ET DES ANGLOIS
Juin 1800.
Si un instinct sublime n'altachoit pas Thomoie à sa patrie, sa condition La plus naturelle sur la terre seroit celle de voyageur. Une certaine inquiétude le pousse sans cesse hors de lui ; il veut tout voir, et puis ii se plaint quand il a tout vu. J'ai parcouru quelques régious du globe ; mais J'avoue que J'ai mieux observé le désert que les hommes, parmi lesquels, après tout, on trouve souvent la solitude.
J'ai peu séjourné chez les Allemands , les Portugais et les Espagnols ; mais j'ai vécu assez long* temps avec les Anglois. Comme c*estai^ourd*hui le seul peuple qui di^ute Tempire aux François, les moindres détails sur lui deviennent intéressants.
Érasme est le plus ancien des voyageurs que je connoisse qui nous ait parlé des Anglois. Il n*a vu à Londres, sous Henri III, que des Barbares et des huttes enfumées. Longtemps après , Voltaire, qui avoit besoin d'un pariait philosophe , le plaça parmi les quakers , sur les bords de la Tamise. Les tavernes de la Grande-Bretagne devinrent le séjour des esprits forts, de la vraie liberté, etc. etc., quoiqu'il soit bien conuu que le pays du monde où l'on parle le moins de religion, où on la respecte le plus, où l'on agite le moins de ces questions oiseuses qui troublent les empires, soit l'Angleterre.
Il me semble qu'on doit chercher le secret des mœurs des Anglois dans l'origine de ce peuple. Mélange du sang françois et du sang allemand , il forme la nuance entre ces deux nations. Leur politique , leur religion , leur militaire , leur lit-
MELANGES LnTÉRAIItES.
térature, leurs arts, leur caractère national , me paroissent placés dans ce milieu ; ils me semblent réunir, en partie , à la simplicité , au calme , au bon sens, au mauvais goût germanique, l'éclat, la grandeur, l'audace et la vivacité de l'esprit francois.
Inférieurs à nous sous plusieurs rapports , ils nous sont supérieurs en quelques autres , particulièrement en tout ce qui tient au commerce et aux richesses. Ils nous surpassent encore en propreté ; et c'est use chose remarquable que ce peuple qui paroît si pesant a, dans ses meubles , ses vêtements , ses manufactures , une élégance qui nous manque. On diroit que TAnglois met dans le travail des mains la délicatesse que nous mettons dans celui de l'esprit.
Le principal défaut de la nation angloise , c*e8t l'orgueil , et c'est le défaut de tous les hommes. Il domine à Paris comme à Londres , mais modifié par le caractère francois, et transformé en amour-propre. L'orgueil pur appartientàl'homme solitaire , qui ne déguise rieo , et qui n'est obligé à aucun sacrifice ; mais l'homme qui vit beaucoup avec ses semblables est forcé de dissimuler son orgueil , et de le cacher sous les formes plus douces et plus variées de l'amour-propre. En général , les passions sont plus dures et plus soudaines chez l'Anglois, plus actives et plus raffinées chez le François. L'orgueil du premier veut tout écraser de force en un instant; l'amour-propre du second mine tout avec lenteur. En Angleterre , on hait un homme pour un vice , pour une offense ; en France un pareil motif n'est pas nécessaire. Les avantages de la figure ou de la fortune , un succès, un bon mot, suffisent. Cette haine^ qui se forme de mille détails honteux , n'est pas moinis implacable que la haine qui naît d'une plus noble cause. Il n'y a point de si dangereuses passions que celles qui sont d'une basse origine; car elles sentent cette bassesse, et cela les rend furieuses. Elles cherchent à la couvrir sous des crimes , et à se donner, par les effets, une sorte d'épouvantable grandeur qui leur manque par le principe. Cest ce qu'a prouvé la révolution.
L'éducation commence de bonne heure en Angleterre. Les filles sont envoyées à l'école dès leur plus tendre jeunesse. Vous voyez quelquefois des groupes de ces petites Angloises , toutes en grands mantelets blancs, un chapeau de paille noué sous le menton avec un ruban, une corbeille passée au bras, et dans laquelle sont des fruits
et un livre , toutes tenant les yeux baissés , toutes rougissant lorsqu'on les regarde. Quand j'ai rêva nos petites Françoises coiffées à P huile anlique, relevant la queue de leur robe', regardant avec effronterie , fredonnant des airs d'amour et prenant des leçons de déclamation, j'ai regretté la gaucherie et la pudeur des petites Angloises : qd enfant sans innocence est une fleur sans parfom. Les garçons passent aussi leur première jeunesse à l'école, où ils apprennent le grec et le latbi. Ceux qui se destinent à l'Église , ou à la carrière politique , vont de ià aux universités de Cambridge on d'Oxford. La première est parti* culièrement consacrée aux mathématiques, en mémoire de Newton ; mais en général les An* glois estiment peu cette étude, qu'ils croient très-dangereuse aux bonnes mœurs quand elle est portée trop loin. Ils pensent que les sciences dessèchent le cœur, désenchantent la vie, mèoeot les esprits foibles à l'athéisme , et de l'athéisme à tous les crimes. Les belles-lettres an contraire, disent-ils , rendent nos jours merveilleux , attendrissent nos âmes , nous font pleins de foi envers la Divinité , et conduisent ainsi , par la religion, à la pratique de tontes les vertus'.
L'agriculture, le commerce, le militaire, la religion, la politique , telles sont les carrières ouvertes à l'Anglois devenu homme. £st*on ce qu'on appelle un gentleman /armer {un genUlhomme cultivateur) , on vend son blé, oa fait des expériences sur l'agriculture; on chasse le renard ou la perdrix en automne ; on mange Toie grasse à Moël ; on chante le roast-bee/ of old England; on se plaint du présent, on vante le passé, qui ne valoit pas mieux, et le tout en maudissant Pitt et la guerre, qui augmente le prix du vin de Porto; on se couche ivre, poof recommencer le lendemain la même vie.
L'état militaire , quoique si brillant soas la
reine Anne , étoit tombé dans un discrédit dont • /. ■
la guerre actuelle l'a relevé. Les Anglois<mteic
longtemps sans songer à tourner leurs forces vers la marine. Ils ne vouloient se distinguer que comme puissance continentale. C'étoit on reste des vieilles opinions, qui tenoient le commerce à déshonneur. Les Anglolsont toujoorseo comme nous une physionomie historique qui les dislingue dans tous les siècles. Aussi c'est la seule nation qui, avec la jfrançoise, mérite proprement ce nom en Europe. Quand nous avions notre
> Vid.GUffi0K,Zi7t,fto.
MÉLANGES UTTÉBAIBES.
Cbarlemagne , ils avoient leur Alfred. Leurs archers balauçolent la renommée de notre infanterie gauloise; leur prince Noir le disputoit à notre du Guesclin , et leur Marlborough, à notre Tarenne. Leurs révolutions et les nôtres se suivent; nous pouvons nous vanter de la même gloire , et déplorer les mêmes crimes et les mêmes malheurs.
Depuis que l'Angleterre est devenue puissance maritime, elle a déployé son génie particulier dans cette nouvelle carrière ; ses marins sont distingués de tous les marins du monde. La discipline de ses vaisseaux est singulière ; le matelot aoglois est absolument esclave. Mis à bord de force , obligé de servir malgré lui , cet bomme , si Indépendant tandis qu'il est laboureur, semble perdre tous ses droits à la liberté aussitôt qu'il devient matelot. Ses supérieurs appesantissent sor lui le joug le plus dur et le plus bumiliant. Comment des honmies si orgueilleux et si maltraités se soumettent-ils à une pareille tyrannie? C'est là le miracle d'un gouvernement libre ; c'est que le nom de la loi est tout-puissant dans ce pays ; et quand elle a parlé ^ nul ne résiste.
Je ne crois pas que nous puissions ni même que nous devions Jamais transporter la discipline angioise sur nos vaisseaux. Le François, spirituel, franc, généreux, veut approcher de son chef; il le regarde comme son camarade encore plus que comme son capitaine. D'ailleurs, une servitude aussi absolue que celle du matelot angiois ne peut émaner que d'une autorité civile : or, il seroit à craindre qu'elle ne fût méprisée de nos marins ; car malheureusement le François obéit plutôt à l'homme qu'à la loi , et ses vertus sont plus des jvertus privées que des vertus publiques.
Nos officiers de mer étoient plus instruits que les ofQciers anglpis. Ceux-ci ne savent que leurs nianœuvres ; ceux-là étoient des mathématiciens et des hommes savants dans tous les genres. En général, nous avons déployé dans notre marine ootre véritable caractère : nous, y paraissons comme guerriers et comme artistes. Aussitôt que nous aurons des vaisseaux, nous reprendrons notre droit d'aînesse sur l'Océan comme sur la Icrre; nous pourrons faire aussi des observations Astronomiques et des voyages autour du monde : naais pour devenir jamais un peuple de marchands , je crois que nous pouvons y renoncer d'avance. Nous faisons tout par génie et par ins-
piration , mais nous mettons peu de suite à nos projets. Un grand homme en Anance , un homme hardi en entreprises commerciales, s'élèvera peutêtre parmi nous; mais son fils poursuivra-t-il la méma carrière , et ne pensera-t-il pas à Jouir de la fortune de son père , au lieu de songer à l'augmenter ? Avec un tel esprit, une nation ne devient point mercantile; le commerce a toujours eu chez nous je ne sais quoi de poétique et de fabuleux, comme le reste de nos mœurs. Nos manufactures ont été créées par enchantement; elles ont jeté un grand éclat, et puis elles se sont éteintes. Tant que Rome fut prudente , elle se contenta des Muses et de Jupiter, et laissa Neptune à Car- Ihage. Ce dieu n'avoit après tout que le second empire,. et Jupiter lançoit aussi la foudre sur l'Océan.
Le clergé anglican est instruit, hospitalier et généreux. Il aime sa patrie, et sert puissamment au maintien des lois. Malgré les différences d'opinion , il a reçu le clergé françois avec une charité vraiment chrétienne. L'université d'Oxford a fait imprimer à ses frais et distribuer gratis aux pauvres curés un Nouveau Testament latin , selon la version romaine , avec ces mots : A Fusage du clergé catholique, exilé pour la religion. Rien fi'est plus délicat et plus touchant C'est sans doute un beau spectacle pour la philosophie que de voir, à la fin du dix-huitième siècle , un clergé anglican donner l'hospitalité à des prêtres papistes j souffrir l'exercice public de leur culte et même l'établissement de quelques communautés. Étranges vicissitudes des opinions et des affaires humaines I Le cri un pape ! un pape ! a fait la révolution sous Charles r% et Jacques II perdit sa couronne pour avoir protégé la religion catholique.
Ceux qui s'effrayent au seul mot de religion ne connoissent guère l'esprit humain : ils voient toujours cette religion telle qu'elle étoit dans les âges de fanatisme et de barbarie, sans songer qu'elle prend, comme toute autre institution, le caractère des siècles où elle passe.
Toutefois le clergé anglois n'est pas sans défaut. Il néglige trop ses devoirs, il aime trop le plaisir, il donne trop de bals , il se mêle trop aux fêtes du monde. Rien n'est plus choquant pour un étranger que de voir un jeune ministre promener lourdement une jolie femme entre les deux files d'une contredanse angioise. Il* faut qu'un prêtre soit un personnage tout divin : il faut
MÉLANGES LUTÉRAÎRES.
qu'autour de lui régnent la vertu et le mystère , qu*il vive retiré dans les ténèbres du temple , et que ses apparitions soient rares parmi les hommes ; qu'il ne se montra enfin au milieu du siècle que pour faire du bien aux malheureux. G*est à ce prix qu'on accorde au prêtre le respect et la confiance : il perdra bientôt Fun et l'autre s'il est assis au festin à nos côtés, si on se familiarise avec lui , s'il a tous les vices du temps , et qu'on puisse un moment le soupçonner foible et fragile comme les autres hommes.
Les Anglois déploient une grande.pompe dans leurs fêtes religieuses; ils commencent même à orner leurs temples de tableaux. Ils ont à la fin senti qu'une religion sans culte n'est que le songe d'un froid enthousiasme , et que l'imagination de l'homme est une faculté qu'il faut nourrir comme la raison.
L'émigration du clergé françois a beaucoup servi à répandre ces idées. On peut remarquer que, par un retour naturel vers les institutions de leurs pères, les Anglois se plalsoient depuis longtemps à mettre en scène, sur leur théâtre et dans leurs livres, la religion romaine.
Dans ces derniers temps, le catholicisme, apporté à Londres par les prêtres exilés de France, se montre aux Anglois précisément comme dans leurs romans, à travers le charme des ruines et la puissance des souvenirs. Tout le monde a voulu entendre l'oraison funèbre d'une Fille de France , prononcée à Londres , dans une écurie ^ par un évéque émigré.
L'Église anglicane a surtout conservé pour les morts la plus grande partie des honneurs que leur rend l'Église romaine.
Dans toutes les grandes villes d'Angleterre il y a des hommes applés undertaker (entrepreneurs) qui se chargent des pompes ftinèbres. On lit souvent sur ieurs boutiques King's coffinmaker: Faiseur de cercueils du roi; ou bien Fmnerals per formed hère; mot à mot ; fci on représente des funérailles. Il y a longtemps qu'on ne voit plus parmi &ous que des représentations de la douleur, et il faut acheter des larmes quand personne n'en donne à nos cendres. Les derniers devoirs qu'on rend aux hommes seroient bien tristes s'ils étoient dépouillés des signes de la religion. La religion a pris naissance aux tombeaux, et les tombeaux ne peuvent se passer d'elle. Il est beau que le cri de l'espérance s'élève du fond d'un cercueil; il est beau que le prêtre
du Dieu vivant escorte la cendre de l'horoine à son dernier asile : c'est en quelque sorte l'immortalité qui marche à la tête de la mort.
La vie politique d'un Anglois est bien connue en France ; mais ce qu'on ignore assez généralement , ce sont les partis qui divisent le parlement aujourd'hui.
Outre le parti de l'opposition et le parti da ministère , il y en a un troisième qu'on petit appeler des anglicans y et À la tête duquel se trotiTe M. Wilberforce. C'est une centaine de membres qui tiennent fortement aux mœurs antiques, et surtout a la religion. Leurs femmes sont vétoes comme des quakeresses ; ils affectent eux-mêmes une rigoureuse simplicité, et donnent une grande partie de leur revenu aux pauvres : M. Pitt est de leur secte. Ce sont eux qui l'avoient porté et qui l'ont soutenu au ministère; car, en se Jetant d'un côté ou de l'autre , ils sont à peu près sûrs de déterminer la majorité. Dans la dernière affaire d'Irlande , ils ont été alarmés des promesses que H. Pitt avoit faites aux catholiques; ils l'ont menacé de passer à l'opposition. Alors le ministre a donné habilement sa retraite , pour conserver ses amis, dont l'opinion e^t intérieurement la sienne , et pour se tirer du pas difficile où les circonstances l'avoient engagé. Si le blll passe en faveur des oathollques, il n'en aura pas l'odleat vls-à-vls des anglicane; si, au contraire, il est rejeté , les catholiques irlandols ne pourront I'a^ cuserde manquer à sa parole.... On a demandé, en France, si M. Pitt avoit perdu son crédit en perdant sa place ; un seul fait auroit dA répondre à cette question : M. Pitt est encore membre de la chambre des communes. Quand on le verra devenir pair et passer à la chambre hante, sa carrière sera finie.
C'est a tort que l'on croit ici quelque influence  la pure opposition. Elle est absolument tombée dans l'opinion publique; elle n'a ni grands talents, ni véritable patriotisme. M. Fox lui-même ne peut plus rien pour elle ; il a perdu presque toute son éloquence : l'âge et les excès de table la lui ont enlevée. On sait que c'est son amour-propre blessé, plus encore qu'aucune autre raison , qui Ta tenu si longtemps éloigné dtt parlement.
Le blll qui exclut de la chambre des commnnés tout membre engagé dans le« ordres sacrés a été aussi mal Interprété à Paris. On ne savoit pas que ce bill n'a d'autre but que d'éloigner M. Hom Tboke , homme d'esprit , violent ennemi
MÉLAINGES LITTÉRAIRES.
da gouveraement; Jadis dans les ordres, ensuite réfractaire; autrefois ami de la puissance, jusqu'au point d'avoir été attaqué dans les Lettres de Junius; ensuite devenu Tapôtre de la liberté, comme tant d'autres.
Le parlement a perdu, dans M. Burke, un de ses membres les plus distingués. Il détestoit la révolution; mais il faut lui rendre cette justice, qu'aucun Anglois n'a plus aimé les François en particulier, et plus applaudi à leur valeur et à Icor génie. Quoiqu'il fût peu riche, il avoit fondé ane école pour les petits François expatriés, et il y passoit des journées entières à admirer l'esprit et la vivacité de ces enfants. Il racontoit sourent, à ce sujet, une anecdote : Ayant mené le fils d*an lord À cette école , les pauvres orphelins lai proposèrent de jouer avec eux. Le lord ne le voulut pas : « Je n*aime pas les François ^
• moi, » répondiMl avec humeur. Un petit gar- COQ n'en pouvant tirer que cette réponse , lui dit ! « Cela n'est pas possible , vous avez un trop
• bon cœur pour nous haïr : votre seigneurie ne « prendroit-elle point sa crainte pour sa haine ? »
Il faudrait maintenant parler de la littérature et des gens de lettres , mais cela nous mèneroit trop loin, et demande un article à part. Je me contenterai de rapporter quelques jugements littéraires qui m'ont fort étonné , parce qu'ils sont en contradiction directe avec nos opinions reçues.
Richardson est peu lu ; on lui reproche d'insupportables longueurs et de la bassesse de style. Hume et Gibbon ont, dit on , perdu le génie de la langue angloise , en remplissant leurs écrits dune foule de gallicismes; on accuse le premier d'être lourd et immoral. Pope ne passe que pour on versificateur exact et élégant ; Johnson prétend que son Essai sur P homme n'est qu'un i^^eii de lieux communs, mis en beaux vers, t'est à Dryden et à Milton qu'on donne exclosi- Tement le titre de poètes. Le Spectateur est presque oublié. On entend rarement parler de Locke, ^i est regardé comme un assez foible idéologue. Il n'y a que les savants de profession qui lisent ^Q. Shakespeare seul conserve son empire.
On en sentira aisément la raison par le trait suivant.
J'étois au théâtre de Covenl-Garden , qui tire »n nora, comme on sait , du jardin d'un ancien couvent où il est bâti. Un homme fort bien mis ^^olt assis auprès de mol ; il me demande quelle w^ la shlle où II se trouve. Je le regarde avec
étonnement , et je lui réponds : « Maïs vous êtes àCovent-Garden. — Prettygarden indeedf « Joli jardin en vérité ! » s'écria-t-il en éclatant de rire , et me présentant une bouteille de rhum. G'étoit un matelot de la Cité, qui , passant par hasard dans la rue à l'heure du spectacle, et voyant la foule se presser à une porte , étoit entré là pour son argent, sans savoir de quoi il s'agissoit.
Comment les anglois auroient-iis un théâtre supportable, quand leurs parterres sont composés de juges arrivant du Bengale ou de la côte de Guinée , qui ne savent seulement pas où ils sont? Shakespeare doit régner éternellement chez un pareil peuple. On croit tout justifier en disant que les folies du tragique anglois sont dans la nature. Quand cela seroit vrai , ce ne sont pas toujours les choses naturelles qui touchent. Il est naturel de craindre la mort, et cependant une victime qui se lamente sèche les pleurs qu'on versoit pour elle. Le cœur humain veut plus qu'il ne peut; il veut surtout admirer : il a en soi un élan vers je ne sais quelle beauté inconnue , pour laquelle il fut peut-être créé dans son origine.
Il y a même quelque chose de plus grave. Un peuple qui a toujours été à peu près barbare dans les arts peut continuer à admirer des productions barbares, sans que cela tire à conséquence ; mais je ne sais jusqu'à quel point une nation qui a des chefs-d'oeuvre en tous genres peut revenir à l'amour des monstres sans exposer ses mœurs. C'est eu cela que le penchant pour Shakespeare est bien plus"^ dangereux en France qu'en Angleterre. Chez les Anglois il n'y a qu'ignorance; chez nous il y a dépravation. Dans un siècle de lumières, les bonnes mœurs d'un peuple trèspoli tiennent plus au bon goût qu'on ne pense. Le mauvais goût alors, qui a tant de moyens de se redresser, ne peut dépendre que d'une fausseté ou d'un biais naturel dans les idées : or, comme l'esprit agit incessamment sur le cœur, il est difficile que les voies du cœur soient droites quand celles de l'esprit sont tortueuses. Celui qui aime la laideur n'est pas fort loin d'aimer le vice : quiconque est insensible à la beauté peut bien méconnottre la vertu. Le mauvais goût et le vice marchent presque toujours ensemble; le premier n'est que l'expression du second, comme la parole rend la pensée. *
Je terminerai cette notice par quelques mots sur le sol , le ciel et les monuments de l'Angle* terre.
MÉLANGES LITTËBAIBES.
Les campagnes de cette lie sont presqne sans oiseaux, les rivières, petites; cependant lears bords ont quelque chose d*agréable par leur solitude. La verdure est très-animée ; il y a peu ou point de bois ; mais chaque propriété étant fermée d'un fossé planté, quand vous regardez du haut d'une éminence, vous croyez être au milieu d'une forêt. L'Angleterre ressemble assez, au premier coup d*œU, à la Bretagne : des bruyères et des champs entourés d'arbres.
Le ciel de ce pays est moinsélevéquele nôtre ; son azur est plus vif, mais moins transparent. Les accidents de lumière y sont beaux, à cause de la multitude des nuages. En été , quand le soleil se couche, à Londres, par delà les bois de Kensington on jouit quelquefois d'un spectacle fort pittoresque. L'immense colonne de fumée de charbon qui flotte sur la Cité représente ces gros rochers, enluminés de pourpre, qu'on voit dans nos décorations du Tartare , tandis que les vieilles tours de Westminster, couronnées de nuages et rougies par les derniers feux du soleil , s'élèvent au-dessus de la ville , du palais et du parc de Saint- James, comme un grand monument de la mort, qui semble dominer tous les monuments des hommes.
Saint-Paul est le plus bel édifice moderne , et Westminster, le plus bel édifice gothique de l'Angleterre. Je parlerai peut-être un jour de ce dernier. Souvent, en revenant de mes courses autour de Londres, j'ai passé derrière White-Hali, dans l'endroit où Charles fut décapité. Ce n'est plus qu'une cour abandonnée, où l'herbe croit entre les pierres» Je m'y suis quelquefois arrêté pour entendre le vent gémir autour delà statue de Charles II , qui montre du doigt la place où périt son père. Je n'ai jamais vu dans ces lieux que des ouvriers qui tailloient des pierres en sifflant. Leur ayant demandéun jour ce que signifioit cette statue, les uns purent à peine me le dire, et les autres n'en savoient pas un mot : rien ne m'a plus donné la juste mesure des événements de la vie humaine , et du peu que nous sommes. Que sont devenus ces personnages qui firent tant de bruit? Le temps a fait un pas, et la face de la terre a été renouvelée. A ces générations, divisées par les haines politiques , ont succédé des générations indifférentes au passé , mais qui remplissent le présent de nouvelles inimitiés qu'oublieront encore les générations qui doivent suivre.
ESSAI
SUR
LA LITTÉRATURE ANGLOISE
YOUKG.
Bfars I80I.
Lorsqu'un écrivain a formé une école nouvelle, et qu'après un demi-sièdedeeriUqueonletrouYe encore en possesdon d'une grande renommée, il importe aux lettres de rechercher la cause de ce succès, surtout quand il n'est dû nia la grandear du génie , ni à la perfection du goût et de l'art.
Quelques situations tragiques , quelques mots sortis des entrailles de l'homme , je ne sais quoi de vague et de fantastique dans les scènes, des bois , des bruyères , des vents , des spectres , des tempêtes , expliquent la célébrité de Shakespeare.
Young , qui n'a rien de tout cela , doit peutêtre une grande partie de sa réputation au beau tableau que présente l'ouverture de ses Nuits ou Complaintes. Un ministre du Tout-Puissant, un vieux père, qui a perdu sa fille unique, s'éveille au milieu des nuits pour gémir surdes tombeaux ; il associe à la mort , au temps et à l'éternité, k seule chose que l'homme ait de grand en soimême , je veux dire la douleur. Ce tableau frappe d'abord, et l'in^ression en est durable.
Mais avancez un peu dans ces Nuits, quand l'imagination , éveillée par le début du poète, a déjà créé tout un monde de pleurs et de rêveries, vous ne trouvez plus rien de ce que l'on vous a promis. Vous voyez un honmie qui tourmente son esprit dans tous les sens pour enfanter des idées tendres et tristes, et qui n'arrive qu'à une philosophie morose. Young, que le fantôme du monde poursui voit jusqu'au milieu des tombeaux, nedécèledans toutes sesdéclamatlons surla mort qu'une ambition trompée; il a pris son humeur pour de la mélancolie. Point de naturel dans sa sensibilité, point d'idéal dans sa douleur. C'est toujours une main pesante qui se traîne sur la lyre.
Young a surtout cherché à donner a ses méditations le caractère de la tristesse. Or, ce caractère se tlrede trois sources*: les scènes de la nature, le vague des souvenirs , et les pensées de la religion.
Quant aux scènes de la nature, Young a touIq les faire servir à ses plaintes : mais je ne sais s*il
MÉLANGES LITTÉRAIBëS.
a réassi. Il apostrophe la lune , il parle à la nuit et aux étoiles, et l'on ne se sent point ému. Je ne pourrais dire où gît cette tristesse qu'on poète fait sortir des tableaux de la nature ; mais il est certain qu'il la retrouve à chaque pas. Il unit son âme au bruit des vents , qui lui rappelle des idéesde solitude : une onde qui fuit, c'est la vie ; onefeuillequi tombe, c'estrhomme. Cette tristesse est cadiée pour le poëte dans tous les déserts ; c'est l'Écho de la Fable, desséchée par la douleur, et habitante invisible de la montagne.
La réflexion dans le chagrin doit toujours prendre la forme du sentiment et de l'image ; et dans Young, au contraire, le sentiment se change en T^xion et en raisonnement. Si j'ouvre la première complainte , je lis :
From sbort (as iisaal) and disturbM repose
I wake : bow bappy they who wake no more I
Yet that were vain , if dreams infest Ibe grave.
I vk^ke , emeiigin^ from a sca of dreams
lamuUuous , where my ^rreck'd desponding tbouglil
From wave to wave of (aocied misery
At nodom drove f ber belm of reason lost.
Tbe day too sbort for my distress , and nigbt f Et'd in Ihe zénith of ber dark domain , h sanshine to tbe coloor of my fate.
« D'an repos court et troublé je m*éTeille. O beurenx « c«ui qui ne se réTeilient plus! encore cela môme est-il ■TiîD, si les rêves tiabitent au tombcaal Je sors d'une
* mer troublée de songes , où ma pensée , triste et submer-
* 6^) privée du gouYematl de sa raison , flotte au gré des
* vagues d'une misère imaginaire.... Le jour est trop court
■ pour ma tristesse ; et la nuit , même au zénitb de son noir
■ domaine , est un soleil auprès de la couleur de mon sort. »
Est-ce là le langage de la doulenr ? Je sais qae la traduction mot à mot ne rend ni la nuance de l'expression, ni Tharmonie du style; mais une tnidnction littérale n'est jamais ridicule quand te texte ne Test pas. Qu'est-ce que c'est qu'une P^sée sans gouvernail, flottant de vagtte en ^(içue sur une mer de malheur imaginaire? Qu'est-ce qu'une nuit qui est un soleil auprès de la couleur d'un sort? Le seul trait remarquable de ce morceau, c'est le sommeil du tombeau, P^-étre aussi troublé par des songes. Mais cela 'appelle trop le mot d'HamIet : To sleep?'-to ^ream? Dormir? — rêver?
^ian se lève aussi au milieu de la nuit pour pleurer; mais Ossian pleure :
.^. wn of Alpio, lead tbe aged to bis woods. Tbe Jj^* begin to rise. The dark wave of tbe lake resounds. r^ Ibère not a tree from Mora , witb its brancbes bare ? «"«»,êgiiof Alpin^ in themstUngblast. My barp bangs
on a blasted brancb. Tbe sound ofits striogs is moumful. Does tbe wind touch thee , o harp ! or is it some passing gbost? It is tbe hand of Malvina! But bring me the barp, son of Alpin ; anotber song sball arise. My soûl shall départ in tbe sound ; my fatbers shall bear it in Uieir airy liall. Their dim (aces shall hang ^ witb joy , from their doiid ; and tbeir bands recei?e their son.
« Conduis-moi, fils d'Alpin, conduis le Yieillard à (es bois. Les vents se lèvent , les flots noircis du lac murmurent. Ne vois-tu pas sur le sommet de Mora un arbre qui s^incline avec toutes ses brancbes dépouillées ? Il s'incline, 6 fils d'Alpin, sous le bruyant tourbillon. Ma harpe est suspendue à Tune de ses branches desséchées. Le son de ses cordes est triste. O harpe ! le vent t'a-t-il touchée , ou bien est-ce un léger fiintôme? C'est la main de Malvina ! Donne-moi la harpe, fils d'Alpm. Il faut qu'un autre chant s'élève ! Mon Âme s'envolera au milieu des sons. Mes pères entendront ces soupirs dans leur salle aérienne. Du fond de leurs nuages ils pencheront avec joie leurs visages obscurs, et leurs bras recevront leur fils. »
Voilà des images tristes, voilà delà rêverie.
Les Anglois conviennent que la prose d'Ossian est aussi poétique que les vers, et qu'elle en a toutes les inversions. Or, on voit que la traduction littérale est ici très-supportable. Ce qui est l)eau, simple et naturel, Test dans toutes les langues.
On croit généralement que ces images mélancoliques, empruntées des vents, de la lune , des nuages , ont été inconnues des anciens; il y en a pourtant quelques exemples dans Homère, et surtout un charmant dans Virgile. Énée aperçoit l'ombre de Didon dans l'épaisseur d'une forêt , comme on voit, ou comme on croit voir^ la lune nouvelle se lever au milieu des nuages :
.... Qualem primo qui sufgere mense Aut videt ant vidisse putat per nubila lunam.
Remarquez toutes les circonstances. C'est la lune qu'on voit ou qu'on croit voir se lever à travers les nuages : l'ombre de Didon est déjà réduite à bien peu de chose. Mais cette lune est dans sa première phase. Qu'est-ce donc que cet astre lui-même? — L'ombre de Didon ne semblet-elle pas s'évanouir? On retrouve ici Ossian dans Virgile; mais c'est Ossian sous le ciel de Naples , sous un ciel où la lumière est plus pure et les vapeurs plus transparentes. ^
Young a donc premièrement ignoré , ou plutôt mal exprimé, cette tristesse qui se nourrit du spectacle de la nature, et qui, douce ou majestueuse, suit le cours naturel des sentiments. Combien Milton est supérieur au chantre des Nuits j dans la noblesse de la douleur I Rien n*est beau comme ces quatre vers qui terminent le Paradis^perdu :
Tbe world was ail befbre them , wbere to cboose Their place ofrwt, and Providence theîr guide ! Tliej , liand io hand , with wandering aleps and slow | Tbroagh Eden took tbeir solitary way.
« Le monde entier s'oarroft derant eux. Ils ponvoient 7 « choisir un lieu de repos ; la ProTîdence éloit lenr seul « guide : Ère et Adam , se tenant par la main et marchant « à pas lents et indéds , prirent à travers Éden leor chemin ft solitaire. »
On voit toutes les solitudes du monde ouvertes devant notre premier père, toutes ces mers qui baignent des eàttes inconnues , toutes ces forêts qui se balancent sur un globe habité, et l'homme laissé seul avec son péché au milieu des déserts de la création.
Hervey , dans ses Méditations (quoique d*un génie moins élevé que fauteur des Nuits) a quelquefois montré une sensibilité plus douce et plus vraie. On connott ses vers sur l'enfant qui goûte à la eoupe de la vie :
Mats, sentant sa Nqnear d*amertume suivie, Il détourna la tète , et, regardant les cieux , Pour jamais au soleil il referma les yeux.
Le docteur Beattie, poète écossois,qui vit encore % a répandu dans son Minslrel la rêverie la plus aimable. C'est la peinture des premiers effets de la Muse sur un jeune barde de la montagne , qui ignore encore le génie dont il est tourmenté. Tantôt le poète futur va s'asseoir au l)ord des mers pendant une tempête ; tantôt il quitte les Jeux du village, pour aller entendre à l'écart et dans le lointain le son des musettes. Young étoit peut-être appelé par la nature à traiter de plus hauts sujets; mais alors ce n'étoit pas le poète complet. Mil ton, qui a chanté les douleurs du premier homme, a aussi soupiré le Penseroso.
Ceux de nos bons écrivains qui ont connu le charme de la rêverie ont prodigieusement surpassé le docteur anglois. Chaulieuamêlé, comme Horace, les pensées de la mort aux illusions de la vie. Ces vers si connus valent, pour la mélancolie, toutes les exagérations du poète d'Albion :
Grotte d*o(i sort ce clair ruisseau , De mousse et de fleurs tapissée, N'entretiens jamais ma pensée Que du murmure de ton eau.
Fontenay, lieu délicieux Où je vis d'abord la lumière , Bientôt au bout de ma carrière , Ches toi je joindrai mes aieu.
I Yoyes la note, page 4o7.
Muses , qui dans ce lien champêtre Arec soin me lltes nooirir, Beaox arbres qui m*avei tu naître, Bientôt vous me verrei mourir !
Et l'inimitable la Fontaine, comme il sait rêver aussi 1
Que je peigne en mes vers quelque rive fleurie! La I^rque à filets d*or n'ourdira point ma tie, Je ne dormirai point sons de richet lambris; Mais Toit«on que le somme en perde de son prii ? En est-il moins profond et moins plein de délices? Je lui voue au désert de nouveaux sacriiires!
C'est un grand poète que celui-là qnl a fiiit de pareils vers ! '
La page la plus rêveuse d'Young ne peat être comparée à ce passage de J. J. Rousseau :
R Quand le soir approcbolt , je descendois des cimes cV « nie et j*alluis volontiers m*asseoir au bord du lac 1 sur « la grève , dans quelque asile caclié : là le bruit des ragafs « et Tagitation de Teau fixant mes sens, et chassant de m <d « Ame toute autre agitation , la plongeoient dans UDer^T^ H rie délicieuse, où la nuit me surpreiioit souvent sans «rx •I je m*en Tusse aperçu. Le flun et le reflut de cette eao, m « bruit continu , mais renflé par intervalles, frappiat mbs « relâcbe mon oreille et mes yeux , soppléoient au\ mob- « vements internes que la rêverie étei^ooit en moi , et suf- « ûsoient pour me faire sentir avec plaisir mon eubUow, A sans prendre la peine de penser, be temps à autre oaL^it fc quelque foible et courte réflexion sur rinstabilité descbo- « ses de ce monde , dont la surface des eaux m'offroit l'i- « mage; mais bientôt ces impressions légères s'eflaçoieDt « dans Tunifurmité du mouvement continu qui me berçdt, « et qui, sans aucun ooncours actif de mon Ame, se bis* « soit pas de m*at(acher, au point qu'appelé par rbeorerl « le signal convenu , je ne pouvois m'arracber de là sans « efforts. »
Ce passage de Rousseau me rappelle quone nuit, étant couché dans une cabane en Amérique , Jentendis un murmure extraordioaire qui venoit d'un lac voisin. Prenant ce murmure pour l'avant-coureur d'un orage , Je sortis de la hutte pour regarder le ciel. Jamais Je n'ai vo de nuit plus belle et plus pure. Le lac seteodoit tranquille, et répétoit la lumière de la lane, qtn brilloit sur les pointes des montagnes et snr les forêts du désert. Un canot indien traversoil les flots en silence. Le bruit que J'avois enteodu provenoit du flux du lac, qui commençoit à s'élever, et qui imitoit une sorte de gémiss^nent sous les rochers du rivage. J'étols sorti de la butte avec ridée d'une tempête : qu'on Juge de l'impression que fit sur moi le calme et la sérénité de ce tableau ! ce fut comme un enchantement.
Young a mal profité , ce me semble, des rêveries qu'inspirent de pareilles fleèbes, parce que son génie manquoit éminemment de tendresse.
MÉLANGES LITTÉRAIRES
Par la même raison , il a échoué dans cette seconde »rte de tristesse que J'ai appelée tristesse des iOQTenirs.
Jamais le chantre des tombeaux n*a de ces reloors attendrissants vers le premier âge de la vie, ilors que tout est innocence et l)onheur. II ignore In souvenirs de la famille et du toit paternel ; il Kconnoft point les regrets pour les plaisirs et les jeux de Tenfancé ; il ne s*écrie point , comme le ciuiDtre des Saisons :
Welooroe , kindred gloomsl Coogenia] horrors , hail ! witli freqaent foot , Plfas'd bave I , in m; cbeerful morn of life. Wbea Durs'd by careless solitude I liv*d , And simg of Nature willi unceasing joy , Pleu'd ha?e I wander'd Ihro' your rough domain ; Trud tbe pure virgin-ftnows , niyself pure , etc.
• Oml>res propices des hivers, agréables liorreurs, je ^ous salue ! combien de fois, an matin de ma vie, lorsque,
< rf mpii d'insouciance et nourri par la solitude , je chaotuis
• la nature dans une extase sans fin, combien de fois n*ai-]e
• point erré arec ravissement dans les régions des tempè- *if4, foulant les neiges virginales, moi-même aussi pur •qu'elles!»
Gray , dans son ode sur une vue lointaine du collège d*Éton , a répandu cette même douceur
te souvenirs:
Ab! happy hills , ah ! pleasing sbade ,
Ah ! fields beiovM in vain, Where once my careless childhood slray'd
A stranger yet to |)ain !
I fee) the gales tliat from you blow
My weary sool tliey seem to sootli , Andredoient of joy and youth To breatb a second spring.
• 0 heureuse colline ! 6 doux ombrage ! 6 champs aimés n Tain, champs oii se joua ma tranquille enfance , en-
' core étrangère aux douleurs! je sens les vents qui soiif* 'flenldevos bocages.... Ils semblent ranimer mon ame ' fatignée , et parfumés de joie et de jeunesse , m*appoi-ter 00 second printemps. »
Quant aux souvenirs du malheur, ils sont iH)mbreux dans le poète anglois. Mais pourquoi 5«nblent-lls encore manquer de vérité comme tout le reste? Pourquoi le lecteur ne peut-il s'intéresser aux larmes du chantre des Nuits ? Gil- ^rt expirant à la fleur de son ége , dans un hA- Pital , et se rappelant l'abandon où ses amis l'ont lai»é , attendrit tous les cœurs :
Aq banquet de la vie, infortuné convive »
J'apparus un jour, et je meurs I 'emeursy et sur ma tombe » où lentement j^arrive»
If ul ne viendra verser des pleurs.
Adieu , champs fortunés ! adieu , douce verdure!
Adieu , riant exU des bois I Ciel , paviilon de Thomme, admirable nature ,
Adieu , pour la dernière fois !
Ah ! puissent voir longtemps votre beauté sacrée
Tant d'amis sourds à mes adieux f Qu'ils meurent pleins dejottrsl que leur mort soii pleurée!
Qu'un ami leur ferme les yeux t
Voyez dans Virgile les femmes troyennes assises au bord de la mer, et qui regardent en pleurant timmensilé des flots :
Cunctieque profundum Pontum aspectabant flentes.
Quelle beauté d'harmonie ! comme elle peint les vastes solitudes de l'Océan 1 Quel souvenir de la patrie perdue I Que de douleurs dans ce seul regard jeté sur la face des mers , et que le flentes, qui en est l'effet , est triste I
M. de Parny a su faire entrer dans une autre espèce de sentiment le charme attendrissant des souvenirs. Sa complainte sur le tombeau d'Emma est pleine de cette douce mélancolie qui caractérise les écrits du seul poète él^iaque àt la France :
L'Amitié même, oui, l'Amitié rolage A rappelé les ris et Tenjonement ; D*Emma mourante elle a chassé Timage; Son deuil trompeur n*a duré qu'un moment Sensible Emma , douce et constante amie , Ton souvenir ne vit plus dans ces lieux ; De ce toml)eau l'on détourne les yeux ; Ton nom s'eflbce , et le monde t'oublie!
La Muse du chantre d'Éléonore nourrissoit ses rêveries sur les mêmes rochers où Paul y la tête appuyée sur sa main , regardoit fuir le vaisseau qui emportoit Virginie. Hélolse , dans les cloîtres du Paraclet, ranimoit toutes ses douleurs et tout son amour à la seule pensée d'Abeilard. Les souvenirs sont comme les échos des passions; et les sons qu'ils répètent prennent par l'éloignement quelque chose de vague et de mélancolique , qui les rend plus séduisants que l'accent des passions mêmes.
Il me reste à parler de la tristesse religieuse.
En exceptant Gray et Hervey , Je ne connols, parmi les écrivains protestants, que M. Necker qui ait répandu quelque tendresse sur les sentiments tirés de la religion. On sait que Pope étoit catholique , que Dryden le fût par Ititervalles 9 et Ton croit que Shakespeare appartenolt