‹ Œuvres complètes de M. le vicomte de Chateaubriand (volume 5)Chapitre 66 sur 283 · COLE DE LORD BYEON · texte numérisé non relu

COLE DE LORD BYEON

Lord Byron a laissé une déplorable école' : je présume qu'il seroit aussi désolé des Childe-Harold auxquels il adonné naissance , que jelenis des René qui rêvassent autour de moi. Les sentiments généraux qui composent le fond de l'hamanité , la tendresse paternelle et maternelle , la piété filiale , l'amitié, l'amour, soAtlnépaisables; ils fourniront toujours des inspirations nouvelles au talent capable de les développer ; mais les mniérei particulières de sentir, les individualitéi d'esprit et de caractère, ne peuvent s'étendre et se multiplier dans de grands et nombreux tableaai. Les petits coins non découverte du cœur de i*homme sont un champ étroit ; il ne reste rien à cueillir dans ce champ, après la main qui Ta moissonné la première. Une maladie de Tâme n'est pas un état permanent et naturel ; on ne peut la reproduire, en faire une littérature y en tirer parti comme d'une passion incessamment modifiée au gré des artistes divers qui la manient, et en changent la forme.

La vie de lord Byron a été Tobjet de beaucoup d'investigations et de calomnies. Les Jeunes gen^

* Suite de la citaUon des Mémoiru,

SUR LA LITTÉRATURE ANGLOISE

ODt pris au sérieux des paroles magiques ; les feounes se sout senties disposées à se laisser séduire, avec frayeur, par ce Monstre , à consoler et SaUn solitaire et maliieureux. Qui sait? Il n'atoit peut-être pas trouvé la femme qu*il cherchoit, m femme assez belle , un cœur vaste comme le skDÎByroD, d*après l'opinion fantasmagorique, btiaocien serpent séducteur et corrupteur, parce ^tl a vu la corruption incurable de l'espèce buuioe; c'est un génie fatal et souffrant, placé âitreies mystères de la matière et de l'intelii- ^poee, qui De voit point de mot à l'énigme de fonivers, qui regarde la vie comme une affreuse Dooie sans cause , comme un sourire' pervers du mal : c'est le fils aîné du désespoir qui méprise et mue, qui, portant en lui une incurable plaie, KTeflge eu menant à la douleur par la volupté tetce qoi Tapproebe; c'est un bomme qui n'a pmt passé par rage de l'innocence , qui n'a jaaiiseo l'avantage d'être rejeté et maudit de Dieu; an ittœme qui , sorti réprouvé du sein de la natue , est le damné du néant.

Td est le Byron d^s imaginations écbauffées. Tout personnage qui doit vivre , ne va point aux ^^afratioDsfîitures tel qu'il étoit en réalité; à quel- (jK distance de lui , son épopée commence : on i'^t^ ce personnage; on le transfigure; on lui attribue une puissance , des vices et des vertus ^'11 Q*eut jamais; on arrange les basards de sa ^ki^oQ les violente, on les coordonne à un systflDe. Les biograpbes répètent ces mensonges ; ^ peintres fixent sur la toile ces inventions , et hixhtèrité adopte le fantôme. Bien fou qui croit ^l'histoire! L'histoire est une pure tromperie; ^demeure telle qu'un grand écrivain la farde « ia iaçonne. Quand on trouveroit des mémoi- *<pudémontreroienl jusqu'à l'évidence que Taateadébité des impostures , en racontant les ver- ^ «i'Agricola et les vices de Tibère , Agricola ^Tibère resteroient ce que Tacite les a faits.

Deux hommes distincts se rencontrent dans ^ Byron : Tbomme de la nature et l'bomme ^fj/^me. Le poète, s'apercevant du rôle que '^ public loi faisoit jouer, l'accepta et se mit « aaudire le monde qu'il n'avoit pris d'abord <PieQ rêverie : cette marcbe est sensible dans 'o'dre chronologique de ses ouvrages. Quant »i caractère de son génie, loin d'avoir l'étendue ^00 lui attribue, il est plutôt assez resserré. ^P«Bce poétique et passionnée n'est qu'un gé- "'^«««Xînt, une plainte, une imprécation; en

cette qualité , elle est admirable : il ne faut pas demander à la lyre ce qu'elle pense, mais ce qu'elle chante.

Lord Byron a beaucoup d'esprit et de l'esprit très- varié , mais d'une nature qui agite et d'une influence funeste ; il a bien lu Voltaire , et il l'imite souvent. £n suivant pas à pas le grand poète anglois , on est forcé de reconnoltre qu'il vise à l'effet, qu'il se perd rarement de vue, qu'il est presque toiyours en attitude, qu'il pose complaisamment devant lui; mais l'affectation de bizarrerie , de singularité , d'originaUté , tient en général au caractère anglois. Si lord Byron a d'ailleurs expié son génie par quelques foiblesses, l'avenir s'embarrassera peu de ces misères, ou plutôt il les ignorera; le poète cacbera l'bomme et interposera le talent entre l'bomme et les races fuîures : à travers ce voile divin, la postérité n'apercevra que le dieu.

Lord Byron a fait époque ; il laissera une trace profonde et ineffaçable : l'accident qui le rendit boiteux et qui augmenta sa sauvagerie, n'auroit pas dû l'affliger, puisqu'il ne l'empécba pas d'être aimé. Malheureusement le poète ne plaçoit pas toujours assez haut ses attachements et les recevoit de trop bas.

Plaignons Rousseau et Byron d'avoir encensé des autels peu dignes de leurs sacrifices : peutêtre avares d'un temps dont chaque minute appartenoit au monde, n'ont-ils voulu que le plaisir, chargeant leur talent de le transformer en passion et en gloire. A leurs lyres , la mélancolie , la jalousie, les douleurs de l'amour; à eux, sa volupté et son sommeil sous des mains légères : ils cherchoient de la rêverie, du malheur, des larmes, du désespoir dans la solitude, les vents, les ténèbres, les tempêtes , les forêts, les mers, et veuolent en composer pour leurs lecteurs , les tourments de Cbilde-Harold et de Saint-Preux , sur le sein de la Padoana, et del Can de ia Madona.

Quoi qu'il en soit, dans le moment de leur ivresse, l'illusion de l'amour étoit complète : du reste ils savoient bien qu'ils tenoient rbifidélité même dans leurs bras, qu'elle alloit s'envoler avec l'aurore; elle ne lès trompoit pas par un faux semblant de constance; elle ne se oondamnoit pas à les suivre, lassée de leur tendresse on de la sienne. Somme toute, Jean- Jacques et lord Byron ont été des honmies infortunés ; c'étoit la I condition de leur génie : le prenuer s'est empoi-

IGO

Sonné; le second , fetigné de ses excès et sentant le besoin d'estime , est retourné aux rives de cette Grèce où sa muse et la mort l'ont tour à tour si bien servi.

LORD BTRON AU UDO.

J'ai précédé lord Byron dans la vie , il m'a précédé dans la mort ' : il a été appelé avant son tour ; mon numéro primoit le sien , et pourtant le sien est sorti le premier. Byron auroit dû rester sur la terre : le monde me pouvoit perdre sans s'apercevoir de ma disparition et sans me regretter.

Tout ce que j'ai vu passer, ou tout ce qui a passé autour de moi depuis que J'existe, ne se peut dire. Que de tombeaux se sont ouverts et fermés sous fùes yeuxl Cent fois par le soleil ou par la pluie , au bord d'une fosse ouverte dans laquelle on descendoit une bière avec des cordes, j'ai entendu le râlement de ces cordes; j'ai oui le bruit de la première pelletée de terre tombant sur la bière; à chaque nouvelle pelletée le bruit creux s'assourdissoit et diminuoit. La terre, en comblant la sépulture , faisait peu à peu monter le silence étemel à la surface du cercueil.

Il n'y a pas encore deux années qu'un jour, au lever de l'aube, j'errois au Lido où tant de fois avolt erré lord Byron. Il ne sortit de la mer qu'une aurore ébauchée et sans sourire , la transformation des ténèbres en lumière , avec ses changeantes merveilles, ses étoiles éteintes tour à tour dans l'or et les roses du matin ne s'opéra point. Quatre ou cinq barques serroient le vent à la c6te; un grand vaisseau disparoissoit à l'horizon. Des mouettes posées riiarquetoienten troupe la plage mouillée ; quelques-unes voloient pesamment au-dessous de la houle du large. Le reflux avolt laissé le dessein de ses arceaux concentriques sur la grève ; le sable guirlande de fucus étoit ridé par chaque flot comme un front sur lequel le temps a passé. La lame déroulante enchatnoit ses festons blancs à la rive abandonnée.

Les vagues que je retrouvois ont été partout mes fldèfes compagnes; ainsi que des jeunes filles se tenant par la main dans une ronde , elles m'a volent entouré à ma naissance; je saluai ces berceuses de ma couche. Je me promenai au limbe des flots, écoutant leur bruit dolent, familier et doux à mon oreille. Souvent je m'arrêtois pour contempler l'immensité palégienne : un mât, un nuage, c'étoit assez pour réveiller mes souvenirs.

J 'a vols jadis passé sur cette mer : en foce du

' Suite de la citation des Mémoirti»

Lido une tempête m'avoit accueilli ; je me disois au milieu de cette tempête que j'en avois affronté d'autres, mais qu'à l'époque de ma traversée de l'Océan j'étois jeune , et qu'alors les dangers m'étoient des plaisirs '. Je me regardois donc comme bien vieux , lorsque du port de Trieste je voguois vers la Grèce et la Syrie? 80QS quel amas de jours suis-je donc enseveli !

Lord Byron chevauchoit le long de ce rivage solitaire : quels étoient ses pensers et ses chants, ses abattements et ses espérances? élevoit-il la voix pour confier à la tourmente les inspirations de son génie ? Est-ce au murmure de cette vague qu'il trouva ces accents mélancoliques ?

If my famé shoiild be , as my fortunes are , Of hasty growth and blight, and dull obliYÎon bar My name from on the temple wliere the dead Are hoDoared by tlie nations. — Let it be.

« Si ma renommée*doit être comme le sont mes « fortunes, d'une croissance hâtive et fréle'? si « l'obscur oubli doit rayer mon nom du templeon « les morts sont honorés par les nations : — soit. >

Byron sentoit que ses Jbriunes étoient d'une croissance fréle et hâtive : dansses moments de doute sur la gloire , puisqu'il ne croyoit pas à une autre immortalité , il ne lui restoit de joie que le néant. Ses dégoûts eussent été moins amers, sa fuite ici-l)as moins stérile, s'il eut changé de voie : au bout de ces passions épuisées, quelque gêné reux effort l'aurolt fait parvenir à une existence nouvelle. On est incrédule parce qu'on s'arrête à la surface de la matière : creusez la terre, vous trouverez le ciel.

Déjà j*étois revenu des forêts américaines , lorsque , auprès de Londres , sous l'orme de Ghllde- Harold enfant , je rêvai les ennuis de René et le vague de sa tristesse. J'avois vu la trace des pr^ miers pas de Byron dans les sentiers de la colline d'Harrov* ; j'ai rencontré ies vestiges de ses de^ niers pas à Tune des stations de son pèlerinage; non : je les cherchois en vain, ces vestiges. Soulevé par l'ouragan , le sable a couvert l'empreinte des fers du coursier demeuré sans maître : « Pê- « cheur de Malamoco, as-tu entendu parler de « lord Byron? — Il chevauchoit presque tous les « jours ici. — Sais-tu où il est allé? >

Ce ftit un jour d'orage : prêt à périr entre Malte

» Itinéraire.

> Btight, oieUée.

SUR LA LITTÉRATURE ANGLOÏSE

(( les Sirtes, j'enfermai dans une bouteille vide esbiliet iF.A.de Chateaubriand naufragé sur ttk de Lampelouse le 26 décembre 1806 , en fmnant de la Terre-Sainle '. Un verre fragile, qoriqoes lignes ballotées sur un abtme sans fond, est tout ce quiconvenoit à ma fortune et à ma mé- Boire. Les courants anroient peut-être poussé m épitapbe vagabonde au Lido , à la l)ome aéKoù Byronavoitmarquésa sépulture, comme icflotdeB ans a rejeté &ce bord ma vie errante. Venise, quand Je vous vis pour la première fias, TOUS étiez sous l'empire du grand homme , votre oppresseur et le mien : une lie attendoit sa tixnbe; noe tie est la vôtre. Vous dormez Fun et Taotre immortels dans vos Sainte-Hélène. 0 Ye- Due! DOS destins ont été pareils! mes songes s*éîSDooissent à mesure que vos palais s*écroulent ; ksheQresdemon printemps se sont noircies, nome les arabesques dont le faite de vos monu- MDts est orné. Mais vous périssez à votre insu , Qui, je sais mes ruines. Votre ciel voluptueux, li Ténosté des flots qui vous lavent , m'ont retnoré, dans ces derniers Jours, aussi sensible n« charmes que Je le fus Jamais. Inutilement joietllis, l'énergie de ma nature s*est resserrée ^faod de mon cœur ; les ans n'ont réussi qu'à c^r ma Jeunesse extérieure , à la faire rentrer ^ mon sein. Mais que me font ces brises du Uo> si chères au poète de la fille de Revenue? ^▼ent qui souffle sur une tète à demi dépouilbae Tient d'aucun rivage beureux*.

OOHCLUSIOH.

in surplus, la petite cbicane que J'ai faite dans l^Mémoires d'autre-tombesn plus grand poète ^rAngleterre ait eu depuis Milton , ne prouve qa'one chose : le baut prix que J'aurois attaché nmoindresouvenir desa muse. Maintenant, iec- ^t ne vous semble-t-il pas que nous achevons 'QK course rapide parmi des ruines , comme celle 1» je fls autrefois sur les débris d'Athènes , de Jcnisalem, de Memphis et de Carthage? En pas- ^t de renommées en renommées , en les voyant ^^mer tour à tour, n'éproUvez-vous pas un ^^^'ûnent de tristesse?

l^cg&rdez derrière vous; demandez-vous que ^t devenus ces siècles éclatants et tumultueux wi vécurent Shakespeare et Milton , Henri VUI ft tasabelh, Gromwell et Guillaume, Pitt et

' ria de It citttioo des Af fMotrtf.

CSATUCnUM»» — TOMB V.

Rurice : tout cela est fini ; supériorités et médiocrités, haines et amours, félicités et misères, oppresseurs et opprimés, bourreaux et victimes , rois et peuples, tout dort dans le même silence et dans la môme poussière. Et cependant de quoi sommes-nous occupés 1 de la partie la plus vivante delà nature humaine , du génie qui reste à peine comme une ombre des vieux Jours au milieu de nous , mais qui ne vit plus pour lui-môme , et ignore s'il a Jamais été.

Combien de fois l'Angleterre, dans ce tableau de dix siècles, a-t-elle été détruite sous nos yeux ! A travers combien de révolutions n*avons-nous point passé, pour arriver au bord d*une révolution plus grande, plus profonde , et qui'enveloppera la postérité 1 J'ai vu ces fameux parlements britanniques dans toute leur puissance : que deviendront-ils? J'ai vu l'Angleterre dans ses anciennes mœurs etson ancienne prospérité : partout la petite église solitaire avec sa tour, le cimetière de campagne de Gray , des chemins étroits et sablés , des vallons remplis de vaches , des bruyères marbrées de moutons, des parcs, des châteaux, des villes; peu de grands bois, peu d'oiseaux, le vent de la mer. Ce n'étoient pas là ces champs de l'Andalousie où Je trou vois les vieux chrétiens et les Jeunes amours parmi les débris voluptueux du palais des Maures , au milieu des aloès et des palmiers; ce n'étoit par là cette campagne romaine dont le charme irrésistible me rappeloit sans cesse ; ces flots et ce soleil n'étoient pas ceux qui baignent et éclaire le promontoire sur lequel Platon enseignoit ses disciples, ce Sunium ou J'entendis chanter le grillon qui demandoit en vain à Minerve le foyer des prêtres de son temple ; mais enfin , telle qu'elle étoit , cette Angleterre , entourée de ses navires , couvertes de ses troupeaux et professant le culte de ses grands hommes, étoit charmante.

Aujourd'hui ses vallées sont obscurcies par les fumées des forges et des manufactures ; ses chemins, changés en ornière de fer ; et sur ces chemins, au lieu de Milton et de Shakespeare, on voit passer des chaudières errantes. Déjà ces pépinières de la science où grandirent les palmes de la gloire , Oxford et Cambridge , qui seront bientôt dépouillées, prennent un air désert : leurs collèges et leurs chapelles gothiques , demi abandonnés , affligent les regards ; dans leurs cloîtres poudreux, auprès des pierres sépulcrales du moyen âge, reposent oubliées les annales de

ESSAI

marbre de ces peuples de ta Grèce qui ne sont plus; ruines qui gardent des ruines.

La société telle qu'elle est aujourd'hui n'existera pas : à mesure que l'instruction descend dans les classes inférieures, celles-ci découvrent la plaie secrète qui ronge l'ordre social depuis le commencement du monde, plaie qui est la cause de tous les malaises et de toutes les agitations populaires. La trop grande inégalité des conditions et des fortunes a pu se supporter tant qu'elle a été cachée d'un côté par l'Ignorance , de l'autre par l'organisation factice de la cité ; mais aussi- ( tôt que cette inégalité est généralement aperçue , { le coup mortel est porté.

Recon)posez , si vous le pouvez , les fictions aristocratiques ; essayez de persuader au pauvre quand II saura lire , au pauvre à qui la parole est portée chaque Jour par la presse, de ville en ville, de village en village ; essayez de persuader à ce pauvre , possédant les mêmes lumières et la même intelligence que vous , qu'il doit se soumettre à toutes les privations, tandis que tel homme , son voisin , a , sans travail , mille fols le superflu de la vie ; vos efforts seront inutiles : ne demandez point à la foule des vertus au delà de la nature.

Le développement matériel de la société accroîtra le développement des esprits. lorsque la vapeur sera perfectionnée , lorsque unie au télégraphe et aux chemins de fer elle aura fait disparottre les distances, ce ne seront pas seulement les marchandises qui voyageront d'un bout du globe i à l'autre avec la rapidité de l'éclair, mais encore ; les Idées. Quand les barrières fiscales et commerciales auront été abolies entre les divers États, comme elles le sont déjà entre les provinces d'un même État; quand le salaire, qui n'est que V esclavage prolongé , se sera émancipé à l'aide de l'égalité établie entre le producteur et le consommateur ; quand les divers pays, prenant les mœurs . les uns des autres, abandonnant les préjugés nationaux, les vieilles idées de suprématie ou de conquête, tendront à l'unité des peuples, par quel moyen ferez-vous rétrograder la société vers des principes épuisés? Buonaparte lui-même ne l'a pu : l'égalité et la liberté, auxquelles il opposa la barre inflexible de son génie , ont repris leur cours et emportent ses œuvres; le monde de force qu'il créa s'évanouit; ses institutions défaillent ; sa race même a disparu avec son fils. La lumière qu'il fit n'étolt qu'un météore; Il ne

demeure et ne demeurera de Napoléon que sa mémoire.

A toi , Napolëoo , TÉternel en sa force T'arrachera ton peuple ainsi qu'on vain lambeau : Sa colère entrera dans ton étroit tombetn '.

Il n'y avoit qu'une seule monarchie en Eo« rope , la monarchie firançoise , toutes les antres en étoient filles , toutes s'en iront avec leur mère. Les rois jusqu'ici , à leur insu , avoient vécu derrière cette monarchie de mille ans , à l'abri d une race incorporée pour ainsi dire avec les siècles. Quand le souffle de la révolution eut jeté à bas cette race, Buonaparte vint; il soutint les princes chancelants sur des trônes par lui abattus et relevés. Buonaparte passé , les monarques restants vivent tapis dans les ruines du Coiysée napoléonien , comme les ermites & qui l'on fait l'aomêne dans le Golysée de Rome ; mais bientôt ces ruines mêmes leur manqueront.

La légitimité eût pu encore conduire le monde pendant plus d'un siècle à une transformation insensiblement accomplie, sans secousse et sans catastrophe ; plus d'un siècle étoit encore nécessaire pour achever sous une tutelle paternelle l'éducation libre des peuples. Contre des fautes très-réparables se sont armées des passions qui n'ont pas vu d*abord que tout pouvoit s'arranger, et que le monde pouvoit être ei^core redevables lalégltin)ité d'un immense et dernier bienfait. Au lieu de descendre sur une pente douce et facile, il faudra donc continuer de marcher par des voies fangeuses ou coupées d'abtmes. Qu'est-ce que des haltes de quelques mois, de quelques années, pour une nation lancée à l'aventure dans un espace sans bornes? Quel esprit assez pea clairvoyant pourroit prendre ces intervalles de repos pour un repos définitif? Une étape est-elle un festin permanent? Lé voyageur qui s'assied sur le bord de la route , afin de se délasser, est-il arrivé au bout de sa course? Tout pouvoir renversé, non par )e hasard ) mais par le temps, par un changement graduellement opçré dans les convictions QU dans les Idées, ne se rétablit plus; en vain vous essayeriez de le relever sous unautre nom, de le rajeunir Sous une foripe nouvelle : il ne peut rajuster ses membres disloqués dans la poussière où il gît , objet d'insulte ou de risée. De la divinité qu'on s'étoit forgée , devant laquelle on avoit fléchi le genou , il ne reste que d'ironiques misères : lorsque les chrétiens brisèrent les

> Napotéon, parEncARn QviRCT.

SUR LA LrrrÉBATURE ANGLOISE.

dieia de l'Egypte , ib Tirent s'échapper des rats de la tète des idoles. Tout s'en va : il ne sort pas aujoardimi un enfant des entrailles de sa mère , qui ne soit on ennemi de la vieille société. '

Mais quand atteipdra-t-on à ce qui doit rester ? Qaand la société, composée Jadis d'agrégations et de familles concentriques, depuis le foyer du hbooreur jusqu'au foyer du roi, se recomposerat-eile dans un système ioeonnu , dans un système piDs rapproché de la nature , d'après des idées et i raidede moyens qui sont à naître? Dieu le sait. (ai peut calculer la résistance des passions, le fmisseiDeDt des vanités, les perturbations, les amdeQtsdel'histoire? Une guerre survenue , l'apparitioD à la tète d'un État d'un homme d'esprit OQd'nn homme stupide , le plus petit événement, prarent refouler, suspendre , ou hâter la marche des nations. Plus d'une fois la mort engourdira fe races pleines de feu, versera le silence sur fe événements prêts à s'accomplir, comme un pende neige tombée pendant la nuit fait cesser lo braitsd'une grande cité.

Lemanqoed'énergieàrépoque où nous vivons, ribsence des capacités , la nullité où la dégradatioQ des caractères trop souvent étrangers à l'hon- Koretvoaésà l'intérêt; l'extinction du sens moniel religieux; l'indifférence pour le bien et le Ottt, poor le vice et la vertu ; le culte du crime ; riosooeiance ou Tapathie avec laquelle nous assistai à des événements qui jadis auroient remué le monde ; la privation des conditions de vie qui ^blent nécessaires à l'ordre social : toutes ces ^^ poQrroient faire croire que le dénoûment approche, que la toile va se lever, qu'un autre ^P^cle va parottre : nullement. D'autres hom- »nne sont pas cachés derrière les hommes ae- M ; ce qui frappe nos yeux n'est pas une excep- ^1 c'est Fétat commun des mœurs, des idées et des passions ; c'est la grande et universelle ma- Uie du monde qui se dissout. Si tout changeoit <l^i^Q, avec la proclamation d'autres principes, ^ ne verrions que ce que nous voyons : réve- ^dans les uns, fureurs dans les autres, ^ale- «at impaissantes, également infécondes.

Qne quelques hommes indépendants réclament ^« jettent à l'écart pour laisser s'écouler un lira ve de misères , ah ! ils auront passé avant elles I Qm de jeunes générations remplies d'illusions ^vent le flot corrompu des lâchetés, qu'elles "^bent tête baissée vers un avenir pur qu'elles ^■^Qt saisir, et qui fuira incessamment ; rien

de plus digne de leur courageuse innocence : trouvant dans leur dévouement la récompense de leur sacriflce , arrivées de chimère en chimère au bord de la fosse, elles consigneront le poids des années déçues à d'autres générations abusées , qui le porteront jusqu'aux tombeaux voisins, et ainsi de suite.-

Un avenir sera, un avenir puissant, libre dans toute la plénitude de l'égalité évangélique ; mais il est loin encore, loin , au delà de tout horizon visible : on n'y parviendra que par cette espérance infatigable, incorruptible au malheur, dont les ailes croissent et grandissent à mesure que tout semble la tromper ; par cette espérance plus forte , plus longue que le temps, et que le chrétien seul possède. Avant de toucher au but , avant d'atteindre l'unité des peuples, la démocratie naturelle, il faudra traverser la décomposition sociale, temps d'anarchie, de sang peut-être, d'infirmités certainement : cette décomposition est commencée; elle n'est pas prête à reproduire, de ses germes non encore assez fermentes, le monde nouveau.

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