NOUS VERRONS
Paris, isio.
Le passé n'est rien dans la vie.
Et le présent est moins encor :
C'est à l'avenir qu'on se fie Pour nous donner joie et trésor.
Tout mortel dans ses vœux devance Cet avenir où nous courons; Le bonheur est en espérance ; On vit en disant : Nous verrons.
Mais cet avenir plein de diarmes, Qu'est-îl lorsqu'il est arrivé?
C'est le présent qui de nos larmes Matin et soir est abreuvé I Aussitôt que s'ouvre la scène Qu'avec ardeur nous désirons , On bâille , on la regarde à peine ; On voit en disant : Nous verrons.
Ce vieillard penche vers la terre; Il touche à ses derniers instants :
Y pense-t-il ? Non , il espère Vivre encore soixante et dix ans.
Un docteur, fort d'expérience, Veut lui prouver que nous mourons, Le vieillard rit de la sentence , Et meurt, en disant : Nous verrons.
Valère et Damis n'ont qu'une âme;
C'est le modèle des amis.
Valère en un malheur réclame
La bourse et les soins de Damis :
« Je viens à vous , ami sincère,
« Ou ce soir au fond des prisons...
« Quoi ! ce soir même ? — Oui ! — Cher Valère,
« Revenez demain : nous verrons. »
Gare ! faites place aux carrosses Où s'enfle l'orgueilleux manant Qui jadis conduisoit deux rosses A trente sous , pour le passant !
Le peuple , écrasé par la roue , Maudit l'enfant des Percherons.
Moi , du prince évitant la boue.
Je me range , et dis : Nous verrons.
Nous verrons est un mot magique Qui sert dans tous les cas fâcheux : Nous verrons, dit le politique; Nous verrons , dit le malheureux.
Les grands hommes de nos gazettes , Les rois du jour, les fanfarons, Les faux amis et les coquettes , Tout cela vous dit : Nous verrons.