RÉPONSE A UN ARTICLE INSËRË DANS LA GAZETTE DE FRANCE
ou 37 AvniL '.
Mal 1806.
La Défense du Génie du Christianisme * est Jusqu'à présent la seule réponse que J'aie faite à toutes les critiques dont on a bien voulu m*honorer. J'ai le bonheur ou le malheur de rencontrer mon nom assez souvent dans des ouvrages polémiques , des pamphlets, des satires. Quand la critique est Juste, Je me corrige; quand le . mot est plaisant Je ris; quand il est grossier, Je Voublie. Un nouvel ennemi vient de descendre dans la lice ; c'est un chevalier béamois. Chose assez singulière , ce chevalier m'accuse de préjugés gothiques, et de mépris pour les lettres I J*avoue que Je n'entends pas parler de sang-froid
> Cet article est de M. de Baare, antear d*ane ffùtoire du Biarn , et beau>frëre de M. le comte Dara. 3 Voyez le tom. m de la présente édition.
de chevalerie ; et quand il est question de tonrnois , de défits , de castilles , de pas d'armes, je me mettrois volontiers comme le seigneur don Quichotte à courir les champs pour réparer les torts. Je me rends donc à l'appel de mon adversaire. Cependant je pourrois refuser de faire avec lui le coup de lance, puisqu'il n'a pas déclaré son nom , ni haussé la visière de son casque après le premier assaut ; mais comme il a observé religieusement les autres lois de la joute, en évitant avec soin de frapper à la tête et au cceur, Je le tiens pour loyal chevalier, et je relève le gant.
Cependant quel est le sujet de notre querelle? Allons-nous nous battre , comme c'est assez lusage entre les preux , sans trop savoir pourquoi? Je veux bien soutenir que la dame de mon cœur est incomparablement plus belle que celle de mon adversaire ; mais si par hasard nous servions tous deux la même dame? C'est en effet notre aventure. Je suis au fond du même a>i$ ou plutôt du même amour que le chevalier béornois, et-, comme lui , je déclare atteint de félonie quiconque manque de respect pour les Mases.
Changeons de langage et venons au £eilt. J^ose dire que le critique qui m*attaque avec tant de goût, de savoir et de politesse, mais peut-être avec un peu d^humeur, n'a pas bien compris ma pensée.
Quand Je ne veux pas que les rois se mêlent des tracasseries du Parnasse, ai-Je donc infiniment tort? Un roi sans doute doit ainaerles lettres, les cultiver même jusqu'à un certain degré , et les protéger dans ses États; mais estil bien nécessaire qu'il fasse des livres! Le juge souverain peut-il , sans inconvénients, s'exposer à être Jugé? Est-il bon qu'un monarque donne, comme un homme ordinaire, la mesure de son esprit et réclame l'indulgence de ses sujets dans une préface? Il me semble que les dieux ne doivent pas se montrer si clairement aux hommes : Homère met une barrière de nuages aux portes de l'Olympe.
Quant à cette autre phrase, un auteur ddi être pris dans les rangs ordinaires de la sociètèy J'en demande pardon à mon censeur; mais cette phrase n'implique pas le sens qu'il y trouve. Dans l'endroit où elle est placée ' , elle se rapporte aux rois , uniquement aux rois. Je ne sois point assez absurde pour vouloir que les lettres soient abandonnées précisément à la partie
' Voyez rarUcle aor les Mémoire» is loarit XIK*
MÉLANGES LlTTÉRAffiES.
DOD letirée de la société. Elles sont du ressort de tout ce qui pense ; elles n'appartiennent point aune classe d'hommes particulière, elles ne soDt point une attribution des rangs, mais Qoe distinction des esprits. Je n'ignore pas que MoDtaigne, Malherbe, Descartes, la Rochefoucaud,Fénelon, Bossuet, la Bruyère, Boileau même , Montesquieu et Buffon , ont tenu plus ou nxHDS à Tancien corps de la noblesse , ou par la robe , ou par Tépée ; Je sais bien qu'un beau génie ne peut déshonorer un nom illustre ; mais , puisque mon critique me force à le dire , Je pense qu'il y a toutefois moins de péril à cultiver les muses dans un état obscur que dans une coudition éclatante. L'homme sur qui rien n'attire les regards expose peu de chose au naufrage. S'il ne réussit pas dans les lettres , sa manie d'écrire ne l'aura privé d'aucun avantage réel , et son rang d auteur oublié n'ajoutera rien à l'oubli natarel qui i'attendoit dans une autre carrière.
Il n'en est pas ainsi de l'homme qui tient une place distinguée dans le monde, ou par sa fortune, ou par ses dignités, ou pour les souvenirs qui s'attachent àses aïeux . Il faut qu'un tel homme balance longtemps avant de descendre dans une lice où les chutes sont cruelles. Un moment de vanité peut lui enlever le bonheur de toute sa vie. Quand on a beaucoup à perdre , on ne doit écrire que forcé pour ainsi dire par son génie, et dompté par la présence du dieu : fera corda domans. In grand talent est une grande raison , et Ton répond à tout avec de la gloire. Mais si l'on ne sent pas en soi ce mens diviniory qu'on se garde bien alors de ces démangeaisons qui nous prennent d'écrire :
£( n*aUez point quitter, de qaoi que l'on vous somme , U oom que, dans la cour, vous avez d'honnête homme, Pour prendre de la main d'un avide imprimeur Celui de ridicule et misérable auteur.
Si Je voyois quelque du Guesclin rimailler nns laveu d'Apollon un méchant poème. Je lui crierois : « Sire Bertrand, changez votre plume « pour répée de fer du bon connétable. Quand
■ vous serez sur la brèche , souvenez-vous d'in- ■voquer, comme votre ancêtre, Notre-Dame
* au Guesclin. Cette Muse n'est pas celle qui
* chante les villes prises, mais c'est celle qui les
■ fait prendre. »
Mais, au contraire, si le descendant d'une de ^s familles qui figurent dans notre histoire s'an- ^Qce au monde par un Essai plein de force,
de chaleur et de gravité, ne craignez pas que Je le décourage. £ût-il des opinions contraires aux miennes, son livre blessât-il non-seulement mon esprit , mais mon cœur. Je ne verrai que le talent ; je ne serai sensible qu'au mérite de l'ouvrage; J'introduirai le Jeune écrivafai dans la carrière. Ma vieille expérience lui en marquera les écueils ; et , en bon frère d'armes , Je me réjouirai de ses succès.
J'espère que le chevalier qui m'attaque approuvera ces sentiments ; mais cela ne suffit pas : Je ne veux lui laisser aucun doute sur ma manière de penser à l'égard des lettres et de ceux qui les cultivent. Ceci va m'entrafner dans une discussion de quelque étendue : que l'intérêt du sujet m'en fasse pardonner la longueur.
Eh! comment pourrois-je calomnier les lettres? Je serois bien ingrat, puisqu'elles ont fait le charme de mes Jours. J'ai eu mes malheurs comme tant d'autres ; car on peut dire du chagrin parmi les hommes ce que Lucrèce dit du flambeau de la vie :
Quasi cursores', vltawlampada tradunt.
J'ai toujours trouvé dans l'étude quelque noble raison de supporter patiemment mes peines. Souvent, assis sur la borne d'un chemin en Allemagne, sans savoir ceque J'allois devenir. J'ai oublié mes maux, et les auteurs de mes maux, en rêvant à quelque agréable chimère que me présentoient les Muses compatissantes. Je portois pour tout bien avec moi mon manuscrit sur les déserts du Nouveau-Monde; et plus d'une fois les tableaux de la nature , tracés sous les huttes des Indiens, m'ont consolé à la porte d'une chaumière de la ^Yestphalie , dont on m'avoit refusé l'entrée.
Bien n'est plus propre que l'étude A dissiper les troubles du cœur, à rétablir dans un concert parfait les harmonies de l'âme. Quand , fatigué des orages du monde, vous vous réfugiez au sanctuaire des Muses, vous sentez que vous entrez dans un air tranquille , dont la bénigne influence a bientôt calmé vos esprits. Cicéron avoit été témoin des malheurs de sa patrie : il avoit vu dans Rome le bourreau s'asseoir auprès de la victime (par hasard échappée au glaive), et Jouir de la même considération que cette victime; il avoit vu presser ^avec la même cordialité et la main qui s'étoit baignée dans le sang des cii toyens, et la main qui ne s'étoit levée que pour
l€s défendre; il avoit vu la vertu devenir nn objet de scandale dans un temps de crime, comme le crime est un objet d'horreur dans un temps de vertu ; il avoit vu les Romains dégénérés pervertir la langue de Sclpion pour excuser leur bassesse, appeler la constance entêtement, la générosité folie, le courage imprudence, et chercher un motif intéressé à des actions honorables, pour n*avoir pas la douleur d'estimer quelque chose ; ii avoit vu ses amis se refroidir peu à peu pour lui, leurs cœurs se fermer aux épanehements de son cœur, lears peines cesser d'être communes avec ses peines , leurs opinions changer par degré : ces hommes, emportés et brisés tour à tour par la roue de la fortune, l'avoient laissé dans une profonde solitude. A ces peines , déjà si grandes, se joignirent des chagrins domestiques : « Ma fille me restoit, écrit-il à Sol- « pleins : c'étolt un soutien toujours présent an- « quel Je pouvois avoir recours. Le charme de « son entretien me -fàisoit oublier mes peines ; « mais l'affreuse blessure que Je reçus en la per- « dant rouvre dans mon cœur toutes celles que « J'y croyois fermées. ... Je suis chassé de ma « maison et du forum. »
Que fit Cicéron dans une position si triste? Il eut recours à l'étude. « Je me suis réconcilié « avec mes livres , dit-il à Yarron; ils me rappel- «( lent à leur ancien commerce : ils me déclarent « que vous avez été plus sage que moi de ne pas « Tabandonner. »
Les Muses , qui nous permettent de choisir notre société , sont d*un puissant secours dans les chagrins politiques. Quand vous êtes fatigués de vivre au milieu des Tigellin et des Narcisse , elles vous transportent dans la société des Caton et des Fabricius. Pour ce qui est des peines du cœur, Tétode, il est vrai , ne nous rend pas les amis que nous pleurons, mais elle adoucit les chagrins que nous cause leur perte; car elle mêle leur souvenir à tout ce qu'il y a de pur dans les sentiments de la vie, et de beau dans les images de la nature.
Examinons maintenant les reproches que l'on fait aux gens de lettres. La plupart me paroissent sans fondement : la médiocrité se console souvent par la calomnie.
On dit : < Les gens de lettres ne sont pas propres au maniement des affaires. » Chose étrange, que le génie nécessaire pour enfanter V Esprit des Lois ne fût pas suffisant, pour conduke le
bureau d'un ministre ! Quoi ! ceux qui sondent si habilement les profimdeurs du eorar humain ne pourroient démêler autour d'eux les intrigaei des passions? Mieux vous oonnoltrex les hommes , moins vous seres capable de lesgouvenier«
(Test un sophisme démenti par l'expérienee. Les deux plus grands hommes d'État de Taotlquité, Démosthène, et surtout Oeéron, éloieot deux véritables hommes de lettres , dans toQle la rigueur du mot. Il n'y a peut-être jamais en de plus beau génie littéraire que celui de César, et il paroit que ce petit-fils d'Anchise et de Vé* nus entendoit asseK bien les affaires. On peut citer en Angleterre Thomas Morus, Clareodoo, Racon, Rolingbroke; en France, l'HApita], Lamoignon, Daguesseau, M. de Malesherbes, et la plupart de nos premiers ministres tirés d« l'Église. Rien ne me pourroit persuader qoeBos* suet n'eût pas une tête capable de conduire «a royaume, et que le judicieux et sévère Boiieaa n'eût pas fait un excellent administrateur.
Le jugement et le bon sens sont surtout les deux qualités nécessaires à l'homme d'État; et remarquez qu'elles doivent aussi dominer dans une tête littéraire sainement organisée. L'imagination et l'esprit ne sont point , comme on le suppose, les bases du véritable talent; c'est le boo sens , je le répète , le bon sens , avec rexpressloa heureuse. Tout ouvrage , même un ouvrage àV maginatlon , ne peut vivre , si les idées y maoquent d'une certaine logique qui les enchalfie,et qui donne au lecteur le plaisir de la raison, même au milieu de la folie. Voyez les chefr-d'ŒUvrede notre littérature : après un mur examen , vous découvrirez que leur supériorité tient à un boo sens caché, à une raison admirable, qoi ^ comme la charpente de l'édifice. Ce qui est faox finit par déplaire : l'homme a en lui-iriéme on principe de droiture que Ton ne choque pas impunément. De là vient que les ouvrages des sophistes n'obtiennent qu'un succès passager : ib brillent tour à tour d'un ftiux éclat , et tombefit dans l'oubli.
On ne s'est formé cette idée de l'IaapHtiide des gens de lettres que parce que l'on a coùfoiùàn les auteurs vulgaires avec les éoivains de nrfrite. Les premiers ne sont point incapables parce qu'ils sont hommes de lettres, mais seoleinenl parce qu'ils sont hommes médiocres, et c«i l'excellente remarque de mon critique. Or, ce qui manque aux ouvrages de ces hommes, c'csl
MÉLANGES LITTERAIRES
[»réclséraenl le Jagement et le bon sens. Vous y [roQverez peut-être des éclairs d'Imagination, de fespilt, une connoissance plus ou moins grande du métier, une habitude plus ou moins formée d*arranger les mots et de tourner la phrase ; mais jamais tous n*y rencontrerez le bon sens.
Ces écrivains n*ont pas la force de produire la pensée qu'ils ont un moment conçue. Lorsque TOQs croyez qu'ils vont prendre une bonne voie, tout à coup un méchant démon les égare : ils changent de direction, et passent auprès des plus ^ndes beautés sans les apercevoir ; ils mêlent au hasard, sans économie et sans Jugement, le grave, le doux, le plaisant, le sévère; on ne sait ce qu'ils veulent prouver, quel est le but où ils marchent, qu'elles vérités ils prétendent enseigner. Je conviendrai que de pareils esprits sont peu propres aux affaires humaines; mais j'en accuserai la nature et non pas les iettresy et je me donnerai garde surtout de confondre ces auteurs infortunés avec des hommes de génie.
Mais si les premiers talents littéraires peuvent remplir glorieusement les premières places de leur patrie , à Dieu ne plaise que Je leur conseille jamais d*envier ces places I La mc^orité des hommes bien nés peut faire ce qu'ils feroient euxmêmes dans un ministère public ; personne ne pourra remplacer les beaux ouvrages dont ils prlveroient la postérité, en se livrant à d'autres soins. Ne vaut-il pas mieux aujourd'hui , et pour nous et pour lui-même, que Racine ait fait naître sons sa main de pompeuses merveilles, que d'avoir occupé , même avec distinction, la place de LouYois ou de Colbert? Je voodrois que les hommes de talent connussent mieux leur haute destinée , qu'ils sussent mieux apprécier les dons qu'ils ont reçus du ciel. On ne leur fait point une grâce en les investissant des charges de l'État ; ce sont eux, au contraire, qui, en acceptant ces 'îhargcs, font à leur pays une véritable faveur et wn très-grand sacrifice.
Que d'autres s'exposent aux tempêtes. Je concilie aux amants de l'étude de les contempler du rivage : « La c6te de la mer deviendra un lieu
• de repos pour les pasteurs, » dit l'Écriture : Erit fmieulus maris reguies pastorum. Écoutons encore l'orateur romain : « J'estime les Jours que
• ^ws passez à Tusculum, mon cher Varron, au-
• tant que l'espace entier de la vie, et Je renon-
• tcTois de bon cœur à toutes les richesses du
• monde |K>ur obtenir la liberté de mener une
« vie si délicieuse.... Je l'imite du moins autant « qu'il m'est possible , et Je cherche avec beau* « coup de satisfaction mon repos dans mes chères « études.... Si de grands hommes ont Jugé qu'en « faveur de ces études on pouvoit se dispenser « des affaires publiques, pourquoi ne choisirois- « Je pas une occupation si douce? «
Dans une carrière étrangère à leurs mœurs, les gens de lettres n'auroient que les maux de l'ambition, sans en avoir les plaisirs. Plus délicats que les autres hommes, combien ne seroientils pas blessés à chaque heure de la Journée I Que d'horribles choses pour eux à dévorer! Avec quels personnages ne seroient-ils pas obligés de vivre et même de sourire I En butte à la Jalousie que font toujours naître les vrais talents, ils seroient incessamment exposés aux calomnies et aux dénonciations de toutes les espèces ; ils trou- .veroientdes écueils Jusque dans la franchise , la simplicité ou l'élévation de leur caractère ; leurs vertus leur feroient plus de mal que des vices , et leur génie même les précipiteroit dans les pièges qu'éviteroit la médiocrité. Heureux s'ils troûvoient quelque occasion favorable de rentrer dans la solitude avant que la mort ou l'exil vint les punir d*avoir sacrifié leurs talents à l'ingratitude des cours I
. . Poi dk' insieme coq V etàfiorità Mancè la speme, e la baldanza audace; Piaosi i riposi di quest' umil vita, E ftospirai la mia perduta {tace.
Je ne sais si Je dois relever à présent quelques plaisanteries que l'on est dans l'usage de faire sur les gens de lettres, depuis le temps d'Horace. Le chantre de Laiagé et de Lydie nous raconte qu'il Jeta son bouclier aux champs de Philippes ; mais l'adroit courtisan se vante, et l'on a pris ses vers trop à la lettre. Ce qu'il y a de certain , c'est qu'il parle de la mort avec tant de charme et une si douce philosophie , qu'on a bien de la peine à croire qu'il la craignit :
Eheu, fugaces, Posthume , Posthume, Labuntur annl.
Quoi qu'il en soit du voluptueux lolitairo de Tibur, Xénophon et César» génies éminemtnent littéraires, étoient de grands et intrépides capitaines; Eschyle fit des prodiges et valeur à Sa» lamine ; Socrate ne céda le prix du courage qu'à Alcibiade ; Tibulie étoit distingué dans les léions de Messala; Pétrone et Sénèque sont célè-
MÉLANGES LITTÉRAIRES
bres par la fermeté de leur mort. Dans des temps modernes, le Dante vécut au milieu dés combats, et le Tasse fut le plus brave des chevaliers. Notre vieux Malherbe vouloit, à soixante-treize ans, se battre contre le meurtrier de son fils : tout vaincu du temps qu*il étoit , il alla exprès an siège de la Rochelle pour obtenir de Louis XIII la permission d'appeler le chevalier de Piles en champ clos. La Rochefoucauld àYoitf ait la gue rre aux rais. De temps immémorial, nos ofQciers du génie et d'artillerie, si braves à la bouche du canon, ont cultivé les lettres, la plupart avec fruit, quelques-uns avec gloire. On sait que le Breton Saint-Foix entendoit fort mal la raillerie ; et cet autre Breton , surnommé de nos Jours le premier grenadier de nos armées , s'occupa de recherches savantes toute sa vie. Enfin les hommes de lettres que notre révolution a moissonnés ont tous déployé à la mort du sang-froid et du courage.S'ilfautenJugerparsoi-méme,je le dirai avec la franchise naturelle aux descendants des vieux Celtes : Soldat, voyageur, proscrit, naufragé , je ne me suis point aperçu que l'amour des lettres m'attachât trop à la vie : pour obéir aux arrêts de la religion on de l'honneur, il suffit d'être chrétien et François.
Les gens de lettres , dit-on encore , ont toujours flatté la puissance ; et , selon les vicissitudes de la fortune , on les voit chanter et la vertu et le crime, et l'oppresseur et l'opprimé. Lucien disoit à Néron , en parlant des proscriptions et de la guerre civile :
Heureose cruauté , fureur officieuse , Donl le prix est illustre et la fin glorieuse! Crimes trop bien payés, trop aimables hasards, Puisque nous vous devons le plus grand des Césars ! Que les dieux conjurés redoublent nos misères I Que Leucas sous les flots abîme nos galères ! Que Pharsale revoie encor nos bataillons Du plus beau sang de Rome inonder nos sillons !
• Qu'on voie encore un coup Pérouse désolée I Destins, Néron gouverne, et Rome est consolée ' !
A cela Je n*ai point de réponse pour les gens de lettres : je baisse la tête d'horreur et de concision , en disant , comme le médecin dans Macbeth : This disease is beyond my practice ; « Ce «imal est an-dessus de mon art. »
Cependant ne ponrroit-on pas trouver à cette dégradation une excuse bien triste sans doute , mais tirée de la nature même du cœur humain ?
> PhanaU, traduction de Brébeuf.
Montrez-moi dans les révolutions des empires, dans ces temps malheureux où un peuple entier, comme un cadavre, ne donne plus aucun signe de vie; montrez-moi, dis-je, une classe d'hommes toujours fidèle à son honneur, et qui n'ait cédé ni à la force des événements ni à la lassitude des souffrances : je passerai condamnation sur les gens de lettres. Mais si vous ne pouvez trouver cet ordre de citoyens généreux, n'accosez plus en particulier les favoris des Muses, gémissez sur l'humanité tout entière. La seule différence qui existe alors entre l'écrivain et Thomme vnl* gaire , c'est que la turpitude du premier est connue, et que la lâcheté du second est ignorée. Heureux en effet , dans ces jours d^esclavage, l'homme médiocre qui peut être vil en sûreté de l'avenir , qui peut impunément se réjouir dans la fange , certain que ses talents ne le livreront point . à la postérité, et que le cri de sa bassesse ne pas* sera pas la borne de sa vie !
lime resteàparler de la célébrité littéraire. Elle marche de pair avec celle des grands rois et des héros. Homère et Alexandre, Vii^lé et César, (kcupent également les voix de la renommée. Disons de plus que la gloire des muses est la seule où il n'entre rien d'étranger. On peut toujours rejeter une partie du succès des armes sur les soldats ou sur la fortune : Achille a vaincu les Troyens à Faide des Grecs , mais Homère a fait seul X Iliade, est sans Homère nous ne connoitrions pas Achille. Au reste, je suis si loin d'avoir pour les lettres le mépris qu'on me suppose , que je ne céderois pas facilement la foible portion de renommé qu^elles semblent quelquefois promettre à mes efforts. Je crois n'avoir jamais importuné personne de mes prétentions ; mais , puisqu'il faut le dire une fois, je ne suis point insensible aux applaudissements de mes compatriotes, et je sentirois mal le joste orgueil que doit m'Inspirer mon pays, si je comptois pour rien l*honneur d*a voir fait connoitre avec quelque estime un nom françois de plus aox peuples étrangers.
Enfin , si nous en croyons quelques esprits chagrins , notre littérature est actuellement frappée de stérilité ; il ne parolt rien qui mérite d'être lu : le faux , le trivial , le gigantesque , le maovais goût , l'ignorance , régnent de tontes parts, et nous sommes menacés de retomber dans la barbarie. Ce qui doit un peu nous rassurer, c'est que dans tons les temps on a fait les mêmes plaintes. Les journaux du siècle de Louis XIV
sont remplis de déclamations sur la disette des talents. Les Subligni et les Visé regrettoîent le beau temps de Ronsard. L'esprit de dénigrement est une maladie particulière à la France , parce que toute le monde a des prétentions dans ce pays , et que notre amour-propre est sans cesse tourmenté des succès de notre voisin.
Pour moi qui n'ai pas le droit d'être difQcile, et qui me contente d'admirer avec la foule , Je ne suis point du tout frappé de cette prétendue stérilité de notre littérature. J'ai le bonheur de croire qu'il existe encore en France des écrivains de génie, remarquables par la force de leurs pensées ou le charme de leur style ; des poètes du premier ordre, des savants distingués, des eritiques pleins de goût, dépositaires des saines doctrines, des bonnes traditions. Je nommerois facilement plusieurs ouvrages qui , j'ose le dire, passeront à la postérité. Nous pouvons affecter une humeur superbe à dédaigner les talents qui nous restent ; mais je ne doute point que l'avenir ne soit plus juste envers nous , et qu'il n'admire ce que nous aurons peut-être méprisé. Notre siècle ne démentira point l'expérience commune : les arts et les lettres brillent toujours dans les temps de révolution , hélas 1 comme [ces Heurs qui croissent parmi les ruines : Feret et rubus asper amomum.
Je termine ici cette apologie des gens de lettres. Tespère que le chevalier béarnais sera satisfait de mes sentiments : plût à Dieu qu'il le fût de mon style 1 car, entre nous, je le soupçonne de seconnoltre en littérature un peu mieux quil ne convient à un chevalier du vieux temps. S'il faut dire tout ce que Je pense, il pourroit bien, en m'attaquant, n'avoir défendu que sa cause. Sou exemple prou veroit, en cas de besoin , qu'un homme qui a joui d'une grande considération dans l'ordre politique et dans la première classe de la société peut être un savant distingué, Qu critique délicat, un écrivain plein d'aménité, et même un poète de talent. Ces chevaliers de Réarn ont toujours courtisé les Muses; et Ton se souvient encore d'un certain Henri qui se battoit d'ailleurs assez bien , et qui se plaignoit eu versdesa départie lorsqu'il quittoit Gabrielle, Toutetois , puisque mon adversaire n'a pas voulu se découvrir, j'éviterai de le nommer : je veux qu'il sache seulement que je l'ai reconnu à ses couleurs.
Les gens de lettres , que J'ai essayé de venger
du népris de l'ignorance, me permettront-ils, en finissant, de leur adresser quelques conseils dont je prendrai moi-même bonne part? Veulent-ils forcer la calomnie à se taire, et s'attirer l'estime même de leurs ennemis , il faut qu'ils se dépouillent d'abord de cette morgue et de ces prétentions exagérés qui les ont rendus insupportables dans le dernier siècle. Soyons modérés dans nos opinions , indulgents dans nos critiques , shicères admirateurs de tout ce qui mérite d'être admiré. Pleins de respect pour la noblesse de notre art , n'abaissons jamais notre caractère ; ne nous plaignons Jamais de notre destinée : qui se fait plaindre se fait mépriser; que les Muses seules, et non le public, sachent si nous sommes riches ou pauvres : le secret de notre indigence doit être le plus délicat et le mieux gardé de nos secrets ; que les malheureux soient sûrs de trouver en nous un appui : nous sommes les défenseurs naturels des suppliants ; notre plus beau droit est de sécher les larmes de l'infortune, et d'en faire couler des yeux de la prospérité : Dolor ipse cUsertumfecerat. Ne prostituons jamais notre talent à la puissance , mais «ussi n'ayons jamais d'humeurcontreelle: celui quiblâmeavec aigreur admirera sans discernement; de l'esprit frondeur à l'adulation il n'y a qu'un pas. Enfin, pour l'intérêt même de notre gloire et la perfection de nos ouvrages , nous ne saurions trop nous attacher à la vertu : c'est la beauté des sentiments qui fait la beauté du style. Quand l'âme est élevée , les paroles tombent d'en haut , et l'expression noble suit toujours la noble pensée. Horace et le Stagyrite n'apprennent pas tout l'art : il y a des délicatesses et des mystères de langage qui ne peuvent être révélés à l'écrivain que par la probité de son cœur, et que n'enseignent point les préceptes de la rhétorique.
MELANGES LlTTÉBÀIBES.