‹ Œuvres complètes de M. le vicomte de Chateaubriand (volume 5)Chapitre 32 sur 283 · MODÈLES CLASSIQUES · texte numérisé non relu

MODÈLES CLASSIQUES

Mais enfin , pleine et entière Justice étant rendue à des suavités de pinceau et d'harmonie, Je dois dire que les ouvrages de l'ère romantique gagnent beaucoup à être cités par extraits : quelques pages fécondes sont précédées de beaucoup de feuillets arides. Lire Shakespeare Jusqu'au bout sans passer une ligne, c'est remplir un pieux mais pénible devoir envers la gloire et la mort : des chants entiers de Dante sont une chronique

rimée dont la diction ne rachète pas toujours l'ennui. Le mérite des monuments des siècles clas' siques est d'une nature contraire : il consiste dans la perfection de l'ensemble et la Juste pro;. portion des parties.

Force est encore dfi reconnoitre une autre vérité : Shakespeare n'a qu'un type pour ses jeunes femmes, toutes si Jeunes qu'elles sont presque des enfants : sœurs Jumelles , elles se ressemblent ( à part la différence des caractères defille, d'amante y îVépouse) ; elles ont le même sourire, le même regard, le même son de voix ; si Ion effaçoit leurs noms, ou si l'on fermoit les yeux, on ne sauroit laquelle d'entre elles a parlé; leur langage et plus élégiaque que dramatique. Ces têtes charmantes d'éphèbes, sont des croquis tels que ces dessins tracés par Raphaël , lorsqu'il vouloit fixer la physionomie d'une figure céleste au moment où elle apparoissoit à son génie; il se promettoit de convertir ce trait en tableau. Shakespeare , obligé de s'en tenir à ses premiers crayons , n'a pas toujours eu ie temps de peindre.

N allons donc pas comparer les ombres ossianiques du théâtre anglois, ces victimes si tendres et cependant si hardies qui se laissent immoler comme de courageux agneaux ; n'allons pas comparer ces Délie de Tibulle , ces Chariclès d'Héliodore , aux femmes de la scène grecque ou françoise , soutenant à elles seules le poids d'une tragédie. Autres sont des situations isolées, des effets heureux d'un instant , des touches vives; autres des rôles écrits d'un bout à l'autre avec la même supériorité , des caractères fortement accusés , occupant leur vraie place dans le tableau. Les Desdémone, les Juliette, les Ophélia, les Perdita, les Gordélia, les Miranda, ne sont ni des Antigone , ni des Electre , ni des Iphigénie, ni des Phèdre , ni des Andromaque , ni des Chimène, ni des Roxane, ni des Monime, ni des Bérénice , ni des Esther , ni même des Zaïre et des Aménaïde. Quelques phrases d'une passion émue, plus ou moins bien rendues en prose poétique, ne sauroient l'emporter sur les mêmes sentiments exprimés dans le pur langage des dieux. Iphigénie dit à son père :

Peut-être assez dMiooneurs eaTironnoient ma vie Pour De pas souhaiter qu'elle me fût ravie, Ni qu'en me l'arracliant un sévère destin Si près de ma naissaoce en eût marqué la fin. Fille d'Agamemnon , c'est moi qui la première, Seigneur, vous appelai de ce doux nom de père.

Hélas! avec plaisir je me faisois conter

SUR LA LITTÉRATDRE ANGLOISE

To«s les noms des pays que tous allez dompter; Et d^ d'IlîoD présageaDt la conquête , D'an triomphe si beau je préparois la fêle.

MoBime dit à Phoedime :

Si ta m*aimois, Phœdime, il falloit me pleurer Quand d'on titre funeste on me vit honorer, ÏX lorsque , m^arracbant du doux sein de la Grèce, Dans ce climat barbare on traîna ta maltresse. Retoorne maintenant chez ces peuples heureoi ; Et si moD nom encor s*est conservé chez eux , Dis-leur ce que tu vois, et de toute ma gloire , PbiediiDe, conte4eur la malheureuse histoire.

La romance do saule approche-t-elle de cette coa^lainte exhalée du doux sein de la Grèce?

Voole£-YOQS des combats de Tâme pour les opposer à ramour de Juliette et de Desdémone?

Pftuliiie répond à Polyeucte qui lui conseille de retourner à Sévère :

Que t'ai-je lait, cruel , pour être aitisl traitée, Et pour me reproclier, au mépris de ma foi , Un amour si puissant que j*ai vaincu pour toi ?

SMiffire que de loi-même eUe obtienne ta vie , Fmd- vivre sous tes lois à jamais asservie.

Polyeucte est allé à la mort , à la gloire; Paulioe dit à Félix :

Ifoo époux , en mourant , m'a laissé ses lumières ; SflD sang, dont tes bourreaux viennent de me couvrir, M*a dessillé les yeux, et me les vient d'ouvrir. Je v<6Sy je sais, je crois , je suis désabusée , De ee bienheureux sang tu me vois baptisée ; Je sais chrétienne !

Que cela est beau ! quelle Jutte de toutes les affections de la nature humaine, au milieu desqoelles intenrient la Divinité pour ci*éer miraculeusement une passion nouvelle dans le cœur de Pauline, Teothousiasme religieux. On sent qu'on habite des régions plus élevées que la terre où demeurent Desdémone et Juliette. Ce je suis chrétienne , est une déclaration d*amour dans le ciel.

Et Chimène? Il faudroit citer le rôle entier. Conidlle compose le caractère du Cid et de Ghimène d*un mélange d'honneur, de piété filiale et d*amoiir.

J*aâBols , f élois aimée, et nos pères d'accord ;

El je vous en oontois la piemière nouvelle

Au malbeureux moment que naissoit leur querelle.

La passion, l'entraînement, l'intérêt drama* tique vont croissant et s'échauffant de scène en scène jusqu'à ce vers fameux :

i vainqueur d'un combat dont Cliimène est le prix !

lequel amène ce cri de bonheur, décourage, d'orgueil et dé gloire :

Paroissez, Navarrois, Maures et Castillans!

Que sont enfin toutes les filles de Shakespeare auprès d*£sther?

£st-ce toi , chère Élise? O jour trois fois heureux ! Que béni soit le ciel qui te rend à mes vœux ! Toi qui, de Benjamin comme moi descendue , Fus de mes premiers ans la compagne assidue, Et qui , d*un même joug souffrant Toppression, M*aidois à soupirer les malheurs de Sion.

On m^élevoit alors solitaire et cachée , Sous les yeux vigilants du sage Mardochée.

Dn triste état des Juifs, jour et nuit agité , 11 me tira du sein de mon obscurité.

Et, sur mes foibles mains fondant leur délivrance, Il me fit d'un empire accepter Fespérance.

Cependant mon amour pour notre nation A rempli ce palais des filles de Sion , Jeunes et tendres fleurs par le sort agitées , Sous un ciel éb anger comme moi transplantées.

Aux pieds de l'Éternel je viens m*hnmilier, Et goûter le plaisir de me faire oublier. Mais à tous les Persans je cache leurs familles, II faut les appeler. Venez , venez , mes fiUes , Compagnes autrefois de ma captivité »

De l'antique Jacob jeune postérité.

S'il étoit des Huns , Hottentots , Hurons, Wen« des , Wilzes et Welches , insensibles à la pudeur, à la noblesse , à la mélodie de cet Ineffable lan* gage, qu'ils soient septante fois sept fois heureux du charme de leurs propres ouvrages ! « J'ai cm, dit Racine dans sa préface d'Esther, « que Je pour- « rois remplir toute mon action avec les seules « scènes que Dieu lui-même , pour ainsi dire, a « préparées. » Racine avoit raison de le croire : lui seul avoit cette harpe de David consacrée aux scènes préparées de Dieu.

En Jugeant avec impartialité dans leur ensemble les ouvrages étrangers et les nôtres ( si toute* fois on peut Juger les ouvrages étrangers, ce dont Je doute beaucoup), on trouveroit qu'égaux en force de pensée , nous l'emportons par l'ordre et la raison de la composition. Le génie enfante, le goût conserve. Le goût est le bon sens du génie ; sans le goût le génie n'est qu'une sublime folie. Ce toucher sûr, par qui la lyre ne rend que le son qu'elle doit rendre , est encore plus rare que la fa* culte qui crée. L'esprit et le génie diversement répartis, enfouis , latents, inconnus, j^a^^^n^ sou* vent parmi nous sans déballer^ comme dit Montesquieu : ils existent en même proportion dans tous les âges , mais , dans le cours de ces âges , Il

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