FAUX ADMIRATEURS DU POETE
J'ai mesuré autrefois Shakespeare avec la lunette classique; instrument excellent pour apercevoir les ornements de bon ou de mauvais goût , les détails parfaits ou imparfaits ; mais microscope inapplicable à l'observation de l'ensemble^ leîbyer de la lentille ne portant que sur un point et n'embrassant pas la surface entière. Dante , aujourd'hui l'objet d'une de mes plus hautes admirations, s'offrit à mes yeux dans la même perspective raccourcie. Je voulols trouver une épopée selon les règles dans une épopée libre qui renferme l'histoire des idées, des connolssances,
deacroyaocM, dea hommes et des événements de toute une époque ; monument semblable à ces cathédrales empreintes du génie des vieux âges, où l'élégance et la variété des détails égalent la grandeur et la majesté de Tensemble.
L'école classique, qui ne méloit pas la vie des auteurs à leurs ouvrages , se privoit encore d'un puissant moyen d'appréciation. Le bannissement du Dante donne une clef de son génie : quand on suit le proscrit dans les cloftresou il deman^ doit la paix; quand on assiste à la oomj^sition de ses poèmes sur les grands chemins , en divers lieux de son exil ; quand on entend son dernii^r soupir s'exhaler en terre étrangère ; ne lit-on pas avec plus de charme les belles strophes mélancoliques des trots destinéeii de rhonune après sa moit?
Qu'Homère n'ait pas existé; que oe soit la Grèce entière qui ehante an lieu d'uo de ses fils, je pardonne aux émdits oette poétique hérésie; mais toutitfois je ne veux rien perdre des aven* tures d'Homère. Oui, le poète a nécessairement joué dans son berceau avec neuf tourterelles; son gazouillement enfantin ressembloit au ramage de neuf espèces d*oiseaux. Niez-vous ces faits incontestables? Gomment comprendrezvous alors la ceinture de Vénus? Nargue des apachronismes I Je tiens que la vie du père des fables a été retracée par Hérodote, pèredel'hisr toire. Pourquoi donc serois*je allé à Selp et à Smyme, si ce n'eût été pour y saluer l'école et le fleuve de Méléslgènes, en dépit de Wolf, de Woold, d'Ilgen, de Dogax-Montbel et de leurs semblables? Des traditions relatives au chantre de rOdyssèe , je ne repousse que celle qui £ait du poète un Hollandois. Génie de la Grèce, génie d'Homère, d'Hésiode, d'Eschyle, de Sophocle, d'Euripide , de Sapho , de Simonide , d'Alcée , trompez-nous toujours : je crois ferme à vos mensonges ; ce que vous dites est aussi vrai qu'il est vrai que je vous ai vu assis sur le mont Hyroète, au milieu des abeilles, sous le portique d'un couvent de ealoyers : vous étiez devenu chrétien, mats vous n'en aviex pas moins gardé votre lyre d'or et vos ailes couleur du ciel ou se dessinent les ruines d'Athée^.
Toutefois si Jadis on reata trop en deçà du ro* mantique , maintenant on a passé le but; chose ordinaire à l'esprit francois qui sautille du blanc au noir comme le cavalier au jeu d'échecs. Le pis est que noire enthousiasme actuel pour %a*
SUR LA LITTÉBATURE ANGLOISË.
kf^ewe est flDoiDS excité par ses clartés que par SIS taches; nous applaudissons en lui ce que nous sifflerions ailleurs.
Pensez- vous que les adeptes soient ravis des tails de passion de Roméo et Juliette? li s*agit bien de eela I Vous n'avez donc pas entendu Mer* ratio eomparer Roméo à un hareng saure sans
Wilboat iiis roe, like a drieed herriDg.
Pierre n'a-t-il pas dit aux musiciens : » Je ne
• vous apporterai pas des crodies^ je ferai de « nous un fv, je ferai de vous un^â/ no?e^moi
• bien. »
// wéil carry no croichets; T ill re you, J' ill ta you; do you note me.
Pauvres gens qui ne sentez pas ce qu^il y a d^ Dervcilleux dans ce dialogue : la nature ellenéoie prise sur le fait ! Quelle simplicité ! quel Batord I quelle francliise ! quel contraste comme dans la vie ! quel rapprochement de tous les langi^-cs, de toutes les scènes, de tous les rangs de la société I
Et toi , Shalsespeare , je te suppose revenant au flK«de et je m'amuse de la colère où te mettroient tes Cuix adorateurs. Tu findignerois du culte rendu à des trivialités dont tu serois le pren^ier a rougir, bien qu'elles ne fussent pas de toi , mais de ton siècle; tu déclarerois incapables de sentir tes beautés, des hommes capables de se passionner pcMD* tes défauts , capables surtout de les imiter de sang*firold, au milieu des mœurs nouvelles.
omiIOZI DE VOLTAIRE SUR SHAKESPEARE.
OPINION DES AKiîLOIS.
connoltre Shakespeare à la France.
Le jugemeot qu'il porta d'abord du tragique an- «mme la plupart de ses premiers juge- ;, plein de mesure, de goût et d'impartia- Uté. 11 écrivoit à lord Bolingbrol&e vers 1730 :
* Avec quel plaisir n'ai-je pas vu à Londres
• fotn tn^édie de Jule^ Cé^ar qui , depuis cent
• eagna^tf années, fait les délices de votre ua-
• tîoa! •
Il dit ailleurs ;
• Shakespeare créa le théâtre anglois. Il aveit
• an génie plein de force et de fécondité , de na-
• turel et de sublime, sans la moindre étincelle
• de bon goât et sans la moindreconnolssance des
• règles. Je vais vous dire une chose hasardée ,
• wuûs vraie : c'est que le mérite de cet auteur a
• perdu le Aéétre anglois. Il y a de si belles scè*
« nés, des morceaux si grands et ^ terribles ré- « pandtts dans ses farces monstjrueuses qu'on ap« « pelle tragédies i que ees pièces ont toi^yo^^^s^^^^ « jouées avec un grand succès. »
Telles furent les premières opinions de Voltaire sur Shakespeare; mais lorsqu'on eut voulu faire passer ce génie pour un modèle de perfection , lorsqu'on ne rougit point d'abaisser devant lui les chefsrd'œuvre de la scène grecque et françoise, alors l'auteur de Mérope sentit le danger. H vit qu'en révélant des beautés, il avait séduit des hommes qui ne sauroient pas , comme lui , séparer l'alliage de l'or. Il voulut revenir sur ses pas; il attaqual'idole par lui-même eneensée; il étolttrop tard, et en vain il se repentit d'avoir ouvert (a porte à la médUwrité, déifié le Sauvage ivre^ placé le monstre sur l'auleL
Irons-nous plus loin dans notre engouement que nos voisins eux-mêmes? En théorie, admirateurs sans réserve de Shakespeare, leur zèle en pratique est beaucoup plus circonspect : pourquoi ne jouent-ils pas tout entier l'œuvre du dieu? par quelle audaceont-ils resserré, rogné, altéré, transposé des scènes ffHamlet, de Macbeth, d'Othello y an Marchand de Venise, âe Richard I/f, eteJ pourquoi ces sacrilèges ont-ils été commis par les hommes les plus éclairés des trois royaumes? Dryden assure que la langue de Shakespeare est hors d'usage, et il a rcpétri avec Davenant les ouvrages de Shakespeare. Shaftesbury déclare que le style du vieux ménestrel est grossieret barbare, ses tournures et son esprit tout à fait passé s de mode. Pope remarque qu'il a écrit pour la populace , sans songer à plaire à des esprits d'une meilleure sorte; quHl présente à la critique le sujet le plus agréable et le plus dégobant. Tate s'étolt approprié le Roi Lear, alors si complètement oublié qu'on ne s'aperçut pas du plagiat. Rowe , dans sa Vie de Shakespeare , prononce aussi bien des blasphèmes. Sherlock a osé dire qtftï n*y a rien de médiocre dans Shakespeare; que tout ce qu'il a écrit est excellent ou détestable; que jamais il ne suivit ni même ne conçutun plan, mais qu'il fait souvent fort bien une scène. Lansdown a poussé l'impiété jusqu'à refaire le Marchand de Venise. Prenons bien garde à d'innocentes méprises : quand nous nous pâmons à telle scène du dénoàment dé Roméo et Juliette, nous croyons brûler d'un pur amour pour Shakespeare, et nos ardents hommages s'adressent à Garrick. Comme le jeune Diafoirus,
ESSAI
nous noas trompons de caresses , de personnes et de compliments : « Madame, c'est avec justice « que le ciel vous a concédé le nom de belle-mère. « — Ce n'est pas ma femme, monsieur, c'est ma « fille à qui vous parlez. — Où donc est*elle? — « Elle va venir. — Attendrai-Je, mon père, « qu'elle soit venue ? »
Écoutons Johnson, le grand admirateur de Shakespeare, le restaurateur de sa gloire : « Shan kespeare avec ses qualités a des défauts , et des <t défauts capables d'obscurcir et d'engourdir tout t autre mérite que le sien.... Les effusions de la « passion , quand la force de la situation les fait « sortir de son génie , sont , pour la plupart, frapa pantes et énergiques; mais, lorsqu'il sollicite « son invention , et qu'il tend ses facultés , le fruit « de cet enfantement laborieux est l'enflure, la « bassesse, l'ennui et l'obscurité, tumour, mean- « ness, tediousness and obscurity. Dans la nar- « ration, il affecte une pompe disproportionnée « dediction....Iladesscènesd'uneexcellencecon- <« tinue et non douteuse ; mais il n'a pas peut-être « une seule pièce qui , si elle étoit aujourd'hui « représentée comme fouvrage d'un contempo- «t rain, pût être entendue jusqu'au bout. »
Sommes-nous meilleurs juges d'un auteur anglois que le célèbre critique Johnson? Et néanmoins , si no us venions dire maintenant en France des choses aussi crues , ne serions-nous pas lapidés? Le malin aristarque n'auroit-il pas raison, quand il soupçonne certains enthousiastes de caresser leurs propres difformités sur les bosses de Shakespeare?
Si vous vous rappelez ce que j*ai dit des changements survenus dans la langue écrite et parlée en Angleterre , et des deux époques où le normand et l'italien envahirent l'idiome anglo-saxon, vous aurez déjà une idée des compositions de l'Eschyle britannique. On y retrouve le mélange des sujets et des styles du Midi et du Nord. Dans les siyets empruntés de l'Italie, Shakespeare transporte le naturel de sentiment des nations Scandinaves et calédoniennes ; dans les sujets tirés des chroniques septentrionales, il introduit raffectation du style des populations transalpines; passant de la ballade écossoise à la nouvelle italienne, il n*a en propre que son génie : ce présent du ciel étoit assez beau pour s'en contenter.