‹ Œuvres complètes de M. le vicomte de Chateaubriand (volume 5)Chapitre 49 sur 283 · PLAN DU PARABIS PERDU · texte numérisé non relu

PLAN DU PARABIS PERDU

Que dirai-je du Paradis perdu qui n'ait déjà ^é dit? mile fois on en a dté les traits subli- BKS, les discours, les combats, la chute des âges , et cet enfer qui eûtfm épouvanté si Dieu t'enavoU creusé si profondément Vabime. J*inisterai donc principalement sur la composition inérale de l'ouvrage, pour faire remarquer l'art aree lequel le tout est conduit.

Satan s'est réveillé au milieu du lac de feu !et quel réveil !}. Il rassemble le conseil des légîoBs punies; il rappelle à ses compagnons de nalbeur et de désobéissance , un ancien oracle qû annonçoit la naissance d\in monde nouveau,

la création d'une nouvelle race formée à dessein de remplir le vide laissé par les anges tom<bés : chose formidable ! c'est dans l'enfer que l'on entend prononcer pour la première fois le nom de Thomme.

Satan propose d'aller à la recherche de ce monde inconnu , de le détruire ou de le corrompre. Il part, explore l'enfer, rencontre le Péché et la Mort, se fait ouvrir les portes de l'abîme, traverse le chaos, découvre la création, descend au soleil, arrive sur la terre, voit nos premiers parents dans Éden, est touché de leur beauté et de leur innocence , et donne , par ses remords et son attendrissement , une idée ineffable de leur nature et de leur bonheur. Dieu

aperçoit Satan du haut du ciel , prédit la foiblesse de l'homme, annonce sa perte totale, à moins que quelqu'un ne se présente pour être sa caution et mourir pour lui : les anges restent muets d'épouvante. Dans le silence du ciel, le Fils seul prend la parole et s'offre en sacrifice. La victime est acceptée , et l'homme est racheté avant même d'être tombé.

Le Tout-Puissant envoie Raphaël prévenir nos premiers pères de l'arrivée et des projets de leur ennemi. Le messager céleste fait à Adam le récit de la révolte des anges , arrivée au moment où le PÈfiE annonça du haut de la montagne sainte qu'il avoit engendré son Fils , et qu'il lui remettoit tout pouvoir. L'orgueil et lajalousie de Satan, excités par cette déclaration, l'entratnent au corn* 1)at : vaincu avec ses légions, il est précipité dans l'enfer. Milton n'avoit aucunes données; pour trouver le motif de la révolte de Satan , il a fallu qu'il tirât tout de son génie; Ainsi, avec l'art d'un grand maître, il fait connottre ce qui a précédé l'ouverture du poème. Raphaël raconte encore à Adam l'œuvre des six jours. Adam raconte à son tour à Raphaël sa propre création. L'ange retourne au ciel. Eve se laisse séduire, goûte au fruit, et entraîne Adam dans sa chute.

Au dixième livre, tous les personnages reparoissent; ils viennent subir leur sort. Au onzième et au douzième livres , Adam voit la suite de sa faute et tout ce qui arrivera jusqu'à l'incarnation du Christ : le Fils doit, en s'immoiant, racheter l'homme. Le Fils est un des personnages du poème : au moyen d'une vision , il reste seul et le dernier sur la scène, afin d'accomplir dans le monologue de la croix l'action définitive : consum» maihêm est.

ESSAI

Voilà ToOYrage en sa simplicité. Les fiiits et les récits naissent les nns des autres ; on parcoort ]*enfer, le chaos, le ciel, la terre, Tétemité, le temps, an milieu des blasphèmes et des cantiques, des supplices et des joies ; on se promène dans ces immensités tout naturellement, sans s*en apercevoir, sans ressentir aucun mouvement, sans se douter des efforts qu'il a fiillu pour vous porter si haut sur des ailes d*aigle, pour créer un pareil univers.

Cette observation touchant la dernière apparition du Fils montre , contre Topinion de certains critiques, que Milton auroit eu tort de retrancher les deux derniers livres. Ces livres, que Ton regarde , Je ne sais pourquoi , comme les plus foibles du poème, sont, selon moi, tout aussi beaux que les autres; ils ont même un intérêt humain qui manque aux premiers. Du plus grand des poètes qu'il étoit, Tauteur devient le plus grand historien, sans cesser d'être poète. Michel annonce à nos premiers pères qu'il faut sortir du paradis. Eve pleure ; elle se désole de quitter ses fleurs : « 0 fleurs, dit-elle , qui toutes avez « reçu de moi vos noms. » Trait charmant, qu'on a cru d'un dernier poète germanique, et qui n'est qu'une de ces beautés dont les ouvrages de Milton fourmillent. Adam se plaint aussi, mais c'est d'abandonner les lieux que IMeu atoit daigné honorer de sa présence :« J'auroispu dire âmes enfants : « Sur cette montagne il m*apparut ; sous « cet arbre 11 se rendit visible à mes yeux ; entre « ces pins J*entendis sa voix ; au bord de cette « fontaine je m'entretins avec lui. «

Cette idée de Dieu , dont i*homme est dominé dans le Paradis perdu ^ est d'une sublimité extraordinaire. Eve, en naissant à la vie , n'est occupée que de sa beauté et ne voit Dieu qu'à travers l'homme ; Adam , aussltêt qu'il est créé , devinant qu'il n'a pas pu se créer seul , cherche et appelle aussitôt son créateur.

Eve demeure endormie au pied de la montagne : Michel , au sommet de la même montagne, montre à Adam, dans une vision, toute sa race. Alors sedénMdela BiMe. D'abord vient l'histoire de Cain et d'Abel : « 0 maître, s'écrie Adam à « l'ange, en voyant tomber Abel, esl-oe ta la « mort? est'cepar ceehemin ^pieje dois retourner « à ma poussière natale ? » Remarquons quedaos l'Écriture il n'est plus question d*Adam après sa chute ; un grand silenee s'étend entre son péché et sa mort : pendant neuf cent trente années, il

semble que le genro humain, sa postérité malheureuse , n'a osé parler de lui ; saint Paul même ne le nomme pas parmi les saints qui ont vécu de la foi; l'apôtre n'en commence la liste qu'à Abel. Adam passe pour le chef des morts, parce que tous les hommes sont morts en lui ; et néanmoins, durant neuf siècles , il vit déûler ses ûls vers la tombe dont il étoit l'inventeur, et qu'il leur avoit ouverte.

Après le meurtre d'Abel, l'ange montre a Adam un hôpital et les différentes espèces de morts; tableau plein de vigueur à la manière du Tintoret. « Adam pleure à cette vue, dit le poëtc, « quoi qu'il ne fût pas né d'une femme. » Réflexion pathétique inspirée au poète par ce passage de Job : « L'homme né de la femme ne vit que peu « de temps, et il est rempli de beaucoup de mi- « sères. »

L'histoire des géants de la montagne, que séduisent les femmes de la plaine, est merveilieasement contée. Le déluge offre une vaste scène. Dans ce xi« livre , Milton imite Dante par ses formes d'interpellations du dialogue : maitbb I Dante auroit invité Milton, comme un frère, à entrer avec lui dans le groupe des grands poètes.

Au XII' livre, ce n'est plus une vision , c'est un récU. La tour de Babel , la vocation d'Abraham, la venue du Christ, son Incarnation, sa résurrection , sont remplies de beautés de tous les genres. Le livre se termine "par le bannissement d'Adam et d'Eve, et par les vers si tristes que tout le monde sait par cœur.

Dans ces deux derniers livres là mélancolie du poète s'est augmentée ; il parolt sentir davantage le poids du malheur et des ans. Il met dans la bouche de Michel ces paroles :

« Tu Jouiras de la vie; et , pareil à un fruit « parvenu à sa maturité, tu retomberas dans le « sein de la terre d'où tu es sorti. Tu seras , non « pas durement arraché, mais doucement cueilli « par la mort, quand tu seras parvenu à cette ma- « turité ^i s'appelle vieillesse. Mais alors il te « faudra survivre à ta jeunesse, à ta force, à ta « beauté qui se cliangera en laideur, en foiblesse, « en maigreur. Tes sens émoussés auront perdu « ces goûts et ces douceurs qui les flattent mainte-

« nant, et au lieu de cet air de jeunesse, de gaieté, n de vivacité qui t'anime, régnera dans ton sang « desséché une froide et stérile mélancolie , qoi « appesantira tes esprits et consumera enfln 1^ « baume de ta vie. «

SUR LA UTTÉRATORE AJNGLOISE.

1 0 eommentateury à propos du génie de Mil* tn, du» ees demie» livres du Paradis perdu , dit:<Ce$t le même ooéaD, mais dans le temps du •Rflui; le même soleil, mais an moment où 11

* iDît sa carrière.»

Soit La mer me paroit pins belle lorsqu'elle ■e permet d errer snr ses grèves abandonnées, etfB'dIe se retire à l'horizon avec le soleil cou*

cbat

CiliCTÈlES DES PERSOimAGCS DU PARADIS PERDU. ADAM ET ÉVE.

Hilton a placé dans le premier homme et la première femme le type original de leurs ûlset de inrsfiDessor la terre.

«DaDs leurs regards divins brilloit l'image de

* hr glorieux auteur, avec la vérité, la sagesse,

* Il sainteté sévère et pure ; sévère , mais placée •daoseette véritable liberté filiale d'où vient la ' Teritable autorité dans les hommes. Ils ne sont

* pas égaux, comme leur sexe n*est pas sembla-

* Me: Ln, formé pour la contemplation et lecou- 'raee; elle, pour la mollesse et la douce grâce

* stdoîsante; lui, pour Dieu seulement; elle, pour ■tteo eo LUI. Le beau large front de l'homme et

* !0Q œil sublime déclaroient sa suprême puis- «noee; ses cheveux d'hyacinthe , partagés au-

* loor deson fh>nt, pendent en grappe d'une ma-

* oieremile, mais non au-dessous de ses larges *^ai€s. La femme porte comme un voile sa

* éevdare d'or qoi descend éparse et sans orne- 'oent jQsqu'à sa ceinture déliée : ses tresses «roQleiit en capricieux anneaux, comme la vigne •nplieses attaches; ce qui implique la dépen- *<biKe, mais une dépendance demandée avec 'Mdoox empire; par la femme accordée, par *ilMNDitte mieux reçue; accordée avec une sou- *iBision modeste , un décent orgueil, unetendre

* nésistBfice ; amoureux délai !#..

' Ainsi ils passoient nus ; ils n'évitoient ni la

* Toede Meu , ni celle de l'ange, car ils ne son-

* eeoient point au mal ; ainsi en se tenant par la

* main, passoit le plus charmant couple qui sV

* Bit jamais depuis dans lesembrassements del'a^ *B»inr, Adam le plus beau des hommes qui fu- 'nat ses fils, Eve la plus belle des femmes qui 'ttqnirent ses filles. » (Paradis perduy liv. iv.)

Adam, simple et suUime , instruit du ciel , et ^t sou expérience de Dieu , n'a qu'une foi- ^^^ et Ton volt que cette foiblesse le perdra : >pr^ avoir raoontésa propre créaticm à Raphaël, ^ coQTersalions avec Dieu sur la solitude , il

peint ses transports à la première vue de sa oom« pagne.

« U me sembla voir, quoique endormi, le lien « où j'étois et la figure glorieuse devant laquelle « Je m'étois tenu éveillé. En se baissant elle m'ou-* « vrit le cêté gauche, y prit une côte chaude des « esprits du cœur, et ruisselant du sang nouveau « de la vie. Large étoit la blessure , mais soudain « remplie de chair et guérie. Il pétrit et modela « cette côte avec ses mains : sous ses mains se « forma une créature semblable à l'homme, mais « d'un sexe différent. Elle étoit si agréablement « belle, que tout ce qui avoit paru beau dans le n monde ne parut plus rien maintenant , ou sem« « bla confondu en elle, réuni en elle et dans ses « regards qui depuis ce temps ont répandu dans « mon cœur une douceur non auparavant éprou* « vée. Sa présence inspira à toutes choses l'esprit « d'amour et les amoureuses délices. Cette créa- « turc disparut et me laissa sombre : je m'éveillai « pour la trouver ou pour déplorer à Jamais sa c perte, et abjurer tous les autres plaisirs. Lors* « que j'étois hors de tout espoir, la voici non loin, « telle que je la vis dans mon songe, ornée de « tout ce que le ciel et la terre pou voient prodiguer « pour la rendre aimable. Elle s'avança conduite « par son divin Créateur (quoique invisible). Elle « n'étolt pas ignorante de la nuptiale sainteté et « des rites du mariage; la grâce étoit dans tous « ses pas, le ciel, dans ses yeux ; dans chacun de < ses mouvements, la dignité et l'amour. Moi , « transporté de joie, Je ne pus m'empécher de « m'écrier à voix haute :

« Tu as rempli ta promesse , Créateur bon et « doux, donateur de toutes choses belles! mais « celui-ci est le plus beau de tes présents, et tu « n'y as rien épargné I Je vois maintenant l'os de « mes os, la chair de ma chair, moi-même devant « moi.

« Elle m'entendit ; et quoiqu'elle fttt divinement amenée , son innocence , sa modestie virginale, sa vertu, la conscience de son prix... pour tout dire enfin, la nature elle-même, toute pure qu'elle étoit de pensée péclieresse , produisit dans Eve un tel effet , qu'en me voyant elle se détourna. Je la suivis; elle connut ce que c'étoit que l'honneur, et avec une soumission ma« jestueuse, il lui plut d'agréer mes raisons. Je la conduisbau berceau nuptial , rougissantcomme le matin. Tous les deux et les étoiles fortunées versèrent sur cette heure leurinfluence choisiei

ESSAI

« La terre et chaqae colline donnerait nn signe « de congratulation; les oiseaux forent joyeux; « les fraîches brises, les vents .légers murmurè- «rent dans les Ixiis; en se Jouant, leurs ailes « nous Jetèrent des roses, nous Jetèrent les par* « fùms du buisson embaumé, Jusqu'à ce que i'a- « moureux oiseau de la nuit chanta les noces « et ordonna à l'étoile du soir de se hâter sur le « sommet de sa colline, pour allumer la lampe c nuptiale.

« Ainsi Je t'ai raconté ma condition , et J'ai « amené mon histoire jusqu'au comble de la fé- « licite terrestre dont Je Jouis. Je dois avouer que « dans toutes les autres choses Je trouve à la vé- « rite du l)onheor, mais soit que j'en use ou non, « il ne produit dans mon esprit ni changement, ni

« véhéments désirs Mais ici tout autre-

« ment : transporté je vois, transporté je touche I « Ici pour la première fols j'ai senti la passion, « commotion étrange I Supérieur et calme dans « toute autre Joie , ici foible contre le charme d'un a regard puissant de la beauté. Ou la nature a « failli en mbi et ma laissé quelque partie non à «l'épreuve d'un pareil objet; ou, soustraite de « mon côté, on m'a peut-être pris trop de vie, du « moins on a prodigué à la femme trop d'orne-

« ments Quand J'approche de ses charmes,

« elle me paroit si absolue etslaccomplie enelle- « même, si instruite de ses droits, que tout ce « qu'elle veut faire ou dire me semble leplussage, « le plus vertueux, le plus discret , le meilleur. « Tout savoir plus élevé tombe abaissé en sa pré- « sence; la sagesse discourant avec elle se perd « déconcertée et paroft folie. L'autorité et la rai- « son la suivent comme si elle avoit été créée la « première. EnGn , pour tout achever, la grandeur « d'âme et la noblesse ont établi en elle leur de- « meure la plus charmante , et créé autour d'elle « un respect mêlé de frayeur comme une garde « angélique. »

Qui a Jamais dit ces choses-là? quel poète a Jamais parlé ce langage? Ck)mbien nous sommes misérables dans nos compositions modernes auprès de ces fortes et magnifiques conceptions ! Milton a soin d'écarter Eve quand Adam raconte à Raphaël sa foiblesse ; mais Eve curieuse , cachée sous la feuillée, entend ce qui doit servir à la perdre.

Eve a une séduction inexprimable; elle respire à la fois l'innocence et la volupté ; mais elle est légère, présomptueuse , vaine de sa beauté; elle |

s'obsttaie à aller seule à ses ouvrages du matin , malgré les supplications d'Adam ; elle est offensée des craintes qu'il lui témoigne; elle se croit capable de résister au prince des ténèbres. Le foible Adam lui cède ; ii la suit tristement des yeax à mesure qu'elle s'éloigne parmi les bocages. Eve n'est pas plutôt arrivée auprès de Farbre de science , qu'elle est séduite , en dépit des avertissements d'Adam et du ciel , en dépit des imagesd'un rêve qui Ta voit pourtant effrayée , et dans lequel l'esprit de mensonge lui avoit dit ce que lai répète le serpent : quelques louanges de sa beauté l'enivrent ; elle tombe.

La stupeur d'Adam , la résolution qu'il prend de goûter lui-iùême an fruit fatal pour mourir avec Eve, le désespoir des époux , les reproches, le pardon, le raccommodement, la proposition qu'Eve fait à son tour de se donner la mort ou de se priver de postérité; tout cela est du plus haut pathétique. Au surplus Eve rappelle les femmes de Shakespeare ; elle a quelque chose d'extrêmement Jeune , une naïveté qui touche à l'enfance : c'est l'excuse d'une séduction accomplie avec tant de facilité.

Le style de ces scènes n'a Jamab appartenu qu'à Milton. On sait par quels vers délicieux Eve rend compte de son premier réveil, en sortant des mains du Créateur. Dans ce même iv^ livre Eve dit à notre premier père :

« Doux est le souffle du matin , son lever doux « avec le charme des oiseaux matinaux; agréa* « ble est le soleil quand d'abord, dans ce délicieux « Jardin , il déploie ses rayons de l'orient sur « l'herbe, les arbres, les fruits et les fleurs briit lants de rosée ; parfumée est la terre fertile après « de molles pluies ; charmant est le venir d'an soir « paisible et gracieux ; charmante la nuit siien- « cieuse avec son oiseau solennel , et cette laoc si « belle , et ces perles du ciel , sa cour étoilée : mais « ni le souffle du matin , quand il monte avec le « charme des oiseaux matineux ; ni le soleil le- « vaut sur ce délicieux Jardin; ni l'herbe, ni le « fruit , ni la fleur brillante de rosée; ni le par- « fum après de molles pluies, ni le soir paisible « et gracieux, ni la nuit silencieuseavec son oiseau « solennel , ni la promenade à la chirté de la lune « ou à la tremblante lumière de l'étoile, n'ont de <( douceur sans toi. »

A l'entrée du berceau nuptial et près d'y entrer, Adam s'errête et cache le bonheur qu'il >'a goûter dans ce chaste et religieux souhait.

SUR LA LITTÉRATURE ANGLOISE

• Créateur, ton ftHtané paradis est trop vaste foar nous; ton abondanoe manque de mains ^ b partagent ; elle tombe sur le sol sans être aoissoonfe. Mais tu nous a promis à tous deux ooe race pour remplir la terre, une race qui glorifiera avec noua ta bonté infinie, et quand DOQSDouséveiUons, et quand nous cherchons, cmune à cette heure , lesommeil , ton présent »

idam s'éveille avant Eve sous le berceau :

• Usesoalève, appuyé sur le coude, et suspendu sur sa bien-aimée ; il conterotile avec le regard d*uo cordial amour la beauté qui , éveillée oa endormie , brille de toutes les sortes de grftees. Alors avec une voix douce , comme quod Zéphyre souffle sur Flore, touchant dooeement la main d'Eve, il murmure ces nots:

•ÉTeille4oi,ma beauté, mon épouse*, mon denier bien trouvé, le meilleur et le dernier pment du ciel ! Mes délices toujours nouvelles , ereilie-toi ! Le matin brille, la fraîche campaate nous appelle ; nous perdons les prémices dojoar! >

Lmqoe Raphaël aperçoit Eve , il lui adresse k paroles de la salutation aogélique :

• Je te salue , mère des hommes , dont les en-

• tnlUes fécondes rempliront le monde de fils *plQs nombreux que ne seront Jamais les fruits « variés dont les arbres de Dieu ont chargé cette •table.*

Ainsi tout se sanctifie par les souvenirs de la nfîgion dans les hymnes du poète. Ces suaves pnotares de la béatitude sont d'autant plus dra- *>tiqoes que Satan en est le témoin : il apprend df laboodie même des époux heureux leur sec'^ et le moyen de les perdre. La félicité d'A« ^ et d*Ève est redoutable ; chaque instant de ^ bonheur fait firémir, puisqu'il doit être suivi ^ la perte de la race humaine.

< Ab! couple charmant , dit le prince de Ten- ' fer, voos ne vous doutez guère combien votre

• changement approche I toutes vos délices vont *manoQir et vous livrer au malheur; malheur «d'aotant plus grand que vous goûtez mainte- 'aantphisdejoie! Couple heureux, mais trop ' aial gardé pour continuer d'être toujours si *i«ireQx! Non que Je sois votre

* eimenii décidé ; Je pourrois avoir pitié de vous,

* «bandonoés comme vous l'êtes, bien qu'on soit '»iH pitié pour moi U

^ Tart du poète se montre quelque part , c'est |

dans la peinture des amours de nos premiers parents après le péché. Le poète emploie les mêmes couleurs ; mais l'effet n'en est plus le même : Eve n'est plus une épouse, c'est une maîtresse; la vierge mariée des berceaux d'Éden estentréedans les bosquets de Paphos ; la volupté a remplacé l'amour; lesblandices ont tenu lieu des chastes caresses. Comment le poète a-t-il opéré cette métamorphose? Il n'a banni qu'un seul mot de ses descriptions : Innocence. Les deux époux sortent accablés de fatigue , do sommeil que leur a procuré Tenivrement du fruit défendu ; on voit qu'ils viennent d'engendrer Caîn. Us découvrent avec honte sur leur visage les pâles traces du plaisir : ils s'aperçoivent qu'ils sont nus , et ils ont recours au figuier.

L'homme tombé , le globe est dérangé sur son axe ; les saisons s'altèrent, et la mort fait son premier pas dans l'univers.

L*£TERlfEL ET LE FILS. .

Le caractère du Père tout-puissant est obscu^ rément tracé. Il faut admirer la retenue de l'au«' teur ; il a craint de prêter une parole mortelle à l'Être impérissable ; il ne met dans la bouche de Jebovah que des discours consacrés par le texte des livres saints et par les commentaires de l'élite des esprits chrétiens dans la suite des âges : tout roule sur les questions les plus abstraites de la grâce , du libre arbitre , de la prescience. L'Étemel s'agrandit au fond des ténèbres théologiqoes et philosophiques où la main du respect et du n^stère le tient caché. Nous verrons que Milton , dans l'embarras de ses systèmes , ne s'étoit pas fait une idée bien distincte de la Divinité unique.

Mais le caractère du Fils est une œuvre dont on n'a pas assez remarqué la perfection. Dans le Christ il y a de l'homme ; l'homme peut donc mieux comprendre le Christ; et comme aussi dans le Christ il y a de la nature divine , c'est à travers l'homme que Milton s'est élevé à laconnoissanoe réelle de THomme-Dieu.

La tendresse du Fils est ioeflàble et ne se dément Jamais. Dès le troisième livre il s'offre en victime expiatoire, même avant que l'homme soit tombé; il dit au Père : < Me voici : moi « pour lui , vie pour vie. Je me présente. Que ta co- « 1ère tombe sur moi ; prends-moi pour l'homme. « Afin de le sauver je quitterai ton sein ; J'aban- « donnerai librement la gloire dont jejouisauprès

ESSAI

* de toi ; poar lui je mourrai satisFait : que la mort « exeree sur moi sa fareur I »

« Ses paroles cessèrent ; mais dans son aspect m miséricordieux le silence parle encore ; il respire « un immortel amour pour les hommes mortels. »

Au deuxième livre le Père envoie le Fils Ju« ger le couple criminel : « Je vais donc, dit le « Fils , vers ceux qui t'ont ofifénsé ; mais tu sais « que, quel que soit le Jugement, c*est sur m<ri « que retombera la plus grande peine. Je m'y suis « engagé en ta présence; Je ne m'en repens point, « puisque J'espère obtenir de mon Innocence l'a^ « doucissement du châtiment quand il sera exercé « sur moi. »

Le Fils refuse tout cortège : à la sentence quMi va prononcer ne doivent assister que les deux coupables. II descend dans le jardin comme un vent doux du soir; sa voix, loin d'être effrayante , est portée par la brise aux oreilles d'Eve et d'Adam. L'homme et la femme se cachent ; il les appelle : « Adam , où es-tu ? » Adam hésite; puis il s'avance avec peine suivi d'Eve; il répond enfin : « Je me suis caché parce que « J'étoîs nu. »

Le Fils ne lui fait aucun reproche; il réplique avec douceur : « Tu as souvent entendu ma voix ; au lieu de te causer de la crainte, elle te remplissoit de joie : pourquoi est-elle devenue pour toi si terrible? Tu dis que tu es nu : qui te l'a appris? »

« Ainsi jugea l'homme , dit le poète , celui qui étoit à la fois son juge et son sauveur!... En* suite voyant ces deux criminels debout et nus , au milieu d'un air qui al loit souffrir de grandes altérations , il en eut compassion ; il ne dédaigna pas de prendre dès ce moment la forme de serviteur, qu'il prit lorsqu'il lava les pieds de ses serviteurs. Avec Fattention d'un père de famille , il couvrit leur nudité de peaux de bétes.

Il eut

aussi pitié de leur nudité ht plus Ignominieuse; il couvrit leur nudité intérieure de sa robe de justice , l'étendant entre eux et les regards de son père , vers lequel il retourna aussitôt » L'expression manque pour louer des choses si divines.

A la fin de ce même livre x , Eve et Adam , réconciliés et pénitents, vont prier Dieu À la même place où ils ont été jugés. Leurs prières volent au ciel ; le grand intercesseur les présente ftu Pèra , embaumées de l'encens qui fume sur

'autel d'or : « Considérez , A mon père , quels sont les premiers fruits qu'a fUt germer sur la terre cette grâce que vous avez fait entrer dans le cœur humain : ce sont des soupûrs et des prières ,' je vous les présente , moi qui suis votre

prêtre L'homme ignore en quels

termes il doit parler pour lui-même; permettez que jesoisson hiterprète, son avocat , sa victime de propitiation. Gravez en inoi toutes ses actions bonnes ou mauvaises : je perfectionnerai les pre* mières; j'expierai les autres par ma mort. Ici la beauté de la poésie égale la beauté du sentiment.

Enfin dans le xii« livre , Milton , quittant les hauteurs de la Bible , descend à la mansuétude évangéllque pour peindre le mystère de la rédemption. « C'est afin de porter ton châtiment, « dit Michel à Adam, qu'il se fera chair, qu'il « s'exposera à souffrir une vie méprisée et une

« mort honteuse Surlaterreil

« se voit trahi , blasphémé, arrêté avec violence, « jugé, condamné à la mort; mort d'ignominie « et de malédiction. Il est élevé sur une croix par « son propi'e peuple, mais il meurt pour donner « la vie et il cloue à sa croix tes ennemis. >

Milton attendrit son génie aux rayons du christianisme : comme il a peint ce qui a précédé le temps, il vous laisse dans ce temps où il vous a introduit à la chute de l'homme. Pour loi, H passe à travers ce monde intermédiaire qu'il dédaigne; il se bâte d'anf^oncer la destruction du temps auquel il donne des ailes àlieuresy de proclamer le renouvellement des choses, laoéunloo de la fin et du commencement dans le sein de Dieu.

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