JOURNAL SANS DATE
Le ciel est pur sur ma tête. Tonde, limpide sous mon canot , qui fliit devant une légère brise. A ma gauche sont des collines taillées à pic et flanquées de rochers d'où pendent des convolvulus à fleurs blanches et bleues, des festons de
* C*étoit la géographie erronée du temps ; elle n'est plus la m^e aujourd'hui.
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Mgnonias , des longs graminées , des plantes saxatiles de toutes les couleurs; à ma droite régnent de vastes prairies. A mesure que le canot avance, s'ouvrent de nouvelles scènes et de nou veauxpoints ' de vue : tantôt ce sont des vallées solitaires et j riantes, tantôt des collines nues; ici c'est ane , forêt de cyprès dont on aperçoit les portiques sombres; là c'est un bois l^er d'érables, où le 1 soleil se joue comme à travers une dentelle. Liberté primitive, je te retrouve enfin ! Je passe comme cet oiseau qui vole devant moi, qui se dirige au liasard, et n'est embarrassé que du choix des ombrages. Me voilà tel que le Tout-Puissant m'a créé, souverain de la nature, porté triomphant sur les eaux , tandis que les habitants des fleuves accompagnent ma course , que les peuples de l'air me chantent leurs hymnes , que les bétes de la terre me saluent , que les forêts courbent leur cime sur mon passage. Est-ce sur le front de l'homme de la société, ou sur le mien, qu'est gravé le sceau immortel de notre origine? Courez vous enfermer dans vos cités, allez vous soumettre à vos petites lois; gagnez votre pain à la sueur de votre front, ou dévorez le pain du pauvre ; égorgez- vous pour un mot , pour un maître ; doutez de l'existence de Dieu, ou adorez- le sous àes formes superstitieuses : moi j'irai errant dans mes solitudes; pas un seul battement de mon cœur ne sera comprimé, pas une seule de mes pensées ne sera enchaînée ; je serai libre comme la nature; je ne reconnottrai de Sopverain que celui qui alluma la flanmie des soleils, et qui d'un seul coup de sa main fit rouler tous les mondes '.
8e|it heam da folr.
Nous avons traversé la fourche de la rivière et suivi hi branche du sud-est. Nous cherchions le long du canal une anse où nous pussions débarquer. Nous sommes entrés dans une crique qui s'enfonce sous un promontx^ire chargé d'un bocage de tulipiers. Ayant tiré notre canot à «erre , les uns ont amassé des branches sèches pour notre feu , les autres ont préparé l'ajoupa. J'ai pris mon fusil , et je me suis enfoncé dans le bois voisin.
Je n'y avois pas fait cent pas que j'ai aperçu un troupeau de dindes occupées à manger des baies de fougères et des fruite d'aliziers. Ces oiseaux diffèrent assez de ceux de leur race naturalisés en Europe : ils sont plus gros ; leur plumage
* Je laisse toatei ces choses de la Jeunesse : on vomira Men les pardonner.
est couleur d'ardoise , glacé sur le cou , sur le doc, et à l'extrémité des ailes d'un rouge de cuivre; selon les reflets de la lumière, ce plumage brillé comme de l'or bruni. Ces dindes sauvages s'assemblent souvent en grandes troupes. Le soir elles se perchent sur les cimes des arbres les plus élevés. Le matin elles font entendre du haut de ces arbres leur cri répété; un peu après le lever du soleil leurs clameurs cessent , et elles descendeol dans les forêts.
Nous nous sommes levés de grand roatia pour partir à la fraîcheur ; les bagages ont été rembarques; nous avons déroulé notre voile. t)esdeui côtés nous avions de hautes terres chargées de forêts : le feuillage ofTrolt toutes les nuances imaginables : l'écarlate fuyant sur le rouge, lejanoe foncé sur l'or brillant, le brun ardent sur le bran léger, le vert, le blanc, l'azur, lavés en mille teintes plus ou moins folbles , plus ou mois éclatantes. Près ^e nous c'étoit toute la variété dv prisme; loin de nous, dans les détours de la vallée , les couleurs se mêloient et se perdoient dans des fonds veloutés. Les arbres harmonloient ensemble leurs formes ; les uns se déployoient en éventail, d'autres s'éle voient en cône, d*autres s'arrondissoîent en boule , d'autres étoient taillés en pyramide : mais il faut se contenter de jouir de ce spectacle sans chercher à le décrire.
Dix heures du maUn.
Nous avançons lentement. La brise a cessé, fi le canal commence à devenir étroit : le temps se couvre de nuages.
MIdL
n est impossible de remonter plus haut tm ca* not; il faut maintenant changer notre manièfB de voyager ; nous allons tirer notre canot à terre, prendre nos provisions, nos armes, nos fourrares pour la nuit , et pénétrer dans les bois.
Trois heures.
Qui dira le sentiment qu on éprouve en entrant dans ces forêts aussi vieilles que le monde, et qui seules donnent une idée de la créatioa telle qu'elle sortit des mains de Dieu? Le jour, tombant d'en hau;t à travers un voile de feuillsg^i répand dans la profondeur du bois une demi-lumière changeante et mobile , qui donne aux oly'ets une grandeur fiintastique. Partout il faut franchir des arbres aliattus , sur lesquels s'élèvent d'autres générations d'arbres. Je cherche en vain une issue dans ces solitudes ; trompé par un jour plui
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Tîf , J'avance à travers les herbes, les orties, les mousses, les lianes, et l'épais humus composé des débris des végétaux ; mais je n'arrive qu'à une clairière formée par quieques pins tombés. Bientôt la forêt redevient t)lus sombre ; l'œil n'aperçoit que des troncs de chênes et de noyers qui se succèdent les uns les autres, et qui semblent se serrer ens'éloignant : l'idée de l'inflni se présente à moi.
Six heures.
J*avois entrevu de nouveau une clarté, et j'avois marché vers elle. Me voilà au point de lumière : triste champ plus mélancolique que les forêts qui l'environnent ! Ce champ est un ancien cimetière indien. Que Je me repose un instant dans cette double solitude de la mort et de la nature : est-il un asile où J'aimasse mieux dormir pour toujours?
Sept heures.
Ne pouvant sortir de ces bois, nous y avons campé. La réverbération de notre bûcher s'étend au loin : éclairé en dessous par la lueur scarlatine, le feuillage paroît ensanglanté , les troncs des arbres les plus proches s'élèvent comme des colonnes de granit rouge, mais les plus distants, atteints à peine de la lumière , ressemblent, dans Tenlbncement du bois, à de pâles fantômes rangés en cercle au bord d'une nuit profonde.
HiDOlt.
Le feu commence à s'éteindre , le cercle de sa lumière se rétrécit. J'écoute : un calme formidable pèse sur ces forêts ; on diroit que des silences succèdent à des'silences. Je cherche vainement à entendre dans un tombeau universel quelque bruit qui décèle la vie. D'où vient ce soupir? d'un de mes compagnons : il se plaint , bien qu'il sommeille. Tu vis, donc tu souffres : voilà l'homme.
Minait et demi.
Le repos continue; mais l'arbre décrépit se rompt : Il tombe. Les forêts mugissent ; mille voix 8*éièvent. Bientôt les bruits s'affoiblissent; ils jDieurent dans des lointains presque imaginaires : le silenoe envahit de nouveau le désert
Une henre da matin.
Voici le vent; il court sur la cime des arbres; il les secoue en passant sur ma tête. Maintenant c'est comme le flot de la mer qui se brise tristement sur le rivage.
Les bruits ont réveillé les bruits. La forêt est
toute harmonie. Est-ce les sons graves de l'orgue que j'entends, tandis que des sons plus légers errent dans les voûtes de verdure? tJn court silence succède; la musique aérienne recommence , partout de douces plaintes, des murmures qui renferment en eux-mêmes d*autres murmures; chaque feuille parle un différent langage, chaque brin d'herbe rend une note particulière.
Une voix extraordinaire retentit : c'est celle de cette grenouille qui imite les mugissements du taureau. De toutes les parties de la forêt les chauves-souris accrochées aux feuilles élèvent leurs chants monotones : on croit ouïr des glas continus , ou le tintement funèbre d'une cloche. Tout nous ramène à quelque idée de la mort , parce que cette idée est au fond de la vie.
Dix heures du maUn.
Nous avons repris notre course : descendus dans un vallon inondé, des branches de chênesaule étendues d'une racine de jonc à une autre racine nous ont servi de pont pour traverser le marais. Nous préparons notre dîner au pied d'une colline couverte de bois, que nous escaladerons bientôt pour découvrir la rivière que nous cherchons. ^
Une lieure.
Nous nous sommes remis en marche; les gelinottes nous promettent pour ce soir uu bon souper.
Le chemin s'escarpe , les arbres deviennent ra« res; une bruyère glissante couvre le flanc de la montagne.
Sk heures.
Nous voilà au sommet : au-dessous de nous on n'aperçoit que la cime des arbres. Quelques rochers isolés sortent de cette mer de verdure, comme des écueils élevés au-dessus de la surface de Feau. La carcasse d'un chien, suspendue aune branche de sapin, annonce le sacrifice indien offert au génie de ce désert. Un torrent se précipite à nos pieds , et va se perdre dans une petite rivière.
Quatre heures du matin.
La nuit a été paisible. Nous nous sommes décidés à retourner à notre bateau, parce que nous étions sans espérance de trouver un chemin dans ces bois.
Neuf heures.
Nous avons déjeûné sous un vieux saule tout
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couvert de convolvulus, et rongé par de larges potirons. Sans les maringouins , ce lien seroit fort agréable : il a fallu faire une grande fumée dé bois vert pour cbasser nos ennemis. Les guides ont annoncé la visite de quelques voyageurs qui pouvoient être encore à deux beures de marche de Tendroit où nous étions. Cette finesse de roule tient du prodige : il y a tel Indien qui en^ tend les pas d'un autre Indien à quatre et cinq heures de distance, en mettant l'oreille à terre. Mous avons vu arriver en effet au bout de deux heures une famille sauvage ; elle a poussé le cri de bienvenue : nous y avons répondu joyeusement.
Midi.
Nos h6tes nous ont appris qu'ils nous entendolent depuis deux Jours ; qu'ils sa voient que nous étions des chairs blanches, le bruit que nous faisions en marchant étant plus considérable que le bruit fait par les chait*s rouges. J'ai demandé la cause de cette différence ; on m'a répondu que cela tenoit à la manière de rompre les branches-et de se frayer un chemin. Le blanc révèle aussi sa race à la pesanteur de son pas ; le bruit qu'il produit n'augmente pas progressivement : l'Européen tourne dans les bois; l'Indien marche en ligne droite.
La famille indienne est composée de deux femmes, d'un enfant et de trois hommes. Revenus ensemble au bateau , nous avons fait un grand feu au bord de la rivière. Une bienveillance mutuelle règne parmi nous : les femmes ont apprêté notre souper, composé détruites saumonées et d'une grosse dinde. Nous autres guerriers, nous Aimons et devisons ensemble. Demain nos hôtes nous aideront à porter notre canot à un fleuve qui n'est qu'à cinq milles du lieu où nous sommes.
Le journal finit ici. Une page détachée qui se trouve à la suite nous transporte au milieu des Apalaches. Voici cette page :
Ces montagnes ne sont pas, comme les Alpes et les Pyrénées, desmontsentassés régulièrement les uns sur les autres , élevant au-dessus des nuages leurs sommets couverts de neige. A l'ouest et au nord , elles ressemblent à des murs perpendiculaires de quelques mille pieds., du haut desquels se précipitent les fleuves qui tombent dans l'Ohio et leMississipi. Dans cette espèce de grande fracture , on aperçoit des sentiers qui serpentent
au milieu des précipices avec les torrents. Ces sentiers et ces torrents sont bordés d'une espèce de pin dont la cime est couleur de vert de mer, et dont le tronc presque lilas est marqué de taches obscures produites par une mousse rase et noire. Mais du côté du sud et de l'est, les Apalaches ne peuvent presque plus porter le nom de montagnes : leurs sommets s^abaissent graduellement jusqu*au sol qui borde l'Atlantique; elles versent sur ce sol d'autres fleuves qui fécondent des forêts de chênes-verts, d'érables, de noyers, de mûriers, de maronniers , de pins , de sapins, de copalmes, de magnolias, et de mille espèces d*a^ bustes à fleurs.
Après ce court fragment vient un morceau assez étendu sur le cours de l'Ohio et du Mississipi , depuis JPittsbourg jusqu'aux Natchez. Le récit s'ouvre par la description des monuments de l'Ohio. Le Génie du Christianisme a un passage etiiae note sur ces monuments; mais ce que j'ai écrit dans ce passage et dans cette note diffère enbeaocoup de points de ce que je dis ici '.
Représentez-vous des restes de fortifications oudemonuments,occupantuneéteudaeiromeose.
Quatre espèces d'ouvrages s'y font remarquer : des bastions carrés, des lunes, des demi-lunesetdes iumuli. Les bastions, les lunes et demi-lunes sont réguliers; les fossés , larges et profonds; les retranchements faits de terre avec desparapetsà plan incliné : mais les angles des glacb correspondent à ceux des fossés , et ne s'inscrivent pas comme le parallélogramme dans le polygone.
Les tumuli sont des tombeaux de forme drcolaire. On a ouvert quelques-uns de ces tombeaux; on a trouvé au fond un cercueil formé de quatre pierres , dans lequel il y avoit des ossements humains. Ce cercueil étoit surmonté d'un autre oer-
* Depuis répoque oûj'écivols cette Dissertation, dei boomes savants et des Sociétés arebéologiques américiioei ont publié des Mémoires sur la ruinetde l'Ohio. Us sootcarieux sous deux rapports :
1* Ils rappeilent les traditions des trUms indienim; ca tribus indiennes disent toutes qu'elles sont venues de l'ooflt aux rivages de PAtianUque, un siècle ou deux (autant qo'ofl en peut Juger ) avant la découverte de r Amérique parla Eoiopéens; qu'elles eurent dans leurs longues marclies beauooop de peuples à combattre, partieulièremeot sur les livcs dt l*Ohio,etc
2* Les Mémoires des savants américains menUooiieot la découverte de quelques idoles trouvées dans des tombeaoi, lesquelici idoles ont un caractère purement asiatique» H «t très-certain qu*un peuple beaucoup plus civilisé qw les Sauvages actuels de l'Amérique a fleuri dans la vallée de rohio et du Mississipi. Quand, et comment a-t-4i péri ? (Test œ qo\» ne saura peut-être Jamais. Ces Mémoires dont Je parie soot peu connus , et méritent de Tétre. On les trouve dans le Joof* nal iuUtulé : Nouvelles dnmUs des f^oyogcs*
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cueil contenant un autre squelette, et ainsi de SQiteJusqu*auhnutde la pyramide , qui peut avoir de vingt à trente pieds d^élévation.
Ces constructions ne peuvent être l'ouvrage des nations actuelles de TAmérique; les peuples qui les ont élevées dévoient avoir une connoissance des arts , supérieure même à celle des Mexicains et des Péruviens.
Faut-il attribuer ces ouvrages aux Européens iDodemes? Je ne trouve que Ferdinand de Soto qai ait pénétré anciennement dans les Florides, et il ne s'est jamais avancé au delà d'un village de Ghicas8as,sur une des branches de la Mobile: d*allleurs, avec une poignée d'Espagnols, comment auroit-ii remué toute cette terre et à quel dessein?
Sont-ce les Carthaginois ou les Phéniciens qui Jadis, dans leur commerce autour de l'Afrique et anx lies Cassitérides , ont été poussés aux régions américaines? Mais avant de pénétrer plus avant dans l'ouest, ils ont dû s'établir sur les côtes de l'Atlantique : pourquoi alors ne trouve-t-on pas la moindre trace de leur passage dans la Virginie, les Géorgies et les Florides? Ni les Phéniciens ni les Carthaginois n'enterroient leurs morts comme sont enterrés les morts des fortifications de TOhio. Les Égyptiens faisoient quelque chose de semblable; mais les momies étoient embaumées; et celles des tombes américaines ne le sont pas; on ne sauroit dire que les ingrédients manquoient : les gommes, les résines, les camphres, les sels, sont ici de toutes parts.
L'Atlantide de Platon auroit-elle existé? l'Afrique, dans les siècles inconnus, tenoit-elle à l'Amérique? Quoi qu'il en soit, une nation ignorée, une nation supérieure aux générations indiennes de ce moment, a passé dans ces déserts. Quelle étoit cette nation? Quelle révolution Ta détraite? Quand cet événement est-ll arrivé? Questions qui nous jettent dans cette immensité du passé, où les siècles s'abîment comme des songes.
Les ouvrages dont je parle se trouvent à l'embouchure du grand Miamis , à celle du Muskingum, à la Crique du Tombeau y et sur une des branches du Scioto : ceux qui bordent cette ri- Tière occupent un espace de plus de deux heures de marche en descendant vers l'Ohio. Dans le Kentucky , le long du Tennessé , chez les Siminoles , vous ne pouvez faire un pas sans apercevoir quelques vestiges de ces monuments.
Les Indiens s'accordent ^ dire que quapd leurs pères vinrent de Touest, ils trouvèrent les ouvra-* ges de l'Ohio tels qu'on les voit aujourd'hui. Mais la date de cette migration des Indiens d'occident en orient varie selon les nations. t.es Chlcassas, par exemple, arrivèrent dans les forts qui couvrent les fortifications il n'y a guère plus de deux siècles : ils mirent sept ans à accomplir leur voyage, ne marchant qu'une fois chaque année , et emmenant des chevaux dérobés aux Espagnols, devant lesquels ils se retiroient.
Une autre tradition veut que les ouvrages de l'Ohio aient été élevés par les Indiens blancs. Ces Indiens blancs, selon les Indiens rouges, dévoient être venus de l'orient; et lorsqu'ils quittèrent le lac sans rivages (la mer), ils étoient vêtus comme les chairs blanches d'aujourd'hui. Sur cette foible tradition, on a raconté que vers Tan 1170 , Ogan , prince du pays de Galles, ou son fils Madoc, s'embarqua avec un grand nombre de ses sujets ' , et qu'il aborda à des pays inconnus, vers l'occident. Mais est-il possible d'imaginer que les descendants de ce Gallois aient pu construire les ouvrages de l'Ohio, et qu'en même temps, ayant perdu tous les arts, ils se soient trouvés réduits à une poignée de guerriers errants dans les bois comme les autres Indiehs?
On a aussi prétendu qu'aux sources du Missouri, des peuples nombreux et civilisés vivent dans des enceintes militaires pareilles à celles des bords de l'Ohio : que ces peuples se servent de chevaux et dautres animaux domestiques; qu'ils ont des villes, des chemins publics; qu'ils sont gouvernés par des rois *.
La tradition religieuse des Indiens sur les monuments de leurs déserts n'est pas conforme à leur tradition historique. Il y a, disent- ils, au milieu de ces ouvrages une caverne; cette caverne est celle du Grand-Esprit. Le Grand-Esprit créa les Chlcassas dans cette caverne. Le pays étoit alors couvert d'eau ; ce que voyant le Grand-Esprit, il bâtit des murs de terre pour mettre sécher dessus les Chlcassas.
> Cest une altération des tradiUons islandoises et dci po^ tiques histoires des Saggas.
' Aujourd'liul les sources du MlisoorI sont oonooes : on n*a rencontré dans ces régions que des Sauvages. li faut pareillement reléguer parmi les fables cette histoire d*un temple 0(1 on auroit trouvé une Bible, laquelle Bible ne pouvuit être lue par des Indiens blanc» , possesseurs du temple , et qui avoient perdu Tusage de récriture. Au reste , la colonisation desRussesau nord-oueslde TAmérique auroit bien pa donner naissance à ces bruits d*un peuple blanc établi vers les sources du Missouri.
dC2
Passons à la description du cours de TOhio. L'Ohio est formé par la réunion de la Monongahela et de l'Alleghany : la première rivière prenant sa source au sud, dans les montagnes Bleues ou les Apalaches; la seconde, dans une autre chaîne de ces montagnes au nord , entre le lac Érié et le lac Ontario : au mo} en d'un court portage, l'Alleghany communique avec le premier lac. Les deux rivières se joignent au-dessous du foi*t, Jadis appelé le fort Duquesne, aujourd'hui le fort Pitt , ou Pittsbourg : leur confluent est au pied d'une haute colline de charbon de teri'e; en mêlant leurs ondes, elles perdent leurs noms, et ne sont plus connues que sous celui de l'Ohio , qui signifie , et à bon droit , belle rivière.
Plus de soixante rivières apportent leurs richesses à ce fleuve; celles dont le cours vient de Test et du midi sortent des hauteurs qui divisent les eaux tributaires de TAtlantique, des eaux deitoendantes à fOhio et au Mississipi; celles qui naissent à l'ouest et au nord, découlent des collines dont te double versant nourrit les lacs du Canada et alimente le Mississipi et l'Ohio.
L'espace où roule ce dernier fleuve offre dans son ensemble un large vallon bordé de collines d'égales hauteurs*, mais, dans les détails, à mesure que l'on voyage avec les eaux , ce n'est plus cela.
Bien d'aussi jfëcond que les terres arrosées par l'Ohio : elles produisent sur les coteaux des forêts de pins rouges , des bois de lauriers, de myrtes, d'érables à sucre , de chênes de quatre espèces : les vallées donnent le noyer, l'alizier, le frêne, le tupelo ; les marais portent le bouleau, le tremble, le peuplier et le cyprès chauve. Les Indiens font des étoffes avec l'écorce du peuplier; ils mangent la seconde écorce du bouieau ; ils emploient la sève de la bourgène pour guérir la flèvre et pour chasser les serpents ; le chêne leur fournit des flèches ; le ftêne, des canots.
Lesherbes et les plantes sont très- variées ; mais celles qui couvrent toutes les campagnes sont : l'herbe à buffle, de sept à huit pieds de haut; l'herbe à trois feuilles, la folle avoine ou le riz sauvage, et l'indigo.
Sous un sol partout fertile , à cinq ou six pieds de profondeur, on rencontre généralement un lit de pierre blanche, base d'un excellent humus; cependant, en approchant du Mississipi, on trouve d'abord à la surface du sol une terre forte et noire, ensuite une couche de craie de diversescouieurs.
et puis des bols entiers de cyprès chauves, eoglontis dans la vase.
Sur le bord du Gianon , à deux cents pieds aadessous de l'eau, on prétend avoir vu des cara^ tères tracée aux parois d'un préci]^ce : on en i conclu que l'eau couloit jadis à ce niveau, et que des nations inconnues écrivirent ces lettres mystérieuses en passant sur le fleuve.
Une transition subite de températare et de climat se fait remarquer sur l'Ohio : aax environs du Canaway , le cyprès chauve icesse de croître, et les sassafras disparoissent ; les forêts de chênes et d'ormeaux se multiplient. Tout prend ane coaleur différente : les verts sont plus foncés, leon nuances, plus sombres.
Il n'y a, pour ainsi dire, que deux saisons sor le fleuve : les feuilles tombent tout à coup en novembre ; les neiges les suivent de près; le vent dn nord-ouest commence, et l'hiver règne. Un froid sec continue avec un ciel pur jusqu'au mois de mars ; alors le vent tourne au nord-est, et en moins de quinze jours , les arbres chargés de gim apparoissent couverts de fleurs. L'été se confond avec le printemps.
La chasse est at)ondante. Les canardsbnmchtts, les linottes bleues , les cardinaux , les chardonn^ rets pourpres, brillent dans la verdure des arbres; l'oiseau whet-shaw imite le bruit de la scie; loiseau-chat miaule, et les perroquets, qui apprennent quelques mots autour des habitations, les répètent dans les bois. Un grand nombre de ces oiseaux vivent d'insectes : la chenille verte à tabac, le ver d'une espèce de mûrier blanc, les mouches luisantes, i'araignée d'eau, leur servent principalement de nourriture ; mais les perroqnett se réunissent en grandes troupes et dévastent la champs ensemencés. On accorde une prlnse pour chaque tête de ces oiseaux : on donne la mèo» prime pour les tètes d'écureuil.
L'Ohio offre à peu près les mêmes poissons qw le Mississipi. M est assez commun d'y prcndrt des truites de trente à trente-cinq livres, fet «« espèee d'esturgeon dont la tète est fUte comme li pelle d*une pagaie.
En descendant le cours de l'Ohio on passe une petite rivière appelée le Lie des grands oi On appelle lie en Amérique des bancs d'une terre blanche un peu glaiseuse , que les buffles se pW* sent à lécher ; ils y creusent avec leur langue dtf sillons. Les excréments de ces animaux sont « i nynràtmhi lip Ia tem dn Itc . mi'ib ressemblent i
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des morceaux de chaux. Les buffles recherchent les lici à cause des sels qu*ils contiennent : ces sels guérissent les animaux ruminants des tranchées que leur cause la crudité des herbes. Cependant les terres de la vallée de l'Ohio ne sont point salées an goût ; elles sont au contraire extrêmement insipides.
Le lie de la rivière du Lie est un des plus grands que l'en connoisse; les vastes chemins que les buffles ont tracés à travers les herbes pour y aborder seroient effrayants si l'on ne savoit que ces taureaux sauvages sont les plus paisibles de toutes les créatui-es. On a découvert dans ce lie une partie da squelette d un mamouth : l'os de la cuisse pesoit soixante-dix livres, les c6tes comptoient dans leur courbure sept pieds , et la tête trois pieds de long; les dents mâchelières portolent cinq pouces de largeur et huit de hauteur; les défenseSy quatorze pouces de la racine à la pointe.
De pareilles dépouilles ont été rencontrées au Chili et en Russie. Les Tartares prétendent que le maaiouth existe encore dans leur pays à Tembooehure des rivières : on assure aussi que des chasseurs l'ont poursuivi à l'ouest du Mississipi. Si la race de ces animaux a péri , comme il est à croire , quand cette destruction dans des pays si divers et dans des climats si différents est-elle arrîYée? Nous ne savons rien, et pourtant nous demandons tous les jours à Dieu compte de ses ouvrages I
Le Lie des grands os est à environ trente milles de la rivière Kentucky , et à cent huit milles à peu près des Rapides de i'Ohio. Les bords de la rivière Kentucky sont taillés àpic, comme des murs. On remarque dans ce lieu un chemin fait par les buffles, qui descend du haut d'une colline, des sources de bitume qu'on peut brûler en guise dliulle, des grottes qu*embellissent des colonnes natorelles, et un lac souterrain qui s'étend à des distances inconnues.
Au confluent du Kentucky et de I'Ohio le paysage déploie une pompe extraordinaire : là, ce sont des troupeaux de chevreuils qui , de la pointe du rocher, vous regardent passer sur les fleuves ; ici des bouquets de vieux pins se projet, tent horiaontalement sur les flots; des plaines riantes se déroulent à perte de vue, tandis que des rideaux de forêts voilent la base de quelques montagnes dont la cimeapparott dans le lointain. Ce pays si magnifique s'appelle pourtant le Kentucky, du nom de sa rivière, qui signifie rivière
de sang : il doit ce nom funeste à sa beauté même : pendant plus de deux siècles les nations du parti des Chéroquois et du parti des nations iroquoises s'en disputèrent les chasses. Sur ce champ de bataille , aucune tribu ludienne n'osoit se fixer : les Sawauoes, les Miamis, les Piankiciawoes, les Wayoes, les Kaskasias, les Delawares, les lili* nois , venoient tour à tour y combattre. Ce ne fut que vers l'an 1 752 que les Européens commencèrent à. savoir quelque chose de positif sur les vallées situées à l'ouest des monts Aileghany, appelés d'abord les montagnes Endles (sans fin) ou KiUaninyy ou montagnes Bleues. Cependant Charlevoix, en 1720, avoit parlé du cours de rOhio ; et le fort Duquesne , aujourd'hui fort Pitt (Pitt's-Burgh), avoit été tracé par les François a la Jonction des deux rivières, mères de I'Ohio. En 1 752 , Louis Evant publia unecarte du pays situé sur rOhio et le Kentucky; Jacques Macbrive fit une course dans ce désert en 1 764 ; Jones Finley y péoétra en 1 767 ; le colonel Boone le découvrit entièrement en 1769, et t^y établit avec sa famille en 1776. On prétend que le docteur Wood et Simon Kenton furent les premiers Européens qui descendirent I'Ohio en 1773, depuis le fort Pitt jusqu'au Mississipi. L'orgueil national des Américains les porte à s'attribuer le mérite de la plupart des découvertes à l'occident des États- Unis ; mais il ne faut pas oublier que les François du Canada et de la Louisiane ^ arrivant par le nord et par le midi , a voient parcouru ces réglons longtemps avant les Américains qui venoient du celé de l'orient, et que gênoient dans leur route la confédération d^s Creeks et les Espagnols des Florides.
Cette terre commence (1791) à se peupler par les colonies de la Pensylvanie , de la Virginie et de la Caroline, et par quelques-uns de mes malheureux compatriotes fuyant devant les premiers orages de la révolution.
Les générations européennes seront-elles plus vertueuses et plus libres sur ces bords que les générations américaines qu'elles auront exterminées? des esclaves ne laboureront-ils point la terre sous le fouet de leur mattre , dans ces déserts où l'homme promènent son indépendance? des prisons et des gibets ne remplaceront-ils point la cabane ouverte , et le haut chêne qui ne porte que le nid des oiseaux ? la richesse du sol ne fera-t-elle point naître de nouvelles guerres? le Kentucky cessera-t-ild*être la terre du sang,
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et les édiflces des hommes embelIfroDt-ils mieux les bords de TOhio que les monuments de la naturel
Du Kentucky aux Rapides de l'Ohio on compte à peu pr^ quatre-vingts milles. Ces Rapides sont formés par une roche qui 8*étend sous Teau dans le lit de la rivière; la descente de ces Rapides n'est ni dangereuse , ni difficile , la chute moyenne n'étant guère que de quatre à cinq pieds dans l'espace d'un tiersde lieue. Le rivière sedivise en deux canaux par des fies groupées au milieu des Rapides. Lorsqu'on s'abandonne au courant, on peut passer sans alléger les bateaux ; mais il est impossible de les remonter sans diminuer leur charge.
Le fleuve , à l'endroit des Rapides , a un mille de large. Glissant sur le magnifique canal , la vue est arrêtée à quelque distance au-dessous de sa chute par une Ile couverte d'un bois d'ormes enguirlandés de lianes et de vigne vierge.
Au nord , se dessinent les collines delà Crique éT Argent : la première de ces collines trempe perpendiculairement dans TOhio ; sa falaise taillée à grandes facettes rouges est décorée de plantes; d'autres collines parallèles, couronnées de forêts, s'élèvent derrière la première colline, fuient en montant de plus en plus dans le ciel , Jusqu'à ce que leur sommet, frappé de lumière, devienne de la couleur du ciel . et s'évanouisse.
Au midi sont des savanes parsemées de bocages et couvertes de buffles , les uns couchés , les autres errants, ceux-ci paissant l'herbe, ceuxlà arrêtés en groupe , et opposant les uns aux autres leurs tètes baissées. Au milieu de ce tableau les Rapides , selon qu'ils sont frappés des rayons du soleil , rebroussés par le vent , ou ombrés par les nuages , s'élèvent en bouillons d'or, blanchissent en écume, ou roulent à flots brunis.
Au bas des Rapides est un Ilot où les corps se pétriflent. Cet Ilot est couvert d'eau au temps des débordements ; on prétend que la vertu pétrifiante confinée à ce petit coin de terre ne s'étend pas au rivage voisin.
Des Rapides à l'embouchure du Wabash on compte trois cent seize milles. Cette rivière communique, au moyen d'un portage de neuf milles , avec le Miamis du lac qui se décharge dans l'Erié. Les rivages du Wabash sont élevés ; on y a découvert une mine d'argent.
A quatre-vingt-quatorze milles au-dessous de l'embouchure du Wabash commence une cy-
prière. De cette cyprière aux bancs Jaunes , toa- Jours en descendant TOhio , il y a cinquaate-six milles : on laisse à gauche les emboudiores de deux rivières qui ne sont qu'à dix-huit milles de distance l'une de l'autre.
La première rivière s'appelle le Chéroquois oa le Tennessé ; elle sort des monts qui séparât les Carolines et les Géorgies de ce qu'on appdie les terres de l'Ouest; elle roule d'abord d'orient en occident au pied des monts : dans cette première partie de son cours , elle est rapide et tamultueuse ; ensuite elle tourne subitement n nord , grossie de plusieurs affluents, elle épand et retient ses ondes, comme pour se délasser, après une fuite précipitée de quatre cents iieoes. A son embouchure , elle a six cents toises de large , et dans un endroit nommé le Grand-Détour, elle présente une naj^pe d'eau d'oae lien d'étendue.
La seconde rivière, le Shana von ou le Gosberland, est la compagne du Chéroquois on da Tennessé. Elle passe avec lui son enfance dans les mêmes montagnes , et descend avec lui dans les plaines. Vers le milieu de sa carrière, obligâ de quitter le Tennessé, elle se hâte de parooorir des lieux déserts, et les deux jumeaux, se rapprochant vers la fin de leur vie , expirent à qodque distance l'un de l'autre dans l'Ohio, qoiies réunit.
Le pays que ces rivières arrosent est générale ment entrecoupé de collines et de vallées rafMchies par une multitude de raisseaux; cependant il y a quelques plaines de cannes sur le Cambe^ land, et plusieurs grandes cyprières. Le buffle et le chevreuil abondent dans ce pays qu'habitent encore des nations sauvages , particalièrement les Chéroquois. Les cimetières indiens sont fréquents, triste preuve de l'ancienne population de ces déserts.
De la grande cyprière sur TOhio , aux bancs Jaunes , J'ai dit que la route estimée est d'envim cinquante -six milles. Les bancs Jaunes soat ainsi nommés de leur couleur : placés sur la ri'* septentrionale de l'Ohio, on les rase de près, parce que l'eau est profonde de ce côté. VOtio a presque partout un double rivage , l'un pour la saison des débordements , l'autre pour les temps de sécheresse.
Des bancs Jaunes h l'embouchure de VOtio dans le Mississlpi, par les 36'' 51' de latitode, on compte à peu près trent^cinq milles.
Pour bien Juger du confluent des deux fleuves, il faut supposer que l*on part d*une petite lie sous la rive orientale du Mississipi , et que l'on veut entrer dans FOhio : à gauche vous apercevez le Mississipi, qui coule dans cet endroit presque est et ouest , et qui présente une grande eau troublée el tumultueuse; à droite, TOhiO; plus transparent que le cristal, plus paisible que Tair, vient lentement du nord au sud, décrivant une courl)e gracieuse : Fuaet l'autre, dans les saisons moyennes, ont à peu près deux milles de large au moment de leur rencontre. Le volume de leur fluide est presque le même ; les deux fleuves s'opposaut une résistance égale , ralentissent leurs cours , et paroissent dormir ensemble pendant quelques tieaes dans leur lit commun.
La pointe où ils marient leurs flots est élevée d'ane vingtaine de pieds au-dessus d'eux : composé de limon et de sable, ce cap marécageux se oonvre de chanvre sauvage , de vigne qui rampe sor le sol ou qui grimpe le long des tuyaux de rherbe à buffle ; des chénes^saules croissent aussi sur cette langue de terre, qui disparoit dans les grandes inondations. Les fleuves débordés et réunis ressemblent alors a un vaste lac.
Le confluent du Missouri et du Mississipi présente peut-être encore quelque chose de plus extraordinaire. Le Missouri est un fleuve fougueux, aux eaux blanches et limoneuses, qui se précipite dans le pur et tranquille Mississipi avec violence. Au printemps , [il détache de ses rives de vastes morceaux de terre : ces lies flottantes descendant le coursdu Missouri avec leurs arbres oonverts de feuilles ou de fleurs, les uns encore deboot, les autres à moitié tombés, offrent un qiectaele merveilleux.
De i^embouchure de l'Ohio aux mines de fer snr la côte orientale du Mississipi , il n'y a guère plus de quinze milles; des mines de fer à l'embonchure de la rivière de Chicassas, on marque soixante-sept milles. Il faut faire cent quatre milles pour arriver aux collines de Margette qn*arrose la petite rivière de ce nom; c'est un lien rempli de gibier.
Pourquoi trouve-t-on tant de charme à la vie sauvage? pourquoi l'homme le plus accoutumé àexeroer sa pensée s*oubIie-t-il joyeusement dans le tumulte d'une chasse? Courir dans les bois, poursuivre des bêtes sauvages, l)âtir sa hutte, allumer son feu , apprêter soi-même son repas auprès d'une source , est certainement un très-
grand plaisir. Mille Européens ont connu ce plaisir, et n'en ont plus voulu d'autre , tandis que l'Indien meurt de regret si on l'enferme dans nos cités. Cela prouve que l'homme est plutôt un être actif qu'un être contemplatif; que danç sa condition naturelle il lui faut peu de chose, et que la simplicité de Tâme est une source inépuisable de bonheur.
De la rivière Margette àcelle de Saint-François on parcourt soixante-dix milles. La rivière de Saint-François a reçu son nom des François, et elle est encore pour eux un rendez-vous de chasse.
On compte cent huit milles de la rivière Saint- François aux Akansas ou Arkansas. Leç Akansas nous sont encore fort attachés. De tous les Européens, mes compatriotes sont les plus aimés des Indiens. Cela tient à la gaieté des François, à leur valeur brillante, à leur goût de la chasse, et même de la vie sauvage; comme si la plus grande civilisation se rapprochoit de l'état de nature.
La rivière d' Akansas est navigable en canot pendant plus de quatre cent cinquante milles : elle coule à travers une belle contrée ; sa source paroit être cachée dans les montagnes du Nouveau-Mexique.
De la rivière des Akansas à celle des Yazous , cent cinquante-huit milles. Cette dernière rivière a cent toises de largeur à son embouchure. Dans la saison des pluies, les grands bateaux peuvent remonter le Yazou à plus de quatre-vingts milles ; une petite cataracte oblige seulement à uu portage. Les Yazous , les Chactas el les Chicassas habitoient autrefois les diverses branches de cette rivière. Les Yazous ne faisoient qu'un peuple avec les Natchez.
La distance des Yazous aux Natchez par le fleuve se divise ainsi : des c6tes des Yazous au Bayouk-Noir, trente-neuf milles ; du Bayouk-Noir à la rivière des Pierres, trente milles; de la rivière des Pierres aux Natchez , dix milles.
Depuis les côtes des Yazous Jusqu'au Bayouk- Noir, le Mississipi est rempli d'tles et fait de longs détours; sa largeur est d'environ deux milles, sa profondeur, de huit à dix brasses. 11 seroit facile de diminuer les distances en coupant des pointes. La distance de la Nouvelle-Orléans à l'embouchure de l'Ohio, qui n'est que de quatre cent soixante milles en ligne droite, est de huit cent cinquante-six sur le fleuve. Ou
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ponrroit raccourcir ce trajpt de deux cent cinquante milles au moins.
Du Bayouk-Noir à la rivière des Pierres, on remarque des carrières de pierres. Ce sont les premières que l'on rencontre à partir de l'eml)oucliure du Mississipi jusqu'à la petite rivière qui a pris le nom de ces carrières.
Le Mississipi est sujet à deiix inondations périodiques, l'une au printemps, l'autre en automne : la première est la plus considérable; elle commence en mai et finit en juin. Le courant du fleuve file alors cinq milles à l'heure , et l'ascension des contre- courants est à peu près de la môme vitesse : admirable prévoyance de la nature I car, sans ces contre-courants , les embarcations pourroient à peine remonter le fleuve. A cette époque, l'eau s'élève aune grande hauteur, noie ses rivages, et ne retourne point au fleuve dont elle est sortie, comme l'eau du Nil; elle reste sur la terre, ou filtre à travers le sol , sur lequel elle dépose un sédiment fertile.
La seconde crue a lien aux pluies d'octobre ; elle n'est pas aussi considérable que celle du printemps. Pendant ces inondations , le Mississipi charrie des trains de bois énormes, et pousse des mugissements. La vitesse ordinaire du cours du fleuve est d'environ deux mi lies à l'heure.
Les terres un peu élevées qui bordent le Mississipi , depuis la Nouvelle - Orléans jusqu'à rOhio , sont presque toutes sur la rive gauche ; mais ces terres s'éloignent on se rapprochent plus ou moins du canal , laissant quelquefois , entre elles et le fleuve, des savanes de plusieurs milles de largeur. Les collines ne courent pas toujours parallèlement au rivage; tantôt elles divergent en rayons à de grandes distances, et présentent, dans les perspectives qu'elles ouvrent, des vallées plantées de mille sortes d'arbres; tantôt elles viennent converger au fleuve , et forment une multitude de caps qui se mirent dans l'onde. La rive droite du Mississipi est rase , marécageuse , uniforme , à quelques exceptions près : au milieu des hautes cannes vertes ou dorées qui la décorent, on voit bondir des buffles, ou étinceler les eaux d'une multitude d'étangs remplis d'oiseaux aquatiques.
Les poissons du Mississipi sont la perche , le brochet, Testurgeon et les colles; on y pêche aussi des crabes énormes.
« Les bateaux à vapeur ont fsH disparate la dUfiealié de
la navlgaUon d'amont.
Le sol autour du fleuve fournit la rhnbailie, le coton , l'indigo , le safran , l'arbre ciré , le sassafras, le lin sauvage : un ver du pays file \mma forte soie ; la drague , dans quelques ruisseaox amène de grandes huftres à perles, mais dont l'eau n'est pas belle. On connott une mine de vif-argent , une autre de lapis-lazuli , et quelques mines de fer.
La suite du manuscrit contient la descriptim du pays des Natchez et celle du cours du Missls* ripi jusqu'à la Nouvelle-Orléans. Gesdescriptloos sont complètement transportées dans Atola et dans les Naiehe».
Immédiatement après ia description de la Louisiane, viennent dans le manuserit quelqim extraits des voyages de Bartram, que j'avois traduits avec assez de soin. A ces extraits sont entremêlées mes rectifications, çies observations, mes réflexions, mes additions , mes propres descriptions , à peu près comme les notes de M. Btmond à sa traduction du Voyage de Ooxt » Suwe. Mais, dans mon travail , le tout est beaucoup plus enchevêtré , de sorte qu'il est presque impossible de séparer œ qui est de moi de ee qui est de Bartram , ni souvent même de le reoonnottre. Je laisse donc le morceau tel qu'il est sous ce titre :
Description de guelgues sites dans tiniérinr
des Florides,
Noqs étions poussés par un ve9t frais. La ri* vièfe alloit se perdre daqç i)n lac qui s'ouvrolt devant nous , et qui formoit un bassin d'eoviroo neuf lieues de circonférence. Trois fies s^élevoient du milieu de ce lac ; nous fîmes vpile vers la plus grande , où nous arrivâmes à huit beur^ dp matiq.
Nous débarquâmes à l'orée S\m pl^îQ^ ^ forme circulaire ; nou^ mtrnes notre canot à r<* bri sous un groupe de marroniers qui croissoient presque dans l'eau. Nous bâtîmes notre hutte sor une petite éminence. La brise de l'est souffloit,et rafraîchissoit le lac et Içs forêts. Nous d^eûoâmes avec nos galettes de maïs, et pous pooi dispersâmes dans Ttle , les uns pour cbasserf 1^ autres pour pêcher ou pour cueillir (les plantes.
Nous remarquâmes une espèce d'hibiscus. Cette herbe énorme , qui croit dans les lieux has çl bu* mides, monte à plus de dix ou douze pieds, et se termine en un c^ne extrêmement aigu : te feuilles lisses, légèrement sillonnées, sont ra>1-
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\ées par de belles fleurs cramoisies, que l*on aperçoit à une grande distance.
L'agave vivipare s'élevoit encore plus haut dans les criques salées, et présentoit une forêt d'herbes de trente pieds perpendiculaires. La graine mûre de cette herbe germe quelquefois sur la plante même , de sorte que le jeune plant tombe à terre tout formé. Comme l'agave vivipare croît souvent au bord des eaux courantes, ses graines nues emportées du flot étoient exposées à périr : la nature lésa développées pour ces cas particuliers sur la vieille plante, afin qu'elles pussent se fixer par leur petites racines en s'cchappant du sein maternel.
Le souchet d'Amérique étoit commun dans rile. Le tuyau de ce souchet ressemble à celui d'un jonc noueux, et sa feuille, à celle du poireau. Les Sauvages l'appellent opoya matsi. Les filles indiennes de mauvaise vie broient cette plante entre deux pierres , et s'en frottent le sein , et les bras.
Nous traversâmes une prairie semée de jacobée à fleurs jaunes , d'alcée à panaches roses , et d'obélia , dont l'aigrette est pourpre. Des vents légers se jouant sur la cime de ces plantes, brisoient leurs flots d*or, de rose et de pourpre , ou creusoient dans la verdure de longs sillons.
La sénéka, abondante dans les terrains marécageux , resserabloit , par la forme et par la couleur, à des scions d'osier rouge; quelques branches rampoient à terre , d'autres s'élevoient dans Tair : la sénéka a un petit goût amer et aromatique. Auprès d'elle croissoit le convolvulus des Carolines, dont la feuille imite la pointe d'une flèche. Ces deux plantes se trouvent partout où il y a des serpents à sonnettes : la première guérit de leurmorsure; la seconde est si puissante, que les Sauvages, après s*en être frotté les mains, maillent impunément ces redoutables reptiles. Les Indiens racontent que le Grand-Esprit a eu p'itié des guerriers de la chair rouge aux jambes nuesj et qu'il a semé lui-môme ces herbes salutaires, malgré la réclamation des âmes des serpents.
Nous reconnûmes la serpentaire sur les racines des grands arbres; l'arbre pour le mal de dents, dont le tronc et les branches épineuses sont chargés de protubérances grosses comme des œufs de pigeon ; l'arctosta ou canneberge , dont la cerise rouge croît parmi les mousses , et guérit du flux hépatique. La bourgène , qui a la propriété de
chasser les couleuvres , poussoit vigoureusement dans des eaux stagnantes couvertes de rouiîle.
Un spectacle inattendu frappa nos regards : nous découvrîmes une ruine indienne : elle étoit située sur un monticule au bord du lac; on remarquoit sur la gauche un cône de terre de quarante à quarante-cinq pieds de haut; de ce cûne partoit un ancien chemin tracé à travers un magnifique bocage de magnolias et de chênes verts, et qui venoit aboutir à une savane. Des fragments de vases et d'ustensiles divers étoient dispersés ç4 et là, agglomérés avec des fossiles, des coquillages , des pétrifications de plantes et des os* sements d'animaux.
Le contraste de ces ruiqes et de la jeunesse de la nature , ces monuments des hommes dans un désert où nous croyions avoir pénétré les premiers, causoient un grand saisissement de cœur et d'esprit. Quel peuple avoit habité cette Ile? Sk)o nom, sa race, le temps de son existence, tout est inconnu; il vivoit peut-être lorsque le monde qui le cachoit dans son sein étoit encore ignoré des trois autres parties de la terre. Le silence de ce peuple est peut-être contemporaiA du bruit que faisoient de grandes nations euro* péennes ton^bées à leur tour dans le silence, et qui n'ont laissé elles-mêmes que des débris.
Nous examinâmes les ruines : des anfractuosites sablonneuses du tumulus sortoit une espèce de pavot à fleur rose , pesant au bout d'une tige inclinée d'un vert pâle. Les Indiens tirent de la racine de ce pavot une boisson soporifique; la tige et la fleur ont une odeur agréable qui reste attachée à la main lorsqu'on y touche. Cette plante étoit faite pour orner le tombeau d'un Sauvage : ses racines procurent le sommeil, et le parfum de sa fleur, qui survit à cette fleur même, est une assez douce image du souvenir qu'une vie innocente laisse dans la solitude.
Continuant notre route et observant les mous* ses, les graminées pendantes, les arbustes échevelés , et tout ce train de plantes au port mélancolique qui se plaisent à décorer les ruines, noua observâmes une espèce d'œnothère pyramidale, haute de sept à huit pieds, à feuilles oblongues, dentelées, et d'un vert noir; sa fleur est jaune. Le soir, cette fleur commence à s'entr'ouvrir; ' elle s'épanouit pendant la nuit; l'aurore la trouve dans tout son éclat; vers la moitié du matin elle se fane ; elle tombe à midi : elle ne vit que quelques heures, mais elle passe ces heures sous un
tu
VOYAGE O AMÉRIQTE.
dH lerciiL Qa^importe alon la briereté de sa fie?
A qoek|Ki pat de là s'éfendoît ooe lisièrv de màmauL oa de sensitire : dans les chansons des Sanirages, Fâme d'une jeone fille est soaTent comparée à cette plante '.
Eo refoornant à notre camp, noas traversimes on raisseaa tout bordé de dionées ; une moltHode d'éphémères boordonnoient à Teotoor. 11 y avott aussi sor ce parterre trois espèces de papillons : Tnn blanc comme ralbétre, Fautre noir comme le Jais avec des ailes traversées de bandes pannes, le troisième portant une qoene foarchne , qoatre ailes d'or barrées de bien et semées d'yeox de poarpre. Attirés par les dionées, ces insectes se posoient sur elles ; mais ils n'en avoient pas plutôt touché les feuilles qu'elles se refermoient et enveloppoient leur proie.
De retour à notre ajoupa, nous allâmes à la pêche pour nous consoler du peu de succès de la chasse. Embarqués dans le canot, avec les filets et les lignes, nous côtoyâmes la partie orientale de l'Ile, au bord des algues et le long des caps ombragés : la truite étoit si vorace que nous la prenions à des hameçons sans amorce; le poisson appelé le poisson d*or étoit en abondance. Il est impossible de voir rien de plus beau que ce petit roi des ondes : il a environ cinq pouces de long; sa tète est couleur d*outremer; ses côtés et son ventre étincellent comme le feu ; une barre brune longitudinale traverse ses flancs; riris de ses larges yeux brille comme de For bruni. Ce poisson est caruivore.
A quelque distance du rivage, à Tombre d'un cyprès chauve, nous remarquâmes de petites pyramides limoneuses qui s'élevoîent sous l'eau et montoient Jusqu'à sa surface. Une légion de poissons d'or faisoit en silence les approches de ces citadelles. Tout à coup l'eau bouillonnoit ; les poissons d'or fuyolent. Des écrevisses armées de ciseaux, sortant de la place insultée, culbutolent leurs brillants ennemis. Mais bientôt les bandes éparses revenoient à la charge, faisoient plier à leur tour les assiégés, et la brave, mais lente garnison , rentroit à reculons pour se réparer dans la forteresse.
Le crocodile, flottant comme le tronc d'un arbre, la truite , le brochet, la perche , le cannelet, la basse, la brème, le poisson tambour, le
> TouB ces divers passages sont de moi ; mais Je dois k la vérité liistorique de dire que si Je voyois aidourd'iiui ces ruines indiennes de i*Alai)ama , je rnbaltrois de leur antiquité. 1
poisHm d'or, toss ^^— «^ mortels ks «h des autres, na^eoient péfe méfie daas le bc, et bloient avoir £ût «ne trére afin de jov Ci mun de la benté de la soirée : fiefimdeizaRse peigDoit de leius eooinirs diangosles. L'oode étoit si pure, qœ Foii eét cm pouvoir tood» du doigt les acteurs de cette scène , qui se joQoieot à vingt pieds de profoodeur dans leur grottf de cristal.
Pour regagner Fanse où nous avions notre étiblissonent, nous n'eûmes qu'à nous laisser dériver au gré de Peau et des brises. Le soleil apprecboit de son couchant : sur le premier piao de nie paroissoient des chênes- verts , dont les bruches horizontales formoient le parasol , et des azaléas qui^ brilloient comme des réscaei de corail.
Derrière ce premier plan s'élevoient les plus charmants de tous les arbres, les papayas : lev tronc droit , grisâtre et guilfodié , de la hauteur de vingt à vingt-cinq pieds , soutient une toofle de longues feuilles à côtes , qui se dessinent comiae rs gracieuse d*un vase antique. Les fruits, ci forme de poire , sont rangés autour de la tige; on les prendroit pour des cristaux de verre; rarbre entier ressemble à une colonne d'argent ciselé , surmontée d'une urne corinthienne.
Enfln, au trmsièmeplan, montoient graduellement dans l'air les magnolias et les Uqoidaoh bars.
I Le soleil tomba derrière le rideau d'aii)resde la plaine ; à mesure qu'il descendoit, les nmnments de l'ombre et de la lumière répaDdoient quelque chose de magique sur le tableau : là, m rayon se gUssoit à travers le dôme d'une futaie, et brilloit comme une escarboucle enchâssée dans le feuillage sombre; ici, la lumière divergeoit entre les troncs et les branches, et projetoit sor les gazons des colonnes croissantes et des tretlliges mobiles. Dans les cieux , c'étoient des nnages de toutes les couleurs , les uns fixes, imitant de gros promontoires ou de vieilles tours près d'un torrent; les autres flottant en fumée de rose on en flocons de soie blanche. Un moment soflMt pour changer la scène aérienne : on voyoit alors des gueules de four enflammées , de grands tas de braise, des rivières de laves , des paysagesardcnts. Les mêmes teintes se répétoient sans se confondre; le feu se détachoit du feu , le jaune pâle du jaune pâle , le violet du violet : tout étoit éclatant, tout étoit enveloppé , pénétré , saturé de lumière.
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Mais la natnre se Joue du pinceau des hommes : lorsqu'on croit qu'elle a atteint sa plus grande beauté, elle sourit et s'embellit encore.
A notre droite étoient les ruines indiennes; à notre gauche, notre camp de chasseurs : l'ile déroQloit devant nous ses paysages gravés ou modelés dans les ondes. A l'orient, la lune, touchant l*horlzon , sembloit reposer inmiobile sur les côtes lointaines; à l'occident, la voûte do ciel paroissoit fondue en une mer de diamants et de saphirs, dans laquelle le soleil, à demi plongé, avoit l'air de se dissoudre.
Lies animaux de la création étoient , comme nous, attentifs à ce grand spectacle : le crocodile , tourné vers l'astre du jour, lançoit par sa goeule béante l'eau du lac en gerbes colorées ; perché sur un rameau desséché , le pélican louoit à sa manière le Maître de la nature , taudis que la cicogne s'envoloit pour le bénir au-dessus des nuages!
Nous te chanterons aussi , Dieu de l'univers , toi qui prodigues tant de merveilles! la voix d'un homme s'élèvera avec la voix du désert : tu distingueras les accents du foible fils de la femme , an milieu du bruit des sphères que ta main fiiit rooler, du mugissement de l'abtme dont tu as scellé les portes.
A notre retour dans Tlle, J'ai fait un repas excellent; des truites fraîches , assaisonnées avec des cimes decanneberges, étoient un mets digne de la table d'un roi : aussi étols-Je bien plus qn^un roi. Si le sort m'avoit placé sur le trône, et qu'une révolution m'en eût précipité , au lieu de traîner ma misère dans l'Europe comme Charles et Jacques, J'aurois dit aux amateurs : « Ma « place vous fait envie : hé bien I essayez du mé- « tier; vous verrez qu'il n'est pas si bon. Égor-
• geas-vous pour mon vieux manteau ; Je vais
• Jouir dans les forêts de l'Amérique de la liberté « que vous m'avez rendue. »
Nous avions un voisin à notre souper : un trou semblable à la tanière d'un blaireau étoit la demeure d'une tortue : la solitaire sortit de sa grotte et se mit à marcher gravement au bord de l'eau. Ces tortues diffèrent peu des tortues de mer; elles ont le cou plus long. On ne tua point la paisible reine de l'tle.
Après le souper, je me suis assis à l'écart sur la rive : on n'entendoitque le bruit du flux et du reflux du lac, prolongé le long des grèves; des noudies luisantes brilloient dans l'ombre et s'é-
aiA-n^CBBlAND. — TOVF. fV.
clipsoient lorsqu'elles passoient sous les rayons de la lune. Je suis tombé dans cette espèce de rêverie commue de tous les voyageurs : nul souvenir distinct de moi ne me restoit : je me sentois vivre comme partie du grand tout , et végéter avec les arbres et les fleurs. C'est peut- être la disposition la plus douce pour Thomme, car, alors même qu'il est heureux, il y a dans ses plaisirs un certain fond d'amertume , un je ne sais quoi qu'on pourrait appeler la tristesse du bonheur. La rêverie du voyageur est une sorte de plénitude de cœur et de vide de tête , qui vous laisse jouir en repos de votre existence : c'est par la pensée qne nous troublons la félicité que Dieu nous donne : l'âme est paisible; l'esprit est inquiet.
Les Sauvages de la Floride racontent qu'il y a au milieu d'un lac une lie où vivent les plus belles femmes du monde. Les Muscogulges ont voulu plusieurs fois tenter la conquête de If le magique ; mais les retraites élyséennes Aiyant devant leurs canots, flnissoient par disparottre : naturelle image du temps que nous perdons à la poursuite de nos chimères. Dans ce pays étoit aussi une fontaine de Jouvence : qui voudrait rajeunir?
Le lendemain, avant le lever du soleil, nous avons quitté l'Ile , traversé le lac , et rentré dans la rivière par laquelle nous y étions descendus. Cette rivière étoit remplie de kaimans. Ces animaux ne sont dangereux que dans l'eau, surtout au moment d'un débarquement. A terre , un enfant peut aisément les devancer en marchant d'un pas ordinaire. Pour éviter leurs embûches , on met le feu aux herbes et aux roseaux : c'est alors un spectacle curieux que de voir de grands espaces d'eau surmontés d'une chevelure de flamme.
Lorsque le crocodile de ces régions a pris toute sa croissance, il mesure environ vingt à vingtquatre pieds de la tête à la queue. Son corps est gros comme celui d'un cheval : ce reptile auroit exactement la forme du lézard commun, si sa queue n'étoit comprimée des deux côtés comme celle d'un poisson. Il est couvert d'éeailles à l'épreuve de la balle , excepté auprès de la tête et entre les pattes. Sa tête a environ trois pieds de long; les naseaux sont larges; la mâchoire supérieure de l'animal est la seule qui soit mobile ; elle s'ouvre à angle droit sur la mâchoire inférieure : au-dessous de la première sont placées deux grosses dents comme les défenses d'un sanglier, ce qui donne au monstre un air terrible.
La femelle du kaïman pond à terre des œufs
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blanchâtres qu'elle recouvre d'heriies et de -^ase Ces asoh , quelquefois au nombre de cent , forment avec le limon dont ils sont recouverts, de petites meules de quatre pieds de haut et de cinq pieds de diamètre à leur base : le soleil et la fer* mentation de Targile font éclore ces œufis. Une femelle ne distingue point ses propres œufs des œufe d'une autre femelle; elle prend sous sa garde toutes les couvées du soleil. N'est-il pas singulier de trouver chez des crocodiles les enfants communs de la république de Platon?
La chaleur étoit accablante; nous naviguions au milieu des marais ; nos canots prenoient l'eau : le soleil avoit fait fondre la poix du bordage. Il nous venoit souvent des bouffées brûlantes du nord; nos coureurs de bois prédisoient un orage, parce que le rat des savanes montoit et descendoit incessamment le long des branches du chêne-vert; les maringouins nous tourmentoient affreusement. On apercevoit des feux errants sur les lieux bas.
Nous avons passé la nuit fort mal à l'aise , sans ijoupa, sur une presqu'île formée par des marais ; la lune et tous les objets étoient noyés dans un brouillard rouge. Ce matin la brise a manqué, et nous nous sommes rembarques pour tâcher de gagner un village indien à quelques milles de dis^ tance; mais il nous a été impossible de remonter longtemps la rivière, et nous avons été obligés de débarquer sur la pointe d'un cap couvert d'ar* bres , d'où nous commandons une vue immense. Des nuages sortent tour à tour de dessous l'horizon du nord-ouest, et montent lentement dans le ciel. Nous nous faisons, du mieux que nous pouvons, un abri avec des branches.
Le soleil se couvre, les premiers roulements du tonnerre se font entendre; les crocodiles y répondent par un sourd rugissement, comme un tonnerre répond à un autre tonnerre. Une immense colonne de nuages s'étend au nord- est et au sud-est; le reste du ciel est d'un cuivre sa|e, demi-transparent et teint de la foudre. Le désert éclairé d'un jour faux , l'orage suspendu sur nos tôtes et près d'éclater, offrent un tableau plein de grandeur.
Voilà l'orage I qu'on se figure un déluge de feu sans vent et sans eau ; l'odeur de soufre remplit l'air ; la nature est éclairée comme à la lueur d'un embrasement.
A présent les cataractes de l'abîme s'ouvrent ; I
les grains de pluie ne sont point séparis : m voile d'eau unit les nuages à la terre.
Les Indiens disent que le* bruit du tonam est causé par des oiseaux immeases qui lebstfoit dans l'air, et par les eflbrti que fidt un vieiUiri pour vomir une couleuvre de feu. En preon de cette assertion, ils montrent des arbres oà la foudre À tracé l'image d'un serpent Souvent les orages mettent le feu aux forêts ; elles oootiniiéDl de brûler jusqu'à ce que l'incendie soit arrêté par le cours de quelque fleuve : ces forêts brilées se changent en lacs et en marais.
Le courlis , dont nous entendons la voix daitf le ciel au milieu de la pluie et du tonnerre, noos annonce la fin de l'ouragan. Le vent déchire ks nuages qui volent brisés à travers le ciel ; le twnerre et les éclairs attachés à leurs flancs les suivent ; l'air devientfroid et sonore ; il ne reste pi» de ce déluge que des gouttes d'eau qui tombent en perles du feuillage des arbres. Nosfiletsetooi provisions de voyage flottent dans les canots remplis d'eau jusqu'à l'échancrure des avirons
Le pays habité par les Greeks (la convention des Muscogulges , des Slminoles et des Chréroquois ) est enchanteur. De distance en distance, la terre est percée par une multitude de bassifis qu'on appelle des puits, et qui sont plos ob moins larges , plus ou moins profonds : ils cooimuniquent par des routes souterraines aux lad) aux marais et aux rivières. Tous ces puits sont placés au centre d'un monticule planté des pin. beaux arbres , et dont les flancs creusés ressemblent aux parois d'un vase rempli d'une eaa pore. De brillants poissons nagent au fond de cette eao.
Dans la saison des pluies , les savanes deyiesnent des espèces de lacs au-dessus desquels s'élèvent, comme des tles , les monticules dont iM venons de parler.
Cuscov^illa , village simlnole , est situé surnoe chaîne de collines graveleuses & quatre cents toise d'un lac; des sapins écartés les uns des antres, et se touchant seulement par la cime, séparent la ville et le lac : entre leurs troncs, comme entre des colonnes, on aperçoit des cabanes, le lac d ses rivages attachés d'un côté à des forêts , de l'aatre à des prairies : c'est à peu près ainsi qne la mer, la plaine et les ruines d'Athènes se montrent, dit-on', à travers les colonnes isolées dn temple de Jupiter Olympien.
* Je les ai vues depuis.
n Mfolt ditteite yimagtnef rien de plm beau que lesenyironsd'Apalachacla , la villede la paix. A partir du fleuve Ghata-Uehe , le terrain s'élève en te -reliraftt à Thorlioii du coudiant ; ce n'est pas par une pente uniforme , mais par des eqièees de terrasses posées les ones sur les autres.
A mesure que vous gravisses déterrasse en te^ r—ae , ksarbres changent selon l'élévatlondn sol : an bord de la rivière œ sont des chènes-saules, des ianriers et des magnolias ; plus haut des sassaftas et des platanes; plus haut encore des ormes et des noyers ; enfin la dernière terrasse est planiée d*iuie fèrét de chênes, parmi lesquels on remarque l'espèce qui traîne de longues mousses blanches. Des rochen nus et brisés surmontent cette forêt.
Des ruisseaux descendent en serpentant de ces rochers, coulent parmi les fleurs et la verdurci ou tombent en nappes de cristal. Lorsque, placé de raatre côté de la rivière Chata-Uche , ou découvre ces Tasies degrés couronnés par l'architecture des montagnes I on croiroit voir le temple de la nature et le magnifique perron qui conduit à ce monu-
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HISTOIRE NATDRELLE.
Au j^ed de cet amphithéâtre est une plaine où palaoeiU des troupeaux de taureaux européens, dee escadrons de chevaux de race espagnole, des bofdcs de daims et de eerft, de» bataillons de groes et de dindes, qui marbrent de blanc et de noir le fSond vert de la mvane. Cette association d*animaax domestiques et muvages , les huttes nminoles ou l'on remarque les progrès de la civilisatiaQ à travers l'ignorance indienne , achèvent de donner à ce tableau un caractère que l'on ne retrouve nulle part.
Ici ÛLÏtt à proprement parler, VlUnéraire ou lemémolredeslieuxparcourus; mais il reste dans lea diverses parties du manuscrit une multitude de détaib sur les mœurs et les usagesdes Indiens. f ai réuni ces détails dans des chapitres communs, aprèa les avoir soigneusement revus et amené ma aarrallon Jusqu'à l'époque actuelle. Trente^ix ans éoonlés dq^ mon voyage ont apporté bien des tauttièrmet changé bien des choses dans l'Ancien cl dans le Nouveau-Monde; ils ont dû modifier lea idées et rectifier les Jugements de l'écrivain. Avant de passer aux mœun des Sauvages, Je awtirai sous les yeuxdes lecteurs quelquesesquissm de YJUêioifê naêarelle de l'Amérique septentrionale.
CASTOBS.
Quand on voit pour hi première fois les ouvrages des castors , on ne peut s'empêcher d*admlrer celui qui enseigna à une pauvre petite bête l'art des architectes de Baby lone , et qui souvent en* voie l'honmie , si fier de son génie , à l'école d'un insecte.
Ces étonnantes créatures ont-elles rencontré un vallon où coule un ruisseau , elles barrent ce ruisseau par une chaussée ; l'eau monteet remplit bientôt l'intervalle qui se trouve entre les deux collines : c'est dans oe réservoir que les eastors bâtissent leurs habitations. Détaillons la construction de la chaussée.
Des deux flancsopposés desooliines qui forment la vallée , commence un rang de palissades entrelacées de branches et revêtues de mortier. Ce premier rang est fortifié d'un second rang placé à quinse pieds en arrière du premier. L'espace entre les deux palissades est comblé avec de la terre.
La levée continue de venir ainsi des deux cêtés de la vallée , jusqu'à ce qu'il ne reste plus qu'une ouverture d'une vhigtaine de pieds au centre, mais à ceeentre l'action du courant , opérant dans toute son énergie , les ingénieurs changent de matériaux : ils renforcent le milieu de leurs snbatroctionshydrauliques detroncsd'arbres entassés les uns sur les autres, et liés ensemble par un d*ment semblable à celui des palissades. Souvent la digue entière a cent pieds de long , quinie de haut et douzedelarge à la base ; diminuantd'épaisseur dans une proportion mathématique à mesure qu'elle s'élève, elle n'a plus que trois pieds de surface au plan horizontal qui la termine.
Le cAté de la chaussée opposé à l'eau se rethfe graduellement en talus; le cêté extérieur garde un parfait aplomb.
Tout est prévu : le castor mit par la hauteur de la levée combien il doit bâtir d'étages à m maison ftiture; il sait qu'au delà d'un certain nombre de pieds il n'a pins d'inondation à craindre , parce que l'eau passeroit alors par-dessus la digue. En conséquence, unechambrequi surmonte cette digue lui fournit une retraite dans les grandes crues; quelquefois il pratique une écluse de sûreté dans la chaussée , écluse qu'il ouvre et ferme à son gré.
La manière dont les castors abattent lesaAres est très-curiease : ils les choisissent toujours au l)ord d'une rivière. Un nombre de travailleurs proportionné à l'importance de la besogne ronge incessamment les racines : on n'incise point l'arbre du côté de la terre , mais du c6té de Teau , pour qu'il tombe sur le courant. Un castor, placé à quelque distance , avertit les bûcherons par un sifflement , quand il voit pencher la cime de l'arbre attaqué , afin qu'ils se mettent à l'abri de la chuté. Les ouvriers tratnent le tronc abattu à l'aide du flottage Jusqu'à leurs villes, comme les Égyptiens, pour embellir leurs métropoles, faisoient descendre sur le Nil les obélisques taillés dans les carrières d'Éléphantine.
Les palais de la Venise de la solitude , construits dans le lac artificiel , ont deux , trois , |q[uatre et cinq étages , selon la profondeur du lac. L'édifice , bâti sur pilotis , sort des deux tiers de sa hauteur hors de l'eau : les pilotis sont au nombre de six ; ils supportent le premier plancher, fait de brins de bouleau croisés. Sur ce plancher s'élève le vestibule du monument : les murs de ce vestibule se courbent et s'arrondissent en voûte recouverte d'une glaise polie eomme un stuc. Dans le plancher du portique est ménagée une trappe par laquelle les castors descendent au bain ou vont cherdier les branches de tremble pour leur nourriture : ces branches sont entassées sous l'eau dans un magasin commun, entre les pilotis des diverses habitations. Le premier étage du palais est surmonté de trois autres , construits de la même manière , mais divisés en autant d'appartements qu'il y a de castors. Ceux-ci sont ordinairement au nombre de dix ou douze , partagés en trois fomilles : ces familles s'assemblent dans le vestibule déjà décrit , et y prennent leur repas en commun : la plus grande propreté règne de toute part. Outre le passage du bain , il y a des issues pour les divers besoins des habitants ; chaque chambre est tapissée de Jeunes branches de sapin , et Ton n'y souffre pas la plus petite ordure. Lorsque les propriétaires vont à leur maison des champs , bâtie au bord du lac et construite comme celle de la ville , personne ne prend leur place , leur appartement demeure vide Jusqu'à leur retour. A la fonte des neiges , les citoyens se retirent dans les bois.
Comme il y a une écluse pour le trop plein des eaux , il y a une route secrète pour révacuaUon de la cité : dans les châteaux gothiques un sou-
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terrain ereosé sous les tours aboutissoit dans la campagne.
Il y ades infirmeries pour les malades. Et c'est un animal foible et informe qui achève tous ces travaux , qui fidt tous ces calculs I
Vers le mois de juillet , les castors tiennent un conseil général : ils examinent s*il est expédient de réparer l'aneiome ville et l'ancienne chaossée, ou s'il est bon de eonstruire une cité nouvelle et une nouvelle digue. Les vivres manquent- Ils dans cet endroit, les eaux et les chasseun ont-ils trop endommagé les ouvrages, on se décide à former un autre établissement Jage-t-en ^u ocmtraire que le premier peut subsister, on r^ met à neuf les vieilles demeures , et Ton 3*oeeQpe des provisions d'hiver.
Les castors ont un gouvernement r^ulier : des édiles sont choisis pour veiller à la police de U république. Pendant le travail commun, des sentinelles préviennent toute surprise. Si qodque citoyen refuse de porter sa part des charges publiques, on l'exile; il est obligé de vivre honteusement seul dans un trou. Les Indiens disent que^ce paresseux puni est maigre , et qn*ii a le dos pelé en signe d'infamie. Que sert à ces sages animaux tant d'intelligence? L'homme laisse vivre les bétes féroces et extermine les caston, comme il souffire les tyrans et persécute Tinnocence et le génie.
La guerre n*est malheureusement point inconnue aux castors : il s*élève quelquefois entre eux des discordes civiles, indépendamment des contestations étrangères qu'ils ont avec les rats musqués. Les Indiens racontent que si un castor est surpris en maraude sur le territoired*une tribu qui n'est pas la sienne, il est conduit devant le chef de cette tribu , et puni correctionnellement ; à la récidive, on lui coupe cette utile queue qui est à la fols sa charrette et sa truelle : Il retourne ainsi mutilé chez ses amis, qui s'assemblent pour venger son injure. Quelquefois le différent est vidé par un duel entre les deux chefs des deux troupes , ou par un combat singulier de trois contre trois, de trente contre trente, comme le combat des Guriaces et des Horaces , ou des trente Bretons contre les trente Anglois. Les batailles générales sont sanglantes : les Sauvages qui sm^ viennent pour dépouiller les morts en ont sou* vent trouvé plus de quinze couchés au lit d'hon* neur. Les castors vainqueurs s'emparent de la ville des castors vaincus, et, selon les circoos-
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tances , ils y établissent une colonie ou y entretienoent une garnison.
La femelle du castor porte deux, trois, et Jusqu'à quatre petits; elle les nourrit et les instruit pendant une année. Quand la population devient trop nombreuse, les Jeunes castoi^s vont formerun nouvel établissement, comme un essaim d'abeilles échappé de la ruche. Le castor vit chastement avec une seule femelle; il est Jaloux, et tue quelquefois sa femme pour cause ou soupçon dMnûdélité.
La longueur moyenne du castor est de deui pieds et demi à trois pieds; sa largeur, d'un flanc à Tautre , d'environ quatorze pouces ; il peut peser quarante-cinq livres ; sa tête ressemble à celle du rat ; ses yeux sont petits, ses oreilles, courtes, nues en dedans, velues en dehors ; ses pattes de devant n'ont guère que trois pouces de long, et sont armées d'ongles creux et aigus ; ses pattes de derrière, palmées comme celles du cygne, lui servent à nager ; la queue est plate, épaisse d'un pouce, recouverte d'écaillés hexagones, disposées en tuiles comme celles des poissons; il use de cette queue en guise de truelle et de traîneau. Ses mâchoires , extrêmement fortes , se croisent ainsi que les branches des ciseaux ; chaque mâchoire est garnie de dix dents , dont deux incisives de deux pouces de longueur : c*est l'instrument avec lequel le castor coupe les arbres, équarrit leurs troncs , arrache leur écorce , et broie les bois tendres dont il se nourrit.
L'animal est noir, rarement blanc ou brun; 11 a deux poils , le premier long , creux et luisant ; le second, espèce de duvet qui pousse sous le premier, est le seul employé dans le feutre. Le castor vit vingt ans. La femelle est plus grosse que le mâle, et son poil est plus grisâtre sous le ventre. Il n'est pas vrai que le castor se mutile lorsqu'il tombe vivant entre les mains des chasseurs , afin de soustraire sa postérité à l'esclavage. Il tant chercher une autre étymologîe à son nom.
La chair des castors ne vaut rien , de quelque manière qu'on lappréte. Les Sauvages la conservent cependant après l'avoir fait l)oucaner à la fumée ; ils la mangent lorsque les vivres viennent à leur manquer.
La peau du castor est fine sans être chaude ; aussi la chasse du castor n'avoit autrefois aucun renom chez les Indiens : celle de l'ours , où ils trouvoient avantage et péril , étoit la plus honorable. On se contentoit de tuer quelques castors
pour en porter la dépouille comme parure ; mais on n'immoloit pas des peuplades entières. Le prix que les Européens ont mis à cette dépouille a seul amené dans le Canada l'extermination de ces quadrupèdes, qui tenoient par leur instinct le premier rang chez les animaux. Il faut cheminer très-loin vers la baie d'Hudson pour trouver maintenant des castors; encore ne montrent-ils plus la même industrie, parce que le climat est trop froid : diminués en nombre, ils ont baissé en intelligence, et ne développent plus les facultés qui naissent de l'association '.
Ces républiques comptoient antrefois cent et cent cinquante citoyens; quelque-unes étoient encore plus populeuses. On voyoit auprès de Québec un étang formé par des castors, qui suffisoit à l'usage d^un moulin à scie. Les réservoirs de ces amphibies étoient souvent utiles , en fournissant de l'eau^aux pirogues qui remontoient les rivières pendant Tété. Des castors faisoient ainsi pour des Sauvages, dans la Nouvelle-France, ce qu'un esprit ingénieux, un grand roi et un grand ministre ont fait dans l'ancienne pour des hommes policés.
OUBS.
Les ours sont de trois espèces en Amérique : Tours brun ou Jaune , l'ours noir, et l'ours blanc. L'ours brun est petit et frugivore ; il grimpe aux arbres.
L'ours noir est le plus grand; il se nourrit de chafr, de poisson et de fruits; il pêche avec une singulière adresse. Assis au bord d'une rivière, de sa pâte droite il saisit dans l'eau le poisson qu'il voit passer, et le jette sur le bord. Si , après avoir assouvi sa faim , il lui reste quelque chose de son repas, il le cache. Il dort une paitie de rhiver dans les tanières ou dans les arbres creux où il se retire. Lorsqu'aux premiers jours de mars il sort de son engourdissement , son premier soin est de se purger avec des simples.
Il vivoit de régime et maogeoit h ses heures.
L'ours blanc ou l'ours marin fréquente les côtes de l'Amérique septentrionale, depuis les parages de Terre-Neuve Jusqu'au fond de la
* Od a retrouvé des castors entre le Missouri et le Mlsslssipi; ils sont surtout extrêmement nombreux au delà des montagnes Rocheuses , sur les branches de la Colombie ; mais les Européens ayant pénétré dans ces régions , les castors seront bientôt exterminés. Déjà Tannée dernière ( I8S6) on a Tendu à^aint-Lottis , sur le Mlssissipl , cent paquets de peaux de castor, chaque paquet pesant cent livres, et chaque livre de cette préciewe marchandise vendue au prix de cinq gourdes.
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VOYAGE EN AMEBIQVB.
bato de Baffia, gardte férooa de cet déserte glacée,
caav.
Le cerf du Canada est une espèce de renne que Ton peut apprivoiser. Sa femelle , qui n*a point de bois , est charmante ; et si elle avait les oreilles plus courtes, elle ressembleroit assez bien à tme légère Jument angloise.
OJUORÀIm
L'orignal a le mutde du chameau , le bois plat du daim, les jambes du cerf. Son poil est mêlé de gris, de blanc, de rouge et de noir; sa course est rapide.
Selon les Sauvages, les orignaux ont un roi surnommé le grand orignal; ses sujets lui rendent toutes sortes de devoirs. Ce grand orignal a les Jambes si hautes, que huit pieds de neige ne rembarrassent point du tout Sa peau est invulnérable ; il a un bras qui lui sort de Tépaule , et dont il use de la même manière que les hommes se servent de leurs bras.
Les Jongleurs prétendent que l'orignal a dans le cœur un petit os qui , réduit en poudre , apaise les douleurs de Fenfantement; ils disent aussi que la corne du pied gauche de ce quadrupède appliquée sur le cœur des épileptiques les guérit radicalement. L'orignal, igoutent-ils, est luimême sujet à l*épilepsie ; lorsqu'il sent approcher l'attaque, il se tnre du sang de roreille gauche avec la corne de son pied gauche, et se trouve soulagé.