‹ Œuvres complètes de M. le vicomte de Chateaubriand (volume 4)Chapitre 67 sur 170 · PATRIA, OU LITERNE · texte numérisé non relu

PATRIA, OU LITERNE

6 Janvier 1804.

Sorti de Naples par la grotte du Pausilype, j'ai roulé une heure en calèche dans la campagne ; après avoir traversé de petits chemins ombragés , je suis descendu de voiture pour chercher à pied' Palriay Tancienne Liteme. Un bocage de peupliers s'est d*abord présenté à moi , ensuite des vignâ et une plaine semée de blé. La nature étoit belle, mais triste. A Naples , comme dansFÉtat romain , les cultivateurs ne sont guère aux champs qu'au temps des semailles et des moissons; après quoi ils se retirent dans les faubourgs des villes ou dans de grands vilages. Les campagnes manquent ainsi de hameaux, de troupeaux, d'habitants, et n'ont point le mouvement rustique de la Toscane, du Milanois et des contrées transalpines. J*ai pour tant rencontré aux environs de Pairia quelques fermes agréablement bâties : elles avoient dans leur cour un puits orné de fleurs et accompagné de deux pilastres, que couronnoient des aloès dans des paniers. Il y a dans ce pays un goût naturel d'architecture , qui annonce l'ancienne patrie de la civilisation et des arts.

Des terrains humides semés de fougères, attenant à des fonds boisés , m'ont rappelé les aspects de la Bretagne. Qu'il y a déjà longtemps que j'ai quitté mes bruyères natales I On vient d'abattre un vieux bois de chênes et d*ormes parmi lesquels j'ai été élevé : Je serois tenté de pousser des plaintes , comme ces êtres dont la vie étoit attachée aux arbres de la magique forêt du Tasse.

J'ai aperçu de loin , au bord de la mer, la tour que l'on appelle Tour de Scipion. A l'extrémité d'un corps de logis que forment une chapelle et une espèce d'auberge , je suis entré dans un camp de pécheurs : ils étoient occupés à raccommoder

leurs filets au bord d'une pièce d'eau. Deuxd'entre eux m'ontamenéun bateauetm'ontdébarqoé près d'un pont, sur le terrain de la tour. J'ai passé des dunes, où croissent des lauriers, des myrtes et des oliviers nains. Monté , non sans peine, an haut de la tour, qui sert de point de reconnoissance aux vaisseaux, mes regards ont erré sur cette mer que Scipion avoit contemplée tant de fois. Quelques débris des voâtes appelées Grottes de Scipion se sont oflerts à mes rechaches religieuses; je foulols, saisi de respect, la terre qui couvroit les os de celui dont la gloire cherchoit la solitude. Je n'aurai de commun avee ce grand citoyen que ce dernier exil dontaucon homme n'est rappelé.

Page 1