‹ Œuvres complètes de M. le vicomte de Chateaubriand (volume 5)Chapitre 27 sur 283 · CARACTÊRB DU GÉNIE DE SHAKESPEARE · texte numérisé non relu

CARACTÊRB DU GÉNIE DE SHAKESPEARE

Shakespeare est donc admirable encore en raison des obstacles qu'il lui fallut surmonter. Jamais esprit plus vrai n'eut à se servir d'une langue plus fausse ; heureusement il ne savoit Pjiesguerien , et il échappa par soiTignorance à l'uneKes contagions de son siècle : des chants populaires, des extraits de l'histoire d'Angleterre, puisés dans le MnArdes magistrats ^ de lord Buckhurst , des lectures des Nouvelles fhinçoises de Belleforest , des verstons des poètes et des conteurs de l'Italie , compostent toute son érudition.

Ben Johnson, son rival, son admirateur et son détracteur, étoit au contraire très-instruit Les cinquante-deux commentateurs de Shakespeare ont recherché curieusement les traductions des auteurs anciens, qui pou voient exister de son temps. Je ne remarque, comme pièces dramatiques, dans le catalogue, qu'une Jocaste, tirée des Phéniciennes d'Euripide, VAndria et V Eunuque de Térence, bes Ménechmes de Plante, et les tragédies de Sénèque. Il est douteux que Shakespeare ait eu connoissance de ces traductions, car il n'a pas emprunté le fond de ses pièces des originaux translatés en anglxnsy mais de quelques imitations angloises de ces mêmes originaux : c'est ee qu'on voit par Roméo et Juliette y dont il n'a pris rhistoire ni dans Girolamo de la Corte ni dans la nouvelle de Bandello; mais dans un petit poème anglois , intitulé la tragique Histoire de Roméo et Juliette. Il en est ainsi du sujet d^Mamtet, qu'il n'a pu tirer immédiatement de Saxo Grammaticus.

La réforme sous Henri VIII, en faisant tomber les Miracles et les Mystères , hâta la renaissance du théâtre en dehor$ du cercle des eroyances religieuses; et si l'antiquité grecque n'eût rencontré Shakespeare pour l'empêcher de passer, le classique ^ fût emparé des lettres ahgloises un siècle avant son triomphe en France.

Au jugement de Samuel Johnson, et c*est en général l'opinion des Anglois, Shakespeare étoit

SUR LA LITTÉRATURE ANGLOISE

jkutàt doaé da génie comique que du génie tragique : la critique remarque que , dans les scè- MS les plus pathétiques, le rire prend au poète, taa& que dans les scènes comiques, une pensée serf case ne lui vient Jamais. Si nous autres Françns nous avons de la peine à sentir le vis coniica de Falstaff, tandis que nous comprenons la douleur de Desdémone, c*est que les peuples ont dlffemites manières de rire , et qu'ils n'en ont qu'une de pleurer.

Les poètes tragiques trouvent quelquefois le eomiqtie , les poètes comiques s'élèvent rarement an tra^qué : il y a donc quelque chose de plus Taste dans le génie de Melpomène , que dans l'esprit de Thalle. Quiconque représente le cdté souffrant de lliomme , peut aussi représenter le côté gai, parée que celui qui saisit le plus peut saisir te flUHiM. Au contmire, te peintre qui s'attache an ehoses plaisantes, laisse échapper les rapports aèvères , parce que la faculté de distinguer les petits oiijets suppose presque toujours l'Impossibilité d^embrasser les grands. Un seul poète eomiqw marche régal de Sophocle et de Corneille , Molière ! mais, chose remarquable, te comique da Tariufe et du Misanthrope y par son extrême profoodeur, et, si J'ose le dire, par sa tristesse y x rapproche da la gravité tragique.

Il y a detK manières de ftdre rire : Tune est

de présenter d'abord les défauts, et de mettre «suite en relief les qualités; ce comique mène qoelqaeMs à l'attendrissement ! l'autre manière nosiste à donner d'abord des louanges , et à couym ensuite la personne louée de tant de ridicuiBf qv*0n finît par perdre l'estime qu'on avoit (oBçoe pour de nobles talents ou de hautes >eftitt. Geeomiqae est hnihil mirari, qui flétrit tout.

Le Gwraetère dominant du fondateur du théA* tre angiois se forme de la nationalité , de l'éloquence , des (rfiservations , des pensées , des maximes tirées de la connoissance du cœur humain et applicable aux diverses conditions d,e l'homme ; a ft forme surtout de l'abondance de la vie. On comparoit un jour lé génie de Racine à l'Apolbo du Belvédère , et le génie de Shakespeare à la ftatoe équestre de t^hiiippe lY , à Notre-Dame de Psuis : « Soit, répondit Diderot : mais que peose- « riez- vous si cette statue de bois, enfonçant « son casque , secouant ses gantelets, agitant son • épée, se mettoit à chevaucher dans la cathé- « dmle? • Le poète d* Albion, doué de la puis-

sance créatrice, anime Jusqu'aux objets inanlmes; décorations, planches de la scène, rameau d'arbre , brin de bruyère , ossements , tout parle : rien n'est mort sous son toucher, pas même la Mort.

Shakespeare fait un grand usage des contras- '; tes ; il aime à mêler les divertissements et les ^ acclamations de la Joie à des pompes funèbres et à des cris de douleur. Qne des musiciens appelés aux noces de Juliette arrivent précisément pour accompagnerson cercueil; qu'indifférentsau deuil de la maison, ils se livrent à d'Indécentes plaisanteries et s'entretiennent des choses les plus étran* gères à la catastrophe : qui ne reconnott là toute la vie , qui ne sent toutej'amertume de ce tableau et qui n^a été témoin de pareilles scènes? Ces effets ne furent point inconnus des Grecs ; on retrouve dans Euripide des traces de ces naïvetés que Shakespeare mêle au plus haut ton tragique. Phèdre vient d'expirer ; le chœur ne sait s'il doit entrer dans l'appartement de la princesse.

PBEMIEB D£MI-€H(EUB.

Compagnons, que ferons-nous? Devons-nous entrer dans le palais , pour aider à dégager la reine de ses liens étroits ?

SECONO DEHI-CHGEUB.

Ce soin appartient à ses esclaves. Pourquoi ne sont-ils pas présents? Quand on se mêle de beaucoup d'affoires , il n'y a plus de sûreté dans la vie.

\^^x&Alcestey la Mort et Apollon échangent des plaisanteries. La Mort veut saisir Alceste tandis qu*elle est jeune, parce qu'elle ne se soucie pas d'une proie ridée. Ces contrastes touchent de près au terrible, mais aussi une seule nuance ou trop forte ou trop foible dans l'expression les rend bas ou ridicules.

QUE LA MANIÈBB DE COMPOSEU DE 8HAKESPBAAS A GOaaOMPU LE GOUT. — £CRIB£ EST UN ABT«

Shakespeare Joue ensemble, et au même moment, la tragédie dans le palais, la comédie à la porte; il ne peint pas Une classe particulière d'individus; il mêle, comme dans le monde réel , le roi et l'esclave , le patricien et le plél>éien , le guerrier et le laboureur, l'homme illustre et l'homme ignoré ; il ne distingue pas les genres : il ne sépare pas le noble de l'ignoble , le sérieux du bouffon , le triste du gai , le rire des larmes , la Joie de la douleur, le bien du mal. Il met en mouvement la société entière, ainsi quUl déroule en entier la

ESSAI

\ie d*un homme. Le poète semble persuadé que notre existence n*est pas renfermée dans un seul Jour, qu*il y a unité du berceau à la tombe ; quand il tient une jeune tête , s*il ne Tabat pas , il ne vous la rendra que blanchie ; le temps lui a remis ses pouvoirs.

) Mais cette universalité de Shakespeare a , par ' Tautorit^de^ rèxemple et l'abus de Timitation, \ . servi à corrompre lart ; elle a fondé Terreur sur laquelies'est malheureusement établie la nouvelle école dramatique. Si pour atteindre la hauteur de l'art tragique il suffit d'entasser des scènes disparates sans suite et sans liaison , de brasser ensemble le burlesque et le pathétique, de placer le porteur d*eau auprès du monarque, la marchande d*herbes auprès de la reine , qui ne peut raisonnablement se flatter d'être le rival des plus grands maîtres? Quiconque se voudra donner la peine de retracer les accidents d'une de ses journées , ses conversations avec des hommes de rangs divers, les objets variés qui ont passé sous ses yeux , le bal et le convoi , le festin du riche et la détresse du pauvre ; quiconque aura écrit d'heure eu heure son journal , aura fait un drame à la ^ manière du poète anglois.

Persuadons-nous qu'écrire est un art ; que cet art a des genres ; que chaque genre a des règles. Le genre et les règles ne sont point arbitraires , ils sont nés de la nature même : l'art a seulement séparé ce que la nature a confondu ; il a choisi les plus beaux traits sans s'écarter de la ressemblance du modèle. La perfection ne détruit point la vérité : Racine, dans toute rèxcellence de son art, est plus na/ur^/ que Shakespeare, comme VApol' hrif dans tou'esa divinité , a plus les formes humaines qu'un colosse ég^'ptien.

La liberté qu'on se donne de tout dire et de tout représenter, le fracas de la scène, la multitude des personnages, imposent, mais ont au fond * peu de valeur; ce sont liberté et jeux d'enfants. Bien de plus facile que de captiver l'attention et d'amuser par un conte ; pas de petite fllle qui , sur l^ce point , n'en remontre aux plus habiles. Croyez- ( vous qu'il n'eût pas été aisé à Racine de réduire en ^actions les choses que son goût lui a fait rejeter en récit? Dans Phèdre, la fenmie de Thésée eût attenté, sous les yeux du parterre , à la pudeur d'Hippoly te ; au lieu du beau récit de Théramène , on auroit eu les chevaux de Franconi et un terrible monstre de carton; dans Britannicusy Néron, au moyen de quelque stratagème de

coulisse, eût violé Junie sous les yeux des spectateurs ; dans Bajazcty on eût vu le combat de ce frère du sultan contre les eunuques; ainsi du reste. Racine n'a retranché de ses chefs-d'œuvre que ce que des esprits ordinaires y auroient pu mettre. Le plusméchant drame peut &ire pleurer mille fois davantage que la plus sublime tragédie. Les vraies larmes sont celles que fait couler une belle poésie, les larmes qui tombent au son de la lyre d'Orphée ; il faut qu'il s'y mêle autant d'admiration que de douleur : les anciens donnoient aux Furies mêmes un beau visage, parce qu'il y a une beauté morale dans le remords.

Cet amour du laid qui nous a saisis , cette horreur delldealTcette passion pour les bancrodies, lescim^iejatte, les borgnes, les moricauds, les édentés; cette tendresse pour les verrues, les rides, les escharres, les formes triviales, sales, communes , sont une dépravation de Tesprit; elle ne nous est pas donnée par cette nature dont on parle tant. Lors même que nous aimons une ce^ taine laideur, c*est que nous y trouvons une certaine beauté. Nous préférons naturellement une belle femme à une femme laide, une rose à un chardon, la baie de Naples à la plaine de Mont- Rouge ^ le Parthénon à un toit à porc : il en est de même au figuré et au moral. Arrière donc cette écoXtanimalisée et matérialisée qui nous mèneroit, dlans TefOgie de l'objet, a préférer notre visage moulé avec tous ses défauts par une machine , à notre ressemblance produite par le pinceau de Raphaël.

Toutefois je ne prétends pas ôter aux temps et aux révolutions les changements forcés qu'ils apportent dans les opinions littéraires, oonunedans les opinions politiques ; mais ces changements ne justifient pas la corruption du goût ; ils en montrent seulement une des causes. Il est tout simple que les mœurs, en changeant, fassent varier la forme de nos peines et de nos plaisirs.

Le silence intérieur régna dans la monarchie absolue sous le pouvoir de Louis XIY et sous la Sdmnolence de Louis XV : manquant d'émotion au dedans, les poètes en cherchoient au dehors ; ils empruntoient des catastrophes à Rome et à la Grèce, pour faire pleurer une société assez malheureuse pour n'avoir que des sujets de rire. Â cette société si peu accoutumée aux événements tragiques, il ne falloit pas même présenter des

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scelles flcti^nes trop sanglantes; elle aaroit reculé dciant des horreurs, eussent-elles eu trois mille •os de date, eussent-elles été consacrées par le génie de Sophocle.

Mais aujourd'hui que le peuple n*étant plus à l'crart , a pris sa place dans notre gouvernement , oonmele ciiœor dansla tragédie grecque ; quedes ipctaeies terribles et réels nous ont occupés depiis quarante années, le mouvement commun!- ^éà lasociététendàse communiquer au théâtre. La tragédie classique , avec ses unités et ses décoittîoQS immobiles , parott et doit paroltre froide : de la fipoideur à l'ennui il n'y a qu'un pas. Par là s'explique , sans l'excuser, l'outré de la scène mou derae , le fac-similé de tous les crimes , l'apparitkm des gibets et des bourreaux , la présence des wsMsinats, des viols , des incestes , la fantasma- ÇBrijedes cimetières, des souterrains et des vieux diiteaiix.

Il n*existe ni un acteur pour jouer la tragédie dasiqiie, ni un public pour la goûter, l'entendre ft la jQger. L'ordre, le vrai, le beau , ne sont ni eonnos, ni sentis, ni appréciés. Notre esprit est B gâté par le laisser«ller et l'outrecuidance du âède , que si l'on pou voit faire renaître la! société ciianDante des Lafayette et des Sévigné , ou k société des Geoffrin et des philosophes, elles oo«B paiottrolent insipides. Avant et après la ci- ^iliialioo , lorsqu'on n'a pas ou qu'on n'a plus le goût des jouissances intellectuelles, on cherche la représentation des objets sensibles : les peuples fommenoent et finissent par des gladiateurs et des marionnettes , les enfants et les vieillards sont puérils et cruels.

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