‹ Œuvres complètes de M. le vicomte de Chateaubriand (volume 5)Chapitre 176 sur 283 · MÉLANGES · texte numérisé non relu

MÉLANGES

aassi à rÉglise romaine. Un père enterrant furtivement sa fille dans une terre étrangère , quel beau texte pour un ministre ciirétien 1 Et cependant, si vous ôtez la comparaison touchante du rossignol ( comparaison prodigieusement embellie par le traducteur, comme on va le voir à l'instant ) , Il reste à peine cpielques traits touchants dans la Nuit intitulée Narcisse. Young verse moins de larmes sur la tombe de sa fille unique, que Bossuet sur le cercueil de madame Henriette :

Sweet hamionist ! and beautifu! as sweei ! And young as beautiful ! and soft as yoong! And gay as soft! and innocent as gay ! And happy (iraoght happy hère) as good , For fortune fond bad bailt her nest on Uigti. Like birds quile exquis! te of note and plume Transfix'd by fate (who loves a lofty mark) , How from the summit of Ihe grove she fdl , And jeft in unharmonious ! Ail ils cliarm £xtinguisli*d in the wonders of her song! Her song still vibrâtes in my ravish'd ear, SUU melting tliere, and with voluptuous pain ( O lo forgei her t ) trilling tbro* my heart.

* Fjile de THamionie, tu étois belle autant qu'aimable, jeune autant que belle , douce autant que jeune. Ta gaieté ëgaloit ta douceur, et Ion innocence, ta gaieté. Pour ton bonheur (s*il est quelque bonheur ici-bas) , il étoit égal à ta bonté , car la fortune avoît bâti ton nid sur des lieux élevés. Comme des oiseaux éclatants par le chant et le plumage sont frappés par le sort (qui aime un but élevé), tu es tombée du haut du bocage, et tu Tas laissé sans haimonie. Tous ses charmes ont disparu avec la merveille de les concerts! Ta voix raisonne encore à mon oreille ravie (oh ! comment pourrois-je l'oublier! ) elle attendrit encore mon âme ; elle lait encore frémir mon cœur d*une douceur voluptueuse. »

UTTÉBAIBES.

prendre un levier pour soulever une paille. U sort peut disposer dun empire, changer m monde, élever ou précipiter un grand homme, mais il ne doit point frapper un oiseau. Cestle durus amtoTy c*e$t la flèche empennée^ qoi doit foire gémir les rossignols et les colombes.

Ce n'est pas de ce ton que BoQSuet parlede madame Henriette :

Ce morceau, sauf erreur, me semble tout à fait intolérable; et c'est cependant un des plus beaux dans la traduction de M. le Tourneur. Si j'avois suivi un rigoureux mot à mot, ceseroit bien pis encore. Est-ce là le langage d*un père? Une fille de F Harmonie (sweet Harmonist, douce musicienne)^ qui esthelle autant qu'aimable ^ jeune autant que belles douce autant que jeune 9 gais autant que douce, innocente autant que gaie. Est-ce ainsi que la mère d'Euryale déplore la perte de son fils, ou que Priam gémit sur les restes d*Hector?

M. le Tourneur a montré beaucoup de goût en transformant en un rossignol atteint par le plomb du chasseur ces oiseaux frappés par le sort, qui aime un but élevé. Il faut toujours proportionner le moyen à la chose, et ne pas

« Madame cependant a passé du matlo an soir, iJDsi qap rherbe des champs. Le matin elle fleurissoil, str quelles grâces ! vous le savei : le soir nous h Tlmeseéchée; et ces fortes expressions par lesquelles rÉcriture sainte exagère Vincoostance des choses hu mainesderoieiit être pour cette princesse si précises et si tiUéraies! Hélas ! nous composions son histoire de tout ce qu'on pot imaginer de plus glorieux : le passé et le présent kxb garantissoient de l'aven ir . . . . Tdie étoit Tagréable Instsû que nous faisions; et pour achever ces nobte projet^, il n'y avoit que la durée de sa vie dont nous œ m)m pas devoir être en peine : car qui eût pu 8ealenientp4« ser que les années eussent dû manquer à une jeuoesse qui sembloit si vive? Toutefois, c'est par cet enlroilqoe tout se dissipe en un moment.... La voilà, malgré r« grand coeur, cette princesse si admirée et si chérie! la

« voilà telle que la mort nous l'a faite! enoûfece rate,ki

a quel, va-t-il disparoltre, etc. »

Je désirerois pou voir citer de fauteur des lYiR^ quelques pages d'une beauté soutenue. On les trouve , ces pages , dans le traducteur, mais doq dans Toriginal. Les Nuits de M. le Tourneur, et rimitation de M. Colardeau , sont des oavrages tout à fait différents de Touvrage anglols.Ge dernier n*offre que des traits épars; il fournit rarement de suite dix vers irréprochables. Oa retrouve quelquefois dans Young Sénèque et Lucain , mais jamais Job ni Pascal. II n'est point rhmnme de ladoulcur ; il ne plaît point auxcœan véritablement malheureux.

Dans plusieurs endroits , Young déclame contre la solitude : Thabitude de son cœur n étoit donc pas la rêverie. Les saints iiourrissent iears méditations au désert , et le Parnasse des poctfi est aussi une montagne solitaire. Bourdalooe supplioit le chef de son ordre de lui permettre de se retirer du monde. « Je sens que mon corps « s'affoiblit et tend vers sa fin, écrivoit-ii. U « achevé ma course : et plût à Dieu que je pns«

« ajouter. J'ai été fidèle l Qui* "^

« soit permis d'employer uniquement pour Dieu « et pour moi-même ce qui me reste de vie. . • « .... Là, oubliant les choses du monde, je « pas««rai devant Dieu toutes les années de ma « vie dans l'amertume de mon âme. • Si Bossactj |

MÉLANGES LITTÉRAIRES

>ivant au miliea des pompes de Versailles , a su pourtant répandre dans ses écrits une sainte et majestueuse tristesse, c'est qu*il avoit trouvé dans la religion toute une solitude ; c'est que son corps étoit dans le monde , et son esprit dans le désert; c'est qu*il avoit mis son cœur À Tabri sous les voiles secrets du tabernacle ; c'est, comme il Ta dit lui-même de Marie-Thérèse d'Autriche, « qu'on le voyoit courir aux autels, pour y goû- « ter avec David un humble repos, et s'enfoncer « dans son oratoire, où, malgré le tumulte de • la cour, tï trouvoit le Carmel d'Élie , le déseit - de Jean , et la montagne si souvent témoin des > gémissements de Jésus. »

Le docteur Johnson, après avoir sévèrement critiqué les Nuits d'Young, finit par les comparer à un jardin chinois. Pour moi , tout ce que j'ai loulu dire, c'est que, si nous jugeons avec impartialité les ouvrages étrangers et les nôtres , nous trouverons toujours une immense supériorité eu côté de la littérature françoise : au moins égaux par la force de la pensée , nous l'emportons toujours, par le goût. Or, on ne doit jamais perdre de vue que si le génie enfante, c'est le goût qui conserve. Le goût est le bon sens du génie; sans le goût, le génie n'est qu'une sublime folie. Mais c'est une chose étrange que ce toucher sûr, par qui une chose ne rend jamais que le son qu'elle doit rendre, soit encore plus rare que la faculté qui crée. L'esprit et le génie sont répandus en portions assez égales dans les siècles; mais il n'y a dans ces siècles que de certaines nations , et chez ces nations qu'un certain moment , où le goût se montre dans toute sa pureté : avant ce moment , après ce moment , tout pèche par défaut ou par excès. Voilà pourquoi les ouvrages parfaits sont si rares; car il faut qu'ils soient produits dans ces heureux jours de l'union du goût et du génie. Or, cette grande rencontre, comme celle de certains astres, semble n'arriver qu'après la révolution de plusieurs siècles , et ne durer qu'un moment.

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