‹ Œuvres complètes de M. le vicomte de Chateaubriand (volume 5)Chapitre 270 sur 283 · AUL · texte numérisé non relu

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poursoiYoit enc<Nre letplaisirs dn jours de sa vie. La nacelle d'Évûcoma fuit devant la brise; elle entre dans la baie d'Urona , où la mer s'étend i l'ooibre d'une épaisse forêt. Errant de nuage en nuage, la lune se montrait entre les arbres de la rive. Par intervalle , l<>s étoiles jetoient un regard à travers le voile déchiré qui couvrait le del, et se eacboi^t de nouveau sous ce voile : à leur fiiible lumièra , Évireoma contemploit la beauté d'OgaL Elle donne un baiser à son enfimt, le laisse eooehé dans la nacelle, et va chercher 6aul dans les bois.

Trais fois elle s'éloigne avec lenteur de son fils , trais fois elle revient en courant à lui. La colombe qui a caché ses petits dans la fente du rocher d'Oualla veut cueillir la baie mûrie qu'elle découvre dao la brayèra au-dessous d'elle ; mais le souvenir de l'épervler la trauble ; vingt ibis elle revole vers ses petits pour les voir encora, et s'assurer de leur wgos. L'Amed'Évlroomaest partagée entra son époux et son enfiint, comme la vague que brisent tour à tour et les vents et les rochers.

Mais quelle est cette voix que Ton entend parmi le murmure des flots? Vient-elle de l'arbre solitaire du rivage?

« Je péris seul. A qui la force de mon bras Aitelle utile dans la bataille? Pourquoi Fingal, pourquoi Ossian , ignorent-ils mon destin ? Étoiles qui me voyez, annonces-le dans Selma par votre lumière sanglante , lorsque les héros sortent de la salle des fêtes pour admirer votre beauté. Ombres qui glissez sur les rayons de la lune, si votre course se dirige à travers les bols de Morven , murmurez en passant mon histoire. Dites au roi que J'expire aussi ; dites^lui que dans Ifrona est ma froide demeure; que depuis deux jours Je languis blessé sans nour^ riture ; qu'au lieu de la douce eau du ruisseau. Je n'ai pour éteindre ma soif que les flots amers. « Mais, ombres compatissantes, gardez- vous d'apprendre mon sort aux murs de Strumon; éiolgnex le vérité de roreille d'Évircoma. Que vos tourbillons passent loin de la couche de mon amour ; ne battez point violemment des ailes en rasant les tours de mon père : Évireoma vous entendrait, et quelque pressentiment s'élèveroit dans son âme. Volez loin d'elles, ombres de la nuit ; que son sommeil soit paisible ; le matin est encore éloigné. Dors avec ton enfimt,

« « tt

« 6 mon amour I Puisse mon souvenir ne polikt « troublertonreposlTooteslespeinesdeGsulsoQt « légères, quand lessopgesd'Évircomasont légers.

— « Et penses-tu, » s'écrie l'épouse du fiU de Moroi, « qu'elle puisse reposer en paix quand • son guerrier est en péril? penses-tu que lei « songes d'Évircoma puissent être doux lorsque « son héros est absent? Mon cœur n'est pas in* « sensible ; Je n'ai point reçu la naissance dans < la terre d'Ifrona. Mais comment te pourrai-je «soulager, ô Gaul! Évireoma trouvera-t-elle « quelque nourriture dans la terre de renaemi? t

Evireoma soutenoit Gaul dans ses bras; elle rappela l'histoire de Congias son père.

Lorsque Évireoma, Jeune encore, étoit portée dans les bras maternels, Congias s'embarqua une nuit avec Crisollis, doux rayon de l'amour. La tempête jeta le père, la mère et l'enfant sur ua rocher : là s'iélevoient seulement trois arb^squi secoooient dans les airs leur cime sans feuillage. A leurs racines rarapoient quelques baies empourprées ; Congias les arracha , et les donna i Crisollis; il espérolt saisir le lendemain le daim de la montagne : la montagne étoit stérile, et rien n'en animolt le sommet. Le matin vint et le soir suivit , et les trois infortunés étoient encore sur le rocher. Congias voulut tresser une nacelle avec les branches des arbres, mais 11 étoit foible , faute de nourriture.

« Crisollis, dit-il, je m'endors; quand la tem- « péte s'apaisera , retourne avec ton enfant à « Idronlo : l'heure où Je pourrai marcher est éloi* « gnée. »

— « Jamais les collines ne me reverrant sans > mon amour, répliqua Crisollis. Pourquoi ne « m'as-tu pas dit que ton âme étoit défalilante? « nous aurions partagé les baies de la bruyère; « mais le sein de Crisollis nourrira son amant « Penche-toi sur moi : non , tu ne dormiras poiot « icL 9

Congias reprit ses forces au sein de Crisollis; le ealme revint sur les flots; Congias, Crisollis et la Jeune Évireoma attdgnfarent les rivages dl< dronlo. Souvent le père conduisit la fille au tombeau de Crisollis, en lui raeontant la ebarmante histoire. « Évireoma , dleott Congias, sûne « de même tan ^ux , quand le Jour de ta beauté

« sera venu. »

— < Oui , Je l'aime ainsi , dit à Gaul Évir- « coma; presse cette nuit, pour te ranimer, os

OAUL.

« seiD gonflé du lait qui nourrit ton flift : demain « nous lierons beureux dans les salles de Stru-

-- ff Fille la plus aimable de ta raee, dit « Gaul, retire-toi; que les rayons du soleil ne « te trouvent point dans Ifrona. Rentre dans ta « naoelleaveeOgal. Pourquoi tomberoit-ll comme « une fleur dont le guerrier indifférent enlève la « tète avec son épée? Laisse-mol ici. Ma force, •« telle que la chaleur de Tété, s'est évanouie; « Je me fline comme le gazon sous la main de « rhiver, et je ne renaîtrai point au printemps. " Dis aux guerriers de Morven de me transpor- « ter dans leur vallée. Mais non, ear l'éclat de « ma gloire est couvert d'un nuage : qu'ils élè- « vent seulement ma tombe sous cet arbre. L'é- « tranger la découvrira en passant sur la mer, et « il dira : Voilà tout ce qui reste du héros. »

— « Et tout ce qui reste de la flUe de Stru- « mon, répondit Évircoma; car je reposerai au- « près de mon amant. Notre lit sera encore le « même; nos ombres voleront unies sur le même « nuage. Voyageurs des ondes, vous verserez la « double larme, car avec son bien-aimé dormira « la mère d*Ogal. »

Les cris de l'enfont se firent entendre. Le cœur d'Évircoma bat à coups redoublés dans sa poitrine, et semble vouloir s'ouvrir un passage dans sou étroite prison. Un soupir échappe aussi du sein de Gaul, Il a reconnu la voix de son fils ; « Guerrier, dit Évircoma, laisse-moi essayer de « te porter à la barque où j'ai déposé notre en- « faut; ton poids sera léger pour moi. Donne- « moi cette lance , elle soutiendra mes pas. »

La fille de Crisollis parvint à conduire son épou$ dans la nacelle. Le reste de la nuit elle lutta contre les vagues. Les dernières étoiles virent ses forces s'éteindre ; elles s'évanouirent au lever de l'aurore , comme la vapeur des prairies se dissipe au lever du soleil.

Cette nuit même , il m'en souvient , Ossian dormoit sur la bruyère du chasseur; Morni, le père de Gaul , parolt tout à coup dans mes songes ; il s'arrête devant moi , appuyé sur son bâton tremblant.: le vieillard étoit triste; les rides profondes que le temps avoit creusées dans ses joues étoient remplies des larmes qui desceniloient de ses yeux ; il regarda la iner, et , avec un profond soupir : « Est-ce là, murmura-t-il a foiblemeut, le temps du sommeil pour l'ami « de Gaul? » Une bouffée de vent agite les ar-

bres; (e coq de bruyère se réveille sous la racine du buisson , relève précipitamment la tête qu'il tenoit cachée sous son aile, et pousse un cri plaintif. Ce cri m'arrache à mes songes , j'ouvre les yeux ; je vois Morni emporté par le tourbillon. Je suis la route qu'il me trace ; je fends la mer avec mon vaisseau; je rencontre la nacelle d'Évlrcoma ; elle étoit arrêtée au rivage d'une île déserte : sur l'un des bords de la nacelle la tète de Gaul étoit inclinée. Je déliai le casque du héros; ses blonds cheveux, trempés de la sueur des combats, flottèrent sur son front pâli. Aux accents de ma douleur, il essaya de soulever ses paupières ; mais ses paupières étoient trop pesantes; lamort vint sur le visage de Gaulcomme la nuit sur la face du soleil. 0 Gaul 1 tu ne reverras Jamais le père de ton ami Oscar.

Près du fils de Morni repose la beauté expirante, Évircoma; son en&nt étoit dans ses bras, et l'innocente créature promenoit en se jouant sa foible main sur le fer de la lance de Gaul. Leç paroles d'Évlrcoma furent courtes ; el|e se pencha sur la tête d'Ogal , et son dernier regard perça mon copur» « Adieu, pauvre orphelin! « Ogal , Ossian te servira de père. » Elle expire.

— * 0 mes amis! qu'êtes vous devenus I Votre souvenir est plein de douoeur, et pourtant il fait couler mes larmes.

J'aborde au pied des tours de Strumon ; le sU lenoe régnoit sur le rivage; aucune fumée ne s'élevoit en colonne d'azur du faite du palais, aucun ehant ne se fàlsoit entendre. Le vent sîffloit à travers les portes ouvertes , et joncholt le seuil de feuilles aéchées ; l'aigle déjà perché sur le comble des tours, sembloit dire : « Ici je bâ«- « tirai mon aire. » Le fiion de la biche se cache sous les boucliers sans maîtres ; le oompagnen des chasses de Gaul, le rapide Codula, croit r&connottre les pas du fils de Morni : dans sa joie il se lève d'un seul bond; mais lorsqu'il a reconnu son erreur, il retourne se coucher sur la froide pierre, en poussant de longs hurlements.

Qui racontera la douleui; des héros de Morven? Ils vinrent silencieux de leursondoyantes vallées; ils s'avancèrent lentement, eomme un sombre brouillard. Gaul , Évircoma et Ogal lui-même n'étoient plus. Flngal se place sous un pin ; les guerriers l'environnent. Penché sur le front de Gaul , les cheveux gris de Flngal nous dérobent ses larmes; mais le vent les décèle, en les chassant de sa barbe argentée.

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