‹ Œuvres complètes de M. le vicomte de Chateaubriand (volume 5)Chapitre 279 sur 283 · RÉFLEXIONS ET MAXIMES · texte numérisé non relu

RÉFLEXIONS ET MAXIMES

La conversation des esprits supérieurs est inintelligibie aux esprits médiocres, parce qu'il y a une grande partie du sujet sous-entendue et devinée.

Une certaine étendue d*esprit fait qu'on s'accoutume sur-le-champ aux usages étrangers, et qu'on a l'air de les avoir pratiqués toute sa vie , à un embarras près, qui n'est pas sans grâce ou sans noblesse.

La célébrité peut-elle faire illusion au point d'inspirer une passion pour ce que la nature a rendu désagréable? Je ne le crois pas : la gloire est pour un vieil homme ce que sont les diamants pour une vieille femme : ils la parent, et ne peuvent l'embellir.

Les plaisirs de notre jeunesse, reproduits par notre mémoire , ressemblent à des ruines vues au flambeau.

II est un âge où quelques mois ajoutés à la vie suffisent pour développer des facultés Jusqu'alors ensevelies dans un cœur à demi fermé : on se couche enfant, on se réveille homme.

Si quelques heures font une grande différence dans le cœur de l'homme, faut-il s'en étonner? il n'y a qu'une minute de la vie à la mort.

Les peines sont dans l'ordre des destinées : ceux qui , cherchant à les oublier, s'occupent de l'avenir, ne songent pas qu'ils ne verront point cet avenir. Chacun , en mourant, remet le poids de la vie à un autre; à chaque sépulture , il y a un homme qui reçoit le fardeau de la main de l'homme qui se va reposer : le nouveau messager porte à son tour ce fardeau jusqu'à la tombe prochaine.

Tous les hommes se flattent ; nous avons tous à la bouche cette phrase banaie : Il y a bien loin d'aujourd'hui à telle époque. — Bien loin I et la vie , combien dure-t-elle?

L'arbre tombe feuille à feuille : si les hommes

contemploient chaque matin ce qu'ils ont perdu la veille, ils s'apercevroient bien de leur pau* vreté.

L'homme n'a au fond de l'âme aucune aversion contre la mort; il y a même du plaisir à mourir. La lampe qui s'éteint ne souffre pas.

La Mort, selon les Sauvages , est une grande f^mme fort belle, a laquelle il ne manque que le . cœur.

La cendre d'un mort, quel que fût de son vivant le décédé , est sacrée. La poussière des tyrans donne d'aussi grandes leçons que celle des bons rois.

Il y a deux points de vue d'où la mort se montre bien différente. De l'un de ces points vous apercevez la mort au bout de la vie, comme un fantôme à l'extrémité d'une longue avenue : elle vous semble petite dans l'éloignement ; mais à mesure que vous en approchez elle grandit; le spectre démesuré finit par étendre sur vous ses mains froides et par vous étouffer.

. De l'autre point de vue la mort paroit énorme au fond de la vie ; mais à mesure que vous marchez sur elle, elle diminue, et quand vous êtes au moment de la toucher, elle s'évanouit. L'insensé et le sage, le poltron et le brave, l'esprit impie et l'esprit religieux , l'homme de plaisir et l'homme de vertu , voient ainsi différemment la mort dans la perspective.

La voix de l'homme ne se ranime pas comme celle de l'écho : l'écho peut dormir dix siècles au fond d'un désert , et répondre ensuite au voyageur qui l'interroge ; la tombe ne répond jamais.

Toi qui donnas ta vie et ta mort aux hommes, toi qui aimes ceux qui pleurent , exauce la prière de l'infortuné qui souffre à ton exemple ! soutiens le fardeau qui l'écraîsel sois pour lui le Cyrénéen qui t'aida à porter la croix sur le Golgotha.

FIN DES PENSÉES, RÉFLEXIONS ET MiLXTMES.

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