Conservez-vous dans la pureté de votre éducation
3. Faites honorer Dieu partout où vous aurez du pouvoir; procurez sa gloire ; donnez- en l'exem pie : c'est un des plus grands biens que les rois puissent faire.
4. Déclarez-vous, en toute occasion, pour la vertu contre le vice.
Saint Louis mourant , étendu sur un lit de cendre devant les ruines de Garthage, donna à peu près les mêmes instructions à son fils : ^
« Beau fils , la première chose que je t'enseigne « et commande à garder, si est que de tout ton « cœur tu aimes Dieu, «t te gardes bien de faire « chosequi lui desplaise. Si Dieu t'en voyeadversité, « reçois-la benignement, et lui en rends grâce; « s'il te donne prospérité, si l'en remercie très- « humblement : car on ne doit pas guerroyer Dieu « des dons qu'il nous fait. Aie le cœur doux et « piteux aux pauvres , ne boute pas sus trop grans « taille ni subsides à ton peuple. Fuis la compa- « gnie des mauvais. »
On aime à voir deux de nos plus grands princes, à deux époques si éloignées l'une de l'autre, donner à leurs fils des principes semblables de religion et de justice. Si la langue de Join ville et celle de Racine ne nous avertissoient que quatre cents ans d'interValle séparent saint Louis de Louis XIY , on pourroit croire que ces instructions sont du même siècle. Tandis que tout change dans le monde, il est beau que des âmes royales gardent incorruptible le dépôt sacré de la vérité et de la vertu.
Louis XIY (et c'est une des choses les plus attachantes de ses Mémoires] confesse souvent ses fautes et les offre pour leçons à son fils :
« On attaque le coeur d'an prince comme une place. Le a premier soin est de s'emparer de tous les postes par où Il on y peut approcher. Une femme adroite s'attacbe d'a- « bord à éloigner tout ce qui n'est pas dans ses intérêts; a elle donne du soupçon des uns et du dégoût des autres , « afin qu'elle seule et ses amis soient favorablement écou- « tés ; et si nous ne sommes en garde contre cet usage , il « faut, pour la contenter eUe seule , mécontenter tout le « reste du noonde.
« Dès lors que tous donnez à une femme la liberté de « TOUS parler de choses importantes, il est impossible « qu'elle ne tous fasse faillir.
MÉLANGES LITTÉRAIRES
R La tendresse qae nous avons pour elle nous ûdsant goûter ses plus mauvaises raisons, nous foit tomber insensiblement du côté où elle penclie , et la foiblesse qu'elle a naturellement lui faisant souvent préférer des intérêts de bagatelles aux plus solides considérations i lui font presque toujours prendre le mauTais parti. « Elles sont éloquentes dans leurs expressions, pressantes dans leurs prières, opiniâtres dans leurs sentiments; et tout cela n'est souvent fondé que sur une aversion qu'elles auront pour quelqu'un, sur le dessein d'en avancer un autre, oii sur une promesse qu'elles auront faite légèrement. »
Cette page est écrite avec une siagulière élégance ; et si la main de Racine parolt quelque part , on pourroit peut-être la retrouver ici. Mais i'oserions*nous dire? Une telle connoissance des femmes prouve que le monarque, en se confessant, n'étoit peut-être pas bien guéri de sa foiblesse. Lesanciensdisoient de certains prêtres des dieux : « Beaucoup portent le thyrse , et peu sont inspict rés. » Il en est ainsi de la passion quisubjuguoit Louis XIV : beaucoup Taffectent, et peu la ressentent ; mais aussi , quand elle est réelle , on ne peut guère se méprendre à Vinspiration de son langage.
Au reste , Louis XIV avoit appris à oonnoltre la Juste valeur de ces attachements que le plaisir forme et détruit. Il vit couler les larmes de madame de la Vallière , et il lui fallut supporter les cris et les reproches de madame de Montespan. La sœur du fameux comte de Lautrec , abandonnée de François I^, ne s'emporta point ainsi en plaintes inutiles. Le roi lui ayant fait redemander les Joyaux chargés de devises qu*ii lui avoit donnés dans les premiers moments de sa tendresse , elle les renvoya fondus, et convertis en lingots. « Portez cela au roy , dit-elle. Puisqu'il lui a plu « de me révoquer ce qu'il m'avoit donné si libe- « ralement , je les lui rends et lui renvoie en lin- « gots d'or. Quant aux devises , Je les ai si bien « empreintes en ma pensée , et les y tiens si che- « res , que Je n'ai pu permettre que personne en « disposast et Jouist, et en eust de plaisir que R moi-mesme'. »
Si nous en croyons Voltaire , la mauvaise éducation de Louis XIV auroit privé ce prince des leçons de l'histoire. Ce défaut de connoissance n*est point du tout sensible dans les Mémoires. Le roi paroit au contraire avoir eu des idées assez étendues sur l'histoire moderne, et même sur celle des Grecs et des Romains. Il raisonne
* BRA^rrôiiE.
en politique avec une sagacité surprenante; il fait parfaitement sentir à propos de Charles II, roi d'Angleterre , le vice de ces États qui sont gouvernés par des corps délibérants; il parle des désordres de l'anarchie comme un prince qui en avoit été témoin dans sa jeunesse; il savoit fort bien ce qui manquoit à la France , ce qu'elle pouvolt obtenir; quel rang elle devoit occuper parmi les nations : « Ëtant persuadé , dit-il , que rin^ « fanterie franc oise n'avoit pas été jusqu'à pré- « sent fort bonne , Je voulus chercher les moyens « de la rendre meilleure. » Il £|Joute aillears : « Pourvu qu'un prince ait des sujets, il doit n avoir des soldats; et quiconque , ayant un État « bien peuplé , manque d'avoir de bonnes troa- « pes , ne se doit plaindre que de sa paresse et de « son peu d'application. » On sait en effet que c'est Louis XIV qui a créé notre armée, et environné la France de cette ceinture de places fortes qui la rend inexpugnable. On voit enfin qu tl regrettoit les temps où ses sujets étoient maîtres du monde.
ff Lorsque le titre d'empereur ftit mis dans « notre maison, dit-il, elle possédolt à la fois la « France, les Pays-Bas, l'Allemagne, l'Italie, « et !a meilleure partie de l'Espagne, qu'elle « avoit distribuée entre divers particuliers, arec « l'éserve de la souveraineté. Les sanglantes « défaites de plusieurs peuples venus du I^ord « et du Midi avoient porté si loin la terrear de « nos armes , que toute la terre trembloit la « seul bruit du nom françois et de la grandenr « impériale. »
Ces passages prouvent que Louis XIV con« noissoit la France , et qu'il en avoit médité Tbis* toire. En portant ses^ regards encore plushaot, ce prince eût vu que les Gaulois , nos premiers ancêtres, avoient pareillement subjugué la terre, et que toutes les fols que nous sortons de nos limites, nous ne faisons que rentrer dans notit héritage. L*épée de fer d'un Gaulois a seule serfl de contre-poids à l'empire du monde. « La nonce velle arriva d'Occident en Orient , dit un hiJto- « rien, qu'une nation hyperboréenne avoit pris « en Italie une ville grecque appelée Borne. » U nom de Gaulois vouloit dire voyageur, A la première apparition de cette race poissante, les Romains déclarèrent qu'elle, étoit née pour h ruine des villes et la destruction du genre homain.
Partout où il s'est remué tpMkjie chose de
MÉLANGES LITTÉRAIRES
grand, on retrouve nos ancêtres. Les Gaulois seuls ne se tarent point à la vue d'Alexandre, devant qui la terre se taisoit « Ne craignez-vous
* point ma puissance ? « dit à leurs députés le vain^ queur de l'Asie. -^ « Nous ne craignons qu'une - chose, répondirent-Us, c*est que le ciel tombe ■ sur notre tète. » César ne put les vaincre qu*en les divisant , et 11 mit plus de temps à les dompter qu*à soumettre Pompée et le reste du monde.
Tons les lieux célèbres dans l'univers ont été assujettis à nos pères. Non-seulement ils ont pris Rome, mais ils ont ravagé la Grèce, occupé Byzance , campé sur les ruines de Troie , possédé le royaume de Mithridate, et vaincu au delà du Taurus ces Scythes qui n'a voient été vaincus par personne. La valeur des Gaulois décidoit de toute part du sort des empires. L'Asie leur payoit tribut ; les princes les plus renommés de cette partie de la terre, les Antiochus, les Antigonus, courtisoient ces guerriers redoutables ; et les rois tombés du trône se retiroient à i'abrt de leur épée. Ils firent la principale force de l'armée d'Aniiibai; dix mille d'entre eux défendirent seuls contre Paul-Émile la couronne d'Alexandre, dans le combat où Persée vit passer l'empire des Grecs sous le Joug des Latins. A la bataille d'Actlam , les Gaulois disposèrent encore du sceptre du monde, puisqu'ils décidèrent la victoire en se rangeant sous les drapeaux d'Auguste.
C'est ainsi que le destin des royaumes paroft attaché dans chaque siècle au sol de la Gaule comme à une terre fatale , et marquée d'un sceau mystérieux. Tous les peuples sembleiit avoir ouï successivement cette voix qui annonça l'arrivée de Brennus à Rome , et qui disoit A Cédllius au milieu de la nuit : « Cédltius , va dire aux tribuns « que les Gaulois seront demain ici. »
Les Mémoires de Louis XIY augmenteront sa renommée : ils ne dévoilent auctme bassesse, ils ne révèlent aucun de ces honteux secrets que le cœur humain cache trop souvent dans ses abîmes. Vu de plus près et dans l'intimité de ^ vie, Louis XIV ne cesse point d'être Louis le Grand; on est charmé qu'on si beau buste n'ait Pointune tête vide , et que Tâme réponde à la noblesse des dehors. « C'est un prince, disoit Bol-
* leau, qui ne parle Jamais sans avoir pensé. Il
* construit admirablement tout ce qu'il dit ; ses ■moindres reparties sentent le souverain; et
* quand il est dans son domestique , il semble
* recevoir la loi plutôt que de la donner. > Éloge
que les Mémoires confirment de tous points. On oonnolt cette foule de mots où brille la magnanimité de Louis XIV. Le prince de Gondé lui disoit un Jour qu'on avoit trouvé une image de Henri IV attachée à un poteau et traversée d'un poignard, avec une inscription odieuse pour le prince régnant. « Je m*en console , dit le monarque ; on n*en apasfaitoMiant contre tes roisfai^ néantêi » On ^tend que dans les derniers temps de sa vie il trouva sous son couvert, en se mettant à table , un billet à peu près conçu ainsi : « Le roi est debout à la place des Victoires , à « dieval à la place Vendôme ; quand sera-Ml eou* « ché à Saint-Denis ? » Louis prit le billet , et le Jetant par dessus sa tête, répondit A haute voix : « Quand il plaira à Dieu. • Prêt à rendi'e le dernier soupir, il ût appeler les seigneurs de sa cour ; « Messieurs, dit^il , Je vous demande pardon des « mauvais exemples que Je vous ai donnés ; Je « vous faits mes remerctments de l'amitié que « vous m'avez toujours marquée. Je vous de-
« mande pour mon petit-fils la même fidélité
« Je sensqueje m'attendris, et queje vousatten- «dris aussi. Adieu, messieurs, souvenez-vous « quelquefois de moi. » Il dit à son médecin qui pleuroit : « AT avez-vous cru immortel? » Madame de la Fayette a écrit de ce prince qu'on le trouvera sans doute « un des plus grands rois, et « des plus honnêtes hommes de son royaume. • Cela n'empêche pas qu'à ses funérailles le peuple ne chantât des Te Deum, et n'insultât au cercueil : Numquid cognoscenturmirabilia tua^ etjtistitia tua in terra oblivionis ?
Que nous reste-t-il à ajouter à la louange d'un priooe qui a civilisé l'Europe , et Jeté tant d'éclat sur la France? Rien que ce passage tiré de ses Mémoires :
« Vous deret savoir, vtmX toutes choses, mon fils, que a nous ne saurioDS mootrer trop de respect pour celui qui « nous fait respecter de tant de milliers d'hommes. La pra- « mière partie de la politique est celle qui nous enseigne à « le bien servir. La soumission que nous ayons pour lui est « la plus belle leçon que nous puissions donner de celle « qui nous est due, et nous péclioos contre la prudenoe, « aussi bien que contre la justice, quand nous manquons « de yénération pour celui dont nous ne sommes que les « lieutenants.
« Quand nous aurons armé tous nos sujets pour la dé- « fense de sa gMre , qoaad nous torons reiOTé ses autels « abattus, quand nous aurons fait eonnoUre son nom aux « climats les plus reculés de la terre,. nous n'aurons fait « que l'une des parties de notre devoir, et sans doute nous « n'aurons pas fait celle qu'il désire le plus de nous , si « nous ne sommes soumis nous-mêmes au joug de ses
MÉLANGES LITTÉRAIRES
« commandements. Les actions de braît et d*éclat ne sont « pas toujours celles qui le touchent davantage , et ce qai « se passe dans le secret de notre cœur est sourent ce « qu'il observe avec plus d'attention.
« Il est infiniment jaloux de sa gloire, mais il sait mieux « que nous discerner en quoi eUe consiste. H ne nous a « peut-être faits si grands qu'afin que nos respects l'hono- « rassent davantage; et si nous manquons de remplir en « oda ses desseins , peut-être qu*U nous laissera tomber « dans la poussière de laquelle il nous a tirés.
« Plusieurs de mes ancêtres, qui ont voulu donner à « leurs successeurs de pareils enseignements , ont attendu « pour cela rextrëmité de leur vie ; mais je ne suivrai pas « en ce point lenr exemple. Je vous en parle dès cette « heure, mon fils, et vous en parlerai toutes les fois que « j'en trouverai Toccasion. Car, outre que j*estime qu'on n ne peut de trop bonne heure imprimer dans les jeunes « esprits des pensées de cette conséquence, je crois qu'il « se peut faire que ce qu'ont dit des princes dans un état <i si pressant ait quelquefois été attribué à la vue du péril « où ils se trouvoienl; au lieu que, vous en parlant main- « tenant, je suis assuré que la vigueur de mon âge, la lift berté de mon esprit, et l'état florissant de mes affaires, « ne vous pourront jamais laisser pour ce discours aucun « soupçon de foiblesse ou de déguisement »
Cétolt en 1661 que LoqIs XIV donnoit cette sublime leçon à son fils.