CORIACE
Qui?
FLAVIAN
Vous et vos deux frères.
Les interrogations de MacdttffeX de Curiace sont des beautés du même ordre. Mes enfants aussi? — Femmes y enjants. — El ma femme aussi? — Je votis Vai dit, — Eh bien I qui sont
LES TBOIS ? — Vos DEUX FRÈBES ET VOUS. —
Qui? — Vous et vos deux fhbbes. Mais le mot de Sliakespeare, Il n'a point d*enfanis ! reste sans parallèle.
Le même homme qui a tracé ce tableau a écrit la scène charmante des adieux de Roméo et de Juliette. Roméo, condamné à l'exil, est surpris par le Jour naissant chez Juliette, à laquelle il est marié secrètement :
Wili thou be gone ? Il is not yet near day :
Il was tke nightingale, and not the lark
Thaï pierc'd Ihe/ear/ul hoUcw qf thine car, elc,
JULIETTE
Yeux-tu déjà partir? Le jour ne parott point encore. Céloit le rossignol , et non Talouette , dont la voix a frappé toa oreille alarmée : il chante toute la nuit sur cet oranger loutain. Crois-moi, mon jeune époux', c*étoit le ros-
ROMéO.
C*étoit l'alouette, qui annonce Taorore; ce n*étoit pas le rossignol. Regarde, 6 mon amour ! regarde les traits de lumière qui pénètrent les nuages dans Torient. Les Rambeaux de la nuit s'éteignent, et le jour se )^ve sur le
* Xenopu., ^M/. Grac., 11b. ii«
sommet vaporeux des montagnes. Il £iot ou partir et vivre, ou rester et mourir.
JVUErrE.
La lumière que tu vois là-bas n'est pas odle du jour; c'est quelque météore qui te servira de flambeau, et féclairera sur la route de Mantoue. Reste encore; il n'est pas encore nécessaire que tu me quittes.
ROHéO.
Eh bien! que je sois arrêté, que je sois conduit à k mort, si tu le désires, je suis satisfoit. Je dirai : « Cette « blancheur lointaine n'est pas celle du matin, ce n'est « que le pâle reflet de la lune; ce n'est pas l'alouette, « dont les chants retentissent si haut au-dessus de nos « têtes, dans la voûte du ciel. » Ah! je crains moins de rester que de parUr. Viens, 6 mort! viens, je te reçiÀ
avec joie! J*oMis à Juliette Mais que regarde»-to,
ma bien-aimée? Parlons , parlons encore ensemble , U n'est pas encore jour!
JOUItTB.
n est jour! il est jour ! Fuis, pars, âoîgne-td! C'Ht l'alouette qai chante, je reconnois sa voix atgnë. h\ù dérobe-toi à la mort : la lumière croit de plus en plo!^
Qu'il est touchant ce contraste des diarmes du matin et des derniers plaisirs des deux jenno époux, avec la catastrophe horrible qui vasuivre! C'est encore plus naïf que les Grecs, et moim pastoral que VAminte et le Pastorjido. Je ne connois qu'une scène d'un drame indien , en langue sanskrits y qui ait quelque rapport avec les adieux de Roméo et Juliette ; encore n'est*ce que par la fraîcheur des images, et point du tout par l'intérêt de la situation. Sacontaloy prête i quittar le séjour paternel , se sent arrêtée par son voile.
SAODirrALA.
Qui saisit ainsi les plis de mon voQe?
VN VIEUJLARD.
Cest le chevreau que tu as tant de fois Ddarri des graines du sffnmaka. Il ne veut pas quitter les pas de sa bienfaitnce.
SAOOHTAIA.
Pourquoi pleures-tu, tendre chevreau? Je suis fomfe d'abandonner notre commune demeure. Lorsque tu perdis ta mère, peu de temps après ta naissance, je te pris soi» ma garde. Retourne à ta crèche, pauvre jeune cheTreau; fl faut à présent nous séparer I
La scène des adieux de Roméo et Juliette n*est point indiquée dans Bandello , et elle appartient tout entière à Shakespeare. Les cinquante-deux commentateurs de Shakespeare, au lieu de nous apprendre beaucoup de choses inutiles, auroient dû s'attacher à découvrir les beautés qui appar* tiennent à cet homme extraordinaire, et ceiks qu'il n'a fait qu'emprunter. Bandello raconte eu peu de mots la séparation des deux amants :
A la fine, cominciando Vaurara a vol» uscire, ti
MÉLANGES LITrÉBAIRSS,
basekmmo, eitreUamenU ahlfraeUtrano gii amantt , epieHi di latfrïmt e sotj^ri si dUêero adio ^
« Enfin, raurore commençant à paroitre». les deux
• amants se baisèrent, s'embrassèrent étroitement, et,
• plems de larmes et de soupirs, Us se dirent adieu. »
On peut remarquer, en général , que Shakespeare fait on grand usage des contrastes. Il aime à placer la gaieté auprès de la tristesse , à mêler les divertissements et les cris de joie à des pompes Auèbres et à des cris de douleur. Que des musiciens appelés aux noces de Juliette arrivent précisément pour accompagner son cer- ' <:ueil ; qu'indifférents au deuil de la maison , ils se livrent à d'indécentes plaisanteries, et s'entretiennent des choses les plus étrangères à la catastn^he ; qui ne reconnott là toute la vie ? qui ne sent toute l'amertume de ce tableau? qui n*a pas été témoin ée pareilles scènes? Ces effets ne furent point inconnus des Grecs , et l'on retrouve dans Euripide plusieurs traces de ces naïvetés que Shake^eare mêle au plus haut ton tragique. Phèdre vient d'expirer; le chœur ne sait s'il doit entrer dans l'appartement de la princesse :
ncotiù nEw-caoBua.
TC IT; oO icdlfcun tcpôoicoXiot vtccviai;
Coupapies, que lierons-nous? Devons-nous entrer dans k pliais pour aider à dégager la reine de ses liens étroits?
WCOTXD DEMI-CBQECa.
Ce soin appartient à ses esclaves. Pourquoi ne sont-ils pu présents? Quand on se mêle de beaucoup d'affaires , 30*7 a pas de sûreté dans la vie *.
Dans Alceste, la Mort et Apollon se font des plaisanteries. La Mort veut saisir Alceste tandis qu'elle est Jeune, parce qu'elle ne se soucie pas d*ane vieille proie, et, comme traduit le père Brumoy , d'une proie ridée. Il ne faut pas reje-
' NatftUe deï Baiuiello, mc parte, pag. 62; Luc. cdU.
iM«, l&M. .
' Ilrumoy traduit llnstiaft tronquant un couplet et para- P>>ntûBtrautie:
UNE FEVMB BU (aUCCB.
Qa*cn pensea*voo8 , mes compagnes? est-il h propos que MOI entrions?
miB AUIEB FEMMB.
Où sont donc ses oCBders? Cest à eux de lui prêter ^ scQonra. On est souvent dupe de son trop d*empres- *»ieBt dans les affaires d'aulrni.
CBATBAOBRIAnP, «^ TOUS. V,
ter entièrement ces contrastes , qui touchent de près ^u terrible , mais qu'une seule nuance on trop forte ou trop foible dans l'expression rendà l'instant ou bas ou ridicule.
ShaiLcspeare , comme tous les poètes tragiques, a trouvé quelquefois le véritable comique , tandis que les poètes comiques n'ont Jamais pu s'élever à la bonne tragédie; ce qui prouve qu'il y a peutétre quelque chose de plus vaste dans le génie de Melpomène que dans celui de Thalie. Quiconque peint savamment le côté douloureux de l'homme peut aussi représenter le côté ridicule , parce que celui qui saisit le plus peut, à la rigueur, saisir le moins. Mais l'esprit qui s'attache particulièrement aux détails plaisants laisse échapper les rapports sévères , parce que la faculté de distinguer les objets infiniment petits suppose presque toujours rimpossibilité d'embrasser les objets infiniment grands : d'où il faudroit conclure que le sérieux est le véritable génie de l'homme. Homo natus de muliere, brevi vivens tempore repMurmultis miseriis! Un seul poète comique marche l'égal des Sophocle et des Corneille : c'est Molière. Mais il estremarquable que le comique du Tariirfe et du Misanthrope y par son extrême profondeur, et, si J'osois le dhre , par sa tristesse, se rapproche beaucoup de la gravité tragique.
Les Anglois ont en grande estime le caractère comique de Falstaff dans les Merry wives of Windsor. En effet, ce caractère est bien dessiné, quoiqu'il soit souvent d*un comique peu naturel , bas et outré. Il y a deux manières de faire rire des défauts des hommes : l'une est de présenter d'abord les ridicules , et d'offrir ensuite les qualités, c'est la manière de TAnglois, c'est le comique de Sterne et de Fielding , qui finit quelquefois par faire verser des larmes ; l'autre consiste à donner d'abord quelques louanges, et à ajouter successivement tant de ridicules^ qu'on oublie les meilleures qualités, et qu'on perd enfin toute esthne pour les plus nobles talents et les plus hautes vertu : c'est la manière du François, c'est le comique de Voltaire, c'est le Nihil mirari qui flétrit tout parmi nous. Mais les partisans du génie tragique et comique du poète anglois me semblent beaucoup se tromper lorsqu'ils vantmt le naturel de son style. Shakespeare est naturel dans les. sentiments et dans la pensée. Jamais dans l'expression, excepté dans les belles scènes où son génie s'élève à sa plus
grande hauteur; encore, dans ces scènes mémes , son langage est-il souvent affecté ; il a tous les défauts des écrivains italiens de son siècle; il manque éminemment de simplicité. Ses descriptions sont enflées, contournées; on y sent souvent rhomme de mauvaise éducation , qui , ne connoissant ni les genres, ni les tons, ni les sujets, ni la valeur exacte des mots, va plaçant au hasard des expressions poétiques au milieu des choses les plus triviales. Gomment, par exemple, ne pas gémir de voir une nation éclairée , et qui compte parmi ses critiques les Pope et les Addison, de la voir s'extasier sur le portrait del'apothicaire dans Roméo et Juliette ? Cestïe burlesque le plus hideux et le plus dégoûtant. Il est vrai qu'un éclair y brille comme dans toutes les ombres de Shakespeare. Roméo fait une réflexion sur ce malheureux qui tient si fortement à la vie, bien qu'il soit accablé de toutes les misères. C'est le sentiment qu'Homère met avec tant de naïveté dans la bouche d'Achille aux enfers :
« J'aimerois mieux être 8ur la terre l'esclave d*an la- « boureur indigent, où la vie seroit peu abondante, que « de régner en souverain dans Fempire des m&nes. »
Il reste à considérer Shakespeare sous le rapport de Vart dramatique. Après avoir fait la part de l'éloge , on me permettra de &ire la part de la critique.
Tout ce qu'on a dit à la louange de Shakespeare , comme auteur dramatique, se trouve dans ce passage du docteur Johnson :
Shakspeare has no horoesy etc. « Shakespeare « n'a point de héros. Sa scène est seulement oc- « cupée par des hommes qui agissent et parlent « comme le spectateur eût agi et parlé lui-même « dans la même occasion. Les drames de Shakes- « peare ne sont point (dans le sens d'une critique « rigoureuse ) des comédies ou des tragédies , « mais des compositions particulières , qui peia gnent l'état réel de ce monde sublunaire. Elles a offirent, sous des formes innombrables, le bien a et le mal , la joie et la douleur, combinés dans « une variété sans fin ; elles représentent le train « du monde, où la perte de l'un est le gain de « l'autre; où le voluptueux s'abandonne à la dé- « bauche, au moment même où l'affligé enseve- « lit son ami; où la méchanceté de celui-ci est « quelquefois déjouée par la légèreté de celui-là, « et où mille biens et mille maux arrivent ou sont « prévenus sans dessein. »
Voilà le grand paradoxe littéraire des parti-
MÉLAN6ES LITTÉRAIRES.
sans de Shakespeare. Tout ce raisonnement tend à prouver guHlm'y a point de règles dramatiques ou que Vart n'est pas un art.
Lorsque Voltaire s'est reproché d'avoir ouvert la porte à la médiocrité, en louant trop Shakespeare , il a voulu dire sans doute qu'en bannissant toute règle, et retournant à h pure nature , rien n'étoit plus aisé que d'égaler les chefs-d'œuvre du théâtre anglois. Si , j^ur atteindre à la hauteur de l'art tragique , il sofQt d'entasser des scènes disparates, sans suite et sans liaison ; de mêler le baaiiet le noble, le burlesque et le pathétique ; de placer le porteur d'eau auprès du monarque, et la marchande d'herbes auprès de la reine , qui ne peut raisonnableatentse flatter d'être le rival de Sophocle et de Racine? Quiconque se trouve placé dans la société de manière à voir beaucoup d'hommes et beaucoup de choses , s'il veut seulement se donner la peine de retracer tous les accidents d'une de ses journées, ses conversations avec l'artisan ou le ministre , avec le soldat ou le prince ; s'il veut rappeler les objets qui ont passé sous ses yeux, le bal ou le convoi funèbre , le festin du riche et la misère du pauvre ; celui-là, dis-je, aura fait un drame à la manière du poète anglois. Les scènes de génie pourront y manquer; mais si l'on n'y trouve pas Shakespeare écrivain, on y trouvera Shakespeare dramatiste.
Il faut donc se persuader d'abord qu'écrire est un art ; que cet art a nécessairement des genres, et que chaque genre a des règles. Et qu'on ne dise pas que les genres et les règles sont arbitraires; ils sont nés de la nature même : l'art a seulement séparé ce que la nature a confondu ; il a choisi les plusbeaux traits, sanss'écarter de laressemblance du grand modèle. La perfection ne détrait point la vérité ; et l'on peut dire que Racine,|daiistoute rexcellence de son art, est plus naturel que Shakespeare ; comme V Apollon, dans toute sa divinité, a plus les formes humaines qu'une statue grossière de l'Egypte.
Mais si Shakespeare , dit-on , a péché contre toutes le règles, mêlé tous les genres^ blessé toutes les vraisemblances, il a du moins mis plus de mouvement sur la scène et porté plus loin la terreur que les tragiques françois.
Je n'examinerai point jusqu'à quel degré cette assertion est véritable ; si la liberté que Ton se donne de tout dire et de tout représenter ne mène pas naturellement à ce Dracas de scène, à cette
MÉLANGES LITTÉRAIAES.
moltitode de penonnages qui en imposent : je n'examinerai pas si , dans les pièces de Shakespeare, toat marche rapidement à la catastrophe ; si Tintrigae se none et se dénoue avec art, en prolongeant et précipitant sans cesse Tintérét pour le spectateur : Je dirai seulement que, s'il est vrai quenostragiquesmanquentdemou vement (ce que Je suis fort loin d'accorder) , il est bon qu'ils en mettent davantage dans leurs sujets. Mais cela ne prouvepasqu'ondolTeintroduiresurnotre théâtre les monstruosités de cet homme que Voltaire appeloit un Sauvage ivre. Une beauté dans Shakespeare n'excuse pas ses innombrables défeuts : on monument gothique peut plaire par son obscurité et la difformité même de ses proportions , mais personne ne songe à bâtir un palais sur son modèle.
On prétend surtout que Sliakespeare est un grand maître dans l'art de faire verser des larmes. Je ne sais s'il est vrai que le premier des arts soit celui de Jaire pleurer , dans le sens où Ton entend ce mot aujourd'hui. Les vraies larmes sont celles que ^t couler une belle poésie ; il faut qu'il s'y mêle autant d'admiration que de douleur. Si Sophocle me présente Œdipe tout tanglantj mon cœur est prêt à se briser ; mais mon oreille est frappée d'une douce mélodie, mes yeox sont enchantés par un spectacle souverainement beau ; j'éprouve à la fois du plaisir et de la peine ; j'ai devant moi une affreuse vérité , et cependant je sens que ce n'est qu'une ingénieuse imitation d'une action qui n'est plus, qui peut-être n*a jamais été : alors mes larmes coulent avec dé- Rces; Je pleure, mais c'est au son de la lyre d'Orpbée ; je pleure, mais c'est aux accents des Muses : ces filles célestes pleurent aussi, mais elles ne défigurent point leurs traits divins par des grimaces. Les anciens donnoient aux Furies même im beau visage , apparemment parce qu'il y a ^ beauté morale dans les remords.
Et puisque nous sommes sur ce sujet importet^t, on me permettra de dire un mot de la quen^ne qui divise aujourd'hui le monde littéraire. I^ne partie de nos gens de lettres n'admire plus ^e les ouvrages étrangers , tandis que l'autre tient fortement à notre ancienne école. Selon les premiers, les écrivains du siècle de Louis le ^rand n'ont eu ni assez de mouvement dans le *^le, ni surtout assez de pensées; selon les se- ^Qds, tout ce prétendu mouvement, tous les efforts du jour vers des pensées nouvelles, ne
sont que décadence et corruption : ceux-là rejettent toutes règles; ceux-ci les rappellent toutes. On pourroit dire aux premiers qu'on se perd sans retour aussit6t que l'on abandonne les grands modèles, qui peuvent seuls nous retenir dans les bornes délicates du goût ; qu'on se trompe lorsqu'on prend pour de véritables mouvements une manière qui procède sans fin par exclama* tions et par interrogations. Le second siècle de la littérature latine eut les mêmes prétentions' que notre siècle. Il est certain que Tacite, Sénèque et Lucain ont plus d'agitatioix dans le style et plus de variété dans les couleurs que Tite-Live, Qcéron et Virgile. Ils affectent cette concision d'Idées, et ces effets brillants d'expression , que nous recherchons à présent ; ils chargent leurs descriptions, se plaisent à fiiire des tableaux, à prononcer des sentences : car c'est toujours dans les temps de corruption qu'on parle le plus de morale. Cependant les siècles sont venus; et, sans s'embarrasser àe& penseurs de l'ége de Trajan , ils ont donné la palme à l'âge de l'imagination et des arts, à l'âge d'Auguste.
Si les exemples Instmisoient, je pourrois ajouter qu'une autre cause de la chute des lettres latines fut la confusion des dialectes dans l'empire romain. Lorsqu'on vit des Gaulois dans le sénat, lorsque Rome, devenue la capitale du monde, entendit ses murs retentir de tous les jargons, depuis le Goth jusqu'au Parthe, on put juger que c'en étoit fait du goût d'Horace et de la langue de Cicéron. La ressemblance est frappante : pour peu que l'on continue en France à étudier les idiomes étrangers, et à nous inonder de traductions, notre langue perdra bientôt cette fleur native et ces gallicismes qui faisoient son génie et sa grâce.
Une des sources de l'erreur où sont tombés les gens de lettres qui cherchent des routes inconnues ^ient de l'incertitude qu'ils ont cru remarquer dans les principes du goût. On est un grand homme dans un journal, et un misérable écrivain dans un autre ; ici un génie brillant , là un pur déclamateur. Les nations entières varient : tous les étrangers refusent du génie à BacUie, et de l'harmonie à nos vers ; nous, nous jugeons des auteurs aoglois tout différemment que les Anglols euxmêmes ; on seroit étonné de savoir quels sont les grands hommes de France en Allemagne, et quels sont les auteurs françois qu'on méprise dans ce pays.
MÉLANGES LITTÉRAIBES.
Mais tout cela ne saoroit jeter Tesprit dans l'incertitude, et faire abandonner les principes, sous prétexte qu'on ne sait pas ce que c'est que le goût, n y a une base sûre ou Ton peut se reposer : c^est la littérature ancienne; elle est là pour modèle invariable.
C'est donc autour de ceux qui nous rappellent à ces graAds exemples, qu'il faut nous hâter de nous rallier, si nous voulons échapper à la barbarie. Quand les partisans de l'ancienne école iroient un peu trop loin dans leur haine des littératures étrangères, on devroit encore leur en savoir gré : c'est ainsi que Boileau s'éleva contre le Tasse, par la raison, comme il le dit lui-même, que son siècle avoit trop de penchant à tomber dans les défauts de cet auteur.
Cependant, en accordant quelque chose à un adversaire , ne le ramèneroit-on pas plus aisément aux bons modèles? Est-ce qu*on ne pounoit pas convenir que les arts dlmagination ont peutêtre un peu trop dominé dans le siècle de Louis XIV? que ce qu'on appelle àv^ùosdibxiï peindre la nature étoit alors une chose presque inconnue? Pourquoi n'admettroit-on pas que le style du jour connolt réellement plus de formes; que la liberté que l'on a de traiter tous les sujets a rois en circulation un plus grand nombre de vérités; que les sciences ont donné plus de fermeté aux esprits et de précision aux idées? Je sais qu'il y a des dangers à convenir de tout cela, et que si l'on cède sur un point , on ne saura bientôt plus où s'arrêter; mais enfin ne seroit-il pas possible qu'un homme, marchant avec précaution entre les deux lignes , et se tenant toutefois beaucoup plus près de l'antique que du moderne, parvint à marier lés deux écoles, et à en faire sortir le génie d'un nouveau siècle? Quoi qu'il en soit, tout effort pour obtenir cette grande révolution sera inutile, si nous demeurons irréligieux. L'imagination et le sentiment tiennent essentiellement à la religion : or, une littérature d'où les enchantemepts et la tendresse sont bannis ne peut jamais être que sèche, froide et médiocre.
BEÂTTIE.
Juin I80I.
Le génie écossois a soutenu avec honneur, dans ce dernier siècle, une littératnre que les Pope , les Addison , les Steele, les Bov^e , avoient éleyé? i^ un haut degré de gloiret L'Angle-
terre ne compte point d'historiens supérieun à Hume et à Robertson, ni de poètes plus riehes et plus aimables que Thomson et Beattîe. Celuici, qui n'est jamais descendu de son désert, simple ministre , et professeur de philosophie dans une petite ville du nord de l'Éeosse , afait entendre des chansons d'un caractère tout nooveau , et touché une lyre qui rappelle un peu la harpe du barde. Son principal et pour ainsi dire son seul ouvrage est un petit poème intitulé ie Minstrel, ou ks Progris du Génie. Beattîe a voulu peindre les effets de la Muse sur un jeune berger de la montagne, et retracer des inspirations qu'il avoit sans doute éprouvées lui-même. L'idée primitive du Minstrel est charmante, et la plupart des détails en sont très-agréables. Le poème est écrit en stances rimées comme les vieUles ballades écossoises , ce qui ^|oute encore à sa shigularlté. On y trouve à la vérité, comme dans tous les auteurs étrangers , des longueurs et des traits de mauvais goût. Le docteur Beat* tie aime à s'étendre sur des lieux conununs de morale , qu'il n'a pas tocy'ours l'art de nj«mir. En général, les hommes d'une imagination brillante et tendre ont peu de profondeur dans la pensée , ou de force dans le raisonnement. Il faut des passions brûlantes ou un grand génie pour enfanter de grandes idées. Il y a un certain calme du cœur et une certaine douceur d'esprit qui semblent exclure le sublime. .
Un ouvrage tel que le Minstrel n'est pas susceptible d'analyse. Pour le faire oonooltre, il faut le traduire. Je donnerai donc ici le premier chant de cette aimable production , en en retranchant toutefois ce que la délicatesse françoise ne pourroit supporter. Je préfère m'attacher à montrer les beautés plutôt qu^ compter curieusement les défauts d'un livre. J'aime mieux agrandir l'homme devant l'homme , que de le rapetisser à ses yeux. D'ailleurs, on s'instruit mieux par l'admiration que par le dégoût; l'ooe vous révèle la présence du génie , l'autre se borne à vous découvrir des taches que tous les regards peuvent apercevoir; c'est dans la belle ordon* nance des deux que l'on sent la Divinité, et non pas dans quelques irrégularités de la nature.
LE MINSTBEL,
LES PROGRÉS DU GËNtE.
Ah î qui peut dire combien il eat diffieile de fravir le sommet où brille ao loin le temple delà; ^loiref qui peut
MÉLANGES UTTÉBAIRES.
dire eombien de génies soUimeft ont senti rinfloenoe d'an astre Aineste? Repoussés par les outrages de l'orgueil et par les dédains de l'envie , arrêtés par rinsurmontable barrière de Findigenoe, ils ont langui quelque temps dcns les obsairs sentiers de la rie, puis ils ont disparu dans la tombe, inconnus , et sans être pleures.
£t cependant les langueurs d'une Tie sans gloire ne sont pas ésaiement accablantes pour tous ! Celui qui ne prêta jamais Toreille à la roix de la louange ne se plaindra point do silence de l'oubli. Il en est qui, sourds aux cris de l'ambition, frémiroient d'entendre la trompette de la Renom mée. Heureux de n'ayotr en partage que la santé , l'aisance c( la paix , il ne portoit pas plus haut ses désirs celui dont la simple histoire est retracée dans des vers sans art.
Si je Toulois inToqner une Muse savante , mes doctes accords dinrient id qnelle fut la destinée du barde dans les joon du Tienx tempe ; je le peindrôis portant un cirur content sons de simples habits : on verroit ses cheveux ilotlants et sa barbe blancliie; sa harpe modeste, seule compagne de son chemin, répondant aux soupirs des brises, seroit snpendue à ses épaules Tosôtées ; le Tieillaid, en marchaot, chanteroit à demi-Toix quelque refrain joyeux.
Mais on panrre minstrel inspire aujourd'hui mes vers. Ne vous étonnez point, mortels superbes , si je lui oonsacfe mes accents. Les Muses méprisent le sourire insultant de la fortune , et ne fléchissent point le genou devant l'idole des grandeurs
Si les montagnes du Potose brillent de l'édat dn diamant et de For, si les montagnes de FÉcosse s'élèvent froides et Hériles , dans le nein des pfemières germent la cupidité et la corruption; paisibles sont les vallées des secondes, et pars les cieux qui les éclairent.
Dans les sièdes gothiques (comme les vieilles ballades le racontent) vivoitantiefols un berger. Ses ancêtres avoient pent-être habité une terre aimée des Muses, les grottes de la Sicile on les vallées de l'Aicadle; mais loi, il étoit né dans lescontrées du nord, ches une nation fameuse par ses ctiaasons et par I» beauté de ses Tiei|^; nation fière quoique modeste, innocente quoique libre, patiente dans le travail, ferme dans les périls, inébranlable dans sa fol, invincible sons les armes.
Ce beiger paissoitson petit troupeau sur les montagnes d'Ecosse; jamais il ne mania la faux on ne 'guida la chaiv me. Un cœur honnête étoit tout son trésor. 11 buvoit l'eau dn rocher ; ses brebis fournissaient le kit à ses repas, et lui pcétoient leurs molles toisons ponr le défendre des injures de rhiver ; il snivoit leurs pas enrants partout où dies tou- . kients'éguer.
Do travail natt la santé; de la santé, la paix , source de tonte joie, n n'envioit point les rois, il ne pensoit point à eux : il n'étoit point trouhlé par ces désirs que trompe la fortone, qu'éteint la jouissance. Un père Tertueux , une iB^ pudique, snffisoient an besohi de son cœur : il n'ai- BMit qu'eux , et il les aimoit depuis son enfance.
U étoit toute la postérité de ce couple innocent Aucun wade ne FsYoit annoncé au monde ; aucun prodige n'éclata tor son berceau. Vous derinez toutes les circonstances de ^ nsissance d'Edwin , les transports du père et les soins oiatemelSy les prières offertes par la matrone pour le bon- ^e<ir,Fesprit et la vertu de l'enfant , et tout un long jour .^^ passé dans le repos et lajoîe.
£dwin n'étoit pas nn enfant Tulgaire. Son œil sembloit souvent chargé d'une grave pensée; il dédaignoit les hochets de son &ge, hors un petit chalumeau grossièrement façonné; il étoit sensible, quoique sauvage, et gardoit le silence quand il étoit content : il se montrait tour à tour plein de joie ou de tristesse, sans qu'on en'devinât la cause. Les voisins Iressailloient et soupiraient à sa vue , et cependant le bénissoient. Aux uns il sembloit d'une intelligence merveilleuse; aux autres il paroissoit insensé.
Mais pourquoi dirois-je les jeux de son enfance? H ne se mêloit point à la foule bruyante de ses jeunes compagnons ; il afanoit à s'enfoncer dans la forêt , ou à s'égarer sur le sommet solitaire delà montagne. Souvent les détours d'un ruisseau sauvage condoisoient ses pas h des bocages Ignorés. Tantôt il descend au fond des précipices, du somniet desquels se penchent de vieux pins; tantôt il gravit des dmes escarpées, où le torrent brille dérochera en rochers ; où les eaux , les forêts, les vents forment un concert immense, que l'écho grossit et porte jusqu'aux deux.
Quand l'aube commence à blanchir les airs , Edwin , as* gis an sommet de la colline^ contemple au loin les nuages de pourpre, Fooéan d'azur, les montagnes grisâtres, le lac qui brille foiblement parmi les bruyères vaporeuses , et la longue vallée étendue vers l'ocddent, où le jour lutte encore avec les ombres.
Quelquefois, pendant les brouillards de l'automne, vous le verriez escalader le sommet des monts. O plaisir effrayant ! debout sur la pointe d'un roc , eommeun matelot sauvé du naufrage sur une côte déserte , il aime à voir les vapeurs se rouler en vagues énormes, s'allonger sur les liorizons, là se creuser un golfe, ici s'arrondir autour des montagnes. Du fond du gouffre, au^essous de lui, la voix de la bergère et le bêlement des troupeaux remontent jusqu'à son oreille , à travers la brume épaissie.
Cet étrange enfant aimoit d'un amour égal les scènes agréables et les scènes terribles. Il trouvoit autant de délices dans les ombres et les tempêtes que dans le rayon du midi, lorsqu'il brille sur l'Océan calmé. Ce penchant à la tristesse l'intéressoit aux malheurs des hommes. Si qudquefols un [soupir s'échappoit de son cœur, si une larme de pitié couloit le long de ses joues, il ne cherohoit point à retenir un soupir tendre , une larme si douce.
« Bois sauvages, qu'est devenue votre verdure.' » (Cest ainsi que la Muse interprète ses jeunes pensées.) « Vallons , « où sont allés vos (leurs et vos parfums, naguère si déli- « cieux aux heures brûlantesdu jour PPourquoilesoiseaux, « qui apportoient l'harmonie à vos bocages, ont-ils aban- « donné leurs demeures ? Le vent siffle tristement dans les « herbes jaunes, et chasse devant lui les feuilles séchées. «
« Tout passe ainsi sur la terre! Ainsi fleurit et se Ikne « Fhomme majestueux •
et ,,«,.....•••,.•..•••♦.•••
R Portés sur l'aile rapide et silencieuse du temps , la viell- « lesse et l'hiver ont bientôt flétri les fleurs et nos jeunes «années.
« £h bien! déplorez vos destinées, vous dont les gros- « sières espérances rampent dans cet obscur séjour ! Mais « Fàme sublime qui porte ses regards au delà du tombeau ic sourit aux misères humaines , et s'étonne de vos tonnes. « Le printemps ne viendra-t-il plus ranimer ces scènes dé- « colorées? Le soleil a-t-il trouvé une couche étemelle dans
MÉLANGES LUTÉRAIBES.
le vague de Tocddent? Non ; bientôt rorient s'enflammera de nouTeaux feux ; bientôt le printemps rendra la verdure et riuumonie aux bocages.
« Et je resterois abandonné dans la poussière , quand une Providence bienfaisante fera revivre les fleurs I Quoi ! la voix de la nalure , à l'homme seul injuste , le condamneroit à périr, lorsqu'elle lui commande d'espérer! Loin de moi ces pensées. Il viendra l'immortel printemps des cieux! la roAle beauté de l'homme fleurira de nou- « veau, u
C'étoit de son père religieux qu*£dwin avoit appris ces vérités sublimes.... Mais voilà le romanesque enfimt qui sort de l'asile où il s'étoit mis à couvert des tièdes ondées du midi. Elle est passée, la pluie de l'orage; maintenant l'air est frais et parfumé. Dans l'orient obscur, déployant un arc immense, l'iris brille au soleil couchant. Jeune Insensé, qui croit pouvoir saisir le glorieux météore! combien vaine est la course que ton ardeur a commencée ! La brillante apparition s'éloigne à mesure que tu la poursuis. Ah ! puisses-tu savoir qu'il en est ainsi dans la jeunesse , lorsque nous poursuivons les chimères de la vie! que cet emblème d'une espérance trompée serve un jour à modérer tes passions , et à te consoler quand tes vœux seront déçus ! filais pourquoi une triste prévoyance alarmeroit-elle ton cœur? Périsse cette vaine sagesse qui étouffe les jeunes désirs ! Poursuis, aimable enfant, poursuis ton radieux fantôme; livre-toi aux illusions et à l'espérance; trop tdt, liélas! l'espérance et les illusions s'évanouiront elles-mêmes.
Quand la cloche du soir, balancée dans les airs, chargeoit de ses gémissem'ents la brise solitaûv, le jeune Ëdvrln, marchant avec lenteur, et prêtant une oreille attentive, se plongeoitdans le fond des vallées; tout autour de lui il croyoit voir errer des convois funèbres, de pâles ombres , des fantômes traînant des chaînes ou de longs voiles : mais bientôt ces bruits de la mort se perdoient dans le cri lugubre du hibou, ou dans les murmures du vent des nuits, qui ébranloit par intervalles les vieux dômes d'une église.
Si la lune rouge&tre se penchoit à son couchant sur la mer mélancolique et sombre, Edwin alloit chercher les bords de ces sources inconnues où s'assembloient sur des bruyères les magiciennes des temps passés. Là souvent le sommeil venoit le surprendre, et lui apportoit ses visions. D'abord une brise sauvage commençoit à sifller à son oreille, puis des lampes allumées tout à coup par une flamme magique iiluminoit la voôte de la nuit.
Soudain, dans son rêve, s'élève devant lui un château dont le portique est chargé de blasons. La trompette sonne, le pont-levis s'abaisse; bientôt sortent du manoir gothique des guerriers aux casques verts , tenant à la main des boucliers d'or et des lances de diamant. Leur regard est aflàbie, leur démarche, hardie; au milieu d'eux, de vénérables troubadours, vêtus de longues robes, animent d'un souflle harmonieux le chalumeau guerrier.
Âu bruit des chansons et des timbales, une troupe de belles dames s'avance du fond d'un bocage de myrte. Les guerriers déposent la hmce et le bouclier, et les danses commencent au son d'une musique vive et joyeuse. On se mêle , on se quitte ; on fuit , on revient ; on confond les détours du dédale mobile ; les forêts resplendissent au lom de réclat des flambeaux, de l'or et des pierreries.
Le songe a Ail.... Edwin , révefllé avec l'aurore, oom ses yeux enchantés sur les scènes du matin ; chaque zéphyr lui apporte mille sons délicieux ; on entend le bêleroeot da troupeau , le tintement de la cloche de la brebis , le bourdonnement de l'abeille; la cornemuse fait retentir les ro< chers , et se mêle au bruit sourd de TOcéan lointain qui bat ses rivages.
Le chien de la cabane aboie en voyant passer le pèlerin matinal ; la laitière, couronnée de son vase, chante en descendant la colline ; le laboureur traverse 1m guérels en sifflant; le lourd chariot crie en gravissant le sentier de h montagne; le lièvre étonné sort des épis vacillants; la perdrix s'élève sur son aile bruyante ; le ramier gémit dans sob arbre solitaire , et l'alouette gazouiUe an haut des airs.
O nature ! que tes beautés sont ravissantes ! tu donnes à tes amants des plaishrs toujours nouveaux. Que n'ai-je la voix et l'ardeur du séraphin pour chanter ta gloire avec un amour religieux!
• Salut, savants maîtres de la lyre, poètes» entants de la nature , amis de rhonune et de la vérité ! salut, vous dont les vers, pleins d'une douceur sublime, charmèrent omb enfance et instruisirent ma jeunesse!
Hélas! caché dans des retraites ignorées, le paurn Edwinu'a jamais connu votre art. Quand lesplulesderbiTer et les neiges entassées ont fermé la porte de la cabane, leo* lement alors il entend quelques troubadours voyageurs
chanter les foits de la chevalerie ouredire
cette ballade touchante des deux enfants abandonnés dais le bois. En versant des pleurs sur l'attendrissante histoire, Edwin admire les prodiges de la Muse.
Quand la tempête a cessé de rugir, il parcourt ronifome désert des neiges ; il contemple les nuages qui sebalanoest comme de gros vaisseaux sur les vagues de l'Océan, eiciiglent vers l'horizon bleuâtre. Parmi ces déooratloos changeantes et toujours nouvelles, Edwin découvre des fieoves, des gouffres, des géants, des rochers entassés sur des radiers, et des tours penchées sur des tours. Alors, descodant au rivage , l'enthousiaste solitaire marche le long des grèves , en écoutant avec un plaisùr mêlé de terrenr le magissement des vagues roulantes. C'est encore ainsi qiie,ptt' dant l'été , lorsque les nuages de l'orage allongent leur colonne ténébreuse sur le sommet des collines , Edwin se bals de quitter la demeure de l'honune ; c'est encore atosi qa'îl s'enfonce dans la noire solitude, pour jouir des premim feux de l'édair et des premiers bruits du tounene, soos la voûte retentissante des deux.
Quand la jeunesse du viUage danse au son du ehalumeas, Edwin , assis à l'écart , se plaît à rêver au brait de U dh»que. Oh! comme alors tous les jeux bruyants semUent raias et tumultueux h son âme! Céleste mélancolie, que soot près de toi les profanes plaisirs du vulgaire?
Est-il un cœur que la musique ne peut toucher? Ah. que ce cœur doit être insensible et farouche ! Est-il on eonir qui ne sentit jamais ces transports mystérieux, enfant» de la solitude et de la rêverie? qu'il ne s'adresse point aoi
Muses ; les Muses repoussent ses vœux
Td ne fut point Edwin. Le chant m son premier amour; souvent la harpe de la montagne soupira soos sa m«a aventureuse, et la flûte plaintive gémit suspendue à son souflle. Sa muse, tmom enfant, ignorolt l'art du ^f
MÉLANGES LITTÉRAIRES
froitdfl tninû et du temps. Edwin atteifait ponrtantcette perfectioD si rare, ainsi qae mes vers le diront (jn^tte
joor.
On yM par ce dernier vers que Beattie se proposoit de oontinner son poème. En effet , on trouTe un second chant, écrit quelque temps après; mais il est bien inférieur au premier. Edwin , en errant dans le désert , entend un Jour une voix grave qui s'élève du fond d'une vallée : c'est celle d'un vieux solitaire qui , après avoir connu les illusions du monde , s'est enseveli dans cette retraite, pour y recueillir son Ame et chanter les merveilles du Créateur. Cet ermite instruit le Jeune minsireiy et lui révèle le secret de son propre génie. On voit combien cette idée étoit iieiirease ; mais l'exécution n'a pas répondu au premier dessein de l'auteur : le solitaire parle trop longtemps , et dit des choses trop communes sur les grandeurs et les misères de la vie. Toutefois on trouve encore dans ce second chant quelques passages qui rappellent le charme et le talent du premier. Les dernières strophes en sont consacrées au souvenir d'un ami que le poète venoit de perdre. Il parott que Beattie étoit destiné à verser souvent des pleurs. La mort de son fils unique l'a profondément affecté, et l'a-enlevé totalement aux Muses. Il vit encore sur les rochers de Morven ; mais ces rochers nlnspirent plus ses chants : comme Ossian qui a perdu son Oscar, il a suspendu sa harpe aux branches d'un chêne. On dit que son fils annonçoit un grand talent pour la poésie; peut-être étoit-ll ce jeune mins- ^^/ qu'an père sensible avoit peint, et dont il ne voit plus les pas sur le sommet de la montagne'.
ALEX. MACKENZIK
Juillet I80I.
Il faut peut-être chercher dans l'inconstance et les dégoûts du cœur humain le motif de l'intérêt général qu'inspire la lecture des Voyages. Fatigués de la société où nous vivons , et des chagrins qui nous environnent , nous aimons à nous ^rer en pensée dans des pays lointains et chez
^ ^^^^ Betttie n*a pas snrvéco longtemps à la perte de ^ Du. n trafoa quelque temps sa douleur dans les montagnes l "^^ et mourut le 18 août 1803 , à l'Age de soixante-huit «*V B««l*lf a publié , outre son poCme du Minsinl , d'autres v^ies tfès-remarqnables par le senUroent mélanooUque dont «M» wotempffîiDtes. {Note de r Éditeur.)
des peuples inconnus. Siies hommes que l'on nous peint sont plus heureux que nous , leur bonheur nous délasse; s'ilssont plus infortunés, leurs maux nous consolent.
Mais l'intérêt attaché au récit des voyages diminue cliaque Jour, à mesure que le nombre des voyageurs augmente ; l'esprit philosophique a fait cesser les merveilles du désert :
Les bois désenchantés ont perdu leurs miracles '.
Quand les premiers François qui descendirent sur les rivages du Canada parlent de lacs semblables à des mers, de cataractes qui tombent du ciel , de forêts dont on ne peut sonder la profondear, l'esprit est bien plus fortement ému que lorsqu'un marchand anglois ou un savant moderne vous apprend qu'il apénétré Jusqu'à i'océnn Pacifique , et que la chute du Niagara n'a que cent quarante-quatre pieds de hauteur.*
Ce que nous gagnons en connoissance , nous le perdons en sentiment. Les vérités géométriques ont tué certaines vérités de l'imagination bien plus importantes à la morale qu'on ne pense. Quels étoient les premiers voyageurs dans la belle antiquité? C'étoicntles législateurs, les poètes et les héros ; c'étoient Jacob, Lycurgue, Py thagore , Homère, Hercule , Alexandre : dies peregrinationis ^ Alors tout étoit prodige sans cesser d'être réalité, et les espérances de ces grandes âmes aimoient à dire : « Là-bas la terre inconnue ! la terre hnmense!» Terra ignota! terra immensa! Nous avons naturellement la haine des bornes; je dirois presque que le globe est trop petit pour l'homme, depuis qu'il en a fait le tour. Si la nuit est plus favorable que le Jour à l'inspiration et aux vastes pensées, c'est qu'en cachant toutes les limites , elle prend l'air de l'immensité.
Les voyageurs françois et les voyageurs anglois semblent, comme les guerriers de ces deux nations, s'être partagé Tempire de la terre et de l'onde. Les derniers n'ont rien à opposer aux Tavernier, aux Chardin , aux Parennin , aux Charlevoix; ils n'ont point de monument tel que les Lettres édifiantes ; mais les premiers , à leur tour, n'ont point d'Anson , de Byron , de Cook , de Vancouver. Les voyageurs françois ont plus fait pour la connoissance des mœurs et des coutumes des peuples : vbov If^m , mores cognovit^ les voyageurs anglois ont été plus utiles aux pro-