‹ Œuvres complètes de M. le vicomte de Chateaubriand (volume 4)Chapitre 165 sur 170 · FIN D ATALA · texte numérisé non relu

FIN D ATALA

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RENÉ

En arrivant chez les Natchez , René avoit été obligé de prendre une épouse , pour se conformer aux mœurs des Indiens; mais il ne vivoit point avec elle. Un penchant mélancolique Tentrainoit au fond des bois ; il y passoit seul des journées entières , et sembloit sauvage parmi les Sauvages. Hors Chactas , son père adoptif , et le père Souël , missionnaire au fort Rosalie % il avoit renoncé au commercedeshommes.Cesdeuxvieillardsavoient pris beaucoup d*erapire sur son cœur : le premier, par une indulgence aimable; Fautre, au contraire , par une extrême sévérité. Depuis la chasse du castor, où le sachem aveugle raconta ses aventures à René, celui-ci n'avoit jamais voulu parler des Siennes. Cependant Chactas et le missionnaire désiroient vivement connoitre par quel malheur un Européen bien né avoit été conduit à Tétrange l'ésoiution de s'ensevelir dans les déserts de la Louisiane. René avoit toijgours donné pour motif de ses refus le peu dlntérêtde son histoire, qui se bornoît, disoit-il , à celle de ses pensées et de ses sentiments. « Quant à Tévénement qui m*a « déterminé à passer en Amérique, ajoutoit-il, « je le dois ensevelir dans un étemel oubli. »

Quelques années s*écoulèrent de la sorte , sans que les deux vieitlards lui pussent arracher son secret. Une lettre qu'il reçut d'Europe , par le bureau des Missions étrangères, redoubla tellement sa tristesse, qu'il fuyoit jusqu'à ses vieux amis. Ils n'en furent que plus ardents à le presser de leur ouvrir son cœur ; ils y mirent tant de discrétion, de douceur et d'autorité, qu'il fut enfin obligé de les satisfaire. Il prit donc jour avec eux pour leur raconter, non les aventures de sa vie, puisqu'il n'en avoit point éprouvé, mais les sentiments secrets de son âme.

Le 2 1 de ce mois que les Sauvages appellent la lune des fleurs y René se rendit à la cabane de Il donna le bras au sachem, et le coniin sassafras , au bord du Meschacebé.

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T^ ^ 7 Souci ne tarda pas à arriver au rendez-

'^pcrdelaî *^

\ t% d'herf ^^ françolse anx NatchesE.

VOUS. L'aurore se levoit : à quelque distance dans la plaine, on apercevoit le village des Natchez, avec son bocage de mûriers, et ses cabanes qui ressemblent à des ruches d'abeilles. La colonie françoise et le foii; Rosalie se montroient sur la droite , au bord du fleuve. Des tentes , des maisons à moitié bâties, des forteresses commencées, des défrichements couverts de Nègres, des groupes de blancs et d'Indiens présentoient , dans ce petit espace, le contraste des mœurs sociales et des mœurs sauvages. Vers l'orient , au fond de la perspective , le soleil commençoità paroltre entre les sommets brisés des Apalaches , qui se dessinoient comme des caractères d'azur dans les hauteurs dorées du ciel ; à l'occident , le Meschacebé rouloit ses ondes dans un silence magnifique, et formoit la bordure du tableau avec une inconce* vable grandeur.

Le jeune homme et le missionnaire admirèrent quelque temps cette belle scène , en plaignant le sachem qui ne pou voit plus en jouir; ensuite le père Souël et Chactas s'assirent sur le gazon, an pied de l'arbre; René prît sa place au milieu d'eux , et, après un naoment de silence, il parla de la sorte à ses vieux amis :

« Je ne puis , en commençant mon récit , me , défendre d'un mouvement de honte. La paix de vos cœurs, respectables vieillards, et le calme de la nature autour de moi , me font rougir du trouble et de l'agitation de mon âme.

fi Combien vous aurez pitié de moi ! Que mes étemellesinquiétudesvousparoltrontmisérables! Vous qui avez épuisé tous les chagrins de la vie, que penserez-vous d'un jeune homme sans force et sans vertu, qui trouve en lui-même son tourment, et ne peut guère se plaindre que des maux qu'il se &it à lui-même? Hélas I ne le condamnez pas; il a été trop puni !

« J'ai coûté la vie à ma mère en venant au monde; j'ai été tiré de son sein avec le fer. J'avois un frère, que mon père bénit, parce qu'il

RENÉ

\oyoit en lui son fils atné. Pour moi , livré de bonne heure à des mains étrangères , Je f^$ élevé I loin du toit pateruel.

« Mon humeur étoit impétueuse , mon caractère, inégal. Tour à tour bruyant et Joyeux, silencieux et triste, Je rassemblois autour de moi mes jeunes compagnons; puis, les abandonnant tout à coup, J'allois m'asseoir à l'écart pour contempler la nue fugitive ou entendre la pluie tomber sur le feuillage.

« Chaque automne , je revenois au château paternel, situé au milieu des forêts, près d'un lac , dans une province reculée.

« Timide et contraint devant mon père, je ne trouvois l'aise et le contentement qu'auprès de ma sœur Amélie. Une douce conformité d'humeur et de goûts m'unissoit étroitement à cette sœur ; elle étoit un peu plus âgée que moi. Nous aimions à gravir les coteaux ensemble, à voguer sur le lac , à parcourir les bois à la chute des feuilles : promenades dont le souvenir remplit encore mon âme de délices. 0 illusions de l'enfance et de la patrie , ne perdez-vous Jamais vos douceurs!

« Tantôt nous marchions en silence , prêtant l'oreille au sourd mugissement de l'automne , ou au bruit des feuilles séchées que nous traînions tristement dans nos pas ; tantôt , dans nos Jeux innocents, nous poursuivions l'hirondelle dans la prairie, l'arc-en-ciel sur les collines pluvieuses; quelquefois aussi nous murmurions des vers que nous inspiroit le spectacle de la nature. Jeune, je cultivois les muses ; il n'y a rien de plus poétique , dans la fraîcheur de ses passions , qu'un cœur de seize années. Le matin de la vie est comme le matin du jour, plein de pureté , d'images et d'harmonies.

« Les dimanches et les jours de fête, j'ai souvent entendu dans le grand bois, à travers les arbres, les sons de la cloche lointaine qui appeloit au temple l'homme des champs. Appuyé contre le tronc d'un ormeau , j'écoutois en silence le pieux murmure. Chaque frémissement de l'airain portoit à mon âme naïve l'innocence des mœurs champê* très, le calme de la solitude, le charme de la religion , et la délectable mélancolie des souvenirs de ma première enfance ! Oh ! quel cœur si mal fait n'a tressailli au bruit des cloches de son lieu natal , de ces cloches qui frémirent de joie sur son berceau , qui annoncèrent son avènement à la vi^, qui marquèrent le premier battement de son

cœur, qui publièrent dans tous les lieux d'alentour la sainte allégresse de son père, les douleurs et les Joies encore plus ineffables de sa mère! Tout 86 trouve dans les rêveries enchantées où nous plonge le bruit de la cloche natale : religioD, famille, patrie, et le berceau et la tombe, et le passé et l'avenir.

« Il est vrai qu'Amélie et moi nous Jouissions plus que personne de ces idées graves et tendres, car nous avions tous les deux un peu de tristesse au fond du cœur : nous tenions cela de Dieu ou de notre mère.

« Cependant mon père fut atteint d'une maladie qui le conduisit en peu de jours au tombeau. Il expira dans mes bras. J'appris à connoltre la mort sur les lèvres de celui qui m'avoit donné la vie. Cette impression fut grande; elle dure encore. C'est la première fois que l'immortalité de l'âme s'est présentée clairement à mes yeux. Je ne pus croire que ce corps inanimé étoit en moi l'auteur de la pensée ; Je sentis qu'elle me devoit venir d'une autre source; et, dans une sainte douleur qui approchoit de la joie, j'espérai me rejoindre un jour à l'esprit de mon père.

« Un autre phénomène me confirma dans cette haute idée. Les traits paternels avoient pris au cercueil quelque chose de sublime. Pourquoi cet étonnant mystère ne seroit-il pas l'indice de notre immortalité? Pourquoi la mort, qui sait tout, n'auroit-elle pas gravé sur le front de sa victime les secrets d'un autre univers? Pourquoi n'y auroit-il pas dans la tombe quelque grande vision de l'éternité?

« Amélie, accablée de douleur, étoit retirée au fond d'une tour, d'où elle entendit retentir, sous les voûtes du château gothique, le chant des prêtres du convoi , et les sons de la cloche funèbre.

« J'accompagnai mon père à son dernier &ilQ la terre se referma sur sa dépouille; rétemité et l'oubli le pressèrent de tout leur poids : le soir même l'indifférent passoit sur sa tombe ; hors pour sa fille et pour son fils , c'^toit déjà comme s'il n'avoit Jamais été.'

« Il fallut quitter le toit paternel, devenu l'héritage de mon f^ère : Je me retirai avec Am^ie chez de vieux parents.

« Arrêté à l'entrée des voies trompeuses de la vie, Je les considérois l'une aprèMIOStre m'y oser engager. Amélie m'entretenoit du bonheur de la vie religieuse ; elle mi quej'étoisleseul lien qui la retint daoa le

RENÉ

et ses yeux s'attachoîent sur moi avec tristesse.

t Le cœur ému par ces conversations pieuses, Je portoîs souvent mes pas vers un monastère voisin de mon nouveau séjour ; un moment même j'eus la tentation d*y cacher ma vie. Heureux ceux qui ont fini leur voyage sans avoir quitté le port, et qui n*ont point, comme moi, traîné dlnutiies jours sur la terre I

« Lest Européens, incessamment agités, sont obligés de se bâtir des solitudes. Plus notre cœur est tumultueux et bruyant , plus le calme et le silence nous attirent. Ces hospices de mon pays, ouverts aux malheureux et aux foibles, sont souvent cachés dans des vallons qui portent au cœur le vague sentiment de l'infortune et l'espérance dun abri; quelquefois aussi on les découvre sur de hauts sites où Fâme religieuse , comme une plante des montagnes, semble s'élever vers le ciel pour lui offrir ses parfums.

« Je vois encore le mélange majestueux dei\ eaux et des bois de cette antique abbaye où je pensai dérober ma vie aux caprices du sort;' j erre encore au déclin du jour dans ces cloîtres retentissants et solitaires. Lorsque la lune éclairoit à demi les piliers des arcades , et dessinoit leur ombre sur le mur opposé, je m'arrétois à contempler la croix qui marquoit le champ de la mort , et les longues herbes qui croissoient entre les pierres des tombes. 0 hommes qui, ayant vécu loin du monde , avez passé du silence de la vie au silence de la mort , de quel dégoût de la terre vos tombeaux ne remplissoient-ils point mon cœur !

« Soit inconstance naturelle , soit préjugé contre la vie monastique , je changeai mes desseins , je me résolus à voyager. Je dis adieu à ma sœur ; elle me serra dans ses bras avec un mouvement qui ressembloit à de la joie , comme si elle eût été heureuse de me quitter; je ne pus me défendre d'une réflexion amère sur l'inconséquence des amitiés humaines.

« Cependant, plein d*ardeur, je m'élançai seul sur cet orageux océan du monde, dont je ne connoissois ni les ports , ni les écueils. Je visitai d*abord les peuples qui ne sont plus : je m'en allai , m'asseyant sur les débris de Rome et de la Grèce , pays de forte et d'ingénieuse mémoire , où les palais sont ensevelis dans la poudre et les mausolées des rois cachés sous les ronces. Force de la nature, et foiblesse de l'homme I un brin d'herbe perce souvent le marbre le plus dur de

ces tombeaux , que tous ces morts , si puissants , ne soulèveront jamais I ^^

« Quelquefois une haute colonne se montroit seule debout dans un désert , comme une grande pensée s'élève, par intervalle , dans une âme que le temps et le malheur ont dévastée.

« Je méditai sur ces monuments dans tous les accidents et à toutes les heures de la journée. Tantôt ce même soleil qui avoit vu jeter les fond ements de ces cités se couchoit majestueusement, à mes yeux , sur leurs ruinies ; tantôc la lune se levant dans un ciel pur, entre deux urnes cinéraires à moitié brisées , me montroit les pâles tombeaux. Souvent, aux rayons de cet astre qui alimente les rêveries , j'ai cru voir le génie dts souvenirs assis tout pensif à mes côtés.

« Mais je me lassai de fouiller dans des cercueils, où Je ne remuois trop souvent qu'une poussière criminelle.

» Je voulus voir si les races vivantes m'offriroient plus de vertus, ou moins de malheurs que les races évanouies. Comme je me promenois un Jour dans une grande dté , en passant derrière un palais, dans une cour retirée et déserte , j'aperçus une statue qui indiquoit du doigt un lieu fameux par un sacrifice \ Je fus frappé du silence de ces lieux ; le vent seul gémissoit autour du marbre tragique. Des manœuVres iftofént couchés avec indifférence au pied de la statue , ou tailloient des pierres en sifflant. Je leur demandai ce que signifioit ce monument : les uns purent a peine me le dire, les autres ignoroient la catastrophe qu'il retraçoit. Rien ne m'a plus donné la juste mesure des événements de la vie et du peu que nous sommes. Que sont devenus ces personnages qui firent tant de bruit? Le temps a fait un pas , et la face de la terre a été renouvelée.

« Je recherchai surtout d^ns mes voyages les artistes et ces hommes dii^ns qui chantent les dieux sur la lyre , et la félicité des {peuples qui honorent les lois, la religion et (çs tombeaux.

« Ces chantres sont de race divine, ils possèdent le seul talent incontestable donf le ciel ait fait présent à la terre. Leur vie est à la fois naïve et sublime ; ils célèbrent les dieux avec une bouche d'or, et sont les plus simples des hommes; ils causent comme des immortels ou comme de petits enfants ; ils expliquent les lois de l'univers, et ne peuvent comprendre les affaires les plus in-

> A Londres, derrière Whlte-Uall , la statue de Charles II.

BENÉ

nocentes de la vie ; ils ont des idées merveilleu* ses de la mort, et meurent sans s'en apercevoir, comme des nouveau-nés.

« Sur les monts de la Calédonie, le dernier barde qu'on ait oui dans ces déserts me chanta les poèmes dont un héros consoloit jadis sa vieillesse. Nous étions assis sur quatre pierres rongées de mousse; un torrent couloit à nos pieds; le chevreuil paissoit à quelque distance parmi les débris d*une tour, et le vent des mers siffloit sur la bruyère de Cona. Maintenant la lêligion chrétienne , fllle aussi des hautes montagnes , a placé des croix sur les monuments des héros de Morven , et touché la harpe de David an bord du même torrent où Ossian fit gémir la sienne. Aussi pacifique que les divinités de Selma étoient guerrières, elle garde des troupeaux où Fingal livroit des combats , et elle a répandu des anges de paix d Ais les nuages qu*habitoient des fantômes homicides.

« Uancienne et riante Italie m'offrit la foule de ses chefs-d'œuvre. Avec quelle sainte et poétique horreur J'errois dans ces vastes édifices consacrés par les arts à la religion I Quel labyrinthe de colonnes! Quelle succession d'arches et de voûtes ! Qu'ils sont beaux ces bruits qu'on entend autour des dômes, semblables aux rumeurs des flots dans l'Océan, aux murmures des vents dans les forêts, ou à la voix de Dieu dans son temple! L'architecte l>âtit , pour ainsi dire , les idées du poëte , et les fait toucher aux sens.

« Cependant qu*avois-je appris Jusqu'alors avec tant de fatigue? Bien de certain parmi les anciens, rien de beau parmi les modernes. Le passé et le présent sont deux statues incomplètes : l'une a été retirée toute mutilée du débris des âges; l'autre n'a pas encore reçu sa perfection de l'avenir.

« Mais peut-être, mes vieux amis, vous surtout, habitants du désert, êtes- vous étonnés que, dans ce récit de mes voyages , je ne vous aie pas une seule fois entretenus des monuments de la nature?

« Un jour J'étois monté au sommet de l'Etna, volcan qui brûle au milieu d'une lie. J,e vis le soleil se lever dans l'immensité de l'horizon audessous de moi , la Sicile resserrée comme un point à mes pieds, et la mer déroulée au loin dans les espaces. Dans cette vue perpendiculaire du tableau, les fleuves ne me sembloient plus que des lignes géographiques tracées sur une carte;

nuiis , tandis que d'un côté mon oeil aporcevoit ces objets, de l'autre il plongeoit dans le cratère de l'Etna, dont Je découvrois les entrailles brûlantes , entre les bouffées d'une noire vapeur. « Un Jeune homme plein de passions , assis sur la bouche d'un volcan , et pleuraot sur les mortels dont à peine il voyoit à ses pieds les demeures, n'est sans doute, 6 vieillards! qu'un objet digne de votre pitié; mais quoi que vous puisses penser de Bené, ce tableau vous offre l'image de son caractère et de son existence : c'est ainsi que toute ma vie J'ai eu devant les yeux une création à la fois immense et imperceptible, et un abtme ouvert à mes eûtes. »

En prononçant ces derniers mots , Bené se tat et tomba subitement dans la rêverie. Le père Souël le regardoit avec étonnement, et le vieux sachem aveugle , qui n'entendoit plus parler ie Jeune homme , ne sa voit que penser de ce silence.

Bené avoit les yeux attachés sur un groupe d'Indiens qui passoit gaiement dans la plaine. Tout à coup sa physionomie s'attendrit , des larmes coulent de ses yeux ; il s'écrie :

« Heureux Sauvages! oh! queue puis-je jouir de la paix qui vous accompagne toujours ! Tandis qu'avec si peu de fruit je parcoures tant de contrées , vous , assis tranquillement sous vos chênes, vous laissiez couler les jours sans les . compter. Votre raison n'étoit que vos besoins , et vous arriviez, mieux que moi, au résultat de ^ la sagesse, comme l'enfant, entre les jeux et le sommeil. Si cette mélancolie qui s'engendre de l'excès du bonheur atteigooit quelquefois votre âme , bientût vous sortiez de cette tristesse passagère, et votre regard levé vers le ciel cherchoit avec attendrissement ce je ne sais quoi inconnu qui prend pitié du pauvre Sauvage. »

Ici la voix de Bené expira de nouveau , et le Jeune homme pencha la tête sur sa poitrine. Chactas , étendant le bras dans l'ombre, et prenant le bras de son fils, lui cria d'un ton ému : « Mon fils I mon cher fils ! » A ces accents , le frère d'Amélie revenant à lui, et rougissant de son trouble , pria son père de lui pardonner.

Alors le vieux Sauvage : « Mon jeune ami , les « mouvements d'un cœur comme le tien ne sau- « roient être égaux; modère seulement ce carao» « tère qui t'a déjà fait tant de mal. Si tu souffres « plus qu'un autre des choses de la vie , il ne faut <« pas t'en étonner ; une grande âme doit con- \

RENE

tenir pliis de douleurs qu'une petite. Continue ton récit. Tu nous as fait parcourir une partie de i^Europe , fais-nous connoitre ta patrie. Tu sais que j'ai vu la France, et quels liens m'y ont attactié ; j'aimerai à entendre parler de ce grand ièhef * , qui n'est plus, et dont j'ai visité la superbe cabane. Mon enfant , je ne vis plus que par la mémoire. Un vieillard avec ses souvenirs ressemble au cbêne décrépit de nos bois : ce chêne ne se décore plus de son propre feuillage, mais il couvre quelquefois sa nudité des plantes étrangères qui ont végété sur ses antiques rameaux. »

Le frère d'Amélie, calmé par ces paroles, reprit ainsi l'histoire de son cœur :

« Hélas! mon père, je ne pourrai t'entretenir de ce grand siècle dont je n'ai vu que la fin dans mon enfance, et qui n'étbit plus lorsque je rentrai dans ma patrie. Jamais un changement plus étonnant et plus soudain ne s'est opéré chez un peuple. De la hauteur du génie, du respect pour la religion, de la gravité des mœurs , tout étoit subitement descendu à la souplesse de l'esprit , à. l'impiété , à la corruption.

« Cétoit donc bien vahiement que j'avois espéré retrouver dans mon pays de quoi calmer cette inquiétude , cette ardeur de désir qui me suit partout. L'étude du monde ne m'avoit rien appris , et pourtant je n'avois plus la douceur de l'ignorance.

« Ma sœur, par une conduite inexplicable, sembloit se plaire à augmenter mon ennui; elle avoit quitté Paris quelques jours avant mon arrivée. Je lui écrivis que je comptois l'aller rejoindre ; elle se hâta de me répondre pour me détourner de ce projet, sous prétexte qu'elle étoit incertaine du lieu où l'appelleroient ses affaires. Quelles tristes réflexions ne fls-je point alors sur Tamitié , que la présence attiédit , que l'absence efface, qui ne résiste point au malheur, et encore moins à la prospérité !

« Je me trouvai bientôt plus isolé dans ma patrie que je ne Tavois été sur une terre étrangère. Je voulus me jeter pendant quelque temps dans un monde qui ne me disoit rien et qui ne m'entendoit pas. Mon âme^ qu'aucune passion n'avoit encore usée , cherchoit un objet qui pût l'attacher ; mais je m'aperçus que je donnois plus que je ne recevois. Ce n'étoit ni un langage élevé, ni un sentiment profond qu'on demandoit de moi.

» Louis XIV.

Je n*étols occupé qu'à rapetisser ma vie , pour la mettre au niveau dje la société. Traité partout d'esprit romanesque, honteux du rôle je jouois, dégoûtéde plus en plusdes choses et des hommes, je pris le parti de me retirer dans un faubourg pour y vivre totalement ignoré.

« Je trouvai d'abord assez de plaisir dans cette vie obscure et indépendante. Inconnu, je me mêlois à la foule : vaste désert d'hommes I

« Souvent assis dans une église peu fréquentée , je passois des heures entières en méditation. Je voyois de pauvres femmes venir se prosteme# devant le Très-Haut , ou des pécheurs s'agenouiller au tribunal de la pénitence. Nul ne sortoit de ces lieux sans un visage plus serein , et les sour* des dameuris qu'on entendoit au dehors sembloient être les flots des passions et des orages du monde , qui venoient expirer au pied du temple du Seigneur. Grjld Dieu, qui vis en secret couler mes larmes dans ces retraites sacrées, tu sais combien de fois je me jetai à tes pieds pour te supplier de me décharger du poids de l'existence , ou de changer en moi le vieil homme I Ah ! qui n'a senti quelquefois le besoin de se régénérer, de se rajeunir aux eaux du torrent, de retremper son âme à la fontaine de vie? Qui ne se trouve quelquefois accablé du fardeau de sa propre corruption , et incapable de rien faire de grand, de noble, de juste?

« Quand le soir étoit venu , reprenant le chemin de ma retraite, je m'arrétois sur les ponts pour voir se coucher le soleil. L'astre, enflammant les vapeurs de la cité, sembloit osciller lentement dans un fluide d'or, comme le pendule de l'horloge des siècles. Je me retirois ensuite avec la nuit, à travers un labyrinthe de rues solitaires. En regardant les lumières quibrilloient dans la demeure des hommes , je me transportois par la pensée au milieu des scènes de douleur et de joie qu'elles éclairoient, et je songeois que sous tant de toits habités je n'avois pas un ami. Au milieu de mes réflexions, l'heure venoit frapper à coups mesurés dans la tour de la cathédrale gothique; elle alloit se répétant sur tous lestons, et à toutes les distances, d'église en église. Hélas ! chaque heure dans la société ouvre un tombeau , et fait couler des larmes.

« Cette vie , qui m'avoit d'abord enchanté , ne tarda pas à me devenir insupportable. Je me fatiguai de la répétition des mêmes scènes et des mêmes idées. Je me mis à sonder mon cœur, à

BENE

me demander ce que je désirois. Je ne le savois pas; mais je cras tout à coup que les bois me seroient délicieux. Me voilà soudain résolu d'achever dans un exil champêtre une carrière à peine commencée , et dans laquelle j'avois déjà dévoré des siècles.

« J'embrassai ce projet avec Fardeur que je mets à tous mes desseins; je partis précîlamment pour m'ensevelir dans une chaumière, eonmie j'étois parti autrefois pour faire le tour du monde.

I « On m*accuse d'avoir des goûts inconstants, de ne pouvoir jouir longtemps de la même chimère , d*étre la proie d'une imagination qui se hâte d*arriver au fond de mes plaisirs , comme si elle étoit accablée de leur durée ;|on m'accuse de passer to^jottrs le but que je puis atteindre : hélas 1 je cherche seulement un bien inconnu dont Tinstinit me poursuittEstce ma faute si je trouve partout des bornes, si ce qui est fini n'a pour moi aucune valeur? Cependant je sens que j'aime la monotonie des sentiments de la vie , et si j'avois encore la folie de croire au bonheur, je le chercherois dans l'habitude.

« La solitude absolue , le spectacle de la nature , me plongèrent bientôt dans un état presque impossible à décrire. Sans parents, sans amis, pour ainsi dire , sur la terre , n'ayant point encore aimé , J*étois accablé d'une surabondance de vie. Quelquefois je rougissois subitement, et je scntois couler dans mon cœur comme des ruisseaux d'une lave ardente; quelquefois je poussois des cris involontaires, et la nuit étoit également troublée de mes songes et de mes veilles. Il me manquoît quelque chose pour remplir rabîme de mon existence : je descendois dans la vallée, je m'élevois sur la montagne, appelant de toute la force de mes désirs Tidéal objet d'une flamme future ; je Tembrassois dans les vents ; je croyois l'entendre dans les gémissements du fleuve; tout étoit ce fantôme imaginaire, et les astres dans les cieux, et le principe même de vie dans l'univers.

n Toutefois cet état de calme et de trouble, d'indigence et de richesse, n'étoit pas sans quelques charmes : un jour je m'étois amusé à effeuiller une branche de saule sur un ruisseau , et à attacher une idée à chaque feuille que le courant entrainoit. Un roi qui craint de perdre se* couronne par une révolution subite , ne ressent par des angoisses plus vives que les mien-

nes à chaque accident qui menaçoit lei débris de mon rameau. 0 foiblesse des mortels I 0 enfaoce du cœur humain qui ne vieillit jamais ! \ oilà donc à quel dc^é de puérilité notre superbe nûson peut descendre! Et encore est-it vrai que bien des hommes attachent leur destinée à des choses d'aussi peu de valeur que mes feuilles de saule.

« Mais conunent exprimer cette foule de sensations fugitives que j'éprouvois dans mes promenades? Les sons que rendent les passions dans le vide d'un cœur solitaire ressemblent au murmure que les vents et les eaux font entendre dans le silence d'un désert : on en jouit , mais on ne peut les peindre.

« L'automne me surprit au milieu de ces incertitudes : j'entrai avec ravissement dans les mois des tempêtes. Tantôt j'aurols voulu être un de ces guerriers errant au milieu des vents, des J nuages et des fantômes ; tantôt j'enviois jusqu'au sort du pâtre que je voyois réduinffer ses mains à l'humble feu de broussailles qu'il avoit allumé au coin d'un bois. J'écoutols ses chants mélancoliques , qui me rappeloient que dans tout pays le chant naturel de l'homme est triste , lors même qu'il exprime le bonheur. Notre cceur est un ins-; trament incomplet, une lyre où il manque des cordes, et où nous sommes forcés de rendre les accents de la joie sur le ton consacré aux soupirs.

« Le jour, je m'égarois sur de grandes bruyères terminées par des forêts. Qu'il falfoit peu de chose à ma rêverie ! une feuille séchée que le vent chassoit devant mol , une cabane dont la fumée s'élevoit dans la cime dépouillée des arbres, la mousse qui trembloit au soufle du nord^ sur le tronc d'un chêne, une roche écartée, un étang désert où le jonc flétri murmuroitl Le clocher solitaire s'élevant au loin dans la vallée a souvent attiré mes regards; souvent j'ai suivi des yeux les oiseaux de passage qui votoient au-dessus de ma tête. Je me figurois les bords ignorés, les climats lointains où ils se rendent; j*aurois voulu être sur leurs ailes. Un secret instinct me tourmentoit, je sentois que je n'étois moi-même qu'un voyageur; mais une voix du ciel sembloit me dire : « Homme , la « saison de ta migration n'est pas encore venue ; « attends que le vent de la mort se lève, alors « tu déploieras ton vol vers ces régions inconnues t que ton cœur demande. »

« Levez- vous vite, orages désirés, qui devez

RENE

« emporter fiené dans les espaces d'une autre « \ie ! » Ainsi disant , Je marcliois à grands pas , la visage enflammé, le \ent sifûant dans ma chevelure, ne sentant ni pluie, ni frimas, enchanté, tourmenté, et comme possédé par le démon de mon cœur.

« La nuit , lorsque l'aquilon ébranloit ma chaumière, que les pluies tomlioient en torrent sur mon toit; qu'à travers ma fenêtre Je voyois la lune sillonner les nuages amoncelés, comme un pâle vaisseau qui laboure les vagues, il mesembloit que la vie redoubloit au fond^de mon cœur, que j'aurois la puissance de créer des mondes. Ah! si j*avois pu faire partager à un autre les transports que j'éprouvois! 0 Dieul si tu m'avois donné une femme selon mes désirs; si, comme à notre premier père , tu m'eusses amené par la main une Eve tirée de moi-même.... Beauté céleste! Je me serois prosterné devant toi; puis, te prenant dans mes bras, j'aurois prié l'Étemel de te donner le reste de ma vie!

« Hélas! J'étois seul, seul sur la terre! Une langueur secrète s'emparoit de mon corps. Ce dégoût de la vie que j'avois ressenti dès mon enfance revenoit avec une force nouvelle. Bientôt mon cœur ne fournit plus d'aliments à ma pensée, et je ne m'apercevois de mon existence que par un profond sentiment d'ennui.

« Je luttai quelque temps contre mon mal , mais avec indifférence et sans avoir la ferme résolution de le vaincre. Enfin , ne pouvant trouver de remède à cette étrange blessure de mon cœur, qui n'étoit nulle part et qui étoit partout, je résolus de quitter la vie.

« Prêtre du Très-Haut qui m'entendez, pardonnez à un malheureux que le ciel avoit presque privé de la raison. J'étois plein de religion, et Je raisonnois en impie ; mon cœur aimoit Dieu, et mon esprit le méconnoissoit; ma conduite, mes discours, mes sentiments, mes pensées,, n'étoient que contradiction, ténèbres, mensonges. Mais l'homme sait-il bien toujours ce qull veut, est-il toujours sûr de ce qu'il pense?

« Tout m'échappoit à la fois, l'amitié, le monde, la retraite. J'avois essayé de tout, et tout m'avoit été fataU Repoussé par li| société, abandonné d'Amélie quand la solitude vint à me manquer, que me restoit-il? C'étoit la dernière planche sur laquelle J'avois espéré me sauver, et je la sentois encore s'enfoncer dan^ l'abîme!

« Décidé que j'étois a me débarrasser du poids

de la vie , Je résolus de mettre toute ma raison dans cet acte insensé. Rien ne me pressoit, je ne fixai point le moment du départ, afin de savourer à longs traits les derniers moments de l'existence, et de recueillir toutes mes forces, A l'exemple d'un ancien, pour sentir mon âme s'échapper. '^ « Cependant je crus nécessaire de prendre des arrangements concernant ma fortune, et je fus obligé d'écrire à Amélie. Il m'écïîappa quelques plaintes sur son oubli , et Je laissai sans doute percer l'attendrissement qui surmontoit peu à peu mon cœur. Je m'imaginois pourtant avoir bien dissimulé mon secret ; mais ma sœur , accoutumée À lire dans les replis de mon âme , le devina sans peine. Elle fut alarmée du ton de contrainte qui régnoit dans ma lettre, et de mes questions sur des affaires dont Je ne m'étois Jamais occupé. Au lieu de me répondre , elle me vint tout à coup surprendre.

« Pour bien sentir quelle dut être dans la suite l'amertume de ma douleur, et quels furent mes premiers transports en revoyant Amélie, il faut vous figurer que c'étoit la seule personne au monde que j'eusse aimée, que tous mes sentiments se venoient confondre en elle, avec la douceur des souvenirs de mon enfance. Je reçus donc Amélie dans une sorte d'extase de cœur. Il y avoit si longtemps que Je n'avois trouvé quelqu'un qui m'entendit, et devant qui je pusse ouvrir mon âmel

« Amélie se Jetant dans mes bras , me dit : t Ingrat, tu veux mourir , et ta sœur existe! Tu « soupçonnes son cœur! Ne t'explique point, ne « t'excuse point, Je sais tout ; j'ai tout compris, « comme si j'avois été avec toi. Est-ce moi que « l'on trompe , moi , qui ai vu naître tes premiers « sentiments? Voilà ton malheureux caractère, « tes dégoûts, tes injustices. Jure , tandis que Je « te presse sur mon cœur, jure que c'est la der- « mère fois que tu te livreras à tes fohes; fais le « serment de ne jamais attenter à tes jours. »

m En prononçant ces mots, Amélie me regardoit avec compassion et tendresse , et couvroit mon front de ses baisers; c'étoit presque une mère, c'étoit quelque chose de plus tendre. Hélas! mon cœur se rouvrit à toutes les Joies; comme un enfant , je ne demandois qu'à être consolé ; Je cédai à l'empire d'Amélie ; elle exigea un serment solennel; Je le fis sans hésiter, ne soupçonnant mémepas que désormais je pusseétre malheureux.

RENÉ

« Nous tdmes plus d'un mois à nous accoutumer à fenchantement d'être ensemble. Quand , le matin , au iieu de me trouver seul , J'entendois la voix de ma sœur, j*éprouvois un tressaillement de joie et de bonheur. Amélie avoit reçu de la nature quelque chose de divin; son âme avoit les mêmes grâces innocentes que son corps ; la douceur de ses sentiments étoit infinie; il n'y avoit rien que de sij^ave et d'un peu rêveur dans son esprit ; on eût dit que son cœur, sa pensée et sa voix soupiroieiit comme de concert ; elle tenoitde la femme la timidité et l'amour, et de Fange , la pureté et la mélodie.

« Le moment étoit venu où J'allois expier toutes mes inconséquences. Dans mon délire, J'avois été jusqu'à désirer «d'éprouver un malheur, pour avoir du moins un objet réel de sou^rance : épouvantable souhait que Dieu , dans sa colère , a trop exaucél

« Que vais-je vous révéler, 6 mes amis ! voyez les pleurs qui coulent de mes yeux. Puls-je même.... Il y a quelques jours, rien n'auroitpum'arracher ce secret.... A présent, tout est fini !

« Toutefois, 6 vieillards ! que cette histoire soit à jamais ensevelie dans le silence : souvenez- vous qu'elle n'a été racontée que sous Tarbre du désert.

« L'hiver flnissoit lorsque je m'aperçus qu'Amélie perdoit le repos et la santé , qu'elle commençoit à me rendre. Elle maigrissoit, ses yeux se creusoient, sa démarche étoit languissante, et sa voix, troublée. Un jour, je la surpris tout en larmes au pied d'un crucifix. Le monde, la solitude , mon absence, ma présence, la nuit , le jour, tout l'alarmoit. D'involontaires soupirs venoient expirer sur ses lèvres; tantôt elle soutenoit , sans se fatiguer, une longue course ; tantôt elle se traînoit à peine ; elle prenoit et laissoit son ouvrage , ouvroit un livre sans pouvoir lire , commeneoit une phrase qu'elle n'achevoit pas , fondoit tout à coup en pleurs , et se retirait pour prier.

« En vain je cherchois à découvrir son secret. Quand je l'interrogeois en la pressant dans mes bras, elle me répondoit, avec un sourire, qu'elle étoit comme moi , qu'elle ne savoit pas ce qu'elle avoit.

a Trois mois se passèrent de la soite , et son état devenoit pire chaque jour. Une correspondance mystérieuse me sembloit être la cause de ses larmes; car elle paroissoit, ou plus tranquille, ou plus émue, selon les lettres qu'elle recevoit Enfin ,

un matin , l'heure à laquelle nous déjeànions ensemble étant passée, je monte à son appartement; je frappe : on ne me répond point; j'entr'oavre la porte : il n'y avoit personne dans la chambre. J'aperçois sur la cheminée un paquet à mon adresse. Je le saisis en tremblant, je l'ouvre, et je lis cette lettre, que je conserve pour m'ôter à l'avenir tout mouvement de joie.

A RENÉ

« Le ciel m'est témoin, mon frère, que je donnerois mille fois ma vie pour vous épaipier an moment de peine ; mais , infortunée que je suis, je ne puis rien pour votre bonheur. Vous me pardonnerez donc de m'être dérobée de chez vous comme une coupable; je n'aurois jamais pu résister à vos prières, et cependant il falloit partir.... Mon Dieu , ayez pitié de moi i « Vous savez, René, que j'ai toujours eu du penchant pour la vie religieuse; il est temps que je mette à profit les avertissements du ciel. Pourquoi ai -je attendu si tard! Dieu m'en punit. J'étois restée pour vous dans le monde.... Pardonnez, je suis toute troublée par le chagrin que j'ai de vous quitter.

<« C'est à présent , mon cher frère , que je sens bien la nécessité de ces asiles, contre lesquels je vous ai vu souvent vous élever. Il est des malheurs qui nous séparent pour toujours des hommes; que deviendroient alors de pauvres infortunées!... Je suis persuadée que vonsmême, mon frère, vous trouveriez le repos dans ces retraites de la religion : la terre n'offre rien qui soit digne de vous.

« Je ne vous rappellerai point votre serment : je connois la fidélité de votre parole. Vous l'aveî juré, vous vivrez pour moi. Y a-t-il rien de plus misérable que de songer sans cesse à quitter la vie? Pour un homme de votre caractère, il est si aisé de mourir I Croyez-en votre sœur, il est plus difflcile de vivre.

« Mais , mon firère , sortez au plus vite de b solitude, qui ne vous est pas bonne; cherdiei^ quelque occupation. Je sais que vous riezamèrement de cette nécessité où l'on est en France deprendrett» f'to^.Neméprlsez pas tant l'expé-

rience et la sagesse de nospèreè. Il vautmleax, mon cher René , ressembler un peu plus au commun des hommes, et avoir un peu moins de majeur.

« Peut-être trouveriez-vous dans le mariage o»

RENÉ

« soulagement a vos ennuis. Une femme, des en- « fants, oGcuperoient vos jours. Et quelle est la « feomie qui ne chercheroit pas à vous rendre « heureux! L'ardeur de votre âme, lal)eauté de « votre génie, votre air noble et passionné, ce » regard fier et tendre, tout vous assureroit de « son amour et de sa fidélité. Ali 1 avec quelles dé- « lices ne te presseroit-elle pas dans ses bras et « sur son cœur I Gomme tous ses regards , toutes « ses pensées seroient attachés sur toi pourpré* «venirtes moindres peines I Elleseroittoutamour, « tout innocence devant toi ; tu croirois retrouver « une sœur.

« Je pars pour le couvent de.... Ce monastère , « bâti au l)ord de la mer, convient à la situation « de mon âme. La nuit , du fond de ma cellule, « j'entendrai le murmure des flots qui baignent «I les murs du couvent ; je songerai à ces prome- « nadesque je faisois avec vous au milieu des bois, • alors que nous croyions retrouver le bruit des « mers dans la cime agitée des pins. Aimable com- « pagnonde mon enfance, est-ce que Je ne vous « verrai plus ? A peine plus âgée que vous, je vous « balançois dans votre berceau ; souvent nous « avons dormi ensemble. Ah I si un même tom- « beau nous réunissoit un jour ! Mais non : je dois « dormir seule sous les marbres glacés de ce sanc- « tuaire, où reposent pour jamais ces filles qui « n*ont point aimé.

« Je ne sais si vous pourrez lire ces lignesàdemi « effacées par mes larmes. Après tout, mon ami , « un peu plus tAt, un peu plus tard, n*auroit-iI « pas ftillu nous quitter? Qu'ai-je besoin de vous « entretenir de l'incertitude et du peu de valeur « de la vie? Vous vous rappelez le jeune M«.. qui m fit naufrage à l'Ile de France. Quand vous « reçûtes sa dernière lettre , quelques mois après « sa mort , sa dépouille terrestre n'existoit même « plus , et l'instant où vous commenciez son deuil « en Europe étoit celui où on le finissoit aux In- « des. Qu'est-ce donc que l'homme, dont la mé- « moire périt si vite? Une partie de ses amto ne « peut apprendre sa mort , que l'autre n'en soit « déjà consolée ! Quoi , cher et trop cher René , ^ « mon souvenir s'effacera-t-il si promptement de « ton cœur? 0 mon frère I si je m'arrache à vous « dans le temps, c'est pour n'être pas séparée de « vous dans l'éternité.

« Amélie. »

« P. S. Je joins ici l'acte de la donation demes

CHATEAUBBIAlfD. — TOMF lY.

« biens; j'espère que vous ne refuserez pas cette « marque de mon amitié. »

« La foudre qui fût tombée h mes pieds ne m'eût pas causé plus d'effroi que cette lettre. Quel secret Amélie me cachoit-elle ? Qui la f orçoit si subitement à embrasser la vie religieuse? Ne m'avoit-elle rattaché à l'existence par le charme de l'amitié , que pour me délaisser tout à coup ? Oh I pourquoi étoit-elle venue me détourner de mon dessein! Un mouvement de pitié l'avoit rappelée auprès de moi; mais bientôt fatiguée d'un pénible devoir elle se hâte de quitter un malheureux qui n'avoit qu'elle sur la terre. On croit avoir tout fait quand on a empêché un homme de mourir! Telles étoient mes plaintes. Puis, faisant un retour sur moi-même : Ingrate Amélie , disois-je, si tu avois été à ma place; si , comme moi , tu avois été perdue dans le vide de tes jours , ah ! tu n'aurois pas été abandonnée de ton frère !

« Cependant, quand je relisois la lettre, j'y trouvois Je ne sais quoi de si triste et de si tendre, que tout mon cœur se fondoit. Tout h coup il me vint une idée qui me donna quelque espérance : je m'imaginai qu'Amélie avoit peut-être conçu une passion pour un homme qu'elle n'osoit avouer. Ce soupçon sembla m'expliquer sa mélancolie, sa correspondance mystérieuse, et le ton passionné qui respiroit dans âi lettre. Je lui écrivis aussitôt pour la supplier de m'ouvrir son cœur.

« Elle ne tarda pas à me répondre , mais sans me découvrir son secret : elle me mandoit seulement qu'elle avoit obtenu les dispenses du noviciat , et qu'elle alloit prononcer ses vœux.

« Je fus révolté de l'obstination d'Amélie , du mystère de ses paroles , et de son peu de confiance en mon amitié.

« Après avoir hésité un moment sur le parti que j'avoisà prendre , je résolus d'aller à B... pour faire un dernier effort auprès de ma sœur. La terre où j'avois été élevé se trouvoit sur la route. Quand j'aperçus les bois où j'avois passé les seuls moments heureux de ma vie , je ne pus retenir mes larmes , et il me fut impossible de résister a la tentation de leur dire un dernier adieu.

« Mon frère aîné avoit vendu l'héritage paternel , et le nouveau propriétai re ne l'habitoit pas. J'arrivai au château par la longue avenue de sapins; je traversai à pied les cours désertes; Je m'arrêtai à regarder les fenêtres fermées ou demibrisées, le chardon qui croissoit au pied des

murs , tes feailles qni jonchoient le seaii des portes, et ce perron solitaire où j'avols vu si souvent mon père et ses fidèles serviteurs. Les marches étoient déjà couvertes de mousse ; le violier Jaune croissoit entre leurs pierres déjointes et tremblantes. Un gardien inconnu m'ouvrit brusquement les portes. J hésitois à franchir le seuil ; cet homme

s'écria : « Hé bien 1 allez- vous faire comme cette

« étrangère qui vînt Ici 11 y a quelques Jours?

« Quand ce fut pour entrer, elle s'évanouit , et je

« fus obligé de la reporter à sa voiture. » Il me

fut aisé de reoonnottre V étrangère qui , comme

mol, étoit venue chercher dans ces lieux des

pleurs et des souvenirs!

N Gouvrantunmomentmesyeux démon mou*

choir, J'entrai sous le toit* de mes ancêtres. Je parcourus les appartements sonores où l'on n'entendolt que le bruit de mes pas. Les chambres étoient à peine éclairées par la foible lumière qui pénétroit entre les volets fermés : Je visitai celle où ma mère avoit perdu la vie en me mettant au monde, celle ou se retirolt mon père, oelle où J'avois dormi dans mon berceau , celle enfin où l'amitié avoit reçu mes premiers vaux dans le sein d'une sœur. Partout les salles étoient détendues, et l'araignée filolt sa toile dans les oouehes abandonnées. Je sortis précipitamment de ces lieux , Je m'en éloignai à grands pas , sans oser tourner la t^te. Qu'ils sont doux , mais qu'ils sont rapides , les moments que les frères et les soeurs passent dans leurs Jeunes années, réunis sous râile de leurs vieux parents! La fttmllle de rhomme n'est que d'un Jour ; le souffle de Dieu la disperse comme une fumée. A peine le fils connolt-lï le père , le père le fils, le frère la sœur, la sœur le frère! Le chêne volt germer ses glands autour de lui ; Il n'en est pas ainsi des enfants des hommes!

« En arrivant à B... , Je me fis conduire au couvent ; Je demandai à parler à ma sœur. On me dit qu'elle ne recevolt personne. Je lui écrivis : elle me répondit que , sur le point de se oonsacrer à Dieu , il ne lui étolt pas permis de donner une pensée au monde ; que , si Je l'aimols , J'éviterois de l'accabler de ma douleur. Çlle ajoutoit : « Cependant si votre projet est de paroftre à l'au- « tel le Jour de ma profession , daignez m'y servir « de père ; ce rôle est le seul digne de votre cou- « rage, le seul qui convienne à notre amitié et à « mon repos. »

« Cette fh)lde fermeté qu'on opposoit à Tar-

RENE

deur de mon amitié me Jeta dans de violents transports. Tantôt J'étols près de retourner sur mes pas; tant^ Je voalols rester, uniquement pour troubler le sacrifice. L'enfer me suseHolt Jusqu'à la pensée de me poignarder dans Tégllse, et de mêler mes derniers soupirs aux vœux qui m'arrachoient ma sœur. La supérieure du couvent me fit prévenir qu'on avoit préparé un bane dans le sanctuaire , et elle m'in vitdt à me rendre à la cérémonie, qui devoit avoir lieu dès le lendemain.

« Au lever de l'aube , J'entendis le premier son des cloches. . . . Vers dix heures, dans une sorte d*agonle. Je me traînai au monastère. Rien ne peut plus être tragique quand on a assisté à un pareil spectacle; rien ne peut plus être douloureux quand on y a [survécu.

« Un peuple Immense rempllssoit TégUse. On me conduit au banc du sanctuaire ; Je me précipite à genoux sans presque savoir où J*étols , ni à quoi J'étols résolu. Déjà le prêtre attendolt à l'autel ; tout à coup la grille mystérieuse s'ouvre , et Amélie s'avance, parée de toutes les pompes du monde. Elle ètolt si belle , il y avoit sur son visage quelque chose de si divin , qu'elle excita un mouvement de surprise et d'admiration. Vaincu par la glorieuse douleur de la sainte, abattu par les grandeurs de la religion , tous mes projets de violence s'évanouirent; ma fbrce m'abandonna; Je me sentis Hé par une main toute-pulssante, et, au lieu de bla^êmes et de menaces, Je ne trouvai dans mon cœur que de profondes adorations et les gémissements de l'humilité.

« Amélie se place sous un dais. Le sacrifice oommence à la lueur des fiambeaux, au milieu des fieurs et des parfums, qui dévoient rendre l'holocauste agréable. A Tofifertoire , le prêtre se dépouilla de ses ornements , ne conserva qu'une tunique de Un , monta en chaire , et , dans un dis- • cours simple et pathétique , peignit le bonheur de la vierge qui se consacre au Seigneur. Quand 11 prononça ces mots : « Elle a paru comme l'eneens • « qui se consume dans le feu , » un grand calme et des odeurs célestes semblèrent se répandre dans l'auditoire ; on se sentit comme à l'abri sous les ailes de la colombe mystique , et Ton eût cm voir les anges descendre sur Tautel et remonter y&s les deux avec des parfums et des cooronnei -

« Le prêtre achève son discours, reprend ses vêtements, continue le sacrifice. AméUe, aotile-

RENÉ

nue de deax Jeunes religieuses , se met à genoox sur la dernière marche de Fautel. On vient alors me cherdier pour remplir les fonctions paternelles. Au brait de mes pas chancelants dans le sanctuaire, Amélie est prête à défaillir. On me pla<*e ù côté du prêtre , pour lui présenter les ciseaux. En ce moment) Je sens renaître mestrans* ports ; ma ftireur va éclater, quand Amélie , rappelant son courage, me lance un regard où il y a tant de reproche et de douleur, que J'en suis attéré. La religion triomphe. Ma sœur profite de mon trouble , elle avance hardiment la tête. Sa superbe chevelure tombe de toutes parts sous le fer sacré; une longue robe d'étamjne remplace pour elle les ornements du siècle , sans la rendre moins touchante; les ennuis de son front se cachent sous un bandeau de lin ; et le voile mystérieux , double symbole de la virginité et de la religion, accompagne sa tête dépouillée. Jamais elle n*avolt paru si belle. L'œil de la pénitente étoit attaché sur la poussière du monde, et son âme étoit dans le ciel.

« Cependant Amélie n*avoit point encore prononcé ses vœux ; et pour mourir au monde il falloit qu^elle passât à travers le tombeau. Ma sœur se couche sur le marbre ; on étend sur elle un drap mortuaire : quatre flambeaux en marquent les quatre coins. Le prêtre, Tétole au cou, le livre à la main , commence l'Office des morts ; de Jeunes vierges le continuent. 0 joies de la religion, que vous êtes grandes , mais que vous êtes terribles! On m'avoit contraint de me placer à genoux près de ce lugubre appareil. Tout à coup un murmure confus sort de dessous le voile sépulcral; Je m'incline, et ces paroles épouvantables (que Je fus seul à entendre) viennent frapper mon oreille : « Dieu de miséricorde, fais que Je ne « me relève Jamais de cette couche funèbre , et « comble de tes biens un frère qui n'a point par^ « tagé ma criminelle passion ! »

« A ces mots échappés du cercueil , l'affreuse vérité m'éclaire; ma raison s'égare; Je me laisse tomber sur le linceul de la mort. Je presse ma « sœur dans mes bras; Je m'ccrie : « Chaste épouse « de Jésus-Christ, reçois mes derniers embrasse- « ments à travei*s les glaces du trépas et les pro< « fondeurs de Téternité, qui te séparent déjà de « ton frère!»

« Ce mouvement , ce cri , ces larmes , troublent la cérémonie : le prôtre s'interrompt , les religieuses ferment la grille, la foule 8*agite et se presse

vers l'autel ; on m'emporte sans connoissance Que Je BUS peu de gré à ceux qui me rappelèrent au Jour! J'appris, en rouvrant les yeux, que le sacrifice étoit consommé, et que ma sœur a voit été saisie d'une fièvre ardente. Elle me fàisoit prier de ne plus chercher à la voir. 0 misère de nui vie ! une sœur craindre de parler à un frère , et un frère craindre de faire entendre sa voix à une sœur ! Je sortis du monastère comme de ce lieu d'expiation où des flanunes nous préparent pour la vie céleste , où l'on a tout perdu comme aux enfers, hors l'espérance.

« On peut trouver des forces dans son âme contre un malheur personnel ; mais devenir la cause involontaire du malheur d'un autre , cela est tout à fiiit insupportable. Éclairé sur les maux de ma sœur, Je me flgurois ce qu'elle avolt dû souffrir. Alors s'expliquèrent pour moi plusieurs choses que Je n'avols pu comprendre; ce mélange de Joie et de tristesse qu'Amélie avoit fait paroître au moment de mon départ pour mes voyages , le soin qu'elle prit de m'éviter à mon retour, et cependant cette foiblesse qui l'empêcha si longtemps d'entrer dans un monastère : sans doute la fille malheureuse s'étoit flattée de guérir ! Ses projets de retraite, la dispense du noviciat, la disposition de ses biens en ma faveur, avoient apparemment produit cette correspondance secrète qui servit à me tromper.

<« 0 mes amis ! Je sus donc ce que c'étoit que de verser des larmes pour un mal qui n'étoit point imaginaire ! Mes passions , si longtemps indéterminées , se précipitèrent sur cette première proie avec fureur. Je trouvai même une sorte de satisfaction inattendue dans la plénitude de mon chagrin , et Je m'aperçus , avec un secret mouvement de Joie, que la douleur n'est pas une affection qu'on épuise comme le plaisir.

« J'avois voulu quitter la terre avant l'ordre du Tout-Puissant; c'étoit un grand crime : Dieu m'avoit envoyé Amélie à la fois pour me sauver et pour me punir. Ainsi , toute pensée coupable, toute action criminelle entraine après elle des désordres et des malheurs. Amélie me prioit de vivre , et Je lui devois bien de ne pas aggraver ses maux. P*ailleurs (chose étrange I ) Je n'avois plusenvie de mourir depuis que J'étois réellement malheureux. Mon chagrin étoit devenu une occupation qui remplissoit tous mes moments : tant mon cœur est naturellement pétri d'ennui et de misère!

RENÉ

« Je pris donc subitement UDe autre résolutioii; je nie déterminai à ([uitter TËurope , et à passer en Amérique.

n On équipoit, dans ce moment même, au port de B...., une flotte pour la Louisiane; Je m'arrangeai avec un des capitaines de vaisseau ; je fis savoir mon prqjet k Amélie, et je m'occupai de mon départ. "^ .,

« Ma^sœur a voit touche aux portes de la mort ; mais Dieu , qui lui destinoit la première palme des vierges, ne voulut pas la rappeler si vite à lui ; son épreuve ici* bas futprolongée. Descendue une seconde fois dans la pénible carrière de la vie, i*héroine, courbée sous la croix, s'avança courageusement à rencontre des douleurs , ne voyant plus que le triomphe dans le combat , et dans Texcès des souffrances , l'excès de la gloire. « La vente du peu de bien qui me restoit , et que Je cédai à mon frère, les longs préparatifs d'un convoi , les vents contraires , me retinrent longtemps dans le port. J'allois chaque matin m'informer des nouvelles d'Amélie , et Je revenois toujours avec de nouveaux moti& d'admiration et de larmes.

A J'errois sans cesse autour du monastère, bâti au l)ord de la mer. J'apercevois souvent à une petite fenêtre grillée qui donnoit sur une plage déserte, une religieuse assise dans une attitude pensive ; elle révoit à l'aspect de Tocéan où apparoissoit quelque vaisseau , cinglant aux extrémités de la terre. Plusieurs fois, à la clarté de la lune, J'ai revu la même religieuse aux barreaux de la même fenêtre : elle contemploit la mer, éclairée par l'astre de la nuit, et sembloit prêter l'oreille au bruit des vagues qui se brisoient tristement sur des grèves solitaires.

« Je crois encore entendre la cloche qui, pendant la nuit, appeloit les religieuses aux veilles et aux prières. Tandis qu'elle tintoit avec lenteur et que les vierges s avançoient en silence à l'autel du Tout-Puissant, Je couroisau monastère : là, seul au pied des murs, J'écoutois dans une sainte extase les derniers sons des cantiques, qui se mêloient sous les voûtes du temple au foible bruissement des flots.

a Je ne sais comment toutes ces choses , qui auroient dû nourrir mes peines, en ëmoussoient au contraire l'aiguillon. Mes larmes a voient moins d'amertume, lorsque Je les répnndois sur les rochers et parmi les vents. Mon chagrin même , par sa nature extraordinaire, portoit avec lui

quelque remède : on jouit de ce qui n'ot pas commun , même quand cette chose est un mal* heur. J'en conçus presque l'espérance qae maneor devlendroit à son tour moins misérable.

« Une lettre que je reçus d'elle avant mon départ sembla me confirmer dans ces i^ées. Âooélie se plaignoit tendrement de ma douleur, etm'assuroit que le temps dimlnuoit la sienne. « Je m « désespère pas de mon bonheur, me disoit-elle. « L'excèsmêmedusacrifice,àprésentquelesaeri- « flce est consommé, sert à me rendre quelque « paix. La simplicité de mescompagnes, lapureté « de leurs vœux , la régularité de leur vie, toat « répand du baumesur mes jours. QuandJ'entends «c gronder les orages , et que l'oiseau de mer \ieat « battre des ailes à ma fenêtre , mol, pauvre co- « lombe du ciel , Je songe au bonheur que j'ai eu « de trouver un abri contre la tempête. Cest ici «t la sainte montagne; le sommet élevé d'où l'on « entend les derniers bruits de la terre et les « premiersconcertsduciel; c'est ici quelareligion « trompe doucement une âme sensible : aux plus « violentes amours elle substitue une sorte de « chasteté brûlante où l'amante et la vierge sont « unies; elle épure les soupirs; elle change en ^ une flamme incorruptible une flamme périssa- « ble; elle mêle divinement son calme et son inf nocence à ce reste de trouble et de volupté d'un « coexir qui cherche à se reposer, et d'une vie qui • se retire. »

« Je ne sais ce que le ciel me réserve , et s'il a voulu m'avertir que les orages accompagneroient partout mes pas. L'ordre étoit donné pour le départ de la flotte ; déjà plusieurs vaisseaux avoient appareillé au baisser du solefl ; Je m'étols arrangé pour passer la dernière nuit à terre , afin d'écrire ma lettre d'adieux à Amélie. Vers minuit, tandis que Je m'occupe de ce soin , et que Je mouille mon papier de mes larmes , le bruit des vents vient frapper mon oreille. J'écoute; et au milieu de la tempête. Je distingue les coups de canon d'alarme, mêlés au glas de la cloche monastique. Je vole sur le rivageôu tout étoit désert, et où l'on n'entendoitque le rugissement des flots. Je m'assieds sur un rocher. D'un côté s'étendent les vagues étlncelantes , de l'autre les murs sombres du monastère se perdentconfusément dans les deux. Unepetite lumière paroissoit à la fenêtre grillée. Étolt-cc toi, ô mon Amélie, qui, prosternée au pied da crucifix , priois le Dieu des orages d'épargner ton malheureux frère? La tempête sur les flots, le

BENÉ

calme dans ta retraite; des hommes brisés sur desécueils, aa pied de Tasile que rien ne peut troubler; riufini de l'autre c6té du mur d'une cellule ; les fanaux agités des vaisseaux , le phare immobile du couvent ; l'incertitude des destinées du navigateur, la vestaleeonnoissant dans un seul Jour tous les Jours futurs de sa vie ; d'une autre part , une âme telle que la tienne , 6 Amélie , ora* geuse comme l'océan; un naufrage plus affreux que celui du marinier : tout ce tableau est encore profondément gravé dans ma mémoire. Soleil de ce ciel nouveau , maintenant témdn de mes lar* mes , échos du rivage américain qui répétez les accents de René, ce fût le lendemain dccette nuit terrible qu'appuyé sur le gaillard de mon vaisseau , Je vis s'éloigner pour Jamais ma terre natale ! Je contemplai longtemps sur la côte les derniers [«lancements des arbres de la patrie, et les faites du monastère qui s'abalssoient à l'horizon. »

Comme René achevoit de raconter son his* toire, il tira un papier de son sein, et le donna au père Souël; puis, se Jetant dans les bras de Chactas, et étouffant ses sanglots, il laissale temps au missionnaire de parcourir la lettre qu'il veooit de lui remettre.

Elle étoit de la supérieure de.... Elle contenoit le récit des derniers moments de la sœur Amélie de la Miséricorde, morte victime de son zèle et de sa charité en soignant ses compagnes attaquées d'une maladie contagieuse. Toute la com« munauté étoit inconsolable , et Ton y regardoit Amélie comme une sainte. La supérieure i\]outoit que depuis trente ans qu'elle étoit à la tète de la maison, elle n'a voit Jamais vu de religieuse d'une humeur aussi douce et aussi égale , ni qui fût plus contente d^avoir quitté les tribulations du monde.

Chactas pressoit René dans ses bras, le vieillard pleuroit. « Mon enfant, dit-il à son fils. Je vou- « drois que le père Aubry fût ici ; il tiroit du fond « de son cœur je ne sais quelle paix qui , en les a calmant , ne sembloit cependant point étrangère <i aux tempêtes ; c'étoit la lune dans une nuit ora- « geuse: les nuages errants ne peu vent remporter m dans leur course; pure et inaltérable, elle s'a- « vance tranquille au-dessus d'eux. Hélas I popr « moi-, tout me trouble et m'entraîne! »

Jusqu'alors le père Souël , sans proférer une parole, avoit écouté d'un air austère l'histoire de René. Il portoit en secret un cœur compatissant ,

mais il montroit au dehors un caractère inflexible ; la sensibilité du sachem le fit sortir du silence :

1 « Rien, dit-il au frère d'Amélie, rien ne mé- «rite, dans cette histoire, la pitié qu'on vous « montre ici. Je vois un Jeune homme entêté de' « chimères , à qui tout déplaît, et qui s'est sous- « trait aux charges de la société pour se livrer à « d'inutiles rêveries. On n'est point, monsieur, « un homme supérieur parce qu'on aperçoit le « monde sous un Jour odieux. On ne hait les hom- « mes et la vie que faute de voir assez loin. Éten- « dez un peu plus votre regard, et vous serez « bieutôt convaincu que tous ces maux dont vous « vous plaignez sont de purs néants. Mais quelle « honte de ne pouvohr songer au 'seul malheur « réel de votre vie, sans être forcé de rougir! « Toute la pureté, toute la vertu, toute la religion, « toutes les couronnes d'une sainte rendent à peine « tolérable la seule idée de vos chagrins. Votre « sœur a expié sa faute ; mais , s'il faut ici dire ma ' « pensée. Je crains que , par une épouvantable « Justice, un aveu sorti du sein de la tombe n'ait « troublé votre âme à son tour. Que faites-vous « seul au fond des forêts où vous consumez vos « Jours, négligeant tous vosdevoirs? Des saints, « me direz- vous, se soi^ ensevelis dans les dé- « serts? Ils y étoient avec leurs larmes , et em- « ployoient à éteindre leurs passions le temps que « vous perdez peut-être à allumer les vôtres. Jeune « présomptueux qui avez cru que Thomme sepeut « suffire à lui-même ! La solitude est mauvaise à « celui qui n'y vit pas avec Dieu ; elle redouble « les puissances de l'âme , en mêmelemps qu'elle « leur ête tout sujet pour s'exercer. Quiconque « a reçu des forces doit les consacrer au service « de ses semblables; s'il les laisse inutiles, il en « est d'abord puni par une secrète misère, et têt « ou tard le ciel lui envoie un châtiment ef- « froyable. »

Troublé par ces paroles, René releva du sem de Chactas sa tête humiliée. Le sachem aveugle se prit à sourire ; et ce sourire de la bouche , qui ne se marioit plus à celui des yeux, avoit quelque chose de mystérieux et de céleste. « Mon fils, dit « le vieil amant d'Atala , il nous parle sévèrement ; « il corrige et le vieillard et le Jeune homme , et il «t a raison. Oui, il faut que tu renonces à cette « vie extraordinaire qui n'est pleine que de sou- « cis; il n'y a de bonheur que dans les voies « communes.

BENÉ

« Un Joor le Meachacébé , encore asMEprèsde sa source , se lassa de D*6tre qu'un limpide ruisseau. l\ demanda des neiges aux montagnes , des eaux aux torrents, des pluies aux tempêtes; il franchit ses rives, et désole ses bords charmants. L'orgueilleux ruisseau s'applaudit d'abord de sa puissance ; mais voyant que tout devenoit désert sur son passage; qu'il couloit abandonné dans la solitude ; que ses eaux étoient toujours troublées, il regretta l'humble lit que lui avoit creusé la nature , les oiseaux , les fleurs, les arbres et les ruisseaux , Jadis modestes compagnons de son paisible cours. •

Chaotas cessa de parler, et l'oD entendit la voU du Jlammani qui , retiré dans les roseaux du Me»» ebacd)é, annonçoit un orage pour le milieu du Jour. Les trois amis reprirent la route de leurs cabanes : René marehoit en silence entre le missionnaire qui prioit Dieu, et le sachem aveugle qui cherehoit sa route. On dit que , pressé par les deux vieillards , il retourna ches son épouse , mais sans y trouver le bonheur. Il périt peu de temps q>rès avec Oiaetaset le père Souél, dans le massacre des François et des Natches à la Louisiane. On montre encore un rodieroù ii alloit s'asseoir au soleil couchant

FIN DB BBN<.

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LES AVENTURES

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