VOYAGE D'EGYPTE
Je me trouvai fort eml)arrassé à mon retour à Jaffa : il n'y avoit pas un seul vaisseau dans le port. Je flottois entre le dessein d'aller m'embarquer à Saint-Jean d'Acre et celui de me rendre en Egypte par terre. J'aurois beaucoup mieux aimé exécuter ce dernier projet, mais il étoit impraticable. Cinq partis armés se disputoient alors les bords du Nil : Ibraîm-Bey dans la Haute- ^gyP^c 9 dcu^ autres petits beys indépendants , le pacha de la Porte au Caire, une troupe d'Aïbanois révoltés , El-Fy-Bey dans la Basse-Egypte. Ces différents partis infestoient les chemins ; et les Arabes, profitant de la confusion , achevoient de fermer tous les passages.
La Providence vint à mon secours. Le surlendemain de mon arrivée à Jaffa, comme Je me préparois à partir pour Saint- Jean d'Acre, on vit entrer dans le port une salque. Cette salque de l'échelle de Tripoli de Syrie étoit sur son lest, et s'enquéroit d'un chargement. Les Pères envoyèrent chercher le capitaine : il consentit à me porter à Alexandrie, et nous eûmes bientôt conclu notre traité. J'ai conservé ce petit traité écrit en arabe. M. Langlès, si connu par son érudition dans les langues orientales, l'a jugé digne d'être mis sous les yeux des savants, à cause de plusieurs singularités. 11 a eu la complaisance de le traduire lui-même , et J'ai fait graver l'original:
ITINÉBAIBE
LUI (Dieu).
fC M « «
« Le but de cet écrit et le motif qui Ta fttit tracer eat que le Jour et la date désignés ci -après ■ , nous sous-sigoét avons loué Dolre bàUmeut au porteur de ce traité, le ngnor Fraocesko (François) , pour aller de réchella 'd'YAA à Alexandrie , à condition qu'il n'entrera dans aucun autre port, et qu'il ira droit à Alexandrie, à moins qu'il ne soit forcé par le mauvais temps de surgir dans quelque échelle. Le notis de ce b&timent eéi de quatre cent qnatre-Tîogts gkrùuch (piastres) au lion , lesquels valent oliacnn quarante pânh *. Il est aussi convenu entre eux que le nolis susdit ne sera acquitté que lorsqu'ils seront entrés à Alexandrie. Arrêté et convenu entre eux, et cela devant les témoins soussignés. Témoins :
« Le séïd (le sieur) Moasthafk él BAbA; le séïd Hbooéiu ChetmA. -< U râs (patrou) HbannA Demitry (Jean Uémétrius), de Tripoli de Syrie, aflirroe la vérité du contenu de cet écrit.
« Le réis (patron) HbannA a touché, sur le montant du nolis ci-dessus énoncé, la somme de cent quatre-vingts ghrouch au. lion; le reste, c'est-à-dire les trois cents autres ghrouch t lui seront payés à Alexandrie; et conmie ils servent d'assurance pour le susdit bâtiment depuis YAIA jusqu'à Alexandrie , ils restent dans la bourse du signer Francesko, pour cette seule raison. Il est convenu, en outre, que le patron leur fournira, à un juste pris , de Teau , du fini pour fairç la cuisine, et dn sel, aîMi ^ue tottlaa les proviaions dont ils pourroient manquefp et les vivrai. »
Ce ne ftit pas sans un Téritable regret que Je quittai mes vénérables hôtes le 16 octobre. Un des Pères me donna des lettres de recommandation pour l'Espagne ; car mon projet étoit , après avoir vu Carthage, de finir mes courses par les ruines de TAlhambra. Ainsi ces religieux , qui restoient exposés à tous les outrages, songeoient encore à m'être utiles au delà des mers et dans leur propre patrie.
Avant dequitter Jaffa J'écrivisàM. Pillavoine, consul de France à Saint-Jean d'Acre, la lettre suivante :
Jaffa, ce 16 octobre 1806.
« Monsieur , (c J'ai riionneur de vous envoyer la lettre de recomman-
* La Jour et la data, e^ert-à-dlfe l'année , yeoAm , <m^ , Mrlkh , out été oubliés. Outre cette omission , nous avcNis remarqué plusieurs fautes d'orthographe assez graves, dont on trouvera la ceoUlioalion au bas du /èc^miie de roriginal arabe.
(Note de M. Langlès.)
' Quoiqu'on ait employé ici le mot arabe fédhdhah , qui signifie proprement de l'argent , ce mot désigne Ici la trés-peUle pfèoe de monnole comme en E^pte sous le nom de pârah ou Msytfy», évaluée à s deniers \ dans Vjinmmuift dt ta Jtépwhliqnc françoite t publié au Caire eo Van i\. Suivant Je inéme onvnge , page eo , la piastre turque , le ghrouch de 40 pûmh, vaut I Uv. s sous 6 deniers f .
(/Voto de Af. LangUê,)
dation que M. Tambassadeur de France à Constantinopk m*av(»it remise pour tous. La saison élant d^ trti> avauoée, eC mes afiafava nst rappelant dait notrsoo» mune patrie, je me vois forcé de partir pour Aleuadiie. Je perds à regret l'occasion de faire votre conooissiDcci J'ai viâité Jérusalem; J*ai été témoin des vexations qoe le pacha de Damas fait éprouver aux rellgieui de Tem Sainte, le leur ai conseillé , comme vous , la résIttaueL Malheureusemeut ils oui connu trop ta|d tout V\Ê»Mk que l'empereur prend k leur sort. Us ont donc seoui cédé en pertie aux demandes d'Abdallah : il iaut espénr qu'ils auront plus de fermeté l'année prochaine. D'afl* leurs, il m'a pam qu'ils n'avoient manqué cette soaée ni de prudence ni de courage.
« Vous trouverex, monsieur, deux antres lettmitialM à la lettre de M. l'ambassadeur : Tune m'a été reoûie par M. Dubois , négociant : je tiens Fautre du droguas de M. Vial, consul de France h Modon.
« J*oee prendre encore, monsieur, la liberté de tmi» commander M. D..., que j'ai vu ici. Ou m'a dltqt'flélDl honnête liomme , pauvre et malbenreui^ : ce sont II tnii grands titres à la protection de la France. « Agréex , monsieur, je vous prie , etc.
« F. A. M Ce. •
Jean et Julien ayant porté nos bagages à bord, Je m*embarquai le 16, à huit heures du soir. la mer étoit grosse et le vent peu favorable. Je restai sur le pont aussi longtemps que Je pus apercevoir les lumières de Jaffa. J^avoue que J eproovois un certain sentiment de plaisir, en peoaaot que Je venois d'accomplir un pèlerinage que j> vois médité depuis si longtemps. J*espérois met^ tre bientôt à fin cette sainte aventura, dont la partie la plus hasardeuse me sembloit achevée. Quand je songeois que j'avois traversé presqoe seul le continent et les mers de la Grèce; que je meretrouvois encore seul, dans une petite barqoe, au fond de la Méditerranée , après avoir vo le Jourdain, la mer Morte et Jérusalem, je regardois mon retour par TÉgypte, la Barbarie et TEspagne , comme la chose du monde la plus fr cile : je me trompois pourtant.
Je me retirai dans la chambre du capitaiae, lorsque nous eûmes perdu de vue les lumières de Jaffa , et que j*eus salué pour la dernière foia les rivages de la Terre-Sainte ; mais le lendemain) à la pointe du jour, nous découvrîmes encore la cAte en face de Gaza, car le capitaine avoit bit route au midi. L'aurore nous amena uae forte brise de Torient , la mer devint belle , et nw» ^ mes lecap à Touest. Ainsi je suivois absolument le chemin qu'Ubalde et le Danois avoient parcosra pour aller délivrer Renaud. Mon bateau uétoit guère plus grand que celui des deux chevaliers, et comme eux j*étois conduit par la Fortiiu^ Ma
DE PARIS A JÉRUSALEM
navigation de Jaffa à Alexandrie ne dura que
qoat re Jours , et jamais Je n'ai fait sur les flots une
course plus agréable et plus rapide. Le ciel fut
constaaiaient pur, le veut lx)n , la mer brillante.
On ne changea pas une seule fois la voile. Cinq
hommes eomposoient l'équipage dé la saîque, y
compris le capitaine; gens moins gais que mes
Grecs de Ttle de Tino , mais en apparence plus lia-
bîJes. Des vivres frais, des grenades excellentes,
da vin de Chypre , du café de la meilleure qualité,
Doos tenoient dans l'abondance et dans la Joie.
L*excès de ma prospérité auroit dû me causer des
alannes; maïs, quand J'aurois eu l'anneau de
Polycrate, je me serois bien gardédele jeter dans
la mer, à causé du maudit esturgeon.
U j a dans la vie du marin quelque chose d'aventureux qui nous plaît et qui nous attache. Ce passage continuel du calme à l'orage , ce changement rapide des terres et des cieux, tiennent éveUMe l'imagination du navigateur. 11 est luimême, dans ses destinées, l'image de l'homme ki-has : toujours se promettant de rester au port , et toujours déployant ses voiles; cherchant des /les enchantées où 11 n'arrive presque Jamais, et dans lesquelles il s'ennuie s'il y touche; ne parlant qae de repos, et n'aimant que les tempêtes; périssant au milieu d'un naufrage, ou mourant vieux nocher sur la rive, inconnu des Jeunes navigateurs dont il regrette de ne pouvoir suivre le vaisseau.
Noos traversâmes le 1 7 et le 1 8 le golfe de DaraVeite : cette ville remplace à peu près l'ancienne Pefose. Quand un pays offre de grands et de nombreux souvenirs, la mémoire, pour se débarrasser des tableaux qui l'accablent , s'attache à un seul événement; c'est ce qui m'arriva en passant le golfe de Peluse : Je commençai par remonter en pensée Jusqu'aux premiers Pharaons, et Je finis par ne pouvoir plus songer qu'à la mort de Pompée; c'est selon moi le plus heaxï morceau de Plutarque et d^Amyot son traducteur (12).
Le 19 à midi, après avoir été deux Jours sans voir la terre , nous aperçûmes un promontoire assez élevé, appelé le cap Brûlos, et formant la pointe la plus septentrionale du Delta. J*ai déjà remarqué, an sujet du Granique, que rillusion des noms est tme chose prodigieuse : le cnp Brûlos ne me présentoit qu'un petit monceau de sable; mais c'étoit l'extrémité de ce quatrième ccxitinent , le seul qui me restât à connoltre ; c'é- Uitnn coin de cette Egypte, berceau des scien-
ces, mère des religions et des lois : je n'en pouvois détacher les yeux.
Le soir même , nous eûmes, comme disent les marins, connoissance de quelques palmiers qui se montroient dans le sud-ouest , et qui paroissoient sortir de la mer; on ne voyoit point le sol qui les portoit. Au sud, on rcmarquolt une masse noirâtre et confuse, accompagnée de quelques arbres isolés : c'étoient les ruines d'un village, triste enseigne des destinées de l'Egypte.
Le 20 , a cinq heures du matin , j'aperçus sur la surface verte et ridée de la mer une l)arre d'é* cume, et de l'autre côté de cette barre une eau pâle et tranquille. Le capitaine vint me frapper sur l'épaule, et me dit en langue franque : « Nilo ! » Bientôt après nous entrâmes et nous courûmes dans ces eaux fameuses, dont je voulus boire, et que je trouvai salées. Des palmiers et un minaret nous annoncèrent l'eniplacement de Rosette; rnais le plan même de la terre étoit toujours invisible. Ces plages ressembloient aux lagunes des Florides : l'aspect en étoit tout différent de celui des côtes de la Grèce et de la Syrie, et rappeloit l'effet d'un horizon sous les tropiques. -
A dix heures nous découvrîmes enfin , au-dessous de la cime des palmiers , une ligne de sable qui se prolongeoit à l'ouest Jusqu'au promontoire d'Ahoulcir, devant lequel il nous faltoit passer pour arriver à Alexandrie. Nous nous trouvions alors en face même de l'embouchure du Nil, à Rosette , et nous allions traverser le Bogâz. L'eau du fleuve étoit dans cet endroit d'un rouge tirant sur le, violet, de la couleur d'une bruyère en automne : le Nil dont la crue étoit finie, commençoit à baisser depuis quelque temps. Une vingtaine de gerbes ou bateaux d'Alexandrie se tenoient à l'ancre dans le Bogâz, attendant un vent favorable pour franchir la barre et remonter à Rosette.
En cinglant toujours à l'ouest , nous parvînmes à l'extrémité du dégorgement de cette immense écluse. La ligne des eaux du fleuve et celle des eaux de la mer ne se confondoient point ; elles étoient distinctes, séparées; elles écumoienten se rencontrant, et sembloient se servir mutuellement de rivages '.
A cinq heures du soir, la côte, que nous avions toujours à notre gauche , changea d'aspect. Les palmiers paroissoient alignés sur la rive, comme ces avenues dont les châteaux de France sont dé-
• VoyeE,po«rUdeMiiplliMide r£g)rfl«,toQttoouièmc
livra des JUartyn,
ITINÉRAIRE
corés : la nature se plaît ainsi à rappeler les idées de la civilisation dans le pays où cette civilisation prit naissance et où régnent auJourd*tiui Tignorance et la barbarie. Après avoir doublé la poiote d'Aboukir, nous fûmes peu à peu abandonnés du vent, et nous ne pûmes entrer que de nuit dans le port d'Alexandrie. Il étoit onze heures du soir quand nous Jetâmes Tancre dans le port marchand, au milieu des vaisseaux mouillés devant la ville. Je ne voulus point descendre à terre, et J'attendis le Jour sur le pont de notre saique.
J'eus toutletempsde melivrera mes réflexions. J'entrevoyois à ma droite des vaisseaux et le château qui remplace la tour du Phare; à ma gauche , Thorizon me sembloit borné par des collines , des ruines et des obélisques que Je distinguois à peine au travers des ombres ; devant moi s*étendoit une ligne noire de murailles et de maisons conftises : on ne voyoit à terre qu'une seule lumière , et Ton n*entendoit aucun bruit. G'étoit là pourtant cette Alexandrie , rivale de Memphis et de Thèbes, qui compta trois millions d'habitants, qui fût le sanctuaire des Muses, et que les bruyantes orgies d'Antoine et de Cléopâtre faisoient retentir dans les ténèbres. Mais en vain Je prétois l'oreille, un talisman fatal plongeoit dans le silence le peuple de la nouvelle Alexandrie : ce talisman, c'est le despotisme qui éteint toute Joie , et qui ne permet pas même un cri à la douleur. Et quel bruit pourroit-il s'élever d*une ville dont un tiers au moins est abandonné , dont l'autre tiers est consacré aux sépulcres, et dont le tiers animé, au milieu de ces deux extrémités mortes, est une espèce detronc palpitant qui n*a pas même la force de secouer ses chaînes entre des ruines et des tombeaux?
Le 20, à huit heures du matin, la chaloupe de la saique me porta à terre, et Je me fis conduire chez M. Drovetti, consul de France à Alexandrie. Jusqu'à présent J*ai parlé de nos consuls dans le Levant avec la reconnoissance que Je leur dois; ici J'irai plus loin , et Je dirai que J'ai contracté avec M; Drovetti une liaison qui est devenue une véritable amitié. M. Drovetti , milifaire distingué et né dans la belle Italie, me reçut avec cette simplicité qui caractérise le soldat, et cette chaleur qui tient à l'influence d*un heureux soleil. Je ne sais si , dans le désert où il habite , cet écrit lui tombera entre les mains; Je le désire, afm qu'il apprenne que le temps n'affoiblit point chez moi les sentiments ; que Je n'ai point oublié l'at-
tendrissement qu'il me montra lorsqu'il me dit adieu au rivage : attendrissement bien noble, quand on en essuie comme lui les mai'qoes avec une main mutilée au service de son pays! Jen*ai ni crédit, ni protecteurs, ni fortune; mais si j'en avois , Je ne les emploierois pour personne avec plus de plaisir que pour M. Drovetti.
On ne s'attend point sans doute à me voir décrire TEg^'pte : J*ai parié avec quelque étendue des ruines d'Athènes, parce qu'après tout, elles ne sont bien connues que des amateurs des arts; Je me suis livré à de grands détails sur Jérusalem, parce que Jérusalem étoit l'objet principal de mon voyage. Mais que dirois-Je de TÉgjpte? Qui ne l'a point vue aujourd'hui? Le Voyagea M. de Volney en Egypte est un véritable chefd'œuvre dans tout ce qui n'est pas éruditioD : l'érudition a été épuisée par Sicard, Norden, Pococke, Shaw, Niebuhr et quelques autres; les dessins de M. Denon et les grands tableaux de l'institut d^Égypte ont transporté sous nos yeux les monuments de Tiièbes et de Memphis; enfin, J'ai moi-même dit ailleurs tout ce que j*avoisi dire sur l'Egypte. Le livre des Martyrs (À î^ parlé de cette vieille terre est plus complet toochant rantiquitéque les autres livres du même ouvrage. Je me bornerai donc à suivre, sansm> rêter, les simples dates de mon Journal.
M. Drovetti me donna un logement dans la maison du consulat, l>âtie presque au bord delà mer, sur le port marchand. Puisque j'étols en Egypte, Je ne pouvois pas en sortir sans avoir aa moins vu le Nil et les Pyramides. Je priai M. Drovetti de me noliser un bâtiment autrichien poar Tunis, tandis que J'irois contempler le prodige d'un tombeau. Je trouvai à Alexandrie deui François très-distingués , attachés à la légation de M. de Lesseps, qui de voit. Je crois, prendre alors le consulat générai de l'Egypte, et qui, à Je ne me trompe, est resté depuis à Livoume: leur intention étant aussi d'aller au Caire, nous arrêtâmes une gerbe , où nous nous nous e^lba^ quâmes le 23 pour Rosette. M. Drovetti pf^ Julien , qui avoit la fièvre , et me donna un janissaire : Je renvoyai Jean à Gonstantinople, sur on vaisseau grec qui se préparoit à faire voile.
Nous partîmes le soir d'Alexandrie, et nousa^ rivâmes dans la nuit au Bogâz de Rosette. No© traversâmes la barre sans accident. Au lever do Jour, nous nous trouvâmes à l'entrée du A^"^^^ ; nous abordâmes le cap , à notre droite. Le
DE PARIS A JÉRUSALEM
étoit dans toute sa beauté ; il couloit à plein bord , sans couvrir ses rives ; il lalssoit voir, le long de son cours, des plaines verdoyantes de riz, plantées de palmiers isolés qui représentoient des colonnes et des portiques. Nous nous rembarquâmes et nous touchâmes bientôt à Rosette : Ce fut alors que j*eus une première vue de ce magnifique Deltn, où il ne manque qu*un gouvernement libre et un peuple heureux. Mais il n'est point de beau pays sans Tindépendance ; le ciel le plus serein est odieux si Ton est enchaîné sur la terre. Je ne trouvols dignes de ces plaines magnifiques que les souvenirs de la gloire de ma patrie : Je voyois les restes des monuments ' d'une civilisation nouvelle, apportée par le génie de la France sur les bords da Nil ; Je songeois en môme temps que les lances de nos chevaliers et les baïonnettes de nos soldats avoient renvoyé deux fois la lumière d'un bi brillant soleil ; avec cette différence que les chevaliers, malheureux à la journée Massoure, furent vengés par les soldats à la bataille des Pyramides. Au reste, quoique Je fusse charmé de ivncontrer une grande rivière et une fraîche verdure , je ne fus pas très-étonné , car c'étoient absolument là mes fleuves de la Louisiane et mes savanes américaines : j'aurois désiré retrouver aussi les forêts où je plaçai les premières illusions de ma vie.
M. de Saint-Marcel , consul de France à Rosette, nous reçut avec une grande politesse : M. Caffe , négociant françois et le plus obligeant des hommes, voulut nous accompagner jusqu'au Caire. Nous fîmes notre marché avec le patron d'une grande barque; il nous donna la chambre d*honneur; et, pour plus de sûreté, nous nous associâmes un chef albanois. M. de Choiseut a parfaitement représenté ces soldats d'Alexandre : « Ces fiers Albanois seroient encore des héros , " sMIs avoient un Scanderberg à leur tête ; mais
• ile ne sont plus que des brigands dont l*exté- « rieur annonce la férocité. Ils sont tous grands,
• lestes et nerveux; leur vêtement consiste en
• des culottes fort amples, un petit jupon, un
• gilet garni de plaques, de chaînes et de plu- « sieurs rangs de grosses olives d'argent ; ils por-
• tent des brodequins attachés avec des courroies « qui montent quelquefois jusqu'aux genoux ,
« pour tenir sur les mollets des plaques qui en « prennent, la forme et les préservent du frotte-
> Oo roit encore en Ëftypte pltuleon fabriques élevées par
« ment du cheval. Leurs manteaux , galonnés et « tailladés de plusieurs couleurs, achèvent de « rendre cet habillement très -pittoresque; ils «( n*ont d'autre coiffure qu'une calotte de drap <« rouge , encore la quittent-ils en courant au « combat «. »
Les deux jours que nous passâmes à Rosette furent employés à visiter cette jolie ville aral)e , ses jardins et sa forêt de palmiers. Savary a un peu exagéré les agréments de ce lieu ; cependant il n'a pas menti autant qu'on Ta voulu fairecroire. Le pathos de ses descriptions a nui à son autorité comme voyageur; mais c'est justice de dire que la vérité manque plus à son style qu'à son récit.
Le 26 , à midi , nous entrâmes dans notre barque, où il y avoit un grand nombre de passagers turcs et arabes. Nous courûmes au large , et nous commençâmes à remonter le Nil. Sur notre gauche , un marais verdoyant s'étendoit à perte de vue ; à notre droite , une lisière cultivée bordoit le fleuve , et par delà cette lisière on voyoit le sable du désert. Des palmiers clair-semés indiquoient çà et là des villages , comme les arbres plantés autour des cabanes dans les plaines de la Flandre. Les maisons de ces villages sont faites de terre , et élevées sur des monticules artificiels : précaution inutile, puisque souvent, dans ces maisons , il n'y a personne à sauver de l'Inondation du Nil. Une partie du Delta est en friche; des milliers de fellahs ont été massacrés par les Albanois; le reste a passé dans la Haute- Kgypte. ^
Contrariés par le vent et par la rapidité du courant, nous employâmes sept mortelles journées à remonter de Bosette au Caire. Tantôt nos matelots noustiroient à la cordelle, tantôt nous marchions à Taide d*une brise du Dord qui ne souffloit qu'un moment. Nous nous arrêtions souvent pour prendre à bord des Albanois : il nous en arriva quatre dès le second jour de notre navigation , qui s'emparèrent de notre chambre : il fallut supporter leur brutalité et leur Insolence. Au moindre bruit , ils montoient sur le pont , prenoient leurs fusils, et, comme des insensés, avoient l'air de vouloir faire la guerre à des ennemis absents. Je les ai vus coucher enjoué des enfants qui couroient sur la rive en demandant l'aumône : ces petits infortunés s'alloient cacher derrière les ruines de leurs cabanes , comme ac-
' Foyage de la Grèce. Le fond da vêtement des Albanois
est blanc f et le» galons sont rouges.
ITINÉRAIRE
eoutumés àces terribles jeux. Pendant ce temps-là DOS marchands turcs desoendoient à terre, s'asseyoienl tranquillement sur leurs talons, tournoient ie visage vers la Mecque, et falsoîent, au milieu des champs, des espèces de culbutes religieuses. Nos Albanois , moitié musulmans , moitié chrétiens, criolent : « Mahomet! et Vierge Marie! * tiroient un chapelet de leur poche, prononçoient en françois des mots obscènes , avaloient de grandes cruches dé vin, léchoient des coups de fîisil en Tair et marchoient sur le ventre des chrétiens et des musulmans.
Est-il donc possible que les lois puissent mettre autant de différence entre des hommes ! Quoi ! ces hordes de brigands albanois, ces stupides musulmans, ces fellahs si cruellement opprimés, habitent les mêmes lieux où vécut un peuple si industrieux, si paisible, si sage; un peuple dont Hérodote et surtout Diodore se sont plu à nous peindre lescoutumes et les mœurs ! Y a-t-il, dans aucun poème, un plus beau tableau que celui-ci?
«t Dans les premiers temps, les rois ne se con- « duisoient point en Egypte comme chez les au- « très peuples, où ils font tout ce qu*ils veulent « sans être obligés de suivre aucune règle ni de n prendre aucun conseil : tout leur étoit prescrit « par les lois, non-seulement à Tégard de Tadmi- « nist ration du royaume, mais encore par rapport « à leur conduite particulière. Ils ne pouvoient « point se faire servir par des esclaves achetés « ou même nés dans leur maison ; mais on leur « donnoit les enfants des principaux d*entre les « prêtres, toujours au-dessus de vingt ans, et « les mieux élevés de la nation , afln que le roi , « voyant jour et nuit autour de sa personne la « jeunesse la plus considérable de TÉgypte , ne fit « rien de bas, et qui fût indigne de son rang. En « effet , les princes ne se jettent si aisément dans « toutes sortes de vices que parce qu'ils trouvent « des ministres toujours prêts à servir leurs pas- « sions. Il y avoit surtout des heures du jour et n de la nuit où le roi ne pou voit disposer de lui, « et étoit obligé de remplir les devoirs marqués «• par les lois. Au point du jour il devoit lire les « lettres qui lui étoient adressées de tous c6tés, « afln qu'instruit par lui-même des besoins de son « royaume, il pût pourvoir à tout et remédier à « tout. Après avoir pris le bain , il se re vêtoit d'une <t robe précieuse et des autres marques de la « royauté, pour aller sacrifier aux dieux. Quand « les victimes avoient été amenées à l'autel , le
« grand prêtre, debont et en présence de toot le « peuple , demimdoit aux dieux à haute voix (pi'ili • oonservassent le roi , et répandissent sv lui « toutesorte de prospérité, parce qu'il gouvernât « ses sujets avec justice. Il inséroit ensuite dans « sa prière un dénombrement de toutes les vertu « propres à un roi, en continuant ainsi : Parce « qu'il est maître de lui-même, magnaninu, l)ien- « taisant, doux envers les autres, ennemi du « mensonge; ses punitions n'égalent point les&n- « tes, et ses récompenses passent les servicei « Après avoir dit plusieurs choses semblables, il « condamnolt les manquements où le roi M « tombé par ignorance. Il est vrai qu'il en diacol* •« poit le roi même; mais il cbargeoitd'exécratkni « les flatteurs et tous ceux qui lui donnoient de « mauvais conseils. Le grand prêtre en asoitde «< cette manière, parce que les avis mêlés de looan- « ges sont plus ^efficaces que les remontrances R amères pour porter les rois à la crainte des dieox « et à l'amour de la vertu. Ensuite de cela le roi « ayant sacriflé et consulté les entrailles de la Ti^ « time, le lecteur des livres sacrés lui Usoitquel- « ques actions ou quelques paroles remarquables « des grands hommes, afin que le souverain de la «république, ayai^t l^esprit plein d'excellents n principes, en fit usage dans les occasions fû « se présenteroient à lui. »
C'est bien dommage que l'illustre archevè(iQe de Cambrai , au lieu de peindre une Egypte imaginaire, n'ait pas emprunté ce tableau, en lai donnant les couleurs que son heureux génie anroit su y répandre. Faydit a raison sur ce seul point, si Ton peut avoir raison quand on manque abso* lument de décence , de^ bonne foi et de goût. Mais il auroit toujours fallu que Fénelon conservât, à tout prix , le fond des aventures par loi inventées et racontées dans le style le plus antique : Tépisodé de Termosiris vaui seul un long poème :
« Je m'enfonçai dans une sombre forêt, où j'a- « perçus tout à coup un vieillard qui tenoit on '< livre dans sa main. Ce vieillard avoit un grand « front chauve et un peu ridé ; une barbe blanche « pendoit jusqu'à sa ceinture ; sa taille étoit hante « et majestueuse; son teint étoit encore frais et « vermeil; ses yeux étoient vifs et perçants; sa « voix , douce ; ses paroles , simples et aimables. « Jamais je n*ai vu un si vénérable vieillard : il «s'appeloit Termosiris »
Nous passâmes par le canal de Ménouf, cequi m'empêcha de voir le beau bois de pabniers (foi
DE PARIS A JÉRUSALEM
se troove sur la grande branche de Touest; mais les Arabes infestoient alors le bord occidental de cette branche qui touche au désert iibyque. En sortant du canal de Ménouf , et continuant de re* monter le fleuve, nous aperçûmes, à notre gauche, la crête du mont Mtoqattam, et à notre droite, les hautes dunes de sable de la Libye. Rientôt, dans Tespace vide que laissoit l'écartement de ces deux chaînes de montagnes , nous découvrîmes le somaiet des Pyramides : nous en étions à plus de dix lieues. Pendant le reste de notre navigation, qui dura encore près de huit heures, je demeurai sur le pont à contempler ces tombeaux; ils paroissoient s*agrandir et monter dans le ciel à mesure que nous en approchions. Le Nil , qui étoit alors comme une petite n)er ; le mélange des sables da désert et de la plus fraîche verdure ; les palmiers , les sycomores , les dômes , les mosquées et les minarets du Caire ; les pyramides lointaines de Saearah , d*où le fleuve sembloit sortir comme de ses immenses réservoirs; tout cela formoit un tableau qui n*a point son égal sur la terre. « Mais « quelque effort que fossent les hommes , dit Bos- « met , leur néant paroit partout : ces pyramides « étoîent des tombeaux ! encore les rois qui les ont « bâties n*ont-ils pas eu le pouvoir d*y être inhu- « mes, et ils n*0Qt pas joui de leur sépulcre. » J avoue pourtant qu*au premier aspect des , je n*ai senti que de Tadmiration. Je que la philosophie peut gémir ou sourire en songeant que le plus grand monument sorti de la main des hommes est un tombeau ; mais pourquoi ne voir dans la pyramide de Chéops qu*un amas de pierres et un squelette? Ce n*est point par le sentiment de son néant que Thomme a élevé on tel sépulcre, c'est par Tinstinct de son immorfahté : ce sépulcre n*est point la borne qui annonce la fin d*une carrière d*un jour, c*est la borne qoi marque Feutrée d*une vie sans terme; c*est lue espèce de porte étemelle, bâtie sur les conflns de rétemité. « Tous ces peuples (d'Egypte) , dit « Diodore de Sicile, regardant la durée de la vie « oomme un temps très-court et de peu d'im- « portance, font au contraire beaucoup d'atten- • tion à la longue mémoire que la vertu laisse « après elle : c'est pourquoi ils appellent les mai- " tous des vivants des hôtelleries par lesquelles « 00 ne fait que passer; mais ils donnent le nom * de demeures éternellesaux tombeaux des morts, ■fou Ton ne sort plus. Ainsi les rois ont été
« comme indifférents sur la construction de leurs « palais ; et ils se sont épuisés dans la construc- « tion de leurs tombeaux. »
On voudroit aujourd'hui que tous les monuments eussent une utilité physique, et l'on ne songe pas qu'il y a pour les peuples une utilité morale d'un ordre fort supérieur, vers laquelle tendoient les législations de l'antiquité. La vue d'un tombeau n'apprend-eiie donc rien? Si elle ensei* gne quelque chose, pourquoi se plaindre qu'un roi ait voulu rendre la leçon perpétuelle? Les grands monuments font une partie essentielle de la gloire de toute société humaine. A moins de soutenir qu'il est égal pour une nation de laisser ou de ne pas laisser un nom dans l'histoire, on ne peut condamner ces édifices qui portent la mémoire d'un peuple au delà de sa propre exis* tence, et le font vivre contemporain des générations qui viennent s'établir dans ses champs abandonnés. Qu'importe alors ,que ces édifices aient été des amphithéâtres ou des sépulcres? Tout est tombeau ches un peuple qui n'est plus. Quand Thomme a passé, les monuments de sa vie sont encore plus vains que ceux de sa mort : son mausolée est au moins utile à ses cendres; mais ses palais gardent-ils quelque chose de ses plaisirs?
Sans doute, à le prendre à la rigueur, une petite fosse suffit à tous , et six pieds de terre , comme le disoit' Matthieu Mole, feront toi^ours raison du plus grand homme du monde. Dieu peut être adoré sous un arbre comme sous le dôme de Saint-Pierre; on peut vivre dans une chaumière oomme au Louvre. Le vice de ce raisonnement est de transporter un ordre de choses dans un autre. D'ailleurs un peuple n'est pas plus heureux quand il vit ignorant des arts que quand il laisse des témoins éclatants de |on génie. On ne croit plus à ces sociétés de bergers qui passent leurs jours dans l'innocence , en promenant leur doux loisir au fond des forêts. On sait que ces honnêtes bergers se font la guerre entre eux pour manger les moutons de leurs voisins. Leurs grottes ne sont ni tapissées de vignes, ni embaumées du parfum des fleurs ; on y est étouffé par la fumée, et suffoqué par l'odeur des laitages. En poésie et en philosophie , un petit peuple à demi barbare peut goûter tous les biens; mais l'impitoyable histoire le soumet aux calamités du reste des hommes. Ceux qui crient tant contre la gloire
ITINERAIRE
ne seroienMIs pas on peu amoureux de la renommée? Pour moi, loin de regarder comme un insensé le roi qui fit bâtir la grande Pyramide , Je le tiens an contraire pour un monarque d*un esprit magnanime. L*idée de vaincre le temps par un tombeau, de forcer les générations, les mœurs, les lois , les âges à se briser au pied d*un cercueil, ne sauroit être sortie d'une âme vulgaire. Si c'est là de l'orgueil , c'est du moins un grand orgueil. Une vanité comme celle de la grande Pyramide, qui dure depuis trois ou quatre mille ans , pourroit bien à la longue se faire compter pour quelque chose.
Au reste, ces Pyramides me rappelèrent des monuments moins pompeux , mais qui toutefois étoient aussi des sépulcres ; je veux parler de ces édifices de gazon qui couvrent les cendres des Indiens au bord de TOhio. Lorsque Je les visitai , j'étois dans une situation d'âme bien différente de celle ou Je me trouvois en contemplant les mausolées des Pharaons : Je coranjençois alors le voyage, et maintenant Je le finis. Le monde, à ces deux époques de ma vie , s*est présenté à moi précisément sous l'image des deux déserts où J'ai vu ces deux espèces de tombeaux : des solitudes riantes, des sables arides.
Nous al)ordâmes à Boulacq , et nous louâmes des chevaux et des ânes pour ie Caire. Cette ville , que dominent l'ancien château de Babylone et le mont Moqattam , présente un aspect assez pittoresque , à cause de la multitude des palmiers , des sycomores et des minarets qui s'élèvent de son enceinte. Nous y entrâmes par des voiries et par un faubourg détruit , au milieu des vautours qui dévoroient leur proie. Nous descendîmes à la contrée des Francs , espèce de cul-de-sac dont on ferme l'entrée tous les soirs, comme les cloîtres extérieurs d'un couvent. Nous fûmes reçus par
M ' , à qui M. Drovetti avolt confié le soin des
affaires des François au Caire. Il nous prit sous sa protection , et envoya prévenir le pacha de notre arrivée : il fit en même temps avertir les cinq mamelucks françois , afin qu'ils nous accompagnassent dans nos courses.
Ces mamelucks étoient attachés au service du pacha. Les grandes armées laissent toujours après
■ Par la plus grande fatalité « le nom de mon hôte, au Caire , s'est effacé sur mon Journal , et je crains de ne l'avoir pas retenu correctement, ce qui fait que je n*ose IVcrire. Je ne me pardonnerois pas un pareil malheur, si ma mémoire étoit Infidèle aux services, à robllgeance et à la politesse de mon hôte, comme à son nom.
elles quelques tralneurs : la nôtre perdit ainsi deux ou trois cents soldats qui restèrent éparpillés en Egypte. Ils prirent parti sous différeat» beys, et furent bientôt renommés par leur bravoure. Tout le monde con venoit que , si ces déserteurs, au lieu de se diviser entre eux, s'étoioâ réunis et avoient nommé un l)ey françois, ils se seroient rendus maîtres du pays. Malheu^eQS^ ment ils manquèrent de chef, et périrent pr» que tous à la solde des mattres qu'ils a?oie&t choisis. Lorsque J'étois au Caire ,.Mahamed-Ali- Pacha pleuroit encore la mort d'un de ces braves. Ce soldat , d'abord petit tambour dans un dénis régiments, étoit tombé entre les mains des Tora par les chances de la guerre : devenu homme, Use trouva enrôlé dans les troupes du pacha. Mahamed, qui ne le connoissoit point encore, le Toyant charger un gros d'ennemis , s'écria : < Quel est cet « homme ? Ce ne peut être qu'un François; » et c'étoit en effet un François. Depuis ce moment il devint le favori de son maître, et il n'étoit brait que de sa valeur. Il fut tué peu de temps avant mon arrivée en Ég}'pte, dans une affaire où les cinq autres mamelucks perdirent leurs cbevaoj. Ceux-ci étoient Gascons y Languedociens et Pi* cards ; leur chef s'avouoit le fils d'un cordonnier de Toulouse. Le second en autorité après loi setvoit d'interprète à ses camarades. Il savoitasset bien le turc et l'arabe, et disoit toujours enfran- (MiSyf étions^ f allions Je faisions. Un troisième, grand Jeune homme maigre et pâle, avoit fées longtemps dans le désert avec les Bédouins, et il regrettoit singulièrement cette vie. Il me contait que , quand il se trou voit seul dans les sables, sur un chaineau , il lui prenoit des transports de joie dont il n'étoit pas le maître. Le pacha faisoit un tel cas de ces cinq mamelucks , qu'il les préféroit au reste de ses spahis : eux seuls retraçoient et surpassoient l'intrépidité de ces terribles cavaiiert détruits par l'armée françoise à lajouméedcs Pyramides. Nous sommes dans le siècle des merveilles; chaque François semble être appelé aujoord'hui à Jouer un rôle extraordinaire : cinq soldats, tirés des derniers rangs de notre armée, se trouvoient , en 1806 , à peu près les maîtres au Cair«- Rien n'étoit amusant et singulier comme de w Abdallah de Toulouse prendre les cordons de son cafetan , en donner par le visage des Arabes et des Albanois qui l'importunoient , et nous ouvrir ainsi un large chemin dans les rues les plus po-
DE PARIS A JÉRUSALEM
lOA
puleiises. Au reste, ces rois par Texil avoient adopté, à l'exemple d'Alexandre, les mœurs des peuples oonqois; ils portotent de longues robes de soie, de beaux turbans blancs, de superbes âmes ; ils avoient un harem , des esclaves , des dievaax de première rfaoe ; touteschoses que leurs pères ii*ont point en Gascogne et en Picardie. Mils, aa milieu des nattes , des tapis , des divans que je vis dans leur maison, je remarquai une dépouille de la patrie : c*étoit un uniforme bâché de coups de sabre , qui couvroit le pied d'un lit frit à la françolse. Alxiallah réservoit peut-être CCS hoDorables lambeaux pour la fin du songe , comme le berger devenu ministre :
Le eoffre éUnt oavert , on y vit des lambeaux , LImMI «Tan gudeur de troupeaux ,
^rtit chapeau , Jupon , panetière , houlette , Et , Je pense , aussi sa musette.
Le lendemain de notre arrivée au Caire , 1 " novembre, nous montâmes au cliéteau, afin d'examiner le puits de Joseph , la mosquée , etc. Le fils du pacha habitoit alors ce château. Nous préieotâmes nos liommages à Son Excellence qui poQvoit avoir quatorze ou quinze ans. Nous la tnravâmes assise sur un tapis, dans un cabinet délabré , et entourée d'une douzaine de complaisants qui s'empressoient d'obéir à ses caprices. Je n'ai jamais vu un spectacle plus hideux. Le père de cet enfant étoit à peine maître du Caire , d ne possédoit ni la haute ni la basse Egypte. Cétoit dans cet état de choses que douze miscra- ^blesSauvagesnourrissoient des plus lâches flatteries on jeune Barliare enfermé pour sa sûreté dans un donjon. Et voilà le maître que les Égyptiens attendoient après tant de malheurs I
On dégradoit donc, dans un coin de ce château, Tâme d'un enfant qui devoit conduire des Sommes; dans un autre coin, on frappoit une monnoiedu pluslKisaloi. Et, afin que les habitants du Caire reçussent sans murmurer l'or altéré et le chef corrompu qu'on leur prégaroit , les canons Soient pointés sur la ville.
J'airoois mieux porter ma vue au dehors et admirer, du haut du château , le vaste tableau qoe présentoient au loin le Nil, les campagnes, le désert et les Pyramides. Nous avions l'air de toucher à ces dernières , quoique nous en fussions éloignés de quatre lieues. A l'œil nu , je voyois parfaitement les assises des pierres et la tète du ^>hinx qui sortoit du sable; avec une lunette je eomptois les gradins des angles de la grande I^ramide , et je distinguois, les yeux, la bouche GUATSAumuinK — Ton vf.
et les oreilles du sphinx , tant ces masses sont pro* digieuses!
Memphis avoit existé dans les plaines qui s'é^ tendent de l'autre côté du Nil jusqu'au désert où s'élèvent les Pyramides.
« Ces plaines heureuses, qu'on dit être le séjour « des justes morts, ne sont, à la lettre, que les « l)elles campagnes qui sont aux environs du lac « Achéruse , auprès de Memphis , et qui sont par* « tagées par des champs et des étangs couverts « de blés ou de lotos. Ce n'est pas sans fondement « qu'on a dit que les morts iiabitent là; car c'est « là qu'on termine les funérailles de la plupart « desÉgyptiens, lorsque aprèsavohrfaittraverser « le Nil et le lac d'Achéruse à leurs corps , on les « dépose enfin dans des tombes qui sont arran- « gées sous terre en cette campagne. Les céré- « montes, qui se pratiquent encore aujourd'hui « dans l'Egypte, conviennent à tout ce que les « Grecs disent de l'enfer, comme à la barque qui « transporte les corps ; à la pièce de monnoié qu'il « faut donner au nocher, nommé Charon en lau- « gue égyptienne; au temple de la ténébreuse « Hécate, placé à l'entrée de l'enfer; aux portes « du Cocyte et du Léthé, posées sur des gonds <i d'airain ; à d'autres portes, fui sont celles de la « Vérité et de la Justice qui est sans tête '• »
Le 2 nous allâmes à Djixé et à l'Ile de Rhoda. Nous examinâmes le Nilomètre, au milieu des ruines de la maison de Mourad-Bey. Nous nous étions ainsi l>eauooup rapprochés des Pyramides. A cette distance , elles paroissoient d'une hauteur démesurée : comme on les aperoevoit à travers la verdure des rizières, le cours du fleuve, la cime des palmiers et des sycomores , elles avoient l'air de fabriques colossales bâties dans un magnifique jardin. La iumièredu soleil , d'une dou« ceur admirable, coloroit la chaîne aride du Mo« qattam, les sables libyqueSi l'horizon de Sacarah, et la plaine des tomiieaux. Un vent frais chassoit de petits nuages blancs v^ la Nubie, et ridoit la vaste nappe des flots du Nil. L'Egypte m'a ' paru le plus lieau pays de la terre : j'aime jus* qu'aux déserts qui Ml bordent, et qui ouvrent h l'imagination les champs de l'immensité.
Nous vimes, en revenant de notre course, la mosquée abandonnée dont j'ai parte au sujet de l'El-Sachra de Jérusalem , et qui me parolt ètc^ l'original de la cathédrale deCordoue.
Je passai cinq autres jours au£alre, dans l'es*
I Diod., trad. de Terrvsso^.
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ITINÉRAIBE
pc^deviitterlesiépoleresdes Pharaons; mais cela
fat impossible. Par une singulière fatalité , l'eau du Nil n*étoit pas encore assez retirée pour aller à cheval aux Pyramides, ni asses haute pour s eu approcher en bateau. Nops envoyâmes sonder let gués et examiner la campagne : tous les Arabes s'aoQordprent à dire qu'il failoil attendre encore trois semaines ou un mois avant de tenter le voyage. Un pareil délai m^auroit exposa a passer rhiver en Ivgypte (car les vents de l'ouest alloient commencer) ; or cela ne con venoit ni à mes affaires ni à ma fortune. Je ne mëtois déjà que trop arrêté sur ma route, et je m*exposai à ne jamais revoir la France, pour avoir voulu remonter au Caire. Il fallut donc me résoudre à ma destinée, retourner à Alexandrie , et me contenter d'avoir vu de mes yeux les Pyramides , sans les avoir touchées de mes maios. Je chargeai M. Gaffe d'écrire mon nom sur ces grands tombeaux, selon l'usage, à la première occasion : l'on doit remplir tous les petits devoirs d'un pieux voyageur. N'alme-t-on pas à lire, sur les débris de la statue de Memiion, le nom des Romains qui l'ont entendue soupirer au lever de Tnarore? Ces Romains furent comme nous étrangers dans la terre d'Egypte y et nous passerons comme eux.
Au reste, je me serais très-bien arrangé du séjour du Caire; c'est la seule ville qui m'ait donné l'idée d'une ville orientale telle qu'on se la représente ordinairement : aussi figure-t-elledans les Mille et une Nuits. Elleconserve encore beaucoup de traces du passage des François :'les femmes s'y montrent avec moins de réserve qu'autrefois ; on est absolument maître d*aller et d'entrer partout où Ton veut ; l'habit européen , loin d'être un objet d'insulte, est un titre de protection. Il y a un jardin assez joli , planté en palmiers avec des allées circulaires, qui sert de promenade publique : c'est Touvrage de nos soldats.
Avant de quitter le Caire, je fls présent à Abdallah d'un fusil do chasse à deux coups, de la manufacture de Lepage. Il me promit d'en faire usage à la première occasion. Je me séparai de mon h6te et de mes aimables Compagnons de voyage. Je me rendis à Boulacq, où je m'embarquai avec M. Caffe pour Rosette. Npu&éHons les seuls passagers sur le bateau , et nous appareillâmes le 8 novembre à sept heures du soir.
Nous descendîmes avec le cours du fleuve : nous nous engageâmes dans le canal de Ménouf. Le 10 au matin, en sortant du canal et rentrant |
dans la grande branche de Rosette , nous apeiçÔK mes le câté occidental du fleuve occupé par on camp d'Arabes. Le courant nous portoit malgré nous de ce c6té, et nous obli geoit de serrer la rive. Une sentinelle cachée derrière un vieux mur crii à notre patron d'aborder. Celui-ci répondît qui! étolt pressé de se rendre à sa destination , et que d'ailleurs il n'étoit point ennemi. Pendant ce colloque, nous étions arrivés à portée de pistolet du rivage , et le flot couroit dans cette direction l'espace d'un mille. La sentinelle , voyant que nous poursuivions notre route, tira sur noQs : cette premi^^re balle pensa tuer le pilote, qui riposta d'un coup d'escopette. Alors tout ie camp accourut , borda la rive , et nous essuyâmes le feu de la ligne. Nous cheminions fort4loocemeDt^ car nous avions le vent contraire : pour comble de guignon , nous échouâmes un moment. Noos étions sans armes ; on a vu que j'avois donoé mon fusil à Abdallah. Je voulols faire descendre dans la chambre M. Caffe , que sa complaisanœ pour moi exposoit à cette désagréable aventure; mais, quoique père de famille et déjà sur l'âge, il s'obstina à rester sur le pont. Je remarquai h singulière prestesse d'un Arabe : il lâchoit so& coup de fusil , rechargeoit son arme en courant, tiroit de nouveau , et tout cela sans avoir perdu un pas sur la marche de la barque. Le courant nous porta enfm sur l'autre rive ; mais II doqs jeta dans un camp d'Albanois révoltés, plus dangereux pour nous que les Arabes, car ils avoient du canon , et un boulet nous pouvoit couler bas. Nous aperçûmes du mouvement à terre; heureusement la nuit survint. Nous n'allumânies point de feu, et nous fîmes silence. La Providence nous conduisit, sans autre accident, au niillea des partis ennemis , jusqu'à Rosette. Nous y arrivâmes le 1 1 à dix heures du matin.
J'y passai deux jours avec M. Caffe et M. de Saint-Marcel , et je partis le 1 3 pour Alexandrie. Je saluai l'Egypte, en la quittant, par ces beaux vers :
Mère anlique des artt et des fables di\in«s, Tui f doDt la gloire iis.si$(* au miliea des ruines ÊlonDe le f^énie et conrond notre orgueU . Egypte vénérable, ou du fond du cercueil. Ta grandeur colossale insulte à nos ehimères, C*eHt ton peuple qui sut, à ees twrtittas légèiw, Dont rien ne dii-ii;eolt le courà audacieui , Çliercher des guides stirs dans fa votUe des deas. Qu.ind le fleu\e sacré qui féconde tes rives, TappoKoit en tribut &es ondes fugitives, Kl , sur rémail des prés égarant les poissons. Du limai) de ses flots nourrissoU tes moissonif Les bamenuT , disperMS sur les hauteurs fertileCi D*aa nouvel Ooéan semblaient former les fies;
DE PARIS A JÉRUSALEM
Ht
l^s palmicfs, nnimés par la fraichear des eaax , Sur Tonde salutaire abai&soicDl leurs rameaux; Par les feux du Caocer S}ène poursuivie Du» ict aablcs brûlaDU seoioit tillrer la vie ; El de:» murs de Pelure au\ lieux ou fut Memphis , MWk caoofs flottolent sur la terre d*Isis. Le foibte papyrus, par des tissus fragilet , Tomioit les flancs étroits de ces barques agiles, Qui, des lieux séparés conservant les rapports, EeuBissoient TÊgyple en parcourant ses l^rds. Mjii, lorsque dans les airs la Vierge triomphante laBtooil vers le NU ion onde décroissante, Quand les troupeaux t>élauts et les épis dorés S^rmparoient à leur tour des champs désaltérés , ▲kjcs d*autrfft vaisseaux à Tactive industrie , Ou\roient des aquilons Torageuse patrie.
Alors mille cités que décoroient les arts, L^imneose Pyramide , et cent palais épara , Du Nil eoorgaeiiU oouronnoient le rivage. Dans le sables d*Amnion le porphyre sauvage, Ea eoloone hardie élancé dans les airs , De sa pompe étrangère étounoit les déserts.
O graodnir des mortels ! O temps impitoyable ! Les destins sont comblés : dans leur course immuable , In siècles ont détruit cet éclat passager Qœ la superbe Egypte offrit à l'étranger '.
J*arnvai le même Jour, 13, à Alexandrie, à ifpt heures da soir.
M. Drovetti m'avoit noiisé un bâtiment autrichien pour Tunis. Ce lAitlment , du port de cent vingt tonneaux , étoit commandé par un Ragusois ; k second capitaine s'appeloit Fmwrow Dinelli, jeune Vénitien très-expérimenté dans son art. Les préparatifs du voyage et les tem[)éte8 nous retinrent au port pendant dix jours. J'employai ces dix jours à voir et à revoir Alexandrie.
J*ai cité , dans une note des Marias , un long ptssage de Strabon, qui donne les détails les plus latisfaisants sur Tancienne Alexandrie ; la nouvelle n'est pas moins connue , grâce à M. de Volney : ce voyageur en a tracé le tableau le plus emiplet et le.pluslidèle. J'invite (es lecteurs à recourir à ce tableau ; il n'existe guère dans notre langue un meilleur morceau de description. Quant aux monuments d'Alexandrie, Poeocke, Norden, Shaw , Thévenot , Paul Lucas , Tott , Niebuhr, Sonninl et cent autres les ont examinés, comptés, mesurés. Je me contenterai donc de donner ici Tioscription de la colonne de Pompée. Je crois ^ le premier voyageur qui Tait rapportée en France \
* La IKavigallon, par M. Esménard.
Quand j'imprimois ces vers, il n*y a pas encore un an, Je ^ peusois pas qu*on dût appliquer sitôt à Tauteur ses pro- ''^ paroles :
o temps impitoyable !
Les desUiMMiORt comblés I
.. (iVote de la tromème édition.)
le me trompols : M. Jai^>ert avolt rapporté celle InscripfR PnuMe aiFanl mol. Le savant d'Amusé de Villoison Ta
Le monde savant la doit à quelques officiers anglois ; ils parvinrent à la relever en y appliquant du plâtre.
Poeocke en avoit copié quelques lettres; plusieurs autres voyageurs Tavoient aperçue, j'ai moi-même déchiffré distinctement à l'œil nu plusieurs traits, entre autres, le commencement de ce mot Aiox... , qui est décisif. Les gravures du plâtre ont fourni ces quatre lignes :
TO. QTATON AITOKPATOPA
TON noAiorxox aaesanapkias
AlOk. H. lANON TON. TON