‹ Œuvres complètes de M. le vicomte de Chateaubriand (volume 4)Chapitre 28 sur 170 · IS · texte numérisé non relu

IS

rriNÉRAIBE

« animaux; plusieurs s'abstenolent de manger,

« espérant tempérer la soif par la faim

« Pendant ce temps-là les généraux faisoient « apporter de fort loin de grosses pièces de bois « pour construire des macliines et des tours. « Lorsque ces tours furent achevées , Godefroy « plaça la sienne à l^orient de la ville; le comte « de Saint-Gilles en établit une antre toute sera- « blable au midi. Les dispositions ainsi faites, le «> cinquième Jour de la semaine, les croisés Jeû- « nèrent et distribuèrent des aumônes aux pau- « vres; le sixième Jour, qui étoit le douzième de «Juillet, Taurore se leva brillante; les guerriers « d'élite montèrent dans les tours , et dressèrent « les échelles contre les murs de Jérusalem. Les « enfants illégitimes de la ville sainte s*étonnèrent « et frémirent | , en se voyant assiégés par une si « grande multitude. Mais, comme ils étoient de « tous côtés menacés de leur dernière heure , que « la mort étoit suspendue sur leurs têtes , certains m de succomber, ils ne songèrent plus qu*à vendre « cher le reste de leur vie. Cependant Godefroy « se montroit sur le haut de sa tour, non comme « un fantassin, mais comme un archer. Le Sei- « gneur dirigeoit sa main dans le combat ; et toutes n iesflèches qu'elle lançoit perçoient Tennemide « part en part. Auprès de ce guerrier étoit Bau- « douin et Ëustache ses frères , de même que deux « lions auprès d'un lion : ils rece voient les coups « terribles des pierres et des dards, et les ren- « Yoyoient avec usure à Tennemi.

n Tandis que l'on combattoit ainsi sur les murs « de la ville, on faisoit une procession autour de « ces mêmes murs , avec les croix , les reliques et o les autels sacrés \ L'avantage demeura incertain « pendant une partie du Jour ; mais, à l'heure où « le Sauveur du monde rendit l'esprit, un guerrier « nommé rÉtoide, qui combattoit dans la tour de « Godefroy, saute le premier sur les remparts de « la ville : Guicher le suit, ce Guicher qui avoit « terrassé un lion ; Godefroy s'élance le troisième , « et tous les autres chevaliers se précipitent sur « les pas de leur chef. Alors les arcs et les flèches *i sont abandonnés; on saisit l'épée. A cette vue,

* Siupent et contremiscuut adulterini civeM urbU eximiœ. L*expre8»ion Ml belle <*l vraie ; car iion-»euleiiien( Ips Sarrasii» éloh'Ut , en leur qualité U*étraiigers , des eiloyent adultères, des enfants Impurs de Jérusalem, mais ils pou% oient encore s'appeler adulterini, à cause de h*ur mère Agar, et relativement k la postérité légitime d*Israel par Sara

' Sacra aliaria. Ceci a Pair de ne pouvoir se dire que d'une cérémonie païenne; mais II y avoit apparemment dans le camp des clirétlens des.autels portatifs.

les ennemis désertent les murailles , et se jettent en bas dans la ville; les soldats du Chiistles poursuivent avec de grands cris.

« Le comte de Saint-Gilles, qui de son cAté foisoit des efforts pour approcher ses machines de la ville, entendit ces clameurs. Pourquoi, dit-il à ses soldats, demeurons-nous ici Met François sont maîtres de Jérusalem; ils la font retentir de leurs voix et de leurs coups. Alors il s'avance prompteroent vers la porte qui est an* près du château de David ; il appelle ceux qui étoient dans ce château, et les somme de se rendre. Aussitôt que remirent reconnu Iccomle deSaint-Gilles, il lui ouvrit la porte, et se anfia à la foi de ce vénérable guerrier. «* Mais Godefroy avec les François s'effowoil de venger le sang chrétien répandu dans l'enceinte de Jérusalem, et vouloit^ punir les infidèles des outrages qu'ils a voient lait souffrir aux pèlerins. Jamais dans aucun combat il ne parut aussi terrible, pas même lorsqu'il combattit le géant • , sur le pont d'Antioche; Guicher et plusieurs milliers de guerriers chiHSis fendoient les Sarrasins depuis la tête Jusqu'à la ceinture , ou les coupoient par le milieu do corps. Nul de nos soldats ne se montroit timide, car personne ne résistoit '. LesennemisBCclle^ choient qu'à fuir; mais la fuite pour eux ftott Impossible ; en se précipitant en foule ils s'cmbarrassoient les uns les autres. Le petit noialw qui parvint à s*échapper s'enferma dans le temple de Salomon , et s'y défendit assez longtemps* Gomme le Jour commençeit à baisser, nos soldats envahirent le temple; pleins de fureur, ils massacrèrent tous ceux qui s'y trouvèrent Le carnage fut tel , que les cadavres mutilés étoient entraînés par les flots de sang jusq» dans' le parvis; les mains et les bras coupés flottoient sur ce sang , et alioient s*0Dir à des « corps auxquels ils n'a voient point appartenu.» En achevant de décrire les lieux célébrés par ^ Tasse , je me trouve heureux d'avoir pu rendre le premier à un poète immortel le même honneur que d'autres avant moi. ont rendu à Homère cl à Virgile. Quiconque est sensible à la beauté, à l'art, à l'intérêt d'une composition poétique, à la richesse des détails , à la vérité des caractères,à la générosité des sentiments, doit faire de to/^

» Céloll on Sarrasin d'une taille gigantesque, ^^ froy fendtt en deux d*un seul coup d'cpée, sur le pooiaiw tloche.

* La réflexion est slogoUèrel

DE PARIS A JÉRUSALEM

fwdem délivrée sa lecture favorite. C*est surtout le poème des soldats : il respire la valeur et la gloire; et, comme je Ta! dit dans les Martyrs, U semble écrit au milieu des camps sur un boudier.

Je passai environ cinq heures à examiner le théitredes combats du Tasse. Ce théâtre n'occupe gQcreplosd*une demî-lieue de terrain, et lepoëte a si bjen marqué les divers lieux de son action , qu'il oe faut qu'un coup d*œil pour les reconïïottn,

G)mme nous rentrions dans la ville par la vallée de Josaphat, nous rencontrâmes la cavalerie du pttcha qni revenait de son expédition. On ne se peot figurer l'air de triomphe ^et de joie de cette troupe, victorieuse des moutons, des chèvres, des eues et des chevaux de quelques pauvres Arabes du Jourdain.

Cest ici le liea de parler du gouvernement de Jérusalem.

lijad'abord :

V Vnmoxallamousangiachetf jCommsiXïdsLïïi poor le militaire ;

T Un mouia-cady ou ministre de la police;

3* Un moujly 'y chef des santons et des gens de loi;

(Quand ce moufty est un fanatique, ou un méchant homme , comme celui qui se trouvoit à Jérusalem de mon temps, c'est de toutes les autorités la plus tyrannique pour les chrétiens.)

4* Un moiUelentjoxï douanier de la mosquée de Saiomon;

5* Un sousbachi ou prévôt de la ville.

Ces tyrans subalternes relèvent tous , à TexceptioD du moufty , d*un premier tyran; et ce premier tyran est le pacha de Damas.

Jérusalem est attachée, on ne sait pourquoi , ao pachallc de Damas ; si ce n'est à cause du système destructeur que lesTurcs suivent naturellement et comme par instinct. Séparée de Damas par des montagnes , plus encore par les Arabes qui infestent les déserts , Jérusalem ne peut pas porter toujours ses plaintes au pacha lorsque des gouverneurs l'oppriment. 11 serolt plus simple qu*elle dépendit du pachallc d'Acre , qui se trouve dans le voisinage : les Francs et les Pères latins se mettroient sous la protection des consuls qui résident dans les ports de Syrie ; les Grecs et les Tores pourroient faire entendre leur voix. Mais c'est précisément ce qu'on cherche à éviter ; on vent un esclavage muet, et non pas d'insolents

opprimés qui oseroient dire qu'on les écrase.

Jérusalem est donc livrée à un gouverneur presque indépendant : il peut faire Impunément le mal qu'il lui platt , sauf à en compter ensuite avec le pacha. On sait que tout supérieur en Turquie a le droit de déléguer ses pouvoirs à un inférieur ; et ses pouvoirs s'étendent toujours sur la propriété et la vie. Pour quelques bourses, un janissaire devient un petit aga ; et cet aga , selon son bon plaisir, peut vous tuer ou vous permettre de racheter votre tête. Les bourreaux se multiplient ainsi dans tous les villages de la Judée. La seule chose qu'on entende dans ce pays , la seule justice dont il soit question, c'est : Il payera dix y vingt y trente bourses ; on lui donnera cinq cents coups de bâton : on lui coupera la tête. Un acte d'injustice force À une injustice plus grande. Si Ton dépouille un paysan , on se met dans la nécessité de dépouiller son voisin ; car, pour échapper à l'hypocrite intégrité du pacha, il faut avoir, par un second crime , de quoi payer l'impunité du premier.

On croit peut-être que le pacha , en parcourant son gouvernement , porte remède à ces maux , et venge les peuples : le pacha est lui-même le plus grand fléau des habitants de Jérusalem. On redoute son arrivée comme celle d'un chef ennemi : on ferme les boutiques ; on se cache dans des souterrains; on feint d'être mourant sur sa natte, ou l'on fuit dans la montagne.

Je puis attester la vérité de ces faits, puisque je me suis trouvé à Jérusalem au moment de l'ar* rivée du pacha. Abdallah est d'une avarice sordide , comme presque tous les musulnmns : en sa qualité de chef de la caravane de la Mecque, et sous prétexte d'avoir de l'argent pour mieux protéger les pèlerins , il se croit en droit de multiplier les exactions. Il n'y a point de moyens qu'il n'invente. Un de ceux qu'il emploie le plus souvent, c'est de fixer un maximum fort bas pour les comestibles. Le peuple crieàlamerveille, mais les marchands ferment leurs boutiques. La disette commence ; le pacha fait traiter secrètement avec les marchands; il leur donne, pour un certain nombre de bourses, la permission de vendre au taux qu'ils voudront. Les marchands cherchent à retrouver l'aident qu'ils ont donné au pacha : ils portent les denrées à un prix extraordinaire ; et le peuple , mourant de faim une seconde fois, est obligé, pour vivre, de se dépouiller de son dernier vêtement.

ITINERAIRE

J'ai vu ce même Abdallah commettre une vexation pins ingénieuse encore. J*ai dit qu'il avoit envoyé sa cavalerie piller des Arabes cultivateurs, de l'autre côté du Jourdain. Ces bonnes gens, qui avoient payé le miri , et qui ne se croyoient point en guerre, fùrentsurpris au milieu de leurs tentes et de leurs troupeaux. On leur vola deux mille deux cents chèvres et moutons, quatrevingt-quatorze veaux , mille ânes et six Juments de première race : les chameaux seuls échappèrent ' ; un sheik les appela de loin , et ils le suivirent : ces fidèles enfants du désert allèrent porter leur laitàleursmaftresdansla montagne, comme 8*ils avoient deviné que ces maîtres n'avoient plus d'autre nourriture.

Un Européen ne pourroit guère imaginer ce que le pacha fit de ce butin. Il mit à chaque animal un prix excédant deux fois sa valeur. 11 estima chaque chèvre et chaque mouton à vingt piastres, chaque veau à quatre-vingts. On envoya les hètes ainsi taxées aux l)ouchers , aux différents particuliers de Jérusalem, et aux chefs des villages voisins ; il falloit les prendre et les payer, sous peine de mort. J'avoue que , si Je n*avois pas vu de mes yeux cette double iniquité , elle me parottroit tout à Ml incroyable. Quant aux ânes et aux chevaux , ils demeurèrent aux cavaliers; car, par une singulière convention entre ces voleurs , les animaux à pied fourchu appartiennent au pacha dans les épaves, et toutes les autres bêtes sont le partage des soldats.

Après avoir épuisé Jérusalem , le pacha se retire. Mais , afin de ne pas payer les gardes de la ville , et pour augmenter Tescorte de la caravane de la Mecque , il emmène avec lui les soldats. Le gouverneur reste seul avec une douzaine de sbires, qui ne peuvent sufGre à la police intérieure, encore moins a celle du pays. L'année qui précéda celle de mon voyage , Il fut obligé de se cacher lui-même dans sa maison pour échapper à des bandes de voleurs qui passoient par-dessus les murs de Jérusalem , et qui furent au moment de piller la ville.

A peine le pacha a-t-il disparu, qu'un autre mal , suite de son oppression , commence. Les villages dévastés se soulèvent; ils s*attaquent les uns les autres pour exercer des vengeances héréditaires. Toutes les communications sont interrompues : l'agriculture périt; le paysan va pendant la nuit ravager la vigne et couper Toli-

* On en pritoependant vingt-six.

vier de son ennemi. Le pacha revient Tannée suivante; il exige le même tribut dans un pays où la population est diminuée. Il faut qu*ii redouble d'oppression , et qu'il extermine des peuplades entières. Peu à peu le désert s'étend; on ncToll plus que de loin à loin des masures en ralDC , et à la porte de ces masures des cimetières taujoois croissants : chaque année voit périr une cabane et une famille; et bientôt il ne reste que le ciID^ tière pour indiquer le lieu où le village s'élevoit.

Rentré au couvent à dix heures du matioj'a* cheval de visiter la bibliothèque. Outre le registre des firmans dont J*ai parlé. Je trouvai un maflo»' crit autographe du savant Qoaresmius. Ce manuscrit latin a pour objet, comme les onvrages imprimés du même auteur, des recherches sur la Terre-Sainte. Quelques autres cartons contenoient' des papiers turcs et arabes, relatifs au affaires du couvent , des lettres de la congrégation, des mélanges, etc.; Je vis aussi des traités des Pères de TÉglise, plusieurs pèlerinages à Jérusalem, Touvrage de Tabbé Mariti, et Teicdlent Voyage de M. de Volney. Le père'Clémcol Pérès avoit cru découvrir de légères inexactitudes dans ce dernier voyage; il les |voU marquées sur des feuilles volantes, et il me fit présent de ces notes.

J'avois tout vu à Jérusalem , Je'connoisscnslésormais l'intérieur et Textérieur de cette ville, et même beaucoup mieux que je ne connois le dedans et les dehors de Paris. Je commençai done à songer à mon départ. Les Pères de Terre-Sainte voulurent me faire un honneur que je navoisni demandé ni mérité. En considération des foiUes services que , selon eux , j'avois rendus à la rdigion , ils me prièrent d'accepter Tordre du Saint- Sépulcre. Cet ordre , très-ancien dans la chrétienté, sans même en faire remonter i*origineà sainte Hélène, étoit autrefois assez répandu en Europe. On ne le retrouve plus guère aujoard*hai qu'en Pologne et en Espagne : le gardien du Saint- Sépulcre a seul le droit de le conférer.

Nous sortîmes à une heure du couvent, et nous nous rendîmes à Téglise du Saint-Sépulcre. Noos entrâmes dans la chapelle qui appartient aux Pères latins: on en ferma soigneusement les portes de peur que les Turcs n'aperçussent les armes, ce qui coûteroit la vie aux religieux. Le gardien se re^êtit4e ses habits pontificaux; on alluma les lampes et les derges^; tous 1rs frères présents ftM^ mèrent un cercle autour de moi , les bras croisés

DE PARIS A JÉRUSALEM

war la poitrine. Tandis qu'ib chantoient à voix basse le Vent Creator^ le gardien monta à l*autel , et Je me mis à genoux à ses pieds. On tira du trésor da Saint-Sépulcre les éperons et l'épée de Godefiroy de Bouillon : deux religieux delMut, à mes côtés, tenolent les dépouilles vénérables. L'officiant récita les prières accoutuinées , et me fit les questions d'usage. Ensuite il me chaussa les éperons, me frappa trois fois l'épaule avec Tépée en ne donnant Taccolade. Les religieux entonnèrent le Te Deum, tandis que le gardien pronon- {oit cette oraison sur ma tête :

« Seigneur, Dieu tout-puissant, répands ta « grâce et tes bénédictions sur ce tien servl- • tevr, etc. »

Toat cela n*est que le souvenir de moeurs qui n'existent plus. Mais , que l'on songe que^étois à Jérosalem , dans l'église du Calvaire , à douze pas du tomt)ean de Jésus-Christ ^ à trente du tombeau de Godefroy de Bouillon ; que je venois de chausser Téperon du libérateur du Saint-Sépulcre, de toucher cette longue et large épée de fer qu'avoit maniée une main si noble et si loyale ; que Toa se rappelle ces circonstances, ma vie aventureuse, mes courses sur la terre et sur la mer, et l'on croira sans peine que Je devois être ému. Cette cérémqnie, au reste, ne pou voit être tout à fait vaine : J'étois François : Godefroy de Bouillon étoit François : ses vieilles armes ^ en me touchant, m avoient communiqué un nouvel amour pour la gloire et Tbonneur de ma patrie. Je n'étois pas iiosdoote sans reproche; mais tout François ^cnt le dire sans pour.

On me délivra mon brevet, revêtu de la signatore da gardien et du sceau du couvent. Avec ce brillant diplôme de chevalier, on me donna mon bamUe patente de pèlerin. Je les conserve, comme no monument de mon passage dans la terre du vleox voyageur Jacob.

Ifaintenant que Je vais quitter la Palestine , il faut que le lecteur se transporte avec moi hors des murailles de Jérusalem pour Jeter un dernier regard sur cette ville extraordinaire.

Arrètons-nons d'abord à la grotte de Jérémie, près des sépulcres des rois. Cette grotte est assez vaste 9 et la voûte en est soutenue par un pilier de pierre. Cest là, dit-on, que le prophète fit entendre ses Lamentations ; elles ont l'air d'avoir été composées à la vue de la moderne Jérusalem , tant elles peignent naturellement l'état de cette Ville désolée I

« Comment cette ville , si pleine de peuple, est-

• elle maintenant si solitaire et si désolée? La mal- « tresse des nations est devenue comme veuve : « la reine des provinces a été assujettie au tribut.

« Les rues de Sion pleurent , parce qu'il n'y a « plus personne qui vienne à ses solennités : toutes « ses portes sont détruites; ses prêtres ne font « que gémir ; ses vierges sont toutes défigurées d^ « douleur ; et el le est plongée dans l'amertume.

« 0 vous tous qui passez par le chemin , consi- « dérez et voyez s'il y a une douleur comme la « mienne 1

« Le Seigneur a résolu d'abattre la muraille de

• la fille de Sion : il a tendu son cordeau , et il n'a « point retiré sa main que tout ne fût renversé : le € boulevard est tombé d'une manière déplorable, « et le mur ^ été détruit de même.

« Ses portas sont enfoncées dans la terre; il « en a rompu et brisé les barres ; il a banni son roi « et ses priwses parmi les nations : il n'y a plus f de loi ; et ses prophètes n'ont point reçu de vi* « sions prophétiques du Seigneur.

« Mes yeux se sont aflbiblis à force de verser « des larmes, le trouble a saisi mes entrailles : mon « cœur s'est répandu en terre en voyant la ruine « de la fille de mon peuple, en voyant les petits a enfants et ceux qui étoient encore à la mamelle « tomber morts dans la place de la ville.

« A qui vous comparerai-je, 6 fille de Jérusa- « lem? A qui dirai-Je que vous ressemblez?

« Tous ceux qui passoient par le chemin ont « frappé des mains en vous voyant : ils ont sifflé « la fiije de Jérusalem en branlant la tète et en « disant : Est-ce là cette ville d'une beauté si par- « faite, qui étoit la Joie de toute la terre? »

Vue de la montagne des Oliviers, de l'autre côté de la vallée de Josapbat, Jérusalem'presente un plan iocliné sur un sol qui descend du couchant an levant. Une muraille crénelée, fortifiée par des toars et par un château gothique, enferme la ville dans son entier, laissant toutefois au dehors une partie de la montagne de Sion, qu'elle embrassoit autrefois.

Dans la région du couchant et au centre de la ville, vers le Calvaire, les maisons se serrent d'assez près ; mais au levant, le long de la vallée de Cédron , on aperçoit des espaces vides, entre autres l'eneeinte qui règne antonr de la moaqnée bâtie sur les débris du temple , et le terrain presque abandonné où s'élevoient le château Antonia et le second palais d'Hérode.

ITINËRAIRE

Les maisons de Jérusalem sont de lourdes masses carrées, fort basses, sans cheminées et sans fenêtres; elles se terminent en terrasses aplaties ou en dômes, et elles ressemblent à des prisons ou à des sépulcres. Toutseroit à Toeil d*un niveau égal , si les clocbers des églises , les minarets des mosquées, les cimes de quelques cyprès et les buissons de nopals ne rompoient Tunlformité du plan. A la vue de ces maisons de pierre , renfermées dans un paysage de pierres , on se demande si ce ne sont pas là les monuments confus d'un cimetière au milieu d'un désert.

Entrez dans la ville , rien ne vous consolera de la tristesse extérieure : vous vous égarez dans de petites rues non pavées, qui montent et descendent sur un soi inégal , et vous marchez dans des flots de poussière, ou parmi des cailloux roulants. Des toiles Jetées d'une maison à l'autre augmentent l'obscurité de ce labyrinthe; des bazars voûtés et Infects achèvent d'ôter la lumière à la ville désolée; quelques chétives boutiques n'étalent aux yeux que la misère ; et souvent ces boutiques mêmes sont fermées dans la crainte du passage d'un cadi. Personne dans les rues, personne aux portes de la ville ; quelquefois seulement un paysan se glisse dans l*ombre , cachant sous ses habits les fruits de son labeur, dans la crainte d'être dépouillé par le soldat ; dans un coin à l'écart, le boucher arabe égorge quelque bête suspendue par les pieds à un mur en ruine : à l'air hagard et féroce de cet homme , à ses bras ensanglantés, vous croiriez qu'il vient plutôt de tuer son semblable que d'immoler un agneau*. Pour tout bruit, dans la cité déicide, on entend par intervalles le galop de la cavale du désert : c'est le Janissaire qui apporte la tête du Bédouin, ou qui va piller le Fellah.

Au milieu de cette désolation extraordinaire, il faut s'arrêter un moment pour contempler des choses plus extraordinaires encore. Parmi les ruines de Jérusalem , deux espèces de peuples indépendants trouvent dans leur foi de quoi surmonter tant d'horreurs et de misères. Là vivent des religieux chrétiens que rien ne peut forcer à abandonner le tombeau de Jésus-Christ, ni spoliations , ni mauvais traitements , ni menaces de la mort. Leurs cantiques retentissent nuit et Jour autour du Saiot-Sépulcre. Dépouillés le matin par un gouverneur turc, le soir les retrouve au pied du Calvaire , priant au lieu où Jésus-Christ souffrit pour le salut des hommes. Leur front est

serein , leur bouche est riante. Ils reçoivent Tétranger avec Joie. Sans forces. et sans soldats, Oi protègent des villages entiers contre TiniqiQité. Pressés par le bâton et par le sabre , les femmes, les enfiints , les troupeaux se réfugient dans les dottres de ces solitaires. Qui empêche le méchant armé de poursuivre sa proie, et de renverser d'aussi foibles remparts? la charité des moines; ils se privent des dernières ressources de la vie poor racheter leurs suppliants. Turcs, Arabes, Gras, chrétiens, schismatiqnes, tous se Jettent sou la protection de quelques pauvres religieux, qui ne peuvent se défendre eux-mêmes. C'est id qo*!! fout reconnoitre avec Bossuet, « que des mains « levées vers le ciel enfoncent plus de bataill(»u « que des mains armées de Javelots. >

Tandis que la nouvelle Jérusalem sort ainsi ds diserty brillante de clarlé , Jetez les yeux entre la montagne de Sion et le temple, voyez cet au. Ire petit peuple qui vit séparé du reste des habi* tants de la cité. Objet particulier de tous les mépris , il baisse la tête sans se plaindre; il souffre toutes les avanies sans demanderjustleejiise laisse accabler de coups sans soupirer ; on loi demande sa tête, il la présente au cimeterre. Si quelque membre de cette société proscrite vientà mourir, son compagnon ira, pendant la nuit; l'enterrer furtivement dans la vallée de Josapbat, à i'ombro du temple de Salomon. Pénétrez dans la demeure de ce peuple , vous le trouverez dans une affreuse misère, faisant lira un livre m}'stérieux à des enfants qui , à leur tour, le feront lire à leurs enfants. Ce qu'il faisoit il y a cinq mille ans, ce peuple le fait encore. 11 a assisté dix-sept fois à la ruine de Jérusalem , et rien ne peut l'empêcher de tourner ses regards vers Sion. Quand on voit les Juifs dispersés sur la terre, selon la parole de Dieu , on est surpris , sans doole; mais , pour être frappé d un étonnement surnaturel , il faut les retrouver à Jérusalem ; il i^ voir ces légitimes mattres de la Judée esclaves et étrangers dans leur propre pays : il faut les voir attendant, sous toutes les oppressions, un roi qui doit les délivrer. Écrasés par la Croix qui les condamne , et qui est plantée sur leurs têtes ; cachés près du temple, dont il ne reste pas pierre sur pierre , ils demeurent dans leur déplorable aveuglement. Les Perses, les Grecs, les RomaioSt ont disparu de la terre ; et un petit peuple, dont lorigine précéda celle de ces grands peuples, existe encore sans mélange dans les décombres

DE PARIS A JÉRUSALEM

de sa patrie. Si quelque chose, panni les nations , porte le caractère du miracle, nous pensons que œ caractère est ici. Etqu'y a-t-il de plus merveilleux, même aux yeux du philosophe, que cette TeDooQtre de Tantique et de la nouvelle Jérusalem aapied du Calvaire : la première s*affligeant à Ta^ect du sépulcre de Jésus-Christ ressuscité; k seconde se consolant auprès du seul tombeau foi n aura rien à rendre à la fin des siècles I

Je remerciai les Pères de leur hospitalité ; Je leoraoobaitai bien sincèrement un bonheur qu'ils n'attendent guère ici-bas : prêt à les quitter, J*éproavois une véritable tristesse. Je ne connois point de martyre comparable à celui de ces infortunés religieux ; l'état où ils vivent ressembla à eelui où Ton étoit , en France , sous le règne de la Terreur. J'allois rentrer dans ma patiîe , embrasser mes parents, revoir mes amis, retrouver les douceurs de la vie; et ces Pères, qui avcâent aussi des parents , des amis , une patrie , demraroient exilés dans cette terre d'esclavage. Tous n*ont pas la force d'âme qui rend insensi- Me aux chagrins; j'ai entendu des regrets qui m'ont fait connoftre retendue du sacrifice. Jésus- Christ à ces mêmes bords n'a-t-il pas trouvé le calice amer? Et pourtant il l'a bu Jusqu'à la lie.

Le 12 octobre. Je montai à cheval avec Ali- Aga , Jean , Julien et le drogman Michel. Nous sortîmes de la ville, au coucher du soleil , par la porte des Pèlerins. Nous traversâmes le camp du pacha. Je m'arrêtai avant de descendre dans la viiléede Térébinthe, pour regarder encore Jérusalem. Je distinguai par-dessus les murs le dôme de l*églîse du Saint-Sépulcre. Il ne sera plus sahié par le pèlerin , car il n'existe plus, et le tombeau de Jésus-Christ est maintenant exposé aux injures de l'air. Autrefois la chrétienté entière seroit accourue pour réparer le sacré monument ; aujourd'hui personne n'y pense , et la moindre aumône employée à cette œuvre méritoire paroîtroitune ridicule superstition. Après avoir contonplé pendant quelque temps Jérusalem , Je m^enfonçai dans les montagnes. Il étoit six heures vingt-neuf minutes lorsque Je perdis de vue la Cité sainte : le navigateur marque ainsi le moment où disparott à ses yeux une terre lointaine qii*ll ne reverra Jamais.

Noos trouvâmes au fond de la vallée de Téré- Mntbe les chefs des Arabes de Jérémie , Abou- GoshetGiatier : iisnousattendoient. Nous arrivâmes a Jérémie vers minuit : il fallut manger un

agneau qu'Abou-Gosh nous avoit fait préparer. Je voulus lui donner quelque argent, il le refusa, et me pria seulement de lui envoyer deux amj' fes de riz de Damiette quand Je serois en Egypte : je le lui promis de grand cœur, et pourtant je ne me souvins de ma promesse qu'à l'instant même où je m'embarquois pour Tunis. Aussitôt que nos communications avec le Levant seront rétablies , Aboii-Gosh recevra certainement son riz de Damiette ; il verra qu un François peut manquer de mémoire, mais jamais de parole. J'espère que les petits Bédouins de Jérémie monteront la garde autour de mon présent , et qu'ils diront encore : « En avant I marche ! » J'arrivai à Jaffa le 13 , à midi.

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