‹ Œuvres complètes de M. le vicomte de Chateaubriand (volume 5)Chapitre 48 sur 283 · PUBLICA.TI01I DU PARADIS PERDU · texte numérisé non relu

PUBLICA.TI01I DU PARADIS PERDU

Il touchoit à l'âge de cinquante-neuf ans, lorsqu'en 1667 il songea a publier le Paradis perdu* Il en avoit montré le manuscrit, alors divisé en dix livres , à EU wood , quaker qui a laissé à la littérature angloise V Histoire sacrée et la BarÀ" deïde. Le manuscrit du Paradis perdu n'étoit pas de la main de l'anteur : Milton n'ayant pas le moyen de payer un copiste, quelques amis avoient écrit alternativement sous sa dictée. Le censeur refusoit Vimprimaiurk cet autre Galilée, découvreur d'astres nouveaux; il chicanoit à chaque vers ; il lui sembloit surtout que le crime de haute trahison ressortoit du magnifique passage où la gloire obscurcie de Satan est comparée à ane éclipse, laquelle alarme les rois par lafrayeut des révolutions.

Mais comment le docteur Tomkyns ne s'aper* çut-il pas des allusions aux mœurs de la dynastie restaurée , allusions si sensibles dans ces vers qix font partie de la belle invocation à l'amour conjugal?

« Il n'a point ces plaisirs (l'amour) dans le sou « rire achetédespro6titttéeS|dansderapides jouis

SUR LÀ LITTBBATURE ANGLOISE

isaBces sans passion, sans Joie, et que rien ne «noddières; ii ne les a point dans la danse des «lavoritesoo sons le masque lascif, ou dans le (Udeminolt, on dans la sérénade donnée par . in amant iiunélique à sa fière beauté qu'il se- I roitaueiix de quitter avec mépris. »

MiltoD pdnt encore plus clairement la cour de Quriesdans la cour de Bœchus, lorsqu'il re- ^Rxnte les courtisans prêts à le déchirer, lui ÏOtoo, comme lesBacchantesdéchirèrent Orphée ■ries monts de la Thrace :

• Chasse au loin les barbares discords de Bact dm et de ses enfants de la Joie; race de cette «iiorde forcenée qui déchira sur le Rhodope le t diaotre de la Thrace : il ravit Toreille des bois

< rt des rochers , Jusqu'à ce qu'une clameur sau-

< ^agenoyât et la voix et la lyre : la Muse ne put «défendre son fils. »

nestprobable que l'ingénieuse lâcheté du censear sauva le Paradis perdu : Tomkyns n'osa point reoonnottre le roi et ses amis dans un portrait dont la ressemblance frappoit tous les yeux.

Les libraires intimidés ne se pressoient pas f aeijaérir le manuscrit d*un auteur pauvre , presque iDconnu coname poète, suspect et détesté comme prosateur. Enfin il y en eut un plus hardi qoeles antres : il osa se charger en tremblant de roanage btal.

On a conservé le contrat de vente et le manuicHtdiipoëmesouiliédertmpri»ia/tfr; le contrat porte ce titre : MiUon*s agreement with M. Sy- ^^forParadise iasty dated 27^ april 1667. 0«Tention de Milton avec M. Symons pour le Arnufo perdu j daté du 27 avril 1667.

Ii est dit, dans cette convention y que Jean ^BtoQ, gentleman, cède à Samuel Symons, im- Pnmeor, en propriété et pour toujours, pour la ^oonnede 5 tiv. st., à lui , Milton , présentement Pyée, tous les exemplaires , copies et manuscrits ^^ poème, intitulé : Paradis perdu j ou de 9>^^ autre titre ou nom que ledit poème est ^ «m nommé. Clause singulière par laquelle ^ voit qne Milton , son poème fait et vendu , hé- ^ encore sur le titre qu'il lui donnerait. Sa- ^ Symons s'engage, en considération [in ^^^^deration) de racquisition du Paradis per- ^) à payer une autre somme de 5 liv. st. à la ^^lapremlère impression, quand il aura vendu ^'00 ttemplaires de Touvrage. Il s'engage de ^^ payer à Jean Milton ou à ses héritiers, à ^ fin d*mie seconde éditicm , après la vente aussi

JOi

de 1 ,300 exemplaires, une troisième somme de 5 liv. sterl. A la suite de ce contrat on voit trois quittances, l'une datée du 26 avril 1 669 , et signée Jean Milton , qui reconnoit avoir reçu les secondes 5 liv. st. mentionnées au contrat; l'autre signée d'Elisabeth , veuve Milton , le 2 1 décembre 1680, qui reconnott avoir reçu la somme de 8 liv. st., en cession de tous ses droits sur l'édition en douze WyteAà^Paradis perdu; enfin une troisième quittance , ou plutôt des espèces dé lettres-patentes d'Elisabeth Milton , du 29 avril 1781, laquelle renonce à Jamais à toute reprise contre Samuel Symons,àtoutesréclamationsqui pourroient être à faire Jrom the beginning ofthe world unto the day of thèse présents y « depuis le commence- « ment du monde Jusqu'aujour de ces présentes. » Faites dans la trente-troisième année du règne de notre souverain seigneur Charles, par la grâce de Dieu roi d* Angleterre, d'Ecosse, d*Ir* lande et de France, et défenseur de la foi.

Ainsi Milton reçut 10 liv. sterl. pour la cession de la propriété du Paradis perdu , et sa veuve 8. Les dernières lettres de cette veuve sont datées de la trente-troisième année du règne de Charles second, c'est-à-dire que la révolution de 1 649 est non avenue ; que Cromwell n'a pas régné , et que Milton , secrétaire de la république et du Protecteur, n'a point écrit sous la république et le protectorat, le poème immortel vendu pour 10 liv. st., payées dans l'espace de deux ans. Et c'est la veuve de Milton qui signe tout celai Qu'importe! il n'appartenoit pas plus à Charles II d*effacer les temps dont Cromwell et Milton avoient fixé la date , qu'à Louis XVIII de rayer

de son règne celui de Napoléon.

SAMSON AGONISTE. PARADIS RECONQUIS. NOUVELLE LOGIQUE. VRAIE REUGION. MORT DE MILTON.

Le Paradis perdu, pendant toute la vie du poète, demeura enseveli au fond de la boutique du libraire aventureux. En 1667, dans toute la gloire de Louis XIY , lorsque Andromaque faisoit son apparition sur la scène, John Milton étoit- Il connu en France? Oui : peut-être de quelques gens de justice, comme un coquin d'éçrivassier dont les diatribes avoient été dûment brûlées par la main du bourreau à Paris et à Toulouse.

Milton survécut sept ans à la publication de son poème, et n'en vit point le succès. Johnson, qui retranche au poète tout ce qu'il lui peut retrancher, ne lui veut pas même laisser l'amer plaisir d'avoir cru qu*il 8*étoit trompé, d'avohr pensé

ESSAI

qu'il avoit perdu sa vie , ou qu'un âge indiffé-* rent et jaloux méconnoissoit son génie. Le doC' teur prétend que le Paradis perdu eut un succès véritable durant la vie de Tauteur ; que celui-ci « vit les progrès silencieux de son ouvrage ; qu'il « ne fut point découragé, se ireposant sur son « propre mérite avec une confiance intime dans son • talent , attendant sans impatience les vicissi* « tudes de l'opinion et l'impartialité de la gêné-* « ration suivante» »

Cette supposition est contraire aux faits maté« rids , et l'on va voir par le Samson si Milton se croyoit apprécié de ses contemporains.

Milton avoit cette force d'âme qui surmonte le malheur et se sépare d'une illusion : ayant Jeté tout son génie au monde dans son poème , il continua ses travaux comme s'il n'avolt rien donné aux hommes , comme si le Paradis perdu étoit un pamphlet tombé , un accident dont il ne falioit plus s'occuper. Il publia successivement Samson, le' Paradis reconquis, une nouvelle Logique, un traité sur la vraie religion.

Le Paradis reconquis est une oeuvre de lassitude , quoique calme et belle ; mais la tragédie de Samson respire la ibrce et la simplicité antique. Le poète s'est peint dans la personne de TIsraélite aveugle , prisonnier et malheureux : noble manière de se venger de son siècle.

Le jour de la fôte de Dagon , Samson obtient la permission de respirer un moment à la porte de sa prison , à Gaza; là , il se lamente de ses misères :

« Je cherche ce Heu infréquenté pour donner « quelque repos à mon corps ; mais je n'en trouve « point à mes pensées inquiètes : comme des fre- « Ions armés , elles ne m'ont pas plutôt rencon- « tré seul , qu'elles se précipitent sur moi en foule, « et me tourmentent de ce que j'étois au temps

« passé ,et de ce que je suis à présent Le plus

« grand de mes maux est lapertede la vue : aveugle R au milieu de mes ennemis ! Oh ! cela est pire que « les chaînes , les doi^jons , la mendicité , la décW « pitude l Le plus vil des animaux est au-dessus de « moi : le vermisseau rampe, mais il voit Mais « moi, plongé dans les ténèbres au milieu de la lu- « mière I Oténèbres ! ténèbres I ténèbres ! en pleins « rayons du midi ! Ténèbres irrévocables , éclipse k totale sans aucune espérance de jour 1 Si la lu- « mière est si nécessaire à la vie , si elle est pres«- H que la vie ; s'il est vrai que la lumière soit dans « l'âme, pourquoi la vue est-elle confinée au

« tendre globedel'œilySiBiséàételndre? Ah!

t s'il en eût été autrement, je n'aurois pas été tt exilé de la lumière pour vivre dans la terre de « la nuit, exposé à toutes les insultes de la vie, « captif ches des ennemis inhumains. »

On croit que par ces dernières paroles le poète feisoit allusion à l'exécution du second Henri Vane.

Samson , mené à la fête de Gaza pour amuser les convives , prie Dieu de lui rendre sa force ; il ébranle les colonnes de la salle du banquet, et périt sous les illustres ruines dont il écrase les Philistins , comme Milton en mourant a enseveli ses ennemis sons sa ^oire.

Milton , dans ses derniers jours , fut obligé de vendre sa bibliotiièque. Il approchoit de sa lin : le docteur Wright l'étant allé voir , le trouva retiré au premier étage de sa petite maison, dans une toute petite chambre : on montoit à cette chambre par un escalier tapissé momentanéroeut d'une moquette verte , afin d'assourdir le brolt des pas et de commencer le silence de Thomme qui s'avançoit vers le silence étemel. L'auteur du Paradis perdu, vêtu dun pourpoint noir,reposoit dans un fauteuil à coude : sa tète étoit nue; ses cheveux argentés tomboient sur ses épaules, et ses beaux yeux noirs d*aveugle brilloient sur la pâleur de son visage.

Le 10 novembre 1674, la divinité qui parloU la nuit au poëte le vint cherdier ; il se réunit daos i'Éden céleste à ces anges au milieu desquels il avoit vécu, et qu'il connoissoit par leurs non», leurs emplois et leur beauté.

Milton trépassa avec tant de douceur, qa'onae s'aperçut pas du moment où , à l'âge de 8oixant^ six ans moins un mois , il rendit à Dieu un des souffles les plus puissants qui animèrent jamais l'argile humaine. Cette vie du temps, ni longue ni courte , servit de base à une vie immortelle : le grand homme traîna assez de jours sur la terre pour s'ennuyer, pas assez pour ^[luiser son génie, qu'il posséda tout entier jusqu'à son dernier soo* pir. Bossuet, comme Milton, avoit cinquanteneuf ans lorsqu'il composa le chef-d'œuvre des son éloquence : avec quel feu et quelle jeunesse il parle de ses cteveux blancs ! Ainsi l'auteur da Paradis perdu se plaint d'être glacé par les an* nées , en peignant les amours d'Adam et d'Eve. L'évéque de Meaux prononça VOraison funèbre de la reine éP Angleterre en 1669, l'année même où Hilton donna quittance des secondes 5 livres

SUR LA LITTÉRATURE ANGLOISE

ftorfing reçues pour la Toute de son poème. Ces iocomparabies génies, qui tous les deux, dans èsnngf opposés, aYoieDt fait le portrait de Cro- ■vetl, 8*igiioroieiitron Tautre, et n'entendirent peut-être jamais prononcer leurs noms ; les aigles p soDt ¥D8 de tous, vivent un À un et solitaires diDS la montagne.

Kiitoo mourut juste à moitié terme entre deux moloUons, quatorze ans après la restauration k Charles II , et quatorze ans avant Favénement k Gaillaume. Il ftit enterré près de son père , km le cbœur de Fèglise de Sain^Gilles. LongtflDfs après, les curieux alloient voir une petite pierre dout Tinscription n'étoit plus lisible : cette pierre gardoit les cendres délaissées de Milton ; QB ne sait si le nom de Tauteur du Paradis ferh D'avoit pcdnt été effacé.

Li&mUleda po^e s'enfonça vite dans Tobscirité. Trente ans s'étolent écoulés d^uis la mort k ïiltûo , lorsque Déborah , voyant pour la pre- Bicfe fois le portrait du poète , alors devenu célèbre,s'écria :«0 mon péare, moncherpèrel i»Débonh avoit épousé Abraham €larke , tisserand im Spitbfields ; elle mourut , âgée de soixante- 5dxraQs,aa moisd'aoùtl727.UnedeseBilllesse lariaÀ Thomas Foster, tisserand aussi. Réduite I ia misère , un critique proposa une souscription ei salavear : « Cette proposition , dit*il , doit être ' bieQ reçue, puisqu'elle est faite par mot , qu'on < pQQrrdt regarder comme le Zoîle de l'Homère

aag)oi& > Zoile n'eut pas le plaisir de nourrir bpctite^le d'Homère des outrages qu'il avoit pmiigMs au père de l'épopée biblique. Le partent anglois devint le tuteur de l'orpheline ; elle nt à soD bénéfice une représentation du Masqué, doQt Samuel Johnson, d'ailleurs assez dur dans M jugement sur Biilton , fit le prologue.

Manh fut connue du professeur Ward, et de Bicbardson , à qui nous devons une vie de UiltoD. Addison se fit le patron de Déborah, et obtint pour elle ^ de la reine Caroline , cinquante g&ioces.

la fils de Déborah , Caleb Clarke , passa aux Ues dans les premières années du dix-huitième

^e. On a su , par sir James Mackintosh , que ce jKtit-fiis de Milton avoit été clero de paroisse à ^^^àm, Caleb Clarke eut de sa femme Marie trois ^<^ts : Abraham, Marie, morte en 1706, et Isaac. Abraham, arrière-petît-fils de Milton, ^pOQsaaumoisdeseptembrel725, Anna Clarke; ii en eat une fille , Marie Clarke , portée sur les

registres de naissance , à Madras, 3 avril 1727. Là disparott toute trace de la famille de Milton. On ne sait ce que sont devenus Abraham et Isaac , qui ne moururent point à Madras , et dont jusqu'à présent on n'a point fait vérifier le décès sur les registres de Calcutta et de RcMubay. S'ils étoient retournés en Angleterre, Ils n'auroient point échappé aux admirateurs et biographes de Milton : ils se sont donc perdus dans les vastes régions de l'Inde, au berceau du monde chanté par leur aieuL Peut>ôtre quelques gouttes inconnues du sang libre de Milton animent aujourd'hui le cœur d'un esclave; peut-être aussi coulentelles dans les veines d'un prêtre de Ruddha, ou dans celles d'un de ces bergers indiens , qui se retira au fktds sous un figuier, et surveille « ses « troupeaux à travers les entalllures coupées dans « le feuillage le plus épais. »

Sbelters in oool , eod tends bis pasturing berds

Atloopholesciitthro'tliiclMSlebade

ParadUe Uut.

Rien de plus natm^l que la curiosité qui nous porte à nous enquérir de la famille des hommes illustres : celle de Ruonaparte n'a point péri, parce qu'il a laissé après lui les reines et les rois qu'il fit avec son épée. J'ai recherché ailleurs ce qu'étoient devenus les descendants de ce Cromwell, dont le nom se trouve inséparablement uni dans la gloire à celui de Milton.

« Il est possible , ai-je dit , qu'un héritier direct « d'Olivier Cromvrell ,• par Henri, soit maintenant « quelque paysan iriandois, inconnu , catholique « peut-être, vivant de pommes de terre dans les « tourbières d'Ulster, attaquant la nuit les oran- « gistes ,'et se débattant contre les lois atroces du « Protecteur. Il est possible encore que ce descen* « dant Inconnu de Cromwell ait été un Franklin « ou un Washington en Amérique\ »

PARADIS PERDU

DE QUELQUES IlfPERFECTIONS DE CE POEME.

Le comte de Dorset , cherchant des livres , entra chez le libraire de Milton et mit par hasard bi main sur le Paradis perdu. Le librairepria humblement sa seigneurie de le lire et de lui procurer des acheteurs. Le comte l'emporta, le lut, le fit passer àDryden, qui leluirenvoyaaveccesmots: Cet homme nous efface y nous et les anciens.

* Lêé QmUn StaerU.

ESSAI

GepenâaHt la renommée du Paradis perdu ne marcha qu'avec lenteur : des moeurs Mvoles et corrompues , Taverslon qu'on portoit àdessec* tes religieuses dont les excès ayoient foit naître l'esprit d'incrédulité, s'opposoient au succès d'un poème aussi sévère par le sujet , le style et la pensée : ni le duc de Buckingham , ni le comte de Rochester, ni le chevalier Temple, ne s'occupent de Milton. Mais , en 1 688 , une édition ii^folio du Paradis perdu^ sous le patronage de lord Sommersy fit du bruit : on eût dit que la gloire de l'ennemi des Stuarts, par eux opprimée , avoit attendu l'année de leur chute pour éclater. Si Hilton eût vécu, comme son frère, Jusqu'à l'époque de la révolution de 1688 , eùtpil trouvé grice devant le gouvernement nouveau? J'en doute; on ne fit que changer de roi. Le vieux régicide Ludlow, accouru de Lausanne, se trouva aussiétranger sous Guillaume III qu'il l'eût été sous Jacques II : homme d'un autre temps , il retourna mourir dans sa solitude.

Peu à peu les éditionsdu Paradis perdu se multiplièrent. Addison lui consacra dix-huit articles du Spectateur. Alors il n*y eut plus assez d'autels pour le dieu ; Miiton prit , dans le culte public , sa place à côté de Shakespeare.

Quelques voix opposantes se firent entendre pourtant; aucune grande renommée ne s'élève sans contradicteurs. On prétendit que Mlltonavoit imité Maséoius, Bamsay, Vida, Sannazar, Bomœus , Fletcher , Staforst , Taubman , Andreini , Quintianus, Malapert, Fox : onauroit pu i^outer à cette liste Saint- Avite, Dubartas et le Tasse : Sain^Avite a de très-belles scènes dans Éden. Il est probable que Milton, à Naples, dans la compagnie de Manso, avoit lu les Sette giomale del tnondo creaio du Tasse. Le chantre de la Jérusalem fait sortir Eve du sein d'Adam , tandis que Dieu arrosait d'un sommeil paisible les membres de notre premier père assoupi :

Ed irrigôldi pladda qoiete

Tutte le membra al soooacchioso...

. Le Tasse amollit l'image biblique, et dans ses douces créations la femme n'est plus que le pre-. mier songe de l'homme.

Que fait tout cela à la gloire de Milton? Ces prétendus originaux ont-ils ouvert leurs ouvrages parle réveil de Satan dans l'enfer? ont-ils traversé le chaos avec l'ange rebelle , aperçu la création du seuil de l'empyrée, apostrophé le soleil , contemplé le bonheur de l'homme dans sa primitive in-

nocenee, deviné les majestueuses amours d'Èvo et d'Adam?

Soit qu'en traduisant Miiton, l'habitude d une sodété intime m'ait accoutumé à ses défiiuts; soit qu'élargissant la critique , Je Juge le poète d'après les Idées qu'il devoit avoir. Je ne suis plus blessé des choses qui me choquoient autrefois. La découverte de l'artillerie dansie ciel me semble aujou^ d'hui découler d'une idée fort naturelle : Milton fidt inventer par Satan ce qu'il trouve de pire parmi les hommes. Il revient souvent sur cette inventionà propos de la conspiration despoudres; il a cinq pièces latines , in ProdiUonem bombar* dieam; in Inventorem bombardœ.

Les railleries des dérnooMout une imitation des railleries des héros d'Homère. J'aime à voir /*/liaà/e apparottre au travers du Paradis perdu.

Les démons changés en serpents qui sifflent leur chef, lorsqu'il vient se vanter d'avoir ( sous la figure d'un serpent ) perdu la race hamaine, sont les caprices, d'ailleurs étonnamment bien exprimés, d'une imagination surabondante. Dans les critiques que l'on a faites de ce passage, on n'a pas vu , ou on n'a pas vouhi voir l'explication que le poète lui-même donnede la métamorphose : elle est conforme au sujetde l'ouvrage et aux traditions les plus populaires du christianisme. C*est pour la dernière fois que l'on aperçoit Satan : le prince des ténèbres , superbe intelligence au commencement du poème, avant la séduction d'Adam, devient hideux reptile à la fin du poème, après la chute de l'homme : au lieu de l'esprit qui brilloit encore à l'égal du soleil éclipsé, il ne vous reste plus que Vanden serpent, que le views dragon de l'abîme.

Il seroit moins Injuste de reprocher à Milton quelques traits de mauvais goût : « ce dfner (de « fruits) qui ne refroidit pas , » par exemple, J*aarois voulu pouvoir supprimer les vers où Adam dit à Eve qu'elle est une côte tortueuse que lui, Adam, avoit de trop; et malheureusement cette iqjure se trouvoit placée dans un morceau dramatique d'une beauté achevée.

Le poète abuse un peu de son érudition ; mais après tout , mieux vaut être trop instruit que de ne l'être pas assez : Milton a tiré plus de beautés de son savoir que Shakespeare de son ignorance. N'est-il pas surprenant qu'au milien de la mauvaise physique de son temps il annonce VattracHon, démontrée depuis par Newton?

Keppler, BoulUan et Hook , il est yrai, avoient

SUR LA LITTÉRATURE ANGLOISE

M sur la voie de la découverte, et Milton auroit pa eooDoitre eequ*oo appeloit alors la force /meloin?. Dans Tantiqaité, Aristarque fait da soleil le «Dtre vnlqae de TuDivers.

Des mianoes et des lumières manquent, de fois à intre, dans les tableanx du poète; on devine (|« le peintre ne voit plus, comme en musique on rasuolt le Jeu d'un aveugle à Tindéfini de certôo notes. Les descriptions du Paradis perdu otqodqne ehose de doux , de velouté , de vapolan , dldéal , comme des souvenirs : les soleils cmekanis de Milton, en rapport avec son âge, k DUt de ses paupières et la nuit approchante de ta tombe , ont un caractère de mélancolie qu'on w retrouve nulle part. Lui demanderez- vous rien ée plus , lorsqu*en peignant une nuit dans Éden , il TOUS dit : « Le rossignol répétoit ses plaintes

• aasoreoses, et le silence étoit ravi. » Onq ou fil vers, hors de tous les lieux communs, lui ■ffiKnt pour offrir le spectacle religieux du mata. « La lomlère sacrée commença de poindre

• ^ans rorient parmi les fleurs humides ; elles ex- « iialoient learencens matinal, alors que tout ce

• <pi respire sur le grand autel de la terre élève

• TEfsleCréateur des louanges silencieuses et une

• odeor qui lui est agréable. « On croit lire un ver- «tdes psaumes : JubUaie-Deo omnis terra; Be: udU amma mea Domino.

Enfin, si le poète montre quelquefois de la fa- Ugoe, si la lyre échappe à sa main lassée, il repose et je me repose avec lui : je ne voudrois pss que les beaux endroits du Ctcf et des Horaces Insoit joints ensemble par des harmonies éléputes et travaillées ; les simplicités de Corneille smt un passage à ses grandeurs qui me charme

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