CHANT II
Mt
neige. La corde est tendue, la flècbe vole : ah ! que n'a-t-elle erré loin du but ! La flèche s'est enfoncée dans le Jeune sein de Morglan. « Nous élevâmes la tombe du héros sur la colline : nous plaçâmes la flèche et le bois d*un chevreuil dans l'étroite demeure. Là fût aussi couché le dogue de Morglan , pour poursuivre devant l'ombre du chasseur les cerfo dans les nuages. Minona vouloit dormir auprès de son amant; nous la transportâmes au palais de ses pères; longtemps elle y parut triste. Les rapides années emportent la douleur : à présent Minona se réjouit avec les fliles de Sora , bien qu'elle soupire quelquefois encore. »
Ainsi chantoit le barde. L'aube peignit de sa lumière d'albâtre les rochers d'Inisfail : « Ullin, dit Comhaly conduis sur ton vaisseau Grimoina à sa patrie; qu'au milieu de ses compagnes elle puisse encore se lever comme la lune, lorsqu'el le montre sa tête au-dessus des nuages, et qu'elle sourit aux vallées silencieuses.
— « Béni soit, dit Grimoina, le chef de Morven , l'ami du foible dans les Jours du danger ! Mais que feroit Grimoina aux champs de ses pères, où chaque rochef, chaque arbre, chaque ruisseau réveilleroit ses chagrins assoupis? Les jeunes fliles me diroient : Où est ton Arroor? Vous pourrez le dire , 6 jeunes fliles ! mais je ne vous entendrai pas. J'irai vivre dans une terre éloignée; j'achèverai mes jours avec les vierges de Morven : leur cœur, comme celui de leur roi , s'ouvre aux pleurs des infortunés. »
Nous emmenâmes Grimoina avec nous dans notre patrie; nous joignîmes sa main à celle de Dargo; mais la flile étrangère ne sourioit plus : elle confloit souvent des soupirs au cours d'une onde ignorée. Grimoina, tes heures furent rapides : les cordes de ta harpe sont humides quand le barde soupire ton histoire.
Un jour, comme nous poursuivions les daims sur les bruyères de Morven, les vaisseaux de Lochlin apparurent avec leurs voiles blanches et leurs mâts élevés. Nous crûmes qu'ils venolent réclamer Grimoîna. « Je ne combattrai pas pour • elle, dit Gonnas, un de nos chefs, avant que « je ne sache si cette étrangère aime notre race. « Perçons le sanglier, teignons avec son sang la « robe de Dargo; nous porterons Dargo au pa- « lais : Grimoina déplorera-t-elle sa perte ? » 0 malheur! nous écoutons l'avis de Gonnas I
nous terrassons le sanglier écumant ; Gonnas le frappe de son épée. Nous enveloppons Dargo dans une robe ensanglantée; nous le portons sur nos épaules à Grimoîna. Gonnas marcboit devant nous avec la dépouille du sanglier : « J'ai tué le « monstre, disoit-il; mais auparavant sa dent « mortelle a percé ton amant, A Grimoîna 1 »
Grimoîna écouta ces paroles de mort : silen<* cieuse et pâle , elle reste immobile comme les colonnes de glace que l'hiver fixe au sommet du Mora. Elle demande sa harpe ; elle l'a ikit réson-» ner à la louange du héros qu'elle croyoit expiré. Dargo vouloit se lever ; nous l'en empêchâmes Jusqu'à la fin de la chanson , car la voix de Gri* moîna étoit douce comme la voix du cygne blessé, lorsque ses compagnons nagent tristement autour de lui.
« Penchez- vous, disoit Grimoîna, sur le bord « de vos nuages, ô vous ancêtres de Dargo! et « transportez votre fils au palais de votre repos. « Et vous, filles des champs aériens de Trenmor, « préparez la robe de vapeur transparente et oo- « lorée. Dargo, pourquoi m'avois-tu fait oublier « Armor? Pourquoi t'aimois-je tant? Pourquoi « étois-Je tant aimée ? Nous étions deux fleurs qui « croissoient ensemble dans les fentes du rocher; « nos têtes humides de rosée soudoient aux rayons « du soleil. Ges fleurs avoient pris racine dans « le roc aride. Les vierges de Morven disoient : « Elles sont solitaires, mais elles sont charmantes. « Le daim dans sa course s'élançoit par-dessus « ces fleurs , et le chevreuil épargnoit leurs tiges « délicates.
« Le soleil de Morven est couché pour moi. « Il brilla pour moi, ce soleil, dans la nuit de « mes premiers malheurs, au défaut du soleil de « ma patrie; mais il vient de disparoltre à son « tour; il me laisse dans une ombre étemelle.
« Dargo, pourquoi t'es-tu retiré si vite? pour- • quoi ce cœur brûlant s'est-il glacé? Ta voix « mélodieuse est-elle muette? Ta main, qui na« « guère manioit la lance à la tête des guerriers , « ne peut plus rien tenir; tes pieds légers , qui ce « matin encore devançoîent ceux de tes compa* « gnons, sont à présent immobiles comme la terre « qu'ils effleuroient.
« Partout sur les mers , au sommet des collî- «nes, dans les profondes vallées, j'ai suivi ta « course. En vain mon père espéra mon retour, « en vain ma mère pleura mon absence ; leurs « yeux mesurèrent souvent l'étendue des flots ^
DUTHONA.
• BOQ^ent les roohen répétèrent leurs eris. Pa*
• rents , amU, Je tas sourde à votre voix ! tontes « mes pensées étoieot poor Dai^; Je Taimois de « tonte la forée de mes souvenirs poar Armer. « Dargo, 1 autre nuit J*ai goûté le sommeil à tes « côtés sur la bruyère. N'est-il pas de place cette m unit dans ta nouvelle couche? Ta Grimoina
• veut reposer auprès de toi, dormirponr toujours
• àtescôtés. 9
Le chant de Grimoina allolt en s'affbU>lissant à mesure qu*U approchoit de sa fin;par degrés 8*ételgnoit la voix de Tétrangàre : rinstrument éehappa aux bras d'albâtre de la fille de Lochlin. Dargo se lève : Il étoit trop tard ! l'âme de Grimoina avdt fui sur les sons de la harpe. Dargo creusa la tombe de son épouse auprès de celle d'Ëvella, et prépara pour lui-même la pierre du sommeil.
Dix étés ont brûlé la plaine , dix hivers ont dépouillé les bois ; durant ces longues années , rendant du malheur, Dargo , a vécu dans la caverne ; il n'aime que les accents de la tristesse. Souvent Je chante au chef infortuné des airfe mélancoliques dans le calme du midi , lorsque Grimoina se penche sur le binrd de sa nue pour écouter les soupirs du barde.
DUTHONA.
POEME
• Pourquoi, A mers ! éleves-vous votre voix parmi les rochers de Morven? Vent do midi, pourquoi épuises-tu ta rage sur mes collines? Est-ce pour ret^ir ma voile loin des rivages de Fenneml, poor arrêter le cours de ma gloire ? Mais, A mers! vos flots mugissent en vain; vent du midi, tu peux souffler, mais tu n*empécheras point les vaisseaux de Flngal de voler è la contrée lointaine de Dorla : ta fureur se calmera, et la surfoce azurée de TOcéan deviendra tranquille et brillante. Oui , le bruit de la tempête cessera , mais la mémoire de Fingal ne périra point »
Ainsi parla le roi, et ses guerriers se rangèrent autour de lui. Le vent siffle dans les cheveux touffus de Dumoladi; Leth se penche sur son bouclier d'airain , tout ridé de mille cicatrices; Moloagitedans les ain sa lance étincelante; la joie de la bataille est dans les yeux de Gor*
Nous cinglons à traven l'écume hooleoM de l'Océan : les baleines efirayées plongent au food de l'abîme, les lies fuient; elles s'abaissent toar à tour derrière nous sous Tonde, et Duthina sort peuàpeudevantnousdusein des flots. Les Tigos roulantes et élevées nous en dérobent de teaps en tempe la vue. « G'est la terre de Gonnar, dit « Fingal , le pays de l'ami de mon peuple. >
La nuit descend, le ciel est ténébreux, k pilote cherche en vain de ses regards iéloUe qui nous guide; Il l'entrevoit quelquefois à traveis le voile déchiré d'un nuage : mais l'ouvertofe se referme , et le flambeau de notre route se cache. « Les pas de la nuit sur i'ablme, dit Fîn- « gai , sont menaçants ; que notre vaisseaaiere- « pose au rivage Jusqu'au retour de la lumière.*
Nous entrons dans la baie de Duthona.QaeUe ombre terrible se tient sur le rocher, en sappuyant sur un pin? Son bouclier est un nuage; derrière ce bouclier passe la lune errante. L'oidbre a pour lance une colonne de brouillard d'oo bleu sombre I surmonté d'une éu^e sanglaote; un météore lui sert d'épée; les vents, dans leurs jeux, élèvent la chevelure du fiantéme oomne une fumée; deux flammes qui sortent de dm cavernes creusées dans les nuages sont les yeox menaçants de cet enfant de la nuit. Soaveot Fingal a vu se manifester ainsi le signe de la bataille; mais qui pourroît y croire dans la patrie de Gonnar, ami du peuple deFingsl?
Le roi monte sur le rocher, leglaite deLuDo jette dans sa main des ondes de lumière ; CarrilJ marehe derrière le roi. Le fantôme aperçoit Fin* gai , et sur l'aile d'un tourbillon s'envole ; le héros le poursuit du geste et de la voix. Gette voix est entendue sur les collines de Duthima ,qui s agitent avec tous leun rochera et tous leurs arbres; le peuple tressaille , se réveille en rêvant le péril, et les feux d'alarme sont allumés de toute part.
« Levez -vous, dit le roi revenant permises guerriers; levez-vous : que chacun endosse son armure et place devant lui son bouclier. Il doos fiiut combattre. Nos amis nous vent attaquer au BBilien de la nuit; Fingal ne leur dira pas son nom, car nos ennemis s'écriernent eosoite : Les guerriers de Morven furent eflirayés! lis dirent leur nom pouréviterlecombat ! que chacun endosse son armure et place devant lui soa bouclier; mais que nos lances errent lois do but, que nos flèches soient enqportées par ^ vents. Ala lumière du matin, nos amis doos
BUTHONA.
« reooimoltroiit , et la Joie sera grande dans « Duthona. »
Kout reDCODtrâmes la colonne mouvante et sombredesguerriersdeDuthona. Comme la gréie échappée des flancs de l'orage, leurs flèches tombeotsur nos boucliers ; ils nous environnent comme un rocher entourés par les flots. Fingal vit que son peuple al loit périr , ou qu'il seroit forcé de combattre : il descendit de la oolline, ainsi qu'une ombre qui se platt à rouler avec les tempêtes. La lune , dans ce moment , leva sa tête au-dessus de la montagnCi et réfléchit sa lumière sur Tépée de Luno ; l'épée étincelle danslamain du roi, comme un pilier de glace pendant l'hiver, à la chute devenue muette du Lora. Duthona vit la flamme, et n'en put supporter la splendeur ; ses guerriers se retirèrent comme les ténèbres devant le Jour ; ils s'enfoncèrent dans un bois.
Avançant à leur suite, nous nous arrêtâmes au bord d'un profond ruisseau qui couloit devant nous à travers la bruyère. Son lit se creusoit entre deux rivages semés de fougères et ombragés de quelques bouleaux vieillis. Là, nous nousentretinmes du récit des combats et des actions des premiers héros. Garrill redit les faits du temps passé , Ossian célébra la gloire de Connar : sa harpe ne put oublier la tendre beauté deMinla.
Les chants cessèrent , une brise murmura le long du ruisseau ; elle nous apporta les soupirs de Tinfortune : ils étoient doux comme la voix des ombres au milieu d'un bois solitaire, quand elles passent sur la tombe des morts.
« Allez, Ossian, dit le roi; quelque guerrier « languit sur son bouclier ; qu'il soit apporté à « Fingal: s'il est blessé, qu'on applique les herbes « de la montagne sur sa plaie. Aucun nuage ne doit « obscurcir notre joie dans la terre de Duthona.»
Je marchai guidé par la chanson du jnalheur.
« Triste et abandonnée est ma demeure, disoit « la chanson; aucune voix ne s'y fait entendre , « si ce n'est celle de la chouette. Nul barde ne « charme la longueur de mes nuits; les ténèbres « et la lumière sont égales pour moi. Le soleil « ne luit point dans ma caverne; je ne vois point « flotter la chevelure dorée du matin, ni couler • le» flots de pourpre que verse Tastre du Jour à « son couchant. Mes yeux ne suivent point la lune « à travers les pâles nuages ; je ne vois point ses « rayons trembler à travers les arbres dans les « ondes du ruisseau : ils ne visitent point la ca- « verne de Connar.
« Ah ! que ne suis-je tombé dans la tempête de Dorla! ma renommée ne seroit pas évanouie comme le silencieux rayon de l'automnequt court sur les champs jaunis entre les ombres et les brouillards. Les enfants sous le chêne ont senti un moment la chaleur du rayon, et l'ont bénie; mais il passe : leseufants poursuivent leursjeux , et le rayon est oublié.
« Ottbiiex-moi aussi, enfants de mon peuple, si vous n'êtes pas tombés comme moi, si Dorla qui a envahi Duthona n'a point soufQé sur vous dans votre jeunesse, comme l'haleine d'une gelée tardive sur les bourgeons du printemps. Que n'ai-Je autrefois trouvé la mort à vos yeux , quand je marchai avec Fingal au-devant des forces de Swaran 1 Le roi eût élevéma tombe , Ossian eût chanté ma gloire; les bardes des futures années, en s'asseyant autour du foyer, eussent dit à l'ouverture de la fête: Écoutes la chanson de Connar.
« A présent , enchaîné dans cette caverne, Je mourrai tout entier : ma tombe ne sera point connue ; le voyageuréeartera sous ses pas, avec la pointe de sa lance, une herbe longueet flétrie ; il découvrira une pierre poudreuse : Qui dort dans cette étroite demeure? demandera- t-il à l'enfant de la vallée; et l'enfant de la vallée lui répondra : Son nom n'estpointdanslachanson. — • Ton nom sera dans la chanson, m'écriai» Je ; tu ne seras point oublié par Ossian. Sors de la caverne où t'a caché la destinée, et viens le<* ver encore la lance dans la bataille. Viens, Fingal sera auprès de toi; il te vengera. Viens, les oppresseurs de Duthona sécheront à ton aspect comme la fougère atteinte par la brise : ton nom refleurira comme le chêne qui ombrage les salles de tes fêtes , quand , après les rigueurs de « l'hiver, il se n^eunit au printemps. •
Connar prit la voix d'Ossian pour celle d'une ombre : « Ta voix m'est agréable , enfant de la « nuit, dit-il , car les fantômes n'effrayent point « mon ême;ta voix estdouceàConnarabandonné.
« Converse avec moi dans la caverne ; notreeotre^ « tien sera de la tombe et de la demeure aérienne « deshéros. Nous ne parlerons point de Duthona; « nous serons silencieux sur ma gloire , elle s'est « évanouie. Mes amis aussi sont loin : ils dor- « ment sur leurs boucliers; mon souvenir ne « trouble point leur repos. Ahl qu'ils continuent ' de sommeiller en paix I « Ombre amie , ma demeure sera bientôt avec
DUTHONA.
la tieone. Noos visf terons ensemble les enfiints du malheur dans leur caveroe ; nous leur ferons oublier leurs chagrins dans les illusions des songes : nous les conduirons en pensée dans les champs de leur renommée : ils cnrfront briller dans les combats; leur tunique d'esclare s*allongera en robeondoyante ; leurs prisonssouterraines deviendront les nobles salies de Fingal ; le murmure du vent sera pour eux et pour nous la mélodie des harpes , le frissonnement des gazons deviendra le soupir des vierges. Ombre amie y en attendant que je m'unisse à toi dans les ntiages, descends souvent à la caverne de Gonnar ! Fantôme de la nuit , ta voix est charmante à mon cœur. »
Je me plonge dans la caverne de Gonnar; Je coupe les liens dont les guerriers de Doria avment entouré les mains du chef; Je conduis le roi délivré à Fingal ; leurs visages brillèrent de Joie au milieu de leurs cheveux gris, car Fingal et Gonnar se souviennent de leurs Jeunes années , de ces premiers Jours de lavieoù ils tendoient ensemble leurs arcs au bord du torrent « Gonnar, dit Fin- « gai, qui a pu confiner Tami de Morven dans la « caverne? Puissant devoit être son bras, inévi- « table, son épée.
— <« Dorla, répondit Gonnar, apprit que la force « de mon bras s*étoit évanouie dans la vieillesse.
< Il attaqua mes salies pendant la nuit , lorsque « J'étois seul avec ma fille Niala, et que mes guer-
< riers étoient absents. Je combattis : le nombre « prévalut. Dorla est resté dans Duthona , et « mes peuples sont dispersés dans leurs valions
< Ignorés. »
Fingal entendit les paroles de Gonnar : il fronce le sourcil : les rides de son front sont comme les nuages qui couvent la tempête. Il agite dans sa main sa lance mortelle, et regarde Tépée deLuno.
«Il n'est pas temps de reposer, s*écrie-t-il, « quand celui qui dépouilla mon ami est si près. • Les guerriers de Dorla sont nombreux ; ils nous « ont attaqués cette nuit , et nous avons cru , en
< les respectant, que c*étoient les bataillons de « Gonnar. Ossian et Gormalon, avancez le long « du rivage. Dumoiach et Leth, volez aux salles « de Gonnar; et si vous y trouvez Niala, éten- « dez devant elle vos boucliersprotecteurs. Molo, « observe Fennemi , afln qu'il ne puisse livrer « ses voiles au vent sans combattre. Et toi , Gar- «rîll, où es-tu? Barde aux douces chansons,
< reste auprès du chef de Duthoua avec ta harpe :
« sa mélodie est un rayon de lumière qui se gKsM « au milieu de Vùtage. »
Garrill vint avec sa harpe : les sons de cette harpe étoient légers comme le mouvonent des ombres glissant dans un air pur sur les rivages de Lara. Goulez en silence , ruisseaux de la nuit , que nous entendions la chanson du barde.
« Au bord des torrents de Lara se penche on « chêne qui laisse tomber de ses feuilles, sor le « courant d'eau, les pleurs de la rosée. Là, on « voit errer deux ombres, lorsque le soleil illa* « mine la plaine et que le silence est dans Mo^ « ven : l'une est ton ombre, vénérable iTal; « l'autre est celle de ta fille , la belle chasseresse. « Les Jeunes guerriers de Lara poursuivoient les « chevreuils; ils célébroient la fête dans la ca* « bane lointaine du désert. Golgar les décoavrit, « et parut subitement à Lara comme le torrent « qui fond du haut d'une montagne, quand Fon- « dée est encore sor les hauts sommets, et n*a 4t point descendu dans la vallée. — Fille dUval, « dit Golgar, U te iaut me suivre; J'endtataerai « ici ton père , car il frapperoit sur le booclier, « et les Jeunes guerriers pourrolent entendre le « son dans la solitude.
— « Golgar, Je ne t'aime pas^ dit la fille dlJ* « val; Iai8se-m(rf avec mon père : ses yeoxsoat « tristes , ses cheveux , blanchis. »
« Golgar est sourd à la prière; la fille d*Uval « est obligée de le suivre, mais ses pas sont tar- << dife. Un chevreuil lx)ndit auprès de Colgar; « ses flancs bruns se montrent à travers les vertes « bruyères. — Golgar, dit la fille d'Uval, prcte- « moi ton arc , J'ai appris à percer le chevreuil. « Golgar crut la beauté déjà consolée, et,pleio « d'amour, il donne son arc. La fille d*Uval teod « la corde, la flèche part , Golgar tombe. La fille « d'Uval retourne à Lara : l'âme de son père fut « réjouie. Le soir de là vie d'Uval se proloDgea; « il fut comme le coucher du soleil sur la monta* « gne des sources limpides ; les derniers Jours « d'Uval tombèrent comme les feuilles d'automne « dans la vallée silencieuse, fjes années de la fillo « d'Uval furent nombreuses ; quand elle s*étei- « gnit, elle dormit en paix avec son père. >
Ainsi chantoit Garrill ; et moi Ossian Je m'avançois avec Gormalon sor le rivage, selon les ordres de Fingal. Au pied d'un rocher nous trouvons un Jeune homme : son bras, sortant d*nne brillante armure, reposoit sur une harpe brisée; le bols d'une lance étoit à ses c6tés. A travers
DUTH(MVA
les htrbes chevelues du rocher, la lune éelairoit la tôte du Jeune homme : cette tête étoit penchée ; elle s'agitoit lentement dans la douleur, comme la cime d'un pin q[ui se balance aux sonplrs du irent
« Quel est celui, dit Gormalon, qui demeure « ici solitaire ? Es- tu un des compagnons de Dorla , « ou Tun des guerriers de Connar?
— « Je suis, » répondit le jeune homme tremblant comme l'herbe dans le courant d'un ruisseau, « Je suis un des bardes qui chantoient dans « les salles* de Connar. Dorla écouta mes chan- « sons , etépargna ma vie après avoir livré bataille « sur les champs de Duthona.
— « Souviens-toi de Dorla, si tu le veux, ré- « pliqua Gormalon; mais que peux-tu dire à sa « louange? Il attaqua Connar lorsque les amis <« du roi étoient absents ; son bras est foible dans « le danger, fort quand personne ne le repousse. « Dorla est un nuage qui se montre seulement •> dans le calme , un brouillard qui ne se lève «Jamais du marais que quand les vents de la « vallée se sont retirés. Mais la tempête de Fin- « gai Joindra ce nuage, et le déchirera dans Jes «airs.
— « Je me souviens de Fingal , dit le Jeune « homme; Je le vis jadis dans les salles de Du- « Ihona; Je me souviens de la voix d'Ossian et n des fiers héros de Morven; mais Morven est « loin de Duthona. »
Les soupirs étouffèrent la voix du Jeune homme ; ses sanglots éclatèrent c(nnme la glace qui se fend sur le lac du Légo , ou comme les vents de la montagne dans la grotte d'Arven.
« Foible est ton âme , dit Gormalon Indigné : non, tu n'es pas l'enfant des salles de Connar ; ta n'es pas des bardes de la race du roi. Ceux-ci chantoient les actions de la bataille; la Joie du danger enfloit leurs âmes , de même que s'enflent les voiles blanches de Fingal dans les tourbillons de la mer de Morven. Tu es des amis de Dorla ; va donc le rejoindre , enfant du foible , et dis-lui que Morven le poursuit : Jamais il ne reverra les collines de sa patrie.
— « Gormalon, dis-Je alors, n'outrage pas la Jeunesse : l'âme du brave peut quelquefois fidlllr, mais elle se relève. Le soleil sourit du haut de sa carrière lorsque la tempête et passée; le pin cesse alors de seoouer dans les airs sa pyramide de verdure, la mer calme sa surface azu-
CHATEAVBBUND. — TOME ▼.
« rée, et les vallées se réjouissent aux rayons de « l'astre éclatant. •
Je pris le jeune homme par la main, et le conduisis vers Carrill, roi des chansons. La lumière commençolt alors à briller sur l'armée de Dorla; ses guerriers pâles et muets regardoient la lance de Morven et Tépée de Connar; ils demeuroient immobiles : lorsque le chasseur est surpris par la nuit sur la colline de Cromla, la terreur des fantômes l'environne ; une sueur froide perce son front , ses pas tremblants se refusent à sa fuite, ses genoux fléchissent au milieu de sa course.
Dorla vit les yeux égarés de son peuple; une grosse larme roule dans les siens. « Pourquoi, dit-il à ses guerriers, demeurez-vous dans ce silence , comme les arbres qui s'élèvent autour de nous? Votre nombre ne surpasse-t-il pas celui des fils de Morven? Ils peuvent avoir leur renommée; mais n'avons-nous pas aussi cora* battu avec les héros? Si vous songez à la fuite, où est le chemin de nos vaisseaux , si ce n'est à travers l'ennemi? Fondons sur eux dans notre colère; que nos bras soient courageux, et la joie de mes amis sera grande quand nous retournerons chez nos pères. » Connar, au milieu des héros de Morven , frappa sur le bouclier de Duthona. Ses guerriers dispersésentendirent le signal du roi ; ils levèrent la tête dans leurs vallons ignorés, comme les ruisseaux de Selma : dans les Jours de sécheresse, ces ruis* seaux se cachent sous les cailloux de leur lit; mais, quand les tièdes ondées descendent, ils sortent tout à coup de leur retraite, rugissent , inondent et surmontent de leurs eaux les collines. On combat : Dorla est abattu par la lance de Connar. Fingal le vit tomber; il s'avance alors dans sa clémence, et parle aux guerriers de Dorla, qui n'est plus.
« Fingal , leur dit-il, ne se plait point dans la « chute de ses ennemis , quoiqu'ils l'aient forcé de « tirer l'épée. Ne venez jamais à Morven , ne vous « présentez plus aux rivages de Duthona. Rapide « est le Jour du peuple qui ose lever la lance « contre Fingal; une colonne de fumée chassée « par la tempête est la vie de ceux qui combattent m contre les héros de Morven. Retirez-vous : em- « portez le corps de Dorla.
« Pourquoi es-tu si matinale, épouse de Dorla? « continua Fingal. Que fais-tu, immobile sur le <» rocher? Tes cheveux sont trempés de la rosie
6ABL.
« du matin; tes regards sont errants snr les va- « gués lointaines : ce que tu vols n'est pas Técume « du vaissseau de Dorla , c*est la mer qui se brise «autour du flanc des baleines. Les deux enfants « de l'épouse de Dorla sont assis sur les genonx de « leur mère; ils voient une Urme descendre le « long de la Joue de la femme ; ils lèvent leur pe- « tite main pour saisir la perle brillante : Mère, « diront-ils, pourquoi pleures-tu? Où notre père « a-t-il dormi cette nuit?
« Ainsi peut-être , 6 Ossian t ton Everalllne est <t maintenant inquiète pour toi. Elle conduit peut- « être ton Oscar au sommet de Morven , afin de « découvrir la pleine mer. Ossian, souviens-toi • d'Oscar et d'Éveralline; 6 mon flis! épargne le « guerrier qui, comme Dorla, peut laisser der- « rière lui une épouse dans les larmes. Hélas I « Dorla, pourquoi es-tu déjà tombé? »
Ainsi me parloit Fingal , aux Jours du passé , dans la terre de Duthona ; ainsi , pour m*ensei gner la pitié , il mettoit devant mes yeux l'image d'Éveralline mon épouse, d'Oscar mon Jeune fils, fiveralline I Oscar! rayons de Joie maintenant éteints I comment m'avez- vous précédé dans l'étroite demeure-t Comment Ossian peut-il fiiire retentir la harpe et chanter encore les guerriers, lorsque votre souvenir, comme l'étoile qui tombe du ciel , traverse tout à coup son âme? Oh ! que ne suis-Je le compagnon de votre course azurée , brillants voyageurs des nuages) Quand nos om^ bres se rejoindront-elles dans les airs ? quand glisseront-elles avec les brises sur la cime ondoyante des pins? Quand élèverons-nous nos têtes ornées d'une chevelure brillante , comme les astres de la nuit dans le désert? Puisse ce moment bientôt arriver I Ce qu'est le Ut de bruyère au chasseur fatigué sera la tombe au barde appesanti par les ans : Je dormirai ! la pierre de ma dernière couche gardera ma mémoire.
Mais, 6 pierre du tombeau I la saison de ta vieillesse arrivera aussi ; tu t'enfonceras toi-même dans le lieu où les guerriers reposent pour Jamais. L'étranger demandera où étoit ta place; les fils du foible ne la connottront point.
Peut-être la chanson aura gardé le souvenir de cette pierre. La chanson se perdra à son tour dans la nuit des temps ; le brouillard des années enveloppera sa lumière. Notre mémoire passera comme l'histoire de Duthona, qui déjà s^éclipse dans l'âme d'Ossian.
Le peuple de Dorla fend la mer en silence; les
sons d'aueutte chanson ne roulent devant loi snr les flots; les bardes penchent la tête sur leur harpe , et leurs cheveux argentés errent avec leurs armes te long des cordes humides. Les marins sont enfoncés dans leurs sombres pensées ; le rameur distrait suspend soudain là rame qull alloit plonger dans les flots.
Nous montâmes au palais de Gonnar : mais le chef est triste malgré sa victoire ; son sein oppressé soulève son armure comme la vague qui renferme la tempête ; son œil éteint ne lance plus son regard brillant à travers la salle des fêtes. Personne n'ose demander au héros pourquoi il est triste , car absente est l'étoile de la nuit, la fllle de Connar, la charmante Niala. Fingal voyoit la doiiieur du chef, et cachoit la sienne sous le panache de son casque. « Carrill , dit-il à voix basse, qu'as- « tu fhit de tes chants? viens avec ta harpe sont lager l'âme du roi. »
Carrill s'avance au milieu des salles de la Rte, appuyé d'une main sur son bâton blanc , de ]*atitre portant sa harpe ; derrière lui marche le Jeune barde de Duthona, qu^Ossiao et Oormaloû avoient trouvé sur le rivage pendant la nuit. Touf à coup son armure tombe à terre ; il lève une main pour cacher son trouble. Quelle est cette main si blanche? Ce visage sourit si graôieusement à travers les boucles de ses beaux cheveux ! •« Niala ! s'écria « Connar, est-ce toi? * Elle Jette ses bras charmants autour de son père ; la Joie fevfeht an banquet des guerriers. Connar dotma la beauté à Gormalon , et nous déployâmes nos voiles et nos chants pour Morven. Ossian est seul anjoordliol dans les ruines des tours de Flttgal , et l'épouse de mon Oscar, Malvlna , la douce Malvina , ne sourira plus à son père.
Vallée de Coua , les sons de la harpe ne sê fbnt plus entendre le long de tes ruisseaux , dont la voix s'élève à peine sur les collines silendcoses. La biche dort sans frayeur datts la hutte abandonnée du chasseur ; le faon bondit sur la tombe guerrière , dont 11 creuse la mousse avec ses pieds. Je suis resté seul de ma race : Je n*ai plus qu'on Jour à passer dans tm monde qui ne méconnaît plus.
GAUL
PQËME.
Le sllenôe de la ntlt est auguste. Lé châsiettf repose sur la bruyère : à ses côtés sommeille sou
GADL.
chien ildèle , ta tète allongée stir ses pieds légers ; dans ses rêves , il poursuit les chevreuils ; dans la Joie conftise de ses songes , il aboie et s'éveille à moitié.
Dors en paix , fils bondissant de la montagne , Ossian ne troublera point ton repos : 11 aime à errer seul ; l'obscarité de la nuit convient à la tristesse de son âme ; Taurore ne peut apporter la lumière à ses yeux depuis longtemps fermés. Retire tes rayons, ô soleil ! comme le roi de Morven a retiré les siens; éteins ces millions de lampes que tu allumes dans les salles azurées de ton palais, lorsque tu reposes derrière les portes de Toccident. Ces lampes se consumeront d'ellesmêmes : elles te laisseront seul, ô soleil I de même que les amis d*Oàsian l'ont abandonné. Roi des deux, pourquoi cette illumination magnifique sur les collines de Fingal , lorsque les héros ont disparu , et qu'il n'est plus d'yeux pour contempler ces flambeaux éblouissants?
Morven , le Jour de ta gloire a passé ; comme la lueur du chêne embrasé de tes fêtes , l'éclat de tes guerriers s'est évanoui : les palais ont croulé ; Témora a perdu ses hauts murs ; Tura n'est plus qu^un monceau dé ruines, et Selma est muette. La coupe bruyante des festins est brisée ; le chant des bardes a cessé; le son des harpes ne se fait plus entendre. Un tertre couvert de ronces, quelques pierres cachées sous la mousse, c'est tout Ce qui rappelle la demeure de Fingal. Le marin du milieu des flots n'aperçoit plus les tours qui sembloient marquer les bornes de l'Océan , et le voyageur qui vient du désert ne les aperçoit plus.
Je cherche les murailles de Selma ; mes pas heurtent leurs débris : l'herbe croit entre les pierres , et la brise flrémit dans la tête du chardon. La chouette voltige autour de mes cheveux blancs; Je sens le vent de ses ailes : elle éveille par* ses cris la biche sur son lit de fougère ; mais la biche est sans frayeur, elle a reconnu le vieil Ossian.
Biche des ruines de Selma , ta mort n'est point dans la pensée du barde : tu te lèves de la même couche où dormirent Fingal et Oscar I Non , ta mort n'est point le désir du barde ! J'étends seulement la main dans l'obscurité vers le lieu où étoit suspendu au dôme du palais le bouclier de mon père , vers ces voûtes que remplace aujourd'hui la voûte du ciel. La lance qui sert d'appui à mes pas rencontre à terre ce bouclier; il retentit : ce bruit de l'airain platt encore à mon oreille ;
il réveille en moi la mémoire des anciens Jours , ainsi que le souffle du soir ranime dans la ramée des bergers la flamme expirante. Je sens revivre mon génie ; mon sein se soulève comme la vague battue de la tempête, mais le poids des ans le fait retomber.
Retirez-vous, pensées guerrières I souvenirs des temps évanouis , retirez-vous! Pourquoi nourrirois-je encore l'amour des combats, quand ma main a oublié Fépée? La lance de Témora n'est plus qu'un bâton dans la main du vieillard.
Je frappe un autre bouclier dans la poussière. Touchons-le de mes doigts tremblants. Il ressemble au croissant de la lune : c'étoit ton bouclier, ô Gaul 1 le bouclier du compagnon de mon Oscar. Fils de Morni, tu as déjà reçu toute ta gloire, mais Je te veux chanter encore : je veux pour la dernière fois confier le nom de Gaul à la harpe de Selma. Malvina, où es-tu? Ohl qu'avec Joie tu m'entendrois parler de l'ami de ton Oscar I
« La nuit étoit sombre et orageuse , les ombres crioient sur la bruyère, les torrents se précipitoient du rocher ; les tonnerres à travers les nuages rouloient comme des monts qui s'écroulent, et l'éclair traversoit rapidement les airs. Cette nuit même nos héros s'assemblèrent dans les salles de Selma , dans ces salles maintenant abattues : le chêne flamboyoit au milieu ; à sa lueur on voyoit briller le visage riant des guerriers à demi cachés dans leur noire chevelure. La coquille des fêtes drculoit à la ronde ; les bardes chantoient , et la main des vierges glissoit sur les cordes de la harpe.
« La nuit s'envola sur les ailes de la joie : nous croyions les étoiles à peine au milieu de leur course , et déjà le rayon du matin entr'ouvroit l'orient nébuleux. Fingal frappa sur son bouclier : ah I qu'il rendoit alors un son différent de celui qu'il a parmi ces débris I Les guerriers l'entendirent ; ils descendirent du bord de tous leurs ruisseaux. Gaul reconnut aussi la voix de la guerre ; mais le Strumon rouloit ses flots entre lui et nous : et qui pouvoit traverser ses ondes terribles?
« Nos vaisseaux abordent à Ifrona ; nous combattons, nous arrachons des mains de l'ennemi les dépouilles de notre patrie. Pourquoi ne restols-tu pas au bord de ton torrent , toi qui le vois le l)ouclier d'azur? Pourquoi , flls de Morni , ton âme respiroit-elle les combats? Sur quelque champ que ce fût, Gaul vouloit moissonner. Il prépare son vaisseau dompteur des vagues, et déploie
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ses \oiles au premier souffle du matin, pour sui- Tre à Ifrona les pas du roi.
« Quelle est celle que J'aperçois au bord de la mer, sur le rocher battu des flots? Elle est triste comme le pâle brouillard de Faube; ses cheveux noirs flottent en désordre; des larmes roulent dans ses yeux , fixés sur le vaisseau fugitif de Gaul. De ses bras aussi blancs que Técume de Tonde, elle presse sur son sein un jeune enfant qui lui sourit ; elle murmure à Toreille du nouveau-né un chant de son âge , mais un soupir entrecoupe la voix maternelle , et la femme ne sait plus quelle étoit la chanson.
« Tes pensées, Évircoma, n*étoient point pour des airs folâtres : elles voioient sur les flots avec ton amour. On n'aperçoit plus qu'à peine le vaisseau diminué : des nues abaissées étendent maintenant entre lui et le rivage leurs fumées onduleuses; elles le cachent comme un écueil lointain sous une vapeur passagère. « Que ta « course soit heureuse , dompteur des vagues écu- « mantes 1 Quand te reverrai-Je , ô mon amant? »
« Évircoma retourne aux salles de Strumon ; mais ses pas sont tardifs, son visage est triste : on diroit d'une ombre solitaire qui traverse la brume du lac. Souvent elle se retourne pour regarder le vaste Océan. « Que ta course soit heu- « reuse, dompteur des vagues écumantes! Quand « te reverrai-je , ô mon amant? >•
« La nuit surprit le fils de Momi au milieu de la mer; la lune n'étoit point au ciel; pas une étoile ne brilloit dans la profondeur des nuages. La barque du chef glissoit sur les flots en silence , et nous passons sans la voir, en retournant à Morven.
« Gaul aborde au rivage d'Ifrona, Ses pas étoient sans inquiétude : il erre çà et là ; il écoute; il n'entend point rugir la bataille : il frappe avec sa lance sur son bouclier, afin que ses amis se réjouissent de son arrivée : il s'étonne du silence. « Fingal dort-il? s'écrie Gaul en élevant la « voix; le combat n'est-il pas commencé? Héros « de Morven , ètes-vous ici? v
Que n'y étions-nous, Hls de Momi! cette lance t*auroit défendu, ou Ossian seroit tombé avec toi. Lance aujourd'hui sans force dans ma main, innocent appui de ma vieillesse. Jadis ferme soutien de ceux qui versoient des larmes, tu étois la lance de Témora, tu étois le météore briseur du chêne orgueilleux. Ossian n'étoit pas comme av^ourd'hui un roseau desséché qui trem-
ble dans un étang solitaire; Je m'élevi^ oomme le pin , avec tous mes rameaux verdoyants autour de moi. Que n'étois-Je auprès du chef de Stnimou , quand l'orage d'Ifrona descendit!
Ombres de Morven, d(Nrmiez-voos dans vos grottes aériennes, ou vous amusiez-vous à faire voler les feuilles flétries, quand vous nous laissâtes ignorer le danger de Gaul? Mais non ; ombres amies de nos pères , vous prîtes soin de noas avertir ; deux fois vous repoussâtes nos vaisseanx au rivage d'Ifrona : nous ne comprimes pas ce présage, nous crûmes que des Esprits jalcox s'opposoient à notre retour. Fingal tira son épée, et sépara les pans de leur robe de vapeur ; à Finstant les ombres passèrent sur nos têtes. « Allez, « impuissants fantômes , leur dit le chef, allez « chasser le duvet du chardon dans une terre « lointaine ; vous jouerez avec les fils du foible. >
Les ombres amies méconnues s'envolèrent avec le vent : leurs voix ressembloient aux soupirs de la montagne quand l'oiseau de mer prédit la tempête. Quelques-uns de nos guerriers crurent entendre le nom de Gaul à demi formé dans le murmure des ombres
(Le traducteur, ou plutôt l'auteur anglais, suppou guHl y a ici une lacune dans le texte,)
• Je suis seul au milieu de mille guerriers; « n'est-il point quelque épée pour briller avec la « mienne? Le vent souffle vers Morven en bri- « sant le sommet des vagues. Gaul remontera- « t-il sur son vaisseau? ses amis ne sont point « auprès de lui. Mais que diroit Fingal , mais que « diroient les bardes, si un nuage enveloppoitia « réputation du fils de Momi ? Mon père , ne roo- « girois-tu pas, si je me retirois sans combattre? « En présence des héros de notre âge, tu cache- « rois ton visage avec tes cheveux blancs, et ta « abandonnerois tes soupirs au vent solitaire de « la vallée; les ombres desfoibles te verroient, « et diroient : Voilà le père de celui qui a fol dans « Ifrona.
<i Non, ton fils ne fuira point, 6 Momil soo « âme est un rayon de feu qui dévore. 0 mon « Évircoma lô mon Ogal I... Éioignonscessoave- « nirs : le calme rayon du jour ne se mêle point à « la tempête ; il attend que les cieux soient rassé- « renés. Gaul ne doit respirer que la batailie. Os- « sian, que n'es-tu avec moi comme dans le com- « bat de Lathmor 1 Je suis le torrent qui précipite « ses ondes dans les mille vagues de l'Océan , et
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« qui y vainqueur, s'ouvre un passage à travers « l'abtme. »
Gaul frappe sur sou bouclier , alors non rongé par la rouille des âges. Ifrona tremble ; ses nombreux guerriers entourent le béros de Strumon : la lance de Momi est dans la main de Gaul ; elle fait reculer les rangs ennemis.
Tu as vu , Malviua , la mer troublée par les bonds d'une immense baleine , qui , blessée et furieuse, se débat à la surface écumante des flots; tu as vu une troupe de mouettes affamées nager autour de la terrible flile de l'Océan , dont elles n'osent encore approcher, bien qu'elle soit expirante : ainsi s'agitent et se serrent les guerriers épouvantés d'Ifrona , hors de la portée du bras du héros.
Mais la force du chef de Strumon commence à s'épuiser; il s'appuie contre un arbre; des ruisseaux de sang errent sur son l)ouclier ; cent fléchi» ont déchiré sa poitrine ; sa main tient sa redoutable épée , et les ennemis frémissent.
Enfants d'Ifrona, quelle roche essayez-vous de soulever? est-ce pour marquer aux siècles à venir votre renommée ou votre honte? I^ gloire des braves n'est pas à vous ; vous êtes barbares , et vos cœurs Jsont inflexibles comme le fer. A peine sept guerriers peuvent détacher la roche du haut de la colline; elle roule avec fracas, et vient heurter les pieds affoiblis de Gaul : il tombe sur ses genoux ; mais au-dessus de son l)ouclier roulent encore ses yeux terribles. Les ennemis n'ont pas l'audace de se Jeter sur lui ; ils le laissent languir dans la mort , comme un aigle resté seul sur un rocher quand la foudre a brisé ses ailes. Que ne savions-nous dans Selma ta destinée ! que nous auroient fait alors les chansons des vierges et le son de la harpe des bardes! la lance de Fingal n*eût pas reposé si tranquillement contre les murs du palais; nous n'eussions pas été sui^s , dans cette nuit funeste , de voir le roi se lever à moitié dû banquet , en disant : « J'ai cru que la lance d'une ombre avoit touché « mon bouclier ; ce n'est qu'une brise passagère. » O Momi I que ne vins-tu réveiller Ossian ! que ne vins-tu lui dire : « Hâte-toi de traverser la mer! » Malheureux père, tu avols volé dans Ifrona pour pleurer sur ton fils.
Le matin sourit dans la vallée de Strumon ; Ëvircoma sort du trouble d'un songe; elle entend le bruit de la chasse sur les coteaux de Morven. Surprise de ne point distinguer la voix
de Gaul au milieu des cris des guerriers, elle prête , le cœur palpitant, une oreille encore plus attentive; mais les rochers ne renvoient point le son d'une voix connue; les échoq de Strumon
ne répètent que les plaintes d'Evircoma.
Le soir attrista la vallée de Strumon : aucun vaisseau ne parut sur la mer. L'âme d'Evircoma étoit abattue : « Qui retient mon héros dans l'Ile « d'Ifrona? Quoi! mon amour, n'es-tu point re- « venu avec les chefs de Morven? Ton Évircoma « sera-t-elie longtemps assise seule sur le rivage? « les larmes descendront-elles longtemps de ses « yeux? Gaul , as-tu oublié l'enfant de notre ten- « dresse? il demande le sourire accoutumé de « son père. Ses pleurs coulent avec les miens, « ses soupirs répondent à mes. soupirs. Si Gaul « entendoit son fils balbutier son nom, il préd- « pitèroit son retour pour protéger son Ogal. Je « me souviens de mon songe; je crains que le « jour du retour ne soit passé.
« Il me sembla voir les fils de Morven poursui* vaut les chevreuils. Le chef de Strumon n'étoit point avec eux. Je l'aperçus à quelque distance, appuyé sur son bouclier. Un pied seulement soutenoit le héros ; l'autre paroissoit être formé d'une vapeur grisâtre. Cette image varioit au soufiQe de chaque brise : je m'en approchai ; une bouffée de vent vint du désert, le fantAme s'évanouit.Lessongessontenfantsde la crainte Chefde Strumon, je te verrai encore, tu élèveras encore devant moi ta belle tête , conune le sommet de la colline religieuse de Gromla, éclairée des premiers rayons de l'aurore. Le voyageur, égaré la nuit sur la bruyère, tremble au milieu des fantômes ; mais au doux éclat du jour les esprits de ténèbres se retirent, le pèlerin rassuré reprend son bâton et poursuit sa route. »
Évircoma crut voir un vaisseau sur les vagues lointaines; elle crut voir un mât blanchi, semblable à l'arbre qui , pendant l'hiver, balance sa cime couverte d'une neige nouvellement tombée. Ses yeux humides n'aperçoivent que des objets confus , bien qu'elle essayât de tarir ses larmes. La nuit descendit; Évircoma se confia à un léger esquif , pour trouver son amant dans les replis des ombres. Elle vole stir les vagues , mais elle ne rencontre point de vaisseau : elle avoit été trompée par un nuage, ou par la barque aérienne de l'ombre d'un nautonier déoédé , qui