DU DERNIER ABENCERAGE
abandoimée, veuve, solitaire; elle est plas chère que jamais à son cœur ; mais c*est un prestige nouveau qui embellit ses ruines : au souvenir des aïeux se mêle à présent un autre charme. Ahen- Hamet a découvert le cimetière où reposent les cendres des Abencerages; mais en priant, mais en se prosternant, mais en versant des larmes filiales , il songe que la jeune Espagnole a passé quelquefois sur ces tombeaux, et il ne trouve plus ses ancêtres si malheureux.
C'est en vain qu'il ne veut s'occuper que de son pèlerinage au pays de ses pères; c'est en vain qu'il parcourt les coteaux du Douro et du Xénil, pour y recueillir des plantes au lever de l'aurore : la fleur qu'il cherche maintenant , c'est la belle chrétienne. Que d'inutiles efforts il a déjà tentés pour retrouver le palais de son enchanteresse I Que de fois il a essayé de repasser par les chemins que lui fit parcourir son divin guide ! Que de fois il a cru reconnoltre le son de cette cloche, le chant de ce coq qu'il entendit près de la demeure de TBspagnole I Trompé par des bruits pareils, il court aussitôt de ce côté, et le palais magique ne s'offire point à ses regards ! Souvent encore le vêtement uniforme des femmes de Grenade lui donnoit un moment d'espoir : de loin toutes les chrétiennes ressembloient à la maîtresse de son cœur ; de près , pas une n'avoit sa beauté ou sa grâce. Aben-Hamet avoit enfin parcouru les églises pour découvrir l'étrangère ; U avoit même pénétré jusqu'à la tombe de Ferdinand et d'Isabelle; mais c'étoit aussi le plus grand sacrifice qu'il eût jusqu'alors fait à l'amour.
Un jour il herborisoit dans la vallée du Douro. Le coteau du midi soutenoit sur sa pente fleurie les marailles*de l'Alhambra et les jardins du Généralife ; la colline du nord étoit décorée par l'Aibaîzyn , par de riants vergers, et par des grottes qu'liabitoit un peuple nombreux. A l'extrémité occidentale de la vallée on déoouvroit les clochers de Grenade qui s'éievoient en groupe du milieu des chênes-verts et des cyprès. A l'autre extrémité, vers l'orient, l'œil rencontroit sur des pointes de rochers, des couvents , des ermitages , quelques ruines de l'ancienne Ulibérie, et dans le lointain les sommets de la Sierra^Nevada. Le Douro rouloit au milieu du vallon , et présentoit le long de son cours de frais moulins, débrayantes cascades, les arches brisées d'un aqueduc romain, et les restes d'un pont du temps* des "Maures.
' Aben-Hamet n'étoit plus ni assez infortuné, -, ni assez heureux , pour bien goûter le charme de . la solitude : il parcouroit avec distraction et in* différence ces bords enchantés. En marchant à l'aventure, il suivit une allée d'arbres qui cireuloit sur la pente du coteau de l'Albaïzyn. Une maison de campagne, environnée d'un bocage d'orangers, s'offrit bientôt à ses yeux : en approchant du bocage, il entendit les sons d'une voix et d'une guitare. Entre la voix, les traits et les regards d'une femme , il y a des rapports qui ne trompent jamais un homme que l'amour possède. « C'est ma houril » dit Aben-Hamet; et il écoute, le cœur palpitant : au nom des Abencerages plusieurs fois répété , son cœur bat encore plus vite. L'inconnue chantoit une romance castillane qui retraçoit l'histoire des Abencerages et des Zégris. Aben-Hamet ne peut plus résistera son émotion; il s'élance à travers une haie de myrtes, et tombe au milieu d'une troupe de jeunes femmes effrayées qui fuient en poussant des cris. L'Espagnole, qui venoit de chanter et qui tenoit encore la guitare, s'écrie : « C'est le R seigneur Maure! » Et elle rappelle ses compagnes : « Favorite des génies, dit rAbenceragc, « je te cherchois comme l'Arabe cherche une « source dans l'ardeur du midi; j'ai entendu les « sons de ta guitare , tu célébrois les héros de mon « pays ; je t'ai devinée à la beauté de tes accents , « etj*apporte à tes pieds le cœur d'Aben-Hamet.
« Et moi, répondit doua Blanca, c'étoit en « pensant à vous que je redisois la romance des « Abencerages. Depuis que je vous ai vu , je me « suis figuré que ces chevaliers maures vous res- « sembloient. »
Une légère rougeur monta au front de Blanca en prononçant ces roots. Aben-Hamet se sentit prêt à tomber aux genoux de la jeune chrétienne , à lui déclarer qu'il étoit le dernier Abencerage; mais un reste de prudence le retint; il craignit que son nom , trop fameux à G renade , ne donnât des inquiétudes au gouverneur. La guerre des Morisques étoit à peine terminée, et la présence d'un Abencenge dans ce moment pouvoit inspirer aux Espagnols de justes craintes. Ce n'est pas qu'Aben-Hamet s'effrayAt d'aucun péril; mais il f rémissoit à la pensée d'être lAligéde s'éloigner pour jamais de la fille de don Rodrigue.
Doua Blanca descendoit d'une fiunillo qui tirolt son origine du Gid de Bivar et de Ghimène, fille du comte Gomez de Gormas. La postérité
LES AVENTURES
du valnqneur de Valence la Belle tomba, par ringratitudede la cour de Castille, dans une extrême pauvreté ; on crut même pendant plusieurs siècles qu'elle s'étoit éteinte, tant elle devint obscure. Mais , vers le temps de la conquête de Grenade, un dernier rejeton de la race des Bivar, Faleul de Bianca, seflt reoonnoltre moins encore à ses titres qu*à Féclat de sa valeur. Après l'expulsion des infidèles , Ferdinand donna au deseendant du Gid les biens de plusieurs familles maures , et le créa duc de Sauta-Fé. Le nouveau duc fixa sa demeure à Grenade , et mourut jeune encore, laissant un fils unique déjà marié, don Rodrigue, père de Blanca.
Dona Thérésade Xérès, femme de don Rodrigue, mit au jour un fils qui reçut k sa naissance le nom de Rodrigue, comme tous ses aïeux, mais que Ton appela don Carlos, pour le distinguer de son père. Les grands événements que don Carlos eut sous les yeux dès sa plus tendre jeunesse, les périls auxquels il fut exposé presque au sortir de l'enfance, ne firent que rendre plus grand et plus rigide un caractère naturellement porté à l'austérité. Don Carlos comptoit à peine quatorze ans lorsqu'il suivit Cortez au Mexique : il a voit supporté tous les dangers , Il a voit été témoin de toutes les horreurs de cette étonnante aventure ; il avoit assisté à la chute du dernier roi d*un monde jusqu'alors inconnu. Trois ans après cette catastrophe , don Carlos s'étoit trouvé en Europe à la bataille de Pavie, comme pour voir rhonneur et la vaillance couronnés succomber sous les coups de la fortune. L'aspect d'un nouvel univers, de longs voyages sur des mers non encore parcourues, le spectacle des révolutions et des vicissitudes du sort, avoient fortement ébranlé rimagination religieuse et mélancolique de don Carlos : il étoit entré dans l'ordre chevaleresque de Calatrava, et, renonçant au mariage malgré les prières de don Rodrigue , il destinoit tous ses biens à sa sœur.
Blanca de Bivar, sœur unique de don Carlos, et beaucoup plus jeune que lui , étoit l'idole de son père : elle avoit perdu sa mère , «t elle entroit dans sa dix-huitième année lorsque Aben-Hamet parut à Grenade. Tout étoit séduction dans cette femme enchanteresse; sa voix étoit ravissante, sa danse, plus légère que le zéphyr : tantôt elle se plaisoit à guider un char comme Armide , tantôt elle voloit sur le dos du plus rapide coursier d'Andalousie, comme ces fées charmantes qui
apparolssoient à Tristan et à Galaor dans les forêts. Athènes l'eût prise pour Aspasie, et Paris, pour Diane de Poitiers qui commençoit à briller à kl cour. Mais, avec les charmes d*une Françoise, elle avoit les passions d'une Espaguole, et sa coquetterie naturelle n*ôtoit rien à la sûreté , à la constance , à la force , à l'élévation des sentiments de son cœur.
Aux cris qu'avoient poussés les jeunes Espagnoles lorsque Aben-Hamet s*étoit élancé dans le bocage, don Rodrigue étoit accouru. « Mon père, « dit Blanca , voilà le seigneur maure dont je vous « ai parlé. Il m'a entendue chanter, il m*a recon- «c nue ; il est entré dans le jardin pour me remer- « cier de lui avoir enseigné sa route. »
Le duc de Santa-Fé reçut l'Abencerage avee la politesse grave et pourtant naïve des Espagnols. On ne remarque chez cette nation aucun de ces airs serviles , aucun de ces tours de phrase qui annoncent l'abjection des pensées et la dégradation de l'âme. La langue du grand seigneur et do paysan est la même ; le salut , le même ; les compliments , les habitudes, les usages , s(mt les mêmes. Autant la confiance et la générosité de œ peuple envers les étrangers sont sans l)9me8, autant sa vengeance est terrible quand on le trahit. D'un courage héroïque, d*une patience à toute épreuve , incapable de céder à la mauvaise fortune, il faut qu'il la dompte ou qu'il en soit écrasé, li a peu de ce qu'on appelle esprit ; mais les passions exaltées lui tiennent lieu de cette lumière qui vient de la finesse et.de Fabondanœ des idées. Un'£spi^ol qui passe le jour sans parler, qui n'a rien vu, qui ne se soucie de rien voir, qui n'a x\ta iii, rien étudié, rien comparé, trouvera dams la grandeur de ses résolutions les ressources nécessaires au moment de l'adversité.
G'étoit le jour de la naissance de don Rodrigue , et Blanca donnolt à son père une tertuUiaj ou petite fête, dans cette charmante solitude. Le duc de Santa-Fé invita Aben-Hamet à s'asseoir au milieu des jeunes femmes, qui s'amusoient du turban et de la robe de Pétrangen On apporta des carreaux de velours, et l'Abencerage se reposa sur ces carreaux à la feçon des Maures. On lui fit des questionsi sur son pays et sur ses aventures : il y répondit avec esprit et gaieté. Il parloit le castillan le plus pur; on auroit pu le prendre pour un Espagnol , s'il n'eût presque toujouts dit M au lieu de vous. Ce mot avoit quelque chose
DU DERNIER ABENCEBAGE.
de si doux dans sa bouche, que Blauca ne pouvoit se défendre d*un secret dépit lorsqu'il s'adressoit à Tune de ses compagnes.
De nombreux serviteurs parurent: iisportoient le chocolat , les pâtes de fruiU et les petits pains de sucre de Malaga, blancs comme la neige , poreux et légers comme des éponges. Après le refresco, on pria Blanca d'exécuter une de ces danses de caractère , où elle surpassoit les plus habiles guitanas. Elle fut obligée de céder aux vœux de ses amies. Aben-Hamet avoit gardé le silence ; mais ses regards suppliants parloient au défaut de sa bouche. Blanca choisit une zambra, danse expressive que les Espagnols ont empruntée des Maures.
Une des jeunes femmes commence à Jouer sur la guitare Tair de la danse étrangère. La fille de don Bodrigue àte son voile, et attache à ses mains blanches des castagnettes de bois d'ébène. Ses cheveux noirs tombent eu boucles sur son cou d'albâtre ; sa bouche et ses yeux sourient de concert; son teint est animé par le mouvement de son cœur. Tout à coup elle fait retentir le bruyant ébène, frappe trois fois la mesure, entonne le chant de la zambra, et, mêlant sa voix au son de la guitare , elle part comme un éclair..
Quelle variété dans ses pas! quelle élance dans ses attitudes 1 Tantôt elle lève ses bras avec vivacité , tantôt elle les laisse retomber avec mollesse. Quelquefois elle s'élance comme enivrée de plaisir, et se retire comme accablée de douleur. Elle tourne la tète , semble appeler quelqu'un d'invisible , tend modestement une joue vermeille au baiser d'un nouvel époux, fuit honteuse , revient brillante et consolée, marche d'un pas noble et presque guerrier, puis voltige de nouveau sur le gazon. L'harmonie de ses pas , dé ses chants, et dessonsde sa guitare, étoit parfaite. La voix de Blanca, légèrement voilée, avoit cette sorte d'accent qui remue les passions Jusqu'au fond de l'âme. La musique espagnole, composée de soupirs et de mouvements vifs, de refrains tristes, de chants subitement arrêtés, offre un singulier mélange de gaieté et de mélancolie. Cette musique et cette danse fixèrent sans retour le destin du dernier Al>encerage : elles auroient suffi pour troubler un cœur moins malade que le sien.
On retourna le soir à Grenade par la vallée du Douro. Don Bodrigue , charmé des manières nobles et polies d'Aben-Hamet , ne voulut point se
séparer de lui qu'il ne lui eût promis de venir souvent amuser Blanca des merveilleux récits de rOrient. Le Maure, au comble de ses vœux , accepta rinvitation du duc de Santa-Fé; et dès le lendemain il se rendit au palais où respiroit celle qu'il airooit plus que la lumière du Jour.
Blanca se trouva bientôt engagée dans une passion profonde par l'impossibilité même où elle crut être d'éprouver jamais cette passion. Aimer un infidèle , un Maure , un inconnu , lui paroissoit une chose si étrange , qu'elle ne prit aucune précaution contre le mal qui commençoit à se glisser dans ses veines; mais aussitôt qu'elle en reconnut les atteintes , elle accepta ce mal en véritable Espagnole. Les périls et les chagrins qu'elle prévit ne la firent point reculer au bord de l'abime , ni délibérer longtemps avec son cœur. Elle se dit : « Qu'Al>en-Hamet soit chrétien , qu'il « m'aime, et Je le suis au bout de la terre. »
L'Abencerage ressentoit de son côté toute la puissance d'une passion irrésistible : il ne vivolt plus que pour Blanca. Il ne s'occupolt plus des projets qui l'avoient amené à Grenade ; il lui étoit facile d*obtenir les éclaircissements qu'il étoit venu chercher; mais tout autre intérêt que celui de son amour s'étolt évanoui à ses yeux. Ilredoutoit même des lumières qui auroient pu apporter des changements dans sa vie. Il ne demandoit rien, il ne vouloit rien connoltre; il se disoit : « Que Blanca soit musulmane, qu'elle m'aime, « et Je la sers Jusqu'à mon dernier soupir. »
Aben-Hamet et Blanca , ainsi fixés dans leur résolution, n'attendoient que le moment de se découvrir leurs sentiments. On étoit alors dans les plus beaux jours de l'année. « Vous n'avez point « encore vu l'Alhambra , » dit la fille du duc de ^ta-Féà l'Abencerage. « Si J*en crois quelques « paroles qui vous sont échappées , votre famille « est originaire de Grenade. Peut-être serez- vous « bien aise de visiter le palais de vos anciens « rois ? Je veux moi-même ce soir vous servir de « guide. »
.Al)en-Hamet Jura par le prophète que Jamais promenade ne pouvoit lui être plus agréal)le.
L'heure fixée pour le pèlerinage de l'Alhambra étant arrivée, la fille de don Bodrigue monta sur une haquenée blanche accoutumée à gravir les rochers comme un chevreufi. Aben-Hamet acoonn pagnoit la brillante Espagnole sur un cheval an* dalou équipé à la manière des Turcs. Dans la course rapide du Jeune Maure, sa robe de pour*
LES AVErmiRES
pre 8*efiflolt derrière loi , son sabre recoarbé retentissoit sar la selle élevée, et le vent agttoit l'aigrette dont son turban étoitsnrmonté. Le peuple , charmé de sa bonne gréée, disoit en le regardant passer : « C'est un prince infidèle que 4 dona Blanca va convertir. »
Ils suivirent d'abord une longue rue qui portoit encore le nom d'une illustre famille maure; cette rue aboutissoit à l'enceinte extérieure de TAlhambra. Ils traversèrent ensuite un boisd'ormeaux, arrivèrent à une fontaine, et se trouvèrent bientôt devant l'enceinte intérieure du palais de Boabdll. Dans une muraille flanquée de tours et surmontée de créneaux, s'ouvroit une porte appelée ia Porte du Jugement Ils franchirent cette première porte , et s'avancèrent par un chemin étroit qui serpentolt entre de hauts murs et des masures à demi ruinées. Ce chemin les conduisit à la place des Algibes , près de laquelle Charles- Quint faisoit alors élever un palais. De IA , tournant vers le nord , Us s'arrêtèrent dans une cour déserte, au pted d'un mur sans ornements et dégradé par les éges. Aben*Hamet , sautant légère* ment à terre, offrit la main à Blanca pour descen^ dre de sa mule. Les serviteurs frappèrent à une porte abandonnée , dont l'herbe cacholt le seuil : la porte s'ouvrit, et laissa voir tout à coup les réduits secrets de l'Albambra.
Tous les charmes ,* tous les regrets de la patrie , mêlés aux prestiges de l'amour, saisirent le coeur du dernier Abencerage. Immobile et muet, il plongeoit des regards étonnés dans cette hablta> tion des génies ; Il croyoit être transporté à l'entrée d'un de ces palais dont on lit la description dans les contes arabes. De légères galeries, des canaux de marbre blanc bordés de citronniers et d'orangers enfleur, des fontaines , des cours solitaires, s'offroient de toutes parts aux yeux d'Aben- Hamet, et, à travers les voûtes allongées des portiques , il apercevoit d'autres labyrinthes et de nouveaux enchantements. L'azur du plus beau ciel se montroit entre des colonnes qui soutenoient une chaîne d'arceatix gothiques. Les murs, chargés d'arabesques , imitoient à la vue ces étoffes de l'Orient , que brode dans l'ennui du harem le caprice d^ine femme esclave. Quelque chose de voluptueux, de religieux et de guerrier, semblolt respirer dans ce magique édifice; espèce de cloître de l'amour, retraite mystérieuse où les rois maures gofitoient tous les plaisirs , et oublioient tous les devoirs de la vie.
Après quelques instants de surprise et de silence, les deux amants entrèrent dans ce séjour de la puissance évanouie et des félicités passées. Jls firent d'abord le tour de la salle des Mésucar, au milieu du parfum des fleurs et de la fraîcheur des eaux. Ils pénétrèrent ensuite dans la eour des Lions. L'émotion d'Aben-Hametaugmentolt A chaque pas. « Si tu ne ranplissols mon âme « de délices, dlMI à Blanca , avec quel chagrin « me verrois-Je obligé de te demander, à toi Es- « pagnole, l'histoire de ce$ demeures 1 Ah! ces « lieux sont Ihits pour servir de retraite au bon- « beur, ,et moi!... »
Aben-Hamet aperçut le nom de Boabdll enchéssé dans des mosaïques. « O mon roi , s'écria* « t-ll , qu'es-tu devenu? Ou te trouverai-je dans « ton Alhambra désert? » Et les larmes de la fidélité, de la loyauté et de l'honneur couvroient les yeux du Jeune Maure. « Vos anciens maîtres , « dit Blanca, ou plutôt les rois de vos pères, « étolent des ingrats. — Qu'importe? repartit- « l'Abeucerage; ils ont été malheureux ! »
Comme il prononçoit ces mots , Blanca le conduisit dans un<;ablnet qui sembloit être le sanctuaire même du temple de l'Amour. Bien n*éga* loit l'élégance de cet asile : la voûte entière , peinte d'azur et d'or, et composée d'arabesques découpées A Jour, laissoit passer la lumière comme à travers un tissu de fleurs. Une fbntaine Jalllissoit au milieu de l'édifice , et ses eaux , retombant en rosée , étolent 'recueillies dans une con* que d'albâtre. « Aben-Hamet , dit la fille du duc <i de Santa-Fé , regardez bien cette fontaine : <t elle reçut les têtes défigurées des Abencerages. « Vous voyez encore sur le marbre la tache du « sang des infortunés que Boabdll sacrifia à ses « soupçons. C'est ainsi qu'on traite dans votre « pays les hommes qui séduisent les femmes cré- « dules. »
Aben-Hamet n'écoutoit plus Blanca; il s'étoit prosterné , et baisoit avec respect la trace du sang de ses ancêtres. Il se relève et s'écrie : « O « Blanca ! Je Jure , par le sang de ces chevaliers , « de t'aimer avec la constance, la fidélité et l'ar- « deur d'un Abencerage. »
« Vous m'aimez donc? » repartit Blanca en Joignant ses deux belles mains et levant ses regards au ciel. « Mais songez-vous que vous êtes tt un infidèle, un Maure, un ennemi , et que je « suis chrétienne et Espagnole? »
« 0 saint prophète, dit Aben-Hamet, soyez
DU DERNIER ABENCBHAGE.
es?
« témolii de mes serments!... » Blanca l'interrompant : « Quelle foi voûtes- vous que J*i\joute « aux serments d'un persécuteur de mon Dieu? « Savec-vous si Je vous aime? Qui vous a donné ■ l*assurance de me tenir un pareil langage? •
Aben-Hamet consterné répondit : « Il est vrai , « je ne suis que ton esclave ; tu ne m'as pas choisi « pour ton chevalier. »
« Maure, dit Blanca , laisse là la ruse; tu as m VU dans mes regards que Je t'aimois; ma folie « pour toi passe toute mesure; sois chrétien , et
• rien ne pourra m'empécher d'être à toi. Mais « si la fille du due de Santa-Fé ose te parler avec « cette franchise, tu peux Juger par cela même « qu'elle saura se vaincre , etque Jamais un en- « nemi des chrétiens n'aura aucun droit sur elle. »
Aben-Hamet , dans un transport de pattion , saisit les mains de Blanca, les posa sur son turban, et ensuite surson cœur. " Allah est puissant^ « s'écria-t-il , et Aben-Hamet est heureux 1 0 <i Mahomet 1 que cette chrétienne connoisse ta
• loi , et rien ne pourra.... — Tu blasphèmes , dit K Blanca : sortons d'ici. »
Elle s'appuya sur le bras du Maure , et s'approcha de la fontaine des Douae-Iions, qui donne son nom à Tune des cours de l'Alhambra : < Étranger, dit la naive Espagnole, quand Je « regarde ta robe , ton turban , tes armes , et que « je songe à nos amours, Je crois voir l'ombre « du bel Abeucerage se promenant dans cette re- « traite abandonnée avec l'infortunée Alfalma. « Explique-moi l'inscription arabe gravée sur le « marbre de cette fontaine. »
Aben-Hamet lut ces mots ' :
La belle princesse qui se promène couverte de perles dans son jardin y en augmente si prodi^ gieusemeni la beauté.,. Le reste de Tinscription étoit effiicé.
« C'est pour toi qu'elle a été faite, cette inscription, dit Aben-Hamet. Sultane aimée, ces palais n'ont jamais été aussi beaux dans leur jeunesse, qu'ils le sont aujourd'hui dans leurs ruines. Écoute le bruit des fontaines dont la mousse a détourné les eaux ; regarde les jardins qui se montrent à travers ces arcades à demi tombées ; contemple l'astre du jour qui se cou- « che par delà tous ces portiques : qu'il est doux « d'errer avec toi dans ces lieux 1 Tes paroles em-
■ Oelte inscripUon nisU aveo qoekiiMi aatres. H ettlnti-
tile de répéter que J'ai fait ceUe descriplion de TAlhambra sur les Ueux mêmes.
« baument ces retraites, comme les roses de « l'hymen. Avec quel charme Je reoonnois dans « ton langage quelques accents de la langue de « mes pères! le seul frémissement de ta rébe sur « ces marbres me fait tressaillir. L'air n'est par- 1 fumé que parce qu'il a touché ta chevelure. Ta « es belle comme le génie de ma patrie au milieu « de ces débris. Mais Aben-Hamet peut-il espé* « rer de fixer ton cœur? Qu'est-ii auprès de toi? <« Il a parcouru les montagnes avec son père; il « connoit les -plantes du désert.», hélas I il n'en « est pas une seule qui pût le guérir de la blés- « sure que tu lui as faite I il porte des armes , mais « il n'est point chevalier. Je me disois autrefois : « L'eau de la mer qui dort à l'abri dans le creux « du rocher est tranquille et muette, tandis que « tout auprès la grande mer estagitéeet bruyante. «Aben-Hamet! ainsi sera ta vie, silencieuse, t paisible, ignorée dans un coin de terre inconnu, « tandis que la cour du sultan est bouleversée par « les orages. Je me disois cela , Jeune chrétienne , « et tu m'as prouvé que la tempête peut aussi « troubler la goutte d'eau dans le creux du ro- « cher. *
Blanca éooutoit avec ravissement ce langage nouveau pour elle, et dont le tour oriental sembloit si bien convenir à la demeure des fées, qu'elle paroouroit avec son amant. L'amour pénétroit dans son cœur de toutes parts; elle sentoit chanceler ses genoux; elle étoit obligée de s'appuyer plus fortement sur le bras 4^ son guide. Aben-Hamet soutenoit le doux fardeau , et répétoit en marchant : « Ah! que ne suis-Je un bril* « iant Abenceragel >
« Tu me piairois moins , dit Blanca , car Je s&- « rois plus tourmentée; reste obscur et vis pour « moi. Souvent un chevalier célèbre oublie l'a- « mour pour la renommée. » ^
« Tu n'aurois pas ce danger à craindre , » répliqua vivement Aben-Hamet.
« Et comment m*aimerois-tu donc , si tu étols « un Abencerage? » dit la descendante de Chi* mène.
« Je t'aimerois , répondit le Maure , plus que la « gloire et moins que l'honneur. »
Le soleil étoit descendu sous l'horiion pendant la promenade des deux amants. Ils avoient pareouru tout l'Alhambra. Quels souvenirs offerts à la pensée d' Aben-Hamet ! Ici , la sultane reeovoit par des soupiraux la fumée des parfums qu*on brùloit au-dessous d'elle. Là, dans cet
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LES AVENTURKS
Mile écarté, elle se paroit de tous les atours de l'Orient. Etc*étoit BiaDca, e*étoit une femme adorée qui racontoit ces détails aa beau Jeane homme qu'elle idolétroit.
La lune, en se levant y répandit sa clarté douteuse dans les sanctuaires abandonnés, et dans les purvis déserts de rAlhambra. Ses blancs rayons dessinoient sur le gazon des parterres, sur les murs des salles, la dentelle d'une architecture aérienne, les cintres des cloîtres, Tombre mobile des eaux jaillissantes , et celle des arbustes balancés par le zéphyr. Le rossignol chantoit dans un cyprès qui perçoit les d6mes d'une mosquée en ruine, et les échos répétoient ses plaintes. Aben-Hamet écrivit, an clair de la lune , le nom de Blanca sur le marbre de la salle des 1)epx-Sœurs : il traça ce nom en caractères arabes, afin que le voyageur eût un mystère de iplos à deviner dans ce palais des mystères.
« Maure, ces lieux sont cruels, dit Blanca; « quittons ces lieux. Le destin de ma vie est fixé « pour Jamais. Retiens bien ces mots : Musul- « man , Je suis ton amante sans espoir; chrétien , « Je suis ton épouse fortunée. »
Aben-Hamet répondit : « Chrétienne , Je suis « ton esclave désolé ; musulmane , Je suis ton « époux glorieux. •
Et ces nobles amants sortirent de ce dangereux palais.
La passion de Blanca s'augmenta de Jour en Jour, et celle d' Aben-Hamet s'accrut avec la même violence. Il étoH si enchanté d'être aimé pour lui seul , de ne devoir à aucune cause étrangère les sentiments qu'il inspiroit, qu'il ne révéla point le secret de sa naissance ft la fille du duc de Santa-Fé : il se faisoit un plaisir délicat de lui apprendre qu'il portoitiin nom illustre, le Jour même où elle consentiroit à lui donner sa main. Mais il fut tout à coup rappelé à Tunis : sa mère, atteinte d'un mal sans remède, vouloit embrasser son fils et le bénir avant d'abandonner la vie. Aben-Hamet se présente au palais de Blanca. « Sultane, lui dit-il , ma mère va mou- « rir. Elle me demande pour lui fermer les yeux. « Me conserveras-tu ton amour?
— « Tu me quittes , répondit Blanca pâlissante. « Te reverral-je Jamais ?
— « Viens, dit Aben-Hamet. Je veux exiger de « toi un serment, et t'en fedre un qne la mort « seule pourra briser. Suis-moi. »
Ils sortent ; ils arrivent à on cimetière qui fut
Jadis celui des Maures. On voyoit encore çà et là de j^tites colonnes ftinèbres autour desquelles le sculpteur figura Jadis un turban ; mais les chrétiens avoient depuis remplacé ce turban par une croix. Aben-Hamet conduisit Blanca au pied de ces colonnes.
« Blanca, dit-il , mes ancêtres reposent kH ; Je Jure par leurs cendres de t'almer Jusqu'au jour où l'ange du Jugement m'appellera au tribunal d'Allah. Je te promets de ne Jamais engager mon cœur à une autre femme , et de te prendre pour épouse, aussitôt que tu connottras la sainte lumière du prophète. Chaque année, à cette époque , Je reviendrai à Grenade pour voir si tu m'as gardé ta foi et situ veux renoncer à tes erreurs.
— « Et moi , dit Blanca en larmes. Je t'attendrai tous les ans ; Je te conserverai jusqu'à mon dernier soupir la fol que Je t'ai Jurée, et Je te recevrai pour époux lorsque le Dieu des chré* tiens , plus puissant que ton amante , aura touché ton cœur infidèle. «
Aben-Hamet part; les vents l'emportent aux bords africains : sa mère venoit d'expirer. Il la pleure, il embrasse son cercueil. Les mois s'écoulent : tantôt errant parmi les ruines de Carthage, tantôt assis sur le tombeau de saint Louis , l'Abencerage exilé appelle le Jour qui doit le ramener à Grenade. Ce jour se lève enfin : Aben-Hamet monte sur un vaisseau et fait tourner la proue vers Malaga. Avec quel transport, avec quelle Joie mêlée de crainte il aperçut les premiers promontoires de l'Espagne ! Blanca l'attend-eile sur ces bords? Se souvient-elle encore d'un pauvre Arabe qui ne cessa de l'adorer sous le palmier du désert?
La fille du duc de Santa-Fé n'étoit point infidèle à ses serments. Elle avoit prié son père de la conduire à Malaga. Du haut des montagnes qui bordoient la côte iohabitée, elle suivoit des yeux les vaisseaux lointains et les voiles fugitives. Pendant la tempête, elle contemploit avec effroi la mer soulevée par les vents : elle aimoit alors à se perdre dans les nuages, à s'exposer ^ans les passages dangereux, à se sentir bai-^ gnée par les mêmes vagues , enlevée par le même tourbillon , qui menaçoient les jours d'Aben- LÎfamet. Quand elle voyoit la mouette plaintive raser les fiots avec ses grandes ailes recourbées, et voler vers les rivages de l'Afrique , elle la ehar« geoit de toutes ces paroles d'amour, de tous ces