LE RÉCIT
LES CHASSEUBS*
« C'est une singulière destinée, mon cher fils, que celle qui nous réunit. Je vois en toi l'homme civilisé qui s*est fait sauvage; tu vois en mol l'homme sauvage que le Grand-Esprit (j*ignore pour quel dessein) a voulu civiliser. Entrés l'un et lautre dans la carrière de la vie par les deux bouts opposés , tu es venu te reposer à ma place , et j*ai été m'asseoir à la tienne : ainsi nous avons dû avoir des objets une vue totalement différente. Qui, de toi ou de moi, a le plus gagné ou le plus perdu à ce changement de position? C'est ce que savent les génies, dont le moins savant a plus de sagesse que tous les hommes ensemble.
« A la prochaine lune des fleurs ', il y aura sept fois dix neiges, et trois neiges de plus^, que ma mère me mit au monde sur le«l)ord du Meschacebé. Les Espagnols s'étoient depuis peu établis dons la baie de Pensacola ; mais aucun blanc n'habitoit encore la Louisiane. Je comptois à peine
' Vieillards ou oouseilkrs.
' Mois de mai.
<* Mdge pour année; 73 ans.
dix-sept diutesde feuilles lorsque Je nuudiai airee mon père, le guerrier Outalissi, oontre ks Mqscogulges, nation puissante des Florides. Noos nous Joignîmes aux Espagnob , nos alliés, et le combat se donna sur une des branches de lalfa»bile, Areskoui' et les manitous ne noos forent pas favorables. Les ennemis triomphèrent; moii père perdit la vie; Je fus blessé deux fois en k défendant. Oh ! que ne descendis-Je alors dans le pays des âmes' ! J'aurols évité les malheors qui m'attendoient sur la terre. Les eq[»ritsen ordonnèrent autrement : Je fus entraîné par ks f oyards à Saint Augustin.
« Dans cette ville, nouvellement bAtk par ks Espagnols , Je courois le risque d'être ènkvé pour les mines de Mexico , lorsqu'on vieux Castillaa nommé Lopezy touché de ma Jeunesse et de ma simplicité, m'ofitrit un asile et me présenta à ooe sœur avec laquelle il vivoit sans époose.
« Tous les deux prirent pour moi ks sentiments les plus tendres. On m'éleva avec beaucoup de soin; on me donna toutes sortes de maîtres. Mais après avoir passé trente lunes à Salnt-Aagustin, Je fus saisi du d^ût de la vie desdté& Je dépérissois à vue d'oeil : tantôt Je demeurois immobile pendant des heures à contempkr b cime des lointames forêts ; tantôt on me trouvoit > assis au bord d'un fleuve , que je regardob tristement couler. Je me peignois les bois à traveis lesquels cette onde avoit passé, et mon âme étoit tout entière à la solitude.
« Ne pouvant plus résister à Tenvie de retourner au désert, un matin Je me présentai à Lopez, vêtu de mes habits de Sauvage, tenant d'une main mon arc et mes flèches, et de Tautre mes vêtements européens. Je les remis à mon généreux protecteur, aux pieds duipiel Je tombai ea versant des torrents de larmes. Je me donnai des noms odieux ; Je m'accusai d'Ingratitude : - Ma6 « enfin, lui dis-Je, ô mon père! tu le vois toi- « même : Je meurs si Je ne reprends la vie de « rindien. »
Lopez, frappé d'étonnement, voulut me détourner de mon dessein. Il me représenta lesdangers queJ*allois courir, en m'exposant à toœtxt de nouveau entre les mains des Muso^lges. Mais voyant que J'étois résoin à tout eotre prendre, fondant en pleurs, et me serrant dans ses
bras : « Va, s'écria-t-il , enfant de la nature! re-
< Dieu de la guerre* ' Les enfers.
ATALA-
esr
« prends cette indépendance de rhomme que Lom pez ne te veut point ravir. Si j'étois plus Jenne « moi- même, je t'accompagnerois au désert (où « J*ai aussi de doux souvenirs !),etJeteremettroi8 « dans ies bras de ta mère. Quand tu seras dans « tes forêts, songe quelquefois à ce vieil Espa- « gnol qui te donna rhoSpitaiité, et rappelle-toi, « pour te porter à Tamour de tes semblables, que « la première expérience que tu as faite du cœur « humain a été toute en sa faveur. » Lopez finit par une prière au Dieu des chrétiens, dont j'avois refusé d'embrasser le culte , et nous nous quittâmes avec des sanglots.
« Je ne tardai pas à être puni de mon ingratitude. Mon inexpérience m'égara dans les bois, et Je fus pris par un parti de Muscogulges et de Siminoles, comme Lopez me l'avoit prédit.' Je fus reconnu pour Natchcz à mon vêtement et aux plumes qui ornoient ma tête. On m'enchaîna, mais légèrement, à cause de ma Jeunesse. Simaghan, le chef delà troupe, voulut savoir mon nom; je répondis : r Je m'appelle Chactas, fils « d*Ootalissl, fils de Miscou, qui ont enlevé plus <t de cent chevelures aux héros Muscogulges. » SImaghan me dit : « Chactas, fils d'Outalissi, fils « de Miscou, réjouis-toi ; tu seras brûlé au grand « village. « Je repartis : r Voilà qui va bien ; » et j'entonnai ma chanson de mort.
« Tout prisonnier que j'étois, je ne pouvois, durant les premiers jours, m'empêcher d'admirer mes ennemis. Le Muscogulge , et surtout son allié, le Siminole, respire la gaieté, l'amour, le contentement. Sa démarche est légère , son abord ouveit et serein. Il parle i)eaucoup et avec volubilité ; son langage est harmonieux et facile. Lâge même ne peut ravir aux sachems cette simplicité joyeuse : comme les vieux oiseaux de nos bois, ils .mêlent encore leurs vieilles chansons aux airs nouveaux de leur jeune postérité.
« Les femmes qui a^mpagnoient la troupe témoignoient pour ma jeunesse une pitié tendre et une curiosité aimable. Elles me questionnoient sur ma mère, sur les premiers jours de ma vie; elles vouloient savoir si Ton snspendoit mon berceau de mousse aux branchés fleuries des érables , si les brises m'y balançoient auprès du nid âéi petits oiseaux. G'étoit ensuite mille autres questions sur l'état de mon cœur : elles me de- -mandoient si j'avois vu une biche blanche dans mes songes, et si les arbres de la vallée secrète m'avoient conseillé d'aimer. Je répondois avec
naïveté aux mères, aux filles et aux épouses des hommes. Je leur disois : « Vous êtes les grâces « du jour, et la nuit vous aime comme la rosée. « L*homme sort de votre sein pour se suspendre « à votre mamelle et à votre bouche ; vous savez « des paroles magiques qui endorment toutes les « douleurs. Voilà ce que m'a dit celle qui m'a « mis au monde , et qui ne me reverra plus ! Elle t m'a dit encore que ies vierges étoientdes fleurs « mystérieuses , qu'on trouve dans les lieux soli- «' taires. »
« Ces louanges faisoient beaucoopde plaisir aux femmes; elles me combloient de toute sorte de dons; elles m'apportoient de la crème de noix, du sucre d'érable, de la sagamité', des jambons d'ours , des peaux de castor , des coquillages pour me parer, et desmousses pour ma couche* Elles chantoient, elles rioient avec moi , et puis elles se prenoient à verser des larmes en songeant que je serois brûlé.
«« Une nuit que les Muscogulges avoieot placé leur camp sur le bord d'une forêt, j'étoîs assis àM^rèsdufeude la giierye, avec le chasseur corn* mis à ma garde. Tout à coup j'entendis le murmure d'un vêtement sur l'herbe , et une .femme à demi voilée vint s'asseoir à mes eûtes. Des pleurs rouloient sous sa paupière ; a la lueur du feu , un petit crucifix d'or brilloit sur son sein. Elle étoit régulièrement belle; Ton remarquoit sur son visage je ne sais quoi de vertueux et de passionné, dont l'attrait étoit irrésistible. Elle joignoit à cela des grâces plus tendres; une extrême sensibilité, unie à une mélancolie profonde , respiroit dans ses regards ; son sourire étoit céleste.
« Je crus que c'étoit la Vierge des dernières amoursy cette vierge qu'on envoie au prisonnier de guerre pour enchanter sa tombe. Dans cette persuasion, je lui dis en balbutiant, et avec un trou* ble qui pourtant ne venoit pas de la crainte du bûcher n : Vierge, vous êtes digne des premières « amours, et vous n'êtes pas faite pour les derniè- « res. Les mouvements d'un cœur qui va bientût « cesser de battre répondrolent mal aux mouve- « ments du vôtre. Comment mêler la mort et la » vie? Vous me feriez trop re^tter le jour. Qu'un « autre soit plus heureux que moi, etque de longs « embrassements unissent la liane et le chêne ! •
« La jeune fille me dit alors : « Je nesuis point « la Vierge des dernières atmrnrs. Es-tu chré* « tien 7 » Je répondis que je n'avois point trahi les
I < Sorte de pftte de mab.
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AtÀLA.
génlM de fliftt éabane. A œê mots , rindtenne lit «Il rnooTement involontaire. Elle me dit : « Je « te plaint de n*étre qu*ïin méchant Idolâtre. Ma « mèrem*a faite chrétienne ; Je me nomme Atoia^ « ftlle de SImaghan anx braceletB d*or , et chef « des gnerriers de cette troupe. Noos nous ren- « dons à Apalachaclaoù tu seras brAlé. «En prononçant ces mots , Atala se lève et s'éloigne. »
Ici Chactas Ait contraint d'interrompre son rédt. Les soovenirs se pressèrent en foale dans son âme ; ses yeux éteints inondèrent de larmes ses Jones flétries : telles deux sources cachées dans ht profonde nuit de la terre se décèlent par les eaux qu'elles laissent illtrer entre les rochers.
• 0 mon Als, reprit-il enAn, tu vols que Chactas est hien peu sage , malgré sa renommée de sa* gesse! Hélas t mon cher enfant^ les hommes ne 'peuvent déjà plus voir, qu'ils peuvent encore pleurer! Plusieurs Jours s'écoulèrent, la fliie du sachem revenoit chaque soir me parler. Le sommeil a voit M de mes yeux, et Atala étolt dans mon eœur comme le souvenir de la couche de mes pères.
« Le dix^septième Jour de marche, vers le temps où l'éphémère sort des eaux , nous entrâmes sur la grande savane Alachua. Elle est environnée de coteaux qui, fuyant les uns derrière les autres, portent, en s'élevant jusqu'aux nues, des forêts étagées de copalmes, de citronniers, de magnolias et de chènes-verts. Le chef poussa le cri d'arrivée , et la troupe campa au pied des collines. On me relégua à quelque distance, au bord d'un de cespmis natureb^ si fameux dans les Florides. J'étois attaché au pied d'un aii>re ; un guerrier veilloit impatiemment auprès de moi. l'avois à peine passé quelques instants dans ce lieu , qu'Atala parut sous les liquidambars de la fontaine. « Chasseur, dit-elle au héros museogulge, t si tu veux poursuivre le dievreull , je garderai « le prisonnier. » Le guerrier bondit de jmeà cette parole de la fille du chef; il s'élance du sommet de la colline et allonge ses pas dans la plaine.
« Étrange contradiction du cœur de l'homme ! Moi qui avois tant désiré de dire les choses du mystère à celle que j'aimois déjàcomme le soleil , maintenant interdit et confus, Je crois que J*eu8se préféré d'être jeté aux crocodiles de la fontaine , à me trou%'er seul ainsi avec Atala. La fille du désert étolt aussi troublée que son prisonnier; nous gardions un profond silence; les génies de l'amour avoient dérobé nos paroles. Enfin Atala,
fhisant un effort , dit ced ! « Guerrier , voos êtes « retenu folblement; vous pouves aisément vois « échapper. » A ces mots, la hardiesse revintsur ma langue ; je répondis : « Folbleraent retenu , â « femme ... ! « Je ne sus comment achever. Atala hésitaquelques moments ; puis die dit : • Sauvez- « vous. » Et elle me détacha du tronc de l'arbre. Je saisis la corde; je la remis dans la main et la fille étrangère, en forçant ses beaux doigts à se krmet sur ma dialoe. « Beprenez-ia ! rcprenei- « la! » m'éeriaHe. — « Vous êtes un insensé, » At Atala d'une voix émue. « Malheureux ! ne « pas que ta seras brûlé? Que prétends-tu? % <« ges-tu bien que je suis la fille d'un redovtable «sachem? — Il fut un temps, répHqvi-Je « avec des larmes, que j'étois aussi porté dans n une peau de castor aux épaules d'une mère. « Mon père avait aussi une bdie hutte, et sa <t chevreuils buvoient les eaux de mille torrents; « mais J'erre maintenant sans patrie. Quand je « ne serai plus , aucmi ami ne mettra un pca « d'herbe sur mon corps pour le garantir des « mouches. Le corps d'un étranger malheureux « n'intéresse personne. «
« Ces mots attendrirent Atala. Ses tannes tom« bèrent dans la fontaine. « Ah ! repris-je avec vl> « vacité, si votre cœur parloit comme le mini " Le désert n'est-il pas libre ? Les forêts n'ont-dles « point de replis où nous cadier? Faut* il donc, « pour être lieureux , tant de choses aux eateti « des cabanes ? 0 fille plus bdIe que le prankr « songe de l'époux I 6 ma bien-aimée ! ose suivre « mes pas. « Tdies furent mes paroles. Atala bn répondit d'une voix tendre : « Mon jeune ami, « vous avez appris le langage des blancs ;li est aisé «de tromper une Indienne. — Quoi! m'écriai- « je , vous m'appelez votre jeune ami 1 Ah I si an « pauvre esclave... — Hé bteni » dic-dle en se penchant sur moi, « un pauvre esclave.... • Je repris avec ardeur : « Qu*un baiser l'assure de ta «foi ! » Atala écouta ma prière. Gomme un faon semble pendre aux fleurs de lianes roses, qu1l saisit de sa langue délicate dans l'escarpeaNat de la montagne , ainsi je restai suspendu aux lèvres de ma Uen-aimée.
« Hélas I mon cher fils, la douleur touche de près au plaisir ! Qui eût pu croire que le moment où Atala me donnoit le premier gagede son uaoar seroit cdui-l& même ou elle détruirait mescspé* rances? Cheveux blandiis du vieux Chactas, qad Alt votre ètonnement lorsque la fille du
ATALA
ei9
|îroMn^ ten paroles 1 « Beau prfsoDnIer J'ai folle- « ment cédé & ton dMr ; mais où nous eonduira « cette passion 7 Ma religion me sépare de toi pour
« toujours 0 ma mère! qo^as-tu fait?... »
Atala se tnt tout à coup, et retint Je ne sus quel fotalseciet près d*écliapper à ses lèvres. Ses paroles me plongèrent dans le désespoir. « Hé bien I « m*écriai-je , je serai aussi cruel que vous ; Je ne • fuirai point. Vous me verrez dans le cadre de « fira ; TOUS entendrez les gémissements de ma « cbair, et vous serez pleine de Joie. » Atala saisit mes mains entre les deux siennes. « Pauvre jeune « idolâtre, s'écria-t-elle, tu me ftiis réellement « pitié I Tu veux donc que Je pleure tout mon « cœur? Quel dommage que je ne puisse f^ir avec ^ toi ! Malheureux a été le ventre de ta mère', 6 « Atala ! Que ne te Jettes-tu au crocodile de la «rontalnel »
« Dans ce moment même, les crocodiles, aux approches du coucher du soleil , oommençoient à faire entendre leurs rugissements. Atala me dit : « Quittons ces lieux. » J'entraînai la fille de Simaghan an pied des coteaux qui formirfent des golfes de verdure, en avançant leurs promontoires dans la savane. Tout étolt calme et superbe au désert. La cigogne criolt sur son nid ; les bols retentissoient du chant monotone des cailles, du sifilei^ent des perruches, do mugissement des bisons et du hennissement des cavales sipinoies.
« Nptre promenade fat presque muette. Je mardioisàcôtéd' Atala ;elletenoitle IxHitde la corde, que Je i*avois forcée de reprendre. Quelquefois nous versions des pleurs, quelquefois nous essayions de sourire. Un regard, tantôt levé vers le del , tantôt attaché à la terre, une oreille attentive au diant de Tolseau , un geste vers le soleil couchant, une main tendrement serrée , un sein toor à tour palpitant, tour à tour tranquille, les norosde Ghactasetd'Ataladoucementrépétés par intervalle.... 0 première promenade de l'amour, il faut que votre souvenir soit lyien puissant, puisqu'après tant d*années d'infortune vous remuez encore te cœur du vieux Chactas I
« Qu'ils sont incompréhensibles, les moitels agités par des passions! Je veuois d'abandonné le généreux Lopez , je venois de m'exposer à tous les dangers pour être libre ; dans un instant le regard d'une femme avoit changé mes goûts, mes résolutions, mes pensées! Oubliant mon pays, ma mère, ma cabane, et la mort affreuse qui m*attendoit, J^étols devenu indifférent à tout ce qui
n*étolt pas AtalA. Sans fbrce pour m'élever & la raison de Thomme, fétois retombé tout à coup dans une espèce d'enfance ; et , loin de pouvoir rien faire pour me soustraire aux maux qui m'attendolent , J'aurois eu presque besoin qu'on s'occupât de mon sommeil et de ma nourriture.
^ Ce fut donc vainement qu*après nos courses dans la savane Atala , se jetant à mes genoux, m'invita de nouveau à la quitter. Je lui protestai que Je retonmerois seul au camp, si elle refusoit de me rattacher au pied de mon arbre. Elle flit obligée de me satisfaire, espérant me convaincre une autre fois.
« Le lendemain de cette journée, qui décida du destin de ma vie, on s'arrêta dans une vallée, non loin de Cuscowilla, capitale des Siminolcs. Ces Indiens, unis aux Muscogulges, forment avec eux la confédération des Greeks. La fille du pays des palmiers vint me trouver au milieu delà nuit Elle me conduisit dans une grande fbrét de pins, et renouvela ses prières pour m'engager à la fuite. Sans loi répondre , je pris samain dans ma main , et je forçai cette biche altérée d'errer avec moi dans la forêt. La nuit étoit délicieuse. Le génie des airs secouoit sa chevelure Meoe, embaumée de la senteur des pins, et l'on respiroit la foible odeur d'ambre qu'exhaloient les crocodiles couchés sous les tamarins des fleuves. La lune brilioit au milieu d'un azur sans tache, et sa lumière gris de perle descendoit sur la cime indéterminée des forêts. Aucun bruit ne se faisoit entendre, hors Je ne sais qudie harmonie lointaine qui ré* gnoit dans la profondeur des bois : on eAt dit que l'âme de la solitude soupiroit dans toute l'étendue du désert
« Nous aperçâmes à travers les arbres un Jeune homme, qui, tenant à la main un flambeau, ressembloit au génie du printemps parcourant les forêts pour ranimer la nature. C'étoit un amant qui allolt s'instruire de son sort à la cabane de sa maltresse.
'i Si la vierge éteint le flambeau , elle accepte les vœux oflerts ; si elle se >oiie sans l'éteindre, elle rejette un époux.
• Le guerrier, en se glissant dans les ombres^ chantott à demi-voix ces paroles :
« Je devancerai les pas du Jour sur le sommet « des montagnes pour chercher ma colond)e soli- « taire parmi les chênes de la forêt.
« J'ai attaché à son cou un collier de porcelai*
ATALA
nés' ; on y voit trois grains rouges pour mon amoar, trois violets pour mes craintes , trois biens ponr mes espérances.
« Mila a les yeux d*nne hermine et la chevelure légère d*un champ de riz ; sa bouche est un coquillage rose garni de perles; ses deux seins sont comme deux petits chevreaux sans tache , nés au même jojir, d'une seule mère.
« Poisse Mila éteindre ce flambeau! Poisse sa bouche verser sur lui une ombre voluptueuse I Je fertiliserai son sein. Uespoir de la patrie pendra à sa mamelle féconde , et Je fumerai mon calumet de paix sur le berceau de mon fils.
« Ah ! laissez-moi devancer les pas du jour surle sommet des montagnes pour chercher ma colombe solitaire parmi les chênes de la forêt I ^
« Ainsi chantoit ce Jeune homme , dont les accents portèrent le trouble josqu*au fond de mon âme, et firent changer de visage à Atala. Nos mains unies frémirent Tune dans Vautre. Mais nous fûmes distraits de cette scène par une scène non moins dangereuse pour nous.
« Nous passâmes auprès du tombeau d'un enfant, qui servoit de limites à deux nations. On Tavoit placé au bord du chemin , selon Tusage , afin que les jeunes femmes , en allant à la fontaine, pussent attirer dans leur sein Tâme de rinnocente créature , et la rendre à la patrie. On y voyoit dans ce moment des épouses nouvelles qui , désirant les douceurs de la maternité , cherchoient, en entr*ouvrant leurs lèvres, à recueillir l'âme du petit enfant , qu'elles croyoient voir errer sur tes fleurs. La véritable mère vint ensuite déposer une gerbe de mats et des fleurs de lis blanc sur le tombeau. Elle arrosa la terre de son lait, s'assit sur le gazon humide, et parla k son en&nt d'une voix attendrie :
« Pourquoi te pleuré-Je dans ton berceau de terre , ô mon nouveau-né ! Quand le petit oiseau devient grand , il faut qu'il cherche sa nourriture , et il trouve dans le désert bien des graines amères. Du moins tu as ignoré les pleurs; du moins ton cœur n'a point été exposé au souffle dévorant des hommes. Le bouton qui sèche dans son enveloppe passe avec tous ses parfums, comme toi, 6 mon filsl avec toute ton innocence. Heureux ceux qui meurent au berceau ; ils n'ont connu que les baisers et les souris d'une mère 1 »
' SoHedeooqaillage.
« Déjà subjugués par notre propre eœar, nous fûmes accablés par ces images d'amour et de nnternité , qui sembloient nous poursuivre dans œs solitudes enchantées. J'emportai Atala dans mes bras au fond de la forêt, et je loi dis des dunes qu'aujourd'hui je chercherois en vain snr mes lèvres. Le vent du midi , mon cher fils, perd sa chaleur en passant sur des montagnes de glace. Les souvenirs de l'amour dans le cœur d'un vîelUard sont comme les feux du jour réfléchis par Forfae paisible de la lune , lorsque le soleil est couché et que le silence plane sur la hutte des Sauvages.
« Qui pouvoit sauver Atala? qui pouvoit l'empêcher de succomber à la nature? Rien qu'un miracle , sans doute ; et ce miracle liit bit! La fille de Simaghan eut recours au Dieu des dirétiens ; elle se précipita sur la terre , et pronoua une fervente oraison , adressée à sa mère et à la Reinedes vieiges. Cestdeoemoment,6Reiié,qiie j'ai conçu une merveilleuse idée de cette religioD qui , dans les forêts, au milieu de tontes les privations de la vie , peut remplir de miile donsks infortunés; de cette religion qui, opposant sa puissance au torrent des passions, suffit seule pour les vaincre, lorsque tout les favorise, et le secret des bois, et l^absence des hommes , et li fidélité des ombres. Ah ! qu'elle me parut difine la simple Sauvage, l'ignorante Atala, qui, à genoux devant un vieux pin tombé, comme an pied d*un autel , off roit à son Dieu des vœux pour un amant idolâtre 1 Ses yeux levés vers Tastre de la nuit , ses Joues brillantes des pleurs de la religion et de i'amour, étoient d'une l>eauté immortelle. Plusieurs -fois il me sembla qu'elle alloit prendre son vol vers les deux ; plusieurs fois je crus voir descendre sur les rayons de la lune et entendre dans les Iminches des arbres ces génies que le Dieu des chrétiens envoie aux ermites des rochers , lorsqu'il se dispose à les rappeler à lol^ J'en fus affligé , car je craignis qu' Atala n*eât qoe peu de temps à passer sur la terre*
« Cependant elle versa tant de larmes, elle se montra si malheureuse , que j'allois peut-être consentir à m'éloîgner, lorsque le cri de mort retentit dans la forêt. Quatre hommes armés se préd* pitent sur moi : nous avions été découverts; le chef de guerre avoit donné l'ordre de nous poorsuivre.
R Atala , qui ressembloit à une reine pour l'orgueil de la démarche, dédaigna de parier à ees
ATALA
guerriers. Elle leur lança an regard superbe , et se rendit auprès de Simaghan.
« Elle ne put rien obtenir. On redoubla mes gardes , on multiplia mes cbatues , on écarta mon amante. Cinq nuits s*écoulent, et nous apercevons Apalachucla, situé au bord de la rivière Chata-Uche. Aussitôt on me couronne de fleurs; on me peint le visage d*azur et de vermillon , on m'attache des perles au nez et aux oreilles, et Ton me met à la main un cbichikoué. *
« Ainsi paré pour le sacrifice, J'entre dans Apalacliucla , aux cris répétés de la foule. C'en étoit fhit de ma vie, quand tout à coup le bruit d'une conque se fait entendre , et le Mioo , ou chef de la nation, ordonne de s'assembler.
« Tu connols , mon fils , les tourments que les Sauvages font subir aux prisonniers de guerre. Les missionnaires chrétiens, au péril de leurs jours, et avec une charité infiitigablé, étoient parvenus chez plusieurs nations à feire substituer un esclavage assez doax aux horreurs du bâcher. Les Muscogulgps n'avoient point encore adopté cette coutume; mais un parti nombreux s^étoit déclaré en sa faveur. C'étoit pour prononcer sur. cette importante affaire que le Mîco convoquoit les sachems. On me conduit au lieu des délibérations.
« Non loin d' Apalachucla s'élevoit , sur un tertre isolé, le pavillon du conseil. Trois cercles de colonnes formoient l'élégante architecture de cette rotonde. Les colonnes étoient de cyprès poli et sculpté ; elles augmentoient en hauteur et en épaisseur, et diminuoient en nombre, à mesure qu'elles se rapprochoient du centre, marqué par un pilier unique. Du sommet de ce pilier partoient des bandes d'écorce , qui , passant sur le sommet des autres colonnes, couvroient le pavillon en forme d'éventail à Jour.
« Le conseil s'assemble. Cinquante vieillards, en manteau de castor, se rangent sur des espèces de gradins faisant face à la porte du pavillon. Le grand chef est assis au milieu d'eux , tenant à la main le calumet de paix à demi coloré pour la guerre. A la droite des vieillards se placent cinquante femmes couvertes d'une rot>e de plumes de cygne. Les chefs de guerre , le tomahai^k * à la main , le pennage en tète , les bras et la poitrine teints de sang, prennent la gauche.
« Au pied de la colonne centrale brûle le feu
> iDstrumeot de musique des SauTages.
* Lahâdie.
Cll4TEAVBni.iND. — TOXE IV.
du conseil. Le premier jongleur, environné des huit gardiens du temple, véta de longs habits, et portant un hilmu empaillé sur la tête, verse du liaume de copalme sur la flamme et offre un sacrifice au soleil. Ce triple rang de vieillards , de matrones , de guerriers ; ces prêtres , ces nuages d'encens , ce sacrifice , tout sert à donner à ce conseil un appareil imposant.
« J'étois debout enchaîné au milieu de l'assemblée. Le sacrifice achevé, le Mico prend la parole , et expose avec simplicité i^affaire qui rassemble le conseil. Il jette un collier bleu dans la salle , en témoignage de ce qu'il vient de dire.
« Alors un saehem de la tribu de TAigle se
lève, et parle ainsi:
« « Mon père le Mico, sachems, matrones, guer-
« riersdes quatre tribusde l'Aigle, du Castor, du
« Serpent et de la Tortue , ne changeons rien aux
« mœurs de nos aieux; brûlons le prisonnier, et
t n'amollissonspoint nos courages. C*est un^^u-
« tume des blancs qu'on vous propose; elle ne peut
« être que pernicieuse. Donnez un collier ronge
« qui contienne mes paroles. J'ai dit »
« Et il Jette un collier rouge dans l'assemblée. « Une matrone se lève, et dit :
« Mon père l'Aigle , vous avez l'esprit d'un re- « nard, et la prudente lenteur d'une tortue. Je « veux polir avec vous la chaîne d'amitié, et nous « planterons ensemble Farbre de paix. Mais chan- « geons les coutumes de nos aïeux en ce qu'elles « ont de funeste. Ayons des esclaves qui cultivent « nos champs, et n'entendons plus les cris des « prisonniers, qui troublent le sein des mères. « J'ai dit. »
« Gomme on voit les flots de la mer se briser pendant un orage, comme en automne les feuilles séchées sont enlevées par un tourbillon , comme les roseaux du Meschacebé plient et se relèvent dans une inondation subite, comme un grand troupeau de cerfs brame au fond d'une forêt, ainsi s'agitoit et murmuroit le conseil. Des sachems, des guerriers, des matrones, parlent tour à tour ou tous ensemble. Les intérêts se choquent, les opinions se divisent, le conseil vase dissoudre; mais enfin l'usage antique l'emporte, et je suis condamné au bûcher.
« Une circonstance vint retarder mon supplice ; la Fêtes des morts ou le Festin des dm^^appro-
AIAIA.
choit. D est d'usage de ne ftJre mourir aneim captif pendant les jours consacrés & cette oérémonie. On me confia à une garde sévère; et sans doote iessadiemsétoignèrent iafllledeSimaghan, car je ne la revis pins.
« Cependant les nations de plus de trois cents lieues à la ronde arrivoient en foule pour célébrer le Festin des âmes. On avoit bâti une longue hutte sur un site écarté. Au jour marqué , chaque cabane exhuma les restes de ses pères de leurs tombeaux particuliers , et Ton suspendit les squelettes, par ordre et par fiimille , aux murs de la Salle commune des aieux. Les vents (une tempête s*étoit élevée), les forêts, les cataractes mugissoient an dehors, tandis que les vieillards des diverses nations concluoieut entre eux des traités de paix et d'alliance sur les os de leurs pères.
« On célèbre les jeux funèbres , la course , la balle, les osselets. Deux vierges cherchent à s'arracher une baguette de saule. Les boutons de leurs seins viennent se toucher; leurs mains voltigent sur la baguette , qu'elles élèvent au-dessus de leurs têtes. Leurs beaux pieds nus s'entrelacent, leurs bouches se rencontrent, leurs douces haleines se confondent ; elles se penchent et mêlentr leurs chevelures; elles regardent leurs mères, rougissent : on applaudit >. Le jongleur invoque Michabou , génie des eaux. Il raconte les guerres du grand^ièvre contre Machimanitou, dieu du mal. Il dit le premier homme et Athaënsic la pre mière femme précipités du ciel pour avoir perdu l'innocence', le terre rougie du sang fraternel , Jouskeka l'impie immolant le juste Tahouistsaron, le déluge descendant à la voix du grand Esprit, Massou sauvé seul dans son canot d'écorce, et le corbeau envoyé à la découverte de la terre : il dit encore la belle Endaé , retirée de la contrée des âmes par les douces chansons de son époux.
«Après ces jeux et ces cantiques, on se prépare à donner aux aieux une étemelle sépulture.
« Sur les bords de la rivière Chata-Uche se voyoit un figuier sauvage, que le culte des peuples avoit consacré. Les vierges avoient accoutumé de laver leurs robes d'écorce dans ce lieu , et de les exposer au souffle du désert , sur les rameaux de l'arbre antique. G'étoit là qu'on avoit creusé un immense tombeau. On part de la salle funèbre en chantant l'hymne à. la mort; chaque famille porte quelques débris sacrés. On arrive à
* La rougeur est seosible chez les jeunes Sauvages.
latombe;oayde8eendle8rdliqDes;onfesyélnd ' parcoudies; on les sépare avec des peonx d*oaii et decastor; le mont du tombeau s'élève, etToa y plante V Arbre des pleurs et du sommeil.
Plaignons les hommes, moD cher fils! Ces mimes Indiens dont les coutumes sont al toudttnteij ces mêmes femmes qui m'avolent témoigné m intérêt si tendre , demandolent maintenant moa supplice à grands cris, et des nations catièRs retardoient leur départ, pour avcnr le plaisir de voir un jeune homme souffrir des tounneots épouvantables.
■ Dansune vallée au nord, à quelque distanee du grand village , s'élevoit un bois de qrprès et de sapins , appelé le Bois du sang. On y arrivoit par les ruines d'un de ces monuments dont oo ignore l'origine , et qui sont l'ouvrage d'un peuple maintenant inconnu. Au centre de ce bois s'é* tendoit une arène où Voa saerifioitles prisoonîen de guerre* On m'y conduit en triomphe. Tout se prépare pour ma mort ; on plante le poteaad'Areskoui ; les pins, les ormes, les cyprès, tombent sous la cognée ; le bûcher s'élève ; les speetateofs bâtissent des amphithéâtres avec des hraneiMS et des troncs d'arbres. Chacun invente on sop* plice : l'un se propose de m'arradier la peau da crâne, l'autre de me brûler les yeux avec des haches ardâtes. Je commence ma diansoade mort:
« Jene crains pointles tourments : je snishnfe, « 6 Muscogulges 1 je vous défie; Je voos méprise « plus que des femmes. Mon père OutalissI, fils « de Miscou , a bu dans le crâne de vos plas fsr > meux guerriers; vousn'arracherezpastto sos* « pir de mon cœur. »
« Provoqué par ma chanscm, un guerrier ws perça le bras d'une flèche; je dis : « Frère, je te « remercie. »
« Malgré l'activité des bourreaux , les préparatifs du supplice ne purent être achevés avant le coucher du soleil. On consulta le jongleur, qoi défendit de troubler les génies des ombres, et ma mort fut encore suspendue jusqu'au lendemain. Mais, dans l'impatience de jouir da spe^ taele, et pour être plus têt prêts au lever de Taorore , les Indiens ne quittèrent point le Bois i» sang ; ils allumèrent de grands feux , ^ commeQcèrent des festins et des danses.
« Cependant on m'a voit étendu sur le dos. Jks
ATALA
eordes partant de mon ooa , de mes pieds, de mes bras, alloient s'attacher à des piquets enfoncés en terre. Des guerriers étoient ooachés sur ces cordes , et Je ne pouvois faire un mouvement sans qu'ils n'en fussent avertis. La nuit s'avance : les chants et les danses cessent par de^ré ; les feux ne jelteut plus que des lueurs rougeâtres , devant lesquelleson voit encore passer lesombres de quelques Sauvages ; tout s'endort : à mesure que le bruit des hommes s'aifoibllt , celui du désert augmente , et au tumulte des voix succèdent les pjalntes du vent dans la forêt.
« C'étoit rheureoùune jeune Indiennequî vient d'être mère se réveille en sursaut au milieu de la nuit , car elle a cru entendre les cris de son premier-né, qui lui demande la douce nourriture. Les yeux attachés au ciel , où le croissant de la lune erroit dans les nuages Je réfléchissois sur ma des-
tinée. Atala mesembloit un monstre d'Ingratitude^ M'abandonner au moment du supplice , moi qui m'étois dévoué aux flammes plutôt que de la quitter ! et pourtant je sentois que je l'aimois toujours , et que je mourrois avec joie pour elle.
« Il est dans les extrêmes plaisirs un aiguillon qui nous éveille , comme pour nous avertir de profiter de ce moment rapide ; dans les grandes douleurs , au contraire , je ne sais quoi de pesant nous endort : des yeux fatigués par les larmes cherchent naturellement à se fermer , et la bonté de la Providence se fait ainsi remarquer jusque dans nos infortunes. Je cédai malgré moi à ce lourd sommeil que goûtent quelqutfols les misérables. Je revois qu'on m'ôtoit mes chaînes ; je croyois sentir ce soulagement qu'on éprouve lorsque , après avoir été fortement pressé , une main secourable relâche nos fers.
« Cette sensation devint si vive qu'elle me fit soulever les paupières. A la clarté de la lune, dont un rayon s'échappoit entre deux nuages, J'entrevois une grande figure blanche penchée sur moi , et occupée à dénouer silencieusement mes liens. J'allois pousser un cri , lorsqu'une main , que je reconnus à l'instant, me ferma la bouche. Une seule corde restoit ; mais il paroissoit impossible de la couper sans toucher un guerrlerqui la couvroit tout entière de son corps. Atala y porte la main, le guerrier s'éveille à demi, et se dresse sur son séant. At ata reste immobile, et le regarde. L'Indien croit voir l'esprit des ruines;
il se recouche en fermant les yeux et en invoquant son manitou. Le lienest brisé. Je me lève; je suis ma libératrice , qui me tend le bout d'un arc dont elle tient l'autre extrémité. Mais que de dangers nous environnent! Tantôt nous sommes près de heurter des Sauvages endormis'; tantôt une garde nous interroge, et Atala répond en changeant sa voix. Des enfants poussent des cris, des dogues aboient. A peine sommes-nous sortis de l'enceinte funeste , que des hurlements ébranlent la forêt. Le camp se réveille , mille feux s'allument , on voit courir de tous côtés des Sauvages^ avec des flambeaux : nous précipitons notre course. tt.
« Quand l'aurore se leva sur les Apalaches, nous étions déjà loin. Quelle fût ma félicité lorsque Je me trouvai encore une fois dans la solitude avec Atala, avec Atalama libératrice , avec Atala qui se donnoit à moi pour toujours I Les paroles manquèrent à ma langue ; je tombai à genoux , et je dis à la fllle de Simaghan : « Les hommes « sont bien peu de chose ; mais quand les génies « les visitent , alors ils ne sont rien du tout. « Vous êtes un génie , vous m'avez visité , et Je « ne puis parler devant vous. ^ Atala me tendit la main avec un sourire : « Il faut bien, dit-elle, « que je vous suive, puisque vous ne voulez pas « fuir sans moi. Cette nuit , J'ai séduit le jongleur « par des présents , j'ai enivré vos bourreaux « avec de l'essence de feu ' , et j'ai dû hasarder « ma vie pour vous , puisque vous aviez donné la « vôtre pour moi. Oui , jeune idolâtre , ajouta-t-elle « avec un accent qui m'effraya , le sacrifice sera « réciproque. »
« Atala me remit les armes qu'elle avoit eu soin d'apporter ; ensuite elle pansa ma blessure. En l'essuyant avec une feuille de papaya , elle la mouilloit de ses larmes. « C'est un baume, lui « dis-je , que tu répands sur ma plaie. — Je crains « plutôt que ce ne soit un poison , » répondit-elle. Elle déchira un des voiles de son sein , dout elle fit une première compresse , qu'elle attacha avec une boucle de ses cheveux.
« L'ivresse , qui dure longtemps chez les Sauvages , et qui est pour eux une espèce de maladie , les empêcha sans doute de nous poursuivre durant les premières journées. S'ils nous cherchèrent ensuite , il est probable que ce fut du côté du couchant , persuadés que nous aurions essayé de nous rendre au Meschacebé; mais nous avions pris
« Dercau-de-vie.
ATÀLA.
notre route vers l'étoile immobile ', en noos dirigéant sur la mousse du tronc des arbres.
« Nous ne jtardâmes pas à nous apercevoir que nous avions peu gagné à ma délivrance. Le désert dérouloit maintenant devant nous ses solitudes démesurées. Sans expérience de la vie des forêts, détournés de notre vrai chemin , et marchant à l'aventure, qu'aliions-nous devenir? Souvent en regai*dant Atala, je me rappelois cette antique histoire d'Agar, que Lopez m*avoit fait lire, et qui est arrivée dans le désert de Bersabée, il y a bien longtemps , alors que les hommes vivoient trois âges de chêne.
« Atala me fit un manteau avec la seconde écorce du frêne , car j'étois presque nu. Elle me broda des mocassines * de peau de rat musqué, avec du poil de porc-épic. Je prenois soin à mon tour de sa parure. Tantôt je lui mettois sur la tête une couronne de ces mauves bleues , que nous trouvions sur notre route , dans des cimetières indiens abandonnés ; tantôt je lui faisois des colliers avec des graines rouges d'azalea; et puis Je me prenois à sourire en contemplant sa merveilleuse beauté.
« Quand nous rencontrions un fleuve, nous le passions sur un radeau ou à la nage. Atala appoyoit une de ses mains sur mon épaule; et, comme deux cygnes voyageurs , nous traversions ces ondes solitaires.
« Souvent, dans les grandes chaleurs du jour, nous cherchions un abri sous lés mousses des cèdres. Presque tous les arbres de la Floride, en particulier le cèdre et le chêne-vert , sont couverts d'une mousse blanche qui descend de leurs rameaux jusqu'à terre. Quand, la nuit, au clair de la lune, vous apercevez sur la nudité d'une savane, une yeuse isolée revêtue de cette draperie , vous croiriez voir un fantôme traînant après lui ses longs voiles. La scène n'est pas moins pittoresque au grand jour; car une foule de papillons, de mouches brillantes, de colibris, de perruches vertes, de geais d'azur, vient s'accrocher à ces mousses , qui produisent alors l'effet d*une tapisserie en laine blanche, où l'ouvrier européen auroit brodé des insectes et des oiseaux éclatants.
« C'étoit dans ces riantes hôtelleries , préparées par le Grand-Esprit, que nous nous reposions à l'ombre. Lorsque les vents descendoient du ciel pour balancer ce grand cèdre, que le château
1 Le Doid.
* Cbaussare Indienne.
aérien bâtim ses branches aOoit flottant avec ks oiseaux et les voyageurs endormis sons ses abris, que mille soupirs sortirent des corridors et des voûtes du mobile édifice , jamais les merveillesde l'ancien monde n'ont approché de ce moniimeiA du désert
« Chaque sohr nous allumions un grand feu, et nous bâtissions la hutte du voyage, avec one écorce élevée sur quatre piquets. Si j'avois tué une dinde sauvage, un ramier, un faisan des bois, nous le suspendions, devant le chêne embrasé, au bou^d'une gaule plantée en terre, et nous aînodonnions au vent le soin de tourner la proie do chasseur. Nous mangions des mousses appelées tripes de roches, des écorces sucrées de bouleau, et des pommes de mai , qui ont le goût de la pèche et de la framboise. Le noyer noir, l'érable , le.SDmac , fournissoient le vin à notre table. Quelquefois j'allols chercher parmi les roseaux une plante, dont la fleur allongée en cornet contenoit un verre de la plus pure rosée. Nous bénissions la Providence qui, sur la foibletige d'une fleur,avoitplaoé cette source limpide au milieu des marais corrompus, comme elle a mis l'espérance au fond des cœurs ulcérés par le chagrin , comme elle a foit jaillir la vertu du sein des misères de la vie!
« Hélas 1 je découvris bientôt que je m'étois trompé sur le calme apparent d'Atala. A mesure que nous avancions , elle devenoit triste. Souvent elle tressailloit sans cause , et toumoît précipitamment la tête. Je la surprenois attachant sur moi un regard passionné , qu'elle reportoit vers le cid avec une profonde mélancolie. Ce qui m^efTrajoit surtout, étoit un secret, une pensée cachée au fond de son âme , que j'entrevoyois dans ses yeux. Toujours m'attirant et me repoussant , ranimant et détruisant mes espérances quand je oroyols avoir fait un peu de chemin dans son cœur, je me retrou vois au même point Que de fois elle m'a dit : « 0 mon jeune amant I je t'aime comme l'ombre n des bois au milieu du jour 1 Tu es beau comme « ledésertavectoutessesfleursettoutessesbrises. « Si je me penche sur toi , je frémis ; si ma maia « tombe sur la tienne, Il me semble que je vils « mourir. L'autre jour le ventjeta tes cheveux sur « mon visage , tandis que tu te délassoissur mon « sein ; je crus sentir le léger toucher des esprits « invisibles. Oui , j'ai vu les chevrettes de la moD- « tagne d'Occone; j'ai entendu les propos des « hommes rassasiés de jours : mais la douceur des
ATALA
• chevreaux et la sagesse des vieillards sont moins « plaisantes et moins fortes que tes paroles. Hé « bien! paavre Cliactas, Je ne serai Jamais ton « épousel »
« Les perpétuelles contradictions de Famour et de la religion d'Atala , l'abandon de sa tendresse et la chasteté de ses mœurs , la fierté de son caractère et sa profonde sensibilité, Téléva^ tion de son âme dans les grandes choses , sa sus-, ceptibilité dans les petites , tout en faisoit pour moi un être incompréhensible. Atala ne pouvoi^ pas prendre sur un homme un foible empire i pleine de passions, elle étoit pleine de puissance ( il falloit ou Tadorer ou la ha!r.
« Après quinze niyts d'une marche précipitée, nous entrâmes dans la chaîne des monts Ailéghanys, et nous atteignîmes une des branches du Tenase , fleuve qui se jette dans l'Ohio. Aidé des conseils d'Atala , je bâtis un canot , que j'enduisis de gomme de prunier, après en avoir recousu les écorces avec des racines de sapin. Ensuite je m'embarquai avec Atala , et nous nous abandonnâmes au cours du fleuve.
< Le village indien de Sticoê , avec ses tombes pyramidales et ses huttes en ruines, se montroit à notre gauche, au détour d'un promontoire; nous laissions à droite la vallée de Keow , terminée par la perspective des cabanes de Jore , suspendues au front de la montagne du même nom. Le fleuve, qui nous entraînoit , couloit entre de hautes falaises, au bout desquelles on apercevoit le soleil couchant. Ces profondes solitudes n'étoient point troublées par la présencede l'homme. INous ne vîmes qu'un chasseur indien qui, appuyé sur son arc et immobile sur la pointe d'un rocher, ressembloit à une statue élevée dans la montagne
au génie de ces déserts .
« Atala et moi nous joignions notre silence au silence de celte scène. Tout à coup la fille de l'exil fit éclater dans les airs une voix pleine d'émotion et de mélancolie ; elle chantoit la patrie absente :
« Heureux ceux qui n'ont point vu la flimée « des fêtes de l'étranger, et qui ne se sont assis « qu'aux festins de leurs pères I
« Si le geai bleu du Meschacebé disoit à la « nonpareille des Florides : Pourquoi vous plai- «gnez-vous si tristement? n'avez- vous pas ici « de belles eaux et de beaux ombrages , et toutes
« sortes de pâtures comme dans vos forêts? — « Oui , répondroit la nonpareille fugitive; mais « mon nid est dans le jasmin , qui me Tappor- « tera? Et le soleil de ma savane , l'avez-vous?
« Heureux ceux qui n'ont point vu la fumée « des fêtes de Tétranger, et qui ne se sont assis « qu'aux festins de leurs pères !
« Après les heures d'une marche pénible , le « voyageur s'assied tranquillement. Il contemple « autour de lui les toits des hommes ; le voyageur « n'a pas un lieu où reposer sa tête. Le voyageur c frappe à la cabane , il met son arc derrière la « porte , il demande l'hospitalité ; le maître fait « un geste de la main ; le voyageur reprend son « arc et retourne au désert !
« Heureux ceux qui n'ont point vu la fumée « des fêtes de l'étranger, et qui ne se sont assis « qu'aux festins de leurs pères I
« Merveilleuses histoires racontées autour du n foyer, tendres ép^nchements du cœur, longues « habitudes d'aimer si nécessaires à la vie , vous « avez rempli les journées de ceux qui n'ont « point quitté leur pays natal I Leurs tombeaux « sont dans leur patrie , avec le soleil couchant , « les pleurs de leurs amis et les charmes de la « religion.
« Heureux ceux qui n'ont point vu la fumée des « fêtes de l'étranger, et qui ne se sont assis « qu'aux festins de leurs père^ I » ^
«Ainsi chantoit Atala. Rien n'Interrompoit ses plaintes, hors le bruit insensible de notre canot sur les ondes. En deux ou trois endroits seulement elles furent recueillies par un foible écho, qui les redit à un second plus foible, et celui-ci à un troisième plus foible encore : on eût cru que les âmes de deux amants , jadis infortunés comme nous, attirés par cette mélodie touchante , se plaisoient à en soupirer les derniers sons dans la montagne.
« Cependant la solitude, la présence continuelle de l'objet aimé , nos malheurs même, redoubloient à chaque instant notre amour. Les forces d'Atala commençoient à l'abandonner, et les passions, en abattant son corps, alloient triompher de sa vertu . Elle prioit continuellement sa mère, dont elle avoit l'air de vouloir apaiser l'ombre irritée. Quelquefois elle me demandoit si Je n'entendois pas une voix plaintive, si Je n^e
646 ATALA
Yoyols pas ^es flammes sortir de la terre. Pour md , épuisé de iàtigoe , nuds toujours brûlant de désir, songeant que f étois peut-être perdu sans retour au milieu de ces forêts, cent fois Je fus prêt à saisir mon épouse dans mes bras, cent fois je lui proposai de bâtir une hutte sur ces rivages, et de nous y ensevelir ensemble. Mais elle me résista toujours : « Songez, me disolt-elle, « mon jeune amî , qu'un guerrier se doit à sa « patrie. Qu*est-ee qu'une femme auprès des de- « voirs que tu as à remplir? Prends courage , fils «< d'Outalissi ; ne murmure point contre ta desti- « née. Le cœur de l*homme est comme Téponge « du fleuve , qui tantôt boit une onde pure dans « les temps de sérénité , tantôt s'enfle d'une eau « bourbeuse quand le ciel a troublé les eaux. L'é- « ponge a-t-^lle le droit de dire : Je croyois qu'il « n'y aurolt jamais d'orages, que le soleil ne se- « roit Jamais brûlant? »
« 0 René , si tu crains les troubles du cœur, défie-toi de la solitude : les grandes passions sont solitaires, et les transporter au désert, c'est les rendre à leur empire. Accablés de soucis et de craintes , exposés à toml)er entre les mains des Indiens ennemis , à être engloutis dans les eaux , piqués des serpents , dévorés des bêtes , trouvant difficilement une chétive nourriture, et ne sachant plus de quel côté tourner nos pas , nos maux sembloient ne pouvoir plus s'accrottre,. lorsqu'un accident y vint mettre le comble.
« C'étoit le vingt-septième soleil depuis notre départ des cabanes : la lune defeu^ a voit commencé son cours , et tout annonçoit un orage. Vers l'heure où les matrones indiennes sus« pendent la crosse du labour aux branches du savinier, et où les perruches se retirent dans 'le creux des cyprès , le ciel commença à se couvrir^ Les voix de la solitude s'éteignirent , le désert fit silence , et les forêts demeurèrent dans un calme universel. Bientôt les roulements d'un tonnerre lointain , se prolongeant dans ces bois aussi vieux que le monde { en firent sortir des bruits sublimes. Craignant d'être submergés, nous nous hâtâmes de gagner le bord du fieuve, et de nous retirer dans une forêt.
<« Ce lieu étoit un terrain marécageux. Nous avancions avec peine sous une voûte de smilax , parmi des ceps de vigne, des indigos, des faséoles, des lianes rampantes , qui entra volent nos pieds comme des filets. Le sol spongieux trembloit
f Moto de jaUlet
autour de nous, et à diaqœ instant nous étfooi près d'être engloutis dans des fondrières. Do insectes sans nombre, d'énormes chau?es-sooris, nous aveugloient ; les serpents à sonnettes braissolent de toutes parts; et les loups, les ours, ks carcajous , les petifo tigres , qui venoient se cacher dans ces retraites , les rempllssoient de lean rugissements.
« Cependant l'obscurité redouble : les nuages abaissés entrent sous l'ombrage des bois. La nue se déchire , et l*éclair trace un rapide losange de feu. Un vent impétueux, sorti du couebant, roule les nuages sur les nuages ; les forêts plient , le ciel s'ouvre coup sur coup 9 et, à travers sn crevasses , on aperçoit de nouveaux deux et des campagnes ardentes. Quel affreux , quel magnifique spectacle ! La foudre met le feu dans les bois^ l'incendie s'étend comme une chevelure de flammes; des colonnes d'étincelles et de fumée assiègent les nues, qui vomissent leurs foudres dans le vaste embrasement Alors le Grand-Esprit couvre les montagnes d'épaisses ténèbres ; du milieu de ce vaste chaos s'élève un mugissement confus formé par le fracas des vents , le gémissement des arbres, le hurlement des bêtes féroces, ie bourdonnement de l'incendie, et la chute répétée du tonnerre qui sifQe en s'éteignant dans les eaux.
« Le Grand-Esprit le sait ! Dans ce moment je ne vis qu'Atala, je ne pensai qu'à elle. Sous le tronc penché d'un bouleau , je parvins à la garantir des torrents de la pluie. Assis moi-même sous l*arbre , tenant ma bien-aimée s>^r mes genoux , et réchauffant ses pieds nus entre mes mains, j'étois plus heureux que If^ nouvelle époose qui sent pour la première fois son fruit tressaillir dans son sein.
a Nous prêtions l'oreille au bruit de la tempête ; tout à coup je sentis une larme d*Atala tomber sur mon sein : « Orage du cœur, m'écriai-je, est- « ce une goutte de votre pluie? » Puis embrassant étroitement celle que j'aimois : « Atala, « lui dis-je, vous me cachez quelque chose. Oo- « vre-moi ton cœur, 6 ma beauté! cela fait tant « d^ bien quand un ami regarde dans notre âme ! « Raconte-moi cet autre secret de la douleur, que « tu t'obstines à taire. Ah ! je le vois , tu pleures « ta patrie. » Elle reparti aussitôt : > Enfant des « hommes, comment pleurerois-je ma patrie, n puisque mon père n'étoit pas du pays des pal- « miers? — Quoi! répliquai-je avec un profond
ATALA
« étonnemeiit , votre père n'étoit point du pays « des palmiers 1 Quel est donc celui qui vous a « mise sar cette terre? Répondez. » Atala dit ces paroles:
« Avant qne ma mère eût apporté en mariage au guerrier Simaghan trente cavales, vingt buffles, cent mesures d*huile de glands, cinquante peaux de castor et beaucoup d'autres ricbesses, elle a voit connu un homme de la chafr blanche. Or, la mère demamèreluijeta^rean au visage , et la contraignit d'épouser le magnanime Simaghan, tout semblable à un roi, et honoré des peuples comme un génie.Mats ma mère dit à son nouvel époux : Mon ventre a conçu , tuez-moi. Simaghan lui répondit : Le Grand- Esprit me garde d'une si mauvaise action. Je ne vous mutilerai point, je ne vous couperai point le nez ni les oreilles , parce que. vous avez été sincère, et que vous n'avez point trompé ma couche. Le fruit de vos entrailles sera mon fruit , et je ne vous visiterai qu'après le départ de Toiseau de rizière , lorsque la treizième lune aura brillé. En ce temps«là , je brisai le iein de ma mère , et je commençai à croître , itère comme une Espagnole et comme une Sauvage. Ma mère me fit chrétienne, afin que son Dieu et le Dieu de mon père fût aussi mon Dieu. Ensuite le chagrin d'amour vint la chercher, et elle descendit daus la petite cave garnie de peaux, d'où l'on ne sort jamais. *
« Telle fut l'histoire d'Atala. < Et quel étoit donc ton père, pauvre orpheline? 4ui dis-je; comment les hommes l'appeloient-ils sur la terre, et quel nom portoit-il parmi les génies? — Je n'ai jamais lavé les pieds de mon père , dit Atala; je sais seulement qu'il vivoit avec sa sœur à Saint- Augustin , et qu'il a toujours été fidèle à ma mère ; Philippe étoit son nom parmi les anges , et les hommes le nommoient Lopez. »
A ces mots je poussai un cri qui retentit dans toute la solitude ; le bruit de mes transports se mêla au bruit de l'orage. Serrant Atala sur mon cœur, je m'écriai avec des sanglots : « 0 ma • sœur! 6 fille de Lopez! fille de mon bienfai- « teur I » Atala , effrayée , me demanda d'où venoit mon trouble ; mais quand elle sut que Lopez étoit cet hôte généreux qui m'avoit adopté à Saint-Augustin , et que j'avois quitté pour être libre , elle fut saisie elle-même de confusion et de Joie.
« Cen étoit trop pour nos cœurs que cette amitié fraternelle qui venoit nous visiter, jtjoindre son amour à notre amour.^ésomisisles comlNitB d'Atala alloient devenir inutiles : en vain je la sentis porter une main à son sein, et faire un mouvement extraordhiaire; déjà jel'avois saisie, déjà je m'étois enivré de son soufQe ; déjà j*avois bu toute la magie de Tamour sur ses lèvres. Les yeux levés vers le ciel, à la lueur des éclairs, je tenois mon épouse dans mes'bras, en présence de l'Étemel. Pompe nuptiale , digne de nos malheurs et de la grandeur de nos amours : superbes forêts qui agitiez vos lianes et vos dûmes comme les rideaux et le ciel de notre couche , pins embrasés qui formiez les flambeaux de notre hymep, fleuve débordé, montagnes mugissantes, affreuse et sublime nature, n'étiez-vous doue qu'un appareil préparé pour nous tromper, et ne pûtes^vous cacher un moment dans vos mystérieuses horreurs la félicité d'un homme?
• Atala n'offiroit plus qu'une foible résistance ; je touchois au moment du bonheur, quand tout à coup un impétueux éclair, suivi d'un éclat de la foudre , sillonne l'épaisseur des ombres, remplit la forêt de soufre et de lumière, et brise un arbre à nos pieds. Nous fuyons. 0 surprise!... dans le silence qui succède, nous entendons le son d'une cloche 1 Tous deux interdits, nous prêtons l'oreille à ce bruit, si étrange dans un désert. A l'instant un chien aboie dans le lointaiq ; il approche, il redouble ses cris, il arrive, il hurle de joie à nos pieds; un vieux solitaire portant une petite lanterne le suit à travers les ténèbres de la forêt. « La Providence soit bénie I » s'écria- 1il aussitôt qu'il nous aperçut. <« Il y a bien long- « temps que je vous cherche! Notre chien vous « a sentis dès le commencement de l'orage, et « il m'a conduit ici. Bon Dieu I copime ils sont «jeunes! Pauvres enfants! comme ils ont dû « souffrir! Allons : j'ai apporté une peau d*ours, « ce sera pour cette jeune femme; voici un peu « de vin dans notre calebasse. Que Dieu soit loué « dans toutes ses œuvres 1 sa miséricorde est bien « grande , et sa bonté est infinie ! «
« Atala étoit aux pieds du religieux : « Chef de « la prière, lui disoit-elle, je suis chrétienne, « c'est le ciel qui f envoie pour me sauver. — Ma « fille, dit Termite en la relevant , nous sonnons « ordinairement la cloche de la mission pendant « la nuit et pendant les tempêtes pour appeler les « étrangers; et, à l'exemple de nos frères dct