‹ Œuvres complètes de M. le vicomte de Chateaubriand (volume 5)Chapitre 25 sur 283 · LANGUE DE SHAKESPEARE. - LANGUE DE DANTE · texte numérisé non relu

LANGUE DE SHAKESPEARE. - LANGUE DE DANTE

Mais, s'il n'est pas raisonnable d'offrir pour modèle , dans les Œuvres de Shakespeare , ce que l'on stygmatise dans les autres monuments de la même époque, il seroit injuste d'attribuer au poëte seul des infirmités de goût et de diction aux- \ quelles son temps étoit sujet. '

L'orateur de la chambre des communes conpare I^enri VIII à Salomon pour la justice et la prudence, à Samson pour la force et le courage, à Absalon pour la grâce et la beauté. Un autre orateur, de la même chambre , déclare à la reine Elisabeth que, parmi les grands législateurs, on a compté trois femmes : la reine Palestina avant le déluge , la reine Cérès après , et la reine Marie , mère du roi Stilicus ; la reine Elisabeth sera la quatrième. Le roi Jacques I" parle comme le tragique lorsqu'il dit à son parlement : « Je suis l'éff poux, et la Grande-Bretagne est mon épouse « légitime ; je suis la tête , elle est le corps. L'An- « gleterre et l'Ecosse étant deux royaumes dans « une même île , je ne puis , moi , prince chrétien , « tomber dans le crime de bigamie. »

Le beau style, vers le milieu du seizième siècle, étoit un canevas scolastique et subtil , brodé de sentences , de jeux de mots et de concetti italiens. Elisabeth auroit pu donner à son poëte des leçons de collège; elle parloit latin, composoit des épi* grammes en grec , tradulsoit des tragédies de Sophocle et des harangues de Démosthène. A sa cour galante, guindée, quintessenciée, pesante et réformatrice, il étoit du bon ton d'entremêler les locutions angloises d'expressions françoises, et d'articuler de manière à laisser un doute dans les sons, pour produire une équivoque dans les mots.

En France, même afféterie : Bonsard est à sa manière une espèce de Shakespeare , non par son génie, non par son néologisme grec, mais par le tour forcé de sa phrase. Les Mémoires, charmants d'ailleurs, de la savante Marguerite ou Margot de Valois, jargonnent une métaphysique sentimentale, qui couvre assez mal des sensations très-physiques. Un demi-siècle plus tôt, la sœai de François V avoit donné des contes y lesquels ont du moins le naturel de ceux de Boccace. Ls Guisiade, de Pierre-Matthieu , tragédie classique, avec des chœurs , sur un sujet national , reprodull

SUR LA LirrÉRATUilE ANGLOISE.

h phraséologie de Shakespeare : d'Épernen s'écne i

Teaei, mes oomiMignons; monstres abominables, Jeta mr Biois Tliorrear de tos traits effroyables. Prcoei pour mainsdes crocs, pour yeux des dards de feux, Pour Toix an gro»canon , des serpents pour cheveux : Cbuifin Blois en enfer, apportez-y vos gènes , Tos rooes , tos gibets, tos feux, yos fouets, vos peines.

GriigDy, dans la tragédie qui porte son nom :

O mâiics noirdfisants es enfers impiteux !

O mes chem compagnons , hé ! que je suis houleux

Qu*ao enlteit ait bridé mon effroyable audace ;

Qw me reste , eliétif , pour hontoyer ma race ,

Simm qiie me cacher, et du vilain licol ,

De naes bourrdles mains hault estreindre mon col?

Il est boD de faire ici une observation sur deux hommes que les imaginatioDS à la fois vagues et systématiques de nos Jours confondent souvent et fort mai à propos , mêlant les temps , les positions, les supériorités et les souvenirs.

Il n*en fut pas de Shakespeare comme il en (ut de Dante : le tragique anglois rencontra une langoe non achevée, il est vrai, mais aux trois foirts ûite , déjà employée par de grands esprits et des poètes célèbres , Bacon et Thomas More, Smrey et Spenser. Cette langue étoit devenue une espèce de barbare maniérée , grotesquement atifée , surchargée de modes étrangères. Se flgare-t-on ce que soufTroit Shakespeare , lorsque , ao milieu d*une vive conception, il étoit obligé d*introduire dans sa phrase inspirée quelques mots d*ootré-mer : Bon ! je proteste! ou tel autre? Se représente-t-on ce colosse obligé d'enfoncer ses pieds énormes dans de petits sabots chinois , tréboehant avec des entraves qu*il rompoit en rupsBssA^ comme un lion brise ses chaînes?

Dante, venu deux siècles et demi avant Shakespeare, ne trouva rien en arrivant au monde. La société latine expirée avoit laissé une langue belle, mais d'une beauté morte; langue inutile a l'usage commun, parce qu'elle n'exprimoit plus le caractère, les idées, les mœurs et les besoins de la vie nouvelle. La nécessité de s'entendre avoit fait naître un idiome vulgaire employé des deux côtés des Alpes du raidi, et aux deux versants des Pyrénées orientales. Dante adopta ce bâtard de Rome, que les savants et les hommes du pouvoir dédaignoient de reconnoitre; il le trouva vagabond dans les rues de Florence, nourri au hasard par un peuple républicain , dans toute la rudesse plébéienne et démocratique. Il communiqua au fils de son choix sa virilité, sa

simplicité, son indépendance, sa noblesse, sa tristesse, sa sublimité sainte, sa grâce sauvage. Dante tira du néant la parole de son esprit ; il donna l'être au verbe de son génie; il fabriqua lui-môme la lyre dont il devoit obtenir des soij^^^ si beaux , comme ces astronomes qui inventèrent les instruments avec lesquels ils mesurèrent les cieux. Vitalien et làDivina Comme^ff a jaillirent à la fois de son cerveau; du même coup l'illustre exilé dota la race humaine d'une langue admirable et d'un poème immortel.

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