‹ Œuvres complètes de M. le vicomte de Chateaubriand (volume 5)Chapitre 35 sur 283 · SHAKESPEARE · texte numérisé non relu

SHAKESPEARE

Jaeqnes I^ gouverna entre l'épée qui Favolt cffir^é dans le ventre de sa mère et l'épée qui fit monrir, mais ne fit pas trembler son fils. Son règne sépara Téchafaud de Fotheringay de celai de White-Hall; espace obscur où s'éteignirent Baeon et Shakespeare.

Ces deax illustres contemporains se rencontrèrent sar le même soi ; Je vous ai nommé plus hant les étrangers leurs compagnons de glQire. La France , la moins bien partagée alors dans ks lettres, ne nous offre qu'Amyot, de Tbou, Bonsafd et Montaigne, esprits d'un moindre toi; Hardy etGamier balbutioient à peine les premiers accents de notre Melpomène. Toutefois la mort de Rabelais n'avoit précédé que de quinze années la naissance de Shakespeare : le bouffon eût été de taille à se mesurer avec le tragicpe.

Cdoi-cl avoît déjà passé trente et un ans sur la terre quand l'infortuné Tasse et i'héroique Ercilla la quittèrent , tous deux morts en 1595. Le poète anglois fondoit le théâtre de sa nation lonqne Lope de Vega établissoit la scène espa* gnole : mais Lope eut un rival dans Galdéron. L'antenr du Meilleur Alcade étoit embarqué en qualité de volontaire sur Finvincible armada au moment où l'auteur deFalstaffcalmoit les inquiétndes de la belle Vestale assise sur le trône d'Oc^ ddent.

Le dramatiste castillan rappelle cette fameuse flotte dans la Fuerza lastimosa : « Les vents, • dit-il, détruisirent la plus belle armée navale « qn'on ait jamais vue. » Lope venoit l'épée au poing assaillir Shakespeare dans ses foyers, comme les ménestrels de Guillaume le Conquerantattaqnèrent les scaldes d'Harold. Lope a fait de la religion ce que Sliakespeare a fait de l'histoire : les personnages du premier entonnent sur la scène le Gloria Patri entrecoupé de roman- ; ceux du second chantent des ballades égayées

des

i du fossoyeur.

GHàTKAinUUAND. — TONE T.

Blessé à Lépante en 1570 , esclave à Alger en 1575, racheté en 1 58 1 , Cervantes ,qul commença dans une pris^on son inimitable comédie , n'osa la continuer que longtemps après , tant le chefd'œuvre avoit été méconnu I Cervantes mourut la même année et le même mois que Shakespeare : deux documents constatent la richesse des deux auteurs.

William Shakespeare, par son testament, lègue à sa femme le second de ses lits après le meilleur; il donne à deux de ses camarades de théâtre trente-deux schellings pour acheter une bague ; ii institue sa fiile atnée , Suzanne , sa légataire universelle ; il fait quelques petitscadeaux à sa seconde fille Judith , laquelle signoit une croix au bas des actes , déclarant ne savoir écrire.

Michel Cervantes reconnoît, par un billet, qu'il a reçu en dot de sa femme, Catherine Saiazar y Palacios, un dévidoir, un poêlon de fer, trois broches, une pelle, une râpe, une vergette, six boisseaux de farine, cinq livret de cire , deux petits escabeaux , une table à quatre pieds, un matelas garni de sa laine, un chandelier de cuivre, deux draps de lit, deux enfants Jésus avec leurs petites robes et leurs chemises, quarante-quatre poules et poulets avec un coq. Il n'y a pas aujourd'hui si mince écrivain qui ne crie à l'injustice des hommes, à leur mépris pour les talents , s'il n'est gorgé de pensions dont la centième partie auroit fait la fortune de Cervantes et de Shakespeare. Le peintre du fou du Roi Léar alla donc , en 1 6 1 6, chercher un monde plus sage, avec le peintre de Don Quichotte; dignes compagnons de voyage.

Corneille étoit venu pour les remplacer dans cette famille cosmopolite de grands hommes dont les fils naissent chez tous les peuples, comme à Borne les Brutus succédoient aux Brutus , les Scipion aux Scipion. Le chantre du Cidy enfant de six ans, vit les derniers jours du chantre d'Othello, comme Michel- Ange remit sa palette, sou ciseau, son équerre et sa lyre à la mort, l'année même où Shakespeare, le cothurne au pied, le masque à la main , entra dans la vie ; comme le poète mourant de la Lusitanie salua les premiers soleils du poète d'Albion. Lorsque le jeune I)oucher de Stratford, armé du couteau, adressoit, avant de les égorger, une harangue à ses victimes, les brebis et les génisses, Camoens faisoit entendre au tombeau d'Inès , sur les bords du Tage, les accents du cygne :

ttSAI

« Depuis tant d^aonées que Je vous ?ato chantant , 6 nymphes du Tage, à vou#, Lusitaniens, la fortune metralneerrantàtravers les malheurs et les périls , tantôt sur la mer, tantAt au mi» lieu des combats. *....»•• imtèi dé* gradé par une honteuse indigenee, sans antre

asile qu'un liApital , Il ne sufflsoit

pas que je fusse voué à tant de misères, il lU* loit encore qu'elles me vinssent de eeux-Jà même

qnej'ai chantés Poètes I vous don**

nez la gloire; en voilà le prix

Vaô 08 BDiios descendo , et jà do esUo Ha DOQOSOiM DSfiir aie oontMio.alB.

«Mes années vont déclinant; avant peu faurai « passé de Tété à Tautomne. Les chagrins m'en- « traînent au rivage du noir repos et de Téter- « nel sommeil. »

Faut-il donc que chez toutes les nations et dans tous les siècles les plus grands génies arrivent à ces dernières paroles du CamoênsI

Milton, égé de huit ans quand Shakespeare mourut, s'éleva comme à l'ombre du tombeau de œ grand homme ; Milton se plaint aussi d'être venu dans de mauvais Jours, un siècle trop tard. Il craint que la froideur du climat ou des ans

fixait engourdi ses ailes humiliées

* « cold climat, or

«yearsdamp,royintended-wingdeprest. .... »

Il a cette frayeur au moment même où 11 écrit leneuvièmelivre du Pam(fi^;7^rdtf; qui renferme la séduction d'Eve, et les scènes les plus pathétiques entre Eve et Adam I

Ces hommes divins, prédécesseurs ou contemporains de Shakespeare, ont quelque chose en eux qui participe de la beauté de leur patrie : Dante étoit un citoyen illustre et un guerrier vaillant : le Tasse eût été bien placé dans la troupe brillante qui suivoit Renaud; Lope et Caldérop portèrent les armes ; Ercilla est à la fois l'Homère et l'Achille de son épopée; Cervantes et le Gamoens montroient les cicatrices glorieuses de leur courage et de leur infortune. Le style de ces poëtes-soldats a souvent l'élévation de leur existence : il auroit fallu à Shakespeare une autre carrière; il est passionné dans ses compositions, rarement noble : la dignité manque quelquefois à son style, comme elle manque à sa vie.

VfE DE S0ÀKESF£àRE.

Et quelle a été cette vieZ qu'en sait-on? peu

de chose. Orini qui rapartée, l'a tachée, al ne s'est soucié ni de ses travaux ni de sesjonif»

Si Ton étudie les sentiniento intimes de Sl»n« kespeaie dans ses ouvrages, le peintre de tant de noirs tableaux sen»blemitsivnir été «n booinM Uger, rapportant tout à sa prppra ei^ielenoe : U est vrai qu'il tronvoitasMw d'oeeupatinn dans non aussi grande vie intérieure. Le p^ dn poetis, probablement catholique, d'abord chef bailli et alderraan à Stratford , étolt devenu marchand de laine et boucher. William, fils aîné d'une famille de dix enfants, exerça le métier de son père. Je vous ai dit que le dépeaitaire du poignard dm Mdpomène saigna des veaux avant de tuer des tyrans , et qu'il adressoit dea baranffiea patbM* ques aux spectateurs de l'injuste mort de ces innocentes bêtes. Shakespeare, dans sa Jeunesse , livra, souauB pommier rastéeéièbre, des assauts de crudM>na de Mère aux trinqneiïrs de Bidfbrd. A dix-hnit ans il éponaa la fille d'un enttivatnv, Anna Batway, plus igtte que lui de septannéeei Il en eut une première Aile, et puis deox JQ'* maanx, un fils et une fijle* Cette ttoondiié ne In fixa et ne le toneha ^lère; il oublia si Han et ai vite madame Anna qu'il ne s'en souvint qpia poor lui laisser, par ifUerligney dans aan teatamewt mentioané plaa haut, te ieeond iêêes Uis apriê le meilleur.

Une aventure de braconnier le chassa de son vittage. Appréliendé an corps dans le pare dn sir Thomas Lucy, il comparut devant Toffensé, et se vengea de lui en placardant à aa porte une ballade satirique. La rancune de Shakespeare dura ; car de sir Thomas Lucy il fit le bailli Shallow, dans la seeonde partie de Henri Vf, et raeeal)la des houffoaneries de Falataff. La colère de sir Thomas ayant obligé Shakespeare de quitter Stratford, 11 alla cfaereher fortune à Londres.

Ia ntfsèps l'y suivit. Bédnit à garder les chevaux des gentlemen A la porte des théâtres. Il disciplina une troupe d'intelUgenta servUenra, qui prirent k nom de garçons de Shtskespeare (Shakespeare's boys). De la porte des théAtras se glissant dans la coulisse, il y remplit la fonetftim de cqiiboy (garçon appeUenr). Gn^, aon paient, acteur A BiakfFriara , le poussa de la coulisse sur la scène, et d'acteur il devint auteur. On publia Qonlve lui des critiqneset des pamphlets auxquels il ne réponde pas un mot II rempliasolt ieWUede frère Laurence dans Roméo eiJuUeile, et Joueil

SUR LA LlTri(;RATtJRE ANGLOISE.

frijante. On ^Ul qu'il jMtpif A'^sprit avec Be9 JohasM an chibd^ laSirèat, foo^é ^r fiir Wal* ter RilijiJÉ i# nate lia sa aarrli^ tluMtnilo aa^ ipaié; aaa poa IM ionl plvp iwrfuiêa daus c^tta carrièpeiiue par 4a9 cbefa-d'ouvriB quitood^ant deox ou trois fois Tan de son géaki bis pomU wtiiis arbos, et dont il ne prenoit aucun souci. Il a'attactoit paa même aaa nom à ses cheb-d'œufre, tandis qu'il laissoit écrire ce grand nom au catalogue de comédiens oubliés, entre-parleurs [comme on disoit alors) dans des pièces encore plus oubliées. Il ne s'e$t donné la peine ni de Rcuetllir ni dMmprimer ses drames : la postérité, qai ne lui vint jamais en mémoire, les exhuma des \ieax répertoires , oommeon déterre les débris â*une statue de Phidias parmi les obscures images des athlètes d*01ympie.

Dante se joint sansfaçcm au groupe des grands poètes : Vidi quattro grandombre a moi venire; le Tasse parle de son immortalité ; ainsi des autres. ShdLespeare ne dit rien de sa personne , de sa famille, de sa fen^me, de son fils (mort à l'âge de douze ans), de ses deux filles , de son pays, de ses ouvrages, de sa gloire; soit qu'il n'eût pas la eoDscienoadc soagéDii, soit qu'Uen eât la dédain, il parait n'avoir pas eru au souvenir : « Ah! ciel!

• s'écrie Bamlet, mort depuis deux mois et pas « encore oublié l On peut espérer alors que la mé-

• iyiotred*un grand homme lui survivra six mois; « mais, par Notre-Dame, il faudra pour cela qu'il « ait bâti 4as églises; autrement, qu'41 se résigne

• à ce qu*on ne pense plus à lui. »

Shakespeare quitta brusquement le théâtre à dnqaante ans, dans la plénitude de ses succès et de son génie. Sans chercher descauses extraordinaires à cette retraite, il est probable que l'inaoQciant acteur descendit de la scène aussitôt ^*U eut acquis une petite indépendance. On i*ofa8tme à jii0nr la (caraetèM d'm» hooima par la aatore de aon talent, etfiéeipraquaflMBt la nature de ce talent par le caractère de l'homme; mais rboome et le talent sont quelquefois très^disparates, sans cesser d'être homogènes. Quel est le véritable homme, de Shakespeare le tragique, ou de Shakespeare le joyeux vivant? Tous les deux sont vrais ; Us se lient ensemble au moyen des aytférieox rapports de la nature.

Lord Southampton fut l'ami de Shakespeare , et Ton ne voit pas qu'il ait rien fait de considérable pour loi. Elisabeth et Jacques P protégèrent

l'acteur, et apparemment le )9)éprisëreot. Dye retour k ses fpyers, il planta le premier jpûrier qu'on ait vu dans lie canton de Stratford* Il mourut, en iai6,àNewplac|s,8amai80Q deschamps.

Né le 3? avril 1^64, ce mÂmejour, 23 avril, qui l'avoit amené devant les hommes, le vint chercher, en 1616, pour le conduire devant Dieu. Enterré sous i^ne dalle de l'église de Stratford , il eut une statue, assise dans une niche comme un saint, peinte en noir et en écarlate, repeinte par le gran4Tpère de mlstress Siddon , et rebarbouillée de plâtre par Malone. Une crevassa saforma» il y a plusieursannées, dans lesépulcre î le marguillier de surveillance ne découvrit ni ossements ni cercueil : il aperçut de la poussière, et l'on a dit que c'étoit quelque chose que d'avoir vu la poussière de Shaiiespeare. JjB poète, dans une épitaphe, défendoit de toucher à ses cendres : ami 4u repos, du silence et de l'obscurité, il se mettoit en garde contre le mouvement, le bruit et l'éclat de son avenir. Voici donc toute la vie et toute la mort de cet immortel : une maison dans un bameau , un mûrier, la lapteme avec laquelle l'auteuracteur Joupit le rôle àe frère Laurence dans /?oméo et Juliette, une grossière effigie villageoise, une tomi>e entr'ouverte.

Casltr^ll, ministre protestant, acheta la maison deNewplace ; l'ecclésiastique bourru, importuné du pèlerinage des dévots à la mémoire du grand homme, abattit )e mûrier; plus tard il fit raser la maison, dont il vendit les matériaux. En 1740, des Angloises élevèrent à Shakespeare, dans Westminster, un monumisnt de marbre; elles honorèrent ainsi le poëte qui tant aima les femmes, et qui avoit dit dans Cymbeline : « L'Angleterre est un nid de cygnes au milieu « d'un vaste étang. »

Shakespeare étoit-il boiteux comme lord By ron , Walter Scott et les Prières, filles de Jupiter ? Les libelles publiés contre lui de son vivant ne lui reprochent pas un défaut si apparent à la scène. Lame se disoit d'une main conune d'un pied : lam^ ofone hand. Lame signifie , en général , imparfait, défectueux, et se prend dans le même sens au figuré. Quoiqu'il en soit, le 6oy de Stratford, loin d*étre honteux de son inflrmitécomme Childe-Harold , necraintpas de la rappderàrune de ses maîtresses :

lame by fortene's dearest ^le.

« Boiteux par la moquerie la plus chère de la « fortune. *

ESSAI

Shakespeare aaroit eu beaucoup d'amours, s'il Ton en comptoit un par sonnet : total , cent cinquante-quatre. Sir William Davenant se vantoit d*être le iiis d'une belle bAtelière, amie de Shakespeare, laquelle tenoit Tauberge de la Couronne à Oxford. Le poète se traite assez mal dans ses petites odes , et dit des vérités désagréables aux objets de son culte. Il se reproche à lui-même quelque chose : gémit-il mystérieusement de ses mœurs, ou se plaint-il du peu d'honneur de sa vie ? C'est ce qu'jon ne peut démêler. « Mon nom a « reçu une flétrissure, my name receives a brand. « Ayez pitié de moi , et souhaitez que je sois re- « non vêlé, tandis que, comme mi patient volon- « taire , je boirai un antidote d'Eyseli contre ma

« forte corruption Je ne puis

« toujours f avouer, de peur que ma faute déplo- « rée ne te fasse honte. Et toi , tu ne peux m'hon norer d'une faveur publique, sans ravir l'hon- « neur à ton nom , unless thou ake that honour ^frotn thyname, »

Des commentateurs se sont figuré que Shakespeare rendoit hommage à la reine Elisabeth ou à lord Southampton transformé symboliquement en une maîtresse. Bien de plus commun, au quinzième siècle, que ce mysticisme de sentiment et cet abus de l'allégorie : Hamlet parle d'Yorick comme d'une femme , quand les fossoyeurs retrouvent sa tête :« Hélas I pauvre « Yorick I Je l'ai connu , Horatio : c'étoit un com- « pagnon joyeux et d'une imagination exquise. .

« Là étoient attachées ces

« lèvres que j'ai l)aisées ne sais combien de fois ! » Thai I hâve kiss'dy I know not how ofi! Au temps de Shakespeare l'usage de s'embrasser sur la joue étoit inconnu : Hamlet dit à Yorick ce que Marguerite d'Ecosse disoit à Alain Chartier.

Quoi qu'il en soit, beaucoup de sonnets sont visiblement adressés à des femmes. Des Jeux d'esprit gâtent ces effusions erotiques, mais leur harmonie avoit fait surnommer l'auteur le poète à la langue de miel. Depuis Catulle il est question , chez les nourrissons des Muses, d'une rose qu'il se faut hâter d'enlever à sa tige, avant qu'elle soit effeuillée; Shakespeare parle plus clair : il invite son amie à renaître dans une belle petite fille, laquelle renaîtra à son tour dans une autre belle petite fille, et ainsi de suite; moyen sûr pour que la rose, toij^ours cueillie, ne soit jamais fanée.

Le créateur de Desdémone et de Juliette vieil-

lissolt sans cesser d'être amoureux. La femme in* connue à laquelle il s'adresse en vers charmants étoit-elle fière et heureuse d'être l'objet des sonnets de Shakespeare? on peut en douter : la gloire est pour un vieil homme ce que sont les diamants pour une vieille femme : ils la parent, et ne peuvent l'embellir.

My loTe is strengUieDMyUKm^more weakinseeniiiig, ete.

« Mon amour est augmenté , quoique plus foi-

« ble en apparence notre amour nou-

« veau n'éloit encore qu'au printemps , quand « J'avois accoutumé de le saluer de mes vers ; « ainsi Phiiomèle chante au commencement de «( l'été, et retient ses soupirs à mesure que les « Jours mûrissent ; non que l'été soit maintenant « moins doux qu'il étoit quand les hymnes mé- « lancoiiques du rossignol silencioient la nuit! « mais une musique du désert s'élève à présent « de chaque rameau , et les choses agréables , de- « venues communes, perdent leurs plus chères « délices. Comme l'oiseau , je me tais quelque- « fois pour ne pas vous fatiguer de mes chan- « sons. »

That time of year tiiou may'st in me faebold , Whea yellow leaves , or noue , or few , do liang , etc.

« Tu peux voir en moi ce temps de l'année ou « quelques feuilles jaunies pendent aux rameaux « qui tremblent à la bise, voûtes en ruines et dé- « pouillées où naguère les petits oiseaux gazouil-

« loient Tu vois en mol le rayon

« d'un feu qui s'éteint sur les cendres de sa jeu- « nesse, comme sur un lit de mort où il expire, « consumé par ce qui le nourrissoit. Ces choses « que tu vois doivent rendre ton amour plus « empressé d'aimer un bien que si tôt tu vas « perdre. »

No longer moam for me , when I am dead'; Than you shall hear the surly suUeD beU , etc^

« Ne pleurez pas longtemps pour moi, quand « je serai mort : vous entendrez la triste cloche, « suspendue haut, annoncer au monde que j'ai « fui ce monde vil , pour habiter avec les vers « plus vils encore. Si vous lisez ces mots, ne vous « rappelez pas la main qui les a tracés; je vous « aime tant que je veux être oublié dans vos doux « souvenirs, si en pensant à moi vous pouviez être « malheureuse. Oh I si vous Jetez un regard sur <« ces lignesquandpeut-êtrejene serai plusqu'une

sua LA LITTERATUBË ÂNGLOISE.

d'argile, ne redites pas même mon pau*

• Trenom, et laissez votre amour se làner avec

• ma vie.»

U y a plus de poésie , d'imagination , de mehacolie dans ces vers que de sensibilité, de pasiiOQ et de profondeur. Shaliespeare aime , mais ji ne croit pas plus à l*amour qu'il ne eroyoit à litre diose : une femme pour lui est un oiseau , ne brise , une fleur, chose qui cliarme et passe. PirUDSOuciance ou Tignorance de sa renommée, par soD état qui le Jetoit à Fécart de la société, ea dehors des conditions où il ne pouvoit atteindre, il semble avoir pris la vie comme une heure légère et désoecupée, comme un loisir rapide et dou.

Les poètes aiment mieux la liberté et la muse qse leur maîtresse ; le pape offrit à Pétrarque de le séculariser, afin qu'il pût épouser Laure. Pétrarque répondit à l'obligeante proposition de Sa Sainteté : » J'ai encore bien des sonnets à ■ faire. > I Shakespeare, cet esprit si tragique, tira son I iérieux de sa moquerie, de son dédain de lui- Biémeet de l'espèce humaine : il doutoit de tout : Ptrhaps est un mot qui lui revient sans cesse. MoDtakgne, de l'autre côté de la mer, répétoit :

• Ftat-étrcQuesais-Je?»

SHiUSPEAHE AU NOMBRE DES CINQ OU SIX GEANDS G£N1ES DOlflMATEUBS.

POQr conclure ,

Shakespeare est au nombre des cinq ou six écrivains qui ont suffi aux besoins et à l'aliment de la pensée : ces génies mères semblent avoir enfanté et allaité tous les autres. Homère a féoodé Tantiquité ; Eschyle , Sophocle , Euripide , Aristophane, Horace, Virgile, sont ses fils. Dante I engendré l'Italie moderne, depuis Pétrarque JQsqn'au Tasse. Rabelais a créé les lettres françoises; Montaigne , la Fontaine, Molière, vieuont de sa descendance. L'Angleterre est toute Shakespeare, et. Jusque dans ces derniers temps, il t prêté sa langue à ByroD , son dialogue à Walter Scott.

On renie souvent ces maîtres suprêmes ; on se Kvoite contre eux; (m compte leurs défauts ;on hs aceose d'ennui , de longueur, de bizarrerie , de nuavais goût , en les volant et en se parant de Icon dqpouilles ; mais on se débat en vain sous Inr joQg. Tout se teint de leurs couleurs ; partout l'impriment leurs traces : ils inventent des mots

et des noms qui vont grossir le vocabulaire général des peuples; leurs dires et leurs expressions deviennent proverbes ; leurs personnages fictifs se changent en personnages réels, lesquels ont hoirs et lignée. Ils ouvrent des horizons d'où jaillissent des faisceaux de lumière; ils sèment des idées, germes de mille autres ; ils fournissent des imaginations, des sujets, des styles à tous les arts : leurs œuvres sont des mines inépuisables, ou les entrailles mêmes de l'esprit humain.

De tels génies occupent le premier rang; leur immensité, leur variété, leur fécondité, leur originalité, les font reconnoftre tout d'abord pour lois, exemplaires , moules , types des diverses intelligences, comme il y a quatre ou cinq races d'hommes , dont les autres ne sont que des nuances ou des rameaux. Donnons-nous garde d'insulter au désordre dans lesquels tombent quelquefois ces êtres puissants ; n'imitons pas Cham le maudit; ne rions pas si nous rencon* trons nu et endormi, à l'ombre de l'arche échouée sur les montagnes d'Arménie, l'unique et soli-* taire nautonnier de Tablme. Respectons ce navigateur diluvien qui recommença la création après l'épuisement des cataractes du ciel : pieux enfants bénis de notre père, couvrons-le pudiquement de notre manteau.

Shakespeare, de son vivant, n'a Jamais pensé à vivre après sa vie : que lui importe aujourd'hui mon cantique d'adn^iration? En admettant toutes les suppositions, en raisonnant d'après les vérités et les erreurs dont l'esprit humain est pénétré ou imbu , que fait à Shakespeare une renommée dont le bruit ne peut monter Jusqu'à lui ? Chrétien , au milieu des félicités étemelles , s'occupe-t-il du néant du monde ? Déiste , dégagé des ombres de la matière , perdu dans les splendeurs de Dieu, abaisse-t-il un regard sur le grain de sable où il a passé? Athée, il dort de ce sommeil sans souffle et sans réveil, qu'on appelle la mort. Rien donc de plus vain que la gloire au delà du tombeau , à moins qu'elle n'ait foit vivre l'amitié, qu'elle n'ait été utile à la vertu, seoourable au malheur, et qu'il ne nous soit donné de Jouir dans le ciel d'une idée consolante, généreuse , libératrice , laissée par nous sur la terre.

CSSAI

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