‹ Œuvres complètes de M. le vicomte de Chateaubriand (volume 4)Chapitre 168 sur 170 · DU DERNIER ABENCERAGE · texte numérisé non relu

DU DERNIER ABENCERAGE

Toenx insensés, qai sortent d*un cœur qoe la passion dévore.

Un Jour qu'elle erroit sur les grèves , elle apei> çut une longue barque dont la proue élevée , le mât penché et la voile latine annonçoient l'élégant génie des Maures. Blanca court au port , et voit bientôt entrer le vaisseau barbaresque qui faisoit écumer Tonde sous la rapidité de sa course. Un Maure, couvert de superl)es liabits, se tenoit debout sur la proue. Derrière lui deux esclaves noirs arrêtolent par le frein un cheval arabe , dont les naseaux fumants et les crins épars, annonçoient à la fois son naturel ardent, et la frayeur que lui inspiroit le bruit des vagues, La barque arrive , abaisse ses voiles , touche au m6Ie, présente le flanc : le Maure s'élance sur la rive , qui retentit du son de ses armes. Les esclaves font sortir le coursier tigré comme un léopard , qui hennit et bondit de joie en retrouvant la terre. D*autres esclaves descendent doucement une corbeille où reposoit une gazelle couchée parmi des feuilles de palmier. Ses jambes fines étoient attachées et pioyées sous elle , de peur qu'elles ne se fussent brisées dans les mouvements du vaisseau ; elle portoit un collier de grains d'aloès; et sur une plaque^ d'or quiservoit à rejoindre les deux bouts du collier, étoient gravés en arabe un nom et un talisman.

Blanca reconnott Aben«Hamet : elle n'ose se trahir aux yeux de la foule; elle se retire, et envoie Dorothée , une de ses femmes , avertir l'Abencerage qu'elle l'attend au palais des Maures. Aben-Hamet présentoit dans ce moment au gouverneur son fiirman écrit en lettres d'azur, sur un vélin précieux et renfermé dans un fourreau de soie. Dorothée s'approche et conduit l'heureux Abencerage aux pieds de Blanca. Quels transports en se retrouvant tous deux fidèles I Quel bonheur de se revoir, après avoir été si longtemps séparés! Quels nouveaux serments de s'aimer toujours I

Les deux esclaves noirs amènent le cheval numide , qui , au lieu de selle , n'avoit sur le dos qu'une peau de lion , rattachée par une zone de pourpre. On apporte ensuite la gazelle. « Sul- « tane, dît Aben-Hamet, c'est un chevreuil de « mon pays, presque aussi léger que toi. » Blanca détache elle-même l'animal charmant qui sembloit la remercier en jetant sur elle les regards les plus doux. Pendant l'absence de l'Abencerage, la fille du duc de Santa-Fé avoit étudié l'a-

CiI\TFAVBRU!n>. — TOME IV.

rabe : elle lut avec des yeux attendris son propre, nom sur le collier de la gazelle. Celle-ci , rendue à la liberté, se soutenoit à peine sur ses pieds si longtemps enchaînés; elle se couchoit à terre, et appuyoit sa tète sur les genoux de sa maîtresse. Blanca lui présentoit des dattes nouvelles, et caressoit cette chevrette du désert, dont la peau fine avoit retenu l'odeur du bois d'aloès et de la rose de Tunis.

L* Abencerage, le duc de Santa-Fé et sa fille partirent ensemble pour Grenade. Les jours du couple heureux s'écoulèrent comme ceux de l'année précédente : mêmes promenades, même regret à la vue de la patrie., même amour ou plutôt amour toi^ours croissant , toujours partagé ; mais aussi même attachement dans les deux amants & la religion de leurs pères. « Sois chrétien , » dlsoit Blanca; « Sois musulmane, » disoit Aben- Hamet, et ils se séparèrent encore une fois sans avoir succombé à la passion qui les entratnoit l'un vers l'autre.

Aben-Hamet reparut la troisième année, comme ces oiseaux voyageurs que l'amour ramène au printemps dans nos climats. Il ne trouva point Blanca au rivage , mais une lettre de cette femme adorée apprit au fidèle Arabe le départ du duc de Santa-Fé pour Madrid, et l'arrivée de don Carlos à Grenade. Don Carlos étoit accompagné d'un prisonnier fhmçois, ami du firère de Blanca. Le Maure sentit son cœur se serrer à la lecture de cette lettre. Il partit de Malaga pour Grenade avec les plus tristes pressentiments. Les montagnes lui parurent d une solitude effrayante, et II tourna plusieurs fois la tête pour regarder la mer qu'il venoit de traverser.

Blanca , pendant l'absence de son père , n'avoit pu quitter un firère qu'elle aimoit, un frère qui vouloit en sa faveur se dépouiller de tous ses biens, et qu'elle revoyoit après sept années d'absence. Don Carlos avoit tout le courage et toute la fierté de sa nation : terrible comme les conquérants du Nouveau-Monde, parmi lesquels il avoit fiiit ses premières armes; religieux comme lesche;valiers espagnols vainqueurs des Maures , il nourrissoit dans son cœur contre les infidèles la haine qu'il avoit héritée du sang du Cid.

Thomas de Lautrec , de l'illustre maison de Foix, où la beauté dans les femmes et la valeur dans les hommes passoient pour un don héréditaire , étoit frère c&det de la comtesse de Foix, et du brave et malheureux Odet de Foix , seigneur

LES AVENTURES

d6 Lautrac. À Tâge de dix-huit ans , Thomas avait été armé chevalier par Bayant , dans cette retraite qui coûta la vie an dwvatter sans peur •t sans reproche. Quelque temps après , Thomas Alt percé de coups et ftit prisonnier à Pavie, en déiendant le roi chevalier qui perdit tout alors , fon rhonneur.

Don Carlos de Bivar^ témoin de la vaillance de Lautrec , avolt fait prendre soin des blessures du Jeune François , et bientôt il s'établit entre eux une de ces amitiés héroïques , dont l'estime et la vertu sont les fondements. François P^ étoit re» tourné en France; mais Gharles-Quint retint les autres priionniers. Lautrec avoit eu Thonneur de partager la captivitéde son roi , et decoucheràses pieds dans la prison. Resté en Espagne après le départ du monarque y il avoit été remis sur sa parole k don Carlos, qui venoit de ramener à Grenade.

Lorsque Aben-Hamet se présenta au palais de don Rodrigue, et fut introduit dans la salle où se trouvoit la fille du duc de Santa-Fé , il sentit des tourments Jusqu'alors inconnus pour lui. Aux pieds de dona Blanca étoit assis un Jeune homme qui la. regardoit en silence , dans une espèce de ravissement. Ce Jeune homme portoit un hautde-chausses de buffle , et un pourpoint de même eouieur, serré par un ceinturon d*où pendoit une épée aux fleurs de lis. Un manteau de soie étoit Jeté sur ses épaules , et sa tète étoit couverte d'un diapeau à petits bords , ombragé de plumes : une (iraise de dentelle , rabattue sur sa poitrine, lals- •olt voir son cou découvert. Deux moustadies noires comme Tébène donnolent à son visage naturellement doux un air méie et guerrier. De larges bottes, qui tomboient et se rq^lioient sur ■es pieds , portoient Téperon d*or, marque de la chevalerie.

A quelque distance , un autre chevalier se tenoit débout appuyé sur la croix de fer de sa longue épée : il étoit vêtu comme Tautre chevalier; mais il paroissoit pliis âgé. Son air austère, bien qu'ardent et passionné , inspiroit le respect et la crainte. La croix rouge de Calatrava étoit brodée sur son pourpoint, avec cette divise : Pour elle et pour mon roi.

Un cri involontaire s'échappa de la bouche de Blanca lorsqu'elle aperçut Aben-Hamet. « Cheva- « llers, dit-elle aussitôt, voici l'infidèle dont je « vous ai tant parlé; craignez qu'il ne remporte « la victoire. Lc« Abencerages étoient faits comme

lui, et nul ne les surpassait en loyauté, courage et galanterie. »

Don Carlos s'avança au-devant d' Aben^-Hamet. Seigneur Maure, dit-ii, mon père et ma sœur m'ont appris votre nom ; on vous erott d'une race noble et brave ; vous-même , vous êtes distingué par votre courtoisie. BientM Charles- Quint , mon mettre , doit porter la guerre à Tunis, et nous nous verrons, fespère , au champ d'honneur. »

Aben-Hamet posa la main sur son sein , s^alsit à terre sans répondre, et resta les yeux attachés sur Blanca et sur Lautrec. Celui-ci admiroit, avec la curiosité de son pays, la robe superbe, les armes brillantes, la beauté du Maure ; Blanca ne paroissoit point embarrassée; toute son âme étoit dans ses yeux : la sincère Espagnole n'essayoit point de cacher le secret de son cœur. Après quelques moments de silence , Aben-Hamet se leva , s'inclina devant la fille de don Rodrigue, et se retira. Étonné du maintien du Maure et des regards de Blanca, Lautrec sortit avec un soupçon qui se changea bientôt en certitude.

Don Carlos resta seul avec sa sœur. « Blanca, « lui dit-il , expliquez-vous. D'où naf t le trouble « que vous a causé la vue de cet étranger? •

« Mon frère, répondit Blanca, J'ahne Aben- « Hamet I et s'il veut se faire chrétien , ma main « est à lui. >

^ Quoi I s'écria don Carlos , vous aimez Aben- « Hamet ! la fille des Bivar aime un Maure , un « infidèle , un ennemi que nous avons chassé de « ces palais I »

« Don Carlos , répliqua Blanca, J'aime Aben- « Hamet; Aben-Hamet m'aime ; depuis trois ans « il renonce à moi plutôt que de renoncer à la « religion de ses pères. Noblesse , honneur, che- « Valérie , sont en lui ; Jusqu'à mon dernier sou- <« pir Je l'adorerai.

Don Carlos étoit digne de sentir ce que la résolution d' Aben-Hamet avoit de généreux , quoiqu'il déplorât l'aveuglement de cet infidèle. « Iq- « fortunée Blanca, dit-il, où te conduira cet « amour ? J'avois espéré que Lautrec | mon ami , « deviendrait mon frère. »

« T\i t'étois trompé, répondit Blanca : Je ne pals n aimercetétranger. Quant à messoitiments pour « Aben-Hamet, Je n'en dois compte à personne. « Garde tes serments de chevalerie comme Je gar- « derai mes serments d'amour. Sache s^emeat ,

DU DERNIER ABENCBRA6E.

« pour te oonsctor, que Jamato Blanca ne sera « réponse d*ttn infidèle. •

« Notre ilimille dlsparottra donc de la terre 1 » B*écda don Garios.

« C'est à toi de la IMre revitre , dit Blanca. « Qu'importe d'ailleurs des ills qne tn ne Terras « point, et qui dégénéreront de ta yertn? Don * Carlos y Je sens que nous sommes les derniers de . « notreraoe;noittsoTtDnstropderordrecommnn « ponr que notre sang fleurisse après nous : le « Cid fût notre aïeul , il sera notre postérité. » Blanca sorUt

Don Garios vole chet l'Abenoerage. « Maure , « lui d!t*il , renonce à ma sœur ou accepte le com- « bat. ••

— « Es-tu chargé par ta sœur, répondit Aben- « Hamet , de me redemander les serments qu'elle « m'a ftiits?

— « Non, répliqua don Carlos ; elle t'aime plus «( que Jamais. »

— ft Ah ! digne frère de Blanca ! >» s'écria Aben- Hamet en l'interrompant, « Je dois tenir tout mon « bonheur de ton sang I 0 fortuné Aben-Hamet I « 0 heureux jour ! Je eroyois Blanca infidèle pour « ce chevalier firançois. . .

— « Et c'est là ton malheur, » s'écria à son tour don Carlos hors de lui ; « Lautrec est mon ami ; « sans toi il seroit mon frère. Rends*moi raison « des larmes que tu fais verser à ma famille.

•— « Je le veux bien, répondit Aben-Hamet; « mais né d'une race qui peut-être a coml>attula « tienne, Je ne suis pourtant point chevalier. Je « ne vois ici personne pour me conférer l*ordre « qui te permettra de te mesurer avec mol sans « d^oendre de ton rang. »

Don Carlos, frappé de la réflexion du Maure, le regarda avec un mélange d'admiration et de fureur. Puis tout à coup : « C'est moi qui t'arme- « rai chevalier! tu en es digne. »

Aben-Hamet fléchit le genou devant don Carlos , qui lui donne l'accolade , en lui frappant trois fois i*épaule du plat de son épée ; ensuite don Carlos lui ceint cette même épée que l'Abencerage va peut-être lui plonger dans la poitrine : tel étoit l'antique honneur.

Tous deux s'élancent sur leurs coursiers, sortent des murs de Grenade , et volent à la fontaine du Pin. Les duels des Maures et des chrétiens avoient depuis longtemps rendu cette source célèbre. C'étoit là que Malique Alabès s'étoit battu contre Ponce de Léon , et que le grand maître

de Calatrava avolt donné la mort au valeureux Abayados. On voyoit encore les débris des armes de ée chevalier maure suspendus aux branches du pin , et l'on aperoevoit sur l'éoorce de ^l'arbre quelques lettres d'une inscription Ainèbre. Don Garios montra de la main la tombe d' Abayados à l'Abencerage : « Imite, lui cria-t-il, ce brave « infidèle; et reçois le baptême et la mort de ma n main.

— « La mort peut-être , répondit Aben-Hamet : « mais vive Allah et le prophète ! »

Ils prirent aussitôt du champ , et coururent l'un sur l'autre avec furie. Ils n'avoient que leurs épées, Aben-Hamet étoit moins habile dans les combats que don Carlos , mais la bonté de ses armes , trempées à Damas , et la légèreté de son cheval arabe , lui donnoient encore l'avantage sur son ennemi. Il lança son coursier comme les Maures . et avec son large étrier tranchant, il coupa la Jambe droite du cheval de don Carlos au-dessous du genou. Le cheval blessé s'abattit, et don Carlos, démonté par ce coup heureux , marche sur Aben- Hamet l'épée haute. Aben-Hamet saute à terre et reçoit don Carlos avec intrépidité. Il pare les premiers coups de l'Espagnol , qui brise son épée sur le fer de Damas. Trompé deux fois par la fortune , don Carlos verse des pleurs de rage , et crie à son ennemi : « Frappe, Maure , frappe; don Carlos « désarmé te défie, toi et toute ta race infidèle. ,

— ft Tu pouvois me tuer , répond l'Abencerage , « mais Je n'ai Jamais songé à te faire la moindre . « blessure : J'ai voulu seulement te prouver que « J'étois digne d'être ton firère , et t'empêcher de « me mépriser.

Dans cet instant on aperçoit un nuage de poussière : Lautrec et Blanca prêssoient deux cavales de Fez plus légères que les vents. Ils arrivent à la fontaine du Pin et voient le combat suspendu.

« Je suis vaincu, dit don Carlos; ce chevalier « m*a donné la vie. Lautrec, vous serez peut-être n plus heureux que moi.

— « Mes blessures, » dit Lautrec d'une voix noble et gracieuse, « me permettent de refuser le « combat contre ce chevalier courtois. Je ne veux «point, ajouta-t-il en rougissant, connoitre le « sujet de votre querelle, et pénétrer un secret a qui porteroit peut-être la mort dans mon sein. « Bientôt mon absence fera renaître la paix parmi «c vous, à moins que Blanca ne m*ordonne de « rester à ses pieds.

— « Chevalier, dit Blanca , vous demeurerez

LES AVENTURES

« auprès démon frère, TOUS me regarderezoomme • votre sœur. Tous les cœurs qui sont Ici éprou- « vent des chagrins; vous apprendrez de nous à « supporter les maux de la vie. »

Blanca voulut contraindre les trois chevaliers à se donner la main ; tous les trois s*y refusèrent : « Je hais Aben-Hamet I « s*écria don Carlos. « Je « Tenvie, « dit Lautrec. « Et moi, dit TAbenn cerage, J'estime don Carlos, et je plains Lautrec ; « mais je ne saurois les aimer.

« Voyons-nous toi^ours, dit Blanca, et tôt ou « tard l*amitié suivra Testime. Que Tévénement « fatal qui nous rassemble ici soit à jamais ignoré « de Grenade. »

Aben-Hametdevint , dès ce moment, mille fois plus cher à la fille du duc de Santa-Fé : Tamour aime la vaillance; il ne manquoit plus rien à i*Abencerage, puisqu'il étoit brave, et que don Carlos lui devolt la vie. Aben-Hamet, par le conseil de Blanca, s'abstint, pendant quelques jours, de se présenter au palais , afin de laisser se calmer la colère de don Carlos. Un mélange de sentiments doux et amers remplissoit Téme de l'Abencerage : si d'un côté l'assurance d'être aimé avec tant de fidélité et d'ardeur étoit pour lui une source inépuisable de délices, d'un autre côté la certitude de n*étre jamais heureux sans renoncer à la religion de ses pères accabloit le courage d'Aben- Hamet. Déjà plusieurs années s'étoient écoulées sans apporter de remède à ses maux : verroit-il ainsi s*écouler le reste de sa vie?

Il étoit plongé dans un abime de réflexions les plus sérieuses et les plus tendres, lorsqu'un soir il entendit sonner cette prière chrétienne qui annonce la fin du jour. Il lui vint en pensée d'entrer dans le temple du Dieu de Blanca , et de demander des conseils au Maître de la nature.

Il sort, il arrive à la porte d*une ancienne mosquée convertie en église par les fidèles. Le cœur saisi de tristesse et de religion , il pénètre dans le temple qui fut autrefois celui de son Dieu et de sa patrie. La prière venoit de finir : il n'y avoit plus personne dans l'église. Une sainte obscurité régnoit à travers une multitude de colonnes qui ressembloient aux troncs des arbres d'une forêt régulièrement plantée. L'architecture légère des Arabes s'étoit mariée à l'architecture gothique, et, sans rien perdre de son élégance, elle avoit pris une gravité plus convenable aux ;néditations. Quelques lampes éclairoient à peine les enfoncements des voûtes; mais à la clarté de plusieurs

cierges allumés, on voyoit encore briller l'autel du sanctuaire : il étinceloit d'or et de pierreries. Les Espagnols mettent toute leur gloire à se dépouiller de leurs richesses pour en parer les objets de leur culte, et l'image du Dieu vivant placée au milieu des voiles de dentelles , des couronnes de perles et des gerbes de rubis , est adorée par un peuple à demi nu.

On ne remarquoit aucun siège au milieu de la vaste enceinte : un pavé de marbre qui recoavroit des cercueils servoit aux grands comme aux petits, pour se prosterner devant le Seigneur. ABen- Hamet s'avançoit lentement dans les nefs désertes qui retentissoient du seul bruit de ses pas. Son esprit étoit partagé entre les souvenirs que cet ancien édifice de la religion des Maures retraçoit À sa mémoire, et les sentiments que la religioD des chrétiens faisoit nattre dans son cœur. Il entrevit au pied d'une colonne une figure immobile, qu'il prit d'abord pour une statue sur un tombeau; il s*en approche; il distingue un jeune chevalier à genoux, le front respectueusement incliné et les deux bras croisés sur sa poitrine. Ce chevalier ne fit aucun mouvement an bruit des pas d' Aben-Hamet ; aucune distraction , aucun signe extérieur de vie ne troubla sa profonde prière. Son épée étoit couchée à terre devant lui, et son chapeau, chargé de plumes, étoit posé sur le marbre à ses côtés : il avoit Tair d'être fixé dans cette attitude par l'effet d'un enchantement. C'étoit Lautrec : « Ah ! dit l'Abencerage « en lui-même, ce jeuneetbeau François demande «au ciel quelque faveur signalée; ce guerrier, ^déjà célèbre par son courage, répand ici son « cœur devant le souverain du ciel, comme le plus « humble et le plus obscur des hommes. Prions « donc aussi le Dieu des chevaliers et de la gloire. »

Aben-Hamet alloit se précipiter sur le marr bre, lorsqu'il aperçut, à la lueur d*une lampe, des caractères arabes et un verset du Coran , qui paroissoient sous un plâtre à demi tombé. Les remords rentrent dans son cœur, et il se hâte de quitter l'édifice où il a pensé devenir infidèle à sa religion et à sa patrie.

Le cimetière qui environnoit cette ancienne mosquée étoit une espèce de jardin planté d'orangers , de cyprès , de palmiers , et arrosé par deux fontaines; un cloître régnoit à Tentour. Aben- Hamet, en passant sous un des portiques, aperçut une femme prête à entrer dans régllse. Quoiqu'elle fût enveloppée d'un voile, l'Aben-

Gonzalve de Cor- Grenade étoit at« Hits. Aben-Hamet ne , et dit seule- «nt ces tableaux :

•yoit les yeux de é lui vers Fépée maure, si J'avois it i^honneur de aurois pas reçu eépée^etj'aivu "e la sienne à son

ouvrant le visage a perdre comme ibdil !... »

i flambeaux; la % On pria don te du Mexique, avec l'éloquence spagnole. 11 dit .aœursdesAméur castillane, et triotes, qui ne ni louange. Ces dont la passion /ahissoit le sang de l'empire otles ruines de des regrets au ips heureux où it briller autour .té, Force des uxGanem, esse, il peignit la arts renaissant .la loyauté; la s à la politesse ; thiques ornées ' imes gauloises

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Après ces discours , Lautrec , qui vouloit amuser la divinité de cette iéle, prit une guitare, et chanta cette romance qu'il avoit composée sur un ak des montagnes de son pays :

Combien j'ai douce souvenaiice * Du Joli lieu de ma naiBsaDoe!

> Cette romance est d^à connue du pubUc. Ten avois composé les paroles pour un air des montagnes d'Auvergne, remarqual)le par sa douceur et sa simpUGité.

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DU DERNIER ABENCËRAGE.

cerage reconnut la fille du duc de Santa-Fé ; ii l'arrête et lui dit : « Viens-tu cherclier Lautrec « dans ce temple?

« — Laisse là ces vulgaires jalousies, répondit « Blanca; si je ne t*aimois plus, je te le dirois; « Je dédaignerois de te tromper. Je viens ici « prier pour toi ; toi seul es maintenant l'objet de « mes vœux : j'oublie mon âme pour la tienne. « Il ne falloit pas m'enivrer du poison de ton « amour, on il falloit consentir à servir le Dieu « que je sers. Tu troubles toute ma famille , mon « frère te hait ; mon père est accablé de chagrin , « parce que je refuse de choisir un époux. Ne « t'aperçois-tu pas que ma santé s'altère ? Vois « cet asile de la mort ; il est enchanté ! Je m'y re- « poserai bientôt, si tu ne te hâtes de recevoir ma « foi au pied de l'autel des chrétiens. Les combats « que j'éprouve minent peu à peu ma vie; la pas- « sion que tu m'inspires ne soutiendra pas toujours « ma frêle existence : songe, ô Maure, pour te » parler ton langage , que le feu qui allume le m flambeau est aussi le feu qui le consume.

Blanca entre dans l'église , et laisse Âben-Hamet accablé de ces dernières paroles.

C'en est fait : i'Abencerage est vaincu; il va renoncer aux erreurs de son culte ; assez longtemps il a combattu. La crainte de voir Blanca mourir l'emporte sur tout autre sentiment 'dans le cœur d'Aben-Hamet. Après tout,' se disoit-il, le Dieu des chrétiens est peut-être le Dieu véritable? Ce Dieu est toujours le Dieu des nobles âmes, puisqu'il est celui de Blanca, de don Carlos et de Lautrec.

Dans cette pensée, Aben-Hamet attendit avec impatience le lendemain pour faire connottre sa résolution à Blanca, et changer une vie de tristesse et de larmes en udc vie de joie et de bonheur. Il ne put se rendre au palais du duc de Santa-Fé que le soir. Il apprit que Blanca étoit allée avec son frère au Généralife , on Lautrec donnoit une fête. Aben-Hamet, agité de nouveaux soupçons, vole sur les traces de Blanca. Lautrec rougit en voyant paroitre I'Abencerage; quant à don Carlos, il reçut le Maure avec une froide politesse , mais à travers laquelle perçoit Testime.

Lautrec avoit fait servir les plus hemx fruits de l'Espagne et de l'Afrique dans une des salles du Généralife , appelée la salle des Chevaliers. Tout autour de cette salle étoient suspendus les portraits des princes et des chevaliers vainqueurs

des Maures, Pélasge, le Cid, Gonzalve de Cordoue. L'épée du dernier roi de Grenade étoit attachée au-dessous de ces portraits. Aben-Hamet renferma sa douleur en lui-même , et dit seulement conune le lion, en regardant ces tableaux : <« Nous ne savons pas peindre. »

Le généreux Lautrec , qui voyoit les yeux de I'Abencerage se tourner malgré lui vers l'épée de Boabdil , lui dit : « Chevalier maure, si j'avois « prévu que vous m'eussiez fait l'honneur de « venir à cette fête , je ne vous aurois pas reçu « ici. On perd tous les jours une épée , et j'ai vu « le plus vaillant des rois remettre la sienne à son • heureux ennemi. »

R Ah I » s'écria le Maure en se couvrant le visage d*un pan de sa rot>e, ^ on peut la perdre oonmie « François I«' ; mais comme Boal>dil I... »

Le nuit vint; jon apporta des flambeaux; la conversation changea de cours. On pria don Carlos de raconter la découverte du Mexique. Il parla de ce monde inconnu avec l'éloquence pompeuse naturelle à la nation espagnole. Il dit les malheurs de Montézume, les mœurs des Américains, les prodiges de la valeur castillane, et même les cruautés de ses compatriotes, qui ne lui sembloient mériter ni blâme ni louange. Ces récits enchantoient Aben-Hamet, dont la passion , pour les histoires merveilleuses trahissoit le sang arabe. Il fit à son tour le tableau de l'empire ottoman, nouvellement assis sur les ruines de Constantinople, non sans donner des regrets au premier empire de Mahomet; temps heureux où le commandeur des croyants voyoit briUer autour de lui Zobéide, Fleur de Beauté, Force des Cœurs , Tourmente, et ce généreux Ganem , esclave par amour. Quant à Lautrec, il peignit la cour galante de François V% les arts renaissant du sein de la barbarie , l'honneur, la loyauté ; la chevalerie des anciens temps, unis à la politesse des siècles civilisés ; les tourelles gothiques ornées des ordres de la Grèce , et les dames gauloises rehaussant la richesse de leurs atours par l'élégance athénienne.

Après ces discours , Lautrec, qui vouloit amuser la divinité de cette fêle, prit une guitare, et chanta cette romance qu'il avoit composée sur un air des montagnes de son pays :

Combien i*ai dooœ souveDaooe * Du Joli lieu de ma naittaooe!

' Cette romance est d^à connue du pal)Ue. Ten avois oomposé les paroles pour un air des montagnes d^AUTcrgne, femBrqttal>le par sa douceur et sa simpUclté.

LES AVENTURES

Ma SQMir, qu'Us étoient beaox 1m Jours

De France ?

0 noo jiays, sois nés anoiiiB

Toujours!

Tto soiiTient-il que notre mère, Au foyer de noUe cbaumière.

Nous pressoit sur son cœur Joyeux ,

Ma cbère; Et Qous UusioDs sesblaacs chevfux

Tous deux.

Ma 8«iir, to souvleot-il 6i¥x>re Du chAleau que baig«>it la Dore?

Et de oette tant vieille tour

Du Maure, Où rairaln sonooit le retour

Dajottr?

Te BouTlent-il du lac tranquille Qu*effleurolt Thlrondelle agile , Q« Ytai qui oourix>ik lo roaeaa

Mobile, Et du soleil couchant sur Teaa , SI beau?

Oh ! qui me rendra mon Hélène , Et ma montagne , et le grand ohèae ?

l^eur souvenir fait tous les Jours

Ma peine :

Mon Mn 9iKà WM aBoiin

Toii^jours!

Lantreo, en M^vant le dernier couplet, essaya avec wm gfant une larme que lui arrachoit le souyentr du gentil pays de France. Les regrets du beau prisonnier furent vivement sentis par Aben-Hametf qui déplorolt comme Lautrec la perte de sa patrie. Sollicité de prendre à son tour la guitare , Il s'en excusa, en disant qu'il ne savolt qu'une romance, et qu'elle seroit peu agréable à des chrétiens.

« Si ce sont des infidèles qui gémissent de nos « victoires, » repartit dédaigneusement don Car los, « vous pouvez chanter; les larmes sont per<* « mises aux vaincus.

« — Oui, dit Blanca ; et c'est pour cela que nos « pères, soumis autrefois au Joug des Maures, « nous ont laissé tant de complaintes. »

Aben-Hamet chanta donc cette ballade , qu'il avoit apprise d!un poète de la tribu des Abencerages*:

< En traversant un pays montagneux entre Algéslraa et Cadix, Je m'arrêtai à^s une venta située au milieu d*un bois. Je n*y trouvai qu\in petit garçon de quatorze à quinze ans, et une petite fille à peu prés du même âge, fràre et sœur, qui (ressoient auprès du feu des nattes de Jonc. Ilschantoieot une romance dont Je ne comprenois pas les paroles , mais dont l*air éloit simple et naïf . Il faisoit un temps affreux; Je restai deux heures à la venta. Mes Jeunes hôtes répétèrent si longtemps les couplets de leur romance, qu'il me fut aisé d*en apprendre l*air par eceur. Cest sur cet air que J^ai composé la romance de TÂbencerage. Peut-être étoit- Il question d^Alieii-Hamet dans la chanson de mes deux pe> UtB Espagnols. Au reste, le dialogue de Gr«nade et du roi d« Léon est Imité d'ima ronanoa espagnole*

Le roi don Juan, Un Jour chevauchant, Vitattrlamonlagoa Grenade d'Espagne; Il lui dit soudain :

QléralgQonne,

Mon cœur te donne

Aveema main.

JeVépousotl, Puis apporterai En dons à ta ville , Cordoue et SéviUe, Superhes atours

Et perle lioe

Je tedestlott

Pour nos amours.

Grenade répond :

Grand roi de Léon.' Au Maure liée, Je suis mariée.

Garde tea présents :

J'ai pour parure

Riche ceinture

£t beaux enfants.

Ainsi tudisois.

Ainsi tu mentols; O mortelle ic^urs 1 Grenade est parjure ! * Un chrétien maudit

D'Aheneerage

Tient l'héritage :

Cétolt écrit!

Jamais 1« obamcau

n'apporte au tombeau Près delapiscioe, L'iiaggi de Médioe.

Un chrétien maudit

D'Ai)encerage

Tient l'héritage :

C'étoit écrit!

Obel Alhambra!

O palais d'Allah!

Cité des fontaines !

Fleuve aux vertes plaines I

Un chrétien maudit

D'Aljenccrage

Tient l'héritage ;

Cétoit écrit !

La naïveté de ces plaintes avoit touché jusqu'au superbe don Carlos, malgré les Imprécations prononcées contre les chrétiens. 11 auroit bien désiré qu'on le dispensât de chanter lui* même; mais par courtoisie pour Lautrec il crut devoir céder à ses prières. Aben-Uamet donna la guitare au frère de Blanca , qui célébra les ex« ploits du Cid son illustre aïeul :

Prêt à parUr pour la rive africaine ' , Le Cid arme, tout brillant de valeur,

' Tout le monde connoit l'air des Foliu d'MsjMgue. Cet air étolt sans paroles , du moins il n'y avoit point de paroles qui en rendissent le oaractàre grave , reJigleux et ebevalercsqiae. J'ai essayé d'exprimer ce caractère dans la romance du Cid. Celle romance s'élant répandue dans le public sans mon aveu , des maîtres célèbres m'ont fait I*honneur de renbolUc de leur musique. Mais comme Je l'avois expressément cornposée pour l'air des Folies d* Espagne , il y a au couplet qui devient un vrai galimatias, s'il ne se rapporte à mon Intoa* lion primitive :

....... Mon noble chant vainqueur,

irstpagné «n Jonc deviendra /a/Ml», §tc,

Knlla 001 traâi Komanoei BHmt qwiqiie BéfAa qtf antanl

DU DERNIKR ABENGEBÂGE.

Sur sa guitare, aa pied de sa Chimèoe, Chaoloit CM vers que lai dlctoit IMioDoear :

Chlmène a dit : Va combattre le Maure; De ee oombal surtout revieiu vainqueur.

Oui, Je croirai que Kodrisue m'adore S*ll fait céder sou amour a Thonneur.

Donnez , donnez et mon casque et ma lance! Je veux montrer que Rodrigue a du c«ear ; Dans les combats signalant sa vaillance, Son orl sera pour sa dame et riionuettr.

M aoie vanté par ta galanterie , De tes aooents non noble chant vainqueur, D'Espagne un Jour deviendra la folle , Car 11 peindra l*amour aveo Thonneur.

Dans le vallon de notre Andalousie

Les vieux chrétiens oonteront ma Taleor :

Il préféra, diront-ils, à la vie,

Son Dieu , son roi , sa Chlmène et rhonneur.

Don Carlos avoit paru si fier en chantant ces paroles d*UQe voix mâle et sonore, qu'on Tauroit pris pour le Qd lui-même. Lautrec partageoit Tentouliousiasme guerrier de son ami; mais l'Abencerage avoit pâli au nom du Cid.

« Ce chevalier, dit-il, que les chrétiens ap- « pellent la Fleur des batailles , porte parmi nous « le nom de cruel. Si sa générosité avoit égalé sa « valeur!...

-- « Sa générosité I » repartit vivement don Carlos interrompant Ahen-Hàmet , « surpassoit « eneore son courage , et il n'y a que des Maures « qui puissent calomnier le héros à qui ma fa- « mille doit le Jour,

— « Que dis«tu? » s'écria Aben«Hamet s'élançant du siège où il étoit a demi couché : • tu oomp- « tes le Cid parmi tes a'ieux?

— « Son sang coule dans mes v^nes, » répliqua don Carlos , « et je me reoonnois de ce n(d>le « sang à la haine qui brûle dans moncmur contre « les ennemis de mon Dieu.

— • Ainsi , dit Aben-Hamet regardant Blanca , « vous êtes de la maison de ces Bivar qui , « après la conquête de Grenade , envahirent les « foyers des malheureux Abencerages et don- « nèrent la mort à un vieux dievalier de ce nom n qui voulut défendre le tombeau de ses aïeux I

— • Maure I » s'écria don Carlos enflammé de colère, « sache que je ne me laisse point interro- « ger. Si Je possède aiyourd*hoi la dépouille des « Abencerages, mes ancêtres Tont acquise au prix • de leur sang, et ils ne la doivent qu'à leur « épée«

-«- « Eneoreun mot, «dit Aben-Hamet toujours plus ému : « nous avons ignoré dans notre exil

qu^elles sont chantées sur trois vlcui alra véritablement na- 1 ttooanx; elles amènent d*ailleun le dénoùment. ■

« que les Bivar eussent porté le titre de Santa- « Fé; c'est ce qui a causé mon erreur.

— A Cç fut , répondit don Carlos , à ce même « Bivar, vainqueur des Abencerages, que ee titre « fut conféré par Ferdinand le Catholique. »

La tête d'Aben-Hamet se pencha sur sou sein : il resta debout au milieu de don Carlos , de Lautrec et de Blanca étonnés. Deux torrents de larmes coulèrent de ses yeux sur le poignard attaché à sa ceinture, t Pardonnez , dit-il ; les hom- « mes, je le sais, ne doivent pas répandre des « larmes : désormais les miennes ne couleront « plus au dehors , quoiqu'il me reste beaucoup à « pleurer; écoutez- moi :

« Blanca , mon amour pour toi égale l'ardeur « des vents brûlants de l'Arabie, J^étois yaineu ; « je ne pouvois plus vivre sans toi. Hier, la vue « de ce dievalier f rançois en prières , tes paroles « dans le cimetière du temple, m'avoient MX « prendre la résolution deconnoitre tonDieù , et « de t'offrir ma foi. »

Un mouvement de joie de Blanca, et de surprise de don Carlos , interrompit Aben-Hamet ; Lautrec cacha son visage dans ses deux mains. Le Maure devina sa pensée , et secouant la tête avec un sourire déchirant : « Chevalier, dit-il , « ne perds pas toute espérance ; et toi , Blanca , « pleure à jamais sur le dernier Abencerage ! »

Blanca , don Carlos , Lautrec , lèvent tous trois les maios au ciel , et s'écrient : « Le dernier Aben- « cerage I »

Le silence règne ; la crainte , l'espoir, la haine , l'amour , l'étonnement , la jalousie , agitent tous les cœurs ; Blanca tombe bientôt à genoux. « Dieu « de bonté I dit-elle, tu justifies mon choix, je ne « pouvois aimer que le descendant des héros.

— « Ma sœur, s'écria don Carlos Irrité, songez « donc que vous êtes ici devant Lautrec!

— « Don Carlos, dit Aben-Hamet, suspends ta « colère ; c'est à moi à vous rendre le repos. » Alors s'adressant à Blanca , qui s'éterit assise de nouveau :

• Houri du ciel, génie de l'amour et de la « beauté, Aben-Hamet sera ton esclave jusqu'à « son dernier soupir ; mais connois toute l'éten* « due de son malheur. Le vieillard immolé par « ton aleol en défendant ses foyers étoit le père « de mon père; apprends encore un secret que « Je Val caché , ou plutôt que tu m*avois bit a oublier. Lorsque Je vins la premièrt fois Yiiiter

LES AVENTURES

« cette triste patrie , J'avois surtout pour dessein « de chercher quelque fils des Bivar, qui pût me « rendre compte du sang que ses pères avoient « versé.

— « Eh bien ! » dit Blanca d'une voix douloureuse, mais soutenue par l'accent d'une grande âme, » quelle est ta résolution?

— « La seule qui soit digne de toi , i> répondit Aben-Hamet : ■ te rendre tes serments, satis- « faire par mon étemelle al)sence et par ma mort, < à ce que nous devons l'un et l'autre à l'hiimitié « de nos dieux , de nos patries et de nos famil- « les. Si Jamais mon image s'efîaçoit de ton • cœur, si le temps , qui détruit tout , emportoit « de ta mémoire le souvenir d'Abencerage... ce « chevalier françois.... Tu dois ce sacrifice à ton «frère. »

Lautrec se lève avec impétuosité , se Jette dans les bras du Maure. « Aben-Hamet ! s'écrie-t-il , « ne crois pas me vaincre en générosité : je suis « François ; Bayard m'arma chevalier ; J'ai versé « mon sang pour mon roi ; Je serai, comme mon « parrain et comme mon prince , sans peur et « sans reproche. Si tu restes parmi nous, Je sup- « plie don Carlos de t'accorder la main de sa « sœur ; si tu quittes Grenade , Jamais un mot « de mon amour ne troublera ton amante. Tu « n'emporteras point dans ton exil la funeste « idée que Lautrec , insensible à ta vertu , cber- « che à profiter de ton malheur. »

Et le Jeune chevalier pressoit le Maure sur son sein avec la chaleur et la vivacité d'un François.

« Chevaliers, dit don Carlos à son tour. Je n'at- « tendois pas moins de vos Illustres races. Aben- « Hamet, à quelle marque puis-Je vous recon- « noltre pour le dernier Abencerage?

« A ma conduite, » répondit Aben-Hamet.

— « Je l'admire , dit l'Espagnol ; mais, avant « de m'expliquer, montrez-moi quelque signe de « votre naissance. »

Aben-Hamet tira de son sein l'anneau héréditaire des Abencerages qu'il portoit suspendu à une chaîne d'or.

A ce signe , don Carlos tendit la main au malheureux Aben-Hamet. » Sire chevalier, dit-il « Je vous tiens pour prud'homme et véritable fils « de rois. Vous m'honorez par vos projets sur ma « famille; j'accepte le combat que vous étiez venu a secrètement chercher. Si je suis vaincu, tous

« mes biens, autrefois tous les vôtres, vous sc- « ront fidèlement remis. Si vous renoncez au pro- « Jet de combattre , acceptez à votre tour ce que « Je vous offre : soyez chrétien et recevez la « main de ma sœur, que Lautrec a demandée « pour vous. »

La tentation étoit grande; mais elle n'étoil pas au-dessus des forces d'Aben-Hamet. Si l'amour dans toute sa puissance parloit au cœur de r Abencerage , d'une autre part U ne pensoit qu'avec épouvante à l'idée d'unir le sang des persécuteurs au sang des persécutés. 11 croyoit voir l'ombre de son aïeul sortir du tombeau , et lui reprocher cette alliance sacrilège. Transpercé de douleur, Aben-Hamet s'écrie : « Ah I « faut-il que Je rencontre ici tant d'âmes subli- « mes, tant de caractères généreux , pour mieux « sentir ce que Je perds! Que Blanca prononce; « qu'elle dise ce qu'il faut que Je fiasse pour être « plus digne de son amour ! »

Blanca s'écrie : « Retourne au désert ! » et elle s'évanouit.

Aben-Hamet se prosterna, adora Blanca encore plus que le ciel, et sortit sans prononcer une seule parole. Dès la nuit-même, il partit pour Malaga , et s'embarqua sur un vaisseau qui devoit toucher à Oran. Il trouva campée près de cette ville la caravane qui tous les trois ans sort de Maroc, traverse l'Afrique , se rend en É^pte, et rejoint dans ITémen la caravane de la Mecque. Aben-Hamet se mit au nombre des pèlerins.

Blanca , dont les Jours furent d'abord menacés, revint à la vie. Lautrec , fidèle à la ^rolc qu'il avoit donnée à l'Abencerage, s'éloigna, et Jamais un mot de son amour ou de sa douleur ne troubla la mélancolie de la fille du duc de Santa- Fé. Chaque année Blanca alloit errer sur les montagnes de Malaga , à l'époque où son amant avoit coutume de revenir d'Afrique ; elle s'asseyoit sur les rochers , regardoit la mer,' les vaisseaux lointains , et retoumoit ensuite à Grenade : elle passoit le reste de ses Jours parmi les ruines de l'Alhambra. Elle ne se plaignoit point ; elle ne pleuroit point; elle ne parloit Jamais d'Aben-Hamet : un étranger l'auroit crue heureuse. £lle resta seule de sa famille. Son père mourut de chagrin, et don Carlos fut tué dans un duel où Laatr«c lui servit de second. On n'a Jamais su quelle tùt la destinée d'Aben-Hamet.

Lorsqu'on sort de Tunis , par la porte qui conduit aux ruines de Carthage, on trouve un cime-

DU DERNIER ABENCERÀGE.

tière : sous un palmier, dans un coin de ce cimetière « on m'a montré un tombeau qu'on appelle le tombeau du dernier Ahencerage. Il n'a rien de remarquable; la pierre sépulcrale en est tout unie. Seulement, d'après unecoatumedesMaures,

on a creusé au milieu de cette pierre un léger enfoncement avec le ciseau. L'eau de la pluie se rassemble au fond de cette coupe funèbre, et sert, dans un climat brûlant, à désaltérer loiseau du ciel.

FIN DU DEMIXa ABENGEIUGB, ET DU TOMB QUATBIEMB.

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