‹ Œuvres complètes de M. le vicomte de Chateaubriand (volume 4)Chapitre 163 sur 170 · AT · texte numérisé non relu

AT

■ Alpes et du Liban, noas avons appris ànotre » cUien à décMuvrif les voyageurs égarés. » Pour mol, je comprenois & peine l'ermite; cette charité me sembloit si Eort an-dessus de l'hammej que je croyols faire un songe. A la lueur de la. petite lanterne que tenolt le religieux, j'entrevoyois sa barbe et ses cheveux tout tremprâ d'eau : ses pieds , ses mains et son visage étoienl ensanglantés par les ronces. « Vieillard, » m'écriai-Je enfin, ■ qael cœur as-la donc, toi qui

■ n'as pas craint d'être frappé par la foudre? —

■ Craindrel repartit le père avec une sorte de

• cbaleur; craindre lorsqu'il y a des hommes en

■ péril, et que Je leur puis «re utile! Je seroia

■ doncnn bien indigne servlteurde Jésus-Christ! > — Mais sais-tn, lui dis-]e , que Je ne suis pas " chrétien 7 — Jeune homme, répondit l'ermite,

■ vous al-Je demandé votre religion? Jësus-Chrlst

• n'a pas dit : Mon sang lavera celui-ci, et non

■ celui-là. Il est mort pour le Juif et le Gentil,

■ et il n'a vu dans tous les hommes que des frères

■ et des Infortunés. Ce que Je fais Ici pour vous » est fort peu de chose , et vous trouveriez ailleurs

• bien d'autres secours ; mais la gloire s'en doit ' point retomber sur les prêtres. Que sommes-

■ nous, folbles solitaires, sinon de grossiers tns- « trnments d'une œuvre céleste? Eh I quel seroit

• le soldat assez lâche pour reculer lorsqne son

■ chef, la croix b la main , et le front couronné

• d'aines , marche devant lui au secours des

• hommes? •

« Ces paroles saisirent mon cœur ; des larmes d'admiration et de tendresse tombèrent de mes yeux. • Mes cTiers enfants, dit le missionnaire, Je

■ gouverne dans ces forêts un petit troupeau de •I vos frères sauvages. Ma grotte est assez près

■ d'ici dans la montagne ; venez-vous réchauffer - chez moi; vous n'y trouverez pas lescommo-

■ dites de la vie , mais vous y aurez un ahrl ; et il

• faut encore en remercier la bonté divine , car il

■ y a bien des hommes qui en manquent.

LES LABOUBEDHS.

•■ Il y a des Justes dont la conscience est si tranquille , qu'on ne peut approcher d'eux sans participer à la paix qui s'exhale , pour ainsi dire , de leur cœur et de leurs discours. A mesure que le solitaire parloit,je sentois les passions s'apaiser dans mon seiu , et l'orage même du ciel sembloit s'éloigner h sa voix. Les nuages fuient bientêt

assez dispersés pour nous permettre de qaittcr notre retraite. Noos sortîmes de laforêt,etnoiis eommeoçAmes à gravir le revers d'une haute montagne. Le chien marcboit devant nous en portant an bout d'un bâton la lanterne éteinte. Je tenols la main d'Alala , et nous sulvlms le mbtionnaire. Il se détoumolt souvent pour nous re^rder, contemplant avec pitié nos malheurs et notre Jeunesse. Un livre étoit suspendu i son cou ; il s'appuyolt sur un bâton blanc. Sa taille étoit élevée ; sa flgure , pile et maigre ; sa physionomie , simple et sincère. 11 n'a voit pas les traits morts et effacés de l'homme né sans passions ; od voyoitque ses Jours avolentété mauvais, et les rides de son front montroient les belles cicatrices des passions guéries par la vertu et par l'amour de Dieu et des hommes. Quand il nous parloit debout et immobile, sa longue barbe, ses yeux modestement baissés, le son affectueux de sa voix, tout en lui avolt quelque chose de caiSe et de sabllme. Quiconque a vu , comme mol , le père Aal>ry cheminant seul avec un bitoa et son bréviaire dans le désert, a une véritable idée du voyageur chrétien sur la terre.

• Après une deml>henre d'one marche dangereuse parles sentiers de la montagne, nous arrivâmes à la grotte du missionnaire. Nous y eatrdmes h travers les lierres et les girau monts humides , que la pluie avolt abattus des rochers. Il n'y avolt dans ce lien qu'une natte de feuilles de papaya , une calebasse pour puiser de l'eau , quelques vases de bols , une bêche , un serpent fainllier, et, sur une pierre qui servoit de table, un crucifix et le livre des chrétiens.

■ L'bommedes anciens Jours se b^ta d'allumer du feu avec des lianes sèches; 11 brisa du mais entre deux plerres,eten ayant fait an gâteaa, Il le mit cuire sons la cendre. Quand ce ^teau rat pris BU feu une belle couleur dorée, 11 no» le servit tout brûlant, avec delà crème de ndx dans un vase d'érable. Le soir ayant ramené la séréoité, le serviteur du Grand-Esprit nous propo» d'aller nous asseoir i, l'entrée de la grotte. Nons le suivîmes dans ce lieu, qui commandolt une vm immense. Les restes de l'orage étolent Jetés ea désordre vers l'orient : les feux de l'incôidie allumé dans les forêts par la foudre brillaient encore dans le lointaliy aupieddeIamonti^e,Dn boisde pins tout entier étoit renversé dans la vase, et le fleuve rouloit pêle-mêle les argiles détremdccs, les troncs des arbres, les coips des ani-

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manx'et les'poissons morts, dont on voyoit le ventre argenté tlotter à la surface des eaux.

« Ce fût au milieu de cette scène qu* Atala raconta notre histoire au vieux génie de la montagne. Son cœur parut touché, et des larmes tombèrent sur sa barbe : « Mon*enfant, » dit-il à Atala, « il faut offrir vos souffrances à Dieu, pour la gloire de qui vous avez déjà fait tant de^ choses; il vous rendra le repos. Voyez fumer cef* forêts , séchei* ces torrents , se dissiper ces nual ges; croyez-vous que celui qui peut calmer une pareille tempête ne pourra pas apaiser les trou-*'^ blés du cœur de Thomme? Si vous n'avez pas de meilleure retraite, ma chère fille. Je vous offre une place au milieu du troupeau que j*al eu le bonheur d'appeler à Jésus-Christ. Jlnstioirai Chactas,etje vous le donnerai pourépoux quand il sera digne de l'être. • « A ces mots , je tombai aux genoux du solitaire, en versant des pleurs de Joie; mais Atala devint pâle comme la mort. Le vieillard me releva avec bénignité, et je m'aperçus alors qu'il avoit les deux mains mutilées. Atala comprit surle-champ ses malheurs. « Les barbares! » s'écriat-elle. * « Ma fille, reprit le père avec un doux sourire, qu'est-ce que cela auprès de ce qu'a enduré mon divin Maître? Si les Indiens idolâtres m'ont affligé , ce sont de pauvres aveugles que Dieu éclairera un jour. Je les chéris même davantage , en proportion des maux qu'ils m'ont faits. Je n'ai pu rester dans ma patrie, oùJ*étois retourné, et où une illustre reine m'a fiiit l'honneur de vouloir contempler cesfoibles marques de mon apostolat. Et quelle récompense plus glorieuse pouvois-je recevoir de mes travaux, que d'avoir obtenu du chef de notre religion la permis* sion de célébrer le divin sacrifice avec ces mains mutilées? Il ne me restoit plus, après un tel honneur, qu'à tâcher de m'en rendre digne : je suis revenu au Nouveau-Monde , consumer le reste de ma vie au service de mon Dieu. Il y a bientôt trente ans que j'habite cette solitude , et il y en aura demain vingt-deux que J'ai pris possession de ce rocher. Quand J'arrivai dans ces lieux, je n'y trouvai que des familles vagabondes, dmit les mœurs étoient féroces et la vie fort misérable. Je leur ai fait entendre la parole de paix , et leurs mœurs se sont graduellement adoucies. Ils vivent maintenant rassemblées au bas de cette montagne. J'ai tâché , en

« leur enseignant les voies du salut, de leur ap- « prendre les premiers arts de la vie , mais sans « les porter trop loin, et en retenant ces honnêtes « gens dans cette simplicité qui fait le bonheur. « Pour moi, craignant de les gêner par ma pré- « sence , je me suis retiré sous cette grotte , où ils « viennent me consulter. C'est ici que, loin des « hommes , j'admire Dieu dans la grandeur de ces « solitudes , et que je me prépare à la mort, que « m'annoncent mes vieux jours. »

« £n achevant ces mots, le solitaire se mit à genoux, et nous imitâmes son exemple. 11 commença à haute voix une prière , à laquelle Atala répondoit. De muets éclairs onvroient encore les deux dans Torient, et sur les nuages du couchant troissoleils brilloient ensemble. Quelques renards dispersés par l'orage allongeoient leurs museaux noirs au bord des précipices, et l'on entendoit le frémissement des plantes qui , séchant à la brise du soir, relevoient de toutes parts leurs tiges abattues. ^

« Nous rentrâmes dans la grotte, où l'ermite étendit un lit de mousse de cyprès pour Atala. Une profonde langueur se peignoit dans les yeux et dans les mouvements de cette vierge; elle regardoit le père Aubry , comme si elle eut voulu lui communiquer un secret; mais quelque chose sembloit la retenir, soit ma présence, soit une certaine honte, soit Tinutilité de l'aveu. Je l'entendis se lever au milieu de la nuit ; elle cherchoit le solitaire : mais, comme il lui avoit donné sa couche, il étoit allé contempler la beauté du ciel, et priep Dieu sur le sommet de la montagne. 11 me dit le lendemainque c'étoit assez sa coutume, même pendant l'hiver, aimant à voir les forêts balancer leurs cimes dépouillées, les nuages voler dans les cieux , et à entendre les vcLts et les torrents gronder dans la solitude. Ma sœur fut donc obligée de retourner à sa couche, où elle s'assoupit. Hélas ! comblé d'espérance, Je ne vis dans la foiblesse d' Atala que des marques passagères de lassitude I

« Le lendemain, je m'éveillai aux chants des cardinaux et des oiseaux-moqueurs , nichés dans les acacias et les lauriers qui environnoient la grotte. J'allai cueillir une rose de magnolia, et Je la déposai, humectée des larmes du matin, sur la tête d' Atala endormie. J'espérois, selon la religion de mon pays, que l'âme de quelque enfant mort à la mamelle seroit descendue sur cette fleur dans une goutte de rosée, et qu'un heureux

ATALA

onge la porterott an sein de ma future éponse. Je cherchai ensuite mon h6te ; Je le trouvai la robe relevée dans ses deux poches, un chapelet à la main , et m'attendant assis sur le tronc d'un pin tombé de vieillesse. Il me proposa d*a]ler avec lui à la Mission, tandis qu'Atala reposoit encore ; J'acceptai son offre , et nous nous mimes en route à rinstant.

« En descendant la montagne , J'aperçus des chênes où les génies sembloient avoir dessiné des caractères étrangers. L'ermite me dit qu'il les avolt tracés lui-même , que c'étoit des vers d'un ancien poète appelé Homère y et quelques sentences d'un autre poète plus ancien encore , nommé Salomon. Il y avoit je ne sais quelle mystérieuse harmonie entre cette sagesse des temps, ces vers rongés de mousse, ce vieux solitaire qui les avoit gravés , et ces vieux chênes qui lui servoient de livres.

« Son nom, son âge, la date de sa mission , étoient aussi marqués sur un roseau de savane , au pied de ces arbres. Je m'étonnai de la fragilité du dernier monument : * Il durera encore plus « que moi , me répondit le père, et aura toujours « plus de valeur que le peu de bien que j'ai fait. •

« De là, nous arrivâmes à l'entrée d'une val* lée , où Je vis un ouvrage merveilleux : c'étoit un pont naturel , semblable à celui de la Virginie , dont tu as peut-être entendu parler. Les hommes , mon fils, surtout ceux de ton pays , imi» ,tent souvent la nature, et leurs coptes sont toujours petites; il n'en est pas ainsi de la nature quand elle a l'air d'imiter les travaux des hommes, en leur offrant en effet des modèles. C'est alors qu'elle Jette des ponts du sommet d'une montagne au sommet d'une autre montagne, suspend des chemins dans les nues, répand des fleuves pour canaux, sculpte des monts pour colonnes, et pour bassins creuse des mers.

« Nous passâmes sous l'arche unique de ce pont, et nous nous trouvâmes devant une autre merveille : c'étoit le cimetière des Indiens de la Mission , ou fe« Bocages de la mort. Le père Aubry avoit permis à ses néophytes d'ensevelir leurs morts à leur manière , et de conserver au lieu de leurs sépultures son nom sauvage; il avoit seulement sanctifié ce Heu par une croix '. Le sol en étoit divisé, comme le champ commun des mois-

> Le pèra Aabry avolt fait eomme les Jésaitei à la Chine , qui permet toient aux Chinois d*en terrer leurs parents dans leanJardlDt, selon leur ancienne coatome.

Sons, en autant de lots qu'il y avoit de familles. Chaque lot faisoit à lui seul un bois qui varidt selon le goût de ceux qui l'avoient planté. Uo ruisseau serpentoit sans bruit au milieu de ces bocages ; on l'appeloit le Ruisseau de la paù^. Ce riant asile des âmes étoit fermé à l'orient par le pont sous lequel nous avions passé; deux collines le bornoient au septentrion et an midi; il ne s'ouvrait qu'à l'occident, où s'élevoit un grand bois de sapins. Les troncs de ces arbres, rouges marbrés de vert, montant sans branches Jusqu'à leurs cimes , ressemblolent à de hautes colonnes , et formoient le péristyle de ce temple de la mort; il y régnoitun bruit religieux, semblable au sourd mugissement de l'orgue sous les voûtes d'une église ; mais lorsqu'on pénétroit an fond du sanctuaire, on n'entendoit plus que les hymnes des oiseaux qui célébroient à la mémoire des morts une fête éternelle.

« En sortant de ce bois, nous découvrîmes le village de la Mission , situé au bord d'un lac , ao milieu d'une savane semée de fleurs. On y arrivoit par une avenue de magnolias et de chênesverts, qui bordoient une de ces anciennes mutes que l'on trouve vers les montagnes qui divisent le Kentucky des Florides. Aussitôt que leslndlcns aperçurent leur pasteur dans la plaine, ils abandonnèrent leurs travaux , et accoururent au-devant de lui. Les uns baisoient sa robe, 1» autres aidoient ses pas ; les mères élevoient dans leurs bras leurs petits enfants pour leur faire voir rhonune de Jésus^Ghrist qui répandoit des larmes. Il s'informoit en marchant de ce qui se passoit au village ; il donnoit un conseil à celnici, réprimandoit doucement celoi-là; ilparloit des moissons à recueillir, des enfants à instruire, des peines à consoler, et il méloit Dieu à tous ses discours.

« Ainsi escortés, nous arrivâmes au pied d'une grande croix qui se trouvoit sur le chemin. C'étoit là que le serviteur de Dieu avoit accoutumé de célébrer les mystères de sa religion : • Mes « chers néophytes , dit-il en se tournant vers la « foule , il vous est arrivé un frère et une sœur ; « et pour surcroît ds bonheur. Je vois que la di- « vine Providence a épargné hier vos moissons : •« voilà deux grandes raisons de la remercier. Of- « frons donc le saint sacrifice, et que chacun y <* apporte un recueillement profond, une foi vive, < une reconnoissance infinie et un cœur humilié. >

Aussitôt le prêtre divin revêt une tunia^uebiaD-

ATALA

ehe d'éeorce de mûrier, les yases sacrés sont tirés d'un tabernacle au pied de la croix , l'autel se prépare sur un quartier de roche, Teau se puise dans le torrent voisin, et une grappe de raisin sauvage fournit le vin du sacrifice. Nous nous mettons tous à genoux dans les hautes herbes; le mystère commence.

« L'aurore , paroissant derrière les montagnes, enflammoit l'orient. Tout étoit d'or ou de rose dans la solitude. L'astre annoncé par tant de splendeur sortit enfln d'un abîme de lumière , et son premier rayon rencontra l'hostie consacrée, que le prêtre en ce moment même élevoit dans les airs. 0 charme de la religion ! O magnificence du culte chrétien 1 Pour sacrificateur un vieil ermite , pour autel un rocher, pour église le désert , pour assistance d'innocents Sauvages ! Non , Je ne doute point qu'au moment où nous nous prosternâmes , le grand mystère ne s'accomplit, et que Dieu ne descendit sur la terre, car Je le sentis descendre dans mon cœur.

« Après le sacrifice, où il ne manqua pour moi que la fille de Lopez , nous nous rendîmes au village. Là régnoit le mélange le plus touchant de la vie sociale et de la vie de la nature : au coin d*une cyprière de l'antique désert on découvroit une culture naissante; les épis rouloient à flots d'or sur le tronc du chêne al)attu , et la gerbe d'un été remplaçoit Tarbre de trois siècles. Partout on voyoit les forêts livrées aux flammes pousser de grosses fumées dans les airs , et la charrue se promener lentement entre les débris de leurs racines. Des arpenteurs avec de longues chaînes alloient mesurant le terrain ; des arbitres établissoient les premières propriétés; l'oiseau cédoit son nid ; le repaire de la bête féroce se changeoit en une cabane; on entendoit gronder des forges, et les coups de la cognée faisoientpour la dernière fois mugir des échos , expirant eux-mêmes avec les arbres qui leur servoient d'asile.

« J'errois avec ravissement au milieu de ces tableaux , rendus plus doux par l'image d'Atalf\ et par les rêves de félicité dont Je berçois mon cœur. J'admirols le triomphe du christianisme sur la vie sauvage ; Je voyois l'Indien se civilisant à la voix de la religion ; J'assistois aux noces primitives de l'homme et de la terre : l'homme, par ce grand contrat , abandonnant à la terre rhéritage de ses sueurs ; et la terre s'engageant. en retour à porter fidèlement les moissons , les fils et les cendres de l'homme.

« Cependant on présenta un enfant au missionnaire , qui le baptisa parmi des Jasmins en fleurs , au bord d'une source, tandis qu'un cercueil , au milieu des Jeux et des travaux , se rendoit aux bocages de la mort. Deux époux reçurent la bénédiction nuptiale sous un chêne , et nous allâmes ensuite les établir dans un coin du désert. Le pasteur marchoit devant nous, bénissant çà et là, et le rocher, et l'arbre, et la fontaine, comme autrefois , selon Je livre des chrétiens , Dieu bénit la terre inculte, en la donnant en héritage à Adam. Cette procession, qui, pêle-mêle avec ses troupeaux , suivoit de rocher en rocher son chef vénérable , représentoit à mon cœur attendri ces migrations des premières familles , alors que Sem , avec ses enfants , s'avançoit à travers le monde inconnu , en suivant le soleil qui marchoit devant lui.

« Je voulus savoir du saint ermite comment il gouvemoit ses enfants ; il me répondit avec une grande complaisance : « Je ne leur ai donné au- « cune loi; Je leur ai seulement enseigné à s'ai- « mer, à prier Dieu, et à espérer une meilleure « vie : toutes les lois du monde sont là-dedans. « Vous voyez au milieu du village une cabane t plus grande que les autres : elle sert de cha- « pelle dans la saison des pluies. On s'y assemble « soir et matin pour louer le Seigneur, et quand « Jesuisabsent c'est un vieillard qui fait la prière ; « car la vieillesse est , comme la maternité , une « espèce de sacerdoce. Ensuite on va travailler « dans les champs; et si les propriétés sont diviff sées , afin que chacun puisse apprendre l'éco- « nomie sociale , les moissons sont déposées dans « des greniers communs » pour maintenir la cha- « rite fraternelle. Quatre vieillards distribuent « avec égalité le produit du labeur. Ajoutez à cela « des cérémonies religieuses , beaucoup de canti- « ques; la croix où J'ai célébré les mystères , l'or- « meau sous lequel Je prêche dans les bons Jours, R nos tombeaux tout près de nos champs de blé , « nos fleuves où Je plonge les petits enfants et les « saints Jeans de cette nouvelle Béthanie, vous « aurez une idée complète de Q^ royaume de « Jésus-Christ. »

« Les paroles du solitaire me ravirent, et Je sentis la supériorité de cette vie stableet occupée, sur la vie errante et oisive du Sauvage.

« Ah I René, Je ne murmure point contre la Providence, maisj'a voue que Je ne me rappelle Ja^ mais cette société évangélique sans éprouver l'a-

ATALA

merturae des regrets. Qo^une hotte, avec Atala , sur ces bords, eût rendu ma vie heureuse 1 Là finlssoient toutes mes courses ; là , avec une épouse, inconnu des hommes , cachant mon bonheur au fond des forêts , J*aurois passé comme ces fleuves, qui n*ont pas même un nom dans le désert. Au lieu de cette paix que J'osois alors me promettre , dans quel trouble n*ai-Je point coulé mes Jours! Jouet continuel de la fortune , brisé sur tous les rivages, longtemps exilé de mon pays, et n*jr trouvant, à mon retour, qu'une cabane en ruine et des amis dans la tombe : telle devoit être la destinée de Chactas. »

LE DBAHE.

« Si mon songe de bonheur fut vif, il fut aussi d'une courte durée, et le réveil m'attendoit à la f grotte du solitaire. Je fus surpris , en y arrivant au milieu du Jour, de ne pas voir Atala accourir au-devant de nos pas. Je ne sais quelle soudaine horreur me saisit. £n approchant de ia grotte , Je n'osois appeler la fille de Lopez : mon imagination étoit également épouvantée , ou du brait , ou du^ilence qui succéderoit à mes cris. Ëncoreplus effrayé de la nuit qui régnoit à l'entrée du rocher. Je dis au missionnaire : « 0 vous que le « ciel accompagne et fortifie, pénétrez dans ces « ombres. »

« Qu'il est foible celui que les passions dominent! Qu'il est fort celui qui se repose en Dieu ! Il y avoit plus de coiirage dans ce cœur religieux, flétri par soixante-seize années , que dans toute l'ardeur de ma Jeunesse. L*homme de paix entra dans la grotte , et Je restai au dehors plein de terreur. Bientôt un foible murmure semblable à des plaintes sortit du fond du rocher, et vint frapper mon oreille. Poussant un cri , et retrouvant mes forces , Je m'élançai dans la nuit de la caverne.. .. Esprits de mes pères , vous savez seuls le spectacle qui frappa mes yeux !

« Le solitaire avoit allumé un flambeau de pin ; il le tenoit d'une main tremblante au-dessus de la couche d' Atala. Cette belle et Jeune femme , à moitié soulevée sur le coude, se montroit pâle et échevelée. Les gouttes d'une sueur pénible brilloient sur son front ; ses regards à demi éteints cherchoient encore à.m'exprimer son amour, et sa bouche essayolt de sourire. Frappé comme d'un coup de foudre , les yeux fixés , les bras étendus , les lèvres entr'ouvertes , Je demeurai immobile. Un profond silence règne un moment parmi les trois personnages de cette scène de

douleur. Le solitaire le rompt le preteler : « Ced, « dit-il , ne sera qu'une fièvre occasionnée par la « fatigue , et , si nous nous résignons à la volonté « de Dieu , il aura pitié de nous. >

« A ces paroles y le sang suspendu reprit son cours dans mon cœur, et, avec la mobilité du Sauvage, je passai subitement de l'excès de la crainte à l'excès de la confiance. Mais Atala ne m'y laissa pas longtemps. Balançant tristement la tête, elle nous fit signe de nous approdier de sa couche.

« Mon père, » dit-elle d'une voix lAoiblie en s'adressant au religieux , « Je touche au «Aornent « de la mort. 0 Oiactas ! écoute sans dése^wir « le funeste secret que Je t'ai caclié , pour ne pas « te rendre trop misérable, et pour obéir à ma « mère. Tâche de ne pas m'interromprepar des "t marques d'une douleur qui précipiteroit le peu « d'instants que J'ai à vivre. J'ai beaucoup de cho- « ses à raconter, et , aux battements de ce cœor, «qui se ralentissent... à Je ne sais quel fiirdeaa « glacé que mon sein soulève à peine... Je sens « que Je ne me saurois trop hâter. »

« Après quelques moments de silence, Atala poursuivit ainsi :

ft Ma triste destinée acommencé presque avant « que J*eusse vu la lumière. Ma mère m^avoit con- « çue dans le malheur ; Jefàtiguôis son sein , et elle « me mit au monde avec de grands déchirements « d'entrailles : on désespéra de ma vie. Fonr « sauver mes Jours , ma mère fit un vœu .-elle pro- « mit à la Reine des anges que Je lui consacrerois o ma virginité si J*échappois à la mort.... Vœu « fatal qui me précipite au tombeau !

« J'entrois dans ma seizième année lorsque je « perdis ma mère. Quelques heures avantdemoQ- « rir, elle m'appela au bord de sa couche. Ma « fille, me dit-elle en présence d'un missionnaire

« qui consoloit ses derniers instants ; ma fille , tu « sais le vœu que j'ai fait pour toi. Voudrois-tu « démentir ta mère? 0 mon Atala I Je te laisse « dans un monde qui n'est pas digne déposséder « une chrétienne , ati milieu d'idolâtres qui per- « sécutent le Dieu de ton père et le mien , le Dieu « qui, après t'a voir donné le Jour, te l'a couscrré « par un miracle. Eh I ma chère enfent , en ac- « ceptant le voile des vierges , tu ne fais qoe re- « noncer aux soucis de la cabane et aux funestes « passions qui ont troublé le sein de ta mère! a Viens donc, ma bien-aimée, ^iens, jure sur

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cette 'image de la Mère da Sauveur, entre les mains de ce saint prêtre et de ta mère expirante, que tu ne me trahiras point à la face du ciel. Songe que Je me suis engagée pour toi , afin de te sauver la vie, et que , si tu ne tiens ma promesse, tu plongeras Tâme de ta mère dans des tourments éternels. »

« 0 ma mère I pourquoi parlâtes-vous ainsi ! 0 religion qui fais à la fois mes maux et ma féli* cité , qui me perds et qui me consoles ! Et toi , cher et triste objet d'une passion qui me oon* sume jusque dans les bras de la mort, tu vois maintenant , ô Gbactas , ce qui a fait la rigueur de notre destinée 1... Fondant en pleurs et me précipitant dans le sein maternel , je promis tout ce qu'on me voulut faire promettre. Le missionnaire prononça sur moi les paroles redoutables , et me donna le scapulaire qui me lie pour jamais. Ma mère me menaça de sa malédiction!, si jamais je rompois mes vœux , et après m'avoir recommandé un secret inviolable envers les païens , persécuteurs de ma religion, elle expira en me tenant embrassée.

« Je ne connus pas d'abord le danger de mes serments. Pleine d'ardeur, et chrétienne véritable, flère du sang espagnol qui coule dans mes veines, je n'aperçus autour de moi que des hommes indignesde recevoir ma main ; je m'applaudis de n'avoir d'autre époux que le Dieu de ma mère. Je te vis, jeune et beau prisonnier, je m'attendris sur ton sort , je t'osai parler au bûcher de la forêt ; alors \e sentis tout le poids de mes vœux. »

« Gomme Atala achevoit de prononcer ces paroles , serrant les poings , et regardant le missionnaire d'un air menaçant; je m'écriai : « La voilà « donc cette religion que vous m'avez tant van- « téel Périsse le serment qui m'enlève Atala I « Périsse le Dieu qui contrarie la naturel Homme- « prêtre, qu'es-tu venu faire dans ces forêts?

— « Te sauver, dit le vieillard d'une voix terrible, dompter tes passions, et t'empêcher, blasphémateur, d'attirer sur toi la colère céleste. Il te sied bien , jeune homme , à peine entré dans la vie , de te plaindre de tes douleurs I Ou sont les marques de tes souffrances? Où sont les injustices que tu as supportées? Où sont tes vertus, qui seules pourroientte donner quelques droits à la plainte? Quel service as-tu rendu? Quel bien as-ttk fait? Eh ! malheureux ,

« tu ne m'offres que des passions , et tu oses ac- « cuser le ciel 1 Quand tu auras , comme le père « Aubry , passé trente années exilé sur les mon- « tagnes, tu seras moins prompt à juger des des- « seins de la Providence; tu comprendras alors « que tu ne sais rien , que tu n'es rien , et qu'il « n'y a point de châtiments si rigoureux, point 1 de maux si terribles , que la chair corrompue « ne mérite de souffrir. »

• Les éclairs qui sortoient des yeux du vieillard, sa barbe qui frappoit sa poitrine, ses paroles foudroyantes , le rendoient semblable à un dieu. Accablé de sa mcgesté , Je tombai à ses genoux , et lui demandai pardon de mes emportements. « Mon fils, » me répondit-il avec un accent si doux, que le remords entra dans mon âme; « mon fils, ce n'est pas pour moi-même que je « vous ai réprimandé. Hélas ! vous avez raison , « mon cher enfant : je suis verni faire bien peu « de chose dans ces forêts, et Dieu n'a pas de « serviteur plus indigne que moi. Mais , mon fils, « le ciel, le ciel, voilà ce qu'il ne faut jamais « accuser I Pardonnez-moi si je vous ai offensé ; « mais écoutons votre sœur. Il y a peut-être du a remède , ne nous lassons point d'espérer. Ghac- « tas , c'est une religion bien divine que celle-lÀ « qui a fiait une verf u de l'espérance 1

— « Mon jeune ami , reprit Atala , tu as été témoin de mes combats, et cependant tu n'en as vu que la moindre partie ; Je te cachois le reste. Non , l'esclave noir qui arrose de ses sueurs les sables ardents de la Floride est moins misérable que n'a été Atala. Te sollicitant à la fuite , et pourtant certaine de mourir si tu t'éloignois de moi ; craignant de fuir avec toi dans les déserts , et cependant haletant après l'ombrage des bois.... Ah! s'il n'avoit fallu que quitter parents , amis , patrie ; si même (chose affreuse !) il n'y eût eu que la perte de mon âme I Mais ton ombre, ô ma mère , ton ombre étoit toujours là , me reprochant ses tourments 1 J'entendols tes plaii\!tes , Je voyois les^flanunes de l'enfer te consumer. Mes nuits étoient arides et pleines de fantômes, mes jours étoient désolés ; la rosée du soir séchoit en tombant sur ma peau brûlante ; j'entr'ouvrois mes lèvres aux brises, et les brises, loin de m'apporter la fraîcheur, s'embrasoient du feu de mon souffle. Quel tourment de te voir sans cesse auprès de moi , loin de tous les hommes, dans de profon-

ATAU.

des solitudes, et de sentir entre toi et moi une barrière invin cil>le1 Passer ma vie à tes pieds , te servir eomme ton esclave , apprêter ton repas ettacoaclie dans quelque coin ignoré dei'univers , eAtété pourmoi le bonheur suprême ; ce bonheur J'y touchoia, et je ne pouvois en Jouir. Quel dessein n'ai-Je point rêvé 1 Quel songe n'est point sorti de ce cœur si triste I Quelquefois , en attachant mes yeux sur toi J'alloisjusqu'à former des désirs aussi insensés que coupables : tantôt J'aurois voulu être avec toi la seule créature vivante sur la terre; tantôt sentant une divinité qui m'arrétoit dans mes horribles transports , J'aurois désiré que cette divinité se fût anéantie , pourvu que , serrée dans tes bras, J'eusse roulé d'abîme en abîme avec les débris de Dieu et du monde 1 A présent

même le dirai-Jel à présent que Tétemité

va ro'engloutir, que je vais parottre devant le Juge inexorable; au moment où , pour obéir à ma mère , je vois avec joie ma virginité dévorer ma vie ; eh bien 1 par une affreuse contradiction, j'emporte le regret de n'avODr pas été à toi f...

— « Ma fille , Interrompit le missionnaire, votre douleur vous égare. Cet excès de passion auquel vous vous livrez est rarement Juste , il n'est pas même dans la nature; et en cela il est moins coupable aux yeux de IMeu /parce que c'est plutôt quelque chose de ftiux dans l'esprit que de vicieux dans le cœur. Il faut donc éloigner de vous ces emportements , qui ne Bontpas dignes de votre innocence. Mais aussi , ma chère enfant , votre imagination impétueuse vous a trop alarmée sur vos vœux. La religion n'exige point de sacrifice plus qu'humain. Ses sentiments vrais, ses vertus tempérées, sont bien au-dessus des sentiments exaltés et des vertus forcées d'un prétendu héroïsme. Si vous aviez succombé , eh bien I pauvre brebis égarée, le bon Pasteur vous auroit cherchée pour vous ramener au troupeau. Les trésors du repentir vous étolent ouverts : il faut des torrents de sang pour efbcer nos foutes aux yeux des hommes , une seule larme suffit à Dieu. Rassurez-vous donc, ma chère fille, votre situation exige du calme; adressons-nous à Dieu, qui guérit toutes les plaies de ses serviteurs. Si c'est sa volonté , comme Je l'espère , que vous échappiez à cette maladie, J'écrirai à l'évèque de

« Qoâiee; il a les pouvoirs nécessaires ponr vous « relever de vos vœux , qui ne sont que des vœux « simples, et vous achèverez vos jours près de* « moi avec Ghaetas votre époux. •

' < A ces paroles du vieillard , Atala fut saisie d'une longue convulsion, dont elle ne sortit que pour donner des marques d'une douleur effrayante. Quoi 1 dit-elieenjoignant lesdeux mains « avec passion, il y a voit du remède I Je pouvois « être relevée de mes vœuxl — Oui, oia Aile, « répondit le père; et vous le pouvez «icore. « — Il est trop tard, il est trop tard 1 s'écria- « t-elleFaut*il mourir, au moment où j'apprends « que j'aurois pu être heureuse I Que n'a^je « connu plus tôt ce saint vieillard ! Aujourd'hui , « de quel bonheurjejouirois, avec toi, avec Chac- « tas chrétien... consolée, rassurée par œ prêtre « auguste... dans ce désert... pour toi^fours... « ohl c'eût été trop de Mdtél — Galme^oi, lui « dis-je en saisissant une des mains de l'infortu- « née; calme-toi , ce bonheur, juras allons le «goûter. — Jamais! jamais I dit Atala. — « Gomment? repartis-je. — « Tu ne sais pas « tout, s'écria la vierge : c'est hier... pendant l*o- « rage... J'altols violer mes vœux : J'allois pkm* « ger ma mère dans les flammes de l'aUme ; déjà « sa malédiction étoit sur moi ; déjà je mentois « au Dieu qui m'a sauvé la vie.... Quand tu balsois « mes lèvres tremblantes , tu ne savois pas que • tu n'embrassois que la mort I — 0 ciel 1 » s'écria le missionnaire; « chère enfant, qu'avez- « vous fait?—* Un crime, mon père, «dit Atala les yeux égarés : « mais Je ne perdoisque moi , et « je sauvois ma mère. — « Achève don<f , > m'écriai-Je plein d'épouvante. « Hé bien, dit-elle, « J'avois prévu ma foiblesse: en quittant les caba- « nés , J'ai emporté avec moi... — Quoi ? » repris-Je avec horreur. « Un poison 1 1' dit le père. « Il est dans mon sein , > s'écria Atala.

« Le flambeau échappe de la main du solitaire, Je tombe mourant près de la fille de Lopez; le vieillard nous saisit l'un et l'autre dans ses bras, et tous trois, dans l'ombre, nous mêlons un moment nos sanglots sur cette couche ftmèbre.

«t Réveillons-nous, révelUons-nous ! » dltbien* tôt le courageux ermite en alluihant une lampe. « Nous perdons des moments précieux : intrépi- « des chrétiens, bravons les assauts de Padver- « site : la corde au cou, la cendre sur la tête, « Jetons-nous aux pieds du Très-Haut, pour loi-

ATAIA.

plorer ea clémeiioe, p<mr nous soamettre à ses décrets. Peot-étre est-il temps encore. Ma fille, yoas eussiez dû m^avertir hier au soir. ~- « Hélas! mon père, dit Atala, Je vous ai cherché la nuit dernière ; mais le ciel , en punition de mes fautes , vous a éloigné de moi. Tout secours eût d'ailleurs été inutile; car les Indiens jnéme , si habiles dans ce qui regarde les poisons, ne connoissenl point de remède à celui que J'ai pris. 0 Chactas! juge de mon étonnement quand J'ai vu que le coup n'étoit pas aussi subit que Je m'y attendois 1 Mon amour a redoublé mes forces, mon Ame n'a pu si vite se séparer 4e toi. »

« Ce ne ftit plus ici par des sanglots que Jetroublai le récit d' Atala , ce fut par ces emportements qui ne sont connus que des Sauvages. Je me roulai furieux sur la terre en me tordant les bras, et en me dévorant les mains. Le vieux prêtre , avec une tendresse merveilleuse , couroit du frère à lasœur, et nous prodiguoit mille secours. Dans k calme de son cœur et sous le fardeau des ans, il savoit se faire entendre à notre Jeunesse, et sa religion lui foumissoit des accents plus tendres et plusbrûlapts que nos passions mêmes. Ce prêtre, qui depuis quarante années s'Immoloit chaque Jour au service de Dieu et des hommes dans ces montagnes, ne te rappelle-t-il pas ces holocaustes d'Israël , fumant perpétuellement sur les hauts lieux , devant le Seigneur?

« Hélas I ce fut en vain qu'il essaya d'apporter quelque remède aux maux d'Atala. La fatigue , le chagrin, le poison, et une passion plus mortelle que tous les poisons ensemble , se réunis^ soient pour ravir cette fleur à la solitude. Vers le soir, des symptômes-effrayants se manifestèrent; un engourdissement général saisit les membres d'Atala , et les extrémités de son corps commencèrent à refroidir : « Touche mes doigts, me n disoit-elle; ne les trouve&-tu pas bien glacés? » Je ne savois que répondre , et mes cheveux se hérissoient d'horreur; ensuite elle ajoutoit : « Hier encore, monbien-aimé, ton seul toucher « me faisoit tressaillir, et voilà que Je ne sens plus <« ta main , Je n'entends presque plus ta voix; les « objets de la grotte disparoissent tour à tour. Ne « sont-ce pas les oiseaux qui chantent? Le soleil « doit être près de se coucher maintenant ; Ghac- « tas, ses rayons seront bien beaux au désert, • sur ma tombe I»

« Atala , s'apercevant que ces paroles nous fai-

sdent fondre en pleurs , nous dit : « Pardonnez- « moi , mes bons amis ; Je suis bien foible , mais « peut-être que Je vais devenir plus forte. Cepen« « dant mourir si Jeune , tout à la fois , quand mon « cœur étoit si plein de viel Chef de la prière , « aie pitié de moi ; soutiens-moi. Crois-tu que ma « mèi*e soit contente, et que Dieu me pardonne « ce que J'ai fait?

— « Ma fille, » répondit le bon religieux en versantdes larmes , et les essuyant avec ses doigts tremblants et mutilés; « ma fille, tous vos mal- « heurs viennent de votre ignorance; c'est votre « éducation sauvage et le manque d'instruction « nécessaire qui vous ont perdue; vous ne savieC « pas qu'une chrétienne ne peut disposer de sa « vie. Consolez-vous donc , ma chère brebis ; Dieu « vous pardonnera à cause de la simplicité de « votre cœur. Votre mère et l'imprudent mission* « naire qui ladirigeoit ont été plus couj^bles que « vous ; ils ont passé leurs pouvoirs en vous ar- « rachant un vœu indiscret; mais que la paix du <« Seigneur soit avec eux I Vous offrez tous trois « un terrible exemple des dangers de l'enthou- •• siasme et du défont de lumières en matière de « religion. Bassurez-vous , mon enftmt ; celui qui « sonde les reins et les cœurs vous Jugera sur vos « intentions , qui étoient pures, et non sur votre « action, qui est condamnable.

« Quant à la vie, si le moment est arrivé de « vous endormir dans le Seigneur, ah I ma chère « enfant, que vous perdez peu de chose en per- « dant ce monde I Malgré hi solitude ou vous avez « vécu , vous avez connu les chagrins : que pen- « seriez-vous donc si vous eussiez été témoin des « maux de la société? si, en abordant sur les « rivages de l'Europe , votre oreille eût été frap* « pée de ce long cri de douleur qui s'élève de « cette vieille terre? L'habitant de la cabane, et « celui des palais, tout souffre, tout gémit ici* « bas; les reines ont été vues pleurant comme de « simples femmes, et l'on s'est étonné de la quan» « tité de larmes que contiennent les yeux des « roisi

« Est-ce votre amour que vous regrettez? Ma < fille, il faudroit autant pleurer un songe. Con- « noissez-vous le cœur de l'homme, et pourriez- « vous compter les inconstances de son désir? « Vous calculeriez plutût le nombre de vagues que « la mer roule dans une tempête. Atala, les sa* « crificeSy les bienfaits, ne sont pas des liens éter- « nels : un Jour peut-être le dégoût fût venu avec

ft^e

ATALÀ.

la satiété, le passé eût été compté pour rien , et Ion n'eût plos aperça qne les inconvénients d'une union pauvre et méprisée. Sans doute, ma fille , les plus belles amours furent celles de cet homme et de cette femme sortis de la main du Créateur. Un paradis avoit été formé pour eux , ils étoient innocents et immortete. Parfaits de Tâme et du corps, ils se convenoient en tout : Eve avoit été créée pour Adam , et Adam pour Eve. S'ils n'ont pu toutefoisse maintenir dans cet état de bonheur, quels couples le pourront après eux ? Je ne vous parlerai point des mariages des premiers nés des hommes , de iwccs unions ineffables, alors que la sœur étoit répoose du frère, que l'amour et l'amitié fraternelle se coofondoient dans le même cœur, et que la pureté de Funeaugmentoit les délices de l'autre. Toutes ces unions ont été troublées ; la Jalousie s'est glissée à l'autel de gazon où l'on immoloit le chevreau , elle a régné sous la tente d'Abraham , et dans ces couches mêmes où les patriarches goûtoient tant de joie qu'ils oublioient la mort de leurs mères.

« Vous seriez- vous donc flattée, mon enfant, d'être plus innocente et plus heureuse dans vos liens que ces saintes familles dont Jésus-Christ a voulu descendre? Je vous épargne les détails des soucis du ménage , les disputes , les reproches mutuels, les inquiétudes, et toutes ces peines secrètes qui veillent sur l'oreiller du lit conjugal. La femme renouvelle ses douleurs chaque fois qu'elle est mère , et elle se marie en pleurant. Que de maux dans la seule perte d'un nouveau-né à qui l'on donnoit le lait, et qui meurt sur votre sein! la montagne a été pleine de gémissements ; rien ne pouvoit consoler Bachel , parce que ses fils n'étoient plus. Ces amertumes attachées aux tendresses humaines sont si fortes , que J'ai vu dans ma patrie de grandes dames, aimées par des rois, quitter la cour pour s'ensevelir dans des cloîtres, et mutiler cette chair révoltée, dont les plaisirs ne sont que des douleurs.

« Mais peut-être direz-vous que ces derniers exemples ne vous regardent pas; que toute votre ambition se réduisoit à vivre dans une obscure cabane, avec l'homme de votre choix; que vous cherchiez moins les douceurs du mariage que les charmes de cette folie que la Jeunesse appelle amour? Illusion, chimère, vanité , rêve d'une imagination blessée I Et mol

« « ff

aussi, ma fille, J'ai connu les troubles du conr, cette tête n'a pas Uw^ours été chauve , ni ce sein aussi tranquille qu'il vous le parolt aiyourdlivi. • Croyez-en mon expérience : si l'homme, oonstant dans ses affections, pouvoit sans cesse fournir à un sentiment renouvelé sans cesse, sans doute la solitude et l'amour régaleroîent à Dieu même ; car ce sont là les deux étenids plaisirs du grand Être. Mais l'âme de rhomme se fatigue , et jamais elle n'aime longtemps le même objet avec plénitude. Il y a toujours quelques points par où deux cœurs ne se toochent pas, et ces points suffisent à la longue pour rendre la vie insupportable.

« Enfin, ma chère fille, le grand tort des honunes, dans leur songe de bonheur, est d'oublier cette infirmité de la mort attachée à leur nature : il faut finir. Tût ou tard , quelle qu'eût été votre félicité , ce beau visage se fit changé en cette figure uniforme que le sépulcre donne à la famille d'Adam ; l'œil même de Chactas n'auroit pu vous reoonnoftre entre vos sœurs de la tombe. L'amour n'étend point son empire sur les vers du cercueil. Que dis-jel (ô vanité dés vanités !) que parlé-Je d% la puissance des amitiés de la terre ! Vonlez-vous , ma dtère fille , en connoftre l'étendue ? Si un homme revenoit à la lumière quelques années après sa mort, Je doute qu'il fût revu avec Joie par ceax* là mêmes qui ont donné le plus de larmes à sa mémoire : tant on forme vite d'autres liaisous, tant on prend facilement d'autres habitudes, tant l'inconstance est naturelle à l'homme, tant notre vie est pep de chose , même dans le cœur de nos amis!

« Remerciez donc la bonté divine, ma dià« fille, qui vous ratire si vite de cette vallée de misère. Déjà le vêtement blanc et la couronoe éclatante des vierges se préparent pour vous sur les nuées ; déjà j'entends la Reine des anges qui vous crie : Venez , ma digne servante; venez , ma colombe ; venez vous asseoir sur un trûne de candeur, parmi toutes ces filles qui ont sacrifié leur beauté et leur jeunesse au senice de l'humanité, à l'éducation des enfants et aux chefs-d'œuvre de la pénitence. -Venez, rose mystique , vous reposer sur le sein de Jésus- Christ. Ce cercueil , lit nuptial que vous vous êtes choisi , ne sera point trompé ; et les embrassements de votre céleste époux ne finiront jamais! »

ATALA

« Gomme le dernier rayon du Jour abat les vents et répand le calme dans le ciel, ainsi la parole tranquille da vieillard apaisa les passions dans le sein de mon amante. Elle ne parut plus occupée que de ma douleur et des moyens de me faire supporter sa perte. Tantôt elle me disoit qu'elle mourroit heureuse si Je lui promettois de sécher mes pleurs ; tantôt elle me parloit de ma mère , de ma patrie ; elle cherchoit à me distraire de la douleur présente , en réveillant en moi une douleur passée. Elle m'exhortoit à la patience, à la vertu. « Tu ne seras pas toujours malheu-

• reux , disoit-elle : si le ciel t'éprouve aujour- «d'hui, c'est seulement pour te rendre plus « compatissant aux maux des autres. Le cœur, « 6 Chactas I est comme ces sortes d'arbres qui

• ne donnent leur baume pour les blessures des « hommes que lorsque le fer les a blessés eux- « mêmes. »

n Quand elle avoit ainsi parlé , elle se toumoit vers le missionnaire, cherchoit auprès de lui le soulagement qu'elle m'avoit fait éprouver; et^ tour à tour consolante et consolée , elle donnoit et recevoit la parole de vie sur la couche de la mort.

« Cependant l'ermite redoubloit de zèle. Ses vieux os s'étoient ranimés par l'ardeur de la charité , et toujours préparant des remèdes , rallumant le feu , rafraîchissant la couche , il faisoit d'admirables discours sur Dieu et sur le bonheur des Justes. Le flambeau de la religion à la main , il sembloit précéder Atala dans la tombe , pour lui en montrer les secrètes merveilles. L'humble grotte étoit remplie de la grandeur de ce trépas chrétien , et les esprits célestes étoient sans doute attentifs à cette scène où la religion luttoit seule contre l'amour, la Jeunesse et la mort.

«Elle triomphoit, cette religion divine, et l'on s'apercevoit de sa victoire à une sainte tristesse qui succédoit dans nos cœurs aux premiers transports des passions. Vers le milieu de la nuit, Atala sembla se ranimer pour répéter des prières que le religieux prononçoit au bord de sa couche. Peu de temps après , elle me tendit la main , et avec une voix qu'on entendoit à peine , elle me dit : « Fils d'Outalissi , te rappelles-tu cette pre- « mière nuit où tu me pris pour la Vierge des « dernières amours? Singulier présage de notre <i destinée 1 » Elle s'arrêta; puis elle reprit : « Quand Je songe que Je te quitte pour toujours , « mon cœur fait un tel effort pour revivre , que

aiATEAUBRIAAD. — TOME IV.

« Je me sens presque le pouvoir de me rendre « immortelle à force d'aimer. Mais, 6 mon Dieu, « que votre volonté soit faite I » Atala se tut pendant quelques instants ; elle ajouta : « 11 ne me « reste plus qu'à vous demander pardon des « maux que Je vous ai causés. Je vous ai beaucoup « tourmenté par mon orgueil et mes caprices. « Chactas , un peu de terre Jeté sur mon corps « va mettre tout un monde entre vous et moi , et « vous délivrer pour toujours du poids de mes

« infortunes.

— « Vous pardonner 1 » répondis-je noyé de larmes : « n'est-ce pas moi qui ai causé tous vos « malheurs? — Mon ami, >» dit-elle en m'interrompant, * vous m'avez rendue très-heureuse, . « et si J'étois à recommencer la vie. Je préfére- « rois encore le bonheur de vous avoir aimé quel- « ques instants dans un exil infortuné , à toute « une vie de repos dans ma patrie. »

« Ici , la voix d' Atala s'éteignit ; les ombres de la mort se répandirent autour de ses yeux et de sa bouche ; ses doigts errants cherchoient à toucher quelque chose; elle conversoit tout bas avec des esprits invisibles. Bientôt, faisant un effort, elle essaya, mais en vain , de détacher de son cou le petit crucifix , elle me pria de le dénouer moimême , et elle me dit :

«Quand Je te parlai pour la première fois, ta vis cette croix briller à la lueur du feu sur mon sein ; c'est le seul bien que possède Atala. Lopez , ton père et le mien , l'envoya à ma mère peu de Jours après ma naissance. Reçois donc de moi cet héritage , 6 mon frère ! conserve-le en mémoire de mes malheurs. Tu auras recours à ce Dieu des infortunés dans les chagrins de ta vie. Chactas , J'ai une dernière prière à te faire. Ami , notre union auroit été courte sur la terre, mais II est après cette vie ime plus longue vie. Qu'il serolt affreux d'être séparé de toi pour Jamais 1 Je ne fais que te devancer aujourd'hui , et Je te vais attendre dans l'empire céleste. Si tu m'as aimée , fais-toi instruire dans la religion chrétienne, qui préparera notre réunion. Elle fait sous tes yeux un grand miracle, cette religion , puisqu'elle me rend capable de te quitter sans mourir dans les angoisses du désespoir. Cependant, Chactas , Je ne veux de toi qu'une simple promesse , Je sais trop ce qu'il en coûte pour te demander un serment. Peut-être ce vœu te sépareroit-il de quelque femme plus heureuse que moi.... 0 ma mère

« « it

ATALA

« pardonne à ta fille. 0 Vierge I retenez votre « courroux. Je retombe dans mes foiblesses, et je « te dérobe, ô mon Dieu I des pensées qui ne de- « vroient être que pour toi. •

« Navré de douleur, je promis à Atala d'embrasser un jour la religion chrétienne. A ee spectacle, le solitaire se levant â*un air inspiré, et étendant les bras vers la voûte de la grotte : « Il « est temps, s'écria-t-ii, il est temps d'appeler « Dieu ici! »

« A peine a-t-il prononcé ces mots qu'une force surnaturelle me contraint de tomber à genoux, et m'incline la tête au pied du lit d'Atala. Le prêtre ouvre un lien secret où étoit renfermée une urne d'or, couverte d'un voile de soie ; il se prosterne, et adore profondément. La grotte parut soudain illuminée; on entendit dans les airs les paroles des anges et les frémissements des harpes célestes ; et , lorsque le solitaire tira le vase sacré de son tabernacle , je crus voir Dieu lui-même sortir du flanc de la montagne.

ft Le prêtre ouvrit le calice; il prit entre ses deux doigts une hostie blanche comme la neige, et s'approcha d'Atala en prononçant des mots mystérieux. Cette sainte avoit les yeux levés au ciel, en extase. Toutes ses douleurs parurent suspendues , toute sa vie se rassembla, sur sa bouche; ses lèvres s'entr'ouvrirent, et vinrent avec respect chercher le Dieu caché sous le pain mystique. Ensuite le divin vieillard trempe un peu de coton dans une huile consacrée ; il en frotte les tempes d'Atala, il regarde un moment la fille mourante, et tout à coup ces fortes paroles lui échappent : « Partez, âme chrétienne, allez re- « joindre votre Créateur I » Relevant alors ma tête abattue , je m'écriai en regardant le vase où étoit l'huile sainte : « Mon père, ce remède rendra-t-il « la vie à Atala? — Oui, mon fils, «dit le vieillard en tombant dans mes bras , « la vie éternelle I » Atala venoit d'expirer. »

Dans cet endroit, pour la seconde fois depuis le commencement de son récit, Chactas fut obligé de s'interrompre. Ses pleurs l'inondoient, et sa voix ne laissoit échapper que des mots entrecoupés. Le sachem aveugle ouvrit son sein ; il en tira le crucifix d'Atala. « Le voilà, s'écria-t-il , « ce gage de l'adversité! 0]^ené, ô mon fils! tu « le vois ; et moi, je ne le vois plus ! Dis-moi, après « tant d'années, l'or n'en est-il point altéré? n'y K vois-tu point la trace de mes larmes? Pourrois-tu • « reconnoitre l'endroit qu'une sainte a touché de

ses lèvres? Comment Chactas n'est-il point encorcchrétien? Quelles frivoles raisons de politique et de patrie l'ont jusqu'à présent retenu dans les erreurs de ses pères? Non , je ne veox pas tarder plus longtemps. La terre me crie : Quand donc descendras-tu dans la tombe, et qu'attends-tu pour embrasser une religion divine?... 0 terre 1 vous ne m'attendrez pas longtemps : aussitôt qu'un prêtre aura rajeuni dans l'onde cette tète blanchie par les chagrios', j'espère me réunir à Atala.... Mais achevons ce qui me reste à conter de mon histoire.

LES FDIfiHAiLLBS.

« Je n'entreprendrai point, 6 René ! de te peindre aii^ourd'hui le désespoir qui saisit mon âme lorsque Atala eut rendu le dernier soupir. Il ûiudroit avoir plus de chaleur qu'il ne m'en reste; il faudrait que mes yeux fermés se pussent roavrir au soleil pour lui denumder compte des pleurs qu'ils versèrent à sa lumière. Oui , cette lune qui brille à présent sur nos têtes se lassera d'éclairer les solitudes du Kentucky ; oui , le fleuve qui porte maintenant nos piro^essu^ndra le cours de ses eaux avant que mes larmes cessent de couler pour Atala I Pendant deux jours entiers , je fus insensible aux discours de l'ermite. En essayant de calmer mes peines, cet excellent homme ne se servoit point des vaines raisons de la terre ; il se contentoit de me dire : « Mon fils, ff c'est la volonté de Dieu ; » et il me pressoit dans ses bras. Je n'aurois jamais cru qu'il y eût tant de consolations dans ce peu de mots da chrétien résigné , si je ne l'avois éprouvé moi-même.

« La tendresse , l'onction , l'inaltérable patienee du vieux serviteur de Dieu , vainquirent enûn l'obstination de ma douleur. J'eus honte' des larmes que je lui faisois répandre. « Mon père, loi ndis^je, c'en est trop : que les passions d'un «jeune homme ne troublent plus la paix de les «jours. Laisse-moi emporter les restes de mon « épouse; je tes ensevelirai dans quelque coin da « désert, et si je suis encore condamné à la vie, «je tâcherai de me rendre digne de ces noces « éternelles qui m'ont été promises par Atala. •

A ce retour inespéré de courage ^ le bon père tressaillit de joie ; il s'écria : « 0 sang de Jésos- « Christ, sang de mon divin Maître, je recon- «^ nois là tes mérites I Tu sauveras sans doute ce «jeune homme. Mon Dieu , achève ton ouvrage; « rends la^paix à cette âme troublée , et ne lui

ATALA

« laisse de ses malheurs que d^humbles et utiles

«souveoirs! »

« Le Juste refusa de m^abandonner le corps de la llile de Lopez , mais il me proposa de fiiire venir ses néophytes, et de l'enterrer avec toute la pompe chrétienne; je m'y refusai à mon tour. m Les malheurs et les vertus d*Atala, jui dis-je, « ont été mconnus des hommes; que sa tombe, «creusée furtivement par nos mains, partage « cette obscurité. » Nous convînmes que nous partirions ie lendemain, au lever du soleil, pour enterrer Atala sous Tarche du pont naturel, à rentrée des bocages de la mort. Il fut aussi résolu que nous passerions la nuit en prière auprès du corps de cette sainte.

« Vers le soir, nous transportâmes ses précieux restes à une ouverture de la gi*otte qui donnoit vers le nord. L'ermite les avoit roulés dans une pièce de lin d'Europe, filé par sa mère : c*étoit le seul bien qui lui restât de sa patrie , et depuis longtemps il le destinoit à son propre tombeau. Atala étoit couchée sur un gazon de sensitives des montagnes ; ses pieds , sa tète , ses épaules et une partie de son sein étoient découverts. On voyoit dans ses cheveux une fleur de magnolia fanée... celle-là même que j'avois déposée sur le lit de la vierge, pour la rendre féconde. Ses lèvres, comme un bouton de rose cueilli depuis deux matins , sembloient languir et sourire. Dans ses joues d*une blancheur éclatante, on distinguoit quelques veines bleues. Ses beaux yeux étoient fermés, ses pieds modestes étoient jc^nts, et ses mains d'albâtre pressoient sur son cœur un crucifix d'ébèue; le scapulaire de ses vœux étoit passé à son cou. Elle paroissoit enchantée par l'ange de la mélancolie , et par le double sommeil de Tinnocence et de la tombe : je n'ai rien vu de plus céleste. Quiconque eût ignoré que cette jeune fllle avoit joui de la lumière auroit pu la prendre pour la statue de la Virginité endormie.

« Le religieux ne cessa de prier toute la nuit. J'étois assis en silence au chevet du lit funèbre de mon Atala. Que de fois , durant son sommeil , j'avois supporté sur mes genoux cette tête charmante ! Que de fois je m*étois penché sur elle pour entendre et pour respirer son souffle I Mais à présent aucun bruit ne sortoit de ce sein immobile, et c'étoit en vain que j'attendois le /éveil de la beauté 1

« La lune prêta son pâle flambeau à cette veil-

lée funèbre. Elle se leva au milieu de la nuit , comme une blanche vestale qui vient pleurer sur le cercueil d'une compagne. Bientôt elle répandit dans les bois ce grand secret de mélancolie, qu'elle aime à raconter aux vieux chênes et aux rivages antiques des mers. De temps en temps, le religieux plongeoit un rameau fleuri dans une eau consacrée; puis, secouant la branche bu- ' mjfle, il parfumoit la nuit des baumes du ciel. Parfois il répétoit sur un air antique quelques vers d'un vieux poète nommé Job; il disoit :

« J'ai passé comme une fleur ; j'ai séché comme « l'herbe des champs.

« Pourquoi la lumière a-t-elle été donnée à un « misérable, et la vie à ceux qui sont dans l'a- « mertume du cœur?

n Ainsi chantoit Tancieu des hommes. Sa voix grave et un peu cadlhcée alloit roulant dans le silence des déserts. Le nom de Dieu et du tom* beau sortoit de tous les échos , de tous les torrents , de toutes les forêts. Les roucoulemeots de la colombe de Virginie, la chute d'un torrent dans la montagne, les tintements de la cloche qui appeloit les voyageurs, se mêloient àces chants funèbres, et l'on croyoit entendre dans les bocages de la mort le chœur lointain des décédés , qui répondoit à la voix du solitaire.

« Cependant une barre d'or se forma dans Torient Les éperviers crioient sur les rochers, et les martres rentroient dans le creux des ormes : c'étoit le signal du convoi d' Atala. Je chargeai le corps sur mes épaules; l'ermite marchoit devant moi , une bêche à la main. Nous commençâmes à descendre de rochers en rochers ; la vieillesse et la mort ralentissoient également nos pas. A la vue du chien qui nous avoit trouvés dans la forêt , et qui maintenant , bondissant de joie , nous traçoit une autre route, je me mis à fondre en larmes. Souvent, la longue chevelure d' Atala, jouet des brises matinales , étendoit son voile d'or sur mes yeux; souvent, pliant sous le fardeau, j'étois obligé de le déposer sur la mousse^ et de m'asseoir auprès, pour reprendre des forces. Enfin , nou9 arrivâmes au lieu marqué par ma douleur; nous descendîmes sous l'arche du pont. 0 mon filsl il eût fallu voir un jeune sauvage et un vieil ermite à genoux l'un vis-à-vis de l'autre dans un désert, creusant avec leurs mains untomlieau pour une pauvre fille dont le corps étoit étendu

ATAUL

près de là , dans la ravine desséchée d*aii torrent.

« Quand notre ouvrage fut achevé , nous transportâmes la beauté dans son lit d'argile. Hélas ! J*avois espéré de préparer une autre cl^lN^e pour elle ! Prenant alors un peu de poussière dafl^-gia main, et gardant un silence effroyable, J'attachai pour la dernière fois mes yeux sur le visage d'Atala. Ensuite je répandis la terre du sommeil sur un front de dix-huit printemps; je vis graduellement disparoftre les traits de ma sœur, et ses grâces se cacher sous le rideau de l'éternité ; son sein surmonta quelque temps le sol noirci, comme un lis blanc s'élève du milieu d'une sombre argile : « Lopez, m'écriai-je alors, vois ton Qhs « inhumer ta fille I » etj'achevai de couvrir Atala de la terre du sommeil.

« Nous retournâmes à la grotte , et je fis part au missionnaire du projet que j'avols formé de me fixer près de lui. Le saint, qui connoissoit merveilleusement le cœur de l'homme , découvrit ma pensée et la ruse de ma douleur. Il me dit : « Ghactas, filsd'Outalissi, tandis qu'Atala a vécu, « je vous ai sollicité moi-même de demeurer au- * près de moi ; mais à présent votre sort est tt changé, vous vous devez à votre patrie. Croyez «moi, mon fils, les douleurs ne sont point « éternelles; il faut tôt ou tard qu'elles finissent, « parce que le cœur de l'homme est fini; c'est « une de nos grandes misères : nous ne sommes « pas même capables d'être longtemps malheu- « reux. Retournez au Meschacebé : allez conso- « 1er votre mère , qui vous pleure tous les jours , « et qui a besoin de votre appui. Faites-vous ins- « truire dans la religion de votre Atala, lorsque « vous en trouverez l'occasion , et souvenez-vous « que vous lui avez promis d'être vertueux et « chrétien^ Moi , je veillerai ici sur son tombeau. « Partez, mon fils. Dieu, l'âme de votre sœur et « le cœur de votre vieil ami vous suivront. »

« Telles furent les paroles de l'homme du rocher ; son autorité étoit trop grande , sa sagesse , trop profonde , pour ne lui obéir pas. Dès le lendemain, je quittai mon vénérable hôte, qui , me pressant sur son cœur, me donna ses derniers conseils , sa dernière bénédiction et ses dernières larmes. Je passai au tombeau ; je fus surpris d'y trouver une petite croix qui se montroit au dessus de la mort, comme on aperçoit encore le mât d'un vaisseau qui a fait naufirage. Je jugeai que lè solitaire étoit venu prier au tombeau pendant

la nuit; cette marque d'amitié et de religloD fit couler mes pleurs en abondance. Je fus tenté de rouvrir la fosse, et de voir encore une fols ma bien-almée; une crainte religieuse me retint Je m'assis sur la terre fraîchement remuée. Un coude appuyé sur mes genoux , et la tête soutenue dans ma main , je demeurai enseveli dans la plus amère rêverie. 0 René ! c*est là que je fis pour la première fols des réflexions sérieuses sur la vanité de nos jours , et la plus grande vanité de nos projets ! £h ! mon enfant , qui ne les a point faites, ces réflexions? Je ne suis plus qu'un vieux cerf blanchi par les hivers ; mes ans le disputent à ceux de la corneille : hé bien ! malgré tant de jours accumulés sur ma tête , malgré une si longue expérience de la vie, je n'ai point encore rencontré d'homme qui n'eût été trompé dans ses rêves de félicité , point de cœur qui n'entretint une plaie cachée. Le cœur le plus serein en apparence ressemble au puits naturel de la savane Alachua : la surface en paroft calme et pare; mais , quand vous regardez au fond du bassin, vous apercevez un large crocodile , que le puits nourritdans ses eaux.

« Ayant ainsi vu le soleil se lever et se coucher sur ce lieu de douleur, le lendemain ,.an premier cri de la cigogne, je me préparai à quitter la sépulture sacrée. J'en partis comme de la borne d'où je voulois m'élancer dans la carrière de la vertu. Trois fois j'évoquai l'âme d' Atala; trois fois le génie du désert répondit â mes cris sous l'arche funèbre. Je saluai ensuite l'orient, et je découvris au loin , dans les sentiers de la montagne, ^e^ mite qui se rendoit à la cabane de quelque infortuné. Tombant à genoux, et einbrassant étroitement la fosse , je m*écriai : « Dors en paix dans « cette terre étrangère, fille trop malbeareuse! « Pour prix de ton amour, de ton exU et de ta « mort , tu vas être abandonnée, même de Ghae-* « tas I » Alors, versant des flots de larmes, je me séparai de la fille de Lopez; alors je m'arrachai de ces lieux , laissant au pied du monument de la nature un monument plus auguste: l'humble tombeau de la vertu. »

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