‹ Œuvres complètes de M. le vicomte de Chateaubriand (volume 5)Chapitre 26 sur 283 · TAT M ATËRIFX DU TH£\TRE EN ANGLETERRE AU SEIZIÈME SIECLE · texte numérisé non relu

TAT M ATËRIFX DU TH£\TRE EN ANGLETERRE AU SEIZIÈME SIECLE

Du temps de Shakespeare de jeunes garçons remplissoient encore les rôles de femmes, les acteurs ne se distinguoienf des spectateurs que par les plumes dont ils ornoient leurs chapeaux et les nœuds de rubans qu'ils portoient sur leurs souliers : point de musique dans les entr'actes. Les pièces se jouoient souvent dans la cour des auberges : les fenêtres de la maison donnant sur cette cour servoient de loges. Lorsqu'on représentoit une tri^édie à Londres, la sat le étoit tendue de noir, comme la nef d'une église pour un enter« rement.

Quant aux moyens d'illusion, Shakespeare les rappelle , en s'en moquant , dans le Songe d'une nuit d'été : un homme , enduit de plâtre , figuroit la muraille interposée entre Pyrame et Thisbée , et l'écariement des doigts de cet homme, la cre« vasse formée dans cette muraille. Un comparse , avec une lanterne, un buisson et un chien, signifioient le clair de la lune. La scène, sans changer, étoit supposée tantôt un jardin rempli de fleurs , tantôt un rocher contre lequel se brisoit un vaisseau , tantôt un champ de bataille où quatre matamores désignoient deux armées. Pour attirail dramatique, dans l'inventaire d'une troupe de comédiens , on trouve un dragon , une roue pour le siège de Londres, un grand cheval avec ses jamb^, des membres de Maures, quatre têtes de Turcs , une bouche de fer, chargée apparemment de prononcer les accents les plus doux et les plus sublimes du poète. On avoit aussi de fausses peaux à l'usage des personnages qu'on écorchoit vifs sur la scène , comme le juge prévaricateur dans Cambyse : un pareil spectacle feroit aujourd'hui courir tout Paris.

Au reste , la vérité du théâtre et l'exactitude du costume sont beaucoup moins nécessaires à l'art qu'on ne le suppose. Le génie de Racine

ESSAI

A'emprnnte rieil de la coape de l*habit ; dans les chefs-d'œuvre de Raphaël, les fonds sont négligés et les costumes inexacts. Les foreurs d'Oreste oU la prophétie de Joad, lues dans un salon par Talma, en fi*ac, feisoient autant d*effet que déclamées sur la scène par Talma, en manteau grec ou en robe juive. Iphlgénie étoit accoutrée comme madame de Sévigné, lorsque Bolleau adressoit ces beaux vers à son àmi:

Jamais Ipliigénie , en Aulide immolée , • N'a coûté tant dé pleura à la Grèce assemblée, Que dans rheoretti speetacfe à nos yeax étalé , £u a fiiit sous son nom verser la Cliampmélé.

Cette exactitude dans la représentation de l'objet inanimé , est l'esprit de la littérature et des arts de notre temps : elle annonce la décadence de la haute poésie et du vrai drame; on se contente de petites beautés, quand on est impuissant aux grandes ; On imite, à tromper l'œil , des htttettils et du velours, quand on ne peut plus peindre la physionomie de l'homme assis sur ee Velours et dans ces fauteuils. Cependant une fois descendu à eette vérité de la forme matérielle ^ on se trouve forcé de la reproduire, car le publie, matérialisé lui-même , l'exige.

A l'époque de Shakespeare les gentlemen se tenoient sur le théâtre, ayant pour siège les planches mêmes, ou un tai>ouret dont ils payolent le prix. Le parterre, debout et pressé, rouloit dans un trou noir et poudreux : c'étoient deux CBmps hostiles en présence. Le parterre accueilloit les gentlemen avec des huées, leur jetoit de la boue et leur crachoit au nez en criant : « A bas les sots! » Les gentlemen ripostolent paf les épithëtes de stinhards et d'animaux. Les stinkards mangeoient des pommes et buvoient de la bière; les gentlemen loxioi^nX aux cartes, et fbmolent le tabac nouvellement introduit. Le bel air étoit de déchirer les cartes comme si Ion avolt feit quelque grande perte , d'en Jeter avec colère les débris sur l'avant-scène, de rire, de parler haut , de tourner le dos aux acteurs. Ainsi furent accueillies et respectées, à leur apparition, les tragédies du grand maître : John Bull lançoit des trogtions de pomme à la divinité dont llencense aujourd'hui les images. L'insulte de la fortune fit de Shakespeare et de Molière deux coinédiens , afin de donner pour quelques oboles , au dernier des misérables, le droit d'outrager à la fois des eheft-d'œuvre et deux grands hommes.

Shakespeare a retrouvé Tart dramatique; Molière Ta porté à sa perfection ; semblables à deux philosophes anciens , ils s'étolent parti^é Tempire des ris et des larmes , et tous les deux se consoloîent peut-être des injustices du sort , l'un en peignant les travers, l'autre les douleurs des hommes*

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