui sortoient du labyrinthe mobile ijoatoiait à fat magie de la scène. Des cordes de bouleau forat distribuées aux moissonneurs; avec cescordcsib salsissoientles tiges delafolie-avoine,qQ'ibiioiat en gerbe ; puis , inclinant cette gerbe sur le bwd de la pirogue , ils la frappoient avec an fléia ié* ger ; le grain mûr tomboit dans le fond du caaol. Le bruit des fléaux qui battoient les gerbes, k murmure de l'eau , les rires et ks joyeux propos des Sauvages, animoient cette scène, moitié marine, moflié rustique.

Le champ étoit moissonné : la lune le ien pour éclairer le retour de la flotte; sa luoiièN descendoit sur la rivière , entre les sanles àpelM frémissants. De jeunes IndieDS et de jeaaef 1» diennes suiv<^nt les canota à la nage, ooone des Sirènes ou des Tritons ; Tair s'embaunioitè l'odeur de la nrasson nouvelle mêlée aux émnations des arbres et des fleurs. La pirogue di Grand-Chef étoit à la tète de la flotte, et uupf ire, debout à la poope de cette pirogue, ledinil le chant consacré à l'astre des voyageois :

« Salut, épouse dn Soleil ! tu n'as pas to^o*" « été heureuse I Lorsque, contrainte par AtiiaêBf <« sic de quitter le lit nuptial, tu sondes portes t du matin , tes bras arrondis, étendus vers r«- « rient , appellent inutilement ton époox.

< Ce sont encore ces beaux brasqoetueatr'oa* « vres lorsque tu te retournes vers roceideot, et \ que la cruelle Athaênsic force à son tour le So* « leil à fuir devant toi.

« Depuis Um hymen Infortuné, la mélaoeofie « est devenue ta compagne; elle ne te quitte ji* « mais, soit que tu te plaises à errer à travefsks « nuages, soit qu'iomiobile dans le del, latin* « nés tes yeux fixés sur les bols, soit que peacface « au bord des ondes du Meschaoebé, ta faisa* « donnes à la rêverie, soit que tes pas s'éffO/A « avec les fantômes le long des pdies bruyères.

« Mais, 6 Lune! que tu es belle dans U tris- « tesse! L'Ours^étoilée s'éclipse devant tes char- <( mes, tes regards veloutent l'azur du ciel; la « rendent les nues diaphanes; ils font briiief k^ « fleuves comme des serpents ; ils argent^^ * « dme des arbres ; ils couvrent de blancheur le « sonmiet des montagnes ; Us changeât ea wv « mer de lait les vapeurs de la vallée.

LES NATCHEZ

«C'ert ta lumière, 6 Looel qui doane de M grandes pensées aux sacheras ; c'est ta lumière M qui remplit le cœur d'un amant du souvenir de « sa maltresse ; à ta clarté , la mère veille au jn berceau de son fils ; à ta clarté , les guerriers .« marchent aux ennemis de la patrie ; à ta clarté, « les chasseurs tendent des pièges aux h6tes des / forêts ; et maintenant à ta clarté , chargés des • dons du Grand-Esprit, nous ajlons revoir nos M heureuses cabanes. »

. Alnai cbantoit le prêtre : à chaque strophe , la .oonque méloit ses sons au choeur général des Natidiex ; un recueillement religieux avoit saisi Ceiuta, René, d'Artaguette, Outoogamiz, Adario et le vieux Chactas : le pressentiment d'un avenir jaalhenreux s'étoit emparé de leur cœur. La tristesse est au fond des Joies de l'homme : la nature attache une douleur à tous ses plaisirs, et quand elle ne nous peut refuser le bonheur, par un de^ nier artifice , elle y mêle la crainte de le perdre. Une voix vint arracher les amis à leurs graves réflexions; cette voix sembloit sortir de Teau; elle iisoit : « Mon libérateur, ipe voici. » Bené, d'Artaguette , Outougamiz, Chhctas, Adario, Céluta, regardent dans le fleuve , et ils aperçoivent Mila qui nageoit auprès du canot. Enveloppée dun voile, elle ne montroit au-dessus de reau que ses épaules demi-nues et sa tête humide; quelques épis de folle-avoine, capricteusement tressés, ornoient son front. Sa figure riante brilloit à la clarté de la lune, au milieu de l'ébène de ses cheveux; des filets d'argent couioieut le long de ses joues : on eût pris la petite Indienne pour une naïade qui avoit dérobé la couronne de Cérès.

« Outougamiz , disoit-elle , viens donc te bai-

■ gner avec moi ; pour le guerrier blanc , ton

■ frère , j'en aurois peur. »

Outougamiz saute par- dessus le bord de la pirogue. Mila se mit à nager de concert avec lui Taotôtelle se balançoit lentement le \isage tourné vers le ciel ; vous eussiez cru qu*elle dormoit sur les vagues ; tantôt frappant de son pied Tonde .élastique, elle glissoit rapidement dans le fleuve. Quelquefois , s'élevant à demi, elle avoit l'air de se tenir debout; quelquefois ses bras écartoient Tonde avec grâce : dans cette position elle tournoit un peu la tête, et Textrémité de ses pieds ^ montroit à la surface des flots. Son sein , légèrement enflé a Tœil , sous le voile liquide , paroisse^ enfermé dans un globe de cristal: elle

traçoit , par ses mouvements , uue multitude d^ cercles qui, se poussant les uns les autres, s'étendoient au loin : Mila s'ébattoit au milieu de ces ondulations brillantes, comme un cygne qui bair gne son cou et ses ailes*

La langueur des attitudes de Mila auroit pu faire croire qu'elle cherchoit des voluptés cachées dans ces ondes mystérieuses, mais le calme de sa voix et la simplicité de ses paroles ne déceloient que la plus tranquille innocence. Il en étoit ainsi des caprices de l'élégante Indienne avec Outougamiz : elle passoit à son cou un bras humide; elle approchoit son visage si près du sien , qu'elle lui faisoit sentir à la fois la fret* cheur de ses joues et la chaleur de ses lèvres. Liant ses pieds aux pieds de son compagnon de bain, ellen'étoit séparée de lui que par Tonde, dont la molle résistance rendoit encore ses entrer lacements plus doux : « N'étoit-ce pas ainsi , di- « soit-elle, que tu étois couché avec Bené sur le « lit de roseaux, au fond du marais? » Il ne falr loit chercher dans ces jeux que ceux d'un enfant plein de charme ; et si quelque chose d*inoonnu se mêloit aux pensées de Mila, ce n'étoit point à Outougamiz que s'adressoient ces pensées.

Tant de grâces n'avoient point échappé à la fille de Tabamica ; moins René y avoit paru sen sible, plus elle craignit une délicatesse affectée. Rentrée dans sa demeure, elle se trouva mal : bien que son sein maternel n'eût encore compté que sept fois le retour de l'astre témoin des plaisirs de Mila, Céluta sentit que Tenfant de René se hâteroit d'arri ver à la triste lumière des cieux» afin de partager les destinées de son père.

Le frère d'Amélie avoit passé la nuit dans les bois : au lever du soleil il ne retrouva Céluta, id dans la cabane, ni à la fontaine, ni au champ des fleurs. Il apprit bientôt que , pressée pendant la nuit par les douleurs , son épouse s'étoit retirée à la hutte que lui avoient bâtie les matrones, selon l'usage , et qu'elle resteroit dans cette hutte on nombre de jours plus ou moins long , selon le sexe de Tenfaut.

Céluta pensa perdre la vie en la donnant â ane fille que Ton porta à son père, et qu'en versant des pleurs il nomma Amélie. Cette seconde Amélie paroissoit au moment d'expirer : René se vit obligé de verser Teau du baptême sur la tête de Tenfant en péril; Tenfant poussa un cri. Le baptême parmi les Sauvages étoit regardé comme un maféfice : Ondouré accusa le guerrier blanc

LES NATCHEZ

d*avoir voulu faire mourir sa fille , par dégoût pour Céluta, et par amour pour uoe autre femme. Ainsi s'accompllssoit le sort de René : tout lui devenoit fatal, même le bonheur.

L'enfant vécut, et les jours de retraite expirèrent : Céluta revint à son toit où i'attendoient ses parents. Les vêtements de la Jeune mère étoient nouveaux : elle ne devoit rien porter de ce qui lui avoit servi autrefois : son enfant étoit suspendu à sa mamelle. Lorsqu'elle mit le pied sur le seuil de sa cabane, ses yeux. Jusqu'alors baissés avec modestie, se levèrent sur René qui lui tendoit les bras pour recevoir son enfant : tout ce que la passion d'une amante , tout ce que la dignité d'une épouse, tout ce que la tendresse d^une mère, tout ce que la soumission d'une esclave, tout ce que la douleur d'une femme , peuvent Jamais réunir de plus touchant, fut exprimé par le regard de Céluta. « Je ne vous ai donné « qu'une fille, dit-elle; pardonnez à la stérilité « de mon sein : Je ne suis pas heureuse. »

René prit son enfant , l'éleva vers le ciel , et le remit dans les bras de sa mère. Tous les parents bénirent la fille de Céluta : Outougamiz lui suspendit un moment au cou le manitou d'or, et sembla la consacrer ainsi au malheur.

Chez les Sauvages ce sont les parents maternels qui imposent les noms aux nouveau-nés. Selon la religion de ces peuples, le père donne FAme à l'enfant, la mère ne lui donne que le corps : on suppose d'après cela que la famille de la femme connoft seule le nom que le corps doit porter. René s'obstinant à appeler sa fille Amélie , blessa de plus en plus les mœurs des Indiens.

Depuis qu'il étoit père, sa tristesse étoit singulièrement augmentée. Il passoit des Jours entiers au fond des forêts. Quand il revenolt chez lui , il prenoit sa fille sur ses genoux, la regardoit avec un mélange de tendresse et de désespoir, et tout à coup la remettoit dans son berceau comme si elle lui faisoit horreur. Céluta détournoit la tête , et cachoit ses larmes, attribuant le mouvement de René à un sentiment de haine pour elle.

Si René rentrant au milieu de la nuit adressoit des mots de bonté à Céluta, c'étoit avec peine qu'elle parvenoit à dissimuler l'altération de sa voix ; si René s'approchoit de son épouse pendant le jour, elle lui laissoit adroitement sa fille dans les bras et s'éloignoit de lui; si René montroit quelque inquiétude de la santé chancelante de la tjoeur d'Outougamiz , celle-ci en attribuoit le dé-

rangement i la naissance d'Amélie. EUe (Ml alors des choses si touchantes en s'efforçant de prendre un air serein, que son trouble paroisnft davantage à travers ce calme de la vertu résignée.

Mila se retrouvoit partout sur les pas du ûèra d'Amélie ; elle venoit souvent à la cabane oà Cé> luta l'accueilloit toujours avec douceur.

« Si tu étois ma mère, disoit Mila à l'époose affligée, je serois toujours avec toi; j'entendrois leguerrier blanc te parler de l'amitié de ton frère, et te raconter des histoires de son pajfs. Nous préparerions ensemble la couche dn goe^ rier blanc , et puis , quand il dormirent, je nfralchirois son sommeil avec un éventail de plumes. »

Mila terminoit ordinairement ses discours et se jetant dans les bras de Céluta : c'étoit eherdier la tranquillité au sein de l'orage , la fralcheor ai milieu des feux du midi. La Jeune Indienne obtenoltun regard de pitié des yeux dontelle&isoit couler les larmes; elle sollicitoit l'amitié d'nn cœur qu'elle venoit de poignarder.

La mère de Mila, impatiente de ces oonncs, avoit menacé sa fille de lui Jeter de l'ean an vl« sage, châtiment qu'infligent à leurs enfentsla matrones indiennes. MUa avoit répondu qu'elle mettroit le feu à la cabane de sa mère ; les parents avoient ri , et Mila avoit continué de chercher René.

Un soir celui-ci étoit assis au bordd*un deces lacs que l'on trouve partout dans les forêts do Nouveau-Monde. Quelques baumiers isolés bordolent le rivage; le pélican, le coureplojé,le bec reposant comme une faux sur sa poitrine, se tenoit immobile à la pointe d'qn rocher; les diodes sauvages élevolent leur voix rauque du haut des magnolias; les flots du lac, unis contoe un miroir, répétoient les feux du soleil couchanL

Mila survint. « Me voici 1 dît-elle; je sois toot « étonnée, je t'assure, j'avois peurd'êtregrondéc

— « Et pourquoi vous gronder? » dit Rcoé.

« Je ne sais, » répondit Mila en s'asseyantet s'appuyant sur les genoux du guerrier blanc.

« N'auriez-vous point quelque secret?» répliqua René.

« Grand-Esprit ! s'écria Mila, est-ce que j'ac- « rois un secret? J'ai beau penser, je ne me soa« d viens de rien. »

Mila posa ses deux petites mains sur les genoux de René , inclina la tète sur ses mains, et se mtl à rêver en regardant le lac. Renésouffroitdccette

LES NATCHEZ

attitude , mais il n'avoit pas le courage de repoa»- ^r cette enfant. Il s'aperçut , au bout de quelque temps, que Mila s*étolt endormie.

Age de candeur, qui ne connois aucune péril I ége de confiance , que tu passes Tite ! « Quel boni heur pour toi, Mi\i] murmura sourdement Ré- « né, si tu dormols ici ton dernier sommeii !

— « Que dis-tu? s'écria Mila tirée de son assou- « pissement. Pourquoi m'as- tu réveillée ? Je faisois lunsibeau rêve!

— « Vous feriez mieux , dit René , de me chan- «ter une chanson, plutôt que de dormir ainsi «eomme un enfant.

— « C'est bien vrai , dit Mila ; attends , que je « me réveiUe. > Et elle frotta ses yeux humides de SfMnmeil et de larmes.

«Je me souviens, reprit-elle, d'une chanson • de Célota. 0 Céluta! comme elle est heureuse ! «comme elle mérite de l'être! Cest ta femme, « o*est-ce pas? •

Mila se prit à chanter; elle avoit dans la voix une douceur mêlée d'Innocence et de volupté. Elle ne put ehanter longtemps ; elle brouilla tous SCS souvenirs, et pleura de dépit de ne pouvoir Kdire la chanson de Céluta.

La mère de Mila, qui la suivoit, la trouva aniseaux genoux de René ; elle la frappa avec Que touffe de lilas qu'elle tenoit à la main , et Mila s'échappa en jetant des feuilles à sa mère. L'imprudente colère de la matrone révéla la course de sa fille; le bruit s'en répandit de toutes parts. Mila elle-même s'empressa de dire à Céluta qu'elle avoit dormi sur les genoux du guerrier blanc au bord du lac. Céluta n'avoit pas besoin deee qu'elle preooit pour une nouvelle preuve du malheur qui l'avoit frappée.

Le frère d'Amélie connoissoit trop les passions pour ne pas apercevoir ce qui naissoit au fond du cœur de Mila ; il devint plus sévère avec elle : cette rigueur effraya la gentille Sauvage. Ses sentiments repoussés se replièrent sur tout ce qui aimoit René, sur Céluta, sur Outougamiz qui avoit délivré le guerrier blanc avec tant de coulage , et qui avoitsi bien nagé dans le fleuve. Mila rencontroit souvent Outougamiz dans les cabanes : la naïveté héroïque du jeune homme plaisoit à la naïveté malicieuse de la jeune fille.

« Tu as sauvé ton ami du cadre de feu, disoit « un jour Mila à Outougamiz. C'est bien beau!

■ j'aurois voulu être là. — Tu m'aurois beaucoup

■ gêné répondit le frère de Céluta , parce que tu

« aurols eu faim ; et que f aurois- je donné à «manger?

— « C'est vrai, répliqua l'Indienne ; mais si j'a* « vois été avec toi , j'aurois pris la tête de ton ami « dansmesdeux mains, j'aurois réchauffé ses yeux « avec mes lèvres ; et pour voir si son cœur bat- « toitencore, j'aurois mis ma main sur son cœur. » Et Mila portoit la main au cœur d'Outougamiz.

« Ne fais pas cela , dit le Sauvage. Est-ce que « tu serols devenue amoureuse? -— Non , certai- « nement, s'écria l'Indienne étonnée; mais je le « demanderai à Céluta. »

L'âme de la jeunesse, en prenant son essor, essaye de tous les sentiments , goûte, comme l'enfant, à toutes les coupes, douces ou amères, et n'apprend à s'y connoître que par l'expérience. Attirée d'abord par René, Mila trouva bientôt en lui quelque chose de trop loin d'elle. Le cœur d'Outougamiz étoit le cœur qui convenoit à celui de Mila ; leur sympathie une fois déclarée promettoit d'être durable , et cette sympathie alloit naître.

Hélas! ces simples et gracieuses amours qui auroient dû couler sous un ciel tranquille, se formoient au moment des orages! Malheureux, ô vous qui commencez à vivre quand les révolutions éclatent! Amour, amitié, repos, ces biens qui composent le bonheur des autres hommes, vous manqueront ; vous n'aurez le temps ni d'aimer ni d'être aimés. Dans l'âge où tout est illusion , l'affreuse vérité vous poursuivra ; dans l'âge où tout est espérances , vous n'en nourrirez aucune : il TOUS faudra briser d'avance les liens de la vie, de peur de multiplier des nœuds qui sitôt doivent se rompre!

René , vivant en lui-même , et comme hors du monde qui l'environnoit , voyoît à peine ce qui se passoit autour de lui ; il ne faisoit rien pour détruire des calomnies qu'il ignoroit, ou qu'il auroit méprisées s'il les eût connues; calomnies qui n'en alloient pas moins accumuler sur sa tête des malheurs publics et des chagrins domestiques. Se rcc* fermant au sein de ses douleurs et de ses rêveries dans cette espèce de solitude morale, il devenoit de plus en plus farouche et sauvage : impatient de tout joug , importuné de tout devoir, les soins qu'on lui rendoit lui pesoient : on le fatiguoit en l'aimant. Il ne se plaisoit qu'à errer à l'aventure; il ne disoit jamais ce qu'il devenoit, où il alloit; lui-même ne le sa voit pas. Étôit-41 agité de remords ou de passions , cachoit-il des vices ou des vertus?

HÈS

LES NATGHEZ.

iT'est ce qu*OD ne poe voit dire. Il étoit possible de tout croire de lui , hors ta vérité.

. Assise à la porte de sa cabane , Céluta attendoit son mari des journées entières. Elle ne Taccusoit point , elle n'accnsoit qu'elle-méoie : elle 5e reprocboit de Q*avoir ni assez de beauté ni as- «ez de tendresse. Dans la générosité de son amour elle alloit Jusqu*à croire qu'elle pourrait devenir Tamie de toute autre femme , maltresse du cœur .de René ; mais quand elle portoit son enfant à son sein , elle ne pouvoit s'empécber de le baigner de larmes. Lorsque le frère d'Amélie revenoit, Céluta apprétoit le repas; elle ne prononçoit que .des paroles de douceur ; elle ne craigooit que de pe rendre importune; elle élNiucboit un sourire qui expirait à ses lèvres; et lorsque, jetant des regards fUrtifis sur Kené, elle le voyoit pâle et iigité , elle aurait donné toute sa vie pour lui rendre un moment de repos.

Chactas essayoit quelquefois d'apaiser par s^ tranquille raison les traubles de Tâme du frère d'Amélie; mais il ne lui pouvoit arracher sou secret. « Qu'as-tu 7 lui disoit-il. Tu voulois la soli- « tude ; ne te sufQt-elle plus? Avois-tu pensé que « toncœurétoitinépuisable? I^es sources coulent- « elles toujours ? »

— « Mais qui empécbe,répondoit René, quand « on s'aperçoit de la fuite du bonheur, de clore M la vie? Pourquoi des amis inséparables n'arri- « vent-ib pas ensemble dans le monde où les fé- « licites ne passent plus?

— « Je n'attache pas plus de prix que toi à la « vie, répliquoit le sachem expérimenté : vous « mourez , et vous êtes oublié ; vous vivez , et vo- « tre existence n'occupe pas plus de place que K votre mémoire. Qu'importent nos Joies ou nos « douleurs dans la nature ? Mais pourquoi t'oc- « cuper toi-même de ce qui dure si peu ? Tu as « déjà rempli parmi nous les devoirs d'un homme <t envers ta patrie adoptive : il t'en reste d^autres ji à accomplir. Peut-être n'attendras-tu pas long- .« temps ce que tu désires. »

Les paroles de la vieillesse sont des oracles : tout, en ^et, commençoit à précipiter la catastrophe aux Natchez. Les messagers d'Ondouré étoieot revenus avec des paroles favorables de la part des nations indiennes. Le commandant françois, qui avoit reçu de nouveaux soldats, n'avoit pas besoin d'être excité secrètement, comme il l'étoit, par Fébriano, pour exciter des violences contre René , Chaetas et Adario. Chépar pressoU

Ondouré de tenir ses promesses relativement n partage des terres; Ondouré répondoit qu'il Ici mettrait à exécution aussitôt qu'on raaroil débarrassé de ses adversaires.

Les calomnies répandues par Oadooié, à l'aide du Jongleur , avoient produit tout leur A fet contre le frère d'Amélie : pour les Natcha, l'impie René étoit le complioe seeret dnoauïiis desseins des François ; poor les Fnuiç(HS, le tiù tre René étoit Tennemi de son aneienne patrie:

La fomllle de Chactas, au milieu de laqodle Mtlapassoit maintenant ses Jours , prenait ob wt tin son repas accoutumé dans la cabane de G^ luta, lorsqu'elle vit entrer le grenadier Jaeqvs: il étoit chargé d'an billet du capitaine d*Art» guette, adressé au fils adopUf de Chaetas, oo,<ltti sonalMence, au vénérable saehem lui-nêsK-Ce billet informoit René de l'ordre qui veuoit d'An donné de l'arrêter avec Adario. « VousnavapK un moment à perdre pour voos dérobera voia»> nemis, mandoit le capitaiine au ùèn û'àa&t Vous êtes dénoncé oomme ayant portélesanKi contre la France ; an conseil de guerre ert# nommé afin de vous Juger. Adario, qa'aa ittiendra prisonnier tant que les terres ae Mnat pas concédées, répondra de la eon&nte des Natehez. On n'ose encore toucher à la télé de Chactas. »

A cette lecture , Céluta fut saisie d'on trenbleroent ; pour la première folselle bénit l'absenee de René; depuis deux Jours il n'a voit point puu Céluta , Mila et Outougamiz convinrent de courir dans les bois, de chereher le frère d'Amélie, et de le tenir éloigné des cabanes; Chaetas, avee le reste de la famifle , se hâta de se rendre eta Adario.

Instruit du sort qu'on lui prépare, Adariortfuse de fuir : il déploie une natte, s'assied à terre. Fatigué des cris qu'il entend : « Indigne familleî « dit-il d'une voix terrible , que me cooseilto- « vous? Moi! me cacher devant des brigands! « donner un tel exemple à la jeunesse! Chactas, « J'attendois d'autres sentiments d'un despèits <« de la patrie. »

— « De quelle utilité peut être à la patrie vo- « tre captivité ou votre mort? répondit Chadas; « en vous retirant, au contraire, dès demain penl- « être, nous pourrons nous défendre contre 'es « oppresseurs de notre liberté; mais aujourdbo» « letempsnous manque; Je ne sais quelle mais

LES NATCHEZ

kZ9

5 porflde a écarté la plopart des Jeunes guer* « rien.

-- « Non, dit Adario, je ne me retirerai point; « je vous laisse le soin de me venger. »

Adario se lève et prend ses armes : sa famille n*ose s'opposer à son dessein. Le sachem se ras« sied : un profond silence r^ne autour de lui.

On entend au dehors les pas d'une troupe de concessionnaires conduits par Fébriano. A la gauche dusachem étoitson fils; derrière lui, sa vieille épouse, et sa jeune fille, mère d'un enfant qu'elle tenoit dans ses bras; devant lui, Cbactas appuyé sar un bâton blanc.

Fébriano entre, déploie un ordre, et comnaande à Adario de le suivre.

« Oui , je te vais suivre, répond le sachem; je 5 vois que tu m'as reconnu ; je t'ai fait assez peur « le jour de la bataille pour que tu te souviennes « de moL k

Adario s'élance de sa natte , et appuie le bout d'un javelot sur la poitrine de Fébriano. Cbactas, dont les regards ne dirigent plus les mains tremblantes, cherche en vain, dans la nuit qui Tenvironne, à détourner les coups et à faire mteodre des paroles pacifiques. Le renégat recale, et sa troupe avance. Des cris s'échappent de la multitude remplissant les lieux d'alentour. Les femmes éplorées se suspendent aux fusils detcoQcessionBaires. Une voix s'élève, la bande armée tiro ; le fils d' Adario tombe mort à ses côtés. Le sachem se défend quelque temps derrière le corps de son fils; Cbactas, renversé, est foulé aux pieds. Une épaisse fumée monte dans les airs ; la cabane est en flammes ; tout fuit Lié des noaios de Fébriano, Adario est conduit avec si| femme, sa fille et son petit-fils au fort Rosalie. D'autres sicalres du complice d*Ondouré, envoyés à la demeure de René, n'avoient trouvé que le silence et la solitude.

Les habitants de la colonie accoururent enfouie sur le passage des prisonniers. Ceux-ci auraient inspiré une pitié profonde, s'il ne sufflsoit pas d*étre malheureux parmi les hommes pour en être haï et persécuté. D'Artaguette, qui avoit leAisé de conduire des soldats aux Natchez, su» bissoit lui-même une captiviié mliitairo, et ne poavoit plus être d'aucun secours à la &mille enehaloée.

Le conseil de Chépar s'étant assemblé, Fébriano déclara qu'Adarios'étoit armé, qu'il avoit mépriaé les ordres du roi, etqu'onavoitétéobligé

de l'enlever de vive force. Deux avis furent ou^ verts : le premier, de transporter le rebelle aui^ tles; le second, de le vendre, avec sa famille, au fort Rosalie. Ce dernier avis l'emporta. Le commandant choisit le parti le plus violent comme le plus capable de frapper lesNatchez d*une épou* vante salutaire: Timprudence et la dureté paroissent souvent aux esprits étroits de l'habileté et du courage. Il fut donc résolu qu'Adario, sa fenune et ses enfants, seroient, à Tinstant même, publiquement vendus, et employés aux travaux de la colonie.

Ondouré passa secrètement quHques heures au fort Rosalie : Fébriano l'Informa du jugement rendu par le conseil ; le Sauvage s'en réjouit, ainsi que du meurtre du fils d' Adario et de l'incendie de la cabane. Il regrettoit seulement de n'avoir pu abattre du promier coup sa principale victime, mais il s'en consoloit dans la pensée que René n'avoit échappé à son sort que pour peu de temps.

L'Indien espéroit trouver la rage des Natches à son comble , et les esprits disposés à tout entreprendro : il ne se trompolt pas. Revenu du fort Rosalie, il se rendit au lieu où Cbactas, après l'enlèvementd'Adario, avoitrassemblé les trU)us; c'étoit au bord du lac des bois , dans l'endroit où Mila s'étoit endormie sur les genoux de René.

Le chef parut avec un front triste au milieu de l'assemblée. Tous les yeux se tournèrent vers lui. Les jeunes guerriers , à peine de retour d'une longue chasse, s'écrièrent : « Tuteur du Soleil, que « nous conseillez-vous?

— " Mon opinion , » répondit modestement le rusé Sauvage, « est celle des sachems. »

Lessachems louèrent cette modération, excepté Cbactas, qui découvrit Thypocrite.

« Que la Femme-Chef s'explique, » dit-on de toutes parts.

— « 0 malheureux Natchez ! dit Akansie sub« « juguée et criminelle, on conspire 1 » et elle se tut. •

« Il la faut forcer de parler I » fut le cri de la foule. Alors Ondouré :

« Remarquez, 6 guerriers! que le fils adoplif • de Cbactas, que l'on représentoit comme «ne « des victimes désignées par Chépar, a pourtant « été soustrait à la trahison de nos ennemis, tan* « dis qu'Adario est dans les fers. Sécheras et guer» « riers, -avez- vous quelque confiance en moi?

— « Oui , oui I » r^^étèrent mille voix. GeUe di

LES NATCHEZ

Chactas , dans ce moment de passion , ne Ait point écoutée.

« Vonlez-voas faire, reprit Ondonré, ce que « J^ordonnerai pour votre saiut?

— « Parlez , nous vous obéirons, ^ s'écria de nouveau l'assemblée.

< Eh bien! dit Ondouré, rentrez dans vos ca- « banes; ne montrez aucun ressentiment; ayez « l'air soumis ; supportez de nouvelles injustices , « et Je vous promets... Mais il n'est pas temps de « parler. Je découvrirai au grand prêtre ce qu'A* « thaênsic m'a inspiré. Oui, Natchez, Athaênsic

• m'est apparue dans la vallée! ses yeux étoient «deux flammes; ses cheveux flottoient dans

• les airs comme les rayons du soleil à travers « les nuages de la tempête; tout sou corps étolt « quelque chose d'immense et d'indéfinissable : « on ne pouvoit la voir sans ressentir les ter- « reurs de la mort. « Délivre la patrie, m'at- « elle dit; concerte toute chose avec le servi-

« teur de mes autels

• Alors l'esprit m'a révélé ce

« que je devois d'al)ord apprendre au seul Jon* « gieur : ce sont des mystères redoutables. »

L'assemblée frémit. Le grand prêtre s'écria : « N'en doutons point, Athaênsic a remis sa puis- « sance à Ondouré. Guerriers , le tuteur du Soleil « vous commande , par ma voix , de vous séparer. « Retirez-vous et reposez-vous sur le ciel du soin « de votre vengeance. »

A ces mots les Sauvages se dispersèrent , pleins d'une horreur religieuse qu'augmentoient l'ombre et le calme des forêts.

Ondouré ne désiroit point armer, dans ce moment, les Natchez contre lesFrançois; ilsn'étoient pas assez forts pour triompher, et tout se seroit réduit à une action aussi peu décisive que la première. Ce n'étoitpas d'ailleurs un combat ouvert et loyal que vouloit le Sauvage; il prétendoit porter un coup plus sûr mais plus ténébreux. Or, tout n'étoit pas préparé , et le Jour où le complot pouvolt éclater avec succès étoit encore loin.

L'amant dédaigné de Céluta avoit fait de l'absence de son rival un nouveau moyen de calomnie : non content de perdre René dans l'opinion des Natchez , il le faisoit chercher de toutes parts pour le livrer aux François. Avec un dessein bien différent , Céluta s'étoit empressée de suivre les traces de son époux , mais elle avoit en vain interrogé les rochers et les bruyères. Elle sortoit de sa cabane , elle y revenoit , dans la crainte que

René n'y lût rentré par un autre chemin : quelquefois elle songeoit à se rendre au fort Rosalie, se figurant que l'objet de sa tendresse y avoit d^ été conduit ; quelquefois elle s'asseyoit an cane* four d'un bois, et ses regards s'enfonçoient dans les divers sentiers qui se dérouloient soos l'ombrage ; elle n'osolt appeler René, ie peur drie trahir par les sons mêmes de sa voix. Amélie ae quittolt point les bras maternels , et Géhita retroovoit des forces en pleurant sur ce cher témoin de sa douleur.

Outougamiz, toujours inspiré quand fl s'agîssoit des périls de son ami, avoit été plus beven que sasœur; depuis longtemps ils'étoit aperça que le frère d'Amélie aimoit à dirigerses pas vers lae colline qui bordoit le Mescbacebé , et daDsleflaae de laquelle s'ouvroit une grotte funéère : il tmmença ses recherches de ce c6té. Un autreiastiiict conduisit Mila au même lieu : la colombe an Ma transportée trouve, à travers les champsdei'itr, le chemin qui la ramène à sa compagne.

Les deux fidèles messagers se rencootrèreoli l'entrée de la grotte. « Qui t'amène ici? > dit Mila à Outougamiz.

« Mon génie, » répondit le Sauvage; etHmoa* troit la chaîne d'or. » Et toi , Mila , qoi t'a eoa* « duite de ce cûté?

— « Je n'en sais rien, répliqua Undienae; « quelque chose qui est peut-être la femme detoa « génie. Tu verras que nous avons deviné, et que « le guerrier blanc est ici. »

En effet , ils aperçurent René assis en fiiee da fleuve , sous la voûte de la caverne : on votqH auprès de lui un livre , des fruits, du roaisetdo armes. Cette caverne étoit un lien redouté des Natchez : ils y avoit déposé une partie da os de leurs pères. On racontoit qu'un esprit de ii tombe veiiloit jour et nuit à cette deroeore.

« Oh ! s'écria Mila , J'aurois bien peur si iegafl" « rier blanc n'étoit ici. »

Étonné de l'apparition de son frère et de la Jeune Indienne, René crut qu'ils s'étoient donné rendez- vous dans ce sanctuaire propre à recevoir un serment; et comme il appeloit leur ooioo de tous ses vœux , il ftit charmé de celte rencootff.

Outougamiz et Mila ne dirent rien au fs^ d'Amélie du véritable objet de leur descente à la grotte : tant les cœurs naïfs deviennent intelligents quand II s'agit de ce qu'ils aiment ! fls eomprirent que s'ils révéloient à René les périls dont il étoit menacé, loin de pouvoir l'arrêter, il écbap-

LES NATGHEZ.

peroit à leur tendresse. Le couple ingénu laissa doDcl'homme blanc croire ce qu*il voudroit croire, et ne songea qu'à le retenir dans cette retraite par iediarme d'un entretien amical.

Le iirère de Géluta ignoroit ce qui s'étoit passé aox Natcbez : il supposoit qu'Adario se seroit éloigné avec ChactaSy jusqu'au moment où les enbots du Soleil pourroient venger leur injure. Otttougamiz eût désiré calmer les inquiétudes de sa sœur, mais il ne youloit pas quitter René; il espéroit que Mita trouveroit quelque prétexte poar quitter la grotte et pour aller rassurer la femme Infortunée.

< Mon sublime frère, » dit René au jeune San- T8ge avec un sourire qui rarement déridoit son iront,* accours-tu encore pour me délivrer?

• PMrqaol ces armes? Je n'ai aucun danger à « craindre : je ne suis qu'avec les morts , et tu sais « qu'ils sont mes amis. Et vous , petite Mila , que « cherchez- vous? la vie sans doute? elle n'est pas ■ ici, et vous ne pourriez la rendre à cette foule «poudreuse qui peut-être ne consentiroit pas à « la^reprendre. »

Le religieux Outougamiz gardoit le silence ; Milatrembloit,etdans sa frayeur se serroit fortement contre Outougamiz. Un foible rayon du jour, en pénétrant dans la caverne , ^e servoit qu'à en redoubler l'horreur : les ossements blanchis reflétoient une lumière fantastique; on eût cru voir remuer et s'animer l'immobile et Tinsensible dépouille des hommes. Le fleuve rouloit ses ondes à l'entrée de la grotte, et des herbes flétries pendantes à la voûte frèmissoient au souffle du vent.

Mlla , en voulant s'avancer vers René , ébranla un tas d'ossemoats qui roulèrent sur elle. « J'en > mourrai ! j'en mourrai ! » s'écria Mila : c'étoit comme quelque chose de singulier I

« Ha jeune amie , dit le frère d'Amélie , rassu-

• rez-vous. — Je te jure, répliqua l'Indienne, que « cela a parlé.

—Parlé ! « dit Outougamiz.

Bené sourit, ftt asseoir Mila auprès de lut, et prenant la main de l'enfant :

• Oui , dit-il , cela a parié : les tombeaux nous

• disent que dans leur sein finissent nos douleurs

• et nos joies ; qu'après nous être agités un mo- « ment sur la terre , nous passons au repos éternel.

• Mila est charmante, son cœur palpite de toutes •les sortes d'amour; mon admirable frèreest tout

« Dieu veuille qu'ils soient de bonheur), le cœur « de Mila se glacera pour jamais , et les cendres de « rhomme à qui l'amitié fit faire des prodiges se- « ront confondues avec la poussière de celui qui * <f n'a jamais aimé. »

René s'interrompit, appuya son front sur sa main, et regarda couler le fleuve.

« Parle encore , dit Mila ; c'est si triste et pour* « tant si doux ce que tu dis I »

René ramenant ses regards dans l'intérieur de la caverne , et les fixant sur un squelette , dit tout à coup : « Mila, pourrois-tu m'apprendre son «nom?

— « Son nom ! répéta l'Indienne épouvantée, «je ne le sais pas : ces morts se ressemblent «tous»

— « Tu me fais voir ce que je n'aurois jamais « vu seul , dit Outougamiz : est-ce que les morts « sont si peu de chose? i

— « La nature de l'homme est l'oubli et la pe* « titesse, répondit le frère d'Amélie; il vit et « meurt ignoré. Dis-moi, Outougamiz, entends-tu « l'herbe croître dans cette tête que j'approche de « ton oreille? Non sans doute. Eh bien ! les pensées « qui y végétoient autrefois ne faisoient pas plus « de bi*uit à Toreille de Dieu. L'existence coule à «l'entrée du souterrain de la mort, comme le « Meschacebé à l'entrée de cette caverne : les « bords de l'étroite ouverture nous empêchent « d*étendre nos regards au-dessus et au-dessous « sur le fleuve de la vie-; nous voyons seulement « passer devant nous une petite portion des hom- > mes voyageant du berceau à la tombe dans leur « succession rapide , sans que nous puissions dé- « couvrir où ils vont et d'où ils viennent.

— «Je conçois bien ton idée, s'écria Mila. Si « je disois à mon voisin , placé dans une autre ca- « verne au-dessus de celle où nous sommes : « Voisin , as-tu vu passer ce flot qui étoit si bril- « lant (je suppose une jeune fille) ? Il me répondrait « peut-être : J'ai vu passer on flot troublé , car il « s'est élevé de l'orage entre ma caverne et la « tienne.

— « Admirablement, Mila ! dit René : oui ! tels «nous paroissons en fuyant sur la terre; notre « éclat, notre bonheur, ne vont pas loin , et le flot « de notre vie se ternit avant de disparaître. »

— « Voilà que tu m'enhardis , s'écria Mila. J'a- «I vois tant de peur en entrant dans la grotte 1 Main- « tenant je pourrais toucher ce que je n'osoisd'a-

•âme : encore quelques soupirs sur la terre (et { « bord regarder. >* La main de Mila prit la tête de

LES NATCHEZ

mort que René n*avolt pas replacée avec les antres. Elle en vit sortir des foDrmis.

« La vie dans la mort, dit René : c*est par ce « côté que letombeaanoasotivre une vue Immense. « Dans ce cerveaa , qui contenoit autrefbis un * monde intellectuel , habite un monde qui a aussi « son mouvement et son intelligence ; ces (burmîs « périront à leur tour. Que renattra-t-il de leur « grain de poussière ? »

René cessa de parler. Animée par le premier essai de son esprit , Mila dit à Outougamiz :

« JesongeoisquesiJ*allois Vépouser et que tu « vinsses à mourir comme ceux qui sont ici, Je % serois si triste que je mourrbis aussi.

— « Je t*assure que Je ne mourrai pas , » dit vivement Outougamiz : « si tu veux m*épouser, Je « te promets de vivre.

— « Oui, dit Mila, belle promesse I Avec ton « amitié pour le guerrier blanc , tu me garderois «bien ta parole! »

Mila, qui avoit oublié de rejeter la relique qu'elle tenoit de la main de René , échauffoit contre son sein Tefllgie pâle et glacée : les beaux cheveux de la jeune flile ombrageoient en tombant le front chauve de la mort. Avec ses Joues colorées, ses lèvres vermeilles, les grâces de son adolescence, Mila ressembloit à ces roses de Téglantier qui croissent dans les cimetières champêtres, et qui penchent leurs têtes sur la tombe.

Les grandes émotions , nées du spectacle de la grotte funèbre, Tardente amitié du Arère de Géluta pour René, avolent pu seules éloigner un moment de la pensée d'Outougamlz le souvenir du péril qui environnoit ses parents et sa patrie : rindien lit un léger signe à Mila, qui comprit ce signe , et s'écria : « Qu'il y a longtemps que Je « suis icil Comme Je vais être grondée ! » Et elle is'enfuit, non pour aller trouver sa mère, mais pour aller apprendre à Céluta que le guerrier blanc étoit en sûreté. Le frère de Céluta demeura auprès du frère d'Amélie; feignant un peu de lassitude et de souffrance, il déclara qu'il se vouloit reposer dans la grotte : e'étoit le moyen d'y retenir son ami.

Tandis qu1ts étoient renfermés dans ce tabernacle des morts , des scènes de deuil affligeoient le fort Rosalie.

Si Chactas, au Heu d'Adario, se fût trouvé prisonnier, il eût , par de sages discours, consolé ses amis : mais Adario , muet et sévère , ne savolt point fkire parler avec grâce son cœur sur

ses lèvres ; il songeoH peu à sa Aunilte, encore moins à lui- môme, toutes ses pensées, toates ses douleurs étoient réservées à son pays.

Pour subir l'arrêt du conseil, et pour ètn vendu à l'enchère , Il avolt été coudait sur la place publique où la foule étoit assemblée. Si femme , et sa fllle qui portoit son Jeune fils dans ses bras , le sul voient en pleurant. Le saehemie tourna brusquement vers elles , et leur monbide la main les cabanes de la patrie : les deux femmes étouffèrent leurs sanglots. Un large cerdese forma autour de la famille indienne : les prindpaux marchands qui faisoient la traite des nègres et des Indiens s'avancèrent. On commençi par dépouiller les esclaees. L'épouse et la fflk d'Adario cachant leur nudité de leurs nains, le pressoient honteuses et tremblantes cootit le vieillard , dont le corps étoit tout couvert d'anciennes cicatrices et tout meurtri de DoofcaH coups.

Les traitants , écartant les bras chastes des Ifr diennes , livroient ces femmes à des regards encore plus odieux'que ceux de l'avarice. Desfanmes blanches, instruites dans Tabominabletnilc, prononçoient sur la valeur des effets à vendtv.

« Ce vieillard , disoit un colon en frappant te « sachem de Son bambou , ne vaut pas ane pièce « d'or : il est mutilé de la main gauche; II ^ « criblé de blessures; il est plus que sexagénaire; « il n'a pas trois années à servir.

— « D'ailleurs, » disoit un autre colon qnld»^ choit à ravaler l'objet de Tencan pour Toblenir à bas prix , « ces Sauvages sont des brutes qui ne « valent pas le quart d'un nègre : ils aiment mto « se laisser mourir que de travailler ponr on « maître. Quand on en sauve un sur dix os est « bien heureux. »

Discutant de la sorte , on tétoit les épaules , les flancs, les bras d'Adario. « Touche-mol, mlséra- « ble , disoit l'Indien ; Je suis d'une autre espèet « quetoil

— « Je n'ai point vu déplus insolent vieillard,» s'écria un des courtiers de chair humaine; et il rompit sa gaule de frêne sur la tête du sacbem.

On fit ensuite des remarquas sur les femmes : la mère étoit vieille, affoiblie par le chagrin, elle n'auroit plus d'enfants. La fille valolt uo peu mieux , mais elle étoit délicate , et les prcoilert six mois de travail la tueroient. L'enfeot, qn'n« arracha tout nu à la mère , ftit à son toor examiné : il avolt les membres gros , il proojettolt

LES NATCHEZ

Uh

de grandir : « Oui , dit un brocanteur, mais c*est « nn capitel avancé sans rentrée certaine ; Il faut « nourrir cela en attendant. »

La mère soi voit, avec des yeux ou se peignoit Ifl plus tendre sollicitude , les mouvements qu'on falsoit faire à son Als; elle craignoit qu'on ne l'en séparât pour toujours. Une fois l'enfant, trop serré, poussa un cri ; l'Indienne s'élança pour reprendre le fhiit de ses entrailles ; on la repoussa à eoups de fouet : elle tomba , toute sanglante , la face contre terre, ce qui fit rire aux éclats l'as* semblée. On lui rejeta pourtant son fils, dont les membres étoient à moitié disloqués. Elle le prit, ressuya avec ses cbeveux , et le cacba dans son ieln. Le marché fut conclu : on rendit les vêtements à la famille.

Adario s'attendoit à être brûlé ; quand H sut qu'il étoit ^esclave, sa constance pensa l'abandonner : ses yeux cherchoient un poignard, mais on lui avoit enlevé tout moyenr de s'affranchir. Ua soupir, ou plutôt un Soûrd rugissement, s'échappa du fond de la poitrine du sachem , lorsqu'on le conduisit aux cases des nègres , en attendant le Jour du travail. Là, avec sa famille, Adario vit danser et chanter autour de lui ces AfHcains qui célébroient la bienvenue d'un Américain, enchaîné avec eux par des Européens, ttir le sol oti il étoit né. Dans ce troupeau d'hommes se trouvoit le nègre Imley , accusé de vouloir soulever ses compagnons de servitude : on 1» Tavoit pu convaincre de ce crime ou de cette ▼ertu; il en avoit été quitte pour cinquante coups de fbtiet. Il serra secrètement la main d'Adarlo.

Cette même nuit , qui plaçoit ce sachem au îang des esclaves , apportoit de nouveaux chagrins à Outougamiz : il ne pouvoit plus prolonger Terreur au frère d'Amélie , ni le retenir sous tm vain prétexte dans la gtx)tte ftmèbre ; il se détermina donc à rompre le silence.

< Tu m'as fait faire, dit-il à René, le premier

* mensonge de ma vie. Je ne suis point malade ,

* et Mila ne m'avoit pas donné de rendex-vous « ici. Son bon génie , qui ne ressemble cependant « pas au mien , lui avoit découvert ta retraite , « et nous étiolb accourus pour f obliger à te ea- ■cher.

— « Me cacher ! dît René ; tu sais que ce n'est ^ guère ma coutume.

— « C'est bien pour cela , répondit Ontouga- ^ mit , que J'i^ menU. Je savols que Je te féche-

« rois si je te proposois de rester dans la caverne ; « pourtant Chactas t'ôrdonnoit d'y rester. »

OutougamlE fltft sa manière le réeit de ce qut s'étoit passé aux NatcheK, ajoutant qu'Adarid auroit certainement pris le parti de se retirer, afin de mieux se préparer à combattre.

« Je n'en crois rien , » dit René se levant et saisissant ses armes ; » mais allons défendre Céluta « qui ignore où Je suis, et qui doit être dans une « vive inquiétude.

— «Et pourquoi donc, reprit Outougamiz, « Mila nous a-t-elle quittés? Elle a plus d'esprit « que toi et que moi , et elle vole comme un oi-^ « seau. »

René voulut sortir de la grotte; Outougamiz se Jette au-devant de lui. « Il n'y a pas encore a»" « sez longtemps que le soleil est couché , dit le «Jeune Sauvage; attends quelques moments de « plus. Tu sais que c*est lA nuit que Je te dé* « livre. •

Ce mot arrêta le frère d'Amélfe , qui pressa Outougamiz dans ses bras.

lis ouïrent alors dans les eaux du fleuve le bruit d'une pirogue ; cette pirogue aborde presque aussitôt à la grotte : elle étoit conduite par le grenadier Jacques et par d'Artaguette luimême. Le capitaine saute sur le rocher, et dit à René :

« Vous êtes découvert ; Ondouré vous a ftdt « suivre; il vient d'indiquer au commandant lé « lieu de votre retraite. Instruit, par le hasard ; « de cette nouvelle , J'ai forcé mes arrêts pendant «t la nuit ; Je me suis Jeté dans cette pirogue ave<$ « Jacques; grâce Siu ciel, nous arrivons les pre- « miers ! Mais Aiyez ; il y a des vivres dans l'em- ■ barcation; traversez le fleuve, vous serez eri « sAreté sur l'autre bord. Ne balancez pas I Adario 1 n'a pas voulu se retirer, il a été pris avec sa « famille : son flis a été tué à ses côtés; le sa- « chem lui-même , conduit au fort , a été vendu « comme esclave. Nous tâcherons de réparer le n mal : vous ne feriez que l'aggraver en tomi>ant R entre les mains de nos ennemis. «

L'étonnement et l'indignation soulevoient U poitrine de René : « Capitaine, dit-il, tandis qu'ori « égorge mes amis , ce n'est pas sans doute sérieu- <c sèment que vous me proposez la fuite. Adarid « esclave! son fils massacré! Et ma femme et « ma fille, que sont-elles devenues? Courons leS « défendre; soulevons la nation ; délivrons lA t terre généreuse qui m'a donné rfaospitalité!...

LES NATCaiEZ.

— « Nous prendroDS soin de TOtre femme, « de votre fille, de Chactas, de tous vos amis, « dit d'Artagaette en interrompant René; mais « vous les perdrez dans ce moment si vous vous « obstinez à vous montrer. Partez, encore une «fois; épargnez-moi le malheur de vous voir « saisir sous mes yeux. Songez que vous exposez « ce brave grenadier.

— « Quelle vie que la mienne! » s'écria Bené avec l'accent du désespoir; puis tout à coup : « Eh bien I généreux d'Artaguette , Je ne vous « exposerai point; Je n'exposerai point ce brave « grenadier; Je ne compromettrai point, comme « vous me le dites , ma femme , ma fille , Ghactas « et mes amis ; mais ne me comptez pas ébranler « dans la résolution que je viens de prendre ; Je « ne suis point un scélérat, obligé de me cacher « le Jour dans les cavernes, la nuit dans les forêts. « J'accepte votre pirogue , Je pars , Je descends à

• la Nouvelle-Orléans, Je me présente au gouver- « neur. Je demande quel est mon crime, Je propose « ma tète pour celle d*Adario : J'obtiendrai sa

• grâce ou je périrai. »

Le capitaine, en admirant la résolution de Bené, fâcha de le dissuader de la suivre : « Vos « ennemis, lui dit-il, sont de petits hommes : ils

• ne sentiront ni votre mérite, ni le prix de votre « action. Étranger, inconnu, sans protecteurs, «vous ne réussirez pas; vous ne parviendrez « même pas à vous faire entendre. Je ne le vous « puis cacher : d'après les calomnies répandues « contre vous, d'après la puissance de vos cal6m- « niateurs, la rigueur de l'autorité militaire dans

• une colonie nouvelle peut vous être funeste.

— « Tant mieux , répondit brusquement le < frère d'Amélie ; le fardeau est trop pesant , et Je « suis las. Je vous recommande Céluta, sa fille, « ma seconde Amélie!... Ghactas, mon second •*père I... » Puis se tournant vers Outougamiz, qui n'avoit rien compris à leur langage françois , il luidltennatchez:

R Mon ami. Je vais faire un voyage; quand « nous reverrons-nous? qui le sait? peut-être dans « un lieu où nous aurons plus de bonheur : il n'y « a rien sur la terre qui soit digne de ta vertu.

— «Tu peux partir, si tu veux , répondit Ou- « tougamiz ; mais tu sais bien que Je sais te suivre « et te retrouver. Je vais aller chercher Mila, qui « a plus d'esprit que moi; J'apprendrai par elle « ce que tu ne me dis pas. >•

On entendit le bruit des armes. « Je ne efaerche

« plus à vous retenir, dit le capitaioe. J'éerifii « pour vous à mon frère le général, et àmonmi « le conseiller Harlay. » D'Artaguette ordonne m grenadier de sortir de la pirogue ; il y M entier René : celui-<;i, repoussant le rivage aveein aviron , est entraîné par le cours du fleuve.

Fébriano ne trouva plus le frère d'Amélie; il rencontra seulement le capitaine d'Artagoetteet le grenadier ; il ne douta point que René ne dAt son salut à leur dévouement : il y a des hommei qu'on peut toujours accuser d'avmr fait le bia, comme il y en a d'autres qu'on peut toQjonissoap* çonner d'avoir fait le mal. D'Artaguette jeta n regard de mépris a Fébriano , qui n'y réponds que par un geste menaçant adressé à Jaoqnes.OBtougamlz , en voyant s'éloigner le frèred'Âméiie, s'étoit dit : « Je le suivroLs bien à la nagejDBis « il faut que Je consulte Mila. » Et il étoitatt consulter Mila.

On peutjuger du soulagement de Géiata quand, après de longues heures d'attente , elle Titaoooo* rir sa Jeune amie , dont le visage riant annonçoft de loin que le guerrier blanc étoit en sAreté. «Cé- « luta , s'écria Mila toute haletante , tu anioiséli « assise trois lunes de suite à pleurer que ta n'io- « rois rien trouvé. Moi, J'ai été tout droit, nui « qu'on me le dit, à la grotte où étoit mon libé* « rateur ; Outougamiz y arrivoit en vaèm tempi « quemoi.Grand-EspritlJ^auroiseutantdepeBf,

« si Je n'avois eu tant de plaisir 1 Imagine-toi q» « ton frère garde ton nuuri dans lagrotteoàib « parlent comme deux aigles. »

Géluta comprit sur*ie-champ que Bené étoit dans la caverne funèbre avec OutougamU. ^ embrassa la petite Indienne , lui disant :>Gha^ « mante enfant , tu me fais à présent antant d( « bien que tu m'as fait de maL

« Je t'ai fait du mal I repartit Mila. Comment? « Est-ce que tu ne veux pas que J'épouse ton frèrt « Outougamiz le Simple? Nous venons poortaot « de nous promettrede nous marier dans la grande « caverne, h Et Mila fuit de nouveau, disant : > Je « reviens. Je reviens; mais il faut que je m'tà\^ « montrer à ma mère. »

Géluta remplit une corbeille de gAteaoxetde fruito, suspendit sa fille à ses épaules, et, appoyée sur un roseau , s'avança vers la grotte des Ancêtres. Il étoit plus de minnit lorsqu'elle y arriva: elle ne se put défendre d*une secrète terreur, à l'abord de ce lieu redoutable. Elle s'arrête, écoote : aucun bruit ne frappe son oreille; elle nomoie a

LES NATCHBSl

ymbi basse Oatongainit , n'osant nommer René : aucune voix ne répond à sa voix.

« Ils dorment pent^tre , » se dit-elle , et elle pénètre dans le souterrain; elle marche sur des os louiantS) répétante chaque pas ces mots : « Êtes- « vous là? » Ses aoeents s'évanouissent dans le silence de la mort. L'Indienne se sent prête à défoillir; elle promène ses regards dans les ombres de ce tombeau ; nul être vivant n!y respire.

Géluta sort épouvantée : elle gravit la rive escarpée 9 jette les yeux sur le fleuve et sur les eampagnes à peine visibles à la lueur des étoiles ; elle appelle Bené et Outougamiz , se tait , recommence ses cris, le8su^>end encore, s'épuise en courses inutiles , et ne se résout à reprendre le chemin de sa cabane que quand elle aperçoit les premières teintes du jour.

£h fille de Tabamica traversoit le grand village, abandonné par la plupart des Indiens de* puis l'enlèvement d'Adario ; elle entend marcher derrière elie; elle tourne la tête et aperçoit son frère. • Où est ton ami? » s'êcrie-t-elie. « Il est • parti, répond Outougamiz; il ne reviendra « peut-être Jamais ; mi^ qu'est-ce que cela fait , « puisque je vais le rejdndre? Je ne sais pas où « il est ailé; mais Mila me le dira. ^ Mila échappée à sa mère , arrive dans ce moment. Elle voit Géluta en pleurs, et Outougamii avec cet air inspiré qu'il avoit lorsque l'amitié faisoit palpiter sm ccrar. Elle apprend le si^et de leurs nouvelles alaroies : « Vous voilà bien embarrassés pour « rien, leur dit-elle ; allons au fort Rosalie ; i'au- « tre bon guerrier blanc nous apprendra où est « mon libérateur. » Elle ouvrit la corbeille que porioit Céluta , distribua les fruits et les gâteaux , en prit sa part, et se mit à descendre versla colonie , se faisant suivre du frère et de la sœur.

Le soleil éclairoit alors une scène affreuse. Adario avoit été reçu avec des chants et des danses par les hommes noirs , compagnons de sa servitude : la nuit s'écoula dans cette Joie des chaînes. Au lever du jour, le chef de l'atelier conduisit le saehem au champ du travail avec un troupeau de bœufii et de nègres. Des soldats campolent sur les défrichements.

La captivité d'Adario et de sa famille étoit un exemple dont le commandant prétendolt effrayer oe qu'il appeloit les mutins. On avoit appris que la nuit s'étoit passée tranquillement aux Natchez, et l'on ignoroit que cette tranquillité étoit l'effet des complots mêmes d'Ondouré. Ghépar crut les

CHATEAOBRIAKD. ^ TOMB IV.

Indiens abattus, et, pour achever de dompter leur esprit d'indépendance , il leur voulut montrer le plus fameux de leurs vieillards , après Ghactas , réduit à la condition d'esclave. L'ordre fût donné de laisser approcher les Sauvages, m^is sans armes , s'ils se présentoient au champ du travail. Le commandeur des nègres, un fouet à la main, fit un signe à-Adario, et lui prescrivit de sarcler les herbes dans une plantation de mais : ie'sachem ne daigna pas même jeter un regard sur le pâtre d'hommes. Mais déjà la femme du saehem, et sa fille qui portoit son enfant sur ses épaules, étoient. courbées sur un sillon : « Que <t faites- vous? » leur cria Adario d'une voix terrible. Elles se relevèrent; le fouet les contraignit de se courber de nouveau. Adario recevoit les coups qui s'adressoient à lui , et qui lui enlevoient des lambeaux de chair, comme si son corps eût été le tronc d'un chêne.

Dans ce moment on vit venir un vieillard aveugle conduit par un enfant ; c'étoit Ghactas : mal* gré la délibération du conseil et l'opposition d'Ondouré, Ghactas s'étoit présenté seul avec le calumet de paix à la porte du fort Rosalie. Ghépar avoit r^usé de recevoir le saehem, qui s'étoit fait mener alora au champ du travail.

Ghactas étoit si respecté, même des Européens, que le commandeur ne crut pas devoir l'empêcher d'approcher de son ami. Les deux vieillards demeurèrent quelque temps serrés dans les bras l'un de l'autra : a Adario, dit Ghactas, j'ai aussi « porté des fers.

— «1 Tu ne voyois pas les arbres de la patrie , » reprit Adario.

« Tu reprendras bientôt ta liberté, dit Ghactas : « nous périrons tous , ou tu seras délivré.

— « Peu importe , répliqua Adario : mes mains « sont désormais déshonorées. Après tout, je n'ai « qu'un Jour à vivr^ ; mais cet enfant que tu vois , « le (Ils du fils que les brigands ont tué hier à mes « côtés I cet enfaut I toute une vie esclave !

— « Vieillards , c'est af^sez , s'écria le comman- « deur ; séparez- vous.

— « Attends du moins , répondit Adario , que « Ghactas ait embrassé mon dernier enfant. Ma « fille , apporte-moi mon petit-fils : que je le dé- « pose dans les bras de mon vieil ami ; que cet « ami libre lui donne une bénédiction qui n'appar- « tient plus à ces mains enchaînées. »

La fille d'Adario remet en tremblant l'enfant à son aieul : Adario le prend, le baise tendrement,

râève vers leeiel, le reporte de nouveau à sa booebe paternelle, penche sa tète sur le visage de Tenfant qui sourit : le sachem presse le nourris* son sur son sein y fait un pas à l'écart coninie pour verser des larmes sur le dernier né de sa race, et reste quelques momentp immobile.

Adario se retourne : 11 tient par un pied Tenûint étranglé ! Il le lance au milieu des François. R Le premier est mort libre , s'écrie-Ml ; J*al déli- • vré le second : le voilà! >»

Des clameurs confuses s'élèvent : 0 crime î dlsoient les uns; 6 vertu ! disoient les autres. Les Sauvages présents à ce spectacle , bien qu'ils eussent déposé leurs armes, selon les ordres, se précipitent sur les soldats; une rude mêlée s'en* gage, les Fndienssont repoussés. Adario est plongé dans les cachots du fort; sa fille seule est avec lui , sa fille qui ne nourrit plus l'enfant ravi à son sein par la main paternelle ! La vieille épouse d*Adario , frappée d'un glaive inconnu au milieu de Témecte , étoit allée rej(rindre dans la tombe son fila et son petit-flls.

Tout étoit possible désormais à rambition et auxcrimesd*Ondouré ; TlndignatiOD des Natchez ne connoissoit plus de bornes; il les pouvoit faire entrer dans tous les desseins par lesquels il avoit promis de les venger. Il ne s'agissoit plus que de calmer une tempête trop violemment excitée , et dont Ondouré n'étoit pas encore prêt à recueillir les ravages. Il falloit atteindre Bené échappé aux premiers complots; il falloit parvenir au milieu du massacre des François, à immoler le frère d'Amélie, à ravir Géluta , et à monter enfin au rang suprême , en rétablissant l'ancien pouvoir des Soleils : telles étoient les noires pensées que le chef indien roulolt dans son âme.

Le frère d'Amélie avoit à peine perdu de vue le pays des Natchez, que, se contentant de gouverner ta pirogue avec un aviron placé en arrière. Il s'étoit abandonné au cours des flots. La beauté' des rivages, le premier éclat du printemps dans les forêts ne ftiisoit pohit diversion à sa tristesse.

Il traça quelques lignes au crayon sur des tablettes !

« Me voici seul. Nature qui m'environnez! mon « cœur vous idolâtroit autrefois : serois-Je devenu « insensible à vos charmes? Le malheur m*a toute ché ; sa main m'a flétri.

« Qu'ai-Je gagné en venant sur ces bords? In- « sensé I ne te devois-tu pas apercevoir que ton

« cœur knAi ton toannent , ^ids que taUDk ki « lieux habités par tm?

« Rêveries de ma jeunesse, pourquoi reniisKi- « vous dans mon souvenir ? Toi seule, ô moB As» « Ue , tu as pris le parti que tu devois prendre 1 Di m moins Si tu pleures, c'est danaks abris do port: «Je gémis sur les vagues, au milieu de la toi* « pète. »

En approchant de la Nouvdle-Oriéans , Bai vit une croix plantée par des mlsaiouDaira, sur de hautes collines, dans l'endroit où t*on aval trouvé le oorps d'un homme assassiné. Il aborè au rivage, attache sa pirogue sous un pesplier) et accomplit un pèlerlna^ à la croix : il ae è* voit point être exaueé , ear il ailoU deoBander, non le pardon de ses fautes, mais la réniaiiB de ces souffrances que Dieu impose à tov la hommes. Arrivé au j^ du eaivaire, il l'y pwteme ;

« 0 toi qui as voulu laisser sur la tarre Ito* « trument de ton supplice comme un moBonvl « de ta charité et de l'iniquité du méchant! divli « voyageuriol-bas,donno4iioi la force aéccMlR « pour «mtinuer ma route. J'ai A traverMtanwt

« des pays brûlés par le aoleil ; J'ai bim di ti « naanne, d Seigneur 1 car les liommci ne ■'ni ^ vendu qu'un pain amer. Bappelle-nol^àli « patrie céleste : Je n'ai pas ta réaigoatka pcw * boire la lie du calice ;nM8w sont Aitignéi;oMi « pieds sont usés à force de marcher : aocmbMe « n'a voulu recevoir retraiter ] les portai oal ^ « fermées contre moi. »

René dépose au pied de la croix use laiMk de chêne en ew-voto. Il descend las colM) rentre dans sa pirogue, et bientôt dénravreli capitale de la Lcraisiane.

Il passe au milieu des viUsseaui A Vmtî^ amarrés le long des quais. Cmuroe il travartoit un labyrinthe de câbles , il futhélé du boid ê'v» ft^te à laquelle éMt dévolue la polies dv p>rt. On lui cria en français avec un porte-voix : • ^ « quelle nation indienne êtes-voos? > Il réposdR: n Natchez. » On ordonne an firère d'Amélla d'aborder la frégate.

Le capitaine, étonné de rencontrer as Vmçois sous l'habit d'un Indien, lui demanda «s passe-ports: René n'en avait polat Oowtt*** sur l'objet de son voyage, il déclara ne fo^ s'en ouvrir qu'au gouverneur. Sa plrogs« *^ visitée , on y découvrit les tablettes dont \»^ erayonnées parurent inintelligibles et «09^^

LES NÀTCHEZ.

Emé fut cooaigDé à bord de la frégate, et qd officier expédié à terre : celui*ci étoit chargé d'apprendre ao gcovemeor qu*on avoit arrêté ud Françoia déguisé en Saavage ; que les réponses de cet homme étoient embarrassées et ses manières extraordinaires. Le capitaine i^outoit , dans ■a lettre , que l'étranger refusoit de dire son nom, ti qu'il demandoit à parler au gouverneur : l'offleicr portoit aussi les tablettes trouvées dans la pirogue.

L'alarme étoit vive à la Nouvelle-Orléans : depuis le combat livré aux Natcbez , et dans lequel cea Sauvages avolent montré tant d'babileté et d% valeur, on n'avoit eesaé d'être inquiet. Le commandant du fort Rosalie faisoit incessamment partir des. courriers cbargés de rapports Ibrmidables sur l'indocilité des Indiens. Les divers chefs se trouvoient nommés dans ces dépêches : c*étoient ceux que Fébriano, à Tinstiga* lion d'Ondouré, prenoit soin de dénoncer au crédule Gbépar. Àdario, Cbactasméme, et René sartDUt, étoient représentés comme les auteurs d'une conspiration permanente, comme des homnies qui , voulant la rupture des traités et la continuation de la guerre, s'opposoicnt à l'établisse- OMnt des concessionnaires. Un dernier messager annonçoit la capture d' Adario, et faisoit craindre Wi mouvement parmi les Sauvages.

Si Ondouré accabloit René de ses calomnies, FéMano lui prêtoit ses crimes : le peuple racon- Mt que le frère d'Amélie avoit marché sur un crucifix ; qu'il avoit vendu son- âme au démon ; qu'B passoit sa vie dans les forêts avec une femme indienne abandonnée à la magie; qu'ayant élé tué dans une bataille contre les Illinois, un San* vage, nécromancien comme lui, lui avoit rendu la vie : éiévationdugénie,dévouementde l'amour, prodigM de l'amitié et de la vertu , vous serez toujours incomprébensibles aux hommes.

Le gouverneur, à la lecture de la lettre du capitaine, ne douta pas que l'étranger ne fAt cet homme inconnu , naturalisé Natches : il ordonna de le conduire devant lui. Le bruit se répandit masitût, dans la ville , que le fameux chef fhmfoiê des Natdies étoit fait prisonnier : les rues farctft obstruées d*une foule superstitieuse , et les ienètres bordées de spectateurs. Au milieu de ce tumulte, René, escorté d'un détachement de soldais de marine , débarque à la cale du port ; des ma de vive le roi! retentissent, comme si l'on «ttt remporté quelque victoire. Cependant l'éton-

nement fut extrême lorsque , au lieu du person» nage attendu , on ne vit qu'un beau jeune homme dont la démarche étoit noble sans fierté , et qui n'a voit sur le front ni insolence ni remords.

Le gouverneur reçut René dans une galerie où se trouvoient réunis les officiers, les nuigistrats et les principaux habitants de la ville. Adélaïde, fille du gouverneur, avoit auisi voulu voir celui qu'elle connoissoit par les récits du capitaine d'Artaguette, et dont elle venoit de lire les tar blettesavec un mélange d'intérêt etd'étonnement. Lorsque René parut, il se fit un profond silence, il s'avança vers le gouverneur et lui dit : «< Je vous « étois venu chercher. La fortune, pour la pre^^ « mière fois de ma vie , m'a été favorable : elle « m'amène devant vous plus tôt que Je ne Taurois « espéré. »

La contenance , les regards , la voix de l'étranger surprirent l'assemblée; on ne pouvoit retrouver en lui le vagabond sans éducation et sans naissance que dénonçoit la renommée. Le gouverneur, d'un caractère froid et réservé, fut luimême frappé de l'air de noblesse du frère d'Amélie : il y avoit dans René quelque chose de dominateur, qui s'emparoit fortement de l'âme. Adélaïde paroissoit tout agitée, mais son père, loin d'être mieux disposé en faveur de l'inconnu , le regarda dès lors comme infiniment plus dangereux que l'homme vulgaire dont parloient les dépêdies du fort Rosalie.

« Puisque vous m'éties venu chercher, dit le c gouverneur, vousaviezsansdoutequelquediose « à me dire : quel est votre nom?

— « René, » répondit le frère d'Amélie. « Tout le monde l'a volt supposé , » répliqua le gouverneur. « Vous êtes François et naturalisé :t Natchez ? Eh bien! que me voulez-vous? — « Puisque voussavezdéjàquijesuis, répondit René , vous aurez sans doute aussi deviné le sujet qui m'amène. Adopté par Qiactas, illustre et sage vieillard de la nation des Natchez, j'ai été témoin de toutes les injustices dont on s'est rendu coupable envers ce peuple. Un vil ramas d'hommes, enlevés à la corruption de l'Europe , a dépouillé de ses terres une nation indépendante. On a troublé cette nation dans ses fêtes , on l'a blessée dans ses mœurs, contrariée dans ses habitudes. Tant de calamités Tout enfin soulevée ; mais avant de prendre les armes, elle vous « a demandé , et elle a espéré de vous justice : n trompéedansson attente, de sanglants combats

LES NATCHEZ

« ont ea liea. Qnand on a vu qu'on ne pouvoit « dompter les Natchez à force ouverte, on a eu « recours à des trêves mal observées par les chefs « de la colonie. Il y a peu de Jours que leoomman- « dant du fort Rosalie s'est porté aux derniers « outrages ; j*ai été désigné avec Adario , frère du « père de ma femme , comme une des premières « victimes. On a saisi le sachera , on Ta vendu « publiquement : j*ignore les malheurs qui ont « pu suivre cette monstrueuse violence. Je me suis « venu remettre en vos mains, et me proposer « en échange pour Adario.

« Je n'entrerai point dans des justifications que

• je dédaigne, ne sachant d'ailleurs de quoi on « m'accuse : le soupçon des hommes est déjà une « présomption d'innocence. Je viens seulement « vous déclarer que s*il y a quelque conspirateur « parmi les Natchez, c'est moi; car je me suis

< toujours opposé à vos oppressions. Gomme

< François je vous puis parottre coupable ; comme « homme je suis innocent. Exercez donc sur moi « votre rigueur; mats souffrez que je vous le « demande : Pouvez-vous punir Adario d'avoir « défendu son pays? Revenez à des sentiments « plus équitables, brisez les fers d*un généreux

< Sauvage, dont tout le crime est d*avoir aimé sa « patrie. Si vous m'ôtez la liberté et si vous la « rendez au sachem , vous satisferez à la fois la «> justice et la prudence. Qu'on ne dise pas qu'on « nous peut retenir tous deux : en brisant les fers « d' Adario, vous disposerez en votre faveur les

• Indiens, qui révèrent ce vieillard, et qui ne vous « pardonneroient jamais son esclavage; en por^ « tant sur moi vos vengeances, vous n'armerez « pas un bras contre vous; personne, pas même « moi, ne réclamera contre la balle qui me per- « eera la poitrine.

On ne sauroit décrire TefTet que ce discours produisit sur l'assemblée. Adélaïde versoit des larmes : appuyée sur le dos du fauteuii de son père , elle avoit écouté avidement les paroles du frère d'Amélie ; on voyoit se répéter sur le visage de cette jeune femme tous les mouvements de crainte ou d*espérance que le prisonnier faisoit éprouver à son cœur.

« Avez- vous porté les armes contre les Fran- « cois? » dit le gouverneur.

« Je ne me suis point trouvé au combat des « Natchez , répondit René ; j'étois alors dans les « rangs des guerriers qui marchoient contre les « Illinois; mais sij'avois été au grand village , je

« n'aurois pas hésité à eombattre pour ma mu- < velie patrie. » Le gouverneur se leva et dit: « C'est au conseil de guerre à pronooeer. *li«w donna de déposer l'étranger à la prison militaiR.

René fut conduit à la prison, et, le lendcunli, transféré de la prison au conseil. On lui avctt nommé un défenseur, mais il refusa de s'entRtenir avec lui , et ne le voulut pas même voir. Ce défoiseur, Pierre de Harlay, ami du eapitnae d'Artaguette , étoit au moment d'épouser Adélaïde; Il partageoît avec la fiile du gooTenmr l'attrait qu'elle se sentoit pour René : le nfo même que celui-ci avoit fait de l'entendre ne le rendit que plus ardent dans la eause d'onhonae ressemlylant si peu aux autres hommes.

La salie du conseil étoit remplie de tout ceqvl y avoit de plus puissant dans la colonie. Les militaires chargés de l'instruction du procès firest à René les questions d'usage ; quelques lettres di commandant du fort Rosalie furent pradoitcs contre lui. On lui demanda ce que ngnifloienllo phrases écrites sur ses tablettes , si ce nom d'A* mélie n'étoit point un nom emprunté et eaehttt quelque mystère ; Tinfortuné jeune homme pilit Une joie cruelle s'étoit glissée au fond de m cœur : se sentir innocent et être condamné p« la loi étoit, dans la nature des idées de Reoé, une espèce de triomi^e sur l'ordre social. H at répondit que par un sourire de mépris aoi a^ cusations de trahison : il fit l'éloge le plus tondant de Céluta , dont on avoit prononcé le nom. H répéta qu'il étoit venu uniquement pour sollieiter la délivrance d' Adario, oncle de sa femme, et qu'on pouvoit au reste faire de lui tout ce tpi'il plairoit à Dieu.

Harlay se leva :

n Mon client, dit-il, n'a paa plus vonlo s'ex* « pliquer avec moi qu'avec ses juges ; il a lé^ « de se défendre; mais n'est-il pas aiséde troi* « ver dans ses courtes réponses quelques motsqai « jettent de la lumière sur un complot infUne? « Avec quelle vivacité il a parlé de rindiennc « unie à son sort ! Et quelle est cette fenime?^'^ « cette Céluta , connue de toute la colonie pov « avoir arraché aux flammes un de nos plosbit- < ves officiers. Ne seroit-il pas possible qne It 1 beauté de cette généreuse Sauvage eAX alloB^ « des passions qui poursuivent aujourd'hui Icnr n vengeance sur la tête d'un innocent? Je o'artB» « point ceci sur de simples conjectures. Cette nnit « même j'ai examiné tous les papiers; j'ai faîtdcf

LES NATCHËZ.

• recherches, et Je me suis procuré b lettre que « Je yais lire au conseil. »

Id Pierre de Hariay lut une lettre datée du fort Rosalie : cette lettre étolt écrite par le grenadier Jacques à sa mère , qui deroeuroit à la Nouvelle-Orléans. Le soldat exprimoit, dans toute la franchise militaire , son admiration pour son capitaine d' Artaguette , son estime pour René, sa compassion pour Céluta, son mépris pour Fébriano et pour Ondouré.

« Cette lettre, s'écria le défenseur de René, porte un caractère d'honnêteté et de vérité auquel on ne se peut méprendre. La Justice doitelle aller si irite ? N'est-it pas de son devoir d'entendre les témoins en faveur de Taccusé? Je sais qu'une commission militaire juge sans appel et sommairement; mais cette procédure rapide n'exclut pas l'équité. Je ne veux pour preuve de l'innoceoce de l'accusé que la démarche qui le livre aujourd'hui au glaive des lois. Quoil vous accepteriez cette této qu'il est venu vous offrir pour la tête d'un vieillard? Il est aisé de persécuter un homme sans amis et sans protecteurs; il est aisé de lui prodiguer les épithètes de vagabond et de traître : la seule présence de mon client a déjà donné un démenti à ces bas* ses calomnies. Enfin, quand on s'obstineroit dans une accusation qui ne porte que sur des ftits dénués de preuve, Je soutiens que René n'est plus François , et qu'il ne vous appartient pas de le Juger.

' J'ignore quels motifs ont pu porter l'homme qui comparoit aujourd'hui devant vous à quitter la France; mais que l'on ait le droit de changer de patrie , c'est ce que l'on ne sauroit contester. Des tyrans m'auront enchaîné, des ennemis m'auront persécuté , J'aurai été trompé dans mes affections , et il ne me seroit pas permis d'aller chercher ailleurs la liberté, le repos et l'oubli de l'amitié trahie ! La nature seroit donc plus généreuse que les hommes, elle qui ouvre ses déserts à l'infortuné , elle qui ne lui dit pas : Tu habiteras telle forêt ou telle autre; mais qui lui dit : Choisis les abris les plus convenables aux dispositions de ton âme. Soutiendriez-vous que les Sauvages de la Louisiane sont sujets du roi de France? Abandonnez cette odieuse prétention. Assez longtemps ont été opprimés ces peuples qui Jouissoient du bonheur et de l'indépendance, avant que nous eussions introduit la servitude et la corruption

« dans leur terre natale. Soldats-Juges , vous por- « tez aijyourd'hui deux épées: Dieu vous a remis « le glaive de sa puissance et celui de sa Justice ; < prenez garde de les lui rendre ébréchés ou cou- « vertes de taches : on émousse le premier en frap- « pant la liberté , on souille le second en répan- « dant le sang innocent. »

L'orateur cessa de parler. L'auditoire étoit vi« siblement ému. Adélaïde, cachée dans une tribune, ne se put empêcher d'applaudir; ce fut la plus douce récompense de Hariay : ce couple que les liens d'un amour heureux alloient unir, prenoit seul, par une sympathie touchante, la défense d'un étranger qui devoit à upe passion tous ses malheurs.

On fit retirer Taccusé; les Juges délibérèrent. Itsinclinoient à trouver René coupable; mais ils se divisèrent sur la question de droit, relative au changement de patrie. Ils remirent au lendemain la prononciation de la sentence. René dit à Hariay : a Je ne vous connoissois pas quand j'ai re- « fusé de vous entendre ; Je ne vous remercie pas, a car vous m'avez trop bien défendu. Dites à la « fille du gouverneur que Je lui souhaiterois le • bonheur, si mes vœux n'étoient des malédic* « tiens. »

Le frère d'Amélie fut reconduit en prison, entre deux rangs de marchands d'esclaves, de mariniers étrangers, de trafiquants de tous les pays, de toutes les couleurs, qui l'accabloient d'outrages sans savoir pourquoi.

Rentré dans la tour de la geôle, René désira écrire quelques lettres. Le gardien lui apporta une mauvaise feuille de papier, un peu d'encre dans le fond d'un vase brisé , et une vieille plume ; laissant ensuite le prisonnier, il ferma la porte qu'il assujettit avec les verrous. Demeuré seul, René se mit à genoux au bord du lit de camp dont la planche lui servit de table, et, éclairé par le folble Jour qui pénétroit à travers les barreaux d'un fenêtre grillée , il écrivit à Ghactas : il chargeoit le sacbem de traduire les deux lettres qu'il adressoit en même temps à Céiuta et à Outougamiz.

La femme du geôlier entra ; un enfant de six à sept ans lui aidoit à porter une partie du souper. René demanda à cette fenmie si elle n'auroit pas quelque livre à lui prêter : elle répondit qu'elle n'avoit que la Bible. Le prisonnier pria la geôlière de lui confier le livre saint. Adélaïde n'avoit point oublié René, et lorsqu'il demandaune lampe

isa

£ES NATCHBZ.

pour passer la iratt, le gardien, adouel par les présents de la fille dn goa vemenr, ne retasa point cette lampe.

Le lendemain on trouva au marges de la Bible quelques mots à peine llsil>les. Auprès du quatrième verset du septième chapitre de VEcclénasliquej on déciûlTnMt ces mots :

« Gomme cela est vrai! la trUtesse du cœur

• est un pMê universelle / Dans le chagrin toutes < les parties do corps deviennent douloureuses ; « les os meurtris ne trouvent plus de couche as- « ses molle. Tout est triste pour le malheureux, « tout saigne comme son cœur : c*est une plaie

* universelle f »

D*autres passages étoient commentés dans le même esprit.

Ge premier verset da dixième chapitre de Job , mon âme est fatiguée de ma vie , étoit 80u« ligné.

Une des furieuses tempêtes de Féqulnoxe du printemps s*étDit éleTée pendant la nuit : les Tentsmugissoient ; les vagues du fieu ve s'eniloient comme celles de la mer; la pluie tomboit en torrents. René crut distinguer des plaintes à travers le fracas de lorage : il ferma la Bible , s'approcha de la fenêtre , écouta , et n*entendit plus rien. Gomme il regagnoit le fond de sa prison , les plaintes recommencèrent; il retourna à la fenêtre : les accentsde la Toix d'une femme parviennent alors distinctement à son oreille. Il dérange la planche qui recouvroit la grille de la croisée, regarde à travers les barreaux , et à la lueur d*an réverbère agité par le vent, il croit distinguer une femme assise sur une borne en fhce de la prison : « Mal- « heureuse créature! lui cria René , pourquoi res- « tez-vous exposée à l'orage? Avez-vous besoin « de quelque secours? » .

A peine avolt-il prononcé ces mots, qu'il voit l'espèce de fantôme se lever et accourir sous la tourelle. Le frère d'Amélie reconnott le vêtement d'une femme indienne; une lueur mobile da réverbère vient en même temps éclairer le visage pâledeGéluta; c'étoit elle! René tombe à genoux, et d'une voix entrecoupée de sanglots : « Dieu « tout-puissant, 'dit-il , sauve cette femme ! » Céluta a entendu la voix de René ; les entrailles de l'épouse et de la mère tressaillent de douleur et de Joie. La sœur d'Outougamiz fat quelques moments sans pouvoir prononcer une parole ; recouvrant enfin la voix , elle s'écrie : « Guerrier, où « es-tu ? Je ne te vois pas dans l'ombre et à travers

• la pluie. Ezeote-mol; Je f fanportaie : jesris « venue pour te servir. Vofd ta fiiie.

— « Femme, répondit René, c'est trop de « vertu! retire-toi; diereiie vi abri; n'eipan « pas ta vie et celle de ta fille. Oh I qui t'aesu* « duite ici? »

Géluta répondît : « Ne crains rien , Je suis forte;

• ne suis-Je pas Indienne? Si f ai ftit qodqas « diose qui te dépidse, punis-moi, mais ne nt « renvoie pas. »

Gette réponse brisa le cœur de René : « Ma « bien-aimée, lui dlt-ll, ange de lumière, iins « cette terre de ténèbres ; tu es ici dans un antre « où les hommes te dévoreront. Du moins, poor

• le moment , tâche de trouver quelque retndteL « Tu reviendras , si tu le veux , quand Forage seia « dissipé. »

Gette permission vainquit en apparence la résistance de Géluta. « Rénls ta fille, dit-elle à •« René, avant que Je ne m^éloigne ; elle est foîMe: R la pâture a manqué au petit oiseau, parce que « son père n'a pu lui aller chercher des graines « dans la savane. »

En disant cela, la mère ouvrit le méditât manteau chargé de phile sous lequel eOe ternit sa fille abritée; elle éleva l'Innocente créature vers la tourelle pour recevoir la 1)énédletion de René. René passa ses mains à travers les lMirreaax,fcs étendit sur la petite Amélie , et s*écria : « Enlhnt ! « ta mère te reste. »

Géluta cacha de nouveau son trésor dans soa sein, et feignit de se retirer; mais elle n'essaya point de retourner aux pirogues qui Tavoient amenée, et elle s'arrêta à quelcpie distance de la prison.

Géluta, Mlla et Outougamlz étoient arrivés ai fort Rosalie au moment où Adario, après avoir étouffé son fils , venoit d'être plongé dan» les cachots : ils Airent arrêtés , comme parents et eoopHces du saehem et de René. La colonie se croyait au moment d'être attaquée par les Natdiex : oa ne voyoit que des hommes et des femmes oreupés à mettre à l'abri les meubles et les troupeaax de leurs habitations, à élever des redoutes, à creuser des fossés, tandis que les soldats, sou les armes , occupolent toutes les avenues du fort Le mouvement de la foule avott séparé Géluta de Milaet d'Outougamiz : celui-ci, en voulant défendre l'Indienne dont l'extrême gentillesse provoquoit la grossièreté d'une troupe d'habitants débaudiés, Aittraltéde la manière laplusharbane.

LES NÀTCHEZ.

CliMtaft n'étolt phM au fort Rosalie qaand la fille de Tabamica y vint chercher des renseignements sar le voyage de René. Les Jeunes Sanvages «▼«rient enlevé le sachem an milieu du tumulte , et Fa voient remporté aux Natchez ; mais Cétuta letionva son protecteur accoutumé. Le péril, qui pwoissoit immin«it , avoit forcé Ghépar de leuer les arrêts de d'Artaguette : le capitaine rencontra Célota comme Fébriano la faisoit traîner en prison , avec une espérance impure qu'il ne dissimu- Mt point < Je réclame ma sœur, dit d'Artaguette « en poussant rudement Fébriano ; j'en répondrai

• an commandant. Quant à vous, monsieur, *> ijonta-t-il en regardant le misérable soldat Jusqu'au fond de réme , « vous savez où me trou- « ver. »

Après avoir conduit Géluta dans une maison aa bord du fleuve, le capitaine envoya le grenadier Jacques chercher la négresse Glazime, qui parioit la langue des Natchez. Cette pauvre femme aœourut avec son enfant , et servit de truchement à une autre femme infortunée comme elle. D'Artaguette apprit alors À Céiuta que René étoit descendu à la Nouvelle-Orléans , dans le dessein de solliciter la délivrance d'Adario. « Je ne l'ai pu « letenir, dlt-ii, et pent^tre n'ai-Je qu'un mo- « ment pour vous sauver vous-même. On voulez-

• vous aller?

— « Retrouver mon mari , » répondit Géluta.

La négresse traduisit aisément ces simples paroles : la hingue et le cœur des épouses sont les mêmes sous les palmiers de l'Afrique et sous les magnolias des Florides.

Des Yazoos , qui se trou voient au fort Rosalie , étolent prêts h se rendre à la Nouvelle-Orléans : d'Artaguette proposa h sa sœur adoptive de la confier à ces Sauvages; elle accepta avec Joie la proposition. Le capitaine lot donna un billet pour le général d'Artaguette , et un autre pour Harlay : il reeommandoit le couple infortuné A son frère et à son ami. Géluta s'embarqua sur les pirogues , qui déployèrent au souffle du nord leurs voiles de Jonc et de plumes.

' La flottilie des Yazous toucha A la Nouvelle- Orléans le jour même où le frère d'Amélie avoit comparu devant le conseil. Géluta ne put descendre à terre que le soir : pour cumble de malheur, elle avoit perdu les billets du capitaine. La nièce d'AdarSo savoit à peine quelques mots de françois ; elle pria le chef indien , qui venoit souvent à la Nouvelle-Orléans échanger des pelleteries

contre des armes y de s'informer du sort de René . Le Sauvage n'alla pas loin sans apprendre ce que Géluta désiroit connottre; il sot que le fils adoptif de CSiactas étoit enfermé dans la hutte du sang % et qu'on lui devait casser la tète ; tel étott le bruit populaire.

La fille de Tabamica , au lieu d'être abattue par ce récit , sentit son Ame s'élever : celle qui , tknide et réservée , rougissoit A la seule vue d'un étranger, se trouva tout A coup le courage d'affronter une ville remplie d'hommes blancs; elle demanda au chef sauvage s'il savoit où étoit la hutte du sang, et s'il l'y ponrroit conduire : sur la réponse affirmative du chef, Géluta, portant Amélie A son sein , suivit son guide. La nuit étoit déjA avancée et la pluie commençolt A toml)er, lorsqu'ils arrivèrent au noir édifice. Le Yazou, le montrant de la main A la femme natchez , lui dit : « YoilA ce que tu cherches; » et la quittant, 11 retourna A ses pirogues.

Restée seule dans la rue, Géluta contemploit les hauts murs de la prison, ses tourelles, ses doubles portes, ses guichets surbaissés, ses fenêtres étroites défendues par des grilles ; demeure formidable qui avoit déJA Pair antique de la douleur, sur cette terre nouvelle , dans une colonie d'un Jour. Les Européens n'avolent point encore de tombeau en Amérique, qu*ils y avoient déJA des cachots : c'étofent les seuls monuments du passé pour cette société sans aïeux et sans souvenirs.

Gonstemée A la vue de cette bastille, Géluta demeura d*abord immobile , puis frappa doucement A une porte ; le soldat de garde contraignit l'Indienne A se retirer. Elle fit le tour de la prison par des rues de plus en plus désertes : le ciel continuant A se charger de nuages , et les roulements de la foudre se multipliant, Tinfortunée s'assit sur la borne on René l'aperçut du haut de la tour. Elle mit sa fille sur ses genoux , se pencha sur elle pour la garantir de la pluie et la réchauffer contre son cœur. Un violent coup de tonnerre ayant fait lever les yeux A Géluta , elle ftit frappée d'un rayon de lumière qui s'échappoit A travers une fenêtre grillée : par un instinct secfét, elle ne cessa plus de regarder cette lumière qui éclairoit l'objet d'un si tendre et si fidèle amour. Plusieurs fois Géluta appela René; les vents emportèrent ses cris. Ge fut alors qu'elle commença A chanter de longues chansons, dont l'air triste

< La prison.

LES NATGHEZ.

et les paroles plaintives lui servirent à la fois à se faire entendre de son mari et à endormir son enfont.

Cette pauvre Jeune mère, après avoir été reconnue du frère d'Amélie, s*étoit retirée pour lui obéir. Elle languissoit à quelque distance : ses membres étoient engourdis; le froid et la pluie avoient pénétré Jusqu'à sa fille , qui se glaçoit au sein maternel.

Géluta promenoit. des regards tristes sur ces déserts habités où pas une cabane ne s*ouvroit À ses misères , quand elle découvrit auprès d'elle une petite lueur qui sembioit sortir de terre. Une trappe se leva; une femme âgée mit la tète au soupirail pour voir si l'orage commençoit à s'éloigner. Cette vieille aperçut Céluta. « Oh! pau- « vre Indienne , s'écria-t-elle, descends vite ici. » Elle acheva d'ouvrir la trappe , et, avançant une main ridée, elle aida l'épouse de René à descendre dans le caveau , dont elle referma l'entrée.

Il n'y avoit pas dans cette espèce de souterrain qu'un lit recouvert d'un lambeau de laine : une serge grossière, clouée à une poutre, servoit de rideau à cette couche. Deux nuHrceaux de bois vert, dans le milieu d'un large foyer, Jetoient, sans se consumer, de grosses famées : une lampe de fer suspendue à un crochet brûioit dans le coin noirci de ce foyer. Une escabelle étoit placée devant un rouet dont la fusée de coton annonçoit le travail de la maîtresse de ce réduit.

La vieille femme Jeta dans le feu quelques copeaux, et prenant son escabelle, elle en voulut faire les honneurs h Céluta.

« Femme-Chef de la cabane profonde, ditl'In- « dienne, tu es une matrone; tu dois être la lu- « mière du conseil des guerriers blancs, si J'en « juge par ton hospitalité. A toi appartient la « natte ; moi Je ne suis encore qu'une Jeune mère. »

En disant cela, Céluta s'assit sur la pierre du foyer, débarrassa sa Ûtte de ses langes trempés d'eau , et la présenta à la flanmie.

« Bon I voici un enfant à présent I s'écrie la « vieille dans la langue de la sœur d'Outougamiz. « Tu es Natcbez? J'ai été longtempsaux Natchez ; « mais, pauvre chétive créature, comme tu es «« mouillée I que tu as l'air malade I Et puis voilà « un enfant! »

Céluta fondit en larmes en entendant des pa- * rôles si affectueuses prononcées dans la langue de son pays; elle se jeta au cou de la matrone, t Attends , attends , » dit celle*ci. Elle courut en

trâiuchant à son lit, en arracha la eoawtmt qu'elle vint chauffer au feu, dépouilla malgré elle Céluta d'une partie de ses vètëaieDts,ekroveloppa avec le nourrisson dans la couvcrtiR brûlante.

« Vénérable femme blanche , aussi bonneqie « la femme noire du fort , disent Céluta, je au n bien malheureuse de nef avoir pas reçoe daa « nàa cabane aux Natchez. »

La femme blanche n'éeouloit pas ; elle pripiroit du lait dans une calebasse. Elle l'offrit i l'Indienne , qui fut obligée d'y porter ses lèfrei, «fia de ne pas déplaire à son hôtesse.

La vieille prit alors la petite Amélie, et ladéposa dans son tablier; chantant d'une voix aisée, elle fiiisoit danser aevant la flamme l'enàdt qui sourioit. Céluta regardoit ces jeux a?K da yeux de mère, tandis que toutes ses pensées» reportoient vers son mari.

'i Jacques étoit tout comme cela quandll étoit n petit, dit la vieille ; bon enfant ! ne pieenot « jamais! Il avoit seulement les cheveux pi» « noirs que ceux de celte mignonne.

— « Quel étoit ce Jacques , ma mère! • dl « Céluta.

« Comment ! reprit la vieille femme atee viva- « cité , Jacques , mon fils ! tout le nx>Dde le eoa- « noit , un des plus beaux grenadiers qui soiait « dans les troupes du roi, et un des plus vailbats « aussi. Le brave garçon 1 c'est lui qui me mor* « rit; sans lui je ne pourrois pas vivre, car je « suis trop vieiile pour travailler. Je sois bieii fl- « chée de n'avoir pas la dernière lettre qneffloa « flism'écrivoit, je te la lirois : si le capîtaiBe « d'Artaguette savoit ce que Jacques dit de loi, « il seroit bien fier. Ils ont été ensemble, Ja^ « ques et le capitaine , chercher un gentilhomoc « appelé René dans une grande caverne.... •

Céluta interrompit cetteeffusion delatendieiff et de l'orgueil maternel , en jetant de oooveM ses beaux bras autour de son hôtesse. « Giasd- « Esprit ! s'écria-t-elie en sanglotant, to es la « mère de ce pauvreguerrier, compagnoo desMO « frère d'Artaguette I C'est la mère de ee gner- « rier qui me reçoit dans sa cabaoel »

— « Qu'as-tu ? » demanda la vieille. « Geqst « j'ai , dit Céluta; ne suls-je pas la femme de « René? »

— « Comment ! s'écria à son tour la mère de « Jacques , tu serois cette Céluta qui a saoté le <t capitaine , et à cause de cela ils venleot tuer

LES NÂTCHEZ.

« ton mari 1 » Le coup frappa Géluta au cœur : die s'évanouit.

Ayant bientôt repris ses sens par les soins de sa ctiaritable iiôtesse , elle lui dit : « Femme blan- « che, Toiià le jour; lalase*moi retourner à la « hutte du sang , je veux rejoindre mon mari. » La vidUe trouva que e'étoit juste ; elle couvrit sa tète d*uue petite cornette blanctie^ et ses épaules d'ifn petit mantelet rouge; elle prit sa béquille dans sa main , et se prépara à conduire l'Indienne à la prison.

« Je ne te puis blâmer, disoit-dle à Géluta :

• si Jacques fait quelque chose de bien, et qu*il « soit envoyé aux galères , j'irai aussi avec lui. »

Géluta, vêtue de nouveau de sa tunique indienne, et ayant enveloppé sa fille dans les peaux séchées, monta les degrés perpendiculaires qui conduisoient à la trappe ; la vieille la suivit avec peine : quand elles se trouvèrent dans la rue, l'orage étoit dissipé. Le soleil, émergeant d'une nuit sombre, éclairoit le fleuve, les campagnes et la ville, de même que sortirent de leur demeure ténébreuse les deux merveilles de l'amour conjugal et de l'amour maternel.

« Nous touchons à la prison , dit la mère de Jac^ « ques ; on ne t'en ouvrira pas la porte, et tu ne « pourras pas parler à René : si tu m'en crois, « nous irons plutôt chez le gouverneur. » Géluta se laissa conduire par sa vénérable hôtesse.

Elles se mirent en route. Ghemin faisant elles entendirent un bruit confus de cloches et de musique : la vieille se signa pour l'agonie que sonnoit la cloche , et s'avança vers le palais du gou- Yemement, ou la musique annonçoit une fête.'

En réjouissance du mariage prochain d'Adélaïde avec le défenseur de René , un bal avoit été donné malgré le procès du frère d'Amélie et l'orage de la nuit : il étoit dans le caractère du gouverneur de ne rien changer aux choses préparées , quels que fussent les événements. Le bal doroit encore lorsque le jour parut. La mère de Jacques et Géluta entrèrent dans les premières ooars du palais ; les esclaves blancs et noirs , qui attendoient leurs maîtres, s'attroupèrent autour des étrangères : les éclats de rire et les insultes Jurent prodigués à l'infortune et à la jeunesse qui se présentoient sous la protection de la vieillesse et de l'indigence. « Si Jacques étoit ici , disoit

• la vieille, comme il vousobligeroit à me faire « place I »

Les deux femmes pénétrèrent avec peine jus*

qu'aux soldats de garde aux portes : ils reconnurent la mère de leur camarade et la laissèrent passer. Plus loin , elle fut arrêtée de nouveau par le concierge. La fête finissoit; on oommençoit à sortir du palais : Adélaïde se montra à une fenêtre avec Harlay ; le couple généreux parloit avec vivacité et sembloit oublier la fête; en jetant les yeux dans la cour, il aperçut les étrangères repoussées par le concierge. Le vêtement indien frappa Adélaïde , qui fit signe à la vieille de s'approcher sous le balcon : « Ma jeune dame, dit U^ N mère de Jacques , c'est la femme de René qui « veut parler à votre père, et Ton ne nous veut «pas laisser entrer.

— « La femme du prisonnier ! s*écria Adélaïde ; « cette jeune Sauvage qui a sauvé le capitaine « d'Artagoettel » Adélaïde, obéissant aux mouvements de son bon cœur, ouvre les portes, et, dans toute la parure du bal d'un brillant hyménée, se précipite au-devant de la malheureuse Géluta. L'Indienne lui présentolt s^ fille et lui disoit : <« Jeune femme blanche, le Grand-Esprit « vous bénira : vous aurez un petit guerrier qui « sera plus heureux que ma fille.

— <« Que je suis fâchée de ne pas la comprenne dre I disoit Adélaïde : je n'ai jamais entendu « une plus douce voix. »

Dans la pompe de ses adversités , Géluta paroissoit d'une l>eauté divine : son front pâli étoit ombragé de ses cheveux noirs; ses grands yeux exprimoient l'amour et la mélancolie ; son enfant, qu'elle portoit avec grâce sur son sein, montrolt son visage riant auprès du visage attristé de sa mère : le malheur, Tinnocence et la vertu ne se sont jamais prêté tant de charmes.

Tandis qu'on se pressoit autour de Géluta , on entendit au dehors prononcer ces mots dans la foule : « Vous ne passerez pas ! > Une voix d'homme répondoit à des menaces, mais dans une langue inconnue. Le mouvement s'accroit; un Sauvage, défendant une femme, se débat au milieu des soldats, et poussé et repoussé arrive jusqu'à la porte du palais. Il disoit, les yeux étincelants :

« Je suis venu chercher mon ami par l'ordre « de ce manitou (et il montrait une chaîne d'or) ; a je ne veux faire de mal à personne. Mais esta il ici un guerrier qui m'ose empêcherde passer?

— « Mon frère ! » s*écria Géluta.

<t Oh! bien! dit Mila : Outougamiz, voici ta « sœur! »

LES NÀTCHEZ.

La mère de Jacques expHquoit ce colloque à Adélaïde , qui ût entrer tous ces Sauvages dans le palais.

« Bon manitou ! disoit Mila en embrassant son « amie, que Je hais ces chairs blanches 1 N6qs ft avons frappé à leurs cabanes pour demander « rhospitalité , et on nous a presque battus. Et « puis de grandes huttes si larges 1 si vilaines 1 des « guerriers si sauvages!

— « Tu parles trop, dit Outougamis. Cher- 41 chons Ononthio ' ; il faut qu'il me rende mon « ami à i*instant. »

Ontougamiz quitte Géluta , et , suivi de Mfla , fend la presse à travers les salles. Les spectateurs regardoient avec surprise ce couple singulier qui occupé d'un sentiment unique, n'avoit pas Tair d*étre plus étonné au milieu de ce monde nouveau que s*il eût été dans ses bois.

« Ne me déclarez par la guerre, disoit Outou- « gamiz en avançant toujours ; vous vous en re- « pentlrieE. » Faisant tourner son casse-téte, il oovroit À Mila un large chemin. La confusion devient générale : la musique se tait , le bal cesse , les femmes fuient. Le roulement des carrosses qui veulent s*éloigner, le bruit du tambour qui rappelle les^ soldats, la voix des officiers qui font prendre les armes, ajoutent au sentiment de terreur, et augmentent le désordre. Adélaïde, la mère de Jacqaes, Géluta, Mila , Outougamiz, sont emportés et séparés par la foule : le gouverneur montra un grand ressentiment de cette scène.

Le conseil de guerre s'étoit assemblé afin de prononcer Tarrêt qui devoit être lu à René dans la prison. Les charges examinées de nouveau ne parurent pas suffisantes pour motiver la peine de mort; mais te f^ère d'Amélie fût condamné à être transporté en France , comme perturbateur du repos de la colonie. Un vaisseau du roi devoit mettre à la voile dans quelques heures; le gouverneur, Irrité du bruit dont René avoit été l'objet, ordonna d'exécuter sur-le-champ la sentence, et de transporter te prisonnier à bord de la frégate.

René connut presque à la fois le Jugement qui le condamnoit à sortir de la Louisiane, et l'ordre de l'exécution immédiate de ce Jugement : il se serolt réjoui de mourir ; Il fut consterné d'être banni. Renvoyer en France le frère d'Amélie, c'étoit le reporter à la source de ses maux. Cet homme, étranger sur ce globe, cherchoit en vain

' Le gouTeroear.

un coin de terre où il pèt repoeer satile : fth tout où il s*étoit montré, il avoit créé des Briérea. Que retrouveroit*!! en Europe! une tanie malheuraise. Que lataoroit-il en AmériqMÎwe femme malheureaae. Dans le monde et daM le désert son passage avoit été marqué pardei wtffranees. La Ustallté qui s'attaeiioft à ses pu le npoussoit des deux hémisphères ; il ne pooioU aborder à un rivage qu'il n'y soulevât d« tespétes : sans patrie entre deux patries, à otte âme isolée , immense , orageuse , il ne reMtd*^ bri que l'Oeéan.

En vain René demanda à ne pas sabir leinpplice de l'existence; en vain llsollidtalaaiiimutation de la peine de vivre en un miaérieiir dieux arrêt de mort : on ne l'écouta point fl désira parier à Géluta ; on n'admit pas qrn eetle Indienne fàt sa femme légitiffle; on iai retai toute communication avec elle , pour abréger du scènes qui troubloient , diac^t-on , la tranqsillilé publique.

L'arrivée d'une troupe dTazous, saifie de celle d*Outougamiz, avoit donné lieu à milte bruits : on prétendoit que des Sauvages s'ébM introduits en grand nombre dans la ville avee le dessein de délivrer leur chef , te guerrier Msdc. Ces bruits parurent assez inquiétants au goonrneur pour qu*ii fît border dlnfanterie et de canlerie la route que René devoit suivre en seRDdant de la prison au fleuve.

Le palais du gouvernement n'étoit pas loin de la prison. Céluta , suivant le cours de la fook, se retrouva bientôt devant le sombre édifiée dont le souvenir étoit trop bien gravé dans sa mémoire. Là , le torrent populaire s'étoit élargi et arréCé; Géluta Ignoroit ce qui se passoit ; mmis , en ToyaDt cette multitude autour de la hutte du sang, dfc comprit qu'un nouveau désastre meoacoit la télé de René. Repoussée d'un peuple ennemi des Saivages , elle ne trouva de pitié que chez les toldali: ils la laissèrent entrer dans leurs rangs. Lesmaios armées sont presque toujours généreuses; rio n'est plus ami de l'infortune que la gloire.

Deux heures s'étoient écoulées de cette sorte, lorsqu'un mouvement général annonça la traos* latlon du prisonnier. Un piquet de dragons, le ^bre nu , sort de la cour intérieure de la prison; il est suivi d*on détachement d*hifimterie, et, derrière ce détachement, entre d'autres soldats, marche le frère d'Amélie.

Céluta s'élance et tombe aux pieds de son mm

LES NATCHEZ

arec son enftmt ; Benése penche snr elles, les bénit de nooTean ; mais ta voix lui manque pour dire nn dernier adien à ta fille et à ta mère. Le cortège s'arrête , les larmes content des yenx des soldats. Gélata se relève, entoure René de ses bras, et s*écrie : « Où menez- vous ce guerrier? Pourquoi ft m*empècherlez-vous de le sut vre ? son pays n'est- < il pas le mien?

— « Ma Céluta , disolt René , retourne dans tes « forêts, va embellir de ta vertu quelque solitude « gne les Européens n'aient point souillée ; laisse- « moi supporter mon sort; Je ne te l'ai déjà que « trop fait partager.

— « Voilà mes matns, répondit Céluta; qu'on « les charge de fers; que l'on me force, comme « Adario , à labourer le sillon : Je serai heureuse si ■ René est à mes côtés. Prends pitié de ta fille ; Je

• l'ai portée dans mon sein. Permets que Je te

• suive commeton esclave, comme la femme noire « des blancs. Me refuseras-tu cette grâce? »

Cette scène commenooit à attendrir ta foule impitoyable qui, un moment auparavant, trouvoit la sentence trop douce, et qui auroit salué avec des hnriements de Joie le supplice de René. Le comrnlssaire chargé de faire exécuter Tarrét du conseil ordonne de séparer les deux époux et de coutînner la marche ; mais un Sauvage , se courbant et passant sous le ventre des chevaux, se réunit au couple infortuné et s'écrie : « Me voici « encore ! Je l'ai sauvé des Illinois , Je le sauverai « bien de vosmains, guerriers de la chair blanche! — - « Cest vrai , » dit Mita, sortant à son tour de la fonte.

« Et si Jacques étoit ici , dit une vieille femme , « tout cela ne seroit pas arrivé. »

Fbrcés à regret d'obéir, les militaires écartèrent Céluta, Mita, Outougamiz et la mère de Jacques. René est conduit au rivage du Mesehacebé. La chaloupe de la frégate , que montoient dooxe forts matelots, et que gardoient des soldats de marine, attendoit le prisonnier : on Ty fait entrer. An coup de sifQet du pilote , les douze matelots enfoncent à la fois leurs rames dans le fleaTe : la chaloupe glisse sur les vagues comme Uk pierre aplatie qui, lancée par la main d'un enfant, frappe te flot, se relève, lx>ndit et rebcmdit en effleurant la surface de Fonde.

Gélnta s'étoit traînée sur le quai. Une firégate étoit mouillée au milieu du Meschacebé; virée à pic sur ^ne ancre , elle plongeoit un peu la proue dans le fleuve : son pavillon flottoit au grand

mât ; ses voiles étolent à demi déferlées : on apercevoit des matelots sur tontes les vergues et de grands mouvements sur le pont. La chaloupe accoste le vaisseau : tous ceux qui étoient dans cette chaloupe montent à bord ; la chaloupe elle-méncie est enlevée et suspendue à la poupe du l>âtimcnt. Une lumière et une f^mée sortent soudain de fa frégate, et le coup de canon du départ retentit : de Icmgnes acclaniatloos y répondent du rivage. Céluta avoit aperçu René : elle tombe évanouie sur des balles de marchandises qui couvroient le quai.

Ce fut alors qu'un Sauvage s'élança dans le Meschacebé, s'efforçant de suivre à la nage le vaisseau qui fuyoit devant une forte brise, tandis qu'une Indienne se débattoit entre .les bras de ceux qui la retenoient, pour l'empêcher de sç précipiter dans les fiots.

Un murmure lointain se fait entendre; il approche : la foule , qui commençoit à se disperser, se rassemble de nouveau. Voici venir un ofRcier qui disolt à des soldats : « Où est- elle? où est- « elle ?» et ils répondoient : « Id, mon capitaine , » lui montrant Céluta sur les ballots. D'Artaguette se pi*écipite aux genoux de Céluta. « Femme, « s'écria-t-il , que ton âme, au séjour de paix « qu'elle habite, reçoive les vœux de celui qui « te doit la vie , et que tu honorois du nom de « firèfeî »

A ces paroles , les soldats mettent un genou en terre comme leur capitaine; là multitude, emportée par ce sentiment du beau qui touche quelquefois les âmes les plus communes, se prosterne à son tour et prie pour l'Indienne : le bruit du fleuve qui battoit ses rives accompagnoit cette prière, et la main de Dieu pesoit sur la tète de tant d'hommes involontairement humiliés aux pieds de la vertu.

Céluta ne donnoit aucun signe de vie ; la profonde léthargie dans laquelle elle étoit plongée ressembloit absolument à la mort; mais sa fille vivoit sur son sein, et sembloit communiquer quelque chaleur au cœur de sa mère. L'épouse de René avoit la tète penchée sur le front d*Amélie, comme si , en voulant donner un dernier baiser à son enfant, elle eût expiré dans cet acte maternel.

En ce moment on vint dire à d' Artaguette qu'il y avoit là tout auprès une autre Indienne qui ne cessoit de pleurer. « C'est Mila I s'écria le capi- « taine; qu'on lui dise mon nom , et elle va ve-

LES NATCHEZ

« nir. » Les sordats apportent dans leara bras Mila écbeveiée, le visage meurtri, lesbabitsdéchirés. Elle n*eut pas plutôt reconnu d'Artaguettequ*elIe se Jeta dans son sein , s'écriant : « C'est lui qui « est une bonne chair blanche! Il ne m*emp6- « cbera pas de mourir ; » et suspendant ses bras au oou du capitaine , elle se serroit fortement contre lui.

Mais tout à coup elle aperçoit Géluta; elle quitte d'ArtaguettC) se préci^te sur son amie en disant : « Célutal ma mèrel meilleure que ma t mère! sœur d'OutougamizI femme de René! « voici Mila I elle est seule ! Comment vais^e faire « pour enterrer tes os, car tu n'es pas aux Natchez ? « Il n'y a ici que des méchants qui n'entendent « rien aux tombeaux. »

Les soldats firent alors un mouvement ; ils répétoient tous ces mots : « Entrez , entrez , notre n mère. ^ Et la mère de Jacques, avec sa cornette blanche , son manteau d'écarlate et sa béquille, s'avança dans le cercle des grenadiers.

« Mon capitaine , dit*elle à d'Artaguette , voici « la mère de Jacques, qui vient aussi voir ce que « c'est que tout ceci. Je suis bien vieille pourtant, « comme dit le conseiller Hariay , qui est un « honnête homme , et Dieu soit loué ! car il n'y « en a guère. »

La vieille avisant Céluta : « Bon Dieu ! n'est-ce « pas là la jeune femme à qui J'ai donné à man- « ger cette nuit? Comme elle parloit de vous, « mon capitaine ! — Pauvre vieille créature I dit « d'Artaguette, seule dans toute une ville, re- « cevoir, réchauffer, nourrir Céluta! et toi-même « nourrie de la paye de ce digne soldat ! »

La mère de Jacques examinoit attentivement Céluta; elle prit une de ses mains. « Retire -toi, « matrone blanche, lui dit Mila; tu ne sais pas « pleurer.

— « Je le sais aussi bien que toi, » repartit en natchez la vénérable Françoise.

— « Magicienne ! s'écria Mila effrayée , qui t'a « appris la langue des chairs rouges?

— « Capitaine, « dit la mère de Jacques sans écouter Mila , « cette jeune femme n'est pas « morte: vite du secours! » Mille voix répètent : « Elle n'est pas morte! »

Céluta donnoit en effet quelques signes de vie. n Allons, grenadiers, dit la vieille, à qui on lais- « soit tout faire, il faut sauver cette femme , qui « a sauvé votre capitaine; portons la mère et « Tenfant chez le général d'Artaguette. »

Un dragon prêta son manteau; on y eoBcka Céluta; Mila prit dans ses bras la petite Amélie, et ne pteuroit plus qu'Outougamiz et Beoé. Aa soldats soulevant le manteau par les quatre coi», enlevèrent doucement la fille de Tabamiea; te cortège se mit en marche.

Le soleil , qui se couchoit , convroit d'an réseau d'or les savanes et la cime aplatie des cyprières sur la rive occidentale du fleuve ; sur la rin orientale , la métropole de la Louisiane oppoioit ses vitrages étincelantsauxderniersfeax dojow: lesclocherss'élevoientau-dessusdesoDdescoauM des flèches de feu. Le Meschaoebé rooloit e&tie ces deux tableaux ses vagues de rose, taodisqie les pirogues des Sauvages et les vaisseau ds Européens présentoient aux regards leur bUi ou leurs voiles teints de la pourpre dasoir.

Déposée sur une couche , dans un salonileniibitation du frère du capitaine d'Artaguette, Géluta ne parloit point encore; ses yenientr'oaverts étoient enveloppés d'une ombre qui leur déroboit la lumière. Des cris proloi^ de m ie roi! se font entendre au dehors; lapoitedete saile s'ouvre avec fracas : le grenadier Jaeqaa, tête nue , sans habit , les reins serrés d*mie fiorti ceinture, parott. « Les voici, » dit-li. Reoé entre avec Outougamiz : personne ne poQYdt|Mr« 1er dans le saisissement de rétonneinent et de li joie.

« Mon capitaine, « reprit le grenadier, adres- « saut la parole à d'Artaguette , « j'ai exécuté vos « ordres; mais on m'a remis les paqoetstrop « tard ; la frégate étoit partie. J'ai couro le plv « vite que j'ai pu à travers ie marais, afin de b a rejoindre au Grand Détour : beureaseoeot « elle avoit été obligée de laisser tomber Tanot, « le vent étant devenu contraire. Je me sois jeté *« à la nage pour aller à bord, et j'ai reoeoatré « au milieu du fleuve ce terrible Sauvage que ji- < vois vu au combat du fort Rosalie ; il étoit pril « à se noyer quand je suis arrivé à lui. »

Mila a volé dans les bras d'Outongamiz; Heoé est auprès de Céluta ; Jacques soutient sa vidlte mère, qui lui essuie le front et les cheveox; Adélaïde et Hariay se viennent joindre À leurs anii*

Céluta commençoit à faire entendre qnekpio paroles inarticulées d'une douceur extrême. « B^ « vient de la patrie des anges, dit le capitaiDei « elle en a rapporté le langage. • Mila, i^^ regs'^ doit Adélaïde, disoit : « C'est Céluta ressusd- « tée en fenome blanche. » Tous les cœurs <

LES NÂTCHEZ.

pleins des plus beaux sentiments : la religion, Tamour, Tamitié, la reconnolssancè, semétoient à ce soulagement qui suit une grande douleur passée. Ce n'étoit pas, il est vrai, un retour complet au bonheur, mais c*étoit un coup de soleil à travers les nuages de la tempête. L*éme de l'homme , si sujette à l'espérance , saislssoit avec avidité ce rayon de lumière, hélas 1 trop rapide. « Tout le monde pleure encore I disoit Mila ; mais « c^est commets! l'on rioit. »

Ces rencontres, en apparence si mystérieuses, s'expliquoient avec une grande simplicité. Le ca* pitained'Artaguette avoit touràtour sauvé etdé* livré an fort Rosalie René, Géluta, Mila et Outougamis ; Géluta , Mila et Outougamiz avoient suivi René à la Nouvelle-Orléans , tous trois entraînés par le dévouement au malheur, tous trois arrivés à quelques heures de distance les uns des autres, pour se mêler à des scènes de deuil et d'oppression.

D'une autre part , Ondouré s'étoit vu au moment d'être pris dans ses propres pièges : s'il avoit désiré une attaque de Chépar contre Adario et Chaetas , pour se délivrer du joug de ces deux vieillards, il ne s'attendoit pas à la scène que produisit l'esclavage du premier sachem. Il craignit que ces violences, en amenant une rupture trop prompte entre les François et les Sauvages , ne fissent avorter tout son plan. Dans cette extrémité , rédiie, fécond en ressources , se hâta d'offrir l'abandon des terres pour le rachat de la liberté d' Adario; Chépar accepta l'échange, et â*Artaguette fut chargé de porter la convention à la Nouvelle-Orléans.

Ije capitaine arriva à l'instant même où le conseil venoit de prononcer la sentence contre René. D'Artaguette, après avoir annoncé au gouvernefir la pacification des troubles, réclama le prisonnier comme son ami et comme son frère. 11 montra des lettres d'Europe qui prouvpient que René tenoit à une famille puissante. Cette déocNi verte agit plus que toute autre considération sor un honmie à la fois prudent et ambitieux :

« Si vouscroyez, dit le gouverneur au capitaine,

■ qu'on a trop précipité cette affaire , il est encore t temps d'envoyer un contre-ordre; mais qu'on

■ ne me parie plus de ce René , en faveur duquel t Harlay et Adélaïde n'ont cessé de m'importu-

depuis trois Jours. >

cédule pour Téiargissement du prisonnier fat signée; mais, délivrée trop tard, elle seroit

devenue inutile sans le dévouement du grenadier Jacques : te capitaine avoit amené avec lui ce fidèle militaire. Tandis que celui-ci suivoit la frégate, d'Artagoette, instruit de toutes les circonstances de l'apparition de Céluta, de Mila et d'Outougamiz, s'empressa de chercher ces infor^ tunés : il fut ainsi conduit par les soldats au lieu où il trouva Céluta expirante*

Le bonheur, ou ce qui sembloit être le bonheur, comparé aux maux de la veille, rendit à l'épouse de René, sinon toutes ses forces, du moins tout son amour. Le capitaine d' Artaguette et le général son frère se proposèrent de donner à leurs amis une petite fête, bien différente de celle qu'avoit entrevue Céluta au palais du gouverneur. Adélaïde et Harlay y furent invités les premiers; Jacques et sa mère étoient du nombre des convives. La riante vilia du général avoit été livrée à ses hôtes, et Mila et Outougamiz s'en étoient emparés comme de leur cabane.

Le simple couple n'avoit pas plutêt vu tout le monde heureux, qu'il ne s*étoit plus souvenu de personne : après avoir parcouru les appartements et s'être miré dans les glaces , il s'étoit retiré dans un cabinet rempli de toutes les parures d'une femme.

« Eh bien! dit Mila, que penses-tu de cette grande hutte?

— « Moi, dit Outougamiz, je n'en pense rien. ~

— « Comment ! tu n'en penses rien? » répliqua Mila en colère.

« Écoute, dit Outougamiz, tu parles mainte* « nant comme une chair blanche, et {e ne t'en-»' « tends plus. Tu sais que Je n'ai point d'esprit : « quand René est fait prisonnier par les Illinois « ou par les François, Je m'en vais le chercher. « Je n'ai pas besoin de penser pour cela ;Jeneveux « point penser du tout , car Je crois que c'est là le « mauvais manitou de René.

— « Outougamiz , dit Mila en croisant les « bras et s'asseyant sur le tapis, tu me fais mou- « rir de honte parmi toutes ces chairs blanches; n il faut que Je te remène bien vite. J'ai fait là une « belle chose de te suivre I Que dira ma mère? « Mais tu m'épouseras, n'est-ce pas?

— « Sans doute, dit Outougamiz, mais dans « ma cabane , et non pas dans cette grande vi- « laine hutte. As-tu vu ce sachem à la robe noire, « qui étoit pendu au mur, qui ne remuoit point, « et qui me suivoit toujours des yeux *?

* Un portrait.

iSS

LKSNATCHBZ.

— « Cou su esprit, répondit lllla. La grande

• salle où Je mo ^voyols quatre fols ' me plaît as-

• ses : elle n*est cependant bonne qne pour les « blancs, ehca lesquels il j a plus de oorps qne Il d*énies«

. — « N'est-ce pas de la salle des ombres dont

• ta yeux parler? dit OutoogamiE. Elle ne me « plaît point du tout à moi : Je voyols plusieurs « Mila , et Je ne savols laquelle aimer. Retour- « nous a nos bois, nous ne sommes pas bien ici.

— « Tu as raison, dit Mila, et J'ai peur d'é- « tre Jugée comme René.

— « Goounent Jugéel » s'écria Outougamia. « Bon ! r^artit Mila ; estrce que Je ne t'aime pas? tr est-ce que Je n'ai pas pitié de ceux qui souflirent ? » est*oe que Je ne snis pas Juste, belle, noble ^ dé- « sintérsssée ? N'en voilà-t-il pas asses pour me « faire Juger et mourir, puisque o'est pour cela « qu'ils Touloient casser la tète A René?

— <« Partons Mila 1 dit Outougamix. Légef

• nuage de la lune des fleurs 1 le matin ne te colo- « reçoit point ici dans un ciel bleu ; tu ne répan-

• drois point la rosée sur l'herbe du vallon; tu ne

• te balancerois point sur les brises parftimées. « Sous le ciel nébuleux des chairs blanches , tu « demeurerois sombre ; la pluie de l'orage tom* « beroit de ton sein , et tu serois déchirée par le « vent des tempêtes. »

Mila se souvint que l'heure du festin approehoit/ On lui avoit dit que tout ce qui étoit dans le cabinet étoit pour elle. Elle se plaça devant une glace , essayant les robes , qu'elle ne savoit comment arranger; elle finit cependant par se composer, avec des voiles , des plumes , des ruiMins et des fleurs, un habillement que n'auroit pas repoussé la Grèce. Suivie d'Outoogamia, avec un mélange d'orgueil et de timidité , elle se rendit à la salie du festin*

Céluta étoit aussi parée, mais parée à la mapiéredes Indiennes : elle avoit refusé un vêtement européen malgré les prières d'Adélaïde.Sur un Ut de repos, elle recevoit les marques de bienveillance qu'on lui prodiguoit, avec une confusion charmante, mais sans cet air d'infériorité que donne, chea les peuples civilisés, une éducation servile; elle n'avoit au visage que cette rougeur que les bienfaits font monter d'un cœur reconnoissant sur un front ouvert

Mila fit la Joie du festin ; tons les yeux étoient fixés avec admiration sur Outougamiz, dont

' Des glaces. I

René avoit raeoDléles miracles. « ColllmeilIcs- « semble à sa sosnr ! «disott Adélaïde, qui se se lassoit p<^t de le regarder. • Quel frèrel a

• quelle sceor I » répétoit-elle. A ces aow k frère et de soMir, René avoit baissé la tèle.

« Mila la blanche , dit la fdture ^oose i'Oi-

• tougamii à Adélaïde, tu ris, mais J'ai cep» «daat noué ma cetaitnre aussi UeaqMtol.» René servoit dlnterprète. Adélaïde fit dmaa» der à Mila pourquoi elle l'appelmt Mila la bbaohe. Mila posa la main sur le eosor de Hariiy son voisin, ensuite sur celui d'Adélaidc, qn rougissoit, et elle se prit à rire : « Bon, i*éerii- « Velle, demande-moi enoore pourquoi je 19^

• pelle Mila hi blanche 1 Voilà comme je m^ « quand Je regarde Outougansia. >

On ne brise point la dialne de sa destisée: pendant le repas, d'Arts^ette re^t une IcllR du fortRœalie. Cette lettre, écrite pv tepèR Souël , momentanément revenu aux Natehei) avertissoit le capitaine qu'une nouvelle dÉiKiDeiation contre René venoit d'être envoyée m gouverneur général; que, malgré ladélivmfie d'Adario, on conservoit de grandes iaquiélades; que divers messagers étoient partis des Katehci dans un dessein inconnu ; qu'Ondooré aecssoit Cliactas et Adario de l'envoi des messagers) tiadis qu'il étoit probable que ces négociatioDS » crêtes avec les nations indiennes étoient l'œsvre même d'Ondooré et de la Femine4:iidl.e père Souél i^outoit que si René avoit été jtsaâaà la liberté , il lui conseilloit de ne pas reeter oa seul moment à la Nouvelle-Orléans, où ses joan ne lui paroissoient pas en sûreté.

D'Artaguette, après le repas, emmw^ cette lettre à René , et l'invita à retoomer w^ champ aux Natches« « Moi-même , dit-il, je p>^ ft tirai incessamment pour le fort Rosalie; ataè « nous allons bientôt nous retrouver. Quant à O « luta , vous n'avez plus rien à craiodfc; il ^ « seroit impossible dans ce moment de voos sel- 1 vre ; mais mon frère , Adélaïde et Harlay to « serviront de famille; lorsqu'elle sera gsérie^ « elle reprendra le chemin de son pays : voos la « pourrez venir chercher vous-ménie à fif^ « distance de la Nouvelle-Orléans. •

René vouloit apprendre son départ à Oélott: le médecin s'y opposa, disant qu'elle éloit bars d'état de soutenir une émotion violente et pn*»gée. Le capitaine se chargea d'annoneer à sa «nv indienne la triste ^nouvelle) quand Bené serf

LES NATCHEZ

d^à loin : il se flattolt de rendre le coup molnt rade per toQtes les précautioQs de Tamitié.

Ayant de quitter la Nouvelle-Orléans , le frère d*AinéUe remerela ses hôtes , Jacques et sa mère, le général d*Artaguette, Adélaïde et Harlay. • Je

• suis sans doute , leur dit- il , un homme étrange « à vos yeux; mais peut-être que mon souvenir « vous sera moins pénible que ma présence. »

René se rendit ensuite auprès de sa femme : il la trouva presque heureuse ; elle tenoit son en- Uni endormi sur son sein. Il serra la mère et la Aile contre son cour avee un attendrissement qui ne lui étoit pas ordinaire : reverroit-il jamais Céluta I quand et dans quelles eireonstanees la rtvtrroît*il7 Rien n'étoit plus déchirant A oon- Icmpler que oe bonheur de Céluta : elle en avoit si peu Joui 1 et ellesemblolt le goûter au moment d'une séparation qui pou voit être étemelle! L*Indienne, elle-même, effhiyée des étreintes affeetueuses de son mari , lui dit : « Me faites- vous des

• adieux? » Le ft^ère d'Amélie ne lui répondit rien. Malheur à qui étoit pressé dans les bras de eet homme 1 il étouffolt la félicité.

Dès la nuit même René quitta la Nouvelle-Orléans avee Outougamiz et Mila ; ils remontèrent le llevv« dans un canot Indien. En arrivant aux Natchei, un spectacle inattendu se présenta à leurs regards.

Des eolons poussolent tranquillement leurs défrichements jusqu'au centre du grand village et autour du temple du Soleil ; des Sauvages les régsrdoiant travailler avee indifférence, et sembMeDt avoir abandonné à l'étranger la terre où reposoî^nt les os de leurs aïeux .

Les trois voyageurs virent Adarto qui passolt à quelque distance; ils coururent à lui : au bruit de leurs pas, le sachem tourna la tête, et fit un mouvement d*bprreur en apercevant le frère d'Amélie. Le vieillard frappa dans la main de soD neveu , mais reftasa de prendre la main du mari de sa nièce : René venoit d'offrir sa vie pour racheter celle d'Adario I

« Mou oncle , dit Outougamiz, veux- tu que je « casse la tète à ces étrangers qui sèment dans le « champ de la patrie? — Tout est arrangé, » répondit Adario d'une voix sombre , et il s*en- JbaQA dans un bois.

Outougaroisdit à Mila : « Lessachemsont tout « aurrangé , il ne reste plus à faire que notre ma- « riage. » Mila retourna ches ses parents, dont elle eut à soutenir la colère; elle les apaisa , en

leur apprenant qu'elle alloit épouser Outougamiz. René se rendit à la cabane de Gliactas : le sachem étoit au moment de partir pour une mission près des Anglols de la Géorgie.

Devenu le mettre de la nation , Oudouré avoit dérobé àChaetas laeonnoissance d'un projet que la vertu de ce sachem eût repoussé ; il élolgnoit rhomme vénérable, afin qu'il ne se trouvât pas au conseil général des Indivis, où le plan du conspirateur devoit être développé.

Le n<^le et incomprébensibie René garda, avec Ghactas et le reste des Natchez , un profond silence sur ce qu'il avoit fkit pour Adario; il ne lui resta de sa bonne action que les dangers auxquels il s'étoit exposé. Le frère d'Amélie se contenta de parier h son père adopitlf de la surprise qu'il avoit éprouvée en voyant les François pro« mener leur charrue aux environs des bocages de la mort : le vieillard apprit à René que cet abandon des terres étoit le prix de la délivrance d' Adario. Ghactas ne^connoissolt pas la profondeur des desseins d'Ondouré; il Ignorolt que la concession des champs des Natchez avoit pour but de séparer les colons les uns des autres, de les attirer au milieu du pays ennemi , et de rendre ainsi leur extermination plus facile. Par cette combinaison infernale, Ondouré, en délivrant Adario, gagnolt l'affection des Natchez, de même qu'il obtenoit la confiance des François en leur payant la rançon d' Adario , rançon qui leur devoit être ri ftaneste.

« Au reste , dit Ghactas à René , les sachems « m'ont commandé une longue absence; ils pré- « tendent qne mon expérience peut être utile dans « une négociation avec les Européens. Mon grand « âge et ma cécité ne peuvent servir de prétexte « pour refuser cette mission : plus on me sup- 1 pose d'autorité, plus Je dois l'exemple de la sou- « mission, à une époque où personne n'obéit. Que « ferois-Je ici? Le Orand-Ghef a disparu , le mal- « heur a rendu Adario intraitable, ma voix n'est « plus écoutée, une génération indocile s'est éle- « vée , et méprise les conseils des vieillards. On « se cache de moi , on me dérobe des secrets : « puissent-ils ne pas causer la ruine de ma patriel

« Toi, René, conserve ta Vie pour la nation N qui t'a adopté ; écarte de ton cœur les passions « que tu te plais à y nourrir ; tu peux voir encore « d'heureux Jours. Moi Je touche au terme de la <t course. En ache\ant mon pèlerinage ici -bas, « je vais traverser les déserts où Je l'ai comaeii-

LES NATCHEZ

« oé, déserts qae J*ai parcoorus , il y a soixante « ans , avec Atala. Séparé de mes passions et de « mes premiers malheurs par nn si long Inter- « valle , mes yeux fermés ne pourront pas même « voir les forêts nouvelles qui recouvrent mes an- « ciennes traces et celles de la fille de Lopez. Rien « de ce qui existoit au moment de ma captivité • chcE les Muscogulges n'existe aujourd'hui ; le « monde que J'ai connu est passé : Je ne suis plus « que le dernier arbre d'une vieille futaie tombée, « arbre que le temps a oublié d'abattre.»

René sortit de chez son père le cœur serré , et présageant de nouveaux malheurs. Arrivé à sa cabane, il la trouva dévastée; il s*assit sur une gerbe de roseaux séchés, dans un coin du foyer dont le vent avoit dispersé les cendres. Pensif, il rappeloit tristement ses chagrins dans sa mémoire, lorsqu'un nègre lui apporta une lettre de ' la part du père Souël : ce missionnaire étoit encore retenu pour quelques Jours au fort Rosalie. La lettre venoit de France; elle étoit de la supérieure du couvent de...; elle apprenoit à René la mort de la sœur Amélie de la Miséricorde.

Cette nouvelle, reçue dans une solitude profonde , au milieu des débris de la cabane abandonnée de Géluta, réveilla au fond du cœur du malheureux Jeune homme des souvenirs si poignants, qu'il éprouva, pendant quelques instants, un véritable délire. Il se mit à courir à travers les bois comme un insensé. Le père Souêi, qui le rencontra, s'empressa d*aller chercher Ghactas ; le sage vieillard et le grave religieux parvinrent un peu à calmer la douleur du frère d'Amélie. A force de prières, le sachem obtint de la bouche de rinfortuhé un récit longtemps demandé en vain. René prit Jour avec Ghactas et le père Souël , pour leur raconter les sentiments secrets de son âme. Il donna le bras au sachem qu'il conduisit, au lever de l'aurore , sous un sassafras, au bord du Meschacebé ; le missionnaire ne tarda pas à arriver au rendez- vous. Assis entre ces deux vieux amis, le frère d'Amélie leur révéla la mystérieuse douleur qui avoit empoisonné son existence '.

Quelques Jours après cette confession déplorable, René fut mandé au conseil des Natchez : Ghactas étoit parti pour la Géorgie; le père Souël avoit repris le chemin de sa mission.

René trouva quelques sachems, presque tous parents d'Akansie , assemblés dans la cabane du

* Id se troavoit le rédt de Reoé. Yoyet répisode de René,

Jeune Soleil : Ondouré étoit à leur tète ; il nyon* ttoit de la Joie du crime. Les vieillards, fomst leurs calumets dans un profond sileaœ, Nforait le mari de Géluta avec un visage mensfut

« Prends ces colliers , loi dit Ondooré d'un air « moqueur; va traiter avec les Illinois : tu teli «cause de la guerre , beau prisonnier; soist'lBi- « trument de la pabL »

Qu'importoient au frère d'Amélie ees ionltei? Qu'étoit-ce que ces peines communes auprès dn chagrins qui rongeoient son cœur 7 II prit les colliers, et sortit en déclarant qu'il obéirait au «* dres des sachems.

Dans la disposition où se trouvoit alors Bcoé, ce n'étoit pas sans un amer plaisir qoll se Toyoit obligé à s'élmgner de Géluta : il la sopposoit ■ moment de revenir aux NatcheE. Doe counenltalre parmi les déserts oonvenoit encore es ce momentau frère d'Amélie : il se poQrroitdanolDi livrer àsa douleur sans étreentendo deshoauMi. Il ne chercha point son frère , alors oecupédew mariage avec Mila : il étoit trop Juste qae, pov tant de courage et de sacrifices, Outougamisjoiit 4'une lueur de félicité.

Il entrait dans les précautions d'Ondooré d'éloigner le guerrier blanc : Il craignoit que eHnçi, demeuré aux Natchez, ne démêlât qociqM chose des trames ourdies. Le tuteur duSoldl détroit encore que Géluta , à son retour de la Nnvelle-Orléans , se trouvât seule , aftn qu'elle pAl être livrée sans défense aux persécutions dia détestable amour. Ge chef avoit calenlé le tempi que devoit durer le voyage du frère d'Amélie : selon ce calcul de la Jalousie et de la vengesDeet René ne pou voit revenir aux Natehei qoecpidques Jours ayant la catastrophe , asseï tôt psnr 7 être enveloppé , trop tard pour la prévenir.

Furieux d'avoir vu sa proie échapper àses(R> miers pièges, Ondouré s'étoit abandonné i <> nouvelles calonmies contre le filsadoptif deGhs^ tas. Dans un conseil assemblé la nuit sor la décombres de la cabane d'Adario, le totenr di Soleil avoit dépeint René comme l'auteur de tois les maux de là nation. Remontant Jusqu'au jfMf de l'arrivée de l'étranger aux Natcha, « ^^ rappelé les présages sinistres qui Signalèrent ttf» arrivée, la disparition du serpent sacré, temeiB^ tre des femelles de castor, la guerre contre 10 Illinois , suite de ce meurtre , et la mort du viwï Soleil, résultat de cette guerre. Ondouré chargeo» ainsi l'innocence de ses propres iniquités.

EDmuit dans la vie privée de son rival , le chef parla de la prétendue infidélité de René envers Gélnta , da maléfice du baptême employé pour Ikire périr un enfent devenu odieux à un père criminel; Il parla du manitou funeste donné à Ontougamiz pour altérer la raiscm du naïf Sauvage. Ondouré représenta les liaisons du frère d'Amélie et du capitaine d'Artaguette comme la première cause de toutes les trahisons et de toutes les violences des François.

« Quant aux persécutions que cet homme sem- « ble essuyer de ses compatriotes, igouta-t-il , ce

• n'est évidemment qu'un jeu entre des conspira- « tears. Remarquez que René échappe toujours à « ces persécutions apparentes : il n'a point été « pris aux Natchez avec Adario. Sous le prétexte « de délivrer ce sachem, il est ailé rendre compte

• à la Nouvelle-Orléans de ce qui se passoit au « fort Rosalie. On a feint déjuger le mari de Cé- « luta;nnais la preuve que ce n'étoit qu*un vain « appareil , déployé pour nous donner plus de « confiance dans un traître , c'est que ce trattre « n'a point subi sa sentence , et qu'à la girande «surprise des François eux-mêmes, il est revenu « sain et sauf aux Natchez. Vous ne douterez pas « un moment des pernicieuses intrigues de ce mi- « sérabie, si vous observez son inclination à errer « seul dans les bois : il craint que sa conscience « ne se montre sur son visage, et il se dérobe aux « r^^rds des hommes. »

Ondouré obtint un succès complet ^ le conseil Ait convaincu : comment ne l'auroit-il pas été? Quelle liaison dans les faits ! quelle vraisemblance dansiesaccusationslToutsetransformeencrlme : pas un sourire qui ne soit interprété , pas une dé* marche qui n'ait un but ! Lessentiments que René inspire deviennent des svyets de calomnie : s'il a sauvé Mila, c'est qu'il l'a séduite; s'il a fait d'Outougamiz le modèle d'une amitié sublime, c'est qu'il a jeté un sort à ce simple jeune homme. Bes rapports d'estime avec d'Artaguette sont une trahison; un acte religieux estun infanticide; un noble dévouement pour un sachem est une basse délation; les persécutions, les souffrances même ne sont que des moyens de tromper; et si René cherche la solitude, c*est qu'il y va cacher des remords ou méditer des forfaits. Dieu tout-puissant ! quelle est la destinée de la créature lorsque le malheur s'attache à ses pas ! quelle lumière asta donnée aux mortels pour connoftre la vérité?

CHATBAUBRlANn. ~> TOMF. IT.

LF^ NATGHEZ. «61

quelle est la pierre de touche où l*hmoeence peut laisser sa marque d'or ?

Les sachems déclarèrent que René méritoit la mort , et qu*il se falioit saisir du perfide. Ondouré loua le vertueux courroux des sachems, mais il soutint qu'il étoit prudent de ne sacrifier le principal coupable qu'avec les autres coupables, une mort prématurée et isolée pouvant faire avorter le plan général. Il proposa donc d'éloigner seulement René jusqu'au jour où le grand coup seroit firappé. Le jongleur déclara que telle étoit la volonté des gàiies : le conseil adopta l'opinion d'Ondouré.

L'intégrité d'Adario avoit elle-même été surprise : l'erreur dans laquelle il étoit fut la cause des regards farouches qu'il lança au frère d'Amélie lorsque celui-ci revint de la Nouvelle-Orléans. Si les Indiens rencontroient l'homme blanc dansles bois , ils se détoumoient de lui comme d'un sacrilège. René, qui ne voyoit rien, qui n'entendoit rien, qui ne se soucioit de rien, partit pour le pays des Illinois, ignorant que la sentence de mort dont les juges civilisés l'avoient menacé à la Nouvelle-Orléans, avoit été prononcée contre lui aux Natchez par des juges sauvages.

On voit quelquefois à la fin de l'automne une fleur tardive; elle sourit seule dans les campagnes et s'épanouit au milieu des feuilles séchées qui tombent de la cime des bots : ainsi les amours de Mila et d'Outougamiz répandoient un dernier charme sur des jours de désolation. Avant de demander la jeune fille en mariage, le frère de Céluta se conforma à la coutume indienne, appelée Y Épreuve du flambeau : éteindre le flambeau qu'on lui présente, c'est pour une vierge donner son consentement à un hymen projeté.

Outougamiz, tenant une torche odorante à la main, sortit au milieu de la nuit; les brises agitoient les rayons d'or de l'étoile amoureuse, comme on raconte que les zéphyrs se jouoient à Paphos dans la chevelure embaumée de la mère des Grâces. Le jeune homme entrevoit le toit de sa maîtresse : des craintes et des espérances soulèvent son sein. Il s'approche , il relève l'écoree suspendue devant la porte de la cabane de Mila , et se trouve dans la partie même de cette cabane où l'Indienne dormoit seule.

Lajeune fille étoit couchée sur un litdemousse. Un voile d'écorce de mûrier se rouloit en écharpe autour d'elle; ses bras nus reposoient croisés

LES NATCHBZ.

sur sa tCle , et tes maiofl aToietit lalflêé tomber des flears.

Dd pied tendu en arrière , le corps penché en avant , Outodgamic oantemploit à la luenr de son flambeau la scène charmante. Agité par les lllusions d'un songe , M ila murmure quelques mots ; un sourire se répand sur ses lèvres. Outougamis eroit distinguer son nom dans des paroles a demi formées ; il s'incline au bord de la couche, prend une branche de Jasmin des Florides échappée à la main de Mlla , et réveille la fille des bois , en passant légèrement sur sa bouche viiginale la fleur parfumée.

Mila s'éveille , fixe des regards effrayés sur son amant, sourit, reprend son air d'^u vante, sourit encore. « C'est moi ! s'écrie Outougamiz , « moi , le flrère de Céiuta , le guerrier qui veut « être ton époux. » Mila hésite , avance ses lèvres pour éteindre la torche de l'hymen , retire la tête avec précipitation, rapproche encore sa bouche du flambeau... la nuit s'étend dans la cabane.

Quelques Instants de silence suivirent Tinvasion des ombres. Ontougamiz dit ensuite à Mila : « Je t'aime comme la lumière du soleil ; Je veux « être ton frère.

— «Et moi , ta sœur, » répondit Mila.

« Tu deviendras mon épouse , continua l'ami « de René ; un petit guerrier te sourira ; tu baise* k ras ses yeux , tu lui chanteras les exploits de « ses pères ; tu lui apprendras A prononcer le nom « d'Outoogamiz. »

— « Tu me fais pleurer, répondit Mila : mol , « Je t'accompagnerai dans les forêts, Je porterai « tes flèches , et J'allumerai le bûcher de la nuit. »

La lune descendoit alors à l'occident :..un de ses rayons, pénétrant par la porte de la hutte , vint tomber sur le visage et sur le sein de Mila. La reine des nuits se montroit au milieu d'un cortège d'étoiles : quelques nuages étolent déployés autour d'elle, comme les rideaux de sa couche. Dans les bois régnoit une sorte de douteuse obscurité,semblableàcelled'uneâmeqtiis'entr*ouvre pour la première fbis aux tendres passions de la vie. Le couple heureux tomba dans un recueillement d'esprit involontaire : on n'entendoit que ie bruit de la respiration tremblante de la jeune Sauvage. Mais bientôt Mila :

« Il faut nous quitter : l'oiseau de l'aube a com- « mencé son premier chant; retourne sans être « aperçu à ta demeure. Si les guerriers te voyoient ,

« ils dfroient : Outougamls est (bible; les niiuii « le prendront dans la bataille , car il fréfoesle « la caiwne des Indiennes. »

Outougamiz répondit : « Je serai la liiae nane « qui se détourne dans hi forél de tous les aatni « ariMPes , et qui va chercher le sassafras , ai^ < elle veut uniquement s'attacher. >

Mila se couvrit ia tète d'un mantesn, et dit: « Guerrier, Je ne te vois plus. >

Outougamiz enterra le flambeau nuptiiiàii porte de la cabane , et s'enfonça dans les boii

Le mariage fut célébré avec la pompe oriOBilR chez les Sauvages. Les deux époux souffhiMde cet appareil etsediseient : « Nousnenoosmirion « pas pour être heureux , pnisque nos aarissek • sont pas. > Laissés seuls dans leur eataDemvelle , ils y goûtèrent une Joie digne de leur ilnocence. Ils pleurèrent aussi, commeilsenanM ftdt le projet. Les larmes qui couloicDt de leon yeux desœndoient Jusqu'à leurs lèvres , et Mlla diioit en recevant les embrassements d'OsMigamiz : « Ta Iwuche touche la mienne à trsTen « les malheurs de René. »

Hélàs ! le fidèle Indien alloit vcRcr Ues d^ très pleurs ! Ce n*étoit pas assez pour le titnr du Soleil d'avoir perdu le frère d'Amélie aopRS de la foule , de l'avoir fiiit condamner au eonseil des vieillards , il le voUloit frapper Jusque dasi le cœur d'un ami.

Le succès des complots d'Ondouré exignlt qu'Outottgamiz assistât à la grande assemblée des Sauvages , où le plan générafdefoit être développé.

Si Outougamiz étolt absent de cette asseoddée, il ne porteroit point le Joug du serment que Too f devoit prononcer, et il pourroit dans ce eas l'opposer au complot à l'instant de l'exécntioB.

Si Outougamiz ne croyoit pas Reué emfibk de trahison envers les Natchez, rien n'empédie rolt ie flrère de Céiuta , aussitôt qu'il eoanoftfoit le secret , de le confier au frère d'Amélie.

Il falloit donc, combinaison digne de Penfer! qu'Outougamiz fût enchatné par un serment, d que , persuadé en même temps du crime de Besé, il se trouvât placé entre ia nécessité de perdre son ami pour sauver sa patrie, ou de perdre « patrie pour sauver son ami.

Le lendemain du mariage de l'héroïque ami et de la courageuse amie de René , le Jour mènic où Mila , tonte brillante de ses félicités, mrtt*

LES If ATGHEZ.

■oit âTee Ootongamlz sor une natte aemée de fleurs , Ondouré entra dans la cabane.

« Maavais esprit! s'écria Mila, que viens-ta « Csire ici ? viens-ta nous porter malheur? »

Ondoaré, affectant un sourire ironique, s'asait à terre et dit :

• Outougamiz ! Je viens t'offrir les vœux que « je fais pour toi ; tu mëritois d'être lieureux.

— « Heureux I repartit Outougamiz, et quel

• homme Test plus que moi ? Où pourrois-tu rien « trouver de comparable à ma femme et à mon « ami?

— « Je ne veux point détruire tes illusions, » dit Ondouré d'un air attristé ; « mais si tu savois « ee que toute la nation sait ! quel méchant ma- « nitou fa lié avec cette chair blanche !

— « Tuteur du Soleil ! » répliqua Outougamiz rougissant , « Je te respecte ; mais ne calomnie « pas mon ami. Il vaudrait mieux pour toi que

• tu n'eusses Jamais existé. »

Ondouré impartit : « Admirable Jeune homme I

• que n'as-tu trouvé une amitié digne de la « tienne!

— « Chef! » s*écria Outougamiz avec l'accent de l'impatience , « tu me tourmentes comme le « vent qui agite la flamme du bûcher ; qu'y a-t-il ? « que veux-tu? que cherches-tu?

— « 0 patrie! patrie! » dit avec un soupir Ondouré.

Au mot de patrie , les yeux d'Outoùgamiz se troublent; il se lève précipitamment de sa natte et s'approche d'Ondouré , qui s'étoit levé à son tour. La crainte de quelque affreux secret avoit passé à travers le cœur du frère de Céluta.

« Qu'y a-t-il donc dans la patrie? dit le noble m Sauvage. Faut-il prendre les armes? marchons : « où sont les ennemis?

— « Les ennemis I dit Ondouré , ils sont dans « DOS entrailles! Mous étions vendus, livrés « eomme des esclaves ; un traître... »

— « Un traître ! nomme-le, j> s'écriaOutougatnix d'une voix où mille sentiments contraires av<Ment mêlé leurs accents; «nomme-le; mais m prends garde à ce que tu vas dire. •

Ondouré observe Outougamiz , dont les mains trembloient de colère ; il saisit le bras du Jeune homme pour prévenir le premier coup ; il s'écrie : «Benél

— «Tu mens, » réplique Outougamiz cherchant à dégager son bras ; « Je t'arracherai ta

« langue infernale; Je ferai de toi un mémorable « exemple. »

Mila se Jette entre les deux guerriers. « Laissé « vivre ce misérable , dit-elle à Outougamiz ; « ehasse-le seulement de ta cabane. »

A la voix de Mila les transports d'Outougamiz s'apaisent.

A Tuteur du Soleil t dit41 , Je le vois à présent , « tu te voulois amuser de ma simplicité; mais « ne renouvelle pas ces Jeux , cela me fait trop « de mal.

— « Je te quitte , dit Ondouré ; bientôt tu me « rendras plus de Justice : interroge le prètro du « Soleil et ton oncle Adario. » Ondouré sort de la cabane.

Outougamiz veut paraître tranquille, il ne l'est plus ; il se veut reposer, et il ne sait comment les Joncs de sa natte sont plus piquants que les épines de Facacia. Il se relève, marche, s'assied de nouveau. Mila lui parle et il ne l'entend pas. «Pourquoi, murmuroit-il à voix basse, pour- « quoi ce chef a-t-il parlé ! J'étois si heureux I

— •« N'y pense plus, lui dit Mila ; les paroles « du méchant sont comme le sable qu'un vent <t brûlant chasse au visage : il aveugle et fait « fleurer le voyageur. — Tu as raison , Mila , A s'écrie Outougamiz; me voilà bien tranquille à «présent. »

Infortuné ! le coup mortel est frappé : tu né trouveras plus le repos; ton sommeil, naguère léger comme ton innocence, se va charger de songes funestes ! Tel est le bonheur des hommes , un mot suffit pour le détruire. Douce confiance de l'âme ! union intime et sacrée, adieu pour toujours! Sainte amitié, elles sont passées tes délices, tes tourments commencent! finiront-ils Jamais?

« Mila, dit Outougamiz , Je me sens malade; « Je veux aller voir le Jongleur. »

— « Le Jongleur! repartit Mila. Ne va pas « voir cet homme-là. René t*aime, tu l'aimes : il <« te doit suffire comme tu me suffis. Si la colombe «( prête l'oreille à la voix de la corneille , celle-ci «lui dira des choses qui la troubleront, parce « qu'elle ne parle pas son langage.

— « Ce n'est pas pour parler de René que Je « veux voir le Jongleur, dit Outougamiz ; Je suis « malade, lime guérira. »

' Mfia posa la main sur le cœur d'Outougamiz , et dit à son époux , en le regardant avec un demi-sourire : « Malade? oui , bien malade , puis*

LES NATCHEZ

« qu'un mensonge vient de sortir de tes lèvres. > Outougamiz s'obstina à vouloir consulter le Jongleur qu'Ondouré lui avoit exprès nommé dans ses révélations mystérieuses. « Va donc , dit « Mila , pauvre abeille de la savane; mais évite fl de te reposer sur la fleur' empoisonnée de « Tacota. »

L*homme ne peut être parfoit; aux qualités les plus héroïques , Outougamiz méloit une foiblesse : de la crainte de Dieu, crainte salutaire sans laquelle il n'y a point de vertu , Outougamiz étoit descendu Jusqu'à la plus aveugle crédulité. La simplicité de son caractère le rendoit facile à tromper; un prêtre étoit pour le frère de Géluta un oracle; et si ce ministre du Grand- Esprit parlolt au nom de la patrie, de la patrie si chère aux Sauvages, quel moyeq pour Outougamiz d'échapper à ce double pouvoir de la terre et du ciel?

L'ami de René arrive à la porte de la cabane du jongleur : dans ce moment même Ondouré sortoit de la demeure du prêtre , et , avec un regard qui disolt tout, il laissa le passage libre à l'ami de René. Le jongleur, apercevant Outougamiz, se mit à tracer des cercles magiques : Outougamiz élève vers lui une voix suppliante.

« Qui parle? s'écrie le prêtre d'un air égaré. « Quel audacieux mortel trouble l'interprète des a génies? Fuyez, profane! la patrie demande « seule mes prières. 0 patrie ! tu nourrissois un ■ monstre dans ton seio I L'infâme étranger mé- « ditoit ta ruine : par lui les femelles des castors « ont été massacrées; il trahissoit Géluta ; il vertt soit sur la tête de son enfant l'eau mortelle du « roaléûce 1 Gomme il trompoit ce jeune et inno- « cent Outougamiz ! Malheur à toi , époux de tt Mila ! si désormais tu ne te séparois de ce tral- « tre, si tu refusois de croire à ses crimes! Les « fantômes s'dttacheroient à tes pas, et les os de « tes aïeux s'agiteroient dans leur tombe. »

Le jongleur bondit hors de sa cabane, et se jeta dans une forêt , où on l'entendit pousser des hurlements.

Le frère de Géluta demeure anéanti : une sueur froide, qu'il croit sentir découler de son cœur et pénétrera travers ses membres, l'inonde. Il faudroit avoir fait les prodiges d'amitié d*Outougamiz pour pouvoir peindre sa douleur : René un traître! lui? Qui l'ose ainsi calomnier? Où est-il le calomniateur, qu'Outougamiz le puisse dévorer? Mais, n*est-ce pas le prêtre du Soleil,

celui qui commerce avec les esprits? celui qui parle au nom de la patrie ? Malheureux ! ta ne crois pas quand le ciel même t'ordonne de croire?... Non, cet ami n*est point conpilrie; des monstres seuls ont élevé la voix contre loi. Le frère de Géluta vengera René aux yenx de la nation; l'éloquence descendra sur les iè?ra d'Outougamiz ;il s'exprimera mieux que Qiactas; il proposera de combattre les accusateurs.... Je pars , Je vole où m'appelle le maniton d'or.. Insensé! n'entends-tu pas le cri des fimtômes? ne vois-tu pas se lever les os de tes pères, qai viennent témoigner des crimes de ton ami?

Telle est la foible peinture des combats qui» passoient dans l'âme du frère de Géhita. Il quitte la cabane du Jongleur ; lent et pâle, il se traîne sur la terre ; il croit ouïr des bruits dans l'air et Therbe murmurer sous ses pas. Où va-t-il?... il l'ignore. Quelque chose de fatal le pousse \n^ lontairement vers Adario. Adario est son ooeie; Adario lui tient lieu de père; Adario , dans l'absence de Chactas , est le premier sachem de la nation ; enfin , Adario est le plus affligé des hommes. Le malheur est aussi une religion: il doit être consulté ; il rend des oracles : la voix de l'infortune est celle de la vérité. Voilà ce qae se disoit Outougamiz en allant chercher le rigide vieillard.

Le sachem avoit vu tuer son fils à ses oMéi et les flammes dévorer sa cabane; le sachem avoit étouffé son petit-fils de ses propres maios; la femme du sachem étoit tombée dans l'émente qui suivit l'afTreux sacrifice : il ne restoit detoote sa famille , à Adario , que la fille même dont il avoit étranglé l'enfant. Renfermé, avec cette fille, dans les cachots du fort Rosalie, il atoit dû terminer ses Jours à un gibet : « Élèv^moi « bien haut , disoit-il » au bourreau qui iecondoisoit au supplice, « afin que Je puisse découfrir, «< en expirant , les arbres de ma patrie. > On sait pourquoi , comment , à quel prix , et dans qwl dessein Ondouré rach^a la vie d'Adario.

Ge fut un grand spectacle que le retour de l'aim de dhactas aux Natchez. Le sachem ressembloità un squelette échappé de la tombe : quelques cheveux gris, souillés de poussière, tomboieot des deux côtés de sa tête chauve : ses vêtements pen* dolent en lambeaux. Il chemindt en silence, les yeux baissés ; sa fille venoit derrière lui , dans le même silence, comme la victime marche aj>rès le sacrificateur : elle portoit attachés à sesépao-

LES NATCHEZ

les, un berceau vide et les langes désormais inutiles d*un nouveau-né.

Adario ne voulut point relever sa cabane : il établit sa demeure au milieu des bois. Sa fille sulvoit de loin son terrible père , n'osant lui parler, veillant sur ses Jours, s'asseyant quand il s'as- ■eyoit, avançant quand il poursuivoit sa route. Quelquefois le sachem oontemploit les François qui labouroient les champs de sa patrie : i*ange exterminateur n'auroit pas lancé des regards plus dévorants sur un monde dont le Dieu vivant aurait retiré sa main.

Après la délivrance d'Adario, Ondouré déroula aux yeux du vieillard le plan d'une grande vengeance. Il lui présenta pour but la liberté des Matches , et l'expulsion de la race des blancs de tous les rivages de l'Amérique; il lui cacha les ressorts secrets, les sentiments honteux, les mystérieuses lâchetés qui faisolent mouvoir cette eoospiration : Adario n'eût Jamais emprunté le voile du crime pour couvrir un seul moment la vertu.

Le sachem assista au conseil secret convoqué la uuit par Ondouré; il approuva ce que le tuteur du Soleil exposa de ses desseins ; savoir : la oonvocation des nations indiennes dans une assenoblée générale, afin de prendre contre les étrangers une mesure commune ; il ratifia la condamnation de René, de René qu'il croyoit coupable d'impiété et de trahison. Ces résolutions adoptées, les vieillards voulurent déterminer Adario à se livrer à ses occupations ordinaires. « Tant queje respirerai, dit la sachem. Je n'au- « rai d'abri que la voûte du ciel. Comme défen- « seur de la patrie , Je suis innocent ; comme père , • Je suis criminel. Je consens à vivre encore quel- « ques Jours pour mon pays; mais Adario s'est « réservé le droit de se punir, lorsque les Nat- « chez auront cessé d'avoir besoin de lui. »

G'étoit à ce cœur inflexible, c'étoità l'homme le moins compatissant auxsentimentis de la nature, à i^bomme le plus aigri par le chagrin , que l'ami de René alloit demander des conseils en sortant de l'audience du prêtre.

. Outoogamiz trouva le sachem à moitié nu , assis au bord d'un torrent sur la pointe d*un roc : il lui raconte les inspirations du Jongleur. Adario iait à son neveu le tableau des prétendus crimes de René, «i Tu me tues comme ton fils I » s'écrie le frère de Céluta avec un accent dontle sachem même Ait touché.

Jamais le malheur ne se grava si subitement et d'une manière plus énergique sur le front d'un homme, que sur celui d'Outougamiz : plus le marbre est pur, plus Tinscrlpticm est profonde. L'infortuné s'éloigne d' Adario : il saisit la chaîne d'or, la regarde avec passion , la vent Jeter dans le torrent, puis la presse contre son cœnr et la suspend de nouveau sur sa poitrine. Cependant Outougamiz ignorait le sort réservé à René : Adario avoit peint l'homme blanc coupable , mais il n'avoit pas voulu accabler entièrement son neveu ; il s'étoit abstenu de l'instruire de la sentence des sachems ; sentence prononcée d'ailleurs sous le sceau du secret. Le souvenir de Mila vint , conmie une brise rafraîchissante , soulager un peu le brûlant chagrin d'Outougamiz: le Jeune époux songe que l'épouse nouvelle , qui porteencore sur sa tête la couronne du premier matin , est déjà demeurée veuve sous son toit ;il se déterminée chercher des omsolations auprès de sa compagne.

Mila vole à lui : elle s'aperçoit qu'il chancelle; elle le soutient en disant : « C'est la liane qui ap- « puie maintenant le tulipier I Eh bien I Je te l'a- « vois prédit ! assieds-toi et repose ta tète sur mon « sein. Que t'ont dit les méchants?

— « Ils m'ont répété ce que m'avoit dit On- « douré , répondit Outougamiz : Adario parie « aussi comme le Jongleur.

— ft Quand ce seroit Kitchimanitou lui-même, « s'écria Mila, Je soutiendrois qull foit un men- « songe : moi ! Je croirais aux calomnies répan- « dues contre mon ami! Celui qui t'a donné le « manitou d'or croiroit-il le mal qu'on lui diroit «de toi?»

Cette question fit monter les larmes dans les yeux4'Outougamiz ; Mila pleurant à son tour : « Ah ! c'est un bon guerrier que le guerrier blanc ! « ils le tueront, j'en suis sûre.

— - « Ils le tueront I reprit Outougamiz : qui a t'a dit cela?

— « Je le devine, répondit l'Indienne : si tu ne « sauves René une troisième fois , ils le mettront « dans le bocage de la mort.

— « Non, non, s'écria Outougamiz, ou J'y • dormirai près de lui. Que ne suis-Je déjà au lieu « de mon repos! Tout est si agité à la surface de « la terre 1 tout est si calme, une longueur de « flèche au-dessous 1 Mais Mila, la patrie I

— « La patrie ! repartit Mila; et que me lait « à moi la patrie si elle est injuste? J'aime mieux « un seul cheveu d'Outougamiz innocent que

ses

LES NATCHEZ

« tontes les tètes grises des sachems pervertis. « Qu'ai -Je besoin d'une cabane aux Natchez? « J'en puis bâtir une dans un Jieu où il n'y aura « personne : j'emmènerai mon mari , et son ami « avee moi , malgré vous tous , mécbants ! Voilà « comme j'aurois parlé au Jongleur. li aurolt ûdt « des tours, tracé des cercles, bondi trois fois « comme un original ^j'aurois ri à sa face , Joué , « tourné, sauté comme lui et mieux que lui. Il y « a là un génie ( et elle appuyoit la main sur son « cQBur) qui n'obéit point aux noirs enehante- « ments.

— « Gomme tu me consoles 1 comme tu parles « bien I s'écrie Texcellent Sauvage; tu me vou-

« drois â<Aic suivre dans le désert? » Mila le regarda et lui dit : « C'est comme si

* le ruisseau disoit h la fleur qu'il a détachée de « son rivage et qu'il entraîne dans son cours :

• Fleur, veux-tu suivre mon onde? La fleur ré- « pondrait : Non, Je ne le veux pas; et cepen- « dant les flots la pousseroient doucement devant « eux. »

L'aimable Indienne avoit préparé le repas du soir ; après avoir mouillé ses lèvres dans la coupe, elle retourna à ce lit nuptial non chanté , qui ne tirait sa pompe que de. sa simplicité et de la grâce des deux époux. Les jeunes bras de Atila bercèrent et calmèrent les chagrins d'Outouga* miz , comme ces légères bandes de soie qui pressent et soulagent à la fois la blessure d'un guerrier.

Heures fugitives, dérobées par l'amour à la douleur, que vous deviez promptement disparottre 1 Déjà le 'conseil des sachems avoit reçu les premiers colliers de ses messagers secrets : toutes les nuits Ondouré rassembloit quelques-uns des chefe dans les cavernes. Le gouverneur de la Louisiane, moins facile à tromper que le commandant du fort Rosalie , ne s*endormoit point au milieu des périls : il regrettoit d'avoir rendu la liberté au frère d'Amélie, et s'il ne fit pas arrêter Géluta , c'est qu'il se laissa fléchir aux larmes d'Adélaïde.

Lorsque Géluta apprit le départ de René, on essaya inutilement de la retenir à la Nouvelle- Orléans. En vain Adélaïde, Uarlay, le général d'Artaguette (le capitaine avec le grenadier étoient retournés aux Natchez ) lui représentèrent que ses forces ne suffiraient pas aux fatigues d'un si long voyage; elle conjura sa sœur et ses firères de la chair blanche , comme elle les appeloit, de

la laisser reprendre le chemin de m payi; 1 fallut céder à ses ardentes prières , que tnfyM la vieille mère de Jacques ; Céhita emlxiM avec émolimi cette pauvre et vénérable mitnnie, m hôtesse dans la nuit funeste. « Mod frère et bu « sœur, dit-elle à Harlay et à Adél(lde,Msis. « nez- vous de Géluta quand vous lerei m ^ « des blancs. J'espère vous retrouver quelque joor « dans la contrée des âmes, si Ton permet reotrie « de hi belle forêt que vous habiteres àdeoiié» « râbles Indionnes comme moi. »

La fille du gouverneur conduisit son amie j» qu'aux pirogues d'un grand parti de Panoisqoi se préparaient à remonter le fleuve : làierEBsi' vêlèrent de tendres adieux. Géluta s'embarqa sur la flotte pannislenne. « Adieu, disoft-eileà

< Adélaïde qui pleurait assise au rivage; qoetei « bons génies vous rendent vos bienfiiits! je» « vous reverrai plus sur la terre , où voos restem

< longtemps après moi ; mais Je tâcherai de ftàtt n le moins de mal que Je pourrai dans mon rapide « passage , afin de me rendre digne de votre sob- « venir. » Les pirogues s'éloignèrent.

Lorsque Géluta sortit de la ville des Françoii, son front étoit couvert de la pâleur des chagrim et d'une maladie cessant à peine. Sa filles qol montrait déjà dans scm regard quelque dnee de la beauté et de la tristesse d'Amélie; ea fille, dont le Jour natal n'avoit point encore Méeiairé deux fois par le soleil , sembloit elle-méffle n moment d'expirer. Géluta la tenoit suspendue i ses épaules , dans des peaux blanches d'hermine: tel un cygne qui transporte ses petite, les place ^tre son cou flexible et ses ailes un peu sonle* vées ; les charmants passagers se Joueot à demi cachés dans le duvet de leur mère.

L'âme entière de Géluta étoit partagée estrea» enfant et son époux : que de maux déjà passés! quels étoient ceux qui dévoient naître encore? Les pirogues avoient à peine remonté le Hesefae* cebé pendant quelques heures, que les Bannis, par un de ces caprices si fréquents chez les Sauvages, s'arrétèrentsur la rive orientale do fleuTe. Géluta descendit à terre avec ses condocteors; mais ceux-ci , par un autre caprice, se dlspei»rent bientôt, les uns commençant une chasK, les autres se rembarquant sans bruit. Célote s'etoit assoupie à l'écart , derrière un rocher qui W cacholt le fleuve : la nuit étoit venue. Qaand l'épouse de René se réveilla, elle étoit abaDdcnnée.

L'insouciance indienne l'avolt délaissée, w

•ourage indien la soutint ; elle étoit accoutumée à la solitude. Les ténèbres empèclioient les Pannia de voir la sœur d'Outougamiz , et le vent ne leor permettoit pas d'entendre ses cris ; résignée , elle attendit le jour.

Lorsque i'aurore parut , Géluta sortit de Tabri do rocher ; regardant les différents points du dei, elle se dit : « Mon mari est de ce c6té-là. » Et s^s pas se dirigèrent vers le septentrion. Elle n'eut pas même la pensée de retourner à la P^ouvelle- Orléans; elle se trouvoit plus en sûreté dans les |nhs que parmi les hommes. Pour sa nourriture elle comptoit sur les fruits sauvages , et son sein iufflroit au besoin de sa fille.

Tout le jour elle marcha, cueillant çà et là quelques baies dans les buisspns.

A Thenre ou la hulotte bleue commence à voltiger dans les forêts américaines, Géluta atteignit le sommet d'une colline ; elle se détermina à pn$ser la nuit au pied d*un tamarin, dans le tronc caverneux duquel les Indiens allumoient quelquefois le feu du voyageur. Au midi on décoo vroit la ville des'blancs ; au couchant , le Meschacebé ; au nord , de hautes falaises où s'élevoit une croix.

Prenant dans ses bras la fille de l'homme des passions, Célùta lui présenta son sein que Tenfant débile serroit à peine dans ses lèvres : un Jardinier arrose une plante qui languit ; mais elle oontinue de dépérir, car la terre ne Ta point reçue favorablement à sa naissance. Dans son effroi luatemel , Géluta u'osoit regarder le tendre nou^ risson , de peur d'apercevoir les progrès du nul ; ses yeux , chargés de pleurs, erroient vaguement sur les ot^ts d'alentour. Telles furent vos douleurs dans la solitude de Bersabée, malheureuse Agar, lorsque, détournant la vue d'Isnuël, vous dites : « Je ne verrai point mourir mon enfant. » La nuit fut triste et froide.

Au lever du jour, après avoir fait un repas de pommes de mai et de racines de canneberge, la voyageuse , chargée de son trésor, reprit sa route. La monotonie du désert n'étoit interrompne que par la vue encore plus monotone de la croix. Cette ^roix étoit celle où René avoit accompli un pèle- -ioage en descendant a la Nouvelle-Orléans ; Dieu (eut savoit ce qu*avoit demandé en secret le ferrenl pèlerin. Une pierre encore tachée du sang le rhonune assassiné gisoit près de l'arbre expiaoire : un torrent s'écouloit à quelque distance. I^ sœur d'Outougamiz s'assit sur la pierre du

meurtre : elle prit involontairement dans sa main la branche de chêne que René avoit déposée en ex'Voio au pied du calvaire ; les regards de l'Indienne se fixoient sur le rameau desséché qu'elle balançoit lentement , comme si elle eût trouvé une ressemblance de destinée entre elle et la branche flétrie. Géluta révoit au bruit aride du vent dans les bois de la croix et dans la cime de quelques chard(msqui perçoient les roches. Plusieurs fois elle crut entendre des voix, comme si les anges de la Croix et.de la Mort eussent conversé invislblement dans ce lieu.

L'épouse de René se hâta de quitter un monument de douleur, qu'elle supposoit gardé par les esprits redoutables des {européens. Le large vallon qui termine le plateau des bruyères la conduisit au bord d'un courant d'eau. Dans le fond de ce vallon s'élevoient de petits tertres couverts de tulipiers, de liquldambars, de cyprès, de magnolias, et autour desquels se replioit l'onde qui portoit son tribut au Mesdiacebé. Du sein de la terre échauffée sortoit le parfum de l'angéliqueet de différentes herbes odorantes.

Attirée et presque rassurée par le charme de cette solitude, Géluta s'assied sur la mousse et prépare le banquet maternel. Elle couche Amélie sur ses genoux, et déroule Tune après l'autre les peaux d'hermine dont l'enfant étoit enveloppé. Quelques larmes , tombées des yeux de la mère, ranimèrent la fille souffrante, comme si cet enfan t ne devoit tenir la vie que de la douleur.

Quand Géluta eut prodigué à sa fille ses caresses et ses soins , elle chercha pour elle-même un peu de nourriture.

Les lieux où elle se tronvoit avoimt naguère été habités par une tribu indienne. On voyoit encore dansun champanciennement moissonné quelques r^ets de maïs, et l'épi de ce blé-sauvageon étoit rempli d'une crème onctueuse : il servit au repas de Géluta.

Vers le baisser du soleil , hi sœur d'Outougamiz se retira à l'entrée d'une grotte tapissée de Jasmin des Florides , et environnée de buissons d'azaléas. Dans cette grotte se vinrent réfugier une foule de nonpareilles , de cardinaux , d'oiseaux moqueurs , de perruches, de colibris, qui brilioient comme des pierreries au feu du couchant.

La nuit se leva revêtue de cette beauté qu'elle n'a que dans les solitudes américaines. Le ciel étoile étoit parsemé de nuages blancs semblables à de légers flocons d'écume , ou à des troupeaux

LES NATCBEZ.

errants dans une plaine azurée. Toutes les bétes de la création , les biches , les caribous , les bisons , les chevreuils , les orignaux , sortoient de leur retraite pour paitre les savanes. Dans le lointain on entendoit les chants extraordinaires des raines, dont les unes imitant le mugissement du bœuf laboureur, les autres, le tintement d'une cloche champêtre, rappeloient les scènes rustiques de l'Europe civilisée, au milieu des tableaux agrestes de l'Amérique sauvage.

Les zéphyrs embaumés par les magnolias , les oiseaux cachés sous le feuillage ,' murmuroient d'harmonieuses plaintes , que Géluta prenoit pour la voix des enfants à naître; elle croyoit voir les petits génies des ombres , et ceux qui président au silence des bois , descendre du firmament sur les rayons de la lune; légers fontômes qui s'égarolent à travers les arbres et le long des ruisseaux. Alors elle adressoit la parole à sa fille couchée sur ses genoux; elle lui disoit : « Si J'avols le malheur ft de te perdre à présent , que deviendrois-Je ? Ah ! « si ton père m'aimoit encore, Je t'aurois bientôt « retrouvée I Je déoouvrirois mon sein; J'éplerols « ton âme errante avec les brises de Faube , sur la m tige humectée des fleurs, et mes lèvres te re- « cueilleroient dans la rosée. Mais ton père s'é- « loiguedemoi,etlesàmesdesen£uitsneréntrent « Jamais dans le sein des mères qui ne sont point « aimées, v

Llodienne versolt, en prononçant ces mots, des larmes religieuses, semblable à un délicieux ananas qui a perdu sa couronne , et dont le cœur exposé aux pluies se fond et s'écoule en eau.

Des pélicans , qui voloient au haut des airs , et dont le plumage couleur de rose réfléchissoit les premiers feux de l'aurore , avertirent Céluta qu'il étoit temps de reprendre sa course. Elle dépouilla d'abord son enfant pour le baigner dans une fontaine où se désaltéroient, en allongeant la tête, des écureuils noirs accrochés à l'extrémité d'une liane flottante. La blanche et souffreteuse Amélie, couchée sur l'herbe, ressembloit à un narcisse abattu par l'orage, ou à un oiseau tombé de son nid avant d'avoir des ailes. Géluta eu veloppa dans des mousses de cyprès plus fines que la soie sa fille purifiée; elle n'oublia point de la parer avec des graines de différentes couleurs et des fleurs de divers parfums; enfin elle la renferma dans les peaux d'hermine et la suspendît de nouveau à ses épaules par une tresse de chèvre-feuille : la pèlerii&e qui s'avance pieds nus dans les monta-

gnes de Jérusalem porte ainsi les présents saoés qu'elle doit offrir au saint tombeau.

La fille de Tabamica traversa, sur un pootde liane, la rivière qui lui fermoit le chemin. Elle a voit à peine marché une heure , qu'elle se troava engagée au milieu d'un terrain coupé de fiaqnei d'eau remplies de crocodiles. Tandis qu'elle hénte sur le parti qu'elle doit prendre, elle entend haleter derrière elle ; elle tourne la tète et voit briller ks yeux vitrés et sanglants d'un énorme reptile. Elle fuit ; mais elle heurte du pied nn autre monstre, et tombe sur les écailles sonores. Le dragon nigit, Géluta se relève , et ne sent plus le poids léger que portoient ses épaules. Elle jette un cri; piéte à être dévorée, elle n'est attentive qu'à ce qu'elle i perdu. Tout à coup les deux monstres, dootefie sentoit déjà la brûlante haleine sur ses pieds, se détournent; ils se hâtent vers une autre proie. Que les regards d'une mère sont perçants! ilsdécouvrent parmi de hautes heii>es l'objet qm attire les affreux animaux! Géluta s'élance, saisit soa enfant, et ses pas, que n'auroit point alors d^ vancés le vol de l'hirondelle , la portent an sotsmet d'un promontoire d'où l'œil suit an loin les détour du Meschacelié.

Victoire d'une femme , qui dira ton orgod] et tes Joies? L'astre des nuits , qui vient de dissiper dans le ciel les nuages d'une tempête, parait moins beau que la pâle Géluta , triomphante ta désert. Amélie avoit ignoré le péril ; elle ne sétoit pas même réveillée dans son lit de moosK; sa parure conservoit la fMcheur et la symétrie. Ghargée du l>erceau où l'innocence dormoft soos des fleurs, Géluta avoit accompli sa fuite, comme l'élégante Ganéphore achevoit sa course, sans déranger dans sa corbeille les guirlandes et ks couronnes. Mais la frayeur, qui n'a voit potraihier l'enfant, avoit exercé son pouvoir sor h mère ; le sein de Géluta s'étoit tari : ainsi, qon' la terre est ébranlée par les secousses de l'Etna, disparolt une fontaine dans les champs de la Sielle, et l'agneau demande en vain l'eau salntaire à la source épuisée.

Que Géluta manquât de nourriture ponr soo enfant ; que son sein fût stérile, quand son ccor surabondoit de tendresse , voilà ce que l'Indienne ne pouvoit comprendre. Elle accusolt sa folMesse, elle se reprochoit Jusqu'à ses douleurs, Jusqal l'excès de sa frayeur maternelle. Elle cbcrchoit une cause à ce châtiment du Grand-Esprit : elle se demandoit si elle avoit cessé d'être fidèle à soo

lES MATCflEZ.

épooz, 81 elle aYolt aimé assez sa fille, si elle avoit été injuste envers ses amis, si elle avoit toohaité da mai à ses ennemis , si sa eabaoe, sa funiiie, sa tribu, son pays, les manitous, les génies, n'avoient point eu à se plaindre d'eUe. Les yeux levés vers le s^our du père nourricier des hommes , elle montroit au ciel son sein deslédié, réclamant sa fécondité première, se plaignant d'une rigueur non méritée.

Tout à coup Amélie, déposée sur i'iierbe, pousse un gémissement ; elle sollicite le festin accoutumé ; ses mains suppliantes se tournent vers sa mère. Le désespoir s'empare de la sœur d'Outougamiz ; elle prend son enfant dans ses bras , le presse sur son sein avec des sanglots : que ne pouvoit-elle i*abreuver de ses larmes! du moins cette source étoit inépuisable.

Une inspiration funeste fait battre le cœur de la femme délaissée : Géluta se dit que ie lait maternel n'étoit que le sang de son époux , que c'étoit René qui retiroit à lui cette source de vie ; mais ne pouvoit-elle pas elle-même s'ouvrir une veioe, et remplacer par son propre sang le sang qui se refusoit aux lèvres de sa fille?

Peut-être auroit-elle pris quelque résolution ) extrême si ses regards n'avoient aperçu des fUméesqui montoient desdeux côtés du Meschacebé, et qui annonçoient l'habitation de l'homme. Cette vue rendit des forces à Géluta; l'Indienne n'étoit pas d'ailleurs tout à fait déterminée à mourir, car son époux vivoit et vivoit infortuné. Elle desceudit donc du promontoire , portant le cher et funeste gage de son amour ; mais le fleuve étoit plus éloigné qu'il ne lui avoit paru, et lorsqu'elle arriva surses bords la nuit enveloppoit le ciel.

La fumée des cabanes s'étoit perdue dans les ombres; la lune, en se levant, versa sur les flots du Meschacebé moins de lumière que de mélancolie et de silence. Géluta cherchoit des yeux quelque nacelle. Ses regards suivoient, dans leur succession rapide, les lames passagères qui tour à tour élevoient leur sommet brillant vers Tastre de la nuit Elle aperçut un objet flottant.

Bientôt elle vit sortir du fleuve, à quelques pas d'elle , un jeune nègre presque entièrement nu : une pagne lui ceignoit les reins à la mode de son pays, et sa tète étoit ornée d*une couronne de plumes rouges. Il cbantoit à demi-voix quelque chose de doux dans sa langue; il étendoit les bras vers les eaux , et sembloit adresser à un objet in«

visible des paroles passionnées. Géluta reoonnut Iroiey, qui la reconnut à son tour ; il s'approcha d'elle en s'écriant : « Géluta! 6 redoutable «MiangM Géluta ici! »

Géluta répondit : « Je viens de la ville des « Pleurs ; la biche des Natchez va perdre son faon « que voilà, car son sein est tari. »

Alors Imley : « La biche des Natchez ne per- « dra point son faon ; nous trouverons une mère « pour le nourrir. Géluta est belle comme une « fétiche bienfaisante.

— « Gomment Imtey est-il dans ce lieu? « dit Géluta.

« Mon ancien maître, répondit Imley, après « m'avoir battu , parce que j'aimois ma liberté, « m'a vendu à l'habitant des cases volsioes. Ve- « nez avec moi , je vous donnerai du mais et une « femme noire de mes bois pour allaiter l'enfant « rouge de vos forêts; les blancs ne sauront rien « de tout cela. »

Géluta se mit à suivre son guide.

« Et tu es toujours infortunée, pauvre Géluta! < disoit en marchant TAfiricain. Et moi aussi je « suis bien malheureux le jour, mais la nuit 1... » Imley posa un doigt sur sa bouche en signe de mystère.

« Et la nuit tu es moins à plaindre, dit Géluta ; « moi je pleure toujours.

— « Géluta, reprit Imley, si tu savois! elle « est belle comme le palmier des sables ! Quand « elle dit au sourire de venir visiter ses lèvres, « ses dents ressemblent aux perles de la rosée « dans les feuilles rouges du bétel. »

L'enfant de Gham arrêtant tout à coup Géluta, et lui montrant le fleuve : « Vois«tu la cime ar- « gentée de ces copalmés , là-bas sur les eaux ? « Yois^tutoutauprèslesombresdeceshêtrespour- « près, presque aussi belles que celles du front « de ma maîtresse? Vois-tu les deux colonnes de « ces papayes entre lesquelles apparott la face de « la lune, comme la tête de mon Izéphar entre « ses deux bras levés pour me caresser? Eh bien 1 « ce sont les arbres d'une lie. Ile de l'Aaumr, tie « d'Izéphar, les ondes ne cesseront de baigner tes « rivages, les oiseaux d'enchanter tes bois, et les « brises d'y soupirer la volupté I G'est là , Gé- « luta!... Elle habite sur l'autre bord du Mescha- « cebé; moi j*ai ma case sur cette rive; chaque « nuit elle traverse à la nage le bras du fleuve « pour se rendre dans l'ile : son Imley s'y trouve

* Dleo du mal : rArimaoe des oègict.

LES NATCHBZ.

loojmm le premier. Je reçois Izé^iar au moment où elle sort de l'onde; Je la cache dans mon sein ; je lui sers d'abri et de vêtement ; nos baisers sont plus lents que ceux des brises qui caressent les fleurs de Taloès an déclhi du Jour ; deux beaux serpents noirs s^entreiacent moins étroitement : nous sommeillons au bord du fieuye en disputant de paresse avec ses ondes. « Souvent aussi nous parlons de la patrie : nous dbontons Nlang, Zanhar >, et les amours des lions. Je reprends toutes les nuits la parure que tu me vds, et que Je portois quand j'étois libre sous les bananiers de Madinga. J'agite la fbree de ma main dans les airs ; H me semble que Je lance encore la zagaie contre le tigre, ou que J'enfonce dans la gueule' de la panthère mon bras entouré d'une éeorce. Ces souvenirs remplissent mes yeux de larmes plus douces que celles du benjoin , ou que la ftamée de la pipe chargée d'encens. Alors Je crois boire avec ïzéphar le lait du ooeo sous l'arcade de figuiers ; Je m'imagine errer avec ma gaselle A travers les forêts de girofliers , d'acn^ous et de sandals. Que tu es belle, ê mon Izépfaar 1 ta rends délicieux tout ce qui touche à tes charmes. Je voudrois dévorer les feuilles de ton lit, car ta couche est divine, 6 fille de la Nuitl divine comme le nid des hirondelles afHeaines, comme ce nid qu'on sert à la table de nos rois et que composent avec des débris de fleurs les aromates les plus précieux. »

Ainsi disoit Imley ; il baisoit l'air en feu autour de lui, et chargeoit i'éther brAlant d'aller trouver les lèvres de la fomme aimée, par la route impatiente des désirs.

La petite Amélie vint alors à Jeter un cri. Imley Imposa ses deux mains sur la tête de la mère , et dit : « Vous êtes la femme des tribula- « tiens. »

A quoi Géluta répondit : « Je prie le Grand* « Esprit qu'Izéphar ait des entrailles plus heu- « reuses que les miennes. »

Enfant des peuples de Gain , vous répliquâtes avec une grande vivacité : « J'aime Izéfdiar comme « une perle; mais son sein ne portera Jamais un « esclave : l'éléphant m'a enseigné sa sagesse, w En conversant de la sorte , l'épouse de René et son guide étoient arrivés aux cases des nègres de rhabitation. Les toits écrasés de ces cases se montroient entre de hauts tournesols. Imley et

' Diea da bien.

Géluta traverserait des carrés d'ignames et es patates, que l'esclave africain cultive dans ses couru moments de loisirs, pour sa subtistanee et pour celle de sa famille. Un calme profond régnoit dins ces lianx : sur cette terre étrangèn, dans la eoudie de la servitude , le smameii ber* eoit ces exilés des Illusions de la liberté et de la patrie* Imley dit A voix basseàGélvta : « Ils dor- « ment, mes frères noirs ! les insensésl ils prea-

• nent ûcê forces, afin de travaillar pour un « maître. Moi..»»

L'Américaine et l'Africain entrèrent dans une case dont Imley poussa doucement la porte. Use dépouilla de sa pagne , qu'il cacha sous des cbaomes : <i Car disoit-il , nos maîtres prétendent que « l'habit de mon pays est une fétiche qui leur

* portera malheur. » Il reprit Thabit de reselaye, et réveilla une femme. Cette femme descend de son hamac de coton bleu , souffle des charbons assoupis, en Jetant dans le foyer des cannes de sucre desséchées; une grande flamme éclaire su- 1 bitement l'Intérieur de la case. Géluta recozmoft la négresse Glazime 1 Glazime demeure immobile d'étonnement. Les deux femmes se prennent à pleurer.

« Bonne mère des pays lointains, dit Géluta, « votre petite fille indienne est prête à mourir; « mon sein s'est fermé : J'espère que le vôtre est « resté ouvert à votre fils. »

Glazime répondit : « Je croyols ne plus vous « revoir. Mon maître, aux Natchez, m'a vendue « avec Imley , parce que j'avois eu trop de pitié « de vous chez le bon blanc d'Artaguette. Mon <( maître n'aimoit point la pitié : voila ma joie « dans son berceau. »

Glazime découvrit un berceau caché sous une natte, prit son pourrisson, le mit a une de ses mamelles , suspendit è l'autre Tenfant de Géluta, et s'assit à terre.

Quand l'épouse de René vit cette panne esclave presser sur son sein les deox p^tes créatures si étrangères par leur pays, si différentes par leur race , si ressemblantes par leur misère; quand elle la vit les nourrir en lenr prodiguant ces petits chants , ce langage maternel, le méflie en tous climats, elle adressa au ciel la prière es la reconnoissance. Elle regardent les deux enftnts; comparant la Mblesse de sa fille à la force ds fils de Glazime, elle dit avec un mélange de joie, de douleur et d'une tendre Jalousie : « Feiane

LES MATCHE2L

nolre^ qœ tonfitoesl grand et fort! il est pourtant 4e rage de ina fille !

— « Femme rouge , dit Glazirne en se levant , J*ai commencé par ta fille ; prends maintenant poor toi ces Ignames, et bois oe suc d'une plante de mon pays, qui te rendra la fécondité. Mais hâte-toi de t'éloigner, le Jour va nattre; mon nouveau maître hait les femmes indiennes ^ ne reviens plus aux cases. Cache-toi dans la lorèt; Imley te conduira à un lieu secret connu de nous autres esclaves. Au milieu du Jour Je t'irai porter la pAtore , et au milieu de la nuit, pleurer avec toi. Mon cœur n'est point fait de Fader des blancs ; Je ne suis point née sans père ni sans mère, quoique ma mère m'ait vendue pour un collier. »

Giaxime remplit une coupe de bots de citronnier d'une liqueur particulière, et la présenta à la voyageuse , comme la M adianite ofiroit un tase d'eau à l'étranger, au bord du puits du Gha- Beau. Géluta vida la ooupe et sortit avec Imley, qui la conduisit au lieu désigné.

A l'heure oà les cigales , vaincues par l'ardeur du soleil, cessent leurs chants, Céluta entendit on cri : c'étoit celui que les nègres poussent d^ns

^ le désert pour écarter les serpents et les tigres. Elle découvrit Glazirne qui regardoit s'il n'y s?oit point de blancs alentour.

La négresse , se glissant dans le bois, déposa quelque chose au pied d'un arbre et se retira, Géluta, s'avançant à son tour, enleva la calebasse déposée. Il y avoit du lait pour la fille , des fruits et des gâteaux pour la mère : ce commerce clandestin de l'infortune et de la misère se fasoit à la porte du riche et de l'heureux.

Les ombres revinrent sur la terre. Géluta ouït vers le milieu de la nuit un bruissement léger; elle étendit la main dans les ténèbres et rencontra Uentdt celle de Glazirne : le bonheur repousse le bonheur, mais les larmes appellent les larmes; elles viennent se mêler dans les eceurs des info^ buiés, comme ces eaux sympathiques qui se cherehsDt à travers les feuilles d*un tivre mystérieux, ^ qui y font parottre, en se confondant , des ca-

' raetères disposés d'avance par l'amour.

La négresse apportoit avec elle son fils : elle oait l'hostie pacifique entre les bras de l'Indienne, qui sentit ce compliment à la fnçon de la nature. I^deux femmes s'assirent ensuite sous un té* fébinthe dans une clairière ; elles parlèrent de ^ frère d' Artaguette , que Tune avoit sauvé ,

que l'autre avoit ramené blessé au camp des François. Glazirne prononça des paroles magi* ques de son pays sur la fille de Géluta, sur ce vai»^ seau À peine ébauché que la flamme avoit à demi dévoré dans le ehantier de la vie. Puis la négresse ouvrit le haut desa tunique d'eschivedans laquelle elle tenoit cachée une colombe : elle rendit la liberté à l'oiseau blanc qui , plein de frayeur, allongeoit le cou hors du sein de l'Africaine. Gel emblème d'une âme pure qui s'envole vers les oieux, échappée des prisons de la vie, rappeloit en même temps l'idée de la liberté que Glazirne avoit {terdue.

« Est-ce que tu crois que ma fille va mourir^ « dit Céluta, puisque la colombe s'est envolée?

— « Non , dit Glazirne ; la colombe a porté au < redoutable Niang les perdes que J'ai murmu* « rées tout basf, pour guérir ta fille.

— « Fais à la mode de ton pays , repartit l'In* « dienne : Je m'y accoutumerai mieux qu'à la mode « du pays des blancs. »

Glazirne déroula une feuille de roseau dans laquelle elle avoit enveloppé un coquillage de l'océan africain ; elle adressa à cette féticlM des reproches et des prières. Céluta porte à ses lèvres ce manitou du malheur. Religion desinfoftunés, vous êtes partout la même ! les chagrins ont une source commune : cette source est le cœur de rhorome.

Ces femmes sauvages, si remplies des merveilles de Dieu, voulurent endormir leurs enfants : elles les placèrent sur des peaux moelleuses, Tua auprès de l'autre, dans les festons d'une liane fleurie qui descendoit des branches d'un vieux liquidambar : le fils de Glazirne tout nu et obscur comme Tébène , la fille de Céluta parée d'un collier et éclatante eomme l'ivoire ; ensuite elles agitèrent doucement le berceau suspendu. Céluta chantoit, et la nature lui inspiroit à la fois l'air et les paroles de son hymne au Sommeil.

« Enfants, plus heureux que vos mères, que « votre sommeil soit également paisible et sans « songes I N'êtes- vous point sur cette branche de « fleurs les deux génies de la nuit et de la lumière 7 « vous êtes blanc et noir comme ces Jumeaux cé- ■ lestes.

« L'un porte la chevelure dorée du matin ; l'au- « tre couvre son fhmt du léger crêpe du soir. «Charmantes nonpareiiles, reposes ensemble « dans ce nid : soyez plus heureux que vosmères. »

Les accents de la voix de Céluta étoient pleins

LES NATCHJBZ.

de mélodie! ilsaortoientde son âme; et son âme étoit comme une lyre sons la main des anges. Sollicité au repos par le reloitissement graduel du mouvement de la branche, le couple innocent s'endormit : les mères confièrent à la brise le soin de balancer encore leurs gracieux nourrissons.

Mais le maukawis commençoit à chanter le réveil de l'aurore; les deux amies songèrent à se séparer; avant de quitter ce lieu, elles amassèrent quelques pierres pour en faire une marque au siècle futur, et les appelèrent chacune .dans sa langue, Tautel des Femmes Affligées.

L'Africaine promit de revenir. Cependant Tlndienne en vain espéra de revoir sa compagne ; sa compagne ne reparut plus. Une fois seulement Céluta crut avoir entendu dans le lointain la voix de Glasime : il arrive que les vents de Tautomne Jettent, le soir, sur nos bords, un oiseau de l'autre hémisphère; nous comptons retrouver au matin l'hôte de la tempête , mais il est déjà remonté sur le tourbillon , et son cri , du milieu des nuages, nous apporte son dernier adieu.

Après deux jours d'attente, Céluta se résolut à poursuivre sa route ; il lui tardoit de revoir ses amis. Elle part; elle franchit des ruisseaux sur des branches entrelacées, légers ponts que les Sauvages Jettent en passant; elle traverse des marais, en sautant d'une racine à une autre racine; elle se cache quelquefois auprès d'une habitation où des blancs prennent leur repas dans le champ par eux labouré ; lorsqu'ils se sont retirés, elle accourt avec une nuée de petits oiseaux qui guettoient comme elle les miettes tombées de la table de l'homme. Après une marche longue et pénible, elle entre dans ses forêts natales, et arrive enfin aux Natchez.

Le premier Indien qu'elle aperçoit c'est Ondouré. Le bourreau a reconnu la victime; il s'avance vers elle, et d'une voix adoucie, il la félicite de son retour. « Où est René? dit Céluta; chef • cruel , te devois-Je rencontrer le premier ! »

— « Ton mari , » répondit Ondouré avec une modération de langage que ses regards démentoient ; « ton mari est allé , par ordre des sachems , « chanter le calumet de paix aux Illinois. «

Quand on s'est attendu à quelque malheur, tout ce qui n'est pas ce malheur semble un bien. « Il vit! > s'écrie Céluta, et elle se sent soulagée.

Les Sauvages environnent bientôt la nièce d'Adario; Miia et Outougamiz fendent la foule et se précipitent dans le sein de leur sceur.

« Je suis la femme de ton frère, > s'écrie )Gla sanglotant de Joie ; « mais Je suis toojosn ta « petite fille.

— « Tu es la femme de mon frte, » dit Céluta avee un mouvement de plaisir dooteUene se rendit pas OHupte; « aime-le et partage» ftj^nes!

— «Ohidit Miia, J'ai d^'è plus pleoié pour kd « dans quelques Jours que Je n'ai pleuré pour moi « dans toute ma vie. »

La voyageuse , conduite à sacalwne, latrovra dévastée, telle que René l'avoit trouvée iui-iiitae à son retour. Céluta Jeta un regard triste m la vallée, sur la rivière , sur le sentier de la oolline à demi caché dans l'herbe , sur tous ces objetsià son œil déeouvroit des traces de la fuite da toups. La cabane fut promptement rétablie dans m premier ordre par Outougamiz et par Mite; ib y vinrent demeurer avec leur sceur.

Cependant le couple ingénu n'osa raeoDter à Céluta, déjà trop éprouvée , ce qui s'étoit passé aux Natchez pendant son alMenoe; il n'osa M dire les malheurs d'Adario, les calomnies dont René étoit la victime , les vertueuses inqoiéhides d'Outougamiz. La fille de Tabamica voyoitqa'oi lui cachoit quelque chose : tout loi paroissoit \extraordinaire , l'éioignement de Cbadas et de René , rétablissement des François sur le champ des Indiens, raffectation des Indiens qui muîmuroient des paroles de paix du même air ({o*iii auraient entonné l'hymne de guerre. Adarion'étoit point venu voir sa liièce ; ou étoit-il? Gélata résolut d'aller trouver son oncle , de lui demaoder l'explication de ces mystères, et de s'édaircir du sort de René.

Enveloppée d'un voile , elle sort de sa cabane, lorsque les étoiles, déjà chassées de l'orinit par le crépuscule , sembloient s'être refagiéesdansia partie occidentale du ciel. Elle glisse le loogdes prairies comme ces vapeurs matinales qni doivent le Wrs des ruisseaux ; elle arrrive ao grand village, cherche la cabane d'Adario, et netri»« qu'un amas de cendres. Un chasseur vient à passer : « Chasseur, lui dit Céluta , on est maintenant « la demeure d'Adario ? • Le chasseur lui nwrt» un bois avec son arc, et continue sa route.

La sœur d'Outougamiz s'avance vers le M»; elle aperçoit à l'entrée la fille d'Adario, sentinelle vigilante qui observoit de loin lo moawmcBfs de son père. Lesachem erroit lentement entre te arbres, comme un de ces spectres de la nuit ï»

LES NATCHEZ

le retirent au lever du Jour. Sa tête chaa ve et ses membres dépouillés étoieut humides de rosée ; sa hache, si terrible dans les combats, reposant sur une de ses épaules nues près de son oreille , lembloit lui conseiller la vengeance.

Céluta ne se sentoit pas la hardiesse d'aborder le sachem; elle l'entendit pousser de profonds loopirs. Le vieillard tourne tout à coup la tète , et s*écrie d'une voix menaçante : « Qui suit mes

• pas?

— « Cest moi , » répond doucement Céiuta.

« Cest toi , ma nièce! Ne me présente pas ton « eniiint; mes mains sont dévorantes.

— • Je n*ai pomt apporté ma flile, » reprend IVponse de René , qui déJA embrasse les genoux da sachem : « Et ma cousine? » ajoute Céluta d'ane voix suppliante..

« Ta cousine! dit Adario; où est-elle? qu'elle «vienne! elle n*a plus rien à craindre de mes « embrassements. »

La ûlle d'Adario, assise à Técart sur une pierre, Rgardoit de loin cette scène avec^n mélange de terreur et d'envie. Elle accourt au signe que lui fait Céluta : pour la première fois, depuis le retour do fort Rosalie, elle se sent pressée sur le cœur paternel par la main qui lui a ravi son fils. Adario, surmontant de la tête ces deux femmes, et les serrant contre sa poitrine avec sou bras armé de la hacfié, ressembloit à un bûcheron qui va couper deux arbustes chargés de fleurs.

Le sachem , se dégageant des caresses de ces femmes : « Il n'est pas temps de pleurer comme ** un cerf; c'est du sang qu'il nous faut. » Montrant d'une main la terre à Céluta, et de l'autre la voûte des arbres : « Voilà , lui dit-il , le lit et le " toit que les étrangers m'ont laissés.

— « Est-ce eux qui ont incendié ta cabane?

• dit Céluta ; tes enfants t'en pourront bâtir une « autre. »

Les lèvres d* Adario tremblèrent, son regard parut égaré; il saisit sa nièce par la main : < Mes « enfants ! dis-tu ; mes enfants , ils sont libres 1 Ils

• ne rebâtiront point ma hutte dans la terre de < l'esclavage. »

Adario rejeta avec violence la main de Céluta. la fille du sachem cachait dans ses cheveux son visage baigné de larmes. Céluta s'aperçut alors que sa cousine ne portoit point sou fils : elle eut un affreux soupçon de la vérité.

L'épouse de René crut devoir calmer ces douleurs, dont elle ne connoissoit pasenoore la source,

par quelques paroles d'amour. « Sachem , dit-elle « tu es un rempart pour les Natchei; et J'espère « que mon mari reviendra bientût chargé de coU « liera pacifiques.

— « N'appelle pas ton mari, dit le vieillard, « l'infâme que la colère d'Athaênsic a vomi sur « ces rivages. Si tu conserves encore quelque at- « tachement pour lui, ôte-toi de devant mes yeux ; « que le roc qui me sert de couche ne soit pas « souillé de l'empreinte de tes pas.

— « Ah I s'écrie Céluta , voici le cbmmence- « ment des mystères dont J'étois venue demander < l'explication! Eh bien! Adario, qu'a donc fait n René? Parle, Je t'écoute. »

Adario s'appuie contre un chêne, et répète à Céluta la longue série des calomnies inventées par Ondouré. A ce discours , qui auroit dû foudroyer l'Indienne, vous l'eussiez vue prendre un air serein, une contenance hardie : «Je respire ! « dit-elle , cher et malheureux époux ! si Je t'avois « Jamais soupçonné, maintenant tu serois pur A « mes yeux comme la rosée du ciel. Que le monde « entier te déclare coupable. Je te proclame in- « nocent ; que l'univers te déteste , J'aurai le bon- « heur de t'aîmer sans rivale. Moi , t'abandonner, « lorsque tu es calomnié, persécuté! »

Les grandes âmes s'entendent : Adario admira sa nièce. « Tu es de mon sang , dit-il , et c'est pour « cela que l'amour de la patrie triomphera dans « ton cœur de l'amour d'un homme. Que peux-tu « opposer à ce que Je t'ai raconté?

— « Ce que J'y oppose? répliqua vivement Cé- « luta : le malheur de René. Mon mari coupable ! « Il ne l'est point : tu en as trop dit , Adario , pour « me convaincre. N'ais-tu pas été jusqu'à me par- « 1er de Mila ? C'est A moi d'avoir affaire avec mon n cœur, de dévorer mes peines, si J'en ai; mais m chercher à me faire croire à des trahisons envers « les Natchez, par le ressentiment d'une infldé- « lité qui ne regarderoit que moi I Sachem , Je « rougis pour ta vertu ! J'ignorois que ton grand « cœur fût si sensible à un chagrin de femme! »

La fureur d' Adario s*allume ; il ne voit dans ce dévouement de l'amour coigugal que la foiblesse d'un esprit fasciné par la passion. Blessé des paroles de Céluta, il s'écrie : « Tremble, misérable «servante d'un blanc; tremble qu'un indigne « amour te fasse hésiter sur tes devoirs ; apprends « que si ton sangétoit demandé par la patrie, cette « main qui a étouffé mon fils te sauroit bien re* « trouver. » Adario, s'arrachant du chêne contre

LES NATCHEZ

lequel il estftppoy é , va chercher la caTeme des ours pour y fuir la vue des homoies» aussi iosenslble au mal qu'il a fidt que le poignard qui ne "sent pas les palpitations du cœur qu'il a percé.

Le coup a pénétré Jusqu'aux sources de la vie : la victime s'est débattue contre le trait au moment où ce trait Ta frappée ; mais à la blessure refroidie s'attache une douleur cuisante. Céluta ne eroit point au crime de René, mais il suffit qu'on ae« case celui qu'elle aime pour qu'elle soit navrée do douleur; elle ne croit pas à rinconstanoe de son époux : elle ne supposera Jamais René capable d'avoir donné pour femme sa maîtresse à son ami ; mais que font la raison, l'élévation des sentiments, la générosité de caractère contre ees vagues soupçons qui traversent le cœur? on s'en défend , on les repousse; vaine tentative! ils renaissent comme ees songes qui se reproduisent dans le cours d'un pénible sommeil.

. Géluta regagne à pas tremblants sa cabane ; elle j trouve ses aimables hôtes. « Mon frère , dit>elle « en entrant , je sais tout : on trame quelque com- < plot. Sauvons ton ami ! >

— « C'est parler cela, dit Mila en avançant « d un air courageux son Joli visage. Ce n'est pas « comme toi, Outougamiz, qui es triste comme un « chevreuil blessé : sauvons Renél c'est ce que « Je disois tantôt. »

Les deux sœurs et le frère s'assirent ensemble sur la même natte, approchèrent leurs' trois têtes, et se mirent à examiner comment ils pourroient sauver René. Les conspirations des bons ne sont pas comme celles des méchants : on nuit fiicilement, on répare avec peine. Le fond du secret étoit ignoré de la femme , de l'ami et de l'amie de René : ils ne pouvoient donc apporter de re* mède à un mal dont la nature leur étoit inconnue. Mila ne savoit autre chose que de tuer Ondouré : elle soutenoit par son earactère résolu le frère et la sceur, dont les âmes , disoit««lle, étoient aussi pesantes que le vol d'un aigle blanc. « Les sa- « chems , cjoutoit Mila , ont plus de sagesse que «nous, mais il n'aiment point. Opposons nos • cœurs à leurs têtes , et nous saurons bien eom- « ment agir quand le moment iera venu. »

Prêt à consommer ses forfaits , Ondouré sentoit ses passions s'exalter. Céluta, de retour de son pèlerinage , parut toute divine aux yeux du scé* lérat. Une femme en pleurs , une femme qui vient de faire des choses extraordinaires , a des attraits InréaistiMes : plus l'âme s'élève vers le del , plus

lecorpsseoouvredegrâce,et leerimiiiel,fQiir son supplice eomme pour celui dé sa vicdine , aim particulièrement la beauté qui tient à la terto. < Quoi ! cette femme , disoit Ondouré , si dévoilée « à mon rival, nem'aceorderoltpasmêmeiiosMh « rire f Géluta , tu seras à moi 1 J'assouMrsi Mr toi « mes désin, fesses-tu dans les bras de la norti

Au mf llBU de son triomphe , Ondouré épraovoit pourtant une vive inquiétude : la jaloasSede la Femme-Chef, endormie pendant les trosiiki aux Natchez et pendant l'absence de Céiala , Jetoit maintenant de nouvelles flammes; elle menacoit le tuteur du Soleil d'Un éclat qui l'eAt perdu. Une scène inattendue frit au moment de produire h catastrophe qu'il redoutott.

La fête de la pêche avoft été proclamée, ^ sacrée à laquelle personne ne se pouvoit dispenser d'assister. Céluta s'y rendit avec Mila etsoo frère: le grand prêtre ordonna la danse générale des femmes. La sœur d'Outougamiz fet obligée de figurer dans ce chœur religieux : émut par ses souvenirs , se laissant aller a une imagination attendrie , elle commence à felre parler ses pas , car la danse a aussi son langage ; tantôt elle lète ies bras vers le ciel , comme le rameau d'un suppliant; tantôt elle incline sa tête comme use rose affaissée sur sa tige. L'air de langueur et de tristesse de Céluta ajoutoit un charme à ses grâces.

Ondouré dévorôit des yeux la touchante Sauvage ; Akansie , qui ne le perdoit pas de Tue, se sentoit prête à rugir comme une lionne. Dans l'illusion de sa passion, elle crut pouvoir lutter avec sa rivale , et descendit dans l'arène. Les mouvements de la femme Jalouse étoient durs ; ses mains s'agitoient par convulsions ; ses pas se ffia^ quoient par intervalles courts et précipités; le crime avoit l'air de peser sur le ressort qui la&isoit tressaillir. Honteux pour elle, le tuteordo Soleil détourna la vue : la Femme-Chef s'en ape^ eut , et n'ayant le courage ni de cesser, ni de cootinuer la danse, elle se mit à tourner sur ellemême avec des espèces de hurlements.

Alors Mila, qui voulut tenir compagnie à sa sœur et se rire d' Akansie, vint voltiger sur le gazon. Ses pieds et ses bras se déploient par des mouvements brillants et onduicux ; ellesebalanee comme un jeune peuplier caressé des brises : b sourire de l'amour est sur ses lèvres, l'ivresie di plaisir, dans ses yeux ; c'est un fiaoo qui bondit, un oiseau qui vole ; die se Joue , flotte, nage dans l'air comme un papillon.

LES NATCHEZ

Le contraste qu'offirotent les trois femmes étonnott les Natehez et les François présents à la fête : c'étaient la douleur, la Jalousie et le plaisir qui mélolent leun pas. Un hymne ordinairement chanté à cette cérémonie étoit répété en dialogue par les danseuses ; Célota disoit :

« Retire-toi, vagabonde du désert : le bruit de

• tes pleurs est pour moi plus détestable que celui « de l'ondée qui perd la moisson : Je hais les in- « fortunés. Ha cabane se platt dans la solitude : •jamais un tombeau ne m'a détournée de mon « chemin; Je le foule aux pieds ^ et Je passe sur t son gason. »

La Fbmme-Chef répondent :

« Je suis étrangèra , Je suis le serpent noir qui « ne lut point de mal. Mon époux est loin, mon

• enfant tu mourir : matrone de la cabane soli- « taire, sois bonne, donne à manger à ma faim; « les génies t*en récompenseront : celui que tu

• aimes ne sera Jamais loin , ni ton enfant prêt à «mourir.»

Mila répliquoit :

« Viens dans macid)aiie, Tiens, pauvre étran«

• gfere : malheur à qui repousse l'infortuné ! Viens,

• n'implore plus cette matrone. Cest une femme

• de sang : ses mains sont homicides , les lèvres « de son enfant ne caressolent point son sein ; elles « la iaisoient SoufitHr. Lorsque son enfiint lui di- « soit : < Ma mère 1 » elle n'avoit Jamais besoin de

• sourire. Viens dans ma cabane , pauvre étran- « gère : malheur à qui poursuit Tinnocentl >

Il étoit temps que cette danse cessât : Géluta et AiLsnsie étoient i^tes à s'évanouir. Le hasard, en mettant dans leur bouche le chant opposé A leur position et à leur caractère, les accabloit. Quelle leçon pour la Femme-Chef! le persécuteur avoit pris un moment la place du persécuté , afin que le premier eût une idée de sa propre injustice. Lorsqu'à la fin du chant les trois femmes vhirent à mêler leurs voix , il sortit de ces voix confondues des sons qui arrachèrent on cri d'étonnement à la foule. La mère du Soleil quitta brusquement les Jeux , feisant signe à Ondouré de la nivre : il ne lui osa désobéir.

Le couple impur arrive à la cabane du Soleil. Akansie éclate en reproches : « Voilà donc, s'é- « crio^lie, celuiàqui j'ai toutsacrifiél Honneur, « repos, vertu, tout a péri dans la fatele passion « qui me dévore ! Pour toi J*ai livré mon éme aux « mauvais génies ; pour toi J'ai consenti à laisser ^ tuer le Grand-Chef. J'ai approuvé tous tes com-

< plots; esdavb de ton ambition comme de ton « amour. Je me suis étudiée à satisftdre les omin- « dres caprices de tes crimes. Heureuse, autant « qu'on peut l'être sous le poids d'une conscience n bourrelée , je me disois : Il m'aime I Esprit des « ombres, enseignez-moi ce qu'il fiiot faire pour « conserver son cœurt De quel nouveau forfait « dois-Je souiller mes mains pour donner plus de « charmes à mes caresses? Parle, Je suis prête;

< renversons les lois, usurpons le pouvoir, immo-

< Ions la patrie , et , s'il le fout , l'enfant royal que « J'ai porté dans mes fiancs! »

Ces paroles , sortent à flots pressés d'un sein qui les avoit longtemps retenues, suffoquent fa misérable Akansie : elle tombe dans les convulsions du désespoir aux pieds d'Ondouré. Eflhiyé des révélations qu'elle pouvoit fhire , le monstre eut un moment la pensée d'étouffer sa complice au milieu de cette crise de remords , avant que le repentir la rendit à l'Innocence; mais II avoit encore besoin du pouvoir de la Femme-Chef; il la rappelle donc à la vie, il essaye de la calmer par des paroles d'amour. « Tu ne me tromperas « plus, dit-elle ; Je n'ai déjà été que trop crédule ; « J'ai vu tes regards idolâtrer ma rivale ; je les ai « vussedétoumer de moi avec dégoût. Je repousse « tes caresses ; tu te les reprocherois, ou peut-être, « en me les prodiguant, les offHrofs-tu , datis le

< secret de ton cœur, à cette Célute qui te mé- « prise. »

Akansie s'arrête comme épouvantée de ce qu'elle va dire : ses yeux sont techés de sang, son sein se gonfle et rompt les liens de fleurs dont il étoit entouré. Bile s'approche du chef inquiet , appuie ses malus aux épaules du guerrier, et parlant d'une voix étouffée , presque sur les lèvres du traître : > Écoute, lui dit-elle, plus d'amour; « il ne me faut à présent que des vengeances I « J'ai favorisé tes projets , sers les miens f Que

< Célute soit en vdoppée , avec son mari , dans le « massacre que tu médites. Je veux tenir dans « ma main cette tête charmante , la présienter par « ses cheveux sanglants à tes baisers. Si tu hé- « sites à m'oflirir ce présent, dès demain j'assemble « la nation, je rends l'éclat à la vertu que tu as « ternie, je dévoile tes crimes et les miens, et nous « recevrons ensemble le châtiment dû à notre •I perversité. »

Akansie, les yeux attachés surceux d'Ondouré, eherehe à surprendre sa pensée : « N'est-ce que « cela que tu demandes pour t'assurer de mon

LES NATCHKZ.

« amour, > répondit rhomme Infernal d'un ton glacé, < tu seras satisfaite : tu m'as livré René , « Je te livrerai Céluta.

— « Mais avant qu'elle soit à toi ! » s'écrie Akensie.

Ce mot fit hocher la tète à Ondouré : le scélérat vit qu'il étoit deviné. Il recula quelques pas. « II fiiut donc tout te promettre ! » s'écria-t-il à son tour.

Il sort , méditant un%rime qui le délivrèrent de la crainte de voir publier ceux qu'il avoit déjà commis. Les affreux amants se quittèrent , pénétrés de l'horreur qu'ils s'inspiroient mutuellement : au seul souvenir de ce qu'ilsavoient découvert dans l'âme l'un de l'autre , leurs cheveux se hérissoient.

Céluta 9 dont la tête venoit d'être demandée et promise, étoit rentrée dans sa cabane, plus languissante que Jamais : elle avoit trouvé Amélie accablée d'une fièvre violente. Mila prenolt l'enfant dans ses bras et lui disoit : « Fille de René, « en cas que tu viennes à mourir. J'irai , le matin,

• respirer ton âme dans les parfums de l'aurore. « Je te rendrai ensuite à Céluta ; car que seroit-ce « si une autre femme alloit te ravir à nous, si tu « descendois, par exemple, dans le seind'Akan- « sie I >

Oatougamiz , qui ècoutoit ce monologue , décria : « Mila , tu es toute notre Joie et toute notre « tristesse. Est-ce que tu vas bientôt cueillir une « âme? Tu me donnerois envie de mourir pour « renaître dans ton sein. >

L'idée de la mort, tout adoucie qu'elle étoit par cette gracieuse croyance, ne pou voit cependant entrer dans le cœur d'une mère sans l'épouvanter. Cette mère demandoit inutilement des nouvelles de son époux. On n'avoit point entendu parler de René depuis son départ. Chactas étoit absent; le capitaine d'Artaguette et le grenadier Jacques, après, avoir passé un moment au fort Rosalie, avoient été envoyés à un poste avancé sur la frontière des tribus sauvages; tous les appuis manquoient à la fols à Céluta , et elle alloit encore être privée de la protection d'Outougamiz.

Un soir, assise avec sa sœur à quelque distance de sa cabane', elle entendit du bruit dans l'ombre : Mila prétendit qu'elle voyoit un fantôme.

• Ce n'est point un fantôme, dit Imley , c'est moi «qui viens visiter Céiuta. — Guerrier noir, t s'écria Céluta, qui te ramène ici? Glazlrne

« est-elle avee toi, cette eo)ombe étrangère (pd t « réchauffé ma petite colombe sous ses ailes?

— « Glazlrne est toujours esclave, répondît c Imley ; mais J'ai rompu mes chatnes et eelia « d'Izéphar. Ondouré , le fameux chef, me nour- « rit dans la forêt, en attendant rassemblée ai « grand lac.

— « Séquelle assemblée parles-tu? » demaak Céluta étonnée.

« Tais-toi, reprit Imley, c'est un secret qse « Je ne sais pas entièrement; mais Ontougamii « sera du voyage. Céluta, nous serons tous li- « bres 1 Izéphar est avec moi ; dq^is qu'elle ctf « fugitive , Jamais elle n'a été si belle. Si to la « voyois dans les|;randes herbes , où je la caefae « le jour, tu la prendrois pour une jeune IkHiae. « Quand la nuit vient, nous nous proncienons,» « parlant de notre pays, où nous allons bieotôt « retourner. J'entends déjà le chant du coq de ma « case; Je vois déjà à travers les arbres la fumée « des pipes des Zangars 1 » Imley , dansaot et chantant, se replongea dans le bois, laissaat Mila riante et charmée du caribou noir.

L'indiscrète légèreté de l'Africain Jeta Célati dansdenouvellesinquiétudes : quel étoit le voyage que devolt bientôt entreprendre Outougamiz d dont l'Indien n'avoit Jamais parlé?

Outougamiz n'avoit pu parler de ce voyage, car il ignoroit encore ce qu'il étoit au moment d'apprendre. Imley, chef des noirs qu'Ondouré avoit débauchés à leurs maîtres, pour les anner un Jour contre les blancs , ne savoit pas lui-roéffie le fond du complot : il connoissoit seulement quelques détails qu'on s'étoit cru obligé de loi apprendre, afin de soutenir son courage et celai de ses compagnons.

L'apparition d'Imley ne (ùt précédée de celle d' Adario que de quelques heures. Le sachem vint à la cabane de Céluta chercher son neveu; Il l'emmène dans un champ stérile et dépouillé oà toute surprise étoit impossible; il parle ainsi an Jeune homme :

« L'assemblée générale des Indiens pour la dé- • livrance des chairs rouges a été convoquée an « nom du Grand-Esprit par les Natchez. Quatre « messagers ont été envoyés avec le calumet « d'alliance aux quatre points de TbiM^Izon : les « guerres particulières sont pour un moment sus- « pendues. Le calumet a été remis à la première <t nation que les messagers ont rencontrée; cette « nation l'a porté à une autre, et ainsi de suite

LES NATCHEZ

Jusqu'à la limite où la terre a été bornée par le ciel et l'eaa : nulle tribu n'a désobéi à Tordre de Kitchimanitou'. Des députés de tous les peuples sont en marche pour le rendez-vous fixé au rocher du grand lac. Le conseil des sachems t*a nommé avec le jongleur et le tuteur du Soleil , pour assister à l'assemblée générale.

K Outougamiz, il feut partir : la patrie te réclame; montre-toi digne du choix des vieillards. Cependant si tu te sentois foible, dis-lemoi : nous chercherons un autre guerrier jaloux de faire vivre son nom dans la bouche des hommes. Toi, tu prendras la tunique de la vieille matrone; le jour tu iras dans les bois abattre de petits oiseaux avec des flèches d'enfant; la nuit , tu reviendras secrètement dans les bras de ta femme , qui te protégera ; elle te donnera pour postérité des filles que personne ne voudra épouser. »

Outougamiz regarda le sachem avec des larmes d'hidignation. « Qu'ai-je fait? lui dit-il. Ai-je « mérité que mon oncle me parle ainsi? Depuis « quand ai-je refusé de donner mon sang à mon « pays? Si j'ai jamais eu quelque amour de la « vie , ce n'est pas en ce moment.

— « Nourris cette noble ardeur, s'écrie Adario. « Oui 1 je le vois; tu es prêt à sacrifier...

-— « Qui ? » dit Outougamiz en l'interrompant.

« Toi-même, » repartit le sachem, qui sentit l'imprudence de la parole à demi échappée à ses lèvres ; « va , mon neveu , va t*occuper de ton dé- < part ; tu apprendras le reste sur le rocher du « grand lac. » Adario quitta Outougamiz, et celuici rentra dans la cabane de René plein d'une nouvelle tristesse dont il ne pouvoit trouver la cause. On sait par quelle profondeur de haine et de crime Oudouré avoit voulu qu'Outougamiz se trouvât à l'assemblée générale, afin de le lier par un serment qu'il ne pourroit rompre.

Mila et Céluta observoient Outougamiz ; elles le virent préparer ses armes dans un endroit obscur de la cabane ; il tira de son sein la chaîne d'or, et lui dit : « Manitou, te porterai-jc avec <> moi? oui; les guerriers disent que tu me feras « mourir, je te veux donc garder. » Les deux sœurs étoient hors d'elles-mêmes en entendant Outougamiz parler ainsi.

« Mon frère, dit Céluta , tu vas donc faire un ■ voyage?

* ht Grand-Esprit.

— « Oui , ma sœur, » répondit le'jeune guerrier.

« Seras-tu longtemps? dit Mila. Je sais que tu « vas au rocher du grand lac.

— « Cela est vrai, repartit Outougamiz ; mais « comment le sais-tu? Il s'agit de la patrie, il faut « partir. »

Mila ne trouvoit plus de paroles : assise sur sa natte, elle pleuroit; un Allouez de la garde du Soleil se présente. « Guerrier, dit-il à Outouga- « miz, les sachems assemblés t'attendent. «

— « Je te suis, » répond Outougamiz. Mila et Céluta volent à leur mari et à leur frère. « Quand « te reverrons-nous? » dirent-elles en l'entourant de leurs bras.

ft Les lierres , répondit Outougamiz , ne près- « sent que les vieux chênes : je suis trop jeune en- « core pour que vous vous attachiez à moi ; je ne « vous pourrois soutenir.

— « Si je portois ton fils dans mon sein , dit « Mila, me quitterois-tu? Comment ferons-nous « sans René et sans Outougamiz ?

— « Tu es sage comme une vieille matrone , « Mila , » repartit le Saunage.

« Ne te fie pas à mes cheveux blancs, dit Miln « avec un sourire ; c'est de la neige d'été sur la <i montagne ; elle fond au premier rayon du so- R leil. »

L'Allouez pressant Outougamiz de partir, Céluta s'écria : « Grand-Esprit I fais qu'il nous rap- « porte le bonheur! » prière qui n'arriva pas jusqu'au ciel. Les deux femmes restèrent sur le seuil de la cabane à écouter les pas d'Outougamiz , qui retentissoieut dans la nuit. Quand elles n'entendirent plus rien , elles rentrèrent et pleurèrent jusqu'au lever du jour.

Arrivé à la grotte des sachems, Outougamiz apprit que le jongleur et Ondouré, avec leur suite et les présents, étoient déjà partis , et qu'il les devoit rejoindre. Les vieillards exhortèrent le frère de Céluta à soutenir l'honneur et la liberté de sa patrie. Le même garde qui l'avoit amené au conseil le conduisit dans la forêt où se croisoient divers chemins. Outougamiz marcha vers le nord; il trouva le jongleur et Ondouré au lieu désigné : ce lieu étoit la fontaine même où Céluta avoit rencontré son mari et son frère , lors de leur retour du pays des Illinois.

Sur la côte septentrionale du lac Supérieur s'élève une roche d'une hauteur prodigieuse ; sa cime porte une forêt de pins ; de cette forêt sort un

torrent qui , se précipitant dans le lac , ressemble à une zone blanche suspendue dans Tazur du ciel. Le lac s*étend comme une mer sans bornes ; l'tle des Ames apparolt à peine à l'horizon. Sur les côtes du lac la nature se montre dans toute sa magnificence sauvage. Les Indiens racontent que ce fut du sommet de la Roche-Isolée que le Grand- Esprit examina la terre après i*avoir faite, et qu'en mémoire de cette merveille il voulut qu'une partie de cette terre restât visible du lieu d*où il avoit contemplé la création au sortir de ses mains.

C^étoit à ce rocher, témoin des œuvres du Grand-Esprit , que toutes les nations indiennes se dévoient réunir. Une flotte aussi nombreuse que singulière commençoit à s'assembler au pied du rocher ; le canot pesant de l'Iroquois voguoit auprès du canot léger du Huron; la pirogue de l'IIIinois, d'un seul tronc de chêne, flottoit avec le radeau du Pannis ; la barque ronde du Poutoûois étoit soulevée par la vague qui ballottoit l'outre de TEsquimau.

Les députés des Natchez gravirent la roche touvage ; de Jeunes Indiens de toutes les tribus les accompagnèrent. Sur fes deux rives du torrent, dans l'épaisseur du bois, ils construisirent, en abattant des pins , une salle dont les troncs des arbres renversés formoient les sièges. Au milieu de cet amphithéâtre ils allumèrent un immense bûcher.

Toutes les nations étant arrivées, elles montèrent au rocher du Grand-Esprit, et vinrent occuper tour à tour l'enceinte préparée.

Les Iroquois parurent les premiers : nulle autre nation n'auroit osé passer avant eux. Ces guerriers avoient la tête rasée, à l'exception d'une touffe de cheveux qui composoit, avec des plumes de corbeau, une espèce de diadème; leur front étoit peint en rouge; leurs sourcils étoient épilés : leurs longues oreilles découpées se rattachoient sur lepr poitrine. Chargés d'armes européennes et sauvages, ils portoient une carabine en bandoulière , un poignard à la ceinture , un casse- tête à la main. Leur démarche étoit fière , leur regard, intrépide : c'étoient les républicains de l'état de nature. Seuls de tous les Sauvages, ils avoient résisté aux Européens et dompté les Indiens de l'Amérique septentrionale. Le Canada étoit leur pays. Ils entrèrent dans la salle du conseil en exécutant le pas d'une danse guerrière; ils prirent , à la droite du torrent , la place la plus honorable.

Après eux parurent les Algonquins, reste d'aoe nation autrefois si puissante, et qu'après trois siècles de guerre les Iroquois avoient presque exterminée. Leur langue, devenue la langue polie du désert, comme celle des Grecs et des Romains dans l'ancien monde, attestoit leur grandeur passée. Ils n'avoient que deux Jeunes hommes pour députés : ceux-ci , d'une taille élevée , d'une contenance guerrière, ne portant ni omemeots ni peintures, entrèrent simplement et sans danser dans l'enceinte. Ils passèrent devant les Iroquois, la tête haute, et se placèrent en silence sur la gauche du torrent, en face de leurs ennemis.

Les Hurons venoient les troisièmes : vifs, légers, braves, d'une figure sensible et animée; c'étoient les François du Nouveau-Monde. De tout temps alliés d'Ononthio ■ et ennemis des Iroquois , ils occupoient quelques bourgades autour de Québec. Ils se précipitèrent dans la salle du conseil , Jetèrent en passant un regard moqueur aux Iroquois, et s'assirent auprès de leurs amis les Algonquins.

Un prêtre , suivi d'un vieillard , et ce fieillard suivi lui-même d'un guerrier sur l'âge , arrivèrent après les Hurons. Le prêtre n'avoit pour tout vêtement qu'une [étoffe rouge (roulée en écharpe autour de lui : il tenoit à la main deux tisons enflammés , et murmuroit à voix basse des paroles magiques. Le vieillard qui le sul?oit étoit un Sagamo ou un roi ; ses cheveux longs flot« toient sur ses épaules; son corps nu étoit chargé d*hiérogIyphes. Le guerrier qui marchoit après le vieillard portoit sur la tête un berceau, par honneur pour les enfants qu'on adoroit dans son pays. Ces trois Sauvages représentoient les nations Abénaquises , habitantes de l'Acadie et des côtes du Canada. Ils prirent la gauche des Iroquois.

Un homme , dont le visage annonçoit la majesté tombée , se présenta le cinquième sur te rocher. Un manteau de plumes de perruches et de geais bleus , suspendu à son cou par un cordon, flottoit derrière lui comme des ailes. C'étoit un empereur de ces anciens peuples qui hahitoient jadis la Virginie , et qui depuis se sont retirés dans les montagnes aux confins des Carolines.

Un autre débris des grandeurs sauvagejvenolt après l'empereur virglnien : il étoit chef dès Paraoustîs, races indigènes des Carolincs, presque

I Le goavenieor da Canada.

LES NATCHEZ

totalement extirpées par les Européens. Le prince élolt Jeane, d'une mine fièrei mais aimable ; tout son corps, frotté d*huiie, avoit une couleur eui- Trée; mi androgyne, être douteux très-commun chex les Paraoostis, portoit les armes de ce chef. Un ionas, pi'étre^ ou un Jongleur, le ^écédoit en Jouant d'un instrument bizarre.

Parurent alors les députés des nations confédérées de la Floride, les fameux Criques , Musoogolges , Siminoies et Ghéroquois. Un liez aquilin , an front élevé , des yeux longs , distinguoient ces Indiens des autres Sauvages : leur tète étoit ceinte d'un bandeau , ombragée d'un panache ; en guise de tunique , ils portoient une chemise européenne bouffante, rattachée par une ceinture; le MIco ou le roi marchoit à leur tête ; des escla- Tes yamasées et des femmes gracieuses les sui- Toient. Tout ce cortège entra avec de grandes cérémonies : les nations déjà ossises, excepté les Iroquois, se levèrent et chantèrent sur son passage. Les Criques s'assirent au fbnd de la salle sur les troncs des pins qui faisoient face au lac, et qut n'étoient point encore occupés.

Les Chicassaws et les Illinois , voisins des Natchez , leur ressembloient par Thabillement et par les armes. Après eux défilèrent les députés des peuples Transmeschacebéens : les Clamoëts, qui soaffloient en passant dans l'oreille des autres Snnvages pour les saluer ; les Génls , qui portoient an bras gauche un petit plastron de cuir pour parer les flèches^ les Macoulas , qui habitent des espèces de ruches , comme des abeilles ; les Cachenottks, qui ont appris à faire la guerre à cheval, qui lancent une fronde avec le pied, et cassent, en galopant, la tête à leurs ennemis ; les Ouras, au crâne aplati, qui marchent en imitant la danse de l'ours, et dont les joues sont traversées par des 06 de laissons.

Des Sauvages petits, d'un air doux et timide, Têtus d*un habit qui leur descendoit Jusqu'à la moitié des cuisses, s'avancèrent : ils avoient sur la têcedes touffes de plumes ; à la main , des quipos; aux bras et au cou , des coliers de cet or qui leur fut si funeste. Un cacique portoit devant lui le premier calumet envoyé de l'Ile de San Salvador pour annoncer aux nations américaines l'arrivée de Colomb. On reconnut les tristes débris des Mexicains. Il se fit un profond silence dans l'assemblée à mesure que ces Indiens passoient

Les Sioux , peuple pasteur, anciens hôtes de

Chactas , aurolent fermé la marche, si derrière eux on n'eût aperçu les Esquimaux. Une triple paire de chaussons et de bottes fourrées abritolent les cuisses, les Jambes et les pieds de ces Sauvages; deux casaques, l'une de peau de cygne, l'autre de peau de veau marin , enveloppoient leur corps; un capuchon, ramené sur leur tête, laissoit à peine voir leurs petits yeux couverts de lunettes; un toupet de cheveux noirs, qui leur pendoit sur le front, venoit rejoindre leur barbe rousse. Ils menoient en laisse des chiens semblables à des loups; de la main droite ils tenoient un harpon , de la main gauche , une outre rempile d*huiie de baleine.

Ces pauvres Barbares, en horreur aux autres Sauvages , furent repoussés de tous les rangs où ils se voulurent asseoir : le cacique mexicain les appela , et leur fit une place aufJrès de lui 5 Outougamlz le remercia de son hospitalité. L'assemblée ainsi complète , un grand festin fbt servi. Les guerriers des diverses nations s'étonnoient de ne point voir Chactas ; tous croyoient avoir été convoqués par son ordre , et les vieillards avoient amené leurs fils poui* être témbins de sa sagesse. Ondouré balbutia quelques excuses où , mieux instruit, on eût découvert ses crimes.

C'étoit au coucher du soleil que devoit commencer la délibération ; Outougamiz ne sa voit ce qu'il alloit apprendre , mais il pressentoit quelque chose de sinistre. L'ouverture de la Salle étoit tourtiée vers le couchant , de sorte que les députés, assis dans le bols. sur le tronc des ptns, découvroient la vaste perspective du lac et le soleil incliné sûr l'horizon : le bûcher brûloit au milieu du conseil. La roche élevée portoit dans les airs , comme sur un piédestal , et ce bois né avec la terre, et cette assemblée de Sauvages, prête à délibérer sur la liberté de tout un monde.

Aussitôt que le disque du soleil toucha les flots du lac, par delà l'fle des Ames, le Jongleur des Natchez, les bras tendus vers l'astre du Jour, s'écria : « Peuples , levez- vous ! » Quatre interprètes des quatre langues mères de l'Amérique répétèrent le commandement du Jongleur, et les députés se levèrent.

Le silence règne : on n'entend que le bruit du torrent qui coule au milieu du conseil, et qui cesse de gronder en se précipitant dans le lac où il n'arrive qu'en vapeur.

Tous les yeux sont fixés sur le Jongleur : il déploie lentement un rouleau de peaux de castor ;

LES NATCHEZ

la dernière enveloppe s'entr'onvre : on aperçoit des ossements humains 1

« Les voilà, s'écrie le prêtre, ces témoins re- « doutables ! Ossements sacrés , vous reposerez « encore dans une terre libre ! Oui I pour vous , « nous allons entreprendre des clioses qui ne se « sont point encore vues I sur vous , nous allons « prêter le serment d'un secret plus profond que « les abîmes de la tombe , dont nous vous avons « retirés. »

Le Jongleur s'arrête, puis s*écrie de nouveau : ft Peuples, Jurez!» Il prononce ainsi la formule du plus terrible des serments :

« Par le Grand-Esprit, par Atbaënsic, par les « cendres de nos pères, par la patrie, par la « liberté, Je Jure d'adhérer fidèlement À la réso- « lution qui sera prise, soit en général par tous « les peuples, soit en particulier par ma nation. « Je Jure que, quelles que soient les mesures que « les peuples en général, ou ma nation en partin culier, adoptent dans cette assemblée. Je gar- « derai un inviolable secret. Je ne révélerai ce <« secret ni à mes frères , ni à mes sœurs ^ ni à « mon père , ni à ma mère, ni à ma femme, ni à « mes amis, encore moins à ceux contre qui ces « mesures pourroient être adoptées. Sije révèle ce « secret, que ma languesoit coupéeenmorceaux, « que Ton m'enferme vivant dans un tombeau , « qu' Atbaënsic me poursuive, que mop corps « après ma mort soit livré aux mouches , et que « mon âme n'arrive Jamais au pays des âmes! »

Agité du génie de la mort , le Jongleur se tait ; il promène des yeux hagards sur l'assemblée , que glace une religieuse terreur. Tout à coup les Sauvages , déployant un bras armé, s'écrient : « Nous « le Jurons 1 »

Le soleil tombe sous l'horizon , le lac bat ses rivages , le bois murmure, le bûcher du conseil pousse une noire fumée, les ossements semblent tressaillir : Outougamiz a Juré.

Il a Juré I et comment eût-il pu ne pas prononcer le serment? La religion, la mort, la patrie, a voient parlé! Cent vieillards avoient promis de se taire sur la délivrance de toutes les nations américaines I

Ondouré avoit prévu pour Outougambs cet entraînement inévitable; iljetaun regard plein d'une joie affreuse sur l'infortuné : Outougamiz sentit passer sur lui ce fatal regard. Il leva les yeux et lut son malheur au visage du monstre. Un cri aigu

sort de la poitrine du frère de Célata : « Bené est « mort I J'ai tué mon ami 1 >

Ce cri , ce désespoir trouble l'asseinblée. Ofidouré explique tout bas aux sachems que ce neveu du grand Adario a quelquefois da accès de frénésie, effet d'un sort à lui Jeté par un mif}cien de la chair blanche. Les prêtres entourait le jeune Sauvage , et prononcent sur lui des paroles mystérieuses. Outougamiz revioit da premier égarement de sa douleur : il n ose plus se plaindre devant les ministres du Grand-Esprit; il éeonte la délibération qui commence. Un vague espoir lui reste de trouver le moyen d'échapper à des maux qu'il prévoit, mais que cependant il ne cobnoît pas, puisqu'il ignore ce qu'on va proponr.

Ondouré porte la parole au nomdes Natdtez. Six sachems , chargés de garder dans leor némoire le discours du chef, se distribuerait ks bûchettes qui dévoient servir à noter la partiedi discours que chacun d'eux étoit obligé de reteoir.

«t L'arbre de la paix, dit Ondouré, étendutses « rameaux sur toute la terre des chairs roQgesqoi « croyoient être seules dans le monde. Nos pères « vivoient rassemblés à l'ombre de Tarbre : les « forêts ne savoient que fiiire de leurs dievreoii&) « et les lacs, de leurs poissons.

A Donnez douze colliers de porcelaine bleoe. >

Le Jongleur des Natchez jette douze oollienai milieu du conseil.

« Un Jour, reprit Ondouré, Jour fatal ) on M « vint du Levant ; ce bruit disoit : Des goenien « vomissant le feu et montés sur des monstres « marins sont arrivés à travers lelacsansriTago. « Nos aïeux rirent : guerriers mexicains, qne je « vois ici , vous savez si le bruit disoit vni I

« Nos pères , enfin convaincus de l'apparitioa « des étrangers , délibérèrent Ils dirent : Bi» « que les étrangers soient blancs, ils n'en imI « pas moins des hommes , on leur doit l'hospiti* « lité.

« Alléchés par nos richesses, les blancs descea» « dirent de toutes parts sur nos rives. McxicaiBSt « ils vous ensevelirent dans la terre ; ChicMsa^ « ils vous obligèrent de vous enfouccr dansia»* « litude; Paraoustis, ils vous exterminèreat; « Abénaquis, ils vous empoisonnèrent avecaa^ « poudre ;Iroquois, Algonquins, HunmSjita^^ « détruissirent les uns par les antres; Esqnimaaxi « ils s'emparèrent de vos filets ; et nous, infcf; « tunés Natchez , nous succombons aujonrdW « sous leurs perfidies. Nos sachems ont été ««•

LES NATCHEZ

t chaînés ; le champ qui couvroit les cendres de « nos ancêtres est labouré par les étrangers que « nous avions reçus avec le calumet de paix.

« Donnez douze peaux d^élan pour la cendre « des morts. »

Le jongleur donne douze peaux d'élan.

« Mais pourquoi, continua Ondouré, m'éten-

• drois-je sur les maux que les étrangers ont fait « souffrir à notre patrie? Voyez ces hommes ia-

• Justes se multiplier à l'infini, tandis que nos

• nations diminuent sans cesse. Ils nous détrui-

< sent encore plus par leurs vices que par leurs «armes; ils nous dévorent en s'approchant de « nous : noas ne pouvons respirer l'air qu'ils res- «plrent; nous ne pouvons vivre sur le même

< sol. Les blancs , en avançant et en abattant nos « bois, nous chassent devant eux comme un trou- I peau decbevreuils sans asile. La terre manquera t bientôt à notre fuite, et le dernier des Indiens

• sera massacré dans la dernière de ses forêts.

■ Donnez un grand soleil de pierre rouge , pour « le malheur des Natchez. »

Le jongleur jette une pierre en forme de soleil au centre du conseil.

Oudourése rassied : les Sauvages frappentleurs casse-têtes en signe d'applaudissements.

Le chef natchez , voyant les esprits préparés à tout entendre , crut qu'il étoit temps de dévoiler le secret. Il se lève de nouveau , et , reprenant la parole , il fait observer d'abord qu'un coup soudainement frappé est le seul moyen de déli- Yrer les Indiens ; qu'attaquer les blancs à force ouverte, c'étoit s'exposer à une destruction certaine, puisque ceux-ci étoient sûrs de triompher par la supériorité de leurs armes; que le crime étant prouvé , peu importoit la manière de le punir; que se laisser arrêter par une pitié pusillanime, c'étoit sacrifier la liberté des générations à venir aux petites considérations d'un moment. « Voici donc, dit-il, ce que les Natchez vous pro- « posent. »

Le silence redouble dans l'assemblée; Outougamiz sent sa peau se coller à ses os.

.« Dans tous le lieux où il se trouve des Blancs , •il faut que les Indiens paroissent leurs amis et

• même leurs esclaves. Une nuit, les chairs rou- ■ ges se lèveront à la fois , et extermineront leurs « ennemis. Les esclaves noirs nous aideront dans

• notre vengeance, qui sera la leur; deux races « seront délivrées du même coup : les Indiens » chez lesquels il n'y a point d'étranger^ se réu-

« niront à leurs frères opprimés pour accomplir « la justice.

« Le moment de cette justice sera fixé à Tépofi que des grands jeux chez les nations. Ges jeux « offriront le prétexte naturel des rassemble- « meuts; mais, comme il est essentiel que le coup « soit frappé partout la même nuit, on formera « des gerbes de roseau contenant autant de ro- « seaux qu'il y aura de jours à compter du jour « de Touverture des jeux au jour de l'exécution ; « les jongleurs seront chargés de la garde de ces « gerbes ; chaque nuit ils retireront un roseau et le « brûleront, de sorte que le dernier roseau brûlé « sera la dernière heure des blancs. Jetez un poi- «gnard. »

Le jongleur jette un poignard aux pieds des guerriers.

Ici se brisent les paroles d'Ondouré, de même que se rompent quelquefois ces chaînes de fer qui attachent les prisonniers dans les cachots : libre d'une attention pénible , le conseil conunence à s'agiter. Un murmure d'horreur, d'étonnement, de blâme, d'approbation , circule dans les rangs de l'assemblée, grossit et bientôt éclate en mille clameurs. Les Sauvages montés sur les pins abattus n'étoient éclairés, dans la profondeur de la nuit , qu'à la lueur des flammes du bûcher ; on les eût pris, à travers les branches et les troncs des arbres , pour un peuple répandu parmi les ruines et les colonnes d'une ville embrasée. Tous vouioient parler à la fois ; on se menaçoit; on levoit les massues; le cri de guerre, poussé de la cime du roc , se perdoit sur les flots du lac où le bûcher du conseil se réflétoit comme un phare sinistre.

Les jongleurs courant çà et là , agitant des baguettes, maniant des serpents, au lieu de rétablir la paix, ne faisoient qu'augmenter le désordre. On venoit de mettre aux prises les principes les plus chers aux hommes : la liberté de tout temps , la morale de toute éternité. Ondouré avoit conçu le crime et les détails du crime, le plan et les moyens d'exécution, avec la férocité d'un tigre et la ruse d'un serpent» Cependant le calme peu à peu se rétablit. Outougamiz , qui veut élever la voix, est sévèrement réprimandé par lessachems • c'étoit aux Iroquois à se faire entendre. Le chef de cette nation s'étant levé , on prête une' oreille attentive et inquiète à l'opinion d'un peuple si célèbre.

L'orateur répéta d'abord , selon l'usage , le discours entier d'Ondouré , dont chaque division lui

LES NATCHEZ

étoit soufflée par un des six sachems chargés des bûchettes de la mémoire. Ensuite , répondant à ce discours, il dit : ^

« Ce que le chef des Natchez a proposé est « grand, mais est-if juste? Chactas, mon vieil « ami , n'est pas là-dedans ; j'y vois Adario : les c yeux de Ghactas sont tombés comme deux étoi- « les , sous un ciel qui annonce l'orage. J'ai dit.

« Nous ne sommes point les amis des blancs; « depuis deux cents neiges nous les combattons ; « mais une injustice justifle-t-elle un meurtre? « Deviendrons-nous, en nous vengeant, sembla- « blcs aux chairs blanches? L'Iroquôis est un « chêne qui oppose la dureté de son bols à la ha- « che qui le veut couper ; mais il ne laisse point « tomber ses branches pour écraser celui qui le « frappe. On n'est pas libre parce qu'on se dit « libre : la première pierre de la cabane de la « liberté est la vertu. J'ai dit.

« L'Iroquôis avoit cru qu'il s'agissolt de sV « socîer pour lever la hache • ; veut-on chanter « la guerre à l'étranger, l'Iroquois se met à votre t tête. Marchons, volons. L'Iroquois rugit comme « un ours, il fend les flots des chairs blanches, il « brise les têtes avec sa massue, il crie : Sui- <t vez-moi au fbrt des blancs. Il s'élance dans « le fossé ; de son corps il vous ihit un pont comme « une liane pour passer sur le fleuve de sang, pour «r rendre la liberté aux chairs rouges. Voilà FI- « roquols ! mais l'Iroquois n'est pas une fouine ; « il ne suce pas le sang de l'oiseau qui dort. J'ai

« dit. »

L'orateur, en prononçant la dernière partie de son discours , imttoit à chaque parole l'objet dontilempnmtoit l'image. Il disoit> Marchons, » et il marcholt; « volons, *» et il étendoit les bras. 11 rugissoit comme un ours, il frappoit les pins avec son casse- tête, il montoit à l'escalade. Il se jetoit en arc comme un pont.

Des acclamations, les unes de joie, les autres de rage, ébranlent le bols sacré. Outougamiz s'écrioit : r Voilà l'Iroquois, voilà Chactas, voilà mol, « voilà Bené, voilà Céhita, voilà Mila! »

Ondouré paroissoit consterné : de ses desseins avortés , il ne lui restoit que le crime. Un Chicassaws, prenant impétueusement la parole, rompit Tordre de la délibération , et rendit l'espérance au tuteur du Soleil.

« Quoi 1 dit ce Chicassaws , est-ce bien un Iro- « quois que nous venons d'entendre? Le peuple

> Déclarer la guerre.

« qui devroit nous soutenir dans une goerre sa- « crée nous abandonne ! Si ces orgueilleux cyprès, « qui portolent Jadis leur tète dans le ciel, SQot « devenus des lierres rampants , qulls se laissât « fouler aux pieds du chasseur étranger 1 Quant « au Chicassaws, déterminé à délivrer la patrie, « il adopte le plan des Natchez. »

Ces paroles furent vivement ressenties par la Iroquois, qui donnèrentaux Chicassaws le nom de daims f ugitîfe et de ftirets cruels. Les Chicassaws répliquèrent en appelant les Iroquois oiseani parleurs , et loups changés en dogues apprivoisés. Toutes ces nations, se divisant, sembloient prêtes à se charger sur la pointe du roc , à se précipiter dans le lac avec l'eau du torrent et les débris du bûcher, lorsque les jongleurs parvinreal à obtenir un moment de silence. Le grand prêtre des Natchez, du milieu des branches d'uu pin dont il tient le tronc embrassé, s'écrie :

« Par Michabou, génie des eaux, dontvoDS « troublez ici Terapire , cessée vos discordes tut- « nestesl Aucune nation présente à cette assem- R blée n'est obligée de suivre l'opinion d'une autre t nation : tout ce qu'elle a promis, c'est lèse- « cret , et elle ne peut le dévoiler sans périr su- « bitement. Trois opinions divisent le conseil : la « première rejette le plan des Natchez , la seconde « l'adopte , la troisième veut garder la neutralité. « Eh bieni que chaque peuple suive l'opinioDà « laquelle il se range, cela n*empêchera pas ceux « qui veulent une vengeance éclatantede raecooi- « plir. Quand nos frères demeurés en paix sur « leurs nattes verront nos succès, peut-être se « détermineront-ils à nous imiter, »

La sagesse du jongleur fut louée et son avis adopté. Alors se fit la séparation dans rassemblée : les Indiens du nord et de lest , les Iroqooisàleor tête , se déclarèrent opposants au projet des Natchez; les peuples de l'ouest, le5 Mexicains, l« Sioux , les Pannis, dirent qu*Us ne blâmoieDtni ne désapprou voient le projet , mais qu'ils vouloicnt vivre en paix ; les peuples du midi , et ceax qui) en remontant vers le septentrion, habitoient les rives du Meschacebé, les Chicassaws, lesUzous, les Miamis, entrèrent dans la conjuratioD. Mais tous ces peuples, quelles que fussent leurs diverses opinions , avoîent juré sur la cendre des morts qu'ilSi garderoient un secret inviolable, et tous déclarèrent de nouveau, avec cette foi Id* dienne rarement démejatie , qu'ils seroient fidèles à leur serment.

LES NATCHEZ

« Le voilà donc décidé le sort des blancs aux « Natchez 1 » sVcria Ondonré dans un transport de joie, en voyant le nombre considérable des nations du midi engagées dans le oomplot.

jQsqu*alors un rayon d'espérance avoit soutenu le malheureux Outougamiz ; mais quand un tiers de rassemblée se fût déclaré pour le projet du tuteur du Soleil , l'ami de René se sentit comme un homme dont le Créateur a détourné sa face. Il s'avance, ou plutôt il se traîne au milieu de l'assemblée : les uns , selon leur position , le voyoient comme une ombre noire sur la flamme du bûcher ; les autres Tapercevoient comme le génie de la douleur, à travers le voile mobile de la flamme.

• Eh Men I » diMl d'une voix concentrée , mais qu'on entendoit dans l'immense silence de la terre et du ciel , « il faut que Je tue mon ami I Cest moi ,

• sans doute , Ondouré , que tu chargeras de por- « ter le coup de poignard. Nations , vous avez sur^ « pris ma (61 ; hélas 1 elle n'étoit pas difflcile à sur-

• prendre! Je suis simple; mais ce que vous ne

• surprendrez pas, c'est l'amitié d'Outougamiz. « Il se taira, car il a prêté le serment du secret;

• mais quand vous serez prêts à frapper, Oulou- « gamiz , avec le manitou d'or que voici , sera de-

• bout devant René. Forgez le fer bien long :

• pour atteindre le cœur de mon ami, il fliut « que ce fer passe par le mien. >»

Le Jeune homme se tut : ses yeux étoient levés vers le firmament ; o'étoit l'ange de l'Amitié redemandant sa céleste patrie. Lessachems écoutoient pleins de pensées ; ils entrevoyoient un secret qu'ils croyoient Important de côpnottre ; ils oommandolent le silence au conseil : les prodiges de l'amitié d'Outougamiz , connus de toute la solitude , faisoient l'admiration des Jeunes Sauvages.

Le frère de Céluta ramenant ses regards sur rassemblée : « (juerriers, pourquoi êtes- vous « muets? Enseignez-moi donc ce qu'il faut que je « dise à ma sœur et à ma femme , lorsqu'elles

• viendront au-devant de moi. Que dirai-Je à « René lui-même? Lui dirai-Je : Chevreuil , que « j'avois trouvé dans le marais des Illinois, viens « que Je rouvre la blessure que ma main avoit ■ fermée?»

Outougamiz, portant tout à eoupses deux mains à sa poitrine : » Je t'arracherai bien de mon < scia , affreux secret ! s'écria-t-ll. Os de mes pè- « res , vous avez beau vous soulever et marcher « devant mol , Je parlerai ; oui , je parlerai ; Je ne |

« serai'point un assassin ! René , écoute , entends- • tu ?.. . Voilà tout ce qui s'est passé au conseil ; ne « va pas le répéter I Mais , René , n'es-tu pas cou- « pable?... Ah I Dieu I J'ai parlé , J'ai violé mes « sermenta. J'ai trahi la patrie 1 » Outougamiz défaillit devant le bûcher ; si les guerriers voisins ne l'eussent retenu , il tomboit dans la flamme. On le couche à l'écart sur des branches.

Cet évanouissement donna le temps au Jongleur et à Ondouré de répéter ce qu'ils avoient déjà dit de la frénésie d^Outougamiz , causée par un maléfice. Impatientes de partir, les nations se levèrent, et l'on oublia le frère de Céluta.

Les tribus qui avoient adopté le plan des Natchez reçurent du jongleur les gerbes funéraires : dans chaque gerbe il y avoit douze roseaux. L'époque des grands Jeux, qui duroient douze Jours , commençoit le dix-huitième Jour de la lune des chasses ; c'étoit ce Jour-là même que les Jongleurs , chez les différentes nations conjurées , dévoient brûler le premier roseau : les autres roseaux , successivement retirés pendant onze nuits, annonceroient le massacre avec l'épuisement de la gerbe.

Les Indiens commencèrent à descendre le sentier étroit et dangereux qui conduisoit au bas du rocher. Lorsqu'ils arrivèrent au rivage, le Jour éclairoit Thorizon, mais il étoit sombre ; et le soleil , enveloppé dans les nuages d'une tempête, s'étoit levé sans aurore. Les Indiens se rembarquèrent dans leurs canots, se dirigeant vers tous les points de l'horizon : la flotte, bientôt dispersée , s'évanouit dans l'immensité du lac. Le Jongleur et Ondouré abandonnèrent les derniers le rocher du conseil. Ils invitèrent Outougamiz, qui avoit repris ses sens, à les suivre; l'ami de René , les regardant avec horreur, leur répondit que Jamais il ne se trouveroit dans la société de deux pareils méchants ; ils le quittèrent sans insister davantage. Qu'importoit à Ondouré qu'Outougamiz se précipitât ou non du haut du rocher? Outougamiz étoit lié par un serment qu'il ne romproit sans doute Jamais; mais si, dans son désespoir, il attentoit à sa vie , le secret de la tombe paroissolt encore plus sûr à Ondouré que celui de la vertu.

Outougamiz demeure assis sur la pointe du rodier, en face du lac, à l'endroit où le torrent , quittant la terre , s'élançoit dans Tabime ; la grandeur des sentiments que ce spectacle inspiroit s'alHoit avec la grandeur d'une amitié sublime

LES NÀTCHËZ.

et malheureuse. Les flots du lac , poussés par le vent , mordoient leurs rivages dont ils emportoient les débris : partout des déserts autour de cette mer intérieure, elle-même solitude vaste et profonde; partout l'absence des hommes et la présence de Dieu dans ses œuvreSv

Le coude appuyé sur son genou , la tète posée dans sa main , les pieds pendants sur f abtme , ayant derrière lui le bois du conseil , naguère si animé, maintenant rendu à la solitude, Outougamiz fut longtemps à fixer ses résolutions : il se détermina à vivre. Si les blancs alloient découvrir le complot , qui défendroit la patrie, qui défendroit Céluta, qui défendroit Mila, dont le sein porte peut-être le flls d^Outougamiz ? On ne peut pas révéler te secret à René , puisque René est peut-être coupable, comme Taffirment les sachems ; mais n*y a-t-il pas quelque moyen de sauver Thomme blanc? Ghactas reviendra , Chactas sera initié au mystère : la sagesse de ce sachem ne peut-elle prévenir tant de malheurs? Si Outougamiz se précipite dans le lac , sa mort sera inutile à René : celui-ci n'en périra pas moins : Outougamiz, en prolongeant sa vie, peut trouver une occasion inespérée de mettre à Tabrl les jours de son ami. Ahl si l'on pouvoit faire savoir le secret à Mila, qui a tant d'esprit, elle auroit bientôt tout arrangé ! Qui sait aussi si l'innocence de René ne sera pas découverte? Alors , quel bonheur! comme les obstacles s'aplaniroient, comme on passerolt du désespoir au comble de la joie I

Outougamiz, après avoir roulé toutes ces pensées dans son âme, se lève : «i Vivons, dit-il, ne « laissons pas à Céluta le poids de tous les maux ; n ne nous reposons pas lâchement dans la tombe, n Adieu, bois du sang! adieu, rocher de malé- « diction : puisse Athaënsic te prendre pour son « autel ! »

Outougamiz se précipite par l'étroit sentier, laissant au bûcher du conseil quelques cendres qui fùmoient encore; image de ce qui 'reste des vains projets des hommes.

Le frère de Céluta marcha tout le jour et une partie de la nuit suivante : des Sioux , qu'il rencontra, le portèrent, dans leur canot, de fleuve en fleuve jusqu'au pays des Illinois : ceux-ci , craignant une nouvelle invasion des Natchez, s*étoieut retirés à deux cents lieues plus haut, vers l'occident. Outougamiz, reprenant sa route par terre , traversa les champs témoins des pro-

diges de son amitié. Le poteau où René de^t être brûlé étoit encore debout : Outougamiz enbrassa ce monument sacré. Il descendit aux marais , et visita la racine sur laquelle il avoit tara son ami dans ses bras; il retrouva les roseaux séchés dont il couvroit, pendant la nuit, l'objet de sa tendresse ; il ranmssa quelques plumes des oiseaux dont il avoit nourri son frère. 11 dit : « Belles plumes, si jamais je suis beorenx, je « vous attacherai avec des fils d'or, et je vonspor- « terai autour de mon front les jours de fêtes. Au- « riez-vous jamais cru que je tuerois mon ami? •

Cet homme excellent cherchoit à puiser dam ses souvenirs de nouvelles forces , pour qu'elles devinssent égales aux périls de René; il se retrempoit , pour ainsi dire , dans ses malheon passés , pour s'endurcir contre son maliieur pfésent ; il s'excitoit à l'amitié par son propre exemple, tandis qu'il s'accusoit naïvement d'être changé , et d'avoir juré la mort de René.

Suivant ainsi son amitié à la trace, l'IodicD arrive jusqu'aux Natchez : là commencèrestoa douleurs qui ne dévoient plus finir. René étoil-il revenu? Conmient soutenir sa première entr^ vue? Que dire aux deux femmes affligées?

René n'étoitpointencoreaux Natchez. Ondooré

seul et le jongleur avoient devancé de deux aarores le retour du malheureux Outougamiz. bs jours de Céluta et de Mila s'étoient écoulés dans la plus profonde retraite. Par l'habitude de souffrir et par la longueur du temps, l'épouse de René étoit tombée dans une tristesse profonde : la tristesse est le relâchement de la douleur; sorte dlntermission de la fièvre de l'âme, qui conduit à la guérisou ou à la mort. Il n'y avoit plus que les yeux de Céluta à sourire ; sa bouche ne le poovoit plus. « Tu me semblés un peu calme , » disoit MU- « Oui, lui répondoit sa sœur, je suis faite à ««jprésentà la mauvaise nourriture : mon cœur « s'alimente du chagrin qu'il repoussoit avant d'y « être accoutumé. >

La nuit qui précéda l'arrivée d'Outoagamix, les deux Indiennes veillèrent plus tard que de coutume : elles s'occupoient de René, inépuisable sujet de leurs entretiens. Lorsqu'elles furent couchées sur la natte , elles continuèrent de parler, et , faisant au milieu de leur adversité des projets de bonheur, elles s'endormirent avec l'ear pérance : l'enfant malade s'assoupit avec te jwcfcet qu'on lui a donné dans son berceau.

LES NAÏCHEZ.

A leur réveil, Mila et Céluta trouvèrent debout devant elles Outougamîz pâle , défait , les yeux fixes, la bouche entr'ouverte. Elles s^élancent de leur couche : « Mon frère! — Mon maril » dirent-elles à la fois. « Qu'y a-t-il? René est-il mort ? « Allez-vous mourir?

— < C'en est fait, » répond l'Indien sans changer d'attitude; « plus d'épouse, plus de sœur!

— « René est mort! » s'écrie Céluta.

« Que dis-tu ! » repartit Outougamiz avec une Joie sauvage; « René est mort? Kitchimanitou soit «béoi!

— « Ciel! dit Céluta, tu désires la mort de ton « ami! De quel malheur est-il donc menacé?

— « Nous sommes tous perdus! » murmure Outougamiz d'une voix sombre. Se dégageant des bras de sa femme et de sa sœur, il se précipite hors de la cabane : Mila et Céluta le suivent.

Elles sont arrêtées tout à coup par Ondouré. « Avez- vous vu Outougamiz? » leur dit-il d'un air alarmé, n Oui, répondent-elles ensemble; il « est hors de ses sens, nous volons après lui.

>-«« Que vous a-t-il dit? » reprit le tuteur du Soleil.

« Il nous a dit que nous étions tous perdus, » répliqua Céluta.

« Ne le croyez pas, dit le chef rassuré, tout « va bien au contraire ; mais Outougamiz est ma- « lade : Je vais chercher Adario. »

Comme Ondouré s'élolguoit , Outougamiz , par un autre sentier, se rapprochoit de la cabane : il marchoit lentement, les bras croisés. Les deux femmes qui s'avançoient vers lui l'entendoient parler seul; il disoit : « Manitou d'or, tu m'as m. privé de la raison : dis-moi donc maintenant ce « qu'il faut faire. »

Mila et Céluta saisissent l'infortuné par ses vêtements.

« Que voulez-vous de moi? s'écrie-t-il. Oui, « je le jure, j'aimerai René en dépit de vous; je « me ris des vers du sépulcre qui déjà dévorent « mes chairs vivantes. Je frapperai mon ami sans « doute; mais je baiserai sa blessure, je sucerai « son sang , et , quand il sera mort , je m'attache- « rai à son cadavre , jusqu'à ce que la corruption « ait passé dans mes os. »

Les deux Indiennes éplorées embrassoient les genoux d*Outougamiz : il les reconnoft. « C'est « nous, dit Mila, parle! »

Outougamiz lui met la main sur la bouche : « Qu'as-tu dit? on ne parle plus, à moins que ce

« ne soit comme une tombe : tout vient à présent « des morts. Il y a un secret.

— « Un secret! repartit vivement Mila, un « secret pour tes amis! de quoi s'agit-il donc? « de notre vie? de celle de René? »

Alors Outougamiz : « Arrache-moi le cœur, » dit-il à Mila en lui présentant sonsein, où la jeune épouse applique ses lèvres de flamme.

« Ne déchirez pas ainsi mes entrailles, dit Cé- « luta : parle, mon cher Outougamiz; viens te « reposer avec nous dans ta cabane. »

Une voix foudroyante interrompit cette scène. « As-tu parlé? disoit cette voix; la terre a-t-elle « tremblé sous tes pas?

— «Non, je n'ai pas parlé , » répondit Outougamiz en se tournant vers Adario que conduisoit Ondouré; « mais ne croyez plus trouver en moi « le docile Outougamiz : homme de fer, allez 1 porter votre vertu parmi les ours du Labrador ; « buvez avec délices le sang de vos enfiints ; quant « à moi. Je ne boirai que celui que vous ferez « entrer de force dans ma bouche; je vous en re- « jetterai une partie au visage, et je vous cou- • vrirai d'une tache que la mort n'effacera pas. »

Adario fut terrassé. « Que me reproches-tu? « dit-il à son neveu. Mes enfants?... Barbare, « cent fois plus barbare que moi! »

Il n'en falloit pas tant pour abattre le ressentiment d'Outougamiz. « Pardonne, dit-il au vieil- « lard ; oui , j'ai été cruel ; Outougamiz pourtant « ne l'est pas! Je suis indigne de ton amitié, « mais laisse-moi la mienne; laisse-moi mourir ; « console, après moi , ces deux femmes. Je t'en « avertis, je succomberai, je parlerai : je n'ai pas « la force d'aller jusqu'au bout. »

— « Nousconsoler! ditCéIuta;est-celàrhomme « qui console? Jusqu'ici je me suis tue, j'ai écouté, « j'ai deviné : il s'agit de la mort ^e René. Allons, <c Outougamiz, couronne ton ouvrage, égorge « celui que tu as délivré I Sa voix mourante te « remerciera encore de ce que tu as fait pour lui ; « il cherchera ta main ensanglantée pour la porter « à sa bouche; ses yeux ne te voient déjà plus, A mais ils te cherchent encore ; ils se tournent « vers toi avec son cœur expirant.

— -« L'entends-tu, Adario? dit Outougamiz. « Résiste si tu le peux! »

Outougamiz saisit Oiluta, et, dans les étreintes les plus tendres, il se sent tenté de l'étouffer.

« Femmes, s'écrie Adario, retirez- vous avec « vos larmes.

LES NATCHEZ

— « Oui, oui! dit Mila, prends ce ton mena- « çant ; mais sache que nous sauverons René , « malgré toi, malgré la patrie : il faut que cette « dernière périsse de ma propre main ; j*incen- « dierai les cabanes.

— « Vile ikouessen% s'écria le vieillard, si « jamais tu oses te présenter devant moi avec ta « langue maudite, tu n'échapperas pas à ma co- « 1ère.

— « Tu m'appelles ikouesseni dit Mila; de « qui? de mon libérateur? Tu as raison : je ne se- « rois pas ce que je suis, si je n*avois dormi sur « ses genoux 1

— « Quitte ces femmes, » dit le vieillard à son neveu ; « ce n'est pas le moment de pleurer et de « gémir. Viens avec les sachems qui nous atten- « dent. » Outougaroizse la issa entraîner par Adario et par Ondouré.

Mila et Céluta, voyant leurs premiers efforts inutiles, cherchèrent d'autres moyens de découyrlr le secret d'Outougamiz. Par les mots énigroattques du Jeune guerrier, elles savoient qu'il y avolt un mystère , et par sa douleur elles devinoient que ce mystère en veloppoit le frère d'Amélie. Dans cette pensée, avec toute l'activité de Tamitié fraternelle et de l'amour conjugal , elles suspendirent leurs plaintes; elles convinrent de se séparer, d'aller chacune de son côté errer à l'entrée des cavernes où s'assembioit le conseil. Elles espérolent surprendre quelques paroles intuitives de leur destinée.

Dès le soir même, Céluta se rendit à la Grotte des Rochers , et Mila ] à la Caverne des Reliques.

En approchant de celle-ci , le souvenir des instants passés dans ces mêmes lieux se présenta vivement au cœur de Mila. Les sachems n'étoient pas dans la caverne; Mila n'entendit rien: ia Mort ne raconte point son secret. Céluta n'avoit pas été plus heureuse; les deux sœurs rentrèrent non instruites , mais non découragées , se promettant de recommencer leurs courses.

Outougamiz Ait plusieurs Jours sans parottre : Adario l'avoit emmené dans le souterrain où s'assembloient les chefs des conjurés , et où Ton s'efforooit, par les tableaux les plus pathétiques de la patrie opprimée , par les plus grossiers mensonges sur René, par toute l'autorité du grand prêtre, de lutter contre la force de l'amitié.

■ Coorllsane.

Lorsque le frère de Céluta voulut sortir , les gardes du Soleil eurent ordre de le suivre de loiB;é(s sachems et Adario lui-même marehoient à ipid* que distance sur ses traces.

Il se rendit à la cabane de René; Céhita état absente; Mila, solitaire, attendoit le retour de son amie. En voyant entrer Outougamiz , elle loi worit d'un air de tendresse^ et de surprise. Mila avot quelque chose de charmant; on anroit paasésa jours à la voir sourire. « Je croyois , dit-elleàsoo « mari , que tu m'avoisabandonnée. Où es-todone « allé ? Je ne t'avois pas revu depuis le jour où to « es revenu du désert. » Elle fit signe à Ootoogamiz de s'asseoir sur la natte. Outoagamix répondit qu'il étoit resté avec les sachems ; et, pleta d'une joie triste en entendant Mila loi parler avec tant de douceur, il s'assit auprès d'elle.

Mila suspendit ses bras au cou du jeune Sauvage : « Tu es infortuné, lui dit-elle, et moi^je « suis malheureuse. Après une si longue absence^ « pourquoi n'es-tu pas venu plus têt me eonsoiff? « Tu n'as plus ta raison ; J*ai à peine la mienoe. « Retirons-nous dans les forêts : jeserai tongtiide; « tu marcheras appuyé sur moi , comme l'aveagle « conduit par l'aveugle. Je porterai les fraits à ta « bouche , j'essuierai tes larmes , je préparerai ta n couche, tu reposeras ta tête sur mes genou « lorsque tu la sentiras pesante ; tu me diras alon R le secret. René viendra nous trouver , et il plca- « rera avec nous.

— « Qu'il ne pleure pas! dit Outougamiz; s'il « pleure , je parlerai. Je veux qu'il me promette « de ne pas m'aimer , afin que je ttenne mon 9e^ « ment. S'il dit qu'il m'aime, je le tuerai, parte « que je trahirois mon pays. »

Mila crutqu'ellealloitdéoouvrirqaelqae chose;

mais toutes ses grâces et toutes ses séductions fiirent inutiles. Ses caresses, dont une seule aaroit suffi àtantd'autres hommes pour leur faire vendre la destinée du monde, échouèrent contre la gravité de la douleur et contre la foi du serment. Mila trouva dans son mari une résistance à laquelle elle ne s'étoit pas attendue ; elle ignoroit à qod point Outougamiz étoit passionné pour la patrie; quel empire la religion avoit sur lui ; quelle force ajoutoit à sa vertueuse résistance l'idée que René étoit coupable, et que ce blanc pourroit appren* dre le secret aux autres blancs, si le secret lui étoit révélé. Céluta , qui ressembloit davantage à son frère, et qui le connoissoit mieux, avoit désespéré dès le premier moment de lui ftire

LES NATCHEZ

dire ce qu*il croyoit devoir taire; elle l'admiroit en versant des larmes.

La saison déclinoit yers l'automne; saison mélancoliqae où Toisean de passage qai s'envole, la verdure qui se flétrit, la feuille qui tombe, la chaleur qui s'éteint , le Jour qui s'abrège , la nuit qui s'étend , et la glace qui vient couronner cette longue fluit, rappellent la destinée de l'homme. Les grands jeux dévoient être bienlôt proclamés : le Jour du massacre approchoit. Aucune nouvelle de René ne parvenoit à Géluta; l'Indienne ne savoit plus si elle devoit craindre ou désirer le retour du voyageur. Un matin elle vit entrer dans sa cabane le religieux d'une mission lointaine. Ce n'étoit pas un prêtre d*autant de science que le père Souël, ui d'un zèle à provoquer le martyre ; mais c'étoit un homme charitable et doux. Il ne se mêloit Jamais de ce qui ne le regardoit pas , et ne cherchoit à convertir les Ames au Seigneur que par l'exemple d'une bonne vie. Il portoit la robe et la barbe d*un capucin sans orgueil et sans hu* milité; il trouvoit tout simple que son ordre eût conservé les usages et les habits d'autrefois, comme il lui sembloit tout naturel que ces usages et ces habits eussent changé.

Géluta s'avança au-devant du missionnaire : « Chef de la prière, lui dit-elle , tu m'honores de « venir à ma hutte ; mais le maître n'est pas ici, « et je crains qu'une femme ne te reçoive pas aussi « bien que tu le mérites. » Le Père lui répondit * en s'inclinant : ^ Je ne vous auroispas importu- « née de ma visite , si le capitaine d'Artaguette « ne m'eût ordonné de vous apporter une lettre « de votre mari. »

Géluta rougit d'espérance et de crainte; elle prit la lettre que le missionnaire lui présentoit , et la pressa sur son cœur.

Mila , qui étoit avec sa sœur dans la cabane , et qui tenoit la petite Amélie sur ses genoux , ne vouloît pas qu'on se donnât le temps de servir la cassine au religieux , impatiente qu'elle étoit d'entendre l'explication du collier. Géluta , plus hospitalière, prépara le léger repas.

Tandis qu'elle s'occupoit de ce soin , le religieux voyant la fille de René dans les bras de Mila, la bénit, et demanda si cette petite étoit chrétienne. L'enfant ne paroissoit point effrayé , et sourioit au vieux solitaire. Celui-ci, interrogé par les deux sœurs, fit , les larmes aux yeux , l'éloge du capitaine d'Artaguette et du brave grenadier Jacques. Céluta apprit avec peine que son

frère blanc , fixé à un poste éloigné, étoit souffrant depuis plusieurs mois.

Mila dit au missionnaire : « Chef de la barbe, « n'as -tu Jamais été repoussé des huttes? — ff Mon bâton , répondit le Père, est toujours der- R rière la porte. » Géluta servit la cassine. Quand cela fut fait , elle tira la lettre qu'elle avoit mise dans son sein , et pria le Père de la traduire.

Inexplicable contradiction du cœur humain! Cette femme qui, la veille, s'alarmoit du silence de son mari, désirolt presque maintenant la continuation de ce silence! Que coutenoit la lettre? annonçoit-elle le retour prochain de René ? Jetoitelle quelque lumière sur le secret d'Outougamiz ? dissiperoit-elle ou confirmeroît-elle les soupçons qui s'étoient élevés contre René? Assises devant le missionnaire , les deux sœurs fixant les yeux sur ses lèvres, écoutoient des sons qui n'étoient pas encore produits. Le Père ouvre la lettre , prend sa barbe dans sa main gauche , élève de sa main droite le papier à la hauteur de ses yeux, et parcourt en silence la première page. A mesure qu'il avançolt dans la lecture*, on voyoit l'étonnement se peindre sur son visage. Géluta étoit comme le prisonnier de guerre assis sur le trépied avant d'être livré aux flammes; Mila, perdant toute patience , s'écria : « Expli- « que-nous donc le collier : est-ce que tu ne le « comprends pas? » Le Père traduisit en natchez ce qui suit :

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